9 août 1976

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Il ne fait guère beau, ce matin, lorsque Antoine et Sandro sortent sur la galerie, vers neuf heures, comme de vrais vacanciers. Il pleut. Mais après tout, c’est la saison et, malgré l’averse, tout est calme et serein. Ils s’installent dans le salon ouvert et, en attendant le petit-déjeuner, contemplent les trombes d’eau qui forment comme un rideau isolant la galerie du monde extérieur. Et Grand-Mère qui doit être dans ses bananes ! Bah ! elle a l’habitude, et se sera abritée dans sa voiture ou dans quelque ajoupa. Elle est même capable, cela lui arrive souvent, d’avoir enfilé son ciré et ses bottes et d’être en train de courir de gauche à droite en houspillant les ouvriers. Estelle est descendue à Basse-Terre pour son travail. Nulle trace de Xavier. Peut-être dort-il encore, après tout il est en vacances, et avec ce temps… Mabo dépose le plateau devant eux, sur une table basse, et tandis qu’Antoine verse le thé, elle se met à pérorer gaiement. Les garçons l’écoutent d’une oreille distraite, plus attentifs au spectacle et au bruit de la pluie qu’aux racontars de la vieille femme. Antoine adore ces grosses ondées tropicales qui déversent des centaines de litres d’eau en quelques minutes et se calment aussi vite qu’elles ont commencé.
Soudain, une déflagration. Un vacarme assourdissant, comme si une bombe venait d’exploser à deux pas. Et aussitôt, la nuit tombe. Antoine et Sandro se lèvent, affolés, et se précipitent à l’intérieur de la maison, entraînant Mabo qui demeurait bouche bée, bras ballants, pétrifiée. Pourquoi sont-ils rentrés, ils ne sauraient le dire. Pur réflexe, sans doute, instinct de l’animal qui, devant le danger, vient se réfugier dans sa tanière, même si l’asile qu’elle offre n’est pas inviolable… Quand ils reprennent leurs esprits, ils regardent dehors : il pleut toujours, mais ce n’est plus de l’eau qui tombe, c’est quelque chose d’épais, de noir, de gluant. Le salon, impeccable l’instant d’avant, est recouvert d’une épaisse couche de cette matière visqueuse et le plateau du petit-déjeuner ressemble à une collation pour la famille Addams. Et puis il y a ce grondement, ce roulement souterrain. Le sol tremble. On croirait qu’un métro passe sous la case.
— Des cendres ! s’écrie Antoine. C’est la Soufrière qui a explosé ! C’est un nuage de cendres qui s’abat sur nous !
Xavier sort de sa chambre et les rejoint, blême, hébété.
Mabo tombe à genoux et multiplie les signes de croix.
— Seigneur, prends pitié de nous !
— Je ne pense pas qu’il y ait un danger immédiat, Mabo. Si c’était une nuée ardente, nous serions déjà tous morts !
— Quand même, on peut prier le Seigneur, ça ne peut pas faire de mal et ça ne coûte rien !
Est-ce imputable aux dévotions de Mabo ? Toujours est-il qu’une demi-heure plus tard, le ciel se dégage, le jour revient. Il ne pleut plus, un timide rayon de soleil se montre même, éclairant une nature en deuil : dans ce pays du vert éternel, tout est devenu noir, herbe, fleurs, arbres, maisons, tout.
— Cette fois-ci, murmure Antoine, il faut partir.
La voiture de Grand-Mère s’arrête devant la case dans un crissement de freins. Elle en descend. Son éternelle robe blanche, à peine maculée, tranche, irréelle sur tout ce noir.
— Il y a eu une explosion dans le cratère, annonce-t-elle avant même d’arriver à la maison, tous les environs sont recouverts de cendre, Matouba, Papaye, les hauts de Saint-Claude. Tous les gens sont en train de faire leurs paquets et d’évacuer.
— Et nous allons en faire autant, affirme Antoine. C’est de la folie de rester !
— La préfecture n’a pas encore ordonné l’évacuation ! Faites ce que vous voulez ! Moi, je ne pars pas !
— Très bien ! Effectivement, tant que l’évacuation n’est pas décrétée, vous pouvez rester ici. D’ailleurs, nous n’allons pas non plus partir tout de suite : il faut d’abord mettre nos biens à l’abri, et je pense qu’à cela au moins, vous ne vous opposerez pas ?
— Fais comme tu l’entends !
