L'HISTOIRE DE CHAKI LE MAURE
par Andrej Koymasky © 2006
écrit le 21 Juin, 2002
Traduit en français par Christophe.

CHAPITRE 7
Miklos et Balint
Stanislaw pénétra dans la pièce où travaillait Rhémy et le jeune homme se raidit, mais quand il vit que l'homme ne verrouillait pas la porte, il commença à se détendre.
"Les missives que je t'ai demandé de calligraphier sont-elles prêtes ?"
"Oui, monseigneur. Tout est là." dit-il, en lui tendant un pli.
L'homme vérifia rapidement en hochant la tête. "C'est bien, tu as fait du bon travail. Ecoute, maintenant il faut que j'aille les remettre au roi Louis qui est à sa résidence d'été, alors je serai parti pendant plusieurs jours, quatre ou cinq, je pense. En attendant, prends ce livre de comptes et recopie tous les chiffres et les intitulés en rouge. Tu devras avoir fini avant que je rentre. Malheureusement, je dois partir tout de suite, alors je n'ai pas le temps de baiser ton joli petit cul.
"Mais je me rattraperai à mon retour, plein de désir. Tu pourras rester toute la nuit dans mon lit parce que je vais dès aujourd'hui envoyer ma femme et mes enfants rendre visite à ses parents et ils y resteront deux semaines. Ah, et puis voilà ton salaire pour le mois. Tu noteras que j'ai ajouté deux pièces d'or pour récompenser tes... services particuliers. J'espère qu'à mon retour, tu sauras montrer de la gratitude..."
Sans attendre la réponse du garçon, tellement il était sûr de lui, l'homme quitta la salle. Rhémy pensa immédiatement que ce pourrait être l'occasion qu'ils attendaient pour se sauver. Dès qu'il vit son maître sortir de la cour à cheval, il appela Chaki et lui dit qu'une occasion en or se présentait et l'envoya immédiatement le dire à Matyas.
Mais au même moment, Matyas venait vers la résidence de Stanislaw Podebrady parce qu'il avait de bonnes nouvelles à donner aux deux garçons. Ils se rencontrèrent à mi-chemin.
"Oh, Chaki, je venais vous voir !" s'écria l'homme joyeusement.
"Moi aussi, maître Matyas. L'aumônier est parti pour quelques jours et nous avons pensé que c'était peut-être le moment..."
"Oui, c'est sûr! Retourne vite d'où tu viens et dis à Rhémy de prendre vos affaires et votre argent et de venir directement chez moi. Vous ne reviendrez pas, alors prenez tout ce que vous voulez garder. Mais un minimum de choses."
"Vous avez de bonnes nouvelles pour nous ?"
"D'excellentes, je dirais, surtout maintenant que Messire Podebrady est parti. Mais faites attention que personne dans la maison ne comprenne que vous partez. Il faut que vous ayez l'air d'aller faire des courses, tu as compris ?"
"Bien sûr... mais vous ne pouvez pas me dire de quoi il s'agit ?"
"Ça serait trop long et après il faudrait tout répéter à Rhémy. Venez vite chez moi et là, je vous dirai tout."
Les deux hommes se séparèrent. Chaki courut vers la résidence de Podebrady, et monta dans la pièce où travaillait encore Rhémy et lui raconta sa rencontre avec Matyas. Ils étaient très excités. Ils allèrent dans leur petit logement et décidèrent ensemble, en plus de l'argent du peu de leurs affaires à emporter. Ils laissèrent tout dans un ordre parfait de sorte que si quelqu'un passait après leur départ, il ne puisse soupçonner qu'ils se soient enfuis.
Ils sortirent sur la place qu'ils traversèrent en tâchant de garder un pas normal, comme s'ils allaient faire des courses. Ils rencontrèrent un couple d'amis qu'ils saluèrent comme d'habitude. Ils traversèrent la vieille ville par les rues étroites, jusqu'à ce qu'ils atteignent la maison de Matyas.
L'homme les attendait. Quand les deux garçons furent entrés, il les fit asseoir à la table, sa femme leur donna un morceau de pain et du fromage, et enfin l'homme prit la parole.
"Mon fils a rencontré des gitans qui campent avec leurs chariots devant les murs et qui tournent dans la ville en jouant dans les bistrots pour gagner leur vie. Il est devenu ami avec eux et il a appris qu'ils reprennent aujourd'hui la route vers le duché de Bavière, vers Munich. Alors, il leur a demandé s'ils seraient prêts à vous cacher dans leur chariot jusqu'à la frontière contre de l'argent. Rhémy pourrait se déguiser, couper et teindre ses cheveux mais on reconnaîtrait immédiatement Chaki... Alors, lui au moins doit être soigneusement dissimulé jusqu'à ce que vous soyez hors du royaume de Bohême."
"Et qu'ont-ils dit ?" demandèrent Chaki et Rhémy, presque d'une même voix.
"Ils sont d'accord. Je vais donc envoyer mon fils les chercher, qu'ils viennent ici et vous traiterez avec eux."
"Ils veulent beaucoup d'argent ?" demanda Chaki.
"Non... En fait, pas trop... Ils veulent trois pièces d'or pour chacun. Les avez-vous, mes garçons ?
"Oui, nous avons pris toutes nos économies et juste ce matin, le maître m'a payé le mois. C'est tout ce que nous avons..." répondit Rhémy en mettant tout leur argent sur la table.
"Bon... Ça devrait tenir un moment. Mais il ne faut pas les garder dans une escarcelle. Attendez, j'ai une idée..." dit Matyas, et appela sa femme. "Voilà, gardez juste les pièces pour les Tsiganes et quelques autres. Ma femme va coudre le reste dans les revers des vêtements de Chaki. Comme il doit rester caché, c'est mieux qu'il les garde."
La femme fit déshabiller Chaki, qui resta en culotte. Elle se mit d'une main experte à découdre les revers et les remit en place après avoir placé les pièces dedans.
Pendant ce temps, le fils de Matthias s'était rendu hors des remparts pour chercher les deux jeunes gitans de la caravane avec qui il avait passé l'accord. Peu de temps après, il revint avec deux jeunes hommes presque du même âge, environ vingt-cinq ans. Ils étaient grands, minces, mais pas trop, avec des cheveux brun foncé ondulés, de longues pattes et l'un d'eux avait une moustache à la fois courte et très soignée. Ils avaient des yeux sombres, pénétrants, brillants comme l'obsidienne, des dents d'un blanc très pur, une peau couleur d'olive. Tous deux avaient de grands anneaux d'or à l'oreille. Ils étaient vêtus avec les classiques habits très colorés et pleins de fantaisie, caractéristiques des Tziganes de Bohême.
Le fils de Matyas les présenta. "Voilà Balint et lui, Miklos. Lui, c'est mon père et voilà les amis qui ont besoin d'aide."
"Vous êtes d'accord pour les pièces que vous nous donnerez ?" demanda celui qu'on appelait Balint, le jeune homme avec une moustache.
"Vous avez demandé trois pièces d'or de Bohême pour chacun, c'est ça ?" demanda Rhémy.
"Oui, c'est ça."
"Mais pour ce prix, vous vous engagez à les conduire à Munich avec vous ?" demanda alors Matyas.
"Nous nous engageons à faire de notre mieux pour les y conduire. Et quand nous promettons de faire de notre mieux, ça veut dire que nous ferons tout ce que nous pourrons." dit Miklos d'une voix basse mais chaleureuse.
