Akim, Akim (2/5) de Andrej Koymasky
vendredi 23 avril 2010, 18:38 - Andrej Koymasky - Lien permanent
En silence, ses doigts commencèrent à déboutonner fébrilement la chemise du Garçon et l'Univers entier sembla retenir sa respiration avec eux deux, dans un silence absolu et assourdissant, dans l'attente que s'accomplisse le miracle. Maintenant seuls existaient ces deux profonds yeux noirs qui l'attiraient comme des aimants et le toucher de ses propres doigts sur la peau fraîche du Garçon le fit vibrer comme la corde d'une harpe.
Akim, Akim
par Andrej Koymasky © 2008
écrit le 6 Septembre 1993
Traduit en français par Eric
Trois
Il était plongé dans le calcul des moyennes trimestrielles quand Carla l'appela.
"Piero, ça te dit de venir déjeuner avec moi ?"
"En fait, je calcule les moyennes de mes élèves..."
"Allez, je promets de ne pas te prendre trop de temps. On va à une pizzeria derrière le Monte puis tu rentres direct, c'est promis. J'ai besoin de te parler."
"Des problèmes ?" demanda Piero, sincèrement inquiet.
"Non, juste pour parler, mais..."
"OK, tu passes ou je passe ?"
"Je passe dans vingt-cinq minutes."
Pendant qu'ils mangeaient leur pizza, Carla dit sur un ton de conversation qu'elle pensait être enceinte.
"Tu le penses ?"
"Oui, je n'ai pas eu mes règles."
"Peut-être n'est-ce qu'un retard..."
"Non, je suis très régulière. Et maintenant ça fait dix jours. Demain je vais faire un test de grossesse."
"Mais... tu es heureuse ou pas ?" demanda Piero.
"Heureuse."
"Et Beppe ? Tu lui as dit ?"
"Bien sûr. Il est heureux, lui aussi."
"Alors j'espère que ce sera vrai. Ça doit être bien d'avoir un enfant."
"Alors, qu'est-ce que t'attends ?" lança Carla.
Piero fut cloué de surprise par cette question. Il n'aimait pas beaucoup parler de sa vie privée, et puis les demandes incessantes de sa mère lui pesaient : "Quand vas-tu trouver une fiancée ? Quand vas-tu te marier ? Tu as vingt-six ans, maintenant, il faudrait y penser, non ?"
Il eut envie de dire à Carla qu'il n'aurait jamais d'enfant, parce qu'il était gay, mais il garda le silence.
Carla le regardait dans les yeux. Elle dit : "Qu'y a-t-il ? Un problème ?"
"Un problème ? Non..."
"Tes yeux... ils sont devenus si tristes tout d'un coup..."
"Tristes ? Mais non."
"Enfin... Nous sommes amis, non ? Si tu as un problème..."
"Merci. Aucun problème."
"Piero, je ne veux pas fourrer mon nez dans tes affaires, ni dans ta vie privée, tu le sais, mais... Enfin tu sais, chaque fois que j'effleure un sujet sur... sur ta vie privée, je vois ce voile de tristesse traverser ton regard, comme à l'instant..."
"Un voile ? Quel voile ?" demanda Piero en essayant de garder un ton dégagé.
"Comme s'il y avait quelque chose que tu voulais me dire mais... mais tu ne peux pas, tu n'y arrives pas...je ne sais pas... mais j'ai nettement cette impression, et toujours la même."
"Parfois..." commença Piero, mais il se tut.
"Parfois ?" l'encouragea Carla.
Piero la regarda et vit un sourire chaleureux et sincère, plein de vraie écoute, de douceur et il sut que oui, il pouvait bien prendre ce risque, il le devait. Au moins une fois, au moins avec une personne, un ami.
"Ce n'est pas facile, Carla."
"Qu'est-ce qui n'est pas facile ?" demanda-t-elle à voix basse.
"Ce n'est pas facile de s'ouvrir complètement à quelqu'un, de se laisser aller, d'abattre toutes les défenses, vraiment toutes. C'est déjà difficile au lit, je trouve, c'est difficile..."
"C'est vrai. Mais ... ça soulage. Je ne veux pas te forcer. Je veux juste que tu saches que je t'aime comme un frère, peut-être même plus qu'un frère. Et que je crois être capable d'écouter et de comprendre..."
Piero lui sourit, reconnaissant pour ces mots, mais encore incapable de lui expliquer le voile qui avait traversé ses yeux. Il lui était reconnaissant de ne pas insister, de le laisser libre, en restant silencieuse.
Et finalement il dit d'un seul trait !: "J'aime les hommes, Carla." Et à peine ces mots lâchés, son cœur s'arrêta et son souffle se suspendit, le Monde entier s'arrêta dans l'attente du verdict. Et le verdict arriva.
"C'est tout ?" demanda Carla avec un sourire doux.
"C'est tout..." murmura Piero et la Terre recommença à tourner, il respira et son cœur se remit à battre.
Carla ne dit rien, mais ses yeux et son sourire parlaient pour elle. Elle acceptait ce que Piero avait dit. Elle acceptait Piero comme avant : rien n'avait changé.
"Merci, Carla." Murmura-t-il dans un sourire timide.
"Mais de quoi ? Mais... tu es heureux ou pas ?" demanda-telle avec le même ton qu'il avait eu pour l'interroger sur sa grossesse.
"Heureux."
"Bien, c'est ça l'essentiel. Tu as un... petit ami, actuellement ?"