Antoine va trouver les ouvriers qui habitent sur place. Certains sont déjà partis, d’autres entassent leurs maigres possessions dans des voitures. Meubles, sommiers, matelas s’empilent sur le toit de véhicules pleins à craquer de femmes et d’enfants. Ils se dirigeront pour l’instant vers les centres d’accueil de Saint-Claude et de Basse-Terre, et après, si l’évacuation est ordonnée, tous ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des parents, des amis hors de la zone à risques, tous ceux qui n’ont pas les moyens de louer un logement n’auront d’autre choix que les camps de réfugiés organisés à Bouillante, ou dans le nord, à Baie-Mahault, à la Pointe-à-Pitre… Et pour combien de temps ?…
Deux ouvriers célibataires ont accepté d’aider à déménager la grand-case et la villa de la mère d’Antoine. Toute la journée, avec les deux cousins et Sandro, ils ont fait des allers-retours vers le Vieux-Fort. Un camion et trois camionnettes ont transporté les meubles créoles de bois rare, contemporains de l’Impératrice, les lits d’acajou, les armoires de courbaril, les tables de mahogany. Sur la route, c’était une file ininterrompue de véhicules chargés des objets les plus hétéroclites. On avançait au pas. L’exode.
Pendant ce temps, les servantes ont rempli les malles : vêtements, mais aussi linge précieux, nappes de dentelle, draps brodés. Puis Estelle les a conduites à Trois-Rivières, elles ont embarqué pour les Saintes où elles resteront jusqu’à nouvel ordre.
Antoine a emporté à Pointe-à-Pitre tout ce qui sera conservé à la banque. Voyage aller interminable, tout le monde semblait vouloir quitter la zone de l’éruption sans en attendre l’ordre… Il y avait beaucoup moins de candidats au retour…
Arrêt à Basse-Terre, aussi animée qu’à l’ordinaire : les réfugiés des hauts ont remplacé les habitants qui ont fui la capitale. Réfugiés du Baillif, aussi, qui ce matin a été noyé de cendres… Les gens parlent : l’explosion a projeté autour du cratère, et jusque sur la Savane-à-Mulets, des blocs rocheux dont certains pèsent plus de cent kilos ; la ravine Matylis, petite rivière des sommets, s’est transformée en fleuve de boue… Le compte à rebours a commencé : on attend la catastrophe…
Aux Cascades. La maison, privée de ses meubles, semble encore plus inutilement grande que d’habitude. Sur la galerie, dans le salon ouvert, tout est souillé par les cendres. Dans les chambres, sommiers et matelas posés à même le sol font penser à un campement de nomades. Grand-Mère et Mabo, assises côte à côte sur un canapé, se tiennent les mains et pleurent.
Et puis le lendemain matin, le soleil brille, les pluies de la nuit ont nettoyé les cendres, la Soufrière paraît dormir. On reprend courage. Grand-Mère se morfond : privée de sa main-d’œuvre, elle ne peut rien entreprendre sur l’habitation, et demeure à la grand-case. Soudain, elle se rend compte de l’inanité de son choix.
— C’est toi qui as raison, Antoine, dit-elle. Si l’évacuation est décrétée, je partirai avec vous.
— Alors, pourquoi ne pas partir tout de suite ? Puisque, de toute façon, vous ne pouvez plus rien faire ici ?
— Non. Attendons l’ordre. J’aurais l’impression de fuir, de déserter. Et puis, qui sait, peut-être les choses vont-elles s’arranger…
Antoine soupire avec lassitude :
— Comme vous voudrez, Grand-Mère…


***

12 août 1976

Cette nuit, vers deux heures, une nouvelle explosion dans le cratère les a réveillés. Les cendres ont commencé à neiger. Il ne pleuvait pas, et les particules noires très fines voletaient comme des flocons. Personne n’a voulu se recoucher. Toute la famille s’est installée dans le salon. Les cendres encore chaudes entraient par les persiennes ouvertes et recouvraient peu à peu le sol et les meubles, mais ils n’ont pas voulu fermer, ils voulaient voir, sans comprendre exactement pourquoi, sans doute pour se convaincre que ce n’étaient encore que des cendres. D’autres explosions ont eu lieu au cours de la nuit, et la pluie noire ne s’est pas interrompue un instant.
Enfin, le jour se lève sur une aube glauque, sur une nature en deuil. La radio annonce que les événements de la nuit indiquent une montée probable du magma. Mais l’évacuation n’est toujours pas décrétée. Antoine déclare :
— Grand-Mère, on ne peut plus rester. Outre le danger, nous pataugeons dans les cendres, nous en sommes couverts, et la maison aussi ! Nous ne pouvons pas passer une autre nuit ici, sans dormir.
