L'HISTOIRE DE CHAKI LE MAURE
par Andrej Koymasky © 2006
écrit le 21 Juin, 2002
Traduit en français par Christophe.

CHAPITRE 9
L'épidémie de peste noire
Dès qu'ils eurent fini de s'habiller, Jörg décida qu'il était préférable de garder ouvertes les fenêtres du carrosse et la lanterne allumée, afin que quiconque regardant de l'extérieur puisse voir que le carrosse, aux portes ornées des armes du prince-évêque, transportait des gens d'église.
Le carrosse quitta la ville par la porte de la Route du Sel, la seule qui restait ouverte jour et nuit. Les soldats de garde l'arrêtèrent. Chaki, se tassa dans un coin, comme s'il dormait et Jörg passa les sauf-conduits à Rhémy qui les remit au chef de poste. Ce dernier, qui était probablement le seul à savoir lire, ou même faisait semblant d'en être capable, souleva sa lanterne et regarda la feuille frappée aux armes du prince-évêque et avec quantité de sceaux de cire, puis se tourna vers Rhémy.
"Où va... Son Excellence ?
"Il retourne à Bressanone, comme il est écrit dans ces documents." dit Rhémy.
"Votre accent, mon frère, est étranger. D'où venez-vous ?"
"Bien sûr que je suis étranger, moi aussi je viens de Bressanone. Je suis au service du prince-évêque, comme Son Excellence."
"Et où est-ce, Bressanone? Je n'en ai jamais entendu parler..."
"Par-delà les Alpes, mais toujours sur les terres de l'empereur. Au nord de la République de Venise..." expliqua Rhémy patiemment.
"J'en sais pas plus qu'avant..." murmura le chef de poste.
De l'intérieur Jörg intervint d'une voix forte et hautaine, "Brave homme, ce voyage est fort long et nous n'avons certainement pas de temps à perdre. Je souhaite poursuivre et non passer la nuit ici!"
Le chef de poste rendit les papiers à Rhémy penché à la fenêtre, "Bien sûr, votre excellence. Je ne fais que mon devoir. Bon voyage et que Dieu soit avec vous!" dit-il d'un ton un peu agacé mais en essayant d'être gentil.
Jörg lança vers l'homme d'arme une bénédiction ostensible, alors que le carrosse démarrait et quittait enfin la ville.
Rhémy eut un rire nerveux: "Pendant un moment j'ai eu un peu peur... mais ça s'est bien passé..."
"Pour notre chance, l'église impose le respect et surtout ils n'ont pas encore appris qu'il y a eu une évasion à la prison," répondit le jeune homme avec un sourire narquois.
La voiture fonçait à présent en rase campagne, rebondissant sur la surface bosselée de la large piste de terre, malgré son excellente suspension. Chaki avait retiré le capuchon qui couvrait sa tête et c'était plaisant de voir sa face sereine sombre sur la soutane blanche. Il faisait beau et l'air frais parfumé des odeurs de la nature entrait par les fenêtres ouvertes.
Les trois amis commencèrent à ressentir la fatigue, pas tant à cause du voyage qui ne faisait que commencer, mais en réponse à la forte tension de leur évasion. Peu à peu, l'un après l'autre, ils tombèrent endormis contre les sièges de la voiture princière recouverts de velours cramoisi.
Le premier à se réveiller fut Chaki. Il vit que le soleil venait de se lever. La voiture roulait toujours, mais à présent, la route passait dans la forêt, entre deux grands murs d'arbres. Le garçon regarda Jörg encore endormi sur le siège en face de lui. Il se dit que le jeune homme était beau, ainsi habillé en évêque. Il semblait presque plus jeune, plus grand, et son visage avait l'air serein à présent que les nuages avaient quitté son esprit.
Il se tourna pour regarder son Rhémy, vêtu en moine comme lui. L'ample tunique couvrait complètement les belles formes de son corps si sensuel, mais soulignait la délicatesse de ses traits. Chaki se demanda comment un garçon si beau, si fin, si instruit, si noble... avait pu tomber amoureux de lui, un quelconque esclave noir ballotté par les événements.
Chaki ne savait pas que tout être humain, quand il est amoureux, et sait qu'on l'aime est surpris de voir un être aussi parfait que son amant (parfait aux yeux de l'amour) tomber amoureux de quelqu'un comme lui, si imparfait (imparfait car il voudrait pouvoir être cent fois meilleur pour son aimé)!
Mais Chaki savait qu'il avait de la chance d'être celui qui reçoit tant d'amour. Il savait que malgré tout ce que pourrait lui voler la vie, elle ne pourrait lui voler la merveilleuse beauté de pouvoir donner et recevoir l'amour, d'aimer et d'être aimé. Oui, Chaki le savait parfaitement.
Rhémy s'éveilla ,vit le visage extatique de son amant et lui sourit chaudement. Ses yeux brillaient. Chaki répondit à ce sourire en se sentant fondre d'émotion. Il tendit sa forte main noire et toucha la fine main blanche de son aimé. Ils entrelacèrent leurs doigts, formant un joli dessin d'ondes blanches et noires. Les yeux perdus les uns dans les autres, dans une contemplation mutuelle et extatique, les deux garçons lisaient dans l'âme de l'autre.
A son tour, Jörg se réveilla enfin et vit les deux garçons. Il sentit, presque physiquement, l'intensité de l'amour qui les liait, et pensa que de sa vie, jamais il n'avait vu de plus belle scène. Il ne bougeait pas, malgré l'inconfort de sa position. Il ne dit rien, retenant son souffle. Il sentait que les deux amants se trouvaient dans une autre dimension et il ne voulait pas les déranger.
Mais soudain, le cocher frappa au petit regard ovale derrière lui et cria quelque chose en regardant à l'intérieur. Le charme était rompu. Jörg se leva, ouvrit la fenêtre de l'intérieur et put enfin entendre ce que le conducteur disait.
"Il y a un relais de poste bientôt. Je dois m'arrêter pour reposer les chevaux. Il vaut mieux que le garçon remette sa capuche, parce que nous sommes encore sur les terres du duc Wilhelm."
"D'accord. Nous resterons dans la voiture.
"Vous ne voulez pas boire et manger quelque chose ?"
"Non, nous avons assez ici, dans le panier, il vaut mieux rester à l'intérieur, jusqu'à ce que nous soyons sortis de Bavière," déclara Jörg.
"Comme vous voudrez. Je vais essayer de ne pas m'arrêter trop longtemps, mais il faut que les chevaux se reposent. "
"C'est vous le cocher, faites au mieux,". répondit Jörg et il ferma la fenêtre.
"Il pourrait y avoir un contrôle, au relais de poste ?" demanda Rhémy.
"Je ne crois pas... tout au plus des clients curieux. C'est pour ça qu'il vaut mieux que Chaki remette la capuche et fasse semblant de dormir pour que ceux qui regardent à l'intérieur ne le voient pas." déclara Jörg.
Chaki se recouvrit, puis demanda, "Ce sera encore long pour sortir de ce duché ?"