"Non. J'en ai eu un - deux, en fait. Mais c'est fini."
"Tu en as souffert ?"
"Un peu, surtout avec le second."
"Et aujourd'hui ?"
"Je vais bien."
"Bien." Ajouta-t-elle.
Ils recommencèrent à manger et parlèrent d'autre chose. Mais Piero était heureux.
Plus tard, alors qu'elle le raccompagnait chez lui, Piero lui dit : "Merci, Carla."
"De quoi ?" demande-t-elle, curieuse.
"De m'avoir accepté."
"Mais... c'est naturel, non ? Je t'aime bien, tu le sais."
"Bien des gens ont des préjugés, contre les gays."
"Mais je ne suis pas... les gens. Chacun a le droit sacré de vivre sa propre sexualité à sa guise tant qu'il ne fait de mal à personne. Et tu n'es certainement pas du genre à faire du mal à quelqu'un. Tu es doux, généreux, intelligent et bon..."
"Là, tu me gênes. Arrête ça..."
"Idiot ! C'est la vérité. Je n'arrive pas à t'imaginer en pervers qui va corrompre des adolescents."
"Les adolescents ne m'attirent absolument pas, mais les hommes, les adultes consentants..."
"Justement. Alors qui tu choisis ne regarde que toi, non ? Les gens peuvent être mesquins, c'est vrai... mais pas moi, grâce au ciel. Et je t'aime bien..."
"Moi aussi, Carla, je t'aime bien. Mais merci quand même."
Piero remonta à son appartement et recommença ses moyennes. Puis il les arrondit en fonction de l'application dont avait fait preuve chaque garçon. Certaines notes sous la moyenne furent rattrapées, d'autres pas, mais peu. Pas parce que Piero notait large, mais parce qu'il savait conduire, au cours de l'année, n'importe qui avec assez de bonne volonté à un niveau acceptable.
Il repensa à Carla et sourit en lui. La réaction de son amie lui avait fait du bien. Il était heureux d'avoir abattu ses défenses devant elle. Mais il savait qu'il avait de la chance, qu'il était rare de trouver quelqu'un comme elle, aussi ouverte et équilibrée. Très rare. La vraie estime qu'il avait pour Carla venait de doubler... et pas seulement parce qu'il était impliqué.
Après avoir fini ses moyennes, il regarda sa montre. Il décida de faire un tour au parc Valentino avant le dîner. Il alla jusqu'au village médiéval qu'il aimait, même si ce n'était qu'une reconstitution. Il se promena entre les boutiques.
Et il pensait à son premier homme.
Ce n'avait pas été Luigi.
Il s'appelait Gianni. Il l'avait connu en boîte, grâce à Marco. La première fois ils avaient juste échangé quelques banalités. Gianni était serveur au restaurant Saint-Georges, ici même au village médiéval. Un beau garçon de vingt huit ans, aux cheveux châtains clairs et soyeux, grand, comme lui, fin et réservé.
Il s'étaient revus cinq jours plus tard, encore à l'Ange Bleu. Ils avaient un peu dansé ensemble, mais sans se toucher. Gianni dansait bien et Piero prenait plaisir à le regarder.
"Tu es bon, j'aime ta façon de danser." Lui dit Piero en essayant de pousser sa voix plus fort que la musique.
"Je vais à une école de danse moderne..." dit Gianni presque sur un ton d'excuse, ce qui provoqua une bouffée de tendresse en Piero : comme il est différent de Marco, et de tous les autres, se dit-il. Ce n'est pas vantard : un bon point pour lui.
A leur troisième rencontre Gianni lui offrit un verre et ils passèrent la soirée ensemble, à discuter longuement. Et il découvrit que Gianni aimait la photo.
"Des nus ?" hasarda-t-il ?
Gianni sourit et fit non de la tête : "Des maisons, des arbres, des chemins... Des coins oubliés de tous, des vues inhabituelles. Enfin, les choses que tout le monde voit, mais devant lesquelles on passe tous les jours sans les remarquer et qui pourtant sont bien là, dans leur beauté... Rien que du noir et blanc."
"Comme les vrais artistes." Ajouta Piero.
"Et bien... le noir et blanc souligne l'essence des choses." Répondit Gianni.
Piero se dit que Gianni était beau et il sentit du désir. Mais Gianni ne lui avait pas laissé deviner qu'il le désirait, alors il ne se risqua pas à faire le premier pas. Ils retournèrent danser. Piero remarqua Luigi qui flirtait avec un garçon et il se dit que celui-là avait peut-être un endroit où aller, et il ressentit une pointe d'envie. Puis il regarda Gianni et il se demanda avec lequel il préfèrerait avoir sa première expérience, Gianni ou Luigi ? Il avait senti le désir de Luigi pour lui, même si ce soir il avait l'air de s'intéresser à un autre... il n'avait rien senti de la part de Gianni, même si ce dernier semblait maintenant ne s'intéresser qu'à lui...
"A quoi tu penses ?" lui demanda Gianni en se penchant vers lui pour qu'il puisse l'entendre.
Cette proximité fit frissonner Piero et il dit : "à toi."
"A moi ?" fit-il en écho, surpris.
"Oui, à toi. Tu me plais." Hasarda-t-il incertain.
Et il vit les yeux de Gianni se mettre à briller, et son visage s'illuminer d'un sourire doux et Gianni se pencha de nouveau vers et lui dit : "Toi aussi tu me plais. Beaucoup."