— Peut-être vaut-il mieux attendre de voir si les chutes de cendres se calment : il serait difficile de rouler avec cette neige noire… Ce soir, nous aviserons…
De toute la journée, les explosions et la pluie noire n’ont pas cessé. À six heures, alors que la nuit tombait, elles ont redoublé de violence. Peu après, à la radio, le Préfet a invité les habitants des hauts et de Saint-Claude à quitter leurs domiciles. Ce n’est encore qu’une invitation, pas un ordre, mais cela n’augure rien de bon. Antoine tranche :
— Cette fois-ci, nous partons. Il est trop tard pour aller aux Saintes ; nous passerons la nuit dans un hôtel à Pointe-à-Pitre ou à Gosier.
Les bagages étaient déjà prêts. En quelques minutes, la maison est fermée, les voitures sorties. Ils sont sur la pelouse quand retentit une détonation plus violente que les précédentes, accompagnée d’une lueur, sans doute due à un jet de roches incandescentes. Grand-Mère trébuche, elle tombe à genoux, la main sur le cœur. Les pensées se bousculent dans sa tête, elle oublie ce qui se passe, elle ne sait plus où elle est. Elle parle, mais les mots qui sortent de sa bouche ne sont pas destinés à ceux qui l’entourent. En fait, elle ne sait pas à qui elle parle.
— Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça ? Un éclair vient de déchirer le ciel, un éclair si vif que j’en ai été aveuglée, que les yeux me brûlent encore. En voici un autre, et un autre ! Ah ! ma tête explose ! Mais que se passe-t-il ? Est-ce que c’est l’éruption ? Ah !…
Puis elle semble se calmer. Antoine et Xavier la relèvent, la conduisent sur la galerie, rouvrent les portes, sortent un siège. Grand-Mère se lance dans un discours plus étrange encore :
— La nuit est si douce que je resterais volontiers sur la galerie : on y est bien… Mais il faut que je rentre, je dois aller voir où en sont mes bagages… Qui sait quand je te reverrai, chère galerie de ma chère grand-case… Que de beauté, que de noblesse dans tes lignes, chère maison, cher palais au flanc du volcan ! Aide-moi à me lever, Antoine, je dois voir si Mabo a terminé les malles.
Elle s’interrompt quelques secondes, se lève sans aucune aide et reprend, avec une voix plus aiguë, une voix de petite-fille :
— Eh bien, Mabo, où en es-tu de mes bagages ? Il faut nous dépêcher, sinon nous allons rater le bateau. Nous rentrons à la Guadeloupe, nous quittons Saint-Pierre tout à l’heure… Mais oui, Mère, merci, je me sens parfaitement bien, pourquoi ? Et pourquoi m’appelez-vous « Grand-Mère » ? Moi qui ne suis qu’une petite fille !… Une petite fille de huit ans ! Mais non, je ne veux pas m’asseoir, je ne suis pas fatiguée, je dois vérifier que Mabo n’oublie rien !… Mais… vous avez tous des mines catastrophées ! Nous rentrons à la maison, nous n’allons pas à un enterrement ! Vous me faites peur ! Est-ce qu’il serait arrivé quelque chose ? Ah ! qu’est-ce que c’était que cet éclair ! Ah ! ma tête me fait mal !… Le volcan ! Mère, écoutez-moi, je viens d’avoir une vision, la montagne Pelée va éclater, un nuage de feu va en jaillir et détruire Saint-Pierre, tuer tous les habitants, des milliers de personnes ! Ah ! Mère, je vous en supplie, partons tout de suite, partons tant qu’il est temps, il faut avertir les gens, il faut qu’ils se sauvent ! Nous, nous trouverons notre bateau au port et nous rentrerons à la Guadeloupe ! Nous serons en sûreté, là-bas, les volcans n’y explosent pas !Lâchez-moi, Mère, il faut que j’aille dans ma chambre voir où en est Mabo… Ah ! mais lâchez-moi, voyons, pourquoi me serrez-vous si fort, vous me faites mal au bras ! Ah ! mon Dieu, encore un éclair, cette fois c’est sûr, c’est le volcan qui explose, nous allons tous être ensevelis ! Oui, ça y est, je sens déjà la chaleur du brasier, tout brûle en moi, ma poitrine éclate, la lave bouillonne dans mes veines !
