Soufrière, retour vers le passé (4/8) de Pierre Dubreuil
vendredi 6 août 2010, 17:38 - Pierre Dubreuil - Lien permanent
Antoine revient à lui en sentant quelque chose de chaud et d’humide lui chatouiller le torse, le ventre. Il ouvre les yeux et voit Sandro qui s’active à lui faire une toilette en règle ; le gourmand a déjà englouti toute la liqueur d’amour qu’Antoine avait répandue
5 août 1976
Hier, Antoine a tout organisé pour un départ éventuel. Il a loué pour tout le mois d’août — on verrait par la suite — une maison au centre du bourg de Terre-de-Haut des Saintes, non loin de leur propre maison. Il y a trois chambres chez eux, et quatre dans la location. Ça devrait suffire. Au besoin, on se serrera. Il a trouvé aussi un grand entrepôt à louer à Vieux-Fort, entre Basse-Terre et Trois-Rivières. Si on a le temps et l’autorisation de déménager, on y stockera les meubles les plus précieux. Le Vieux-Fort, bien que situé dans la zone à risques, est protégé par les monts Caraïbes et ne risque pas, en principe, de souffrir de l’éruption. En cas d’évacuation, ses habitants partiront quand même, pour plus de sûreté et pour ne pas rester isolés en cas de catastrophe. Il a encore réservé plusieurs parkings à la Pointe-à-Pitre, non loin de l’aéroport, car l’embarcadère de Trois-Rivières sera bloqué, et les Saintes ne seront plus reliées qu’à la sous-préfecture. Enfin, il s’est assuré d’un coffre dans la succursale pointoise de leur banque afin d’y abriter les « trésors » de la famille : argenterie, cristaux, bijoux, tableaux. Et les archives familiales, les titres de propriété, tous les papiers de l’habitation. Ces démarches ont occupé une bonne partie de la journée, mais Antoine a eu la satisfaction du devoir accompli : on y voit enfin un peu plus clair, même si l’on ne sait toujours pas ce que l’avenir réserve…
Aujourd’hui, il fait beau, la Soufrière, en apparence, dort d’un sommeil profond. Antoine a décidé de faire faire un peu de tourisme à Sandro : même si cela paraît futile dans ces circonstances troublées, il serait tout de même dommage d’avoir fait un voyage aussi lointain et de ne pas visiter l’île. Profiter, au moins, des plages et du climat. Pour cette première fois, ils n’iront pas loin, ils passeront l’après-midi à lézarder à Petite-Anse de Bouillante.
Ils ont emprunté une voiture à Grand-Mère, une vieille 4L poussive, et ils avancent cahin-caha sur la sinueuse route Sous-le-Vent. Sandro, que la chaleur humide des Cascades gêne un peu, trouve là un climat qui lui convient mieux, plus sec, plus méditerranéen pourrait-on presque dire. Le paysage aussi correspond mieux à ses goûts : fini, les arbres géants, les fougères arborescentes, le camaïeu vert d’une intensité que certains, à la longue, trouvent oppressante ; voici les rochers arides, les épineux et la mer qui surgit ou disparaît à chaque détour, comme sur une corniche. Antoine a bien remarqué que Sandro n’était pas trop à son aise à l’habitation, et il en a eu le cœur serré : s’il allait ne pas aimer ce pays, ne pas vouloir s’y installer, que deviendrait ce retour qu’Antoine appelle de tous ses vœux ?
— C’est magnifique, dit Sandro en admirant la mer, verte en contrebas, bleu ciel un peu plus loin, puis mauve jusqu’à l’horizon.
Antoine sourit ; peut-être va-t-il s’habituer, il faut laisser le temps au temps…
La voiture cahote et gémit de tous ses ressorts en descendant le raidillon qui conduit à la plage. Sandro est enchanté de cette petite baie de sable blond cachée entre deux mornes, ourlée de raisiniers, ombragée de tamarins. Et cette eau si transparente, si tiède ! Et ce calme ! Les Antillais se rattraperont plus tard, mais à cette époque, ils ne vont pas souvent à la plage ; les anses de la côte Sous-le-Vent ne sont guère fréquentées : les rares touristes qui s’aventurent jusque-là ne font que passer, suivant à la lettre l’itinéraire conseillé par les guides pour découvrir montagnes, cascades, rivières, chutes, forêt tropicale, avec un petit arrêt dans la colorée Basse-Terre. Ce jour-là, il n’y a qu’un couple à Petite-Anse, des touristes à ce qu’il semble, endormis à l’autre bout de la plage.