"Alors, tu penses qu'il y a un risque..." insista Matyas.
"La vie elle-même n'est qu'un risque, mon gars ! Nous sommes prêts à courir le nôtre, pour aider ces deux-là à fuir. Ils doivent être prêts à prendre le leur en venant avec nous," déclara Miklos en étudiant les deux garçons avec des yeux scrutateurs.
"Mais alors", insista Matyas, "vous devez accepter un peu moins pour commencer et récupérer le reste à l'arrivée, vous ne croyez pas ?"
"Non, nous ne croyons pas. C'est le prix et nous n'avons pas l'intention de discuter," dit Balint d'un ton neutre.
"C'est bon, voilà l'or," coupa Rhémy en poussant les six pièces d'or vers les deux jeunes hommes.
"Mais au moins, pour ces six pièces d'or, il y a la nourriture pour les garçons..." insista Matyas.
"Nous partageons toujours notre nourriture avec nos hôtes," le reprit sèchement Balint.
"Il sera plus facile de n'en cacher qu'un, le noir, évidemment. Pour l'autre, on va faire en sorte qu'il nous ressemble pour qu'il passe pour l'un des nôtres. Nous lui prêterons des vêtements, mais il faudra aussi qu'on lui coupe les cheveux et qu'on les teigne, comme pour la peau," dit Miklos en étudiant Rhémy.
"Il faudra aussi que je mette des boucles d'oreilles comme vous deux ?" demanda le garçon, mi-amusé, mi-inquiet.
"Pas nécessairement. En général, seuls les hommes mariés, ou fiancés portent des boucles d'oreilles. C'est le cadeau de la famille de la jeune fille. Et tu es encore assez jeune pour n'être ni marié ni fiancé," dit Miklos.
"Pour me travestir, il faut que j'aille dans votre chariot ?" demanda encore Rhémy.
"Non, il vaut mieux qu'on fasse tout ici. Et qu'on déplace le garçon noir en le portant dans un sac ou un panier. Moins on te verra avec nous, plus vous serez en sécurité quand on vous cherchera," dit brusquement Balint.
"Bien sûr, apportez ici tout ce qu'il vous faut pour transformer Rhémy. Si vous avez besoin, ma femme ou mes fils peuvent vous donner un coup de main. Je n'ai pas de panier assez grand pour mettre Chaki dedans, mais je peux peut-être trouver un sac..." dit Matyas.
"On n'a pas besoin d'aide pour déguiser le garçon. Et si tu trouves un sac assez grand, ça sera parfait." dit Miklos en hochant la tête.
Les deux Tsiganes quittèrent la maison en leur promettant qu'ils reviendraient bientôt. La femme de Matyas commença immédiatement à chercher parmi les sacs qu'ils avaient dans la maison, s'il y en avait un assez grand. Comme elle n'en trouvait pas, elle en décousit deux qu'elle recousit ensemble avec une ficelle robuste pour que Chaki puisse tenir dedans.
Très vite, les deux gitans furent de retour avec un panier. Ils demandèrent à Matyas un bol et deux bassines pleines d'eau bouillante, un rasoir, un vieux chiffon blanc. Immédiatement, sa femme les apporta. Puis ils firent déshabiller complètement Rhémy pendant que Balint versait différentes poudres dans l'eau chaude du bol et des deux bassines qu'il mélangea soigneusement. Avec des mouvements rapides et précis Miklos se mit à couper les beaux cheveux blonds de Rhémy avec un rasoir, les taillant peu sur l'arrière mais beaucoup plus sur les côtés pour laisser les oreilles du garçon complètement découvertes. Il laissa une longue frange et fit disparaître la raie centrale.
Puis le jeune homme prit le bol et y plongea le tissu avec lequel il se mit à frotter les cheveux du garçon, les sourcils, les poils sous les aisselles et au pubis, qui peu à peu foncèrent pour prendre un beau brun très foncé, acajou. Miklos, y revint plusieurs fois, soigneusement, jusqu'à ce qu'il soit satisfait du résultat. Puis il poussa le garçon auprès de la cuvette pleine d'eau propre et lava la peau là où il avait passé la teinture, en retirant l'excédent.
Balint rinça alors le tissu et le plongea dans la bassine dans laquelle il avait versé la poudre. Il se mit à le passer sur tout le corps de Rhémy, méthodiquement et avec soin. Après le premier passage, la couleur de peau sembla rester identique, et puis, passage après passage, elle changea peu à peu de couleur et prit une tonalité proche de celle des deux gitans.
Chaki regardait avec des yeux ronds la transformation de son amant, croyant à peine ses yeux. Puis il demanda, presque dans un murmure, "Mais... Ça va rester comme ça ?"
Miklos sourit. "Non, les cheveux repousseront blonds de nouveau. Et si vous ne renouvelez pas la teinture, la peau s'éclaircira progressivement jusqu'à revenir comme avant."
La femme de Matyas demanda "Mais s'il pleut, il perdra la couleur ?"
"Non, ça ne partira pas. Il peut même sauter dans le fleuve et nager, sans perdre la couleur," expliqua Miklos.
Balint se mit à observer de près tout le corps de Rhémy pour vérifier que la couleur était uniforme. Le garçon se sentit un peu gêné par cette inspection minutieuse, et fut plus conscient de sa nudité. Puis Balint se leva d'un air satisfait.
"L'un d'entre nous comprendrait qu'il est maquillé, que ce n'est pas un gitan, mais personne d'autre. Et avec nos vêtements, il sera parfait, croyez-moi. Le seul problème, c'est qu'il ne parle pas la langue. Mais s'il faut qu'il parle à un étranger, il n'aura qu'à imiter notre accent et personne ne le remarquera." dit le jeune homme avec son air sérieux coutumier.
Miklos sortit de la corbeille les vêtements qu'ils avaient apportés pour Rhémy et aida le garçon à bien les enfiler. A présent, le garçon était vraiment totalement transformé. Chaki le regardait toujours avec une expression effarée et méditative.
Puis ils passèrent le gros sac de jute épais sur le garçon noir et l'enfermèrent en ficelant soigneusement l'ouverture. Ils confièrent leur panier à Rhémy et les deux hommes hissèrent sur leurs épaules le sac dans lequel était le garçon et avec un geste d'adieu les trois gitans sortirent de la maison et dévalèrent les ruelles, passèrent la porte de la ville et arrivèrent à leur campement. Là, ils posèrent le sac dans un chariot et, une fois à l'intérieur, ils libérèrent Chaki.
Miklos leur dit, "Voilà ma roulotte. Le garçon noir va rester caché là, au moins jusqu'à ce que nous ayons passé la frontière du royaume de Bohême. Mais toi," dit-il à Rhémy, "tu vas dans le chariot de Balint."
L'homme, aidé de sa femme, poussa un coffre, souleva une latte du plancher et montra une cachette où faire entrer Chaki, presque comme faite à sa mesure.
"Je dois y entrer tout de suite ?" demanda le garçon noir.
"Non, pas encore. Si ça devient nécessaire, ma femme t'aidera à t'y glisser. Pendant le voyage, tu peux rester dehors. Mais il faut surtout que personne ne te voie ni ne t'entende. Aux étapes, si c'est possible, tu pourras descendre du chariot pour te dégourdir les jambes, et faire tes besoins..."