"Tu ne me l'as jamais dit..." protesta Piero, heureux.
"Je n'osais pas. Tu semblais n'avoir d'yeux que pour Luigi..."
"On sort d'ici ?" proposa Piero et il sentit son cœur s'emballer.
Gianni acquiesça en souriant. Ils dirent au revoir à leurs amis et sortirent. Ils marchèrent quelques minutes en silence, vers la Place du Château...
Puis Gianni dit : "Luigi m'a dit que... tu ne l'as pas encore fait..."
"C'est vrai mais... je veux le faire."
"Luigi cherche un endroit. Il dit qu'il sera ton premier homme..."
"C'est Luigi qui dit ça, pas moi."
"Tu n'es pas amoureux de lui ?"
"Je n'ai pas eu le temps, ni l'occasion, de l'être."
"C'est pour ça que je ne te disais rien, mais tu me plais beaucoup ... et j'ai envie de toi."
"Je suis là." Répondit simplement Piero, mais ces trois mots étaient une offre, ou plutôt une requête.
Gianni lui serra légèrement le bras et resta un instant silencieux.
Puis il dit : "Tu aimerais que ce soit ce soir, ou tu préfères attendre qu'on se connaisse mieux ?"
Piero sourit, ravi de cette délicatesse. Il y pensa un moment et répondit : "Ce soir. C'est une façon de mieux se connaître, non ? Mais je n'ai pas d'endroit. Et toi ?"
"Moi oui, pas luxueux, mais..."
"C'est loin ?"
"Non, place Carlina. C'est une mansarde, une seule pièce, mais toute à moi."
"Tu m'y emmènes ?"
Ils y allèrent. Ils grimpèrent le vieil escalier de pierre, sans doute l'ancienne entrée de service de l'hôtel particulier d'une famille noble, maintenant plutôt délabré. Gianni ouvrit une porte du long couloir étroit, passa la main pour allumer et se mit de côté : "Et voici, entre."
Le studio était petit, mais il plut tout de suite à Piero : tout était peint en blanc, la lumière tamisée se réfléchissait sur les murs et suffisait à bien se voir tout en restant douce et chaude. Pendant que Gianni refermait la porte derrière eux, Piero regarda autour de lui. Sous la lucarne, au centre de la pièce, il y avait un grand lit bas, recouvert d'un grand édredon bleu ciel brodé de légères décorations dorées. A côté du lit, des étagères basses supportaient ce qui semblait être des livres de photos, ainsi qu'une lampe, une petite stéréo et quelques objets. De l'autre côté, encore quelques étagères avec des bouteilles, des verres et des boites de couleur. Le mur en face du lit était couvert de cadre avec de photos noir et blanc.
"Elles sont de toi ?" demanda Piero en s'en approchant pour les regarder.
"Oui."
"Elles sont bien. Vraiment belles !" dit Piero admiratif.
"Merci."
"Tu ne les vends pas ?"
"Si, beaucoup ont été publiées. Certaines ont même eu des prix..."
Piero se retourna et se retrouva face à face avec Gianni. Leurs regards se croisèrent, magnétisés. Gianni mit les mains autour de la taille de Piero et l'attira doucement contre lui.
Leurs corps se collèrent l'un à l'autre et Piero sentit que Gianni était excité, il sentait son érection presser contre lui à travers leurs vêtements. Il en fut content et l'idée qu'il était la cause de cette érection l'excita à son tour immédiatement. C'était bon de se sentir désiré pensa-t-il presque avec gratitude.
Gianni l'embrassa sur la bouche et Piero savoura ce long baiser intime. Les mains de Gianni caressaient son dos, ses fesses et ses flancs à travers ses habits. Piero s'abandonna à ces caresses avec plaisir et commença timidement à explorer le corps de l'autre, qu'il sentait solide et frémissant.
"Je peux te déshabiller ?" lui murmura Gianni à l'oreille.
En faisant oui de la tête, Piero sentit la langue de Gianni lui titiller le lobe de l'oreille, puis descendre vers son cou. Puis sa main qui ouvrait un à un les boutons de sa chemise, lentement. Piero ferma les yeux et pensa que ce qui arrivait enfin était vraiment bon. Gianni sortit sa chemise du pantalon de manière à pouvoir passer la main sous les habits, sur sa peau nue, et courir sur son dos. Puis ces mains retirèrent la chemise, firent passer les manches et la laissèrent tomber par terre, puis elles soulevèrent son T-shirt et Piero leva les bras pour l'aider à le retirer. Alors Gianni baissa la tête pour lui sucer un téton et Piero frémit presque violemment sous l'intensité de cette sensation qu'il éprouvait pour la première fois.
Maintenant les mains de Gianni s'affairaient sur sa ceinture et Piero allait l'aider à l'ouvrir quand elle céda dans un "tac" sonore. Gianni ouvrit la braguette et caressa l'érection de Piero à travers le slip en coton distendu. Piero frémit encore. Les mains se glissèrent par les côtés entre l'élastique et sa peau nue et poussèrent vers le bas, le libérant à la fois du slip et du pantalon.
En descendant ses mains, Gianni s'accroupit devant Piero et quand son pantalon fut à ses chevilles, Gianni posa les mains sur ses deux fesses, approcha le visage du membre à présent libre qui pointait vigoureusement en avant, dur et frémissant et il l'embrassa, d'abord légèrement, ici et là, puis en y mettant aussi la langue.