Antoine et Sandro vont se baigner. Ils nagent jusqu’à l’endroit où les mornes coulent à pic vers les profondeurs, là où la baie protégée devient pleine mer. L’eau y est un peu plus fraîche. Ils se tournent l’un vers l’autre, se sourient, se serrent l’un contre l’autre. Leurs lèvres se joignent, sagement. C’est amusant de joindre leurs caresses à celles de l’eau, de se chercher, de se toucher en remuant les jambes pour rester à flot. Les mains s’aventurent le long des corps, trouvent, laissés libres par les larges shorts, des sexes déjà durcis. Ils s’embrassent avec plus de fougue. C’est bon, ce goût de sel sur les lèvres. Ils aimeraient bien faire l’amour, là, suspendus au-dessus des abysses, mais c’est trop difficile et ils se remettent à nager, en direction du rivage cette fois. Dès qu’ils ont pied, ils s’enlacent et, insouciants d’être vus, se lancent dans un baiser passionné. Les hampes sortent des shorts comme mues par une force propre, les mains s’en emparent, se mettent à les caresser. L’eau est douce aux membres turgescents, elle forme autour d’eux comme une gaine de soie. Ils jouissent en même temps et la blanche liqueur, solidifiée, s’en vient flotter à la surface où les vaguelettes la dissipent…
Ils regagnent alors la plage et s’allongent sur le sable, à mi-ombre. Sandro bientôt s’endort et Antoine laisse les souvenirs le submerger : ce n’est pas la première fois qu’il fait l’amour ici…
***
L’été de ses dix-sept ans. Il vient de rompre avec Bastien et il a du mal à s’en remettre. Pour se changer les idées il a accepté l’invitation d’un camarade de lycée à passer quelques jours chez lui. Il habite sur les hauteurs de Marigot, entre Vieux-Habitants et Bouillante. Ils sont une quinzaine, garçons et filles (le camarade d’Antoine a une sœur), tous hétéros ou supposés tels. Ils ignorent bien sûr qu’Antoine aime les garçons…
Un jour, les parents sont obligés de s’absenter à l’improviste : ils doivent aller à Saint-François, à l’autre bout de la Grande-Terre, et y passeront la nuit. Ces gens n’ont chez eux ni mabo ni servante logée, aussi ne partent-ils qu’à contrecœur, après avoir fait promettre à leurs rejetons et à leurs invités un comportement exemplaire. Après le dîner, alors que toute la bande est sur la galerie et commence à danser, musique à fond, la lune se montre, pleine, sensuelle, illuminant un ciel sans nuages.
— Quelle belle nuit ! dit quelqu’un. Et il fait si doux ! Si on allait à la plage ? On se baignerait et on pourrait danser là-bas !