"Mais alors les autres de la caravane vont me voir..."objecta Chaki.
"Ils savent qu'on vous a pris avec nous, parce qu'on ne pouvait pas le faire sans l'accord du chef. Tant que personne d'autre ne te voit, tu ne cours aucun risque," lui répondit Miklos.
Balint dit à Rhémy de monter avec lui dans son chariot mais le garçon lui demanda s'il pouvait rester seul quelques instants avec Chaki, parce qu'ils ne se reverraient peut-être pas de toute la journée. Miklos fit signe à sa femme de s'écarter et elle prit avec elle ses deux jeunes enfants. Puis les deux gitans sortirent aussi.
"Peut-être qu'on y arrivera..." murmura alors Rhémy en caressant la joue de son amant.
"Oui, je pense que tout va bien se passer. Et puis, au moins pour l'instant, ils ne nous cherchent pas encore, ils ne savent même pas qu'on s'est sauvés".
"Dis-moi, Chaki, comment tu me trouves, comme ça ? J'aimerais bien me voir..."
"Tu es un beau Tsigane..." lui répondit son ami avec un sourire.
"Tu me trouves plus beau maintenant ou comme j'étais avant ?"
"Tu es toujours très beau dans les deux sens, mon amour... Et puis c'est ton sourire que je préfère et il n'a pas changé.
"Je n'ai même pas pensé à demander combien de temps il faut pour quitter les terres du roi Louis... combien de temps tu devras rester caché et que nous ne pouvons pas être ensemble... et puis aussi le temps pour arriver à Munich."
"L'important, c'est de sortir de Bohême. Après, long ou court, le voyage est sans importance".
Rhémy prit Chaki dans ses bras et l'embrassa sur la bouche. Chaki répondit au baiser, puis il se recula.
"Je ne crois pas qu'on peut le faire... pas dans ces conditions. Il vaudrait mieux que tu sortes, maintenant. Qui sait quand nous serons de nouveau tranquilles ensemble ?"
"Je ne sais pas, Chaki, mais quoi qu'il arrive, tu peux être sûr d'une chose, mon amour pour toi ne finira jamais!"
"Ni le mien pour toi. C'est la seule richesse qui nous reste, et personne ne pourra jamais nous l'enlever."
Rhémy quitta le chariot. La femme et les enfants de Miklos remontèrent. La caravane fut prête à partir et bientôt, la longue colonne de chars bariolés tirés par des chevaux s'ébranla.
Dans le chariot, les enfants de Miklos voulurent toucher la peau de Chaki et lui posèrent toutes les questions. Ils n'avaient jamais vu de garçon noir. L'homme et sa femme étaient sur la banquette. Dans celui de Balint, il était assis avec Rhémy alors que sa femme et ses enfants étaient à l'intérieur.
"Où as-tu trouvé ce garçon noir ?" demanda Balint au bout d'un moment.
"Il était serviteur chez mon père... Il vient d'Afrique.... Nous nous sommes enfuis ensemble."
"Mais il est quoi, pour toi ? Je ne trouve pas que tu le traites comme un esclave."
"C'est... un ami, pas un esclave."
"Un vrai ami, à ce que j'ai pu comprendre," dit Balint, en continuant à guider les chevaux, sans le regarder.
"Oui, un vrai ami, bien sûr," répondit doucement Rhémy.
"C'est important d'avoir un vrai ami, pour un homme. Pour moi, Miklos est un vrai ami. On a épousé deux sœurs, le même jour, alors maintenant on est aussi parents et le lien qui nous unit est encore plus fort qu'avant. Chez nous les familles sont liées entre elles par les femmes, pas par les hommes. Alors maintenant comme nous avons épousé des sœurs, Miklos et moi sommes presque plus unis que si nous étions frères."
"Toi et Miklos, j'ai remarqué vous aviez deux enfants chacun..."
"Oui, et nous les avons conçus aux mêmes dates... Miklos et moi avons décidé de concevoir notre troisième enfant l'hiver prochain, vers le jour du solstice."
"Mais pourquoi voulez-vous concevoir vos enfants le même jour ?" demanda Rhémy avec curiosité.
"Pour que ses enfants soient comme les miens et les miens comme les siens."
"Une façon de tout... partager ? demanda alors Rhémy.
"Oui, tout à fait, une façon de partager aussi ce que normalement on ne partage pas," répondit sèchement Balint.
"Chaki et moi... Nous ne pourrons jamais partager ce genre de choses..." murmura Rhémy.
"Mais peut-être pouvez-vous partager autre chose, alors que Miklos et moi le pouvons rarement," dit Balint et pour la première fois sa voix ne sembla pas si dure. Une sorte de nostalgie vibrait en elle, comme une douce tristesse.
"Vous deux... vous avez grandi ensemble ?"
"Oui, je n'ai que deux semaines de plus que Miklos. Il fait partie de mes premiers souvenirs. Nous avons grandi ensemble, tout ce qu'on faisait, on le faisait toujours ensemble. Même si nos mères ne sont pas de la même famille, nous nous sommes toujours sentis plus unis que si nous étions de la même mère. "
"Oui, c'est très beau..." dit Rhémy en pensant que Chaki et lui étaient plus unis que s'ils étaient frères.
Un frère, on le trouve, pour le meilleur et pour le pire, et il faut le garder. Qu'il nous plaise ou non, qu'on l'aime ou non c'est un frère, on n'y peut rien. Mais un amant, tu le choisis et il te choisit, alors il est plus qu'un frère, beaucoup plus...
"Pourquoi vous êtes-vous sauvés ? Vous aviez volé ?" demanda Balint à un moment.
"Non."
"Vous avez tué quelqu'un, alors ?"
"Non."
"Eh bien ?
"Je ne... Je n'ai pas très envie d'en parler. Excuse-moi."
"Après tout, je m'en fous. Quand Miklos et moi avons décidé de vous aider, on ne se souciait pas de la raison de votre fuite. Ce ne sont pas nos oignons. Si tu ne veux pas en parler..."
"Je ne sais pas comment tu le prendrais, si tu connaissais la raison."
"Comment je le prendrais... Ce n'était que curiosité, juste pour parler... Comment je le prendrais... Mais ni toi, ni ton ami n'avez des yeux de criminels. Vous me faites l'impression de deux garçons à qui je pourrais confier tout mon or, et quand je le demanderais vous le rendriez jusqu'à la dernière pièce".
"Mais il y a d'autres choses à part voler ou tuer, que la loi interdit..." murmura pensivement Rhémy.
"Oui, c'est vrai. Nous aussi, nous avons nos lois... et certaines, je ne les comprends pas... mais elles sont là. Alors un homme doit soit leur obéir, soit espérer ne pas être découvert quant il les enfreint... Qui parmi nous, après tout, d'une façon ou d'une autre n'est pas un hors la loi ? Parfois, en conscience, un homme ne peut obéir à certaines lois, s'il veut rester un homme."
"Et parfois il doit fuir pour rester un homme..." dit-Rhémy.
"Oui, je comprends. Toi et ce garçon noir avez dû fuir pour rester des hommes," conclut Balint, puis il ajouta, "Pour Miklos et moi, ce n'est pas nécessaire pour le moment, mais qui sait si un jour on ne devra pas se sauver tous les deux... pour rester des hommes."
"Verrons-nous le jour où ceux comme nous ne serons plus obligés de fuir ?" demanda pensivement Rhémy.