"Je n'en ai aucune idée... peut-être toute la journée."
"Alors, encore au moins deux autres arrêts..." commenta le garçon noir sous son bonnet blanc.
Quand enfin la voiture repartit sans problème, tous trois se sentaient plus calmes et Jörg, posant le panier entre eux, invita ses amis à manger et à boire.
Après le troisième arrêt, presque au crépuscule, ils virent loin devant eux, une poignée de soldats à cheval. Chaki reprit rapidement sa position comme s'il dormait. Rhémy se pencha à la fenêtre. Quand ils croisèrent les cavaliers qui s'étaient mis en colonne pour faire place au carrosse, Rhémy leur fit avec le sourire un geste de salut. Certains des soldats lui répondirent d'un signe de tête. Le carrosse continua sans s'arrêter, tout comme le groupe de cavaliers.
Le lendemain, ils traversèrent un village de paysans. Le cocher arrêta la voiture et demanda où ils étaient à des passants. La réponse fit chaud au cœur des fugitifs, ils étaient enfin hors les terres du duc de Bavière ! Ils étaient dans les terres du duc du Tyrol.
Jörg dit aux deux garçons que leur voyage serait à présent presque un voyage d'agrément. Il ne restait qu'un dernier point à traiter, ils ne pouvaient arriver sur les terres du prince-évêque de Bressanone habillés en évêque et en moines, sans compter que le carrosse avait été commandé par le prince en Bohême, et avec de faux papiers apparemment délivrés par le prince lui-même, car ils ne pourraient pas les justifier. Ils devaient à présent prendre l'apparence d'ouvriers de la fabrique du carrosse qui accompagnaient le cocher pendant ce long voyage pour intervenir en cas de pannes ou de problèmes.
Alors, arrivés à la périphérie d'Innsbruck, Jörg envoya le cocher acheter pour eux trois des vêtements ordinaires, ni trop voyants, ni trop riches ni trop pauvres, chez un fripier. Le conducteur, un homme payé par le père de Jörg, les quitta avec une bourse que lui avait confiée le jeune homme et se rendit en ville à pied. Il revint presque une demi-journée plus tard, avec des vêtements variés. Les trois amis, s'enfermèrent dans de la cabine et, rideaux tirés, se dépouillèrent de leurs vêtements ecclésiastiques et essayèrent les vêtements que le cocher avait rapportés.
Ainsi transformés en gens ordinaires ils plièrent soigneusement les vêtements de prélat et les mirent au fond du panier à présent presque vide, puis ils repartirent vers le Sud. Ils traversèrent les Alpes et entrèrent enfin dans les territoires du prince-évêque de Bressanone. Arrivé dans la jolie petite ville de Brunico, ils abandonnèrent le carrosse qui poursuivit sa route vers Bressanone.
Jörg chercha l'adresse du marchand qui était en contact avec son père et qui, prévenu par une lettre envoyée par un chevaucheur, les attendait. Mastro Enno Birger était un petit homme d'environ cinquante ans, chauve et grassouillet, à la vêture austère, mais bien taillée dans du beau tissu. Il salua Jörg poliment mais se montra un peu surpris de le voir en compagnie de deux autres personnes, parce que la lettre ne parlait que de Jörg. Le jeune homme lui expliqua que les deux garçons étaient ses serviteurs, qui l'avaient suivi dans son exil.
Enno assura Jörg que, comme convenu avec son père, il pourrait travailler dans son commerce comme agent de son père et qu'il lui trouverait aussi une maison, bien qu'il ne puisse le faire aussi pour les deux garçons. Jörg lui demanda s'il pouvait au moins l'aider à trouver un travail pour eux. Le marchand lui répondit qu'il était un peu inquiet pour le garçon tout noir. Il avait entendu dire qu'ailleurs sur terre, il y avait aussi des gens de cette couleur, les gens sans Dieu, mais dans cette vallée au milieu des montagnes on n'en avait jamais vu et qu'il n'était pas certain de pouvoir lui trouver un travail... Jörg insista...
Le marchand avait trouvé pour Jörg un appartement devant l'église San Salvatore, au dernier étage d'une vieille maison décorée de créneaux qui appartenait autrefois à un fabricant de tissus à présent installé à Bolzano. La maison avait été divisée et vendue à divers petits bourgeois de la ville. L'appartement se composait de trois pièces en ligne, dont la dernière était coupée en deux chambres, une plus grande et une plus petite. La pièce du milieu était une vaste cuisine avec une grande cheminée dont l'arrière chauffait les deux petites chambres.
Jörg proposa la petite pièce derrière la cheminée aux deux garçons, au moins jusqu'à ce qu'ils trouvent mieux. En effet, quand son père arriverait avec son petit garçon, Jörg pensait l'utiliser pour son fils jusqu'à ce qu'il soit grand. Enfin, il engagea une campagnarde nommée Rebeka, pour la cuisine, la lessive et le ménage.
Puis, Jörg encore, à mesure qu'il s'installait dans son travail et connaissait mieux les habitants, trouva pour les deux garçons un emploi chez un maître potier. Rhémy remarqua en riant que pétrir l'argile pour une poterie n'était pas si différent de pétrir du pain.
En parlant avec Jörg, ses deux amis lui demandèrent s'il avait l'intention de se remarier. Le jeune homme leur dit qu'il ne l'excluait pas, mais pour que pour l'instant il ne voulait pas y penser. Avant, il voulait retrouver son fils. Celle qui l'épouserait devrait accepter son fils comme son enfant et devrait donc le rencontrer auparavant.
Chaki, lui demanda si une compagne avec qui faire l'amour ne lui manquait pas, depuis le temps qu'il était seul. Jörg répondit que parfois ça lui manquait un peu, mais il ajouta avec un petit rire en agitant la main, qu'il avait encore quatre sœurs avec leur mère et un beau lit sur lequel les faire danser avec son petit.
Ayant enfin une chambre à eux dans une maison et ils étaient aimés et protégés, où ils ne craignaient pas d'être épiés, surpris ni dénoncés, les deux garçons trouvèrent enfin la paix tant recherchée et jamais trouvée. En effet, le fait que Jörg sache pour eux et les approuve, leur donnait un incroyable sentiment de sérénité. Ils lui en étaient profondément reconnaissants.
La seule chose à quoi ils devaient faire attention était la présence de Rebeka, mais elle n'arrivait à la maison qu'à l'Angélus du matin et repartait quand sonnaient les Vêpres. Alors, du soir au lendemain matin, ils étaient tranquilles. Quand ils n'étaient que tous les trois, les deux garçons pouvaient se prendre dans leurs bras ou s'embrasser sans que Jörg soit choqué. Il les regardait même avec tendresse. Seuls dans leur chambre, ils pouvaient faire tranquillement l'amour.
Au-dessus de la ville entourée par la forêt, il y avait un château où parfois, surtout en été, le prince-évêque venait se reposer et faire des battues. Le château était gardé par une petite troupe qui y résidait en permanence, commandée par un capitaine. Parfois, le soir, on pouvait voir quelques soldats en permission descendre dans les tavernes de cette ville affairée.