Les hésitations de certains sont vite balayées par l’espoir d’une soirée hors du commun et un véritable cortège de scooters s’éloigne bientôt. La lune, énorme, éclaire la plage d’une lueur argentée et l’on y voit comme en plein jour. Le sable prend des allures de neige. Beaucoup rêvent, en contemplant l’astre, à ces hommes qui, quelques jours plus tôt, ont marché à sa surface…
Ils s’installent sur des tables de pique-nique et allument un feu sur une aire prévue à cet effet. Antoine remarque, parmi les jus de fruits et les sodas, la présence de plusieurs bouteilles de rhum. Bah ! ce n’est pas pour lui déplaire… Le tourne-disque se met à hurler de tous ses décibels ; ce ne sont pas les voisins qui risquent d’être gênés : il n’y a aucune maison à plusieurs kilomètres à la ronde. Des couples se mettent à danser. Antoine adore danser, mais ce soir, il n’a aucune envie de prendre une fille dans ses bras, de sentir contre le sien un corps qui ne l’émeut pas ; s’il pouvait danser avec un garçon, ce serait une autre histoire, mais c’est hors de question. Il se sert un jus de fruit auquel il ajoute une généreuse rasade de rhum. Des cigarettes à la ganja se mettent à circuler et Antoine, malgré son aversion pour le tabac, accepte plusieurs bouffées. Il se sent bien, il flotte comme sur un nuage et, pieds nus dans le sable, danse seul sur les rythmes endiablés. Puis toute la bande décide d’aller se baigner. Shorts, bermudas et T-shirts s’envolent et les jeunes se ruent vers l’eau en riant dans le plus simple appareil. Ils se mettent à s’éclabousser. Certains nagent un peu vers le large. Des couples se forment. Soudain, tout redevient plus calme : le disque est terminé, la musique s’arrête et la plupart des baigneurs ont mieux à faire que d’aller le changer. Deux par deux, ils s’embrassent, se caressent, vont plus loin peut-être, dissimulés dans la pénombre, désinhibés par l’alcool et la ganja. Antoine, avec sa jolie petite gueule et son corps sculpté, n’aurait pas de mal à trouver une partenaire, mais ce n’est vraiment pas son truc, et avec un mec, il n’y faut pas compter, même si la soirée prend des allures de partouse. Il s’assied au bord de l’eau, à l’écart, et voit quelques silhouettes disséminées sur la plage, des « laissés pour compte » un peu honteux, qui ne souhaitent pas être identifiés.
Soudain, la musique repart, à fond. Les ados, surpris, s’interrompent et regardent vers les tables. La lune, à travers les arbres, ne les éclaire pas beaucoup, mais on distingue, à la lueur du feu, cinq inconnus occupés à examiner les provisions. Les couples sortent de l’eau, se ruent au hasard sur les serviettes éparpillées un peu partout, couvrent tant bien que mal leur nudité et approchent. L’un des hommes lance, en créole :
— Alors, les jeunes bourgeois, on est en rupture d’autorité parentale ? On se dévergonde ? De l’alcool ! dit-il en soulevant une bouteille de rhum, et ça sent la ganja à plein nez ! Je ne vous félicite pas !
Les ados poussent un soupir de soulagement : au moins, ce ne sont pas les gendarmes ! À première vue, c’est plutôt un de ces groupes de militants indépendantistes qui prolifèrent à qui mieux mieux depuis que « Papa de Gaulle » a quitté les affaires, et qu’on croise parfois, le soir, un peu éméchés, s’amusant à faire peur aux gens. S’ils tombent sur des blancs-pays, il leur arrive d’aller un peu plus loin que la plaisanterie, sans que pour autant cela devienne vraiment grave. Antoine ressent une légère angoisse, mais l’alcool et la ganja font encore leur effet, il est d’humeur joyeuse, et puis, la couleur de ses camarades varie du blanc intense au noir le plus profond, en passant par toute la gamme du doré, suffisamment pour qu’il n’ait pas de problèmes du fait de sa classe sociale. Par contre, toute la bande fait partie de la « bonne bourgeoisie », cela saute aux yeux, même à la seule lueur de la lune et dépouillés qu’ils sont de leurs vêtements, et il ne faut pas traiter les intrus par-dessus la jambe : on ne sait jamais… L’homme qui a déjà parlé et qui semble être une sorte de chef reprend :
— Alors, jeunes débauchés, vous offrirez bien un verre et quelques chips à des combattants de la Patrie ? Et peut-être aussi quelques tafs de cette ganja qui nous excite les papilles…
Tout le monde respire. Ce soir, les indépendantistes n’ennuieront personne : ils veulent juste s’amuser et profiter un peu de ce zouk inattendu… Bientôt rhum et ganja ont raison de leur allure guindée et ils se mettent à danser en compagnie des ados qui ont renfilé leurs vêtements à la hâte.