"La vieille Aaleigha, notre mage, la seule qui peut voir dans l'avenir, la seule qui sait pour Miklos et moi... a dit qu'un jour ce sera possible... mais que nous ne verrons pas ce jour, ni nous, ni nos enfants, ni les enfants de nos enfants. Ella a dit que plus de cinq cent ans devront passer avant que ne vienne ce jour-là."
"Qui sait pour Miklos et toi ?" demanda Rhémy qui commençait à comprendre.
"Oui, qui sait pour nous deux... comme j'imagine pour vous deux. Mais si tu ne veux pas en parler... Pas de problème."
"Parfois, c'est la pudeur, plutôt que la peur, qui empêche de parler des choses," dit Rhémy.
"Et je respecte ta pudeur..." Balint coupa court et pendant un moment, ils ne dirent plus rien, plongés chacun dans ses pensées.
Au soir, ils s'arrêtèrent au bord de la route. Ils ne montèrent pas de camp, se contentant d'allumer quelques feux pour cuire les aliments et pendant que les femmes cuisinaient, les enfants jouaient et couraient joyeusement. Les hommes sortirent leurs instruments et se mirent à jouer.
Rhémy en profita pour aller jusqu'au chariot de Miklos passer un moment avec Chaki. Ils discutaient à voix basse, quand Miklos arriva.
"Si vous voulez rentrer un moment dans la chariot... Je reste là pour faire le guet... Mais vous n'avez pas beaucoup de temps..." dit le jeune homme en souriant aux deux garçons. "Si je me mets à jouer du violon... mieux vaudrait sortir au plus vite."
Ils le regardèrent un peu surpris. Miklos leur fit un clin d'œil et les encouragea d'un geste de la main à monter dans le chariot. Les deux garçons grimpèrent dedans et l'homme referma la porte derrière eux. Dès qu'ils furent seuls, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils s'embrassèrent profondément, avec passion et désir. Ils ne firent pas vraiment l'amour, inquiets de ne pouvoir aller au bout, mais rien que rester dans les bras l'un de l'autre, se caresser et s'embrasser fut un soulagement pour les jeunes et tendres amants.
Miklos était assis sur les marches devant le chariot, le dos contre la porte. Balint arriva et Miklos lui fit un signe de la tête vers le chariot et plaça ses deux index côte à côte, geste qui, en langue des signes de nombreuses communautés, indique que deux personnes flirtent ensemble. Balint sourit et hocha la tête.
En murmurant dans leur langue, il déclara, "Ces deux-là, comme nous, ne peuvent vivre leur amour au grand jour."
"Tu penses qu'ils sont amoureux ?" demanda Miklos.
"Il suffit de voir comme ils se regardent..."
"Et nous, comment on se regarde ?" demanda alors Miklos avec un léger sourire.
"Peut-être que deux autres comme eux ou nous comprendraient ce qui passe dans nos yeux même si on veut le cacher."
Quelqu'un approchait du chariot. C'était la femme de Miklos, alors le jeune homme commença à jouer de son violon pendant que Balint allait vers sa belle-sœur pour lui parler en se tournant de sorte qu'elle ne puisse pas voir Rhémy et Chaki sortir furtivement du chariot. Miklos nota que Rhémy, malgré la teinture qui couvrait son visage rougissait.
Le lendemain, alors qu'ils voyageaient vers le sud, Rhémy et Balint étaient assis ensemble, comme d'habitude. Balint continuait à surveiller le garçon du coin de l'œil et Rhémy faisait de même avec le jeune homme.
"Pourquoi tu me regardes ?" demanda soudain Balint.
"Toi aussi, tu me regardes..."
"C'est vrai. Je me demande ce que tu as compris..."
"Je me le demande aussi. Maintenant tu sais pourquoi Chaki et moi nous sommes enfuis, n'est-ce pas ?"
"Oui... Ils vous ont surpris et vous voulaient du mal."
"C'est ça. Mais vous deux... Personne ne vous a jamais surpris ?"
"Non, jamais. Mais nous devons toujours être extrêmement prudents".
"Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ? Vous vous aimez ?"
"Oui, on s'aime... On est ensemble depuis que nous avons commencé à devenir des hommes, que nos corps se sont réveillés... peut-être même avant."
"Et comment avez-vous compris ? Comment s'est-il fait que..."
"Notre première fois ? Je ne saurais pas dire, c'est arrivé petit à petit, il n'y a pas vraiment eu de première fois. On aimait bien être ensemble, on aimait toucher le corps de l'autre avant même que... Il y a peut-être eu beaucoup de premières fois. La première fois qu'on a senti qu'on bandait à côté de l'autre... La première fois qu'on a senti qu'on faisait le même effet à l'autre... la première fois qu'on s'est embrassés...
"La première fois qu'on a réalisé qu'un baiser ne suffisait pas... La première fois où nous avons compris que notre peuple n'accepterait pas ce qu'on ressentait... La première fois, qu'on a joui ensemble, chacun grâce à l'autre... La première fois qu'on s'est dit qu'on s'aimait... La première fois qu'on a goûté la saveur de l'autre... La première fois que nous nous sommes donné complètement l'un à l'autre... Oui, il y a eu de nombreuses premières fois.
"Et puis la première fois que nous nous sommes juré amour éternel... On avait dix-sept ans... On était enfin capables de lire au fond de nos cœurs... Nous avons compris que nous n'étions pas moins hommes que les autres à cause de notre amour... Et chaque fois qu'on peut se retrouver ensemble un moment, c'est de nouveau un peu toutes ces premières fois ensemble..."
"C'est très beau, très poétique, cette façon de le dire. Et je te comprends. Pour Chaki et pour moi c'était beaucoup plus improvisé, rapide... et il y a une première fois dont se souvenir avec tendresse et plaisir. On était au bord de l'étang dans le parc du château de mon père... On s'est baignés... Chaki était un serviteur de mon père, mais ce jour-là, il est devenu mon amant. Il s'est donné à moi et moi à lui."
"Alors c'est toi qui as fait le premier pas avec lui. Pour nous, je ne sais pas qui a fait le premier pas... On peut dire qu'on a commencé à marcher ensemble, qu'on a appris à marcher ensemble..." ajouta Balint, presque rêveur. Et puis il reprit, "Et je parie qu'entre vous deux, comme entre nous, il n'y en a pas un qui fait l'homme et l'autre la femme... Au lit je veux dire."
"Bien sûr que non, nous sommes des hommes tous les deux. Je n'ai jamais compris pourquoi celui qui reçoit son amant en lui devrait être moins viril. Et puis, Chaki et moi... nous nous accueillons mutuellement, avec beaucoup d'amour et un réel plaisir..."
"C'est pareil pour Miklos et moi. Tu sais, mon garçon, c'est la première fois que je peux parler tranquillement de Miklos et moi à quelqu'un qui nous comprend vraiment... Ça fait du bien à l'âme. Je suis content que tu te sois enfin ouvert à moi. Cette conversation m'a fait très plaisir. Je suis heureux de vous aider à vous sauver... et j'espère que vous trouverez un moyen de rester ensemble très longtemps, et en paix."

CHAPITRE 8
Le boulanger et l'hérétique
Rhémy avait parlé avec Chaki et Balint avec Miklos et tous quatre discutaient souvent ensemble, surtout quand ils furent enfin sortis du royaume de Bohême et que Chaki n'eut plus besoin de rester caché. Ils avaient passé la frontière sans problème. Même si Stanislaw avait dénoncé les deux garçons, personne ne les avait cherchés sur leur route et personne ne pouvait plus rien contre eux à présent qu'ils étaient sortis du royaume de Bohême.
