Soufrière, retour vers le passé (7/8) de Pierre Dubreuil
vendredi 27 août 2010, 17:42 - Pierre Dubreuil - Lien permanent
Antoine revient à lui en sentant quelque chose de chaud et d’humide lui chatouiller le torse, le ventre. Il ouvre les yeux et voit Sandro qui s’active à lui faire une toilette en règle ; le gourmand a déjà englouti toute la liqueur d’amour qu’Antoine avait répandue
19 août 1976
Ils se sont installés aux Saintes, dans un provisoire qui pourrait bien durer longtemps. Le dimanche 15 août, alors que la veille il avait plu des cendres toute la journée, et sur l’avis des vulcanologues, l’évacuation a enfin été décrétée. Les hommes de science pensent que du magma est monté dans le volcan depuis le début de la reprise d’activité il y a un an, qu’il s’est accumulé, et que s’il n’y a pas eu d’éruption violente, ce n’est pas dû à la faiblesse de la poussée mais au dôme de la Soufrière, qui forme un bouchon imperméable. Ce bouchon pourrait sauter d’un moment à l’autre. Cela aurait pour conséquence une nuée ardente qui emprunterait n’importe quelle direction et frapperait n’importe où. Comme à Saint-Pierre. Une explosion finale qui pourrait atteindre la puissance de trente mégatonnes, soit mille fois la bombe d’Hiroshima.Dans un bon tiers de l’île, au sud d’une ligne Capesterre-Vieux-Habitants, 73 600 personnes doivent quitter leur domicile. Files interminables sur les routes, dans toutes les directions. Le soir même, la zone n’était plus peuplée que de fantômes et de chiens errants.
Après de violents séismes, le volcan semble aujourd’hui se calmer un peu. Chacun pourtant s’accorde à ne voir là qu’un phénomène temporaire ; l’éclatement final serait irréversible.
Dans la maisonnette aux couleurs vives du bourg de Terre-de-Haut, là où Grand-Père a vu le jour, la famille s’est entassée. On est un peu les uns sur les autres, on n’a pas l’habitude, la grand-case est si vaste… Mais on pense aux malheureux des camps de réfugiés, logés dans des gymnases, des écoles, sous des tentes, pire peut-être, et l’on se rend compte, une fois de plus, à quel point on est privilégiés…
Ici, pas de galerie aux colonnes d’acajou sculpté, pas de pelouse géante, par de délire floral. Seul un jardinet, ou plutôt une courette, donne sur la place triangulaire, au cœur du village, à la vue des passants qui vont et viennent.
À l’instant où le soir tombe, Antoine s’y est installé et Sandro a pris place près de lui. Ils ne parlent pas. Sandro a compris qu’après la mort de Grand-Mère Antoine avait besoin de silence, de méditation. Qu’il devait penser à l’aïeule, aux temps enfuis, et que c’est ainsi qu’il ferait son deuil. Mais Sandro sait aussi que sa présence est très importante, voire vitale pour Antoine. Que le sentir à ses côtés, même muet, est un réconfort dont il ne saurait se passer. Il presse son épaule contre la sienne. Antoine sait qu’il est là et qu’il l’aime.
On aperçoit au loin, dans le bref instant du couchant, les montagnes bleues de la Guadeloupe que le soir teinte de noir. Est-ce un nuage, est-ce une nappe de fumée qui coiffe la Soufrière ? Antoine pense aux Cascades, à la tombe abandonnée, noyée sous les cendres. Il se presse un peu plus contre Sandro.
— Merci, Sandro, merci de m’avoir fait revenir ici. Sans toi, je n’aurais pas revu Grand-Mère et je crois que je ne m’en serais jamais remis…
Sandro sait qu’Antoine parle surtout pour lui-même, et qu’il n’attend pas de réponse. Il pose juste sa main sur sa cuisse, indifférent aux passants. De toute façon, maintenant, il fait nuit, et puis qu’importe ?…
Dans la tiédeur du soir, enveloppé d’amour, Antoine laisse le passé l’envahir. Grand-Mère et lui, comme ils se sont aimés ! Son seul petit-fils, dans une maison si matriarcale ! Et pourtant, quand elle a appris, pour son homosexualité, elle n’a pas compris. Ce jour-là, oui, Grand-Mère l’a déçu…
***
Antoine a vingt ans. Depuis qu’il a son bac, il aide Grand-Mère sur l’habitation. Il n’a pas voulu partir pour Toulouse étudier l’agronomie et Grand-Mère qui, à près de quatre-vingts ans, commence à ne plus apprécier autant de crapahuter aux quatre coins du domaine, n’a pas insisté. Il se charge de la besogne de terrain et elle de l’administration. Grand-Mère se montre une patronne intraitable : les ouvriers travaillent de sept heures à dix-sept heures avec une coupure pour le déjeuner, elle exige qu’Antoine soit là pendant tout le temps de leur présence, et pas seulement pour faire de la figuration : il faut contrôler, montrer le travail et, au besoin, remplacer les absents et mettre la main à la pâte. Il faut dire à sa décharge que c’est ce qu’elle a toujours fait elle-même, mais c’est loin d’être une sinécure, et plus loin encore de l’image d’Épinal que se font souvent les Français de France du planteur créole vautré dans la nonchalance pendant que ses ouvriers travaillent comme des esclaves. Antoine termine ses journées sur les genoux.