Antoine a de nouveau bu et fumé. Mais il ne s’est pas rhabillé. Il n’en a pas ressenti le besoin. Il se trouve très bien, comme ça, avec sa mini serviette autour des reins qui ne cache vraiment que l’essentiel. Pourquoi serait-il gêné ? Il est bien fichu et il le sait. Il a envie de s’exhiber un peu. Et de rire, de zouker… D’ailleurs, il s’est jeté au milieu des danseurs et se déhanche tant et plus, non sans une grâce certaine. Il rit, il est heureux. Quelle merveille que cette ganja !… Et puis, soudain, il se trouve face à lui…
L’homme, celui qui avait parlé, le chef des indépendantistes. Antoine, tout à l’heure, ne lui a pas prêté attention, il l’a à peine regardé. Et là, brusquement, par hasard, il a levé les yeux et il était là, devant lui, et ç’a été un flash, un éblouissement. Quelle beauté ! Antoine en a ressenti un coup au cœur et son sexe en a frémi d’émerveillement. Son idéal masculin. Peau couleur de cannelle, traits fins, narines ouvertes sur la volupté, bouche pulpeuse ; cheveux d’un noir presque bleu cascadant en longues boucles mêlées de locks que le feu teinte d’or et de roux ; larges épaules et taille fine, veste de treillis ouverte sur un torse musculeux aux affolantes tablettes de chocolat ; pectoraux couverts d’une fine toison crépue avec, autour du nombril, un losange de petits poils qui remontent d’un côté jusqu’au centre de l’abdomen et descendent de l’autre vers les profondeurs inguinales, donnant d’irrésistibles envies d’y plonger et de s’y noyer à jamais. Et cette bosse, au niveau de la braguette ! Et ces fesses, pleines, fermes, hautes, rondes comme deux beaux melons ! La pénombre empêche Antoine de bien distinguer ses yeux, mais il est sûr qu’ils sont noisette avec des reflets verts. Antoine ne peut détacher son regard du garçon, il danse devant lui, ses yeux cherchent les siens, qui se dérobent. Son érection est devenue intense ; la serviette et la pénombre ne la dissimulent guère ; mais Antoine n’en a cure, au contraire, cela lui plaît que l’homme le voie dans cette situation. À un moment, l’inconnu se tourne, et s’éloigne un peu, l’air excédé. Antoine aussitôt le contourne et se remet à danser devant lui en souriant.
— Qu’est-ce que tu cherches, exactement ? demande l’homme en créole, la voix basse mais cassante, sans pour autant cesser de danser.
— Je ne cherche rien, répond Antoine dans la même langue. Je te trouve beau et je te regarde, c’est tout…
Le beau visage se ferme, les yeux deviennent froids comme l’acier.
— Tu es blanc-pays ?
Antoine, à ces mots, comprend qu’il a fait une erreur en employant le créole. Ce n’est pas parce que les nouveaux venus ont fraternisé avec eux qu’il ne faut pas se méfier… Mais il était trop gai, trop heureux, trop excité dans son délire, il ne voulait pas mentir. Il se moque de tout, il est prêt à tout pour avoir ce mec.
— Oui, dit-il, je suis le petit-fils de Mme Corentin.
— Ah ! les Cascades…
— Oui.
— Et je te plais ?
— Oui.
Un autre éclair froid brille dans les yeux de l’homme. Il ne répond pas mais, tout en dansant, s’éloigne peu à peu du groupe. Antoine le suit, toujours planté devant lui, dansant aussi. Au bout de quelques minutes, ils se trouvent à l’extrémité de la plage et l’inconnu attire Antoine derrière un gros buisson de raisiniers. Il l’attrape aux épaules et, d’une main ferme et puissante, le fait mettre à genoux ; puis, saisissant sa tête, il la plaque sur sa braguette, se met à la frotter sur tout son bas-ventre. Antoine sent, sous l’épais treillis, une barre qui lui paraît énorme et aussi dure que l’acier. Il la mordille à travers l’étoffe. Sa serviette tombe sur le sable, dévoilant une hampe en majesté tout humide de désir. L’homme s’en aperçoit et il détourne les yeux avec un rictus dégoûté.