Parfois, les deux jeunes gitans faisaient le guet pour laisser les garçons faire l'amour tranquillement, parfois c'étaient les deux garçons qui protégeaient la rencontre des deux hommes. Une vive sympathie mais aussi une forte complicité s'était créée entre eux.
Quand ils arrivèrent enfin dans la capitale du duché de Bavière, Balint et Miklos saluèrent les deux garçons et leur souhaitèrent bonne chance.
"Je ne peux pas vous rendre vos pièces d'or, même si ça aurait été un plaisir, à présent, mais nous les avons données à nos femmes et nous ne pouvons pas les reprendre," dit Balint quand ils se séparèrent, "Mais nous voulons vous faire un cadeau, pour que vous vous rappeliez de nous..."
Il donna aux deux garçons deux belles bagues en résille d'or ouvertes en dessous et quand on les retirait du doigt, elles pouvaient s'unir pour former une sphère.
Chaki et Rhémy commencèrent à tourner dans la ville bourdonnante en essayant de trouver du travail. Ils eurent de la chance, parce qu'après trois jours de recherche, ils furent tous deux embauchés comme commis d'un boulanger qui, ayant eu le privilège d'être choisi comme fournisseur des troupes du duc Guillaume IV de Bavière, avait un besoin urgent de plus de personnel.
Comme il n'avait jamais vu de noir auparavant, l'homme parut un peu perplexe devant Chaki, puis il lui demanda s'il était malade... mais il décida ensuite d'embaucher les deux garçons. Les nombreux nouveaux apprentis, auxquels les employés plus anciens apprenaient à pétrir le pain, à le faire lever, à former les pâtons, à les enfourner et ainsi de suite, étaient logés dans la cour du fournil dans un grand bâtiment bas qui avait autrefois servi d'écurie.
Les anciennes cloisons de bois sculpté qui formaient auparavant les stalles des chevaux séparaient à présent une suite de petites chambres contenant chacune deux paillasses. Le sol était toujours de terre battue. Les cloisons à peine plus hautes qu'un homme étaient fermées par une porte basse en bois qui avait été modifiée afin de pouvoir se fermer de l'intérieur. Chaque chambre était équipée d'un coffre de bois qui pouvait aussi servir à s'asseoir. Il y avait une lampe, un seau pour se laver et de rudimentaires latrines communes au bas de la double rangée de cellules. Les premières cellules vers l'entrée étaient utilisées comme dépôts pour les sacs de farine.
Chaki et Rhémy se mirent au travail, heureux d'avoir trouvé un logement à partager seuls, dans la même cellule. Chaki, au début, étonna les autres garçons, ils étaient curieux de savoir, et ils demandaient souvent s'ils pouvaient le toucher, s'ils pouvaient toucher ses cheveux courts et crépus...
Le travail était dur, ils devaient charger et décharger de lourds sacs de farine, pétrir avec énergie, parfois même porter des paniers pleins de pain jusqu'à la caserne. Cette activité permanente et continue eut une influence bénéfique sur leurs corps qui se musclèrent rapidement.
Rhémy reprit progressivement sa couleur naturelle de peau, de poil et de cheveux mais personne ne semblait le remarquer, parce qu'il était souvent couvert d'une farine qui le faisait ressembler à un fantôme presque blanc.
La nuit, quand les lampes étaient éteintes et en faisant attention à rester silencieux, les deux garçons pouvaient même faire l'amour dans une paix relative et se donner l'un à l'autre. Quand ils s'embrassaient sur tout le corps, ils sentaient le goût de la farine et c'était une sensation curieuse mais pas désagréable. Tous les jours à déjeuner, le maître donnait à ses mitrons, en plus du bon pain frais, œufs, saucisses ou fromage et une assiette de soupe de légumes pour le dîner. Le dimanche il leur donnait une petite chope de bière.
Le dimanche, tous les garçons devaient aller à la messe dans l'église Saint-Pierre avec la famille du maître, fervent catholique... parce que le Duc favorisait les catholiques et menait la vie dure aux protestants. Mais comme les garçons portaient généralement des vêtements vieux et rapiécés, ils devaient rester debout au fond de l'église. La famille du maître, avait un banc réservé avec des portes fermées gravées à leur nom.
Le maître avait cinq enfants. Ils travaillaient avec lui dans le magasin. Le plus grand, Matzke, avait juste vingt-trois ans et la plus jeune, quinze ans. Matzke était grand et fort comme son père, avait des cheveux courts blond-roux et des yeux noisette. Il avait de grandes mains et de grands pieds, une légère tendance à l'embonpoint, même s'il était assez musclé.
Matzke était en fait le chef des mitrons. Il ne les traitait pas mal, s'ils travaillaient dur, mais leur parlait sur un ton autoritaire. Souvent, on entendait sa voix grave donner des ordres en criant. Si un garçon faisait une erreur ou lambinait, ses larges mains s'abattaient avec une telle force sur les fesses de l'infortuné qu'il faisait un bond en avant de deux ou trois pas.
Ni Rhémy, ni Chaki n'avaient jamais reçu ces claques puissantes du jeune homme, car ils étaient toujours attentifs et rapides et qu'ils ne perdaient pas de temps. Le soir, ils étaient fatigués mais satisfaits. Mais surtout, ils étaient heureux d'être ensemble et de faire l'amour.
Un jour, Matzke demanda à Chaki de l'aider à porter des sacs de farine dans le pétrin. Ils allèrent ensemble dans les anciennes écuries, désertes à cette heure. Après le troisième voyage, alors qu'ils revenaient prendre les deux derniers sacs, Matzke poussa Chaki de ses larges mains contre la pile de sacs.
"Chaki, il faut que tu satisfasses ma curiosité..." dit-il de sa voix de baryton, en le regardant droit dans les yeux.
"Oui, Matzke ?"
"Oui, comment tu es fait, en bas ?" demanda-t-il en montrant l'entrejambe du garçon, mais sans le toucher.
Chaki rigola. "Comme tout le monde, qu'est-ce que tu crois ?"
"Mais non, ta tête n'est pas comme les autres, elle est noire."
"Eh bien, là aussi, je suis noir, mais il n'y a pas d'autre différence."
"Allez, montre-moi !" insista le jeune homme.
"Mais non... J'ai pas envie..."
"Allez ! Regarde, on est tout seuls. Baisse ton pantalon et montre-moi."
"Matzke, on n'a pas besoin de..." dit Chaki, en tentant de s'éloigner du fils du patron.
"Mais je veux voir... Et puis toucher, aussi... Je parie que toi aussi tu te touches, pour te donner du plaisir, non ? Tu ne l'as jamais fait avec un autre ? Peut-être juste avec Rhémy, comme vous êtes de si bons amis, et que tu dors avec lui ? Je parie que dans le noir, vous vous amusez ensemble..."
"Matzke, il faut retourner au boulot..."
"Peut-être que vous vous sucez, aussi ? Et vous vous enculez, je parie..."
"Matzke ! Ça suffit !" protesta le garçon gêné par l'insistance de l'autre.
"Personne ne me dit ça suffit, mon gars ! Maintenant, tu baisses ton froc et tu me laisses faire, c'est clair ?" Le jeune homme avait à présent un ton menaçant, et se pressait contre Chaki de tout son poids, l'empêchant de fuir.