Mais en dehors du travail, et au contraire de ce qui se passait quand il était encore au lycée, Grand-Mère laisse Antoine tout à fait libre : nul ne lui demande ce qu’il fait de ses week-ends et de ses nuits, exactement comme s’il était majeur. Il ne se prive pas d’en profiter et, s’il n’a toujours pas trouvé l’amour, il ne manque pas d’amants.
Un jour, Bernard, un cousin éloigné, l’invite chez lui, à Trois-Rivières, pour la fin de semaine : il donne un zouk le samedi soir, il serait plus commode qu’Antoine passe la nuit sur place ; le samedi après-midi et le dimanche, ils pourront aller à la plage… Antoine hésite : ces zouks chez les blancs-pays, il ne les aime pas trop ; l'atmosphère est souvent assez snob, sectaire, il n’y a que des blancs ou de riches mulâtres, la musique et l’ambiance s’en ressentent. Il préfère de loin aller s’éclater en boîte : c’est plus authentique, plus sympa. Il adore danser et l’ennui d’avoir à le faire avec des filles est largement compensé par le plaisir qu’il trouve dans la danse elle-même. Mais il a de l’amitié pour Bernard qui est, par ailleurs, plutôt joli garçon. Il accepte, poussé en outre pour la curiosité : pourquoi ce cousin, qu’il n’a rencontré jusqu’alors qu’à une ou deux réunions de famille, l’invite-t-il soudain ?
Antoine arrive le samedi en début d’après-midi. Il s’attendait à trouver des invités déjà installés, mais Bernard est seul.
— Non, répond-il lorsque Antoine s’en étonne, personne ne viendra avant ce soir : j’avais envie qu’on soit un peu seuls tous les deux… Si on allait à la plage ?
— Pourquoi pas ? acquiesce Antoine qui commence à flairer anguille sous roche.
À peine Antoine a-t-il le temps d’aller saluer les parents de Bernard que son cousin l’embarque en direction de Grande-Anse de Trois-Rivières.
Ils sont presque seuls sur la plage : on aperçoit deux ou trois personnes en train de se baigner, à l’autre extrémité. La grève est brûlante : c’est l’inconvénient du sable noir, au moindre rayon de soleil un peu appuyé, on ne peut plus poser les pieds dessus… La mer est très agitée, comme la plupart du temps ici : c’est le canal des Saintes. Au loin, les deux îles se confondent et ressemblent à un gigantesque animal préhistorique…
— Allons nous baigner, dit Bernard, on ne tient pas, le sable est trop chaud ; en sortant, on se mettra à l’ombre.
Ils commencent à se déshabiller. Antoine jette un coup d’œil intéressé, qu’il espère discret : il n’a jamais vu son cousin nu. C’est vraiment un beau garçon. Très viril déjà pour ses dix-huit ans. Un corps élancé, finement musclé, une peau dorée : Bernard, comme Antoine, fait partie de la première génération de blancs-pays qui ne craignent pas de s’exposer au soleil ; leurs parents s’en protégent encore le plus possible afin que personne ne puisse, ô suprême horreur ! leur imaginer du sang noir… Des pectoraux ornés de petits poils frisés, discrets, dont une fine coulée rejoint le nombril avant de s’évaser vers de mystérieuses profondeurs. Des jambes solides, fuselées, elles aussi discrètement velues. Des cheveux longs et bruns, bouclés, où le soleil a posé des reflets mordorés. Antoine, soudain, sent s’accélérer les battements de son cœur. Il essaie de contrôler son érection naissante. Bernard sans hésiter baisse son slip, découvrant une belle queue lovée dans une abondante toison et portée légèrement en avant par deux belles prunes qu’on a envie de croquer. Est-ce qu’Antoine rêve ou est-ce que le bel ado bande légèrement ? Et ces jolies fesses pommées couvertes de duvet ! Bronzées en plus : ce coquin doit s’exposer en cachette dans quelque recoin de son habitation ! S’il y a un doute sur l’érection de son cousin, ce n’est plus le cas de celle d’Antoine : il a une telle trique entre les jambes que son short ne la dissimule guère. Comment va-t-il faire pour se changer ? Bernard saute dans son maillot de bain ; Antoine regrette la disparition de ses trésors. L’autre a surpris ses regards appuyés ; il a un sourire narquois qu’Antoine devine plutôt satisfait.