— Allez ! dit-il en lâchant la tête d’Antoine, au travail ! Je te laisse les initiatives : je suis sûr que tu sais y faire…
Antoine, flattant d’une main la forme géante, de l’autre déboucle le ceinturon, ouvre les boutons et, très lentement, fait glisser la braguette. Le pantalon s’affaisse jusqu’aux genoux de l’inconnu, dévoilant une solide paire de cuisses bien musclées, légèrement velues, et un slip blanc à poche kangourou qu’Antoine trouverait ridicule s’il n’était anobli distendu par cette chose qui semble encore plus géante que lorsque le treillis la cachait. Antoine y pose la bouche. Ça sent bon, ça fleure l’homme propre, le sexe, la sueur fraîche, le désir. Des dents, il mesure l’objet et frémit. Non, tant pis pour les préliminaires, il ne peut plus attendre, il veut voir ça tout de suite, ça a l’air trop beau, il a trop envie de sentir sa douceur, sa chaleur, il veut jouer avec sans le moindre rempart. Il baisse le slip et la hampe jaillit, comme un diable de sa boîte, dressée vers le ciel. Antoine recule la tête et la contemple d’un œil gourmand. Sa longueur n’égale pas tout à fait celle de Bastien, mais quel diamètre ! Antoine n’en revient pas, il n’imaginait même pas que cela pût exister. Une envie taraudante de sentir ce gourdin dans son ventre le saisit aussitôt. Et ces bourses, bien fermes, bien rondes, grosses comme des tomates ! Que de liqueur elles doivent contenir ! C’est par elles qu’Antoine commence, il les prend une à une dans sa bouche, il les lèche, les aspire. Elles sont couvertes de petits poils frisés dont contact sur sa langue transporte Antoine au paradis. Puis, des lèvres et du bout des dents, il parcourt le chaud mandrin sur toute sa longueur. Le gland turgescent, presque noir, est tout humide d’essence de désir. Son odeur enivre Antoine. Il le lèche consciencieusement, s’attarde sur le méat, sur le bourrelet, sur le frein. L’homme tressaille et pousse un petit gémissement, montrant pour la première fois qu’il n’est pas insensible aux soins qu’on lui prodigue. Puis avec lenteur Antoine fait entrer la hampe dans sa bouche, en prenant soin que sa langue continue de former pour le gland une enveloppe humide et douce, que ses lèvres s’emparent bien de la tige. Le gros engin vient buter contre sa gorge et il remue la tête pour bien le choyer tout en le gardant au fond. L’homme alors lui met les deux mains sur le crâne, s’agrippe à ses cheveux et commence à lui donner des impulsions, à le faire aller et venir à son rythme. À chaque entrée, il heurte sa gorge, Antoine a l’impression qu’il va entrer dans son œsophage, à plusieurs reprises il croit qu’il va vomir, mais c’est tellement bon, il adore être traité ainsi, sans égards, comme une chose, comme une pute, comme un appareil à baiser, comme un tire-sperme, il ne veut pas que ça s’arrête, il voudrait, toute la vie, rester l’étui de ce piston furieux. Et il va de plus en plus vite, ce piston, il cogne de plus en plus fort, il entre de plus en plus profond, touche des endroits qu’Antoine ne parvient pas à identifier. L’homme maintenant ahane en gémissant ; ses mains, dans les cheveux d’Antoine, deviennent fébriles, humides ; son sexe soudain devient encore plus raide, encore plus gros ; il pousse un grognement étouffé et éclate soudain, libérant de véritables geysers dans la bouche d’Antoine qui en est excité au point qu’il explose lui aussi, sans même avoir besoin de se toucher. Il espère que l’homme ne s’en rendra pas compte, il est sûr que ça ne lui plairait pas, qu’il ne veut pas qu’il jouisse, ou du moins qu’il ne veut pas le savoir. L’homme retire son sexe de la bouche d’Antoine et, le saisissant dans la main, se masturbe vivement en grognant, faisant jaillir de nouveaux jets, abondants, longs, épais, vigoureux qui vont s’écraser sur le visage d’Antoine. Puis, lorsque son éruption est calmée, hors d’haleine il promène sa tige sur ses joues, son nez, son front, récupérant la liqueur répandue et la présentant à sa bouche. Antoine reprend alors en lui le pénis un peu ramolli, le lèche, le toilette : il veut perdre le moins possible du précieux élixir. Au bout d’un moment, ils s’allongent côte à côte dans le sable et l’homme dit :