"Matzke, s'il te plaît..." dit encore le garçon en poussant ses mains contre sa poitrine pour tenter de l'éloigner de lui.
A cet instant, la voix du boulanger retentit de l'extérieur. Il appelait son fils. "Matzke ! Où es-tu ?"
Le jeune homme lâcha Chaki et prit un sac sur son dos. Mais avant de s'éloigner, il se retourna et dit à voix basse, "On n'en restera pas là. J'obtiens toujours ce que je veux, rappelle-t'en !"
A son tour, Chaki prit un sac sur l'épaule et suivit le jeune homme en bénissant le boulanger pour son arrivée providentielle.
Mais le jeune homme ne renonça pas. Deux jours plus tard, alors que Chaki pétrissait le pain, Matzke arriva derrière lui, le saisit fermement par les hanches et lui fit sentir sa forte érection en se frottant contre ses fesses.
"Je te veux, Chaki !" chuchota-t-il d'une voix rauque à son oreille.
"Arrête, quelqu'un pourrait arriver. Et puis je ne veux pas."
"Que tu le veuilles ou non, moi, j'ai envie. Et si quelqu'un venait, on l'entendrait, j'ai mis des caisses dans le passage. Ça ferait du bruit..." insista le jeune homme et il se mit à palper d'une main le sexe du garçon noir à travers le tissu.
Instinctivement et sans même y réfléchir, Chaki poussa ses mains pleines de pâte contre la figure du jeune homme, le salissant complètement. Matzke le lâcha et s'éloigna en tentant d'enlever la pâte de son visage maculé.
Il regarda Chaki, les yeux pleins de haine et siffla, "Tôt ou tard, j'aurai ton cul noir ! Et je vais le défoncer jusqu'à ce qu'il rougisse, je le promets ! Tu verras que tu deviendras ma chienne ! Matzke obtient toujours ce qu'il veut !"
Dès qu'il put être seul avec Rhémy, Chaki lui raconta ce qui s'était passé. Les deux garçons décidèrent qu'ils devaient partir immédiatement. Mais Matzke n'était pas resté inactif. Furieux contre Chaki et décidé à le faire payer, il était allé parler à d'autres garçons qui dormaient dans les anciennes écuries, des garçons que, à un moment ou l'autre, le jeune homme avait attrapés et forcés à satisfaire son plaisir.
Il apprit d'eux qu'il était probable que, comme il l'avait imaginé, Chaki et Rhémy couchent ensemble. En effet, bien que les deux garçons ne le fassent que dans le noir et très attentifs à ne pas faire de bruit, le frottement rythmé des herbes sèches de leur paillasse avait laissé ceux qui dormaient dans les box voisins deviner ce qui se passait entre eux.
Il prépara tout avec les autres garçons et les persuada même de témoigner qu'ils avaient fait "ces choses" devant eux, que ce soit vrai on non, ils devraient jurer l'avoir vu de leurs yeux.
Alors, cette nuit-là, pendant que Rhémy et Chaki, à moitié nus, étaient vraiment engagés dans leur élan d'amour, la porte de leur stalle s'ouvrit soudain et Matzke parut, une lanterne à la main et suivi par les autres garçons.
"Oh, j'avais vu juste ! Regardez ce que font ces deux cochons ! Avez-vous vu ? Ecœurant ! Attachez-les et demain j'irai les dénoncer au juge et vous serez mes témoins !" dit-t-il.
Les mitrons se jetèrent sur les deux garçons avec des cordes déjà prêtes, ils les attachèrent ensemble tout saucissonnés, puis les laissèrent sur la paillasse. Matzke renvoya ses complices d'un signe. Puis, levant sa lanterne, il les regarda.
"Je t'avais dit, Chaki, que tu regretterais de me dire non !" dit-t-il triomphalement.
"Mais tu n'auras quand même pas mon cul, toi qui dis que tu obtiens toujours ce que tu veux !" dit le jeune noir d'un ton de défi.
"Je pourrais le faire maintenant, pendant que tu es ficelé sur ton petit pote..."
"Et qui te dit que les autres ne viendront pas t'attacher avec nous, peut-être même pendant que tu m'encules ? Alors tu seras fait toi aussi, témoins ou pas !" dit Chaki.
Le jeune homme sembla prendre le risque au sérieux et, instinctivement, fit un pas en arrière.
"Mais tu vas le payer cher, petit trou du cul noir !" dit-t-il en partant.
Rhémy tenta d'appeler les autres garçons pour leur demander de les détacher, de les laisser s'échapper.
Mais l'un deux répondit, "Non, Matzke nous a promis cinq pièces de cuivre chacun si on témoigne contre vous !"
"Et vous nous vendez pour cinq pièces de cuivre ?" demanda Rhémy. "Judas a reçu trente pièces d'argent ! Vous valez moins que Judas."
Aucun ne répondit, mais personne ne vint les détacher.
Le lendemain, Matzke appela les gardes et les deux garçons, en attendant leur procès pour sodomie, furent jetés en prison.
Les prisons du duc étaient assez bondées à cette époque, de sorte que Rhémy et Chaki et furent enfermés dans la cellule d'un jeune homme de vingt-six ans. Quand le geôlier fut sorti et la porte fermée, le jeune homme, vêtu avec élégance et assis sur le bat-flanc, les regarda pendant un certain temps.
Puis il leur demanda, "Pourquoi vous a-t-on enfermés ici, les garçons ?"
"Sous l'accusation de sodomie, messire," dit Rhémy.
"Ah, une accusation presque aussi grave que la mienne..."
"Pourquoi ? De quoi êtes-vous accusé ?"
"D'hérésie. Le duc s'est converti et quiconque n'est pas catholique est accusé, au minimum, d'hérésie. Et si nous sommes reconnus coupables, vous comme moi, nous pouvons être condamnés à brûler sur un bûcher..." répondit-il. Puis il ajouta, "Mais entre gens civilisés, nous pourrions nous présenter. Mon nom est Jörg Kirschenhofer et bien que ma famille soit catholique, comme j'ai déclaré en public que les évêques sont nos égaux, et qu'avoir un pape n'a pas de sens... j'ai fini ici."
"Mon nom est Rhémy de Bayeux..."
"A votre nom, je dirais que vous êtes français... et de sang noble..."
"C'est vrai, mon père est comte..."
"Et lui ?" demanda Jörg en montrant le garçon noir.
"Il s'appelle Chaki."
"Chaki... Un nom étrange. Chaki comment ? A-t-il un nom de famille ?"
"Non, je viens d'Afrique et là, il n'y a pas de nom de famille..." dit Chaki.
"Et votre accusation de sodomie..., est-elle fondée ?" demanda le jeune homme en observant les garçons, puis il ajouta aussitôt, "Je comprendrais que vous niiez... même si ça ne sert à rien."
Rhémy regarda Chaki, qui acquiesça. "Elle est plus que fondée, messire. Nous sommes amants. C'est pour ça que nous avons dû fuir la France... Mais il semble que où que nous allions, nous sommes toujours persécutés. Le fils de notre propriétaire voulait Chaki dans son lit et, comme il a refusé, il essaye de prendre sa revanche... Et nous voilà ici."