Piero tremblait maintenant de la tête aux pieds, les yeux toujours fermés, le souffle toujours plus fort et plus court jusqu'à ce que Gianni écarte les lèvres et fasse glisser en lui le membre brûlant en entier. Piero grogna de plaisir, gémit et ouvrit les yeux. Il regarda et vit la tête de Gianni entamer un lent va-et-vient sur son sexe. D'instinct il mit les mains sur sa tête et commença à lui caresser les cheveux, les oreilles et le front, comme pour le remercier avec tendresse du don qu'il lui faisait.
Puis il lui murmura : "Déshabille-toi aussi, Gianni, amène-moi sur le lit... l'émotion... mes jambes vont lâcher ..."
"Ça te plait ?" demanda Gianni en le regardant d'en bas dans un sourire.
"Et comment !"
Gianni se détacha, l'aida à enlever ses chaussures puis son pantalon, qui resta au sol, emmêlé avec son slip, et il le guida vers le lit où Piero s'étendit sur le dos.
Gianni, debout, commença à se déshabiller, sans cesser d'admirer le corps de Piero : "Tu es beau, tu sais ?"
"Merci..." dit Piero gêné mais content et il regardait le corps de Gianni peu à peu dévoilé et il lui semblait magnifique, parfait et quand le sexe lui-même fut dévoilé, il le regarda fasciné. Il était en érection, dur mais, à la différence du sien, au lieu de pointer vers l'avant, il se courbait vers le nombril. Il était beau, pas trop grand, mais long et effilé, lisse, parfait.
Gianni avait les jambes poilues mais son duvet blond ne gênait pas Piero. Ses poils pubiens étaient frisés et épais, sa poitrine était glabre, sauf une petite touffe entre les tétons. Ses bras, glabres vers les épaules, devenaient velus vers les poignets.
Quand il fut complètement nu, Gianni lui demanda : "Tu veux que je baisse ou que j'éteigne la lumière ?"
"Non, non... je veux te voir : tu es beau !"
"C'est toi qui es beau. Tu me plais."
"Viens..." le supplia presque Piero, plein de désir.
"Oui, me voila..." répondit Gianni avec un sourire et il se pencha sur le lit et s'étendit sur le corps de Piero, plaquant ses jambes contre les siennes, poitrine contre poitrine, bras contre bras et leurs sexes en contact étaient coincés entre leurs ventres chauds et fermes. Et dans cette position, ils recommencèrent à s'embrasser.
Alors les jambes de Gianni entourèrent et serrèrent celles de Piero, ses bras passèrent sous son dos et le serrèrent et Piero se sentit enveloppé, prisonnier, et il adora la sensation.
Ils firent l'amour longtemps. Lentement mais intensément et Piero se laissa guider par son compagnon expert qui le porta à des sommets de plaisir insoupçonnés. Piero trouva merveilleux de faire l'amour, bien plus qu'il ne l'avait imaginé. Il se sentait très différent, plein d'énergie et d'une joie sauvage.
Enfin, la voix rauque, il supplia Gianni : "Jouissons..."
"Comment veux-tu jouir ?"
"Comme tu voudras toi..."
"Non, c'est ta première fois." Lui dit Gianni avec un sourire tendre.
"Je veux... que tu essaies d'entrer en moi, que tu me prennes."
"Tu veux vraiment ? Je ne voudrais pas te faire mal."
"Ça fait mal ?"
"Parfois, surtout les premières fois..."
"Mais après... c'est bon ?"
"Ça plait à beaucoup, mais pas à tous."
"Et toi ?"
"Moi, maintenant, j'aime beaucoup."
"Alors prends-moi, Gianni. Je veux que ce soit toi qui me le fasse le premier. J'ai confiance en toi."
Gianni lui sourit et fit oui. Il tendit la main et prit un tube de lubrifiant et une capote. Et Piero lui offrit sa virginité avec impatience.
A la fin Gianni s'étendit sur le côté, se mit à le caresser et lui demanda : "Je t'ai fait mal, n'est-ce pas ?"
"Oui, mais je suis content. Ça a quand même été magnifique, splendide... Merci, Gianni."
"Je ne voulais pas te faire mal..."
"Je sais, j'ai senti que tu essayais d'y aller en douceur, alors j'ai accepté la douleur du début. Et j'ai bien fait parce que je sais maintenant que ça en valait la peine. Et pour la première fois, j'ai joui sans même me toucher, j'étais si excité."
"Tu as joui en même temps que moi, non ?"
"Si, à peine j'ai senti que tu allais jouir en moi, j'ai explosé moi aussi. Et c'était... fantastique, crois-moi."
"Je te crois, ça a été pareil pour moi."
"Je suis le premier dont tu prends la virginité ?" demanda Piero avec un petit espoir dans la voix.
"Oui, tu es le premier. Et je t'en remercie. C'est un cadeau précieux que tu m'as fait, un cadeau qu'on ne peut faire qu'une fois dans sa vie."
"Et toi, à qui l'as-tu fait ? Non, pardon, si tu ne veux pas répondre..."
"Non, c'est sans importance. J'avais dix-sept ans. C'était le plus jeune frère de Papa. Il avait juste dix-sept ans de plus que moi."
"Et... c'était bien ?"
"Oui, parce que j'en avais envie depuis des mois. Il ne voulait pas. Jusque là nous n'avions fait que nous sucer l'un l'autre, on jouissait comme ça. Mais il a fini par céder et il m'a pris."