Tout semblait enfin bien aller et ils vivaient à Brunico depuis près d'un an quand, arrivant de nulle part, apparut une sombre menace, la peste noire. Au début, seules deux personnes semblèrent touchées et les autorités imposèrent la quarantaine à ces deux malheureux. Mais l'hygiène de l'époque était sommaire, en particulier pour ceux qui répandent la maladie par leurs excréments, les rats. Et ces bestioles ne respectaient pas la quarantaine, de sorte que d'autres cas commencèrent à apparaître ici et là.
Elle était appelée peste noire car elle faisait apparaître sur la peau des malchanceux des bubons noirs. En cherchant une explication au phénomène, on fit un parallèle absurde, mais que malheureusement le peuple goba, entre la couleur de furoncles et celle de la peau de Chaki, de sorte qu'on commença à murmurer que c'était lui qui propageait l'épidémie. La rumeur, d'abord chuchotée et répandue dans la foule crédule, se renforça peu à peu. En cherchant des preuves pour étayer leurs absurdes soupçons, les gens se mirent à garder un œil sur le garçon noir.
Quand on "veut" à tout prix trouver confirmation à ses soupçons, on interprète tout de sorte à "démontrer" la thèse à l'appui de ses accusations. On commença alors à murmurer que Chaki avait eu des contacts avec les personnes frappées du mal, on dit qu'on l'avait vu frotter "quelque chose de suspect" sur des objets que les malheureux avaient ensuite touché... et la rumeur, passant de bouche à oreille, s'enrichit, s'argumenta, enfla jusqu'à ce que la peur des gens se transforme en rage contre l'innocent garçon.
C'était le dimanche des Rameaux, et à la sortie de l'office, des gens firent remarquer aux autres que Chaki n'allait jamais à l'église... Pour ces esprits pleins de superstitions, cela suffit à prouver que le garçon était un disciple du diable... Alors avec la présomption d'être un érudit, quelqu'un, souligna que la Bible rapportait que Cham avait été maudit par Noé... Il est bien connu que les descendants de Cham, les chamitiques, étaient un peuple à peau noire... Oui, ce fils de Satan infectait certainement les bons habitants de Brunico pour les transformer tous en chamitiques...
La vindicte populaire explosa et un flot de gens en colère envahit les rues, criant que le garçon noir devait être arrêté et exécuté parce qu'il était celui qui avait infecté et continuait à infecter les gens.
Le Mastro Enno Birger qui, en bon marchand, croyait aux choses concrètes de la vie, était peut-être moins superstitieux que les autres. Il réalisa que non seulement le garçon noir courait un grave danger, mais aussi Jörg le fils de son associé, en tant que maître de maison. Alors, en trottant au mieux de ses courtes jambes, il réussit à précéder la foule, monta au dernier étage et frappa frénétiquement à la porte de Jörg pour l'avertir de ce qui se tramait.
Jörg courut à la chambre de deux garçons et, contrairement à ce qu'il faisait d'habitude, il entra sans frapper, et quand il vit que Chaki prenait joyeusement son amant, il repoussa Mastro Enno en espérant qu'il n'avait rien vu et referma la porte derrière lui.
Les deux amants, surpris par cette irruption brutale et le visage convulsé de leur ami, se séparèrent et se levèrent du lit.
"Habillez-vous, vite... Chaki doit se cacher, s'enfuir!" dit-il d'un ton pressant.
"Chaki, pourquoi ? Qu'est-ce qui se passe ?" demanda Rhémy, pendant que les garçons s'habillaient rapidement.
"Rien, il n'a rien fait..." dit Jörg et il leur expliqua ce qui se passait.
Pendant ce temps Mastro Enno frappait à la porte en disant: "Vite, vite ! Ils seront là d'un instant à l'autre..."
Alors Jörg, à présent que les garçons étaient habillés, ouvrit la porte et dit au marchand, "Vite, descendons à leur rencontre pour dire que le garçon noir n'est plus là, qu'il s'est enfui."
"Mais s'ils veulent vérifier ?" demanda l'homme, visiblement inquiet.
"Commence par descendre... Oh mon Dieu, que faire maintenant ?" demanda Jörg, plus pour lui-même que pour les autres.
"Chaki pourrait se cacher dans la cheminée..." proposa Rhémy affolé.
"Oui... Peut-être..."
Ils firent ainsi, aidant le garçon à se hisser à l'intérieur du conduit, puis Jörg et Rhémy descendirent aussi dans l'espoir d'arrêter les gens. Ils entendaient déjà le grondement de la foule dans l'escalier.
Enno criait, de sa voix stridente, en tentant de noyer la voix des autres, que le garçon noir avait fui, qu'il était venu le chercher mais qu'il n'était plus là.
Jörg, arriva à cet instant et hurla à son tour, "Il n'est plus là... il a disparu avec ses affaires, Il faut le trouver, fouiller la ville, il faut le trouver avant qu'il ne nous rende tous malades !"
La foule s'agita, les nouvelles passaient de bouche en bouche et certains commencèrent à redescendre.
Rhémy cria, "Il faut aller chercher les soldats au château, ils sauront sûrement le trouver!"
"Oui, au château, au château !" cria Enno et bientôt de nombreuses voix reprirent ces paroles.
Jörg alors dit à l'oreille Rhémy; "Ça marche pour le moment, mais vous devez fuir... Comment pouvons-nous faire ? Les gens vont rester avec les yeux grands ouverts, ce ne sera pas facile... Et s'ils ne le trouvent pas, ils reviendront le chercher ici..."
"On pourrait se sauver cette nuit, habillés en moines. Nous avons encore ces vêtements ?"
"Oui, ils sont là, mais d'où sortiraient tout à coup deux dominicains... Il n'y en a pas ici... Si quelqu'un pense à vérifier..."
Ils remontèrent. Jörg verrouilla la porte et fit sortir Chaki du conduit de cheminée. Le garçon redescendit, complètement couvert de suie, encore plus noir qu'avant, y compris ses vêtements.
Cela donna une idée à Jörg. "Il faut lui trouver des outils de ramoneurs... Toi aussi, Rhémy tu te saliras comme lui et vous quitterez la ville de nuit d'un pas tranquille, voire en chantant... Heureusement, Brunico n'a pas de remparts, pas de guet, ça devrait marcher. Tous les deux noirs de suie, les outils sur l'épaule..."
"Peut-être... mais où trouver des outils de ramoneur ?" demanda Rhémy.
"Enfermez-vous et n'ouvrez que quand vous entendrez frapper à ce rythme..." dit le jeune homme en pianotant des doigts sur la table, je vais voir maître Enno et lui exposer le problème."
Jörg se rua dehors et Rhémy ferma la porte derrière lui.
Alors le garçon dit doucement, d'un ton désolé, "Combien de temps devrons-nous encore fuir, mon amour ?"