Elle se met à chanter :
« Mwen désann Senpyè
Pou chèché dobann
Mwen pa touvé dobann… »
— Ce refrain m’obsède !… C’est cette biguine à la mode que tout Saint-Pierre chante en ce moment. En fait, moi aussi, je suis descendue à Saint-Pierre, et je n’y ai pas trouvé de bonbonnes non plus, j’y ai trouvé une nuée ardente, et elle m’a désintégrée ! Ah ! vous êtes donc là, Père, vous venez me sauver, oui, prenez-moi dans vos bras, faites-moi danser la valse, comme vous l’avez fait pour ma grande sœur, au bal du Gouverneur !… Mais le jour s’obscurcit ! Mabo, cours chercher des lampes, on ne voit plus rien ! Oui, je sais qu’il faut partir, Père, mais cette danse m’a fatiguée, mes jambes ne me portent plus, je crois que je vais tomber ! Voilà ! Je tombe ! Oh ! Mabo, pourquoi pleures-tu ?…


***

14 août 1976

— Finalement, Grand-Mère a eu gain de cause, dit tristement Antoine comme les employés des pompes funèbres referment le cercueil. Elle ne quittera jamais plus les Cascades. Après une vie de femme énergique, autoritaire, mais surtout de femme libre, c’est elle qui a le dernier mot face au volcan. La Soufrière ne peut plus rien contre elle.
Grand-Mère n’aura pas droit aux obsèques d’aristocrate des Îles qu’elle imaginait, et qu’elle avait organisées dans le moindre détail, la cathédrale, le cortège interminable, les limousines croulant sous les fleurs, et tout le gratin du sucre et de la banane réuni pour lui souhaiter bonne route… Même la petite église de Saint-Claude lui sera refusée : tous les environs sont désertés par leurs habitants, il ne reste plus qu’une poignée d’irréductibles. Le curé lui-même a quitté la zone dangereuse. La veillée funèbre s’est déroulée dans l’intimité, car qui serait venu de nuit sur les flancs d’un volcan en éruption ? La vieille dame n’aura pas eu droit non plus à ce folklore plus païen que chrétien, aux chants des conteurs, aux bénédictions des quimboiseurs. Elle n’aura pas entendu, depuis sa couche funèbre, les visiteurs l’invectiver ou la complimenter comme si elle était encore vivante. On n’aura pas, la nuit durant, bu des litres et des litres de rhum à sa santé.
Il est neuf heures du matin, la famille se retrouve, vêtue de noir, dans le petit cimetière des Cascades englué de noir, parmi les cendres qui volettent, noires ; il tombe une fine pluie noire, et les parapluies noirs dégoulinent de noir ; alentour, la nature les accompagne dans le deuil, noire jusqu’à ses mornes oppressants…
Un assez grand nombre de personnes sont présentes, Antoine et les siens en sont d’abord surpris : ils pensaient que la plupart avaient déjà fui la zone maudite, qu’ils ne se donneraient pas la peine de revenir… Et puis ils se sont rendu compte qu’il s’agissait surtout de petites gens, pas seulement des voisins, mais des gens de toute la Guadeloupe pour qui, en dépit des circonstances, il était inimaginable de ne pas assister aux funérailles. Alors, Antoine a repensé à Grand-Mère, à l’art qui était le sien de trouver le mot juste, le mot qui désarmait les plus réticents, à tous ceux qu’elle avait aidés, soutenus, encouragés au fil de sa longue vie, aux sourires dispensés, aux larmes de compassion versées, aux rires partagés, et il a compris que ceux-là, à la différence de ses pairs, ne pouvaient se résoudre à la laisser seule entreprendre le grand voyage. Il a vu des vieilles femmes en robe matador, le foulard savamment noué sur les cheveux blancs, le mollet perdu sous un flot de dentelle, et des petits vieux aussi chenus qu’elles, en costume noir et chemise immaculée, le chapeau à la main, recueillis, les yeux perdus, le visage empreint de tristesse. Ils songeaient aux temps enfuis, aux temps qu’incarnait Adélaïde et que comme elle ils avaient connus, temps de misère et de servitude, mais aussi heureux temps de la jeunesse, temps où les Îles, comme eux, dansaient et chantaient encore…
En l’absence du curé, un cousin prêtre a accepté à contrecœur de revenir d’émigration pour bénir celle qui n’a pas eu droit à l’église… L’homme de Dieu est seul, sans doute a-t-il jugé inutile d’exposer des enfants de chœur au souffle des Enfers… Les cendres tourbillonnent autour de lui, mouchetant, comme d’étranges papillons, son surplis soigneusement empesé… Il ne peut se retenir de jeter au volcan des coups d’œil furtifs et vaguement inquiets… De l’encensoir s’élèvent des volutes, telles des fumeroles évadées d’un cratère, signes annonciateurs de l’éruption bizarre d’une montagne sacrée, d’un Olympe où Zeus va ouvrir un gouffre de son talon furieux…