"Il t'a fait mal ?"
"Très, il l'avait plutôt grosse... mais c'est moi qui avait voulu, alors je ne me suis pas plaint, j'étais satisfait."
"Vous avez été amants ?"
"On était bien ensemble, il y avait de l'affection mais... non, pas amants. Et puis il était marié."
"Marié, mais il n'était pas gay alors ?"
"Il se disait bisexuel... mais je n'en sais rien."
"Il était beau ?"
"Et bien... pas très beau. Mais il était très sexy et il faisait très bien l'amour."
"Toi aussi tu le fais bien. Moi... j'ai encore beaucoup à apprendre..." dit Piero avec un sourire timide.
Quatre
Les rues du village médiéval étaient maintenant désertes. C'était l'heure préférée de Piero. Arrivé à la fontaine du grenadier, il vit qu'il y avait un garçon assis son rebord, en équilibre instable, les pieds posés sur le même rebord, les bras autour des genoux et la tête posée sur les bras.
Ils se regardèrent. Piero trouva le garçon attirant et eut envie d'essayer de le ramener, mais il n'osa pas. Le garçon soutint son regard sérieusement, en silence. Piero le dépassa mais, après quelques pas, il s'arrêta et se retourna pour regarder. Le garçon le regardait encore. "Peut-être que lui aussi a envie de moi mais n'ose pas me le montrer..." se dit Piero. Il hésita un instant mais reprit son chemin et quitta le village par la grille proche du restaurant où Gianni travaillait.
Gianni.
Ils avaient entamé une relation. Une belle. Gianni était plein d'attention quand ils se voyaient. Piero se sentait peu à peu tomber amoureux du jeune homme. Parfois, Gianni le laissait le pénétrer et Piero n'aurait pas su dire s'il préférait prendre ou être pris. Tout lui plaisait dans la façon qu'avait Gianni de faire l'amour. Piero se laissait guider par lui qu'il considérait autant son amant que son guide. Plus ils apprenaient à mieux connaître le corps de l'autre, plus l'amour qu'ils faisaient devenait bon.
Piero était heureux et du coup sa qualité de vie s'était améliorée. Il réussissait mieux dans ses études, était plus disponible à la maison, plus heureux avec ses amis et copains.
Ils fêtèrent leur six mois ensemble.
Luigi, un soir, lui dit : "J'ai trouvé un endroit, tu viens ?"
"Non, merci. Je suis avec Gianni maintenant, tu sais..."
"Oui, et alors ? Tu me plais et je sais que je te plais. Et je ne veux pas te voler à Gianni."
"Non, vraiment, je suis désolé, mais tu arrives trop tard."
"Dommage. Moi je n'ai jamais cesser d'avoir envie de toi."
"Tu n'as pas manqué de garçons ces derniers mois. Et puis, tu t'en doutes, je ne suis plus vierge, au contraire..." dit Piero ravi et cabotin.
"Et alors ? Vous êtes mariés, peut-être ?"
"C'est comme si."
"Mais Gianni voit d'autres garçons..."
"Je sais." Mentit Piero, mais cette nouvelle le blessa profondément. Alors, la voix un peu dure, il ajouta : "N'insiste pas, si tu veux qu'on reste amis."
Luigi laissa tomber de bonne grâce. Mais pour Piero la choc fut rude.
Quand il fut avec Gianni, chez lui, avant de se déshabiller, il dit : "Gianni, si je couchais avec un autre homme, ça te ferait de la peine ?"
"Non, tu n'es pas mon objet que je sache."
"Ton objet, non, mais ton copain si..." suggéra Piero en espérant qu'il comprenne et se corrige.
"Mais nous ne sommes pas mariés..."
"Alors... tu vas avec d'autres ?" demanda Piero en retenant sa respiration tandis qu'une voix hurlait en lui : "dis-moi que non, dis-moi que non. Mens-moi, mais dis-moi que non, je te croirai..."
"Bien sûr, parfois, ça m'arrive. De petites aventures, rien de sérieux, parce que je suis bien avec toi."
"Mais... je ne te suffis pas, alors ?"
"L'homme est polygame par nature, Piero. La monogamie n'est qu'une invention des hétéros pour savoir de qui est leur fils. Mais entre nous ce problème n'existe pas, grâce à dieu. Mais serais-tu jaloux par hasard ?"
Il aurait voulu lui répondre oui, mais il lui demanda : "et tu les amènes ici ?"
"Bien sûr, où d'autre ? Mais assez, maintenant, j'ai envie de faire l'amour avec toi. Allez, à poil !"
Piero avait envie de fuir, de l'abandonner, mais il se déshabilla et ils commencèrent à faire l'amour. Mais pour lui tout avait changé. Ce n'était plus comme les autres fois. Maintenant il se voyait juste comme un des garçons qui passaient par son lit, de ces nombreux garçons. Ce n'était plus faire l'amour, ce n'était que de la baise. Bien faite, agréable, mais rien que de la baise. Et Gianni lui paraissait différent. Sa douceur et ses attentions ne lui semblaient plus s'adresser à lui, Piero, une âme et un corps, mais rien qu'à son corps, un corps parmi tant d'autres, pour assurer la réponse physique qui lui procurerait la jouissance. Il se sentait utilisé, pas aimé.
Bien sûr, Gianni ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait (et d'ailleurs lui non plus ne le lui avait jamais avoué). Même pas lors-qu'il faisaient l'amour. Encore moins ce soir là, bien sûr. Et pour la première fois, quand leurs ébats furent calmés, Piero se leva et commença à se rhabiller.