Chaki sourit derrière son masque de suie et ses yeux et ses dents semblaient encore plus blancs qu'avant, "Mais tu vois, Jörg et le marchand sont de notre côté... Heureusement, il y des gens qui veulent nous aider, tous ne nous veulent pas du mal."
Plusieurs heures passèrent. Quelques habitants de Brunico montèrent au château demander au capitaine d'envoyer des soldats à la recherche du "messager de la peste", mais le capitaine sembla peu enclin à lancer ses hommes, soit par crainte de l'infection, soit que, dit-il, si le garçon s'était échappé, à présent il devait déjà être loin, il était peu vraisemblable qu'il se cache encore en ville...
D'autres, passé l'excitation du moment, étaient rentrés dans leurs foyers en pensant qu'en cas de problème, d'autres pourraient certainement le résoudre.
Jörg arriva à retrouver Enno et lui exposa son plan. Le marchand le trouva bon. Il dit alors à Jörg de prendre son cheval et descendre à Zwischenwasser, où vivait un ramoneur pour lui acheter ses outils, et qu'en y mettant le prix, il les obtiendrait facilement. Il lui dit de les mettre dans un sac pour que personne ne puisse les voir à son retour.
Pendant ce temps, Enno, commença à répandre la rumeur qu'il attendait deux ramoneurs d'Aufhofen et qu'il espérait qu'ils arrivent rapidement, car sa cheminée était presque bouchée par la suie... Dans les petites villes, fort heureusement, les rumeurs se propagent vite...
Jörg revint dans la soirée. Il rendit son cheval à Enno et ils rentrèrent tous deux à la maison. Il frappa et Rhémy ouvrit. Les deux hommes couvrirent aussi les vêtements de Rhémy de suie et, donnèrent à Chaki un vieux chapeau, lui aussi couvert de suie, pour cacher les cheveux crépus du garçon, qui auraient pu le trahir. Ils leur firent mettre les outils sur l'épaule. Entre-temps Jörg préparait une lettre et, avec une bourse de pièces de monnaie, il la donna aux garçons.
"Marchez au sud. Quand vous serez assez loin d'ici, vous pourrez laisser les outils de ramoneur, peut-être même les vendre. Et puis lavez vos vêtements de toute cette suie. Alors, vous demanderez la route de Venise. Je vous ai donné une lettre pour un marchand de Venise, un ami de mon père, Lorenzo Zuliani Vous ne devriez pas avoir de difficulté à le trouver. Je suis sûr qu'il vous donnera un coup de main. Je vous souhaite bonne chance, mes amis et je regrette que vous soyez forcés de fuir une fois de plus..."
"Merci pour tout, Jörg et à vous aussi, Mastro Enno." dit Rhémy. "J'espère que tu pourras bientôt revoir ton fils, Jörg, et être heureux. Et peut-être même trouver une bonne épouse avec laquelle reconstruire une famille. Je ne sais pas si nous aurons de nouveau la chance de nous rencontrer, mais nous ne vous oublierons jamais, comme nous te serons éternellement reconnaissants de nous avoir sauvé deux fois la vie..."
Chaki déclara, "Si je n'étais pas autant couvert de suie, je t'embrasserais, Jörg, et je vous serrerais la main, Mastro Enno. Mais même si je ne peux pas le faire, sachez que je n'oublierai jamais votre gentillesse et votre souci d'un pauvre garçon noir, habitué à être bafoué et méprisé de tous..."
Mastro Enno hocha la tête. "Dans ma vie, j'ai vu beaucoup de choses... et j'ai compris qu'on ne méprise l'autre que pour se valoriser soi-même. Il est plus simple de mépriser l'autre que de tenter de s'améliorer soi-même. J'ai appris, j'ai compris que la couleur de peau ne devrait jamais faire de différence... Seule la couleur de l'âme peut faire la différence entre les deux hommes. et vos âmes, mes garçons, ont une belle couleur... que Dieu vous aide."
Les deux hommes décidèrent d'accompagner les garçons hors de la ville, sur la route de sud. Mastro Enno marchait en tête, suivi à quelques pas de Rhémy et Chaki, côte à côte, bouche fermée et fredonnant un air, et Jörg marchait à quelque distance, le poignard au côté, bien décidé à s'en servir pour permettre aux garçons de s'échapper si quelque chose se passait.
La nuit était profonde, sombre, les rues désertes et la lumière de lampes ou de bougies filtrait de bien rares fenêtres. Un chien aboya à leur passage, mais personne ne semblait regarder. Après quelques minutes, ils étaient hors de la petite ville sur le chemin de terre qui l'éloignait vers le sud.
Ils s'arrêtèrent là et échangèrent un dernier adieu. Mastro Enno et Jörg restèrent au bord de la route et quand la silhouette sombre des deux garçons s'effaça dans la nuit obscure, les deux hommes retournèrent sur leurs pas, chacun plongé dans ses pensées.
Les garçons marchèrent rapidement toute la nuit, plus tranquilles à chaque pas qui les éloignait de Brunico. Il marchèrent plusieurs jours, peinant dans des cols redoutables, serpentant dans des paysages à couper le souffle, traversant villes et villages en essayant de sauver le peu de pièces que leur avait données Jörg, mendiant parfois un peu de nourriture en échange d'un petit travail.
Parfois, ils dormaient dans les prés, dans une grange, sous le porche d'une maison. La nuit, quand ils se sentaient suffisamment en sécurité et ne craignaient pas d'être surpris, ils échangeaient parfois des moments de passion amoureuse, qui, au-delà du plaisir qu'elle pouvait leur offrir, leur donnait de l'espoir, l'énergie et le désir d'aller de l'avant. Ils marchèrent plus de trente lieues, et heureusement pour eux, il faisait beau. Ils ne furent surpris par la pluie qu'à deux occasions.
Quand ils furent à deux jours de marche de Brunico, ils arrivèrent au bord d'une rivière et se lavèrent soigneusement, en essayant aussi d'éliminer la suie de leurs vêtements. Ils tentèrent de vendre leurs outils de ramoneur mais personne ne semblait intéressé par cet achat, alors ils les abandonnèrent au bord du chemin.
Quand ils surent qu'ils étaient entrés sur les terres de la République Sérénissime de Venise, ils se sentirent enfin vraiment en sûreté. Ils remarquèrent avec plaisir qu'ils étaient souvent considérés avec curiosité mais sans hostilité par les gens des villages qu'ils traversaient. Un autre changement les étonna. Jusque-là, on avait toujours appelé Chaki, le garçon "noir". Sur le territoire de la République, il était un garçon "maure". Ils ne le remarquèrent pas immédiatement, car ils durent d'abord apprendre la langue qu'on parlait à cet endroit, très différente de l'allemand. Le lent voyage vers la ville leur donna l'occasion de commencer suffisamment l'apprentissage de cette nouvelle langue pour commencer à communiquer, mais de façon très basique.
