Akim, Akim (5/5) de Andrej Koymasky
vendredi 14 mai 2010, 18:43 - Andrej Koymasky - Lien permanent
En silence, ses doigts commencèrent à déboutonner fébrilement la chemise du Garçon et l'Univers entier sembla retenir sa respiration avec eux deux, dans un silence absolu et assourdissant, dans l'attente que s'accomplisse le miracle. Maintenant seuls existaient ces deux profonds yeux noirs qui l'attiraient comme des aimants et le toucher de ses propres doigts sur la peau fraîche du Garçon le fit vibrer comme la corde d'une harpe.
Akim, Akim
par Andrej Koymasky © 2008
écrit le 6 Septembre 1993
Traduit en français par Eric
Neuf
Le lendemain de leur retour, Piero appela Carla chez elle, espérant l'y trouver. Elle ne répondit pas. Il continua à l'appeler jusqu'à finir par obtenir une réponse :
"Oh, Salut, Piero. Tout va bien ?"
"Oui..." dit-il hésitant, "mais je voudrais te voir rapidement, il faut que je te parle."
"D'accord, volontiers. Moi aussi j'ai un tas de choses à te raconter. C'était des vacances super, pour moi. Et pour toi ?"
"Pareil. A bientôt, alors."
Ils se virent le soir même. Piero alla chez Carla. Elle était seule avec le bébé, Beppe avait dû aller à Naples pour son travail. Et après avoir dîné, et discuté un peu de tout et de rien, Piero se décida à attaquer le sujet qui lui tenait à cœur.
"Carla... je crois que je suis amoureux."
"Bien !" fut le seul commentaire, joyeux, de son amie.
"Mais... je t'avais promis que je te le présenterais, mais... je ne sais pas..."
"Qui est-ce ? Parle-moi de lui."
"C'est difficile... Je ne sais pas si j'arriverai à te le dire."
"Il s'agit... d'Akim, n'est-ce pas ?" dit doucement Carla.
Piero la regarda stupéfait, mais acquiesça, puis lui demanda : "Comment as-tu deviné ?"
"Ce n'était pas difficile. Le dernier jour où j'ai donné une leçon à Akim, je lui ai donné l'adresse du prof qui aurait dû nous remplacer pendant notre absence, en lui disant qu'il l'attendait le lendemain matin à dix heures. Il m'a rendu le billet sans même le regarder et il m'a dit : non, professeur, je n'irai pas chez lui. Je veux aller étudier avec le professeur Gribaudo. Donnez-moi son adresse, s'il vous plait. Je lui ai répondu que non et je lui ai dit qu'il devait faire comme il avait été décidé. Mais il a été intraitable, il m'a dit que s'il n'allait pas étudier avec toi, il arrêterait même d'étudier. Là je n'ai pas cédé et je lui ai dit : tant pis pour toi. Et il a insisté mais j'ai résisté, jusqu'à ce que j'ai l'impression qu'Akim était au bord des larmes. A dire vrai, ça m'a troublée, mais ça ne m'a pas fait changer d'avis. Je lui refusais encore ton adresse et j'insistais sur le fait que s'il arrêtait ses études c'est lui-même qui en souffrirait, mais que je n'y pouvais rien.
"Alors Akim m'a regardée droit dans les yeux comme il fait quand il est complètement sincère, et il m'a dit : mais moi, professeur Testa, je suis amoureux du professeur Gribaudo. Et c'est pour lui que j'étudie, pour personne d'autre. J'ai dit : Amoureux ? Ça ne se dit pas en italien pour deux personnes du même sexe, on dit il me plait, ou que sais-je ? Et lui, sans détourner les yeux des miens, m'a répondu : Non, professeur, je n'écorche pas l'italien. Je suis vraiment amoureux de lui, je le sais bien, parce que ça fait des années que je sais que les hommes me plaisent et que je n'ai de rapports sexuels qu'avec des hommes, et que j'aime ça. Et je suis amoureux du professeur, depuis bien des mois. Alors je lui ai dit : D'accord, je comprends, tu es amoureux de lui. Mais pour le professeur tu ne peux rien être d'autre qu'un élève. Et si tu lui fais comprendre ton amour, il le refusera certainement, tu ne comprends pas ça ? Il m'a répondu : Oui, je le sais bien, mais je ne lui dirai jamais mon amour, je ne le lui ferai pas comprendre parce que je ne voudrais jamais le mettre dans l'embarras. Il me suffit d'être près de lui, de pouvoir le regarder et d'étudier. Pour lui. Pendant tous ces mois, nul ne s'est jamais aperçu de mon amour pour lui, sauf mon cœur.