"Que fais-tu ? Tu ne t'en vas pas ?"
"Si, je dois me lever tôt, demain." Mentit Piero.
"On se voit vendredi soir ?"
"Oui." Mentit encore Piero.
Mais Piero lui écrivit plus tard une courte lettre d'adieu. Il la conclut par : "Ne me cherche pas, je ne veux plus te revoir." Gianni ne le chercha pas. Piero n'alla plus à l'Ange Bleu. D'ailleurs il n'alla plus nulle part pendant quelques mois. Il se plongea dans ses études en essayant de penser à autre chose. Mais que Gianni ne l'ait pas cherché le blessait, même s'il le lui avait demandé lui-même. C'était la dernière preuve qu'il n'était qu'un des nombreux amants du beau serveur. Il jeta les photos de Gianni, toutes sauf une, celle où il était à la mer avec juste un petit maillot de bain, après tout c'était une belle photo d'un beau corps viril.
Piero avait fait le tour complet du village où il rentrait de nouveau par le pont-levis. Il marchait lentement dans les rues, il croisa un jeune couple, à moitié enlacés et il se retrouva à la fontaine, mais le garçon n'y était plus. Alors il décida de rentrer chez lui.
Il se rappelait quand il avait trouvé cet appartement, trois mois après sa rupture avec Gianni. Il avait décidé que lui aussi y ramènerait des tas de garçons, pour s'amuser, sans illusion de grand amour. Au début il n'avait pu s'acheter qu'un matelas, une petite table et une chaise. Mais par la suite il l'avait peu à peu arrangé et c'était maintenant son petit nid accueillant. Le loyer n'était pas cher et l'an dernier ils avaient même installé un ascenseur, aussi n'avait-il plus à monter tous ces escaliers. Ses parents lui avaient rendu visite quatre ou cinq fois, même pas une fois par an, d'habitude c'est lui qui allait les voir. La première fois que ses parents étaient venus, ils étaient restés confondus par la pauvreté de l'ameublement (même s'il avait déjà ajouté une étagère, des livres et trois autres chaises) et son père lui avait proposé un peu d'argent, mais il avait refusé.
"Merci, Papa, mais laisse moi le faire, petit à petit. C'est peut-être de l'orgueil, mais..."
Sa mère insista pour qu'il accepte, mais son père lui avait donné raison, avec une certaine fierté. Aussi l'avait-il arrangé peu à peu, avec son argent de poche, et maintenant il en était fier.
Les conquêtes qu'il ramenait chez lui à l'occasion lui disaient : "C'est beau, chez toi." Et cela lui rendait bien les sacrifices qu'il avait dû faire. En fait, pendant près de deux ans, il n'avait pris qu'un repas par jour, au restaurant universitaire (il avait perdu du poids et sa mère s'en inquiétait), mais il se refaisait quand on l'invitait : il acceptait toutes les invitations, elles apportaient des économies grâce auxquelles il pouvait investire dans sa maison. Pendant ces deux années il ne s'était acheté aucun vêtement ni livres (sauf de classe) ni disque. Et pour économiser, il arrêta aussi d'aller dans les clubs gays.
Parfois, pendant ces deux ans, il s'était demandé s'il avait bien fait de rompre avec Gianni. Leur séparation l'avait fait souffrir longtemps. Il lui manquait, Gianni. Peut-être aurait-il dû se montrer plus souple, plus compréhensif... et qui sait, peut-être peu à peu aurait-il fini par arriver à le faire tomber amoureux lui aussi... Puis il se disait que si, il avait bien fait, qu'il aurait plus souffert en restant avec lui et en sachant que d'autres garçons passaient par ce lit, d'autres corps avec qui il avait des orgasmes dont lui était exclus.
Avant de se coucher, ce soir-là, il chercha la photo de Gianni. Il la regarda longtemps puis il lui dit : "Adieu, idiot. Va savoir ce que tu peux faire en ce moment, et où tu es ?"
Trois ans après l'avoir quitté, un après-midi, il avait rencontré Luigi via Roma et il avait appris que Gianni avait quitté la ville.
A présent il pouvait regarder la photo de Gianni sans rancœur ni chagrin ni regrets. Ce corps, que pourtant il avait appris à si bien connaître, avec qui il avait eu une telle intimité, n'était plus désormais qu'un étranger. Son premier homme ! Celui à qui il avait offert sa virginité ! Se dit-il en se souriant.
Le matin suivant il alla à l'école : les conseils de classe commençaient, et après ce serait les oraux du baccalauréat. On l'envoyait à un lycée de Florence, ce qui ne lui déplaisait pas. Carla était envoyée à Monza, mais elle refusa à cause de sa grossesse en apportant un certificat médical. Piero aimait Florence. Et pas seulement pour le David de Michel-Ange, qu'il alla quand même voir bien cinq fois pendant ces deux semaines.
A Florence, il eut une aventure très agréable. Un soir, il était allé au Crisco, il remarqua un homme de la trentaine, d'un blond de blé mur et qui ne le lâchait pas des yeux. Alors il se leva et s'approcha de lui :
"Puis-je m'asseoir ici ?" demanda-t-il avec un sourire incertain.
"Bien sûr, faites." Répondit l'autre avec un sourire réservé.
"Je m'appelle Piero. Vous êtes étranger ?" demanda-t-il en s'asseyant, surpris par son accent.