Ils arrivèrent enfin à la mer face à la large lagune semée d'îles et d'îlots couverts de maisons qui semblaient surgir du sol presque les unes sur les autres. C'était Venise ! Barques et gondoles allaient et venaient vers la côte et au loin, de grands bateaux aux voiles gonflées et aux fanions colorés avançaient lentement. D'autres se balançaient lentement, les voiles ferlées, amarrés près des îles. Dômes et clochers ornaient la ville comme de précieux bijoux.
Ils virent une barque près de l'endroit où ils s'étaient arrêtés, et allèrent parler avec les hommes qui en descendaient.
"Excusez-moi, comment pouvons-nous faire pour aller à Venise, dans la ville ?" demanda Rhémy.
"Trouvez un bateau qui y va, et pour quelques sous, il vous conduira de l'autre côté," dit l'un des hommes.
"Vous n'y retournez pas ?" demanda le garçon.
"Pas tout de suite. Nous devons aller charger la marchandise et une fois chargée, il n'y aura plus la place sur notre bateau pour deux personnes de plus."
"Et vous pouvez nous dire où et à qui nous pouvons demander ?
"Vous voyez les maisons là-bas ? C'est Mestre. De là, il est plus facile de trouver quelqu'un qui vous conduise à la ville. Vous pouvez demander dans l'une des tavernes. Pour un peu d'argent, vous trouverez certainement le capitaine d'une barque qui revient à vide, prêt à vous conduire là bas."
"Le peu d'argent qui nous reste sont des pièces du duché de Tyrol... Ils les prendront ?" demanda alors Rhémy.
"Pour ça, il y a aussi des changeurs de monnaie sur la place du marché, à Mestre. Là vous pouvez changer votre argent en monnaie de la Sérénissime."
Ils remercièrent l'homme et allaient le quitter quand il demanda, "Et toi, le maure, d'où viens-tu ? De Candie ? Ou peut-être de Rhodes ?"
"Non, seigneur, je ne sais même pas où sont Candie et Rhodes... Je suis né en Afrique... Puis on m'a emmené dans un pays d'Arabie, et de là, en France et de France..."
"Ah bon, c'est pas grave. A Venise, on voit des Maures, et beaucoup viennent de Candie ou de Rhodes, mais peu importe. Bonne chance, les garçons..."

CHAPITRE 10
Une vie sereine dans la Sérénissime
Il leur fallut la journée entière pour trouver le magasin du marchand Lorenzo Zuliani. Quand ils le trouvèrent enfin, l'homme fermait les portes de son magasin, le soleil était presque complètement couché et le ciel était écarlate.
"Êtes-vous maître Lorenzo Zuliani ?" demanda Rhémy.
"En personne, à votre service, jeune homme. Que puis-je pour vous ?" demanda le marchand en accrochant ses clés à sa ceinture.
"J'ai une lettre pour vous..." dit le garçon.
"Oh, et de qui ?"
"De la part de Jörg Kirschenhofer..."
"Ah, le fils de Kirschenhofer le marchand, nous sommes en étroite correspondance, il est mon agent là-bas et moi le sien ici... oui, je me souviens bien du jeune Jörg Kirschenhofer..." dit l'homme joyeusement en brisant le sceau de la lettre qu'il se mit à lire.
Puis il regarda les garçons. "Il me prie de vous aider... Il me dit que vous avez été obligés de fuir Munich, puis le Tyrol... Même s'il ne me dit pas pourquoi... Mais s'il me demande de vous aider, je vais évidemment le faire. Il m'écrit également que Rhémy de Bayeux parle couramment français, allemand, latin et qu'il sait compter... et que toi, Chaki, tu parles aussi arabe, en plus du français et de l'allemand... Cela peut être utile ici, à Venise. Je vais voir que je peux faire pour vous. Mais en attendant, avez-vous un endroit où vous installer ?"
"Pas encore, messire..." dit-Rhémy.
"Et... de l'argent ?"
"Très peu..."
"Mmmhhh, je vois... Il me faudra quelques jours pour vous trouver quelque chose... mais en attendant... Eh bien, venez avec moi. Je peux peut-être trouver un logement pour un moment."
Le marchand les conduisit à travers le dédale de ruelles, de ponts et de petites places qui forment le tissu de la ville. Il s'arrêta devant une porte et tira une corde. Le bruit d'une clochette retentit à l'intérieur. Peu de temps après une fenêtre s'ouvrit et une jeune femme pas belle mais jolie et amicale se pencha.
"Oh, Zulieta, peux-tu accueillir ces deux garçons pendant quelques jours ?" demanda le marchand, en levant les yeux vers elle.
"Quelques jours, dites-vous ? Pas quelques heures ? Mais peuvent-ils payer ?" demanda la jeune femme en fronçant gracieusement les sourcils.
"Les pauvres garçons n'ont pas beaucoup d'argent ... Je dois leur trouver du travail mais ça va me prendre quelques jours et ils n'ont aucun endroit où aller. Tu ne pourrais pas leur donner juste une paillasse dans ton grenier ou ailleurs et quelque chose à manger ? "
"La nourriture est chère, excellentissime," répondit la femme.
"Je peux y pourvoir, si nous trouvons un accord, comme les autres fois...Je te le demande comme une faveur, Zulieta ! Une faveur qui ne te coûtera pas grand chose."
"Oui, oui, vous me demandez une faveur, excellentissime, mais quand m'en ferez-vous une ?"
"La dernière fois, ne t'ai-je pas donné un large coupon de belle étoffe ? Tu y as taillé cette belle robe pour aller à l'église..."
"Parce que vous ne pouviez pas le vendre, voilà pourquoi vous avez daigné me le donner ! Et deux jeunes bouches mangent plus qu'une armée de chats!"
"Juste quelques jours, comme je l'ai dit... Sois une bonne chrétienne."
"Maître Lorenzo, je suis bonne chrétienne, malgré le travail que je fais, et même si beaucoup ne le croient pas... Mais... Si ces garçons m'aident au ménage, je leur donnerai un morceau de pain. Cela vous va-t-il excellentissime ?"
"Avec un peu d'accompagnement, au moins ?" demanda l'homme en riant.
"Bien sûr, ce n'est pas une prison, ici. Avec le pain, un peu de viande. D'accord, je vais ouvrir... attendez."
"Nous avons un peu d'argent pour..." dit Chaki au marchand, en attendant que la femme descende ouvrir la porte.
"Non, gardez-le pour vous. Je m'occupe de Zulieta. C'est une gentille fille..." dit le marchand à voix basse.
La jeune femme descendit et ouvrit la porte, "Entrez !" dit-elle vivement en faisant un pas de côté pour les laisser passer.
"Non, moi, je rentre chez moi, ma femme m'attend. Prends soin d'eux, Zulieta, s'il te plaît."
"Oui, oui, je vais prendre soin de ces deux âmes. Mais alors vous reviendrez avec un cadeau, d'accord ?"
"Oui, je le ferai. J'ai justement une belle ceinture tressée qui vient de chez le Sultan..."
"Et que vous n'arrivez pas à vendre, j'en suis sûre !" rit la jeune femme, puis elle se tourna vers les garçons et répéta, "Entrez !"