— C’était bon. Aussi bon qu’avec une fille. Tu suces vraiment bien. Mais tu sais, je ne suis pas pédé ; je ne t’aurais jamais laissé me pomper si tu n’avais pas été blanc-pays : c’était un acte politique : ta classe a baisé la mienne pendant des siècles, maintenant j’inverse la vapeur. Je lâche ma semence en toi pour qu’elle te souille, c’est une salissure que je t’inflige ; pour venger tous les miens…
— Il est un peu fou, celui-là, se dit Antoine que le petit exercice a dégrisé. Mais je m’en fiche, et j’ai eu le traitement que j’attendais d’un mec comme lui. Ce que je désirais. Des souillures comme celle-là, je veux bien en subir dix par jour ! D’ailleurs, s’il voulait recommencer tout de suite, je ne dirais pas non…
Devant le silence d’Antoine, l’homme ajoute :
— Au fait, je m’appelle Marceau Champduval. Retiens bien ce nom : un jour, ce sera celui du président de la nouvelle Guadeloupe…
Antoine réprime un éclat de rire et se rapproche de lui, colle son corps au sien, pose la main sur sa queue et se met à la caresser doucement. L’espace d’une seconde, Marceau se raidit, puis il se laisse faire sans broncher.
— Marceau, chuchote Antoine. Enchanté. Moi c’est Antoine. Et il donne une pression à au sexe de l’homme comme s’il s’agissait de sa main.
— Ma parole, murmure Marceau, on dirait que tu aimes ça !
— Et comment que j’aime ça ! Et d’ailleurs, ajouta Antoine en désignant la hampe ragaillardie qu’il tient en main, tu n’as pas l’air de détester non plus, ou alors tu caches bien ton jeu !
— Ce n’est pas pareil ! Nous n’avons pas le même rôle ! Moi je reste un homme !
— Chacun de nous a le rôle qu’il aime. Et je reste un homme aussi, crois-moi !
Antoine se coule encore plus intimement le long du corps de Marceau et pose un baiser sur ses lèvres.
— Ah ! non ! s’insurge celui-ci. Il ne faut pas exagérer ! Je ne veux pas embrasser un mec !
— D’accord, d’accord, à ta guise ! Mais, puisque tu as envie de baiser ma race, pourquoi est-ce que tu ne le ferais pas au sens propre ?
Et, se mettant à quatre pattes, il présente son postérieur à Marceau qui éclate de rire.
— Toi, alors ! On peut dire que tu n’es pas un type ordinaire !
Et, se levant, il se positionne derrière Antoine, sabre au clair, prêt à obtempérer.
— Attends ! dit Antoine, je suis un homme, quoi que tu en penses, et un homme, ça ne se pénètre pas de but en blanc comme une femme. Il faut le préparer un peu. Commence avec tes doigts en mettant beaucoup de salive : ce n’est pas un petit format que tu as entre les jambes !
Marceau grommelle :
— Tripoter les fesses d’un mec ! Mais tu me prends pour qui ?
Mais le désir l’emporte et il s’exécute.
Quelques minutes plus tard, il se positionne sur la porte des plaisirs et se met à pousser. Dès qu’il commence à entrer en lui, Antoine sent la jouissance monter de son anus, et quand il est au fond, qu’il trouve la prostate sans avoir besoin de la chercher, sans savoir, même, qu’il faut la chercher, qu’il la heurte et la caresse, c’est toute l’électricité d’un orgasme géant qui s’empare d’Antoine, de son corps tout entier. Il se met à crier, incapable de s’en empêcher, et si fort que Marceau lui plaque sa main sur la bouche.