"Alors, comme ultime tentative pour le dissuader, je lui ai dit : Mais ton père, que dirait-il ? Et l'argent pour le voyage et pour te nourrir ? Ne vois-tu pas que c'est impossible ? Et il m'a fait une réponse qui m'a... et bien qui m'a laissée bouche bée. Mon père, a-t-il dit avec sérieux, mon père sait tout de moi, il a toujours tout su, même mes précédents amants. Et il dit qu'il me donnera de l'argent pour le voyage, même si c'est un sacrifice pour lui. Il sait tout ? ai-je demandé incrédule. Et il ne te dit rien ? Akim a dit : Quand j'était petit, il a essayé de m'expliquer qu'il préfèrerait que je pense aux filles, mais après il a abandonné, vu que je suis fait comme ça. Il sait que ce sont des choses qui arrivent et que personne ne peut en décider soi-même. Alors il m'a dit d'être prudent, de ne pas créer d'ennuis au professeur qui était si bon avec moi, de ne pas lui faire comprendre que j'étais amoureux de lui, mais que si j'en décidais ainsi, il m'aiderait comme il pourrait et de fait il m'a donné un peu d'argent.
"Alors je lui ai donné mon dernier argument, ma dernière objection : Tu te rends compte que s'il se sait que tu es amoureux du professeur et que tu restes chez lui, il pourrait avoir de sérieux problèmes, être accusé de détournement de mineur, perdre son travail ? Akim, avec toujours son sérieux habituel, m'a dit : Je le sais, professeur. Mais il n'y a pas de danger, personne ne le saura jamais. Je lui ai dit : Tu l'as déjà dit à ton père et à moi... c'est déjà trop. Il a répondu : Mais vous trahiriez votre ami ? Non, ai-je dit, bien sûr que non. Mon père, ajouta-t-il, ne trahirait jamais ni moi ni le professeur qui fait tant pour moi. Vous voyez qu'il n'y a aucun problème. Donnez-moi l'adresse du professeur, je vous en prie ! Et alors, à la fin, je la lui ai donnée.
"C'était aussi parce que honnêtement, Piero, je m'étais aperçue depuis des mois qu'Akim était pour toi bien plus qu'un simple élève. J'avais compris depuis longtemps que tu tombais amoureux de lui et je me suis dit que, peut-être, vous étiez vraiment faits l'un pour l'autre, après tout. Akim est un splendide garçon, un jeune très mur. Et tu es une personne splendide... Et j'ai l'impression de ne pas m'être trompée, n'est-ce pas ?
Piero avait tout écouté, médusé.
"Tu... tu t'étais aperçue que je tombais amoureux ? Mais moi je ne l'ai compris que ces derniers jours !" lança-t-il finalement.
"Et bien, je te connais plutôt bien, maintenant. Et tu ne t'en est pas aperçu parce que, pour ta conscience, c'était inadmissible, tes principes te retenaient loin d'un de tes élèves et t'interdisaient de penser à lui comme un possible partenaire."
"Mais maintenant... Maintenant d'autres pourraient aussi le comprendre, tu ne crois pas ?"
"Mais non ! Il suffit que vous soyez prudents tous les deux. Vous êtes deux adultes, pas deux gamins."
"Mais Akim est mineur."
"Pour la loi, oui, mais juste encore pour une bonne année, et elle va passer très vite. Ce ne sera certainement pas lui qui te dénoncerait, ni son père, ni moi, alors... Akim ne s'est pas entiché de toi, mais il t'aime. Ce n'est pas le rêve classique de l'étudiante pour son prof mais un amour adulte, capable de sacrifices. Un amour qui ne demande rien et qui donne tout ne peut pas être dangereux. Akim a besoin de toi et je crois que tu as besoin de lui."
"Oui, je crois aussi. Et je sais que je suis terriblement amoureux. Même si je ne le lui pas encore clairement dit. Mais je crois que je lui dirai demain, quand il viendra chez moi, travailler et ...être ensemble."
Carla sourit et acquiesça : "Piero, je te veux du bien et je vous souhaite une vie de bonheur, à tous les deux."
"Merci, Carla, ça m'a fait du bien de parler avec toi..."
Piero rentra chez lui serein. Bien sûr, il y aurait des problèmes, mais maintenant la vie lui souriait vraiment.
Akim repassa ses examens et fut repêché avec un douze en sciences et un quatorze en grec. Et dans son bulletin tous les profs s'accordaient pour dire que ce garçon "avait accompli des miracles" et qu'il était digne de poursuivre ses études.