Elle leur fit monter un escalier obscur jusqu'à une cuisine. "Asseyez-vous là. Je vais vous trouver quelque chose à manger. Comment vous appelez-vous ?"
"Lui Chaki et moi Rhémy, madame."
La femme se mit à rire. "Madame... Comme c'est mignon. Personne ne m'appelle madame ! Ici, je suis Zulieta."
Elle posa sur la table un gros morceau de pain, un morceau de fromage, un bol de noix et un broc d'eau. "Mangez et puis je vous trouverai un coin où dormir. Et demain, vous m'aiderez au ménage, c'est clair ?"
"Bien sûr... Zulieta... merci."
"Mais dites-moi... Je ne savais pas que le Mastro Lorenzo aimait aussi les jeunes garçons... D'habitude, il vient ici avec une servante ou une couturière ... Il baise aussi avec vous deux ? Ou l'un de vous ? " demanda-t-elle en s'asseyant à table avec eux.
"Non... On vient d'arriver à Venise... un ami de Mastro Lorenzo nous a envoyés à lui en lui demandant la faveur de nous trouver du travail..." répondit Rhémy un peu surpris par la question.
"Eh bien... vous savez, seigneurs et patriciens viennent ici chaque jour avec une fille pour calmer les envies qui les démangent, comme parfois aussi le Mastro Lorenzo, mais pas trop souvent. Parfois certains hommes... prennent un garçon ou un tout jeune homme pour les baiser. Chacun ses goûts, comme on dit, ce n'est pas à moi de juger, Dieu m'en préserve. Et vous deux, comme vous êtres jolis garçons, si vous voulez gagner facilement de l'argent, vous pourriez facilement trouver certains de ces messieurs qui ils aiment la viande blanche ou peut-être de la viande maure..."
"Non, non, ce n'est pas pour ça que Mastro Lorenzo nous a conduits ici..." insista Rhémy.
"D'accord, d'accord, je comprends. Mais iriez-vous avec ces messieurs, à l'occasion ? Il suffit que je le fasse savoir... Et je le ferais volontiers, car je prendrais ma commission..."
"Non, Zulieta, nous n'avons pas envie de... le faire avec d'autres hommes," insista Rhémy.
"Ça pourrait même vous plaire, vous savez, en plus de l'argent que vous pourriez gagner... Vous ne l'avez jamais fait avec un homme ?"
"Si... on l'a fait tout les deux..." commença Rhémy et il rougit légèrement, puis il continua, "Mais nous préférons le faire juste entre nous..."
La jeune femme eut un sourire de compréhension. "Ça veut dire que vous deux, mes tourtereaux... que vous deux êtes amoureux ?"
"Oui, nous sommes amoureux et..." dit Chaki en parlant pour la première fois, et il caressa la main de Rhémy.
"Mais comme c'est mignon, mes pigeons ! Eh bien, je comprends que vous ne vouliez pas le faire avec d'autres, si dommage que cela soit. Mais quand on est jeune comme vous, et amoureux... Bon, tant pis. Espérons que Mastro Lorenzo vous trouvera un très bon travail, alors."
Après qu'ils eurent mangé, elle prit une bougie et les conduisit à l'étage supérieur. Elle ouvrit la porte d'une sorte de vaste grenier qui donnait sur une petite terrasse sur les toits et prit sur une pile d'objets une vieille paillasse et l'étendit sur le sol.
"Ici vous pouvez dormir tranquille. Je viendrai vous réveiller tôt demain et vous m'aiderez à nettoyer toutes les chambres, avant que messieurs les clients n'arrivent... Voilà, je vous mets un broc d'eau, et pour faire vos besoins, utilisez le seau, mais demain il faudra le vider et le nettoyer. Bonne nuit, alors, mes petits pigeons !" dit la femme et elle les quitta, les laissant dans l'obscurité.
Les deux garçons s'allongèrent sur la paillasse et s'embrassèrent.
"J'ai l'impression qu'ils sont très tolérants avec deux hommes qui s'aiment ou font l'amour ensemble..." remarqua Chaki, avec une voix presque émerveillée.
"Si c'était vrai... Espérons que nous avons enfin trouvé un endroit où nous pourrons vivre en paix..."
Le lendemain, alors qu'ils finissaient le ménage des chambres avec Zulieta, les premiers clients commencèrent à arriver. Les hommes étaient souvent très riches et élégants et peu de temps avant ou après eux, mais jamais ensemble, des filles d'origine plus modeste arrivaient aussi et s'enfermaient dans la chambre avec l'homme qui les attendait. Après, les hommes payaient Zulieta pour la chambre et s'en allaient, mais jamais avec les filles avec qui ils s'étaient amusés.
Chaki, dans un moment de calme, demanda à Zulieta, "Mais ici, à Venise, deux comme nous qui s'aiment et veulent vivre ensemble, ils ne sont pas punis par la loi ?"
"Bien sûr que si, mon cher enfant, la loi punit ceux qui forniquent en dehors des liens sacrés du mariage, que ce soit un homme et une femme ou deux hommes. Mais on ne punit que ceux qui font du scandale... Mais comme ils sont trop nombreux à le faire, la Sérénissime ferme volontiers un œil et parfois les deux. Je pense qu'il y a plus de femmes mariées avec des cornes ici à Venise que de barques sur la lagune !
"Alors même ici, à Venise, Rhémy et moi ne pouvons pas dormir tranquille..." dit le garçon maure avec un peu d'appréhension dans la voix.
"Sur tous les hommes qui viennent chez moi, environ un sur sept met dans son lit un garçon au lieu d'une fille, cela veut dire qu'il y en a encore bien plus en ville... Et pourtant, depuis que je suis née, je n'ai jamais entendu dire qu'un seul soit parti en prison pour cela. Il faut juste être très discret..."
"Ça ne suffit pas toujours d'être discret ou prudent..." répondit Chaki qui se mit à raconter toute leur histoire à Zulieta.
A la fin, la femme s'exclama, "Mes pauvres enfants, vous avez dû subir les tourments de l'enfer tous les deux ! Et tous ces sales bâtards qui ont profité de vous ! Non, je pense qu'ici, à Venise, vous serez beaucoup plus calmes, si seulement vous êtes prudents et discrets, je vous l'ai dit. Et aussi parce que très souvent, ici à Venise, celui qui dénonce devient suspect... Et puis, vous savez, moi aussi, si on suivait les lois ils pourraient me faire jeter en prison... Mais ceux qui en sont chargés viennent ici payer leur chambre et si je devais commencer à chanter..."
Après les confidences de Chaki, Zulieta se mit à mieux traiter les deux garçons. Elle leur donnait de bonnes choses à manger. Elle les avait pris en sympathie. Quand le marchant revint pour voir comment allaient les garçons et porter à Zulieta la ceinture qu'il lui avait promis en cadeau, elle le prit à part et lui répéta ce que lui avait appris Chaki. Cela donna à l'homme une idée...