L’homme le besogne longtemps, avec violence. Antoine n’est plus qu’un spasme, qu’une convulsion. Et lorsqu’il sent les fontaines de Marceau sourdre au tréfonds de son être, c’est presque un soulagement : enfin, cette jouissance, si forte qu’elle en est insupportable, va prendre fin ! Sa propre liqueur jaillit, va s’écraser dans le sable ; il n’en est qu’à moitié conscient. Il s’écroule à plat ventre, Marceau sur lui.
Sans doute dorment-ils quelques minutes… Antoine se réveille en sentant le sexe de Marceau sortir de lui, son corps s’éloigner du sien. Il le retourne sur le dos et, à la grande surprise d’Antoine, pose un baiser sur ses lèvres.
— Adieu, sale blanc, murmure-t-il, ou plutôt au revoir, car quelque chose me dit que nous nous retrouverons bientôt…
***
Ils se sont revus, en effet, maintes et maintes fois. Souvent, quand il se promenait aux environs des Cascades, Antoine voyait Marceau surgir de nulle part ; l’homme l’entraînait dans les fourrés, dans une grotte, dans un chemin creux et employait toute sa science à déshonorer la race d’Antoine avec le plus de brio possible. Car jamais il n’avait abandonné son refrain militant ; sans doute lui servait-il de justification au fait de trouver tant de plaisir à baiser avec un homme. Maintes fois aussi, Antoine l’avait trouvé qui l’attendait à la sortie du lycée pour l’emmener chez lui, non loin de là. Et après, quand Antoine avait eu son bac et qu’il s’était mis à seconder sa grand-mère sur l’habitation, il l’avait rencontré plus d’une fois au détour d’une pièce de bananes ou d’un champ d’ananas. Ils se sont revus régulièrement, en fait, jusqu’à ce qu’Antoine quitte la Guadeloupe. Antoine, bien sûr, avait d’autres amants qui lui donnaient un peu de la tendresse que Marceau lui refusait, et Marceau était renommé dans toute la région pour ses conquêtes féminines. Mais le plaisir qu’ils se donnaient était d’une rare violence et Antoine ne se plaignait pas de ses bizarreries car, de tous ses amants, Marceau était celui qui le faisait le mieux jouir : c’était, à chaque séance, une extase ineffable. Encore aujourd’hui, il ne peut songer au plaisir qu’il lui donnait sans que son sexe s’en émeuve. Oui, c’était le plus grand des amants. À part Sandro, bien sûr, mais c’est qu’avec Sandro, il a trouvé le véritable amour, parce que Marceau, quand même, c’était le roi de la baise…
Un jour de 1975, à Paris, Antoine était tombé par hasard sur un vieux numéro de France-Antilles et il avait appris l’épouvantable nouvelle : Marceau et trois de ses copains, plus que jamais lancés dans leur utopie indépendantiste, avaient voulu poser une bombe dans une entreprise blanc-pays : cela commençait à devenir la mode… Elle leur avait pété entre les doigts. Tous morts. Ils n’avaient pas cent ans à eux quatre. Antoine avait senti une chape glacée s’abattre sur son cœur…
***
Antoine s’éveille et voit le beau visage de Sandro penché sur lui. Il a la main posée sur son short.
— Je me demande bien à qui tu pouvais rêver pour bander comme ça, dit-il. À propos, les gens sont partis, nous sommes seuls sur la plage. Tu n’as pas envie d’en profiter ?
Et, sans attendre de réponse, Sandro fait glisser le short, retourne Antoine sur le côté et se colle contre son dos. Lui est déjà nu et Antoine sent sa queue s’insérer entre ses cuisses et lui caresser le périnée…
Commentaires
Je viens de terminer la lecture des 4 premières parties de Soufrière. Quel récit! Quelle écriture! Quel bonheur à lire et quelle belles envolées littéraires... Sans compter l'émotion si hot !!!
Mais pour détailler aussi bien le pays gadeloupéen, tu_ dois en être et y avoir passé des années.
Texte autobiographique ou entièrement imaginé ? C'est un fameux récit qui ne laisse pas indifférent et... Froid !
Bravo et à bientôt pour la suite palpitante.