La mère d’Antoine prend la parole et se met à évoquer d’une voix blême la vie et la personnalité de Grand-Mère ; Antoine l’écoute à peine : à mesure que retombent l’angoisse suscitée par la scène violente du décès, l’effervescence des formalités funèbres et la tristesse infinie de cette veillée si peu conforme aux traditions, son esprit prend conscience du départ de sa grand-mère ; peu à peu, chagrin, nostalgie, tristesse le submergent insidieusement, prennent possession de lui. Il pense, il marmonne de façon presque inintelligible, sourd et aveugle à tout ce qui l’entoure :
— Comme vous allez nous manquer, Grand-Mère ! Comme tu vas me manquer, Adélaïde ! Adélaïde, tandis que Maman prononce des mots que je ne comprends pas, je pense à toi, je rêve de toi, je vois, telle qu’aperçue sur les clichés sépia de tes albums, ton adolescence de princesse créole, je te vois, petite fille en dentelles blanches, traverser en calèche un Saint-Pierre dont le feu du Ciel n’a pas encore détruit les splendeurs… Je vois le volcan exploser, le nuage de mort en jaillir, la reine des villes s’effondrer, s’ensevelir… Je te vois, jeune mère de famille et veuve déjà, élever seule tes filles tout en régissant l’habitation de main de maître… Je te vois courir, toujours en dentelles blanches, ce blanc, deuil des reines, que tu ne quitteras jamais, de pièce d’ananas en bananeraie, à bord de ta robuste carriole en bois brut, que, longtemps, tu préféreras aux voitures automobiles… Je te vois dansant, dans une grand-case en fête et illuminée a giorno, ces biguines, ces quadrilles, ces mazurkas de l’ancien temps, au son des violons qui savaient si bien chanter l’amère douceur de l’âme créole… Je te vois t’activant, Mabo à tes côtés, lorsque, vieille dame déjà, tu te mis une nouvelle fois à pouponner pour moi, l’enfant délaissé par sa mère… Je revois ces deux girons accueillants, le noir et le blanc, qui m’attiraient autant l’un que l’autre, où j’aimais tant à grimper et où j’ai reçu tout l’amour que ma mère m’a refusé… Je revois mon premier cyclone, et je me rappelle le soulagement instantané que j’ai ressenti, quand, bambin effrayé par le monstrueux souffle du vent, par l’atmosphère d’apocalypse, par le claquement incessant des débris projetés sur la case, par les craquements sinistres des branches qui se rompaient et des arbres qui s’abattaient, vous m’avez, Mabo et toi, réchauffé dans la sécurité inviolable de votre étreinte commune… Je revois ta dernière soirée, cette sorte de transe où, lucide, tu as revécu la journée la plus marquante de ton existence, ce 8 mai 1902 qui menace de se reproduire aujourd’hui… Pourquoi m’as-tu quitté Adélaïde ? Que vais-je devenir sans vous, Grand-Mère ?…
Alors, Antoine se rend compte que les larmes inondent son visage et qu’il sanglote bruyamment ; sa mère et des gens de l’assistance lui jettent des regards gênés, désapprobateurs ; mais il s’en moque : il les méprise tous… Mabo et Sandro le prennent chacun par un bras et l’entraînent, très doucement. Mabo murmure :
— Vini-w, monfi, vini épi mabo a-w !
Les premières pelletées de terre, mêlées de cendre, tombent avec un bruit mat sur le cercueil ; soutenu par Mabo, Antoine part sous la pluie noire ; il pense qu’il t’abandonne, Adélaïde, seule face au volcan… Mais il se dit que les Cascades te protègent, qu’elles te confèrent l’invulnérabilité, et cela le rassérène un peu…
Antoine ne se ressaisira pleinement que dans la voiture. Tandis qu’ils roulent vers la Pointe-à-Pitre, il revient à lui, il revoit la tombe abandonnée, les gerbes dont les couleurs, peu à peu, s’estompent sous la grisaille des cendres. Et il pense :
— Je me réjouis que le sort ne vous ait pas contraint à partager notre fuite, Grand-Mère, et à assister peut-être à la destruction de votre univers. Votre visage m’apparaît, et il est souriant. Il ne reflète aucune crainte, c’est celui des jours, si proches et pourtant si lointains, où la Soufrière n’était que notre Vieille-Dame bien gentille, notre divinité tutélaire. Ce visage, je suis sûr que vous l’arborez dans l’éternité où vous avez glissé, et c’est le souvenir que je veux garder de vous. Alors, voyez, en votre honneur, je me mets à sourire, parce je sais que vous n’aimeriez pas me voir triste à cause de vous…

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