L'un de ses amis était Floriano, de la noble famille Grimani, un homme de quarante-cinq ans qui faisait partie du Grand Conseil. Lorenzo savait que Floriano, bien que marié et père de famille, avait un amant depuis huit ans, un jeune homme de vingt-six ans, Iacopo Querini, le fils cadet de son cousin, clerc à la chambre basse du Sénat de la Sérénissime.
Le jeune Iacopo n'avait pas l'intention de se marier, et donc, pour justifier sa position, il était devenu abbé. A cette époque, à Venise, il était de coutume que certains laïcs puissent porter l'habit ecclésiastique, après une seule année d'études dans un séminaire et prendre les ordres mineurs, mais en faisant vœu de chasteté. Iacopo étant le plus jeune des fils, sa décision n'avait pas rencontré d'opposition. De fait, de nombreuses personnes faisaient ce choix pour diverses raisons.
Iacopo vivait dans une élégante maison de trois étages située à côté de l'église San Zaccaria où Floriano venait parfois rendre visite à son neveu et passer quelques moments intimes avec lui, puisqu'il ne pouvait le ramener chez lui dans ce but. Le seul problème était que vivaient aussi chez Iacopo son secrétaire et ses deux serviteurs, et le jeune homme ne pouvait que rarement être seul. Alors pour ces deux-là, les rencontres amoureuses devaient parfois attendre plusieurs jours. Elles ne duraient que quelques heures, à chaque fois il fallait trouver un prétexte pour ne pas avoir les trois autres dans la maison.
Mastro Lorenzo se rendit alors chez le noble Floriano et lui exposa la solution qu'il avait imaginée. Son neveu Iacopo pourrait renvoyer le secrétaire et les deux serviteurs et à la place, prendre les deux garçons chez lui. Ils étaient tous deux instruits et compétents et leur seraient reconnaissants, permettant aux deux hommes de se rencontrer et de faire l'amour, avec eux dans la maison, sans problèmes et sans danger, puisque personne ne pourrait les soupçonner.
Floriano trouva l'idée vraiment excellente. Il en parla alors à Iacopo, qui voulut d'abord rencontrer les deux garçons pour les connaître et vérifier leur culture. Il fut favorablement impressionné. Puis, l'oncle et le neveu firent en sorte que le secrétaire et les deux serviteurs décident de partir, parce qu'ils firent proposer un bon travail aux uns et aux autres par certains de leurs amis. Enfin, ils firent déménager les deux garçons au palais à côté de San Zaccaria.
Là, Rhémy et Chaki avaient une chambre à eux, très confortable et bien meublée, Iacopo leur acheta une belle garde-robe de vêtements élégants et raffinés, adaptés à leur nouvelle position sociale, et les deux garçons se mirent à travailler pour Iacopo, faisant un très bon travail avec sérieux et compétence, aussi bien celui de secrétaire que le service. Iacopo et Floriano étaient si heureux des deux garçons qu'ils décidèrent de leur laisser tout le salaire que Iacopo donnait aux trois précédents.
De plus, les deux Vénitiens pouvaient enfin se réunir pour faire l'amour dans la maison à toute heure du jour, sans problème et librement, tout comme les deux garçons. Une sorte de complicité amicale s'établit alors entre les deux couples d'amoureux. Bientôt, Florian et Iacopo se prirent d'amitié pour Rhémy et Chaki, de sorte que plutôt que des employés ou des serviteurs, ils étaient traités comme des amis.
Un jour, alors Rhémy et Chaki étaient sur leur lit, nus et enlacés, échangeant les baisers et les caresses des longs préliminaires, qu'ils aimaient tous deux, ils entendirent venant de la chambre en dessous, étouffés, mais clairement reconnaissables, les gémissements de plaisir de leur maître et de son oncle. Les deux garçons sourirent.
"Je me demande s'ils nous entendent aussi, parfois ?" dit Chaki.
"Peut-être... et probablement comme nous, ils sont trop heureux de savoir que nous nous montrons tout notre amour..."
"Tu crois qu'ils se prennent mutuellement ou que l'un d'entre eux ne fait que la mettre alors que l'autre ne fait que la recevoir ?"
"Je n'en sais rien, Chaki... et peu importe. Quand deux personnes sont amoureuses, ce qu'ils font et comment n'a pas beaucoup d'importance."
"Oui, c'est vrai, et Messire Floriano et Messire Iacopo sont vraiment amoureux, au moins autant que nous, pas vrai ?"
"Oui, et quand on pense qu'ils sont ensemble depuis huit ans !" dit Rhémy.
"C'est très agréable de voir deux personnes qui s'aiment, n'est-ce pas ?"
"Bien sûr... Il y a à peine quelques jours Messire Floriano m'a dit exactement la même chose, en parlant de nous deux."
"Dans quelques jours, ce sera le trois mai... Je pensais que nous pourrions faire une surprise à nos deux protecteurs..."
"Pourquoi, Chaki ? Il se passe quoi, le trois mai ?"
"Ils ne te l'ont pas dit ? Le premier c'est la San Iacopo et le quatre, la San Floriano... et c'est il y a huit ans, alors qu'ils célébraient ensemble leurs fêtes qu'ils ont fait l'amour pour la première fois..."
"Et nous, te rappelles-tu quel jour, nous avons fait l'amour tous les deux pour la première fois, Chaki ?"
"Non... Je suis désolé..." répondit le garçon maure, penaud.
"Moi si. C'était le onze novembre..."
"Comment peux-tu si bien t'en souvenir ?" demanda Chaki un peu surpris.
"C'est facile... Cette nuit-là quand je suis allé me coucher, heureux d'avoir fait l'amour avec toi, j'ai décidé de dessiner une étoile sur mon almanach et j'ai remarqué que c'était le 11 - 11 , le jour de la Saint-Martin, le saint qui a donné la moitié de son manteau à un pauvre... et j'ai pensé que, plutôt qu'un demi-manteau je préférerais te donner toute ma vie..."
"Tu ne me l'avais jamais raconté..." dit Chaki en l'embrassant.
"Oui... On va leur faire une surprise, un cadeau à nos maîtres pour le trois mai... Mais maintenant, pourquoi tu ne me ferais pas un beau cadeau, mon amour ?"
"Oui... Je vais te donner ce que tu m'as demandé ce onze novembre... Tu veux ?"
"Bien sûr que je veux..." répondit Rhémy dans un murmure excité.
"Dans la même position qu'alors ?"
"Dans la même position qu'alors, oui..."
Rhémy s'agenouilla alors, à cheval sur les hanches du garçon, et se pencha pour lui sucer un téton.
"Ooooh..." gémit Chaki, tremblant de plaisir.
Il sentit les mains de son amant descendre et attraper avec une force douce son membre palpitant qui trembla.
"Je t'aime." murmura Rhémy.
"Oui, mon amour," murmura Chaki en se sentant au paradis. Qu'il était beau de revivre ces moments intenses, d'éprouver tant de douceur, tant de plaisir.