"S'il continue comme ça," affirma le professeur de grec, "il deviendra un de nos meilleurs élèves et passera devant bien des autres. C'est autre chose qu'un petit 'tu veux acheter' !"
Piero était fou de joie, même s'il ne le laissait pas voir.
Par contre, madame Cerulli, radieuse, s'offrit une flèche de Parthes : "Et s'il vous pose une question, vous voyez que ça vaut la peine de perdre un peu de temps pour lui !"
La nouvelle année scolaire commençait et Akim, en classe, était impassible : il se comportait comme toujours (sauf qu'il était maintenant un peu plus vif et brillant avec ses copains) et traitait Piero comme tout autre élève traite un professeur. Et Piero aussi s'aperçut qu'il n'était pas si difficile de traiter Akim comme les autres élèves, en classe.
Akim continuait à venir étudier chez lui, même s'il n'avait plus souvent besoin d'aide. Et Piero le laissa finalement faire les tâches ménagères. Parfois, mais pas souvent, il restait dormir avec Piero, et au matin il partait un peu avant Piero et allait à l'école à pied, en faisant un détour pour arriver d'une autre direction.
Piero rencontra le père d'Akim à la réunion des parents d'élève et il se sentait un peu nerveux, mais l'homme se comporta comme d'habitude, comme s'il ne savait rien, sans faire la moindre allusion. Ce qui, même si cela faisait plaisir à Piero, augmenta son embarras. Alors il se décida à demander au père d'Akim un entretien entre quatre yeux.
Ils se retrouvèrent un dimanche matin, place Carlo Felice. Ils se promenèrent et discutèrent.
"Monsieur Fawzi, vous savez certainement la vrai nature de la relation entre votre fils et moi..."
"Oui, monsieur professeur. Mon fils dit toujours tout à père, il est bon fils."
"Oui. Et... et qu'en pensez-vous ? Sincèrement ?"
L'homme regarda Piero droit dans les yeux : "J'aurais préféré mon fils aime... une femme. Mais Dieu a décidé autrement, alors, si ça un homme doit être, je suis content que être monsieur professeur. Parce que être homme honnête, bon, intelligent. Je sais mon fils être entre les meilleures mains et ça me suffire. Oui. Je peux seulement être reconnaissant à monsieur professeur du bien que lui faire et vouloir à mon fils. Et je vois Akim être heureux maintenant et pour ça aussi merci à monsieur professeur. Et alors je prie Dieu vous aide tous les deux." Conclut-il et il tendit la main à Piero et ils se les serrèrent avec vigueur, comme pour conclure un pacte ou une alliance. Puis, alors que l'homme allait s'en aller, il dit : "Excuse-moi, professeur."
"Oui ?"
"Si le fils est pas bon, maintenant lui à vous, vous pouvoir le battre, vous avoir le droit."
"Je ne crois pas que ce sera nécessaire... Vous avez déjà dû le battre, vous ?"
"Non, jamais. Mais moi devoir dire phrase. Je plus avoir droits sur fils, professeur avoir. Dire cette phrase... chez nous, quand père donner sa fille..."
Piero sourit et comprit que c'était une sanction rituelle très proche de celle du mariage. Alors il acquiesça. Et ils se serrèrent de nouveau la main.
Akim, après la rencontre de Piero avec son père, lui dit : "Mon père t'a remis à toi. Maintenant tout est en règle. Maintenant je suis vraiment à toi."
"Oui, Akim, mais moi aussi je suis à toi. Nous aussi on a une coutume, ici. Un rapport est toujours entre égaux, ou au moins devrait l'être."
Akim sourit et répondit : "Oui, je sais que tu es à moi maintenant. Tu es ce qu'il y a de plus précieux dans ma vie, plus précieux même que ma vie."
"Akim, je ne t'ai pas encore dit que je t'aime..."
"Si tu me l'as déjà dit, mieux qu'avec des mots. Avec tout ton être. Et moi aussi je t'aime. C'est pour ça que nous sommes heureux. Le bonheur de l'homme c'est l'amour, n'est-ce pas ?"
"Mon bonheur c'est toi, Akim. Je t'aime." Lui dit Piero, ému.
Akim finit sa seconde et passa avec une moyenne de quatorze, aussi obtint-il une bourse. Piero suggéra à Akim de laisser l'argent de la bourse à son père pour aider pour les études de ses trois frères : "Pour toi, je peux m'en charger moi."