Jörg les regarda avec sympathie. "C'est l'histoire de Joseph le Juif... Mais dites-moi... et pardonnez ma curiosité... Je sais que ces choses arrivent, mais pas de ma propre expérience, et je n'ai jamais rencontré quelqu'un... qui soit comme vous. Cela vous gêne-t-il que je vous pose quelques questions ?"
"Non, et si nous le pouvons, nous vous répondrons." dit Rhémy en souriant. Il éprouvait une sympathie instinctive pour ce jeune homme élégant et raffiné.
"Je sais que, parfois, un homme se sent attiré par un autre homme plus que par les femmes... mais que peuvent faire deux hommes ensemble ?" demanda le jeune homme à voix basse, en rougissant légèrement d'avoir osé poser cette question.
Cette rougeur fit sourire Rhémy, qui à son tour demanda, plus pour comprendre comment il devait répondre que pour toute autre raison, "Mais pouvez-vous me dire ce que peuvent faire ensemble un homme et une femme ?"
"Eh bien... se caresser, se toucher, s'embrasser... et jusque là je pense que deux hommes peuvent faire ça.... Mais on dit parfois que la femme... comment dire... a trois trous dans lesquels un homme peut jouir, et certaines femmes semblent trouver... du plaisir à être utilisées par leurs trois trous..." dit Jorge en baissant encore le ton, rougissant à nouveau.
"Deux hommes peuvent faire ces choses, mais ils ont un trou de moins et ne peuvent donner la vie... mais, contrairement à ce qu'il en est avec une femme, deux hommes peuvent le faire avec réciprocité." expliqua Rhémy.
"Et... Ils éprouvent le même plaisir ?" demanda alors Jörg.
"J'ignore le plaisir qu'une femme ressent en faisant ces choses, parce que je ne suis pas une femme, mais nous ressentons le même puissant plaisir, certainement," dit alors Chaki.
"Je vois... Et deux hommes peuvent aussi tomber amoureux l'un de l'autre ?"
"Bien sûr qu'ils peuvent, Jörg. Rhémy et moi sommes complètement amoureux. Et c'est ça qui rend si bon de nous le montrer avec notre corps." répondit Chaki tandis que son ami acquiesçait.
"Je ne sais pas... Je n'y ai jamais réfléchi sérieusement, parce que vous êtes les premiers avec lesquels je parle de ça. Mais, à mon avis, si ce qui vous lie est un véritable amour, je ne comprends pas comment on peut le condamner... En dépit de ce qu'on nous enseigne, et malgré ce qui est écrit dans la Bible... J'ai du mal à croire que ce qui vous unit, est... un péché."
"Si ceux qui vous accusent d'hérésie entendaient ces mots, je crains que vous ne soyez condamné deux fois !" dit Rhémy avec un sourire.
"Qu'importe, ils ne pourront sûrement pas me brûler deux fois sur le bûcher," répondit le jeune homme avec une gaieté ironique.
La conversation de Jörg était agréable et ils continuèrent tous trois à discuter, et peu à peu, ils se racontèrent leur vie en éprouvant une sympathie mutuelle de plus forte.
Ils apprirent que Jörg avait été marié à une femme qui était morte en donnant naissance à leur premier enfant, âgé à présent de cinq ans et que son grand-père élevait. Le père de Jörg était un riche marchand, un homme qui avait une certaine influence à la cour de Bavière ainsi que de bons contacts dans d'autres Etats, mais, malgré cela, il n'avait pu protéger son fils de l'accusation d'hérésie.
Le Duc Guillaume avait décidé, pour des raisons purement politiques, de rendre toute la Bavière catholique et il était donc extrêmement sévère avec tous ceux qui ne partageaient pas une parfaite orthodoxie catholique.
La nuit, après le dîner, après que Jörg ait partagé avec eux la nourriture que sa famille lui faisait parvenir, les gardes vinrent éteindre les lanternes. Ils s'allongèrent pour dormir.
Après un moment de silence, Jörg chuchota, "Ne vous gênez pas pour moi... si vous avez envie... de vous montrer de l'affection... Il fait noir, vous pouvez le faire sans crainte, mes amis."
Rhémy sourit dans l'obscurité. "Merci, Jörg... C'est très gentil de ta part."
"Si on n'est pas gentil, au moins dans le malheur... On n'est pas digne de vivre," répondit le jeune homme, d'une voix basse, mais assurée.
Cette première nuit, les deux garçons se contentèrent de s'endormir dans les bras l'un de l'autre. Jörg se réveilla avant eux et, à la faible lueur de la lumière qui commençait à pénétrer dans la cellule à travers les barreaux de la haute fenêtre, il vit les deux garçons tendrement enlacés et pensa qu'ils étaient beaux et qu'il était vraiment injuste de les punir de leur amour pour l'autre.
Jörg n'avait jamais ressenti aucune impulsion qui le pousse vers des gens de son propre sexe, mais à présent qu'il avait parlé avec eux, qu'il les contemplait enlacés dans une si innocente sérénité, il pensa que leur amour était beau et juste.
Il entendit des pas approcher de leur cellule, et pensa que ce devait être un des geôliers, et se pencha sur les deux amants, les secoua délicatement, et les appela doucement, mais avec insistance, "Quelqu'un arrive... Séparez-vous, ça vaut mieux..."
Les deux garçons se réveillèrent, et virent son visage inquiet. Chaki le premier réalisa ce qu'il disait et se dressa souplement en se libérant de son amant.
Puis, doucement, il dit merci à Jörg.
Les pas passèrent devant la porte sans que personne ne regarde à travers le judas et Jörg poussa un silencieux soupir de soulagement. Il sentait grandir comme un sentiment protecteur pour les deux infortunés amants si jeunes et si romantiques. Parfois, quand on est inquiet pour les autres, on en arrive à oublier ses problèmes. La présence de ces deux garçons était un grand soulagement pour Jörg qui, jusqu'à ce jour, ne voyait que des nuages noirs obscurcir son avenir.
Peu avant midi, un serviteur de son père se présenta avec un panier de nourriture pour Jörg. Le jeune homme demanda au domestique d'apporter plus de nourriture à partir de ce jour. Le serviteur hocha la tête, puis passa discrètement une note à Jörg et s'éloigna. Jörg demanda alors aux deux garçons de faire le guet à la porte pendant qu'il lisait ce qu'il savait être un message de son père.
Dès qu'il l'eut lu, il le dissimula et appela les garçons pour partager avec eux son repas et tranquillement, pendant qu'ils mangeaient, il leur dit, "Mon père va me faire évader... j'ai décidé de l'avertir que nous serons trois à fuir, vous venez avec moi. Il m'écrit qu'il a déjà soudoyé des geôliers et aussi certains gardes de la prison. Dans quatre jours, ces hommes vont allumer un incendie, puis ils ouvriront les portes, et là, il y aura un carrosse pour moi. C'est un carrosse aux armes du Prince-Evêque de Bressanone qu'il a commandé ici, et qui doit lui être livré. Dans le carrosse, il y aura des vêtements ecclésiastiques et de faux papier qui me feront passer pour l'envoyé du prince-évêque. J'ai juste demandé à mon père de trouver aussi des vêtements pour vous..."
"Vous ne croyez pas que c'est moins risqué de fuir seul ?" demanda Rhémy.
"Non, le risque est le même."
"Mais je suis noir, ils me reconnaîtront tout de suite..." objecta Chaki.