Rhémy se coucha sur le corps fort et lisse de Chaki, frotta son érection contre celle de son amant, l'embrassa et le caressa. Chaki encercla de ses jambes les hanches de son amour et l'attira contre lui.
Puis Rhémy se redressa, releva le bassin et descendit lentement ses petites fesses dures sur le puissant pal de son amant, le plaça dans la fente et le frotta contre son palpitant bourgeon de chair.
"Tu me fais cadeau de ce magnifique pieu tendu ? Tu vas le planter en moi ?" chuchota Rhémy d'un ton enthousiaste.
"Tout ce que tu voudras..." répondit Chaki dans un doux murmure et il se cambra, poussant son bassin vers le haut.
Le puissant pieu noir ouvrit lentement le passage dans l'accueillant temple d'amour et pénétra à fond jusqu'à le remplir. Alors Rhémy se laissa descendre et frotta ses petites fesses couleur d'ivoire sur le beau tapis de poils noirs crépus, épais sur laquelle se dressait la glorieuse colonne de chair. Chaki, leva les mains pour caresser le ventre plat et tendu de son amant, avec l'autre, il taquina les tétons turgescents de son ami qui, lentement, commença à se déplacer de haut en bas.
Leurs yeux étaient comme magnétisés par ceux de l'autre, leur sourire devint progressivement plus lumineux.
"Exactement comme ce jour-là... mon amour..." soupira Chaki.
"Oui, exactement ..." murmura Rhémy ému, frottant légèrement les tétons sombres de son amant.
Ils frissonnaient tous deux avec une intensité croissante, profitant de leur union, émerveillés du désir réciproque et du plaisir qu'ils s'offraient mutuellement. Parfois Rhémy suspendait un instant son mouvement pour retarder la venue de la jouissance et se penchait alors sur Chaki. Leurs langues jouaient, légères une seconde, passionnées la suivante. Puis il se redressait et se remettait à bouger de haut et en bas, s'empalant joyeusement sur le beau membre, chaud et ferme de son amant.
"Ooohhh que c'est beau !" s'extasiait joyeusement le beau blond.
"Ooohhh, je souhaite que ça ne s'arrête jamais, mon amour !" s'écria d'une voix basse et chaude le gentil garçon maure.
Ils continuèrent longtemps, jusqu'à ce que Chaki ne soit plus en mesure de se retenir, si fort était son plaisir, et se mit à le marteler de dessous avec une force virile. Rhémy comprit qu'il ne pourrait pas retenir davantage le plaisir de Chaki, parce qu'il risquait de devenir douloureux. Il épia dans ses yeux, son sourire, le tressaillement de ses muscles l'accumulation de la jouissance jusqu'à ce qu'il le sente exploser en lui dans de fortes contractions et de longues giclées. Puis il pesa sur son bassin, balançant légèrement le sien, alors que Chaki haletait lourdement de l'incroyable intensité de son plaisir.
Puis, exactement comme cela s'était produit près de l'étang ce jour de mi-automne, Rhémy laissa lentement glisser le membre turgescent du merveilleux garçon maure, recula et se mit à genoux entre les jambes de Chaki, qui les écarta pour lui faire place. Le garçon noir tira ses genoux contre sa poitrine, jambes levées, et s'offrit à son délicieux amant.
"Maintenant, c'est à toi de me faire un cadeau..." dit-il d'une voix rauque de désir encore insatisfait.
Comme en ce jour lointain, Rhémy se pencha en avant pour jouer de la langue sur le délicat anneau de chair sombre, le préparant à recevoir le cadeau tant désiré. Il lécha tout autour, força avec le bout de la langue, taquina jusqu'à ce qu'il le sente palpiter avec force, désireux de recevoir en lui le puissant messager d'amour.
Puis il se leva, pointa vers sa destination le pal d'ivoire poli, et poussant le bassin vers l'avant, il l'enfonça dans le douillet et chaleureux tunnel d'amour. Il glissa, calme mais implacable et Chaki se sentit heureusement rempli. Il fit palpiter son sphincter pendant que le sceptre de chair affirmait sa domination sur le territoire qui s'était déjà joyeusement rendu.
Quand il fut enfin entièrement en lui, il s'arrêta un instant avant la triomphale course finale, comme s'il rassemblait ses forces. Pour lui faire sentir combien il le désirait, Chaki lui fit un sourire encourageant. Alors Rhémy se mit à bouger avec de puissantes et longues poussées qui se firent progressivement plus vigoureuses, fortes et rapides.
Chaki gémit doucement et ses yeux l'exhortèrent à poursuivre. "Tu es mon prisonnier et mon prince !" murmura-t-il.
"Et toi mon sujet et mon roi."
"Je suis tout à toi, pour toujours..."
"Et moi à toi, complètement..."
Rhémy passa ses bras sous les aisselles, plaçant ses mains derrière les épaules musclées pour le tenir plus fermement contre lui à chaque coup qu'il donnait. Chaki posa ses mains sur les fesses petites et nerveuses, tirant vigoureusement contre lui, comme si chacun d'entre eux, inconsciemment, ne pouvait se contenter d'être uni par ce membre brûlant, mais voulait se pénétrer complètement, fusionner pour que leur corps devenir unique, comme étaient déjà leurs âmes.
"Es-tu heureux, mon amour ?" demanda Rhémy dans un murmure excité en continuant à le monter vigoureusement.
"Plus heureux que ça ne serait pas possible !" murmura Chaki dans les affres d'une émotion profonde et d'un plaisir indescriptible.
Par la fenêtre, sur le canal qui borde le petit palais, passait lentement une fine gondole agile et le gondolier chantait une chanson d'amour, tout en suivant le rythme de la longue rame. Les paroles qu'il chantait, dans le dialecte du lieu, semblaient presque avoir été écrites spécialement pour les deux garçons qui se donnaient si passionnément l'un à l'autre.
A l'étage en dessous, un homme d'âge moyen, et un jeune homme s'unissaient aussi, peut-être plus calmement que les deux garçons, mais avec non moins d'amour, même vaguement conscient que, comme eux, à l'étage supérieur, ils partageaient la même intimité chaleureuse. En effet, à certains égards, le fait même d'avoir pris les deux jeunes amants sous leur aile, sous le même toit, avait nourri leur amour d'une intensité renouvelée.
La cloche du clocher de San Zaccaria sonna la demi-heure et vibra dans l'air avant d'être emportée par une rafale de vent, comme pour annoncer d'autres réunions d'amour et de plaisir dans le secret d'autres chambres et célébrer le rite toujours renouvelé, mais éternel, de l'union de deux corps.
Les vies et les destins se rejoignent, s'entrelacent, parfois se dissolvent ou se brisent dans l'indifférence ou dans la douleur. Mais parfois ils deviennent une chose que même la mort ne peut séparer. Mystères que l'homme cherche toujours à comprendre et c'est seulement dans de rares moments de grâce, qu'il lui est parfois donné de les comprendre. C'est précisément ce que chantait encore le gondolier, tandis que les deux couples continuaient à faire l'amour avec joie et passion.



F I N

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