"Oui, hongrois, mais je vis à Florence depuis dix-sept ans." Répondit-il, puis il ajouta : "Je m'appelle Martyn, avec un y."
"Enchanté, Martyn. Je suis professeur de lettres, je suis là pour les oraux du bac, juste de passage. Et toi, tu fais quoi ?"
"Moi... rien. En fait, je suis l'amant d'un notaire, il m'entretient." Dit-il plaisamment. Puis : "Tu restes encore combien de temps ?"
"Neuf jours, à peu près."
"Alors... on a un peu de temps."
"Mais... et ton amant ?" demanda Piero un peu surpris.
"Il sait que parfois j'emmène un ami à la maison et il s'en moque. La villa a un parc dans lequel il y a une dépendance où je peux amener qui je veux sans problème."
"Mais... vous vous aimez ?" demanda Piero de plus en plus surpris.
"A notre façon, oui. Lui m'a sauvé la vie, ou plutôt il me l'a rendue. Et je lui en suis reconnaissant et je ne le quitterai jamais, jusqu'à sa mort... ou la mienne. Il est un peu mon père, un peu mon amant, un peu mon seul vrai ami. Je ne pourrais pas vivre sans lui..."
"Il est plus vieux que toi ?"
"Oui, il a soixante et un ans et moi trente trois. Je suis bien avec lui. Il a compris que parfois j'ai besoin... de changement. Alors il m'a donné la dépendance pour ça et il m'a dit de me sentir libre. Il lui suffit que je l'aime et que parfois j'aille frapper à sa porte pour passer la nuit avec lui et me donner à lui. Et j'aime être à lui. J'aime beaucoup. Je ne ferais rien avec toi si tu n'étais pas de passage. Parce que je ne veux me lier à aucun autre. Je suis à Andrea, ma vie lui appartient, littéralement."
"Tu veux... que je vienne avec toi ?"
"J'aimerais beaucoup, si tu en as aussi envie. Tu m'attires beaucoup."
"Tu es très beau."
"Je sais." Dit-il, mais sans orgueil, comme un fait établi.
Dans la bouche d'un autre, ça aurait été prétentieux, mais pas venant de lui. Piero lui sourit.
Martyn dit : "Tu veux y aller ? J'ai très envie de toi."
Pierro dit oui. Ils prirent la voiture de Martyn. La villa était à la sortie de Florence, sur la colline. Bien qu'il fasse nuit, Piero sentit que la villa était très vieille et belle. Il le dit.
"Demain je te la ferai visiter, si tu veux."
"J'aimerais beaucoup, mais le matin, je dois retourner au lycée."
"A quelle heure ?"
"Pour neuf heures."
"Je t'y emmènerai en voiture après le petit déjeuner. Si tu veux passer la nuit ici, bien sûr." Se corrigea-t-il rapidement en se rendant compte qu'il imposait presque son désir à son hôte.
"C'est parfait, merci." Répondit Piero amusé par ce mélange d'assurance et d'incertitude.
La dépendance était une espèce de chalet, arrangé avec goût, plein d'antiquités. Martyn le guida au premier étage.
"Il y a une douche ici. J'aimerais qu'on en prenne une, avant de faire l'amour."
"D'accord, Martyn, ça me va."
"Ensemble, ou tu préfères être seul ?"
"Ensemble ça me va : ça peut être agréable."
"Oh oui, ça peut être agréable." Répondit-il.
Ils se déshabillèrent. Martyn avait un corps parfait, presque un modèle de Michel-Ange, à part son sexe d'une toute autre dimension : respectable. Ils se savonnèrent l'un l'autre (et s'excitèrent).
"Je peux t'embrasser ?" demanda Piero incertain.
"Bien sûr." Répondit-il en souriant.
Piero l'embrassa. Il le tira à lui et il l'embrassa sous le jet d'eau qui chatouillait leurs corps propres. Puis il caressa son corps fin et frémissant, fort et si doux. Martyn semblait fondre entre ses bras et tremblait de partout en le serrant fort.
"Piero, j'espère que tu as envie de me prendre, je ne suis pas actif." Dit-il en le regardant dans les yeux, attendant la réponse en retenant sa respiration.
"Comme tu veux... volontiers." Lui répondit Piero avec tendresse.
"Alors sortons d'ici : Au lit... pas ici."
Ils se séchèrent et, nus, Martyn le guida vers un grand lit. Et là ils eurent de longs ébats au cours desquels Piero le prit à plusieurs reprises, dans diverses positions. En lui faisant l'amour, Piero le regardait : le hongrois était transfiguré, plus que beau, et la façon dont il s'offrait, ce don de lui complet mais en rien passif, cela le fascinait. Il se dit que le notaire avait beaucoup de chance d'avoir un tel amant. Et qu'il avait beaucoup de chance que Martyn l'ait invité à jouir de lui de la sorte.
Après être arrivés ensemble au pic de leur plaisir, Piero l'étreignit encore et Martyn se blottit contre lui, passant ses jambes entre celles de Piero. Ce dernier caressa doucement une cicatrice qu'il avait sur le flanc.
Il lui demanda : "Ça t'a plu, Martyn ?"
"Oui, beaucoup. Je t'avais bien jugé. Tu resterais ici, avec moi, pendant ton passage à Florence ?"
"Mais... et lui ?"
"Pas de problème. Mais toi ? Je peux t'accompagner à l'école ..."
"J'aimerais bien..."