"Nous allons veiller à ce qu'ils ne voient que Rhémy et moi... Et tu pourrais mettre une aube de moine, avec la capuche sur la tête et les mains dans ses manches... personne ne remarquera que tu es noir..." dit résolument Jorge.
"Où c'est, Bressanone ? demanda alors Chaki.
"Au-delà des Alpes, loin d'ici. Mais nous nous arrêterons à Brunico, qui est déjà sur les terres du prince-évêque, de façon que le carrosse lui arrive vide, comme prévu. Mon père a des amis à Brunico. Ce sont eux qui l'ont prévenu pour le carrosse et qui lui ont transmis les faux papiers qui disent que je suis le prélat chargé de ramener le carrosse au prince. Tout est déjà arrangé."
"C'est très gentil de tant vous inquiéter pour nous." dit Rhémy avec un sourire.
"La vie a été assez dure avec vous. Et quand Chaki m'a raconté comment il a été enlevé, vendu comme esclave, exploité, les sévices subis, et toi aussi, Rhémy, je me disais que si je le pouvais, je devais faire quelque chose pour vous. Jusqu'à hier, je ne savais pas ce que je pouvais faire, mais maintenant je le sais et je veux le faire."
"Pensez-vous que votre père acceptera ? lui demanda Chaki.
"J'en suis sûr, parce que c'est moi qui le demande. Mon père est un homme de bien. Il n'a pas besoin de savoir pourquoi vous êtes ici. Il sait juste que je veux que vous vous évadiez avec moi."
Le lendemain, quand le serviteur revint avec de la nourriture pour trois, Jörg lui parla longuement, à voix basse, lui expliqua exactement son plan pour s'évader avec ses compagnons de cellule. Le serviteur hochait la tête pendant que le jeune homme lui parlait, faisant signe qu'il avait bien compris.
Le lendemain, le serviteur dit que son père avait donné son accord à la demande de son fils et que dans le carrosse, outre les vêtements de prélat pour Jörg, il y aurait deux robes de moines dominicains qui, avec les grands capes et les capuches, étaient les mieux à même de cacher les traits du garçon noir.
Pour les trois amis l'attente du jour convenu pour l'évasion devint fébrile. La veille de l'évasion, un garde vint parler avec Jörg pour lui dire que tout était prêt. L'incendie serait allumé la nuit dans le dépôt de paille utilisée pour changer celle qu'on épandait dans les cellules, et qu'ils l'avaient mouillée pour qu'elle fasse beaucoup de fumée en brûlant. Il lui a dit qu'il viendrait ouvrir leur cellule et les conduirait à l'extérieur en profitant de la confusion qui s'en suivrait et des portes ouvertes pour laisser passer les hommes venus avec des seaux d'eau éteindre l'incendie.
Il dit aussi qu'une fois sortis de la prison, ils devraient se débrouiller, parce que lui devait immédiatement y retourner avec des seaux d'eau et rejoindre les autres.
Le dernier jour, le serviteur revint avec un panier de nourriture et dit à Jörg que tout était prêt et que, dès qu'ils passeraient la porte de la prison, il les conduirait personnellement au carrosse qui les attendrait à proximité dans une rue voisine. Il lui dit également que, cachés dans le carrosse, en plus des vêtements et des documents, il trouverait un panier plein de nourriture et un sac d'argent.
Jörg lui demanda s'il pouvait voir, avant de s'enfuir, son père et son fils, mais le serviteur lui répondit que ce n'était pas possible, car cela retarderait leur fuite, et que si quelqu'un voyait son père à côté du carrosse, il pourrait faire le lien entre sa fuite et le carrosse et ruiner ainsi tout le plan. Jörg en fut convaincu, bien qu'il soit désolé de ne pouvoir voir ses proches. Le serviteur lui dit que son père pourrait peut-être aller plus tard à Brunico, voir Jörg et lui emmener son fils.
Le soir de l'évasion arriva enfin. Le geôlier payé par le père vint ouvrir la porte de la cellule.
"Restez ici jusqu'à ce que je vienne vous chercher, Messire Jörg. Je dois attendre qu'il y ait suffisamment de confusion avant de vous faire sortir..." dit-il.
"D'accord."
"Et si pendant que vous me suivez, quelqu'un essaye de vous arrêter, laissez-moi parler, s'il vous plaît."
"Mais tu n'es pas le seul que mon père a payé, il en a payé d'autres, non ?
"Oui, oui, mais il n'a pas pu payer tout le monde parce que, peut-être le savez-vous, nous, les geôliers sommes toujours les mêmes, mais les gardes changent souvent. Mais les autres geôliers vont faire en sorte que les soldats éteignent le feu... Vous verrez, tout ira bien..."
"Et la grille extérieure sera ouverte ?
"Bien sûr. Quand nous l'ouvrirons pour la relève de la garde, mon collègue fera seulement semblant de la fermer. Après que vous soyez sortis tous les trois, j'irai la fermer vraiment... Tout le monde se demandera comment vous aurez pu vous échapper, mais aucun d'entre nous ne pourra être tenu pour responsable... les clés sont toujours pendues à un clou et nous pouvons tous les utiliser, gardien ou geôlier ... et personne ne dira qu'il les a prises ou vu un autre les prendre. Votre père nous a bien payés, mais il a aussi promis de nous payer encore mieux, une fois que vous serez en sécurité. Alors, vous voyez, aucun de nous ne voudra l'échec de votre fuite."
La nuit tomba. Les soldats s'assoupirent et les geôliers faisaient semblant de dormir. Soudain il y eut des cris. "Au feu ! Au feu !" et on sentit une âcre odeur de fumée. Bientôt, la confusion régna dans la prison, parce que les autres prisonniers, réveillés par les cris, se mirent à taper furieusement sur les portes en demandant qu'on les laisse sortir.
Après un certain temps, le geôlier qui avait parlé avec Jörg apparut à la porte et leur fit signe de le suivre. Ils traversèrent facilement les épaisses volutes de fumée, au milieu des soldats et des geôliers qui couraient avec des seaux d'eau. Dans les autres cellules, les prisonniers criaient de terreur et tapaient contre les portes. La confusion était indescriptible.
Quand ils arrivèrent dans la cour, le garde leur montra la grille et les quitta. Les trois amis coururent à la grille, l'entrouvrirent et se glissèrent dans la rue déserte. A cet instant, une cloche se mit à sonner le tocsin, donnant l'alarme de l'incendie. Un homme vint en courant vers les trois fugitifs. C'était le serviteur.
"Par là !" cria-t-il en les guidant vers le carrosse.
Dès qu'ils furent à l'intérieur et les portes fermées, le cocher fouetta les chevaux. A l'intérieur une lampe allumée balançait au plafond. Les vêtements étaient proprement pliés sur un siège avec le panier et les documents.
"Déshabillez-vous et jetez vos habits par la fenêtre, puis mettez ça," dit Jörg.
"Pourquoi faut-il les jeter ?" demanda Chaki un peu surpris.
"Parce que si nous sommes arrêtés, nous ne saurons pas comment les justifier et ils pourraient même avoir une description de vos vêtements. Et puis ces haillons ne sont pas une grande perte." dit Jorge en se déshabillant.
"Mais vos vêtements sont très beaux..." dit Chaki, qui se mit à jeter ses vêtements par la fenêtre à mesure qu'il les enlevait.
"J'en achèterai d'encore plus beaux. La liberté et la vie valent bien plus que quelques beaux vêtements."

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À suivre