Akim accepta avec simplicité, comme il acceptait avec simplicité les habits que Piero lui achetait et les livres ou autres petites choses. C'était un garçon ordonné, méticuleux, amateur de la propreté. Il aimait surtout prendre une douche chaque jour et ils la prenaient presque toujours ensemble. L'appartement de Piero brillait désormais de propreté.
Quand Akim entra en première, Piero voulut lui donner la clé de son appartement.
"Mais les voisins, que diraient-ils à voir un marocain, un 'tu veux acheter' qui a la clé de chez toi ?" objecta Akim.
"Bah, ça," répondit Piero, "tu pourrais aussi bien passer pour un sicilien, surtout maintenant que ton italien est presque parfait, même l'accent. Et puis... qui se soucie des voisins ?"
"Non, Piero. Attends que je sois majeur : ce sera ton cadeau pour mes dix-huit ans."
"Il ne manque que deux mois..."
"Je sais que tu veux que je me sente chez moi. Mais pour moi, ma maison est là où que tu es. Je n'ai pas besoin d'une clé."
"C'est... comme un symbole."
"Oui, je comprends. Alors, si tu veux, tu me la donneras dans deux mois. Ce sera comme me dire : tu es un homme désormais."
"Mai tu es déjà un homme, mon homme."
"Homme ou garçon, il suffit que je sois à toi !" conclut Akim avec un sourire tendre.
Et le huit novembre arriva et il célébrèrent la majorité d'Akim.
Carla voulut leur offrir un repas au Cambio. Puis ils donnèrent à Akim ses cadeaux : celui de Carla était un petit agenda électronique de poche. Celui de Piero un costume et une petite boite avec le jeu de clés. Akim était ému.
Et ils la célébrèrent de nouveau, cette nuit-là, chez Piero, seuls tous les deux, et jusqu'au premières lueurs de l'aube, parce que le lendemain était samedi et qu'aucun des deux n'avait classe.
Les jours passaient et ils étaient de plus en plus amoureux l'un de l'autre. Piero repensa à Gianni et à Luca. Ces deux relations, bien qu'ayant mal fini, l'avaient au fond préparé à sa relation avec Akim, et donc elles avaient été précieuses. Puis il repensa à son rêve et à cet instant précis il entendit la clé jouer dans la serrure. Il se leva et alla vers l'entrée.
Le garçon était là, debout devant lui et lui souriait en silence. Maintenant il connaissait son nom et il savait qu'il était là pour lui. Chaque fois, c'était comme si c'était la première fois qu'il le voyait mais il savait qu'en réalité il le connaissait depuis toujours, qu'ils avaient été créés l'un pour l'autre. Le garçon portait une chemise large et un pantalon souple qui cachaient ses formes, pourtant il savait qu'ils couvraient un corps parfait, d'une virilité désormais mure, prête à être cueillie. Et il en goûterait encore le fruit, il serait le seul à pouvoir le savourer. Et ainsi il entrerait avec le garçon dans un monde toujours nouveau, des plaisirs toujours nouveaux et merveilleux qui feraient d'eux deux de vrais hommes.
Il leva lentement les mains vers le garçon, en regardant son visage. Un visage parfait, couronné de boucles noires, fournies et soyeuses. Il regarda ses yeux noirs, brillants comme les étoiles, profonds comme un puits et il y vit passer un arc-en-ciel d'émotions : l'attente, le désir, le don complet. Ses mains atteignirent le garçon qui frémit et ce frisson se propagea en lui-même, comme une vague douce et chaude. En silence, ses doigts commencèrent à déboutonner fébrilement la chemise du garçon et l'univers sembla retenir sa respiration, dans un silence absolu, dans l'attente que s'accomplisse le miracle. Maintenant seuls existaient ces deux profonds yeux noirs qui l'attiraient comme des aimants et le toucher de ses propres doigts sur la peau fraîche du garçon le fit vibrer comme la corde d'une harpe. Et le frisson rebondit vers le corps du garçon comme un écho et le soleil devint plus brillant et plus chaud. Et il entendit sa propre vit dire : "Viens... viens mon amour, personne ne nous dérangera."
Et aucune sonnette ne sonna, cette fois-ci, rien ne perturba cette rencontre d'amour, la première, comme l'avaient été toutes les précédentes et comme ils savaient que seraient toutes les suivantes, à jamais.
F I N
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Commentaires
Encore une belle histoire, Andrej, à l'érotisme très soft et très pur…
Dommage qu'il n'y ait pas davantage de commentaires…
Amitiés, Pierre.