"Alors, toi aussi, tu as aimé ?"
"Tu es un garçon splendide, dans tous les sens du terme..." répondit Piero, puis, pris d'un scrupule mais sans enlever les doigts de la cicatrice, il demanda : "ça te dérange si je te caresse là ?"
"Non, pas du tout."
"Comment... tu veux m'en parler ?"
"Oui, j'avais dix-sept ans. Mes parents fuyaient la Hongrie en m'emmenant. Nous étions à Florence depuis six mois. Nous prenions plaisir à la liberté et à nous sentir en sécurité. Mais mon père était un scientifique et il connaissait des secrets importants. Ils nous ont retrouvés. Nous avons fui pendant la nuit. Ils nous ont poursuivis. Ils nous ont tiré dessus à la mitraillette. Mon père a été touché, la voiture a fait des tonneaux dans un ravin et a brûlé, avec mon père et ma mère... dedans. Moi j'ai été éjecté et je suis tombé sur un piquet en fer où je me suis embroché et je suis resté là, épinglé comme un insecte dans une collection d'entomologiste. Ils m'ont cru mort et ils sont partis. Andrea rentrait chez lui, en voiture. Il a vu les flammes et il s'est arrêté. Il m'a vu : j'avais perdu conscience mais il a compris que j'étais encore vivant. Il n'a pas osé me toucher de peur de me faire du mal. Il s'est précipité en ville pour appeler des secours. Et il les a vite ramenés. Ils m'ont emmené à l'hôpital où je suis resté dix-neuf jours entre la vie et la mort.
Quand j'ai repris conscience, ma première vision a été le visage d'Andrea qui me disait quelque chose, en Italien, puis en anglais. Bienvenu parmi les vivants, disait-il. Après, j'ai su qu'il était venu à mon chevet tous les jours, dès la fin du travail, qu'il m'avait veillé même la nuit. Quand j'ai pu sortir de l'hôpital, il m'a amené chez lui pour ma convalescence. Le médecin m'a dit que je lui devais la vie. Une seule heure de plus et ils n'auraient plus rien pu faire pour moi.
Après deux mois passés chez Andrea, j'ai compris qu'il était gay. Je l'étais aussi, je le savais. Et j'aimais beaucoup Andrea, il m'attirait terriblement. Mais je ne savais pas si lui avait envie de moi. Je voulais me donner à lui, mais je ne savais pas comment. Alors je lui ai dit, simplement : Je sais que tu es gay et je le suis aussi. Je veux être à toi. Mais il m'a répondu : Je ne veux pas de récompense, je ne t'ai pas emmené ici pour ça. Et moi : Je sais. Mais tu n'as pas envie de moi ? Si, dit-il, mais... Il n'y a pas de mais, ai-je dit, je veux être à toi. Il a fini par céder. Et ça a été magnifique, j'ai senti qu'il était amoureux de moi. Et me voila ici."
"Au lit avec moi..." dit Piero qui se mordit aussitôt la langue pour ce propos malheureux.
Martyn ne se fâcha pas. Il sourit et dit : "Mais je n'aime que lui. J'aime être avec toi, vraiment. Mais il n'y a lui que j'aime. S'il me dit va, je vais, s'il me dit viens, je viens. S'il me dit ne vas plus avec d'autres hommes, je n'irai plus, plus jamais. Il est tout, pour moi.
Mais un jour, il m'a dit : Je me fais vieux, Martyn, et tu es encore jeune. Tu dois voir d'autres hommes que moi. Au début j'ai répondu non, pas question. Mais il a insisté et j'ai compris que ça le rendrait plus serein. Alors j'ai accepté et il m'a fait arranger cet endroit. Mais j'ai accepté pour lui, crois-moi. Même si, bien sûr, parfois c'est bien agréable pour moi."
"Excuse-moi, je n'avais pas le droit de dire ça." Dit Piero.
"Pourquoi pas ? Notre relation n'est pas facile à comprendre, du dehors. Mais maintenant, dormons, tu dois travailler, demain."
Les journées que Piero passa avec Martyn furent très belles. Il visita la villa et le domaine, qu'en fait Martyn gérait. Et le dernier soir il rencontra Andrea. Ils dînèrent tous les trois à la villa et Piero fut fasciné. Andrea était un grand et bel homme, raffiné, élégant, un vrai seigneur, mais sa vraie richesse résidait dans sa personnalité et son humanisme.
Cette nuit-là, Piero dit à Martyn : "Il est merveilleux, ton homme."
"N'est-ce pas ?" répondit-il, plein d'orgueil.
Le matin suivant, Piero dit adieu à Martyn qui l'accompagna à la gare où il lui donna une photo de lui : "Ne m'oublie pas, même si on ne doit plus jamais se voir." Dit-il simplement.
"Impossible, même si on ne se revoit jamais." Répondit Piero et il sentit l'envie de l'étreindre, là, en public, mais il se retint de peur de le mettre dans l'embarras. Puis, mettant la main en poche, il en retira un porte-clés qu'il avait toujours avec lui, avec un petit Bouddha de jade : "Tiens, c'est mon porte-bonheur. Je le garde depuis des années. Il est à toi, si tu veux."
"Merci, je le garderai toujours sur moi. Adieu."
Piero le regarda s'éloigner et le vit accrocher le petit Bouddha à la clé de son appartement et il en fut heureux. Martyn ne se retourna pas pour le saluer. Piero monta dans le train et attendit le départ.
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