— Alors, lance-t-il en courant vers la mer, à quoi rêves-tu ? Dépêche-toi de mettre ton maillot et viens te baigner !
Antoine, soulagé, enfile sans témoins son mini slip. Il est dans un tel état que le petit bout de tissu ne suffit pas à envelopper ses attributs ! Il court et plonge : l’eau, à cet endroit, n’est pas transparente ; en outre, sa fraîcheur fera le reste…
À Grande-Anse de Trois-Rivières, seuls les nageurs émérites peuvent faire autre chose que sauter dans les vagues : les rouleaux déferlent avec violence sur la côte et réduisent à néant toute tentative. Les deux cousins, l’un près de l’autre, se laissent porter par les lames géantes, qui, souvent, se brisent sur leur tête, leur font perdre pied. Ils tournoient sur eux-mêmes en riant aux éclats.
Antoine soudain se trouble : il a cru sentir une caresse sur les fesses ; sans doute s’est-il trompé ? En voici une autre… À quoi joue le cousin ? Peut-être ne l’a-t-il pas fait exprès ? On est tellement secoué, dans ces vagues… Pourtant, ce serait une sacrée coïncidence… D’autant qu’il recommence, et de manière plus appuyée encore. Sa main s’aventure même devant, elle effleure un paquet auquel l’eau froide a rendu une taille raisonnable… Antoine plante ses yeux dans ceux de Bernard, qui soutient son regard et colle sur ses lèvres un sourire aguicheur. Cette fois-ci, plus de doute, le petit cousin le drague… Un signal d’alarme résonne dans la tête d’Antoine : baiser dans la famille, dans ce milieu où tout le monde se connaît et sait tout sur tout le monde, dans ce milieu strict sous des allures libertaires, danger ! Pourtant, il est appétissant, le beau Bernard, et Antoine ne détesterait pas un rapprochement des âmes et surtout des corps… Il se fixe une stratégie : ne rien faire lui-même, laisser Bernard avancer, montrer où il veut en venir, lui laisser la liberté du choix…
— Si on sortait, propose-t-il, cette eau n’est vraiment pas très chaude…
Il se dirige vers le rivage. Bernard le rejoint alors qu’il est encore dans l’eau jusqu’aux genoux et lui saute sur le dos, comme par jeu. Ils tombent, les vagues mourantes font rouler leurs corps unis. Bernard l’immobilise sous lui et pose ses lèvres sur les siennes. Pour la forme, Antoine se débat.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Allons, Antoine, je suis sûr que tu es pédé ! Ces choses-là, on les sent ! Et si tu crois que je ne t’ai pas vu, tout à l’heure, bander comme un âne pendant que je me déshabillais !
Il s’interrompt, effleure du bout des doigts les cuisses d’Antoine puis, brusquement, plaque une main sur son slip.
— Mais peut-être que je ne te plais pas ?
Il éclate de rire et serre un peu la main.
— Avec ce que je sens là, même si tu me le dis, je ne te croirai pas !
Antoine rit aussi, il abandonne toute résistance et caresse le dos de Bernard. Leurs lèvres se joignent, s’entrouvrent, leurs langues se découvrent l’une l’autre. Puis, comme d’un commun accord, ils se séparent, se lèvent.
— On ne peut pas rester ici, dit Antoine, on ne peut pas faire ça sur la plage !
— Allons à la maison…
Ils se rhabillent, dissimulent dans les shorts des gourdins impressionnants. Dans la voiture, Antoine demande :
— Alors, comme ça, tu aimes les garçons…
— Oui. D’aussi loin que je me souviens, les mecs m’ont toujours fait flasher. Hélas, je n’ai encore jamais eu l’occasion de passer à l’acte. J’en ai marre d’être puceau !… Marre de me soulager à la main en fantasmant sur tous les beaux gosses du lycée… ou sur toi… tu m’as toujours branché, physiquement… Alors, je me suis dit, Antoine est un makonmè, c’est sûr, je vais l’inviter et lui forcer la main…
Antoine sourit de cette franchise naïve. Puis il se revoit, au même âge, un peu plus jeune, même, dans les douches de Gerville-Réache avec Bastien, impatient de lui offrir son pucelage… Il est ému…
— Tu as bien fait, dit-il en posant une main câline sur la cuisse de son cousin. Toi aussi, tu m’as toujours plu…
Bernard sourit.
— Et toi, Antoine, dit-il, toi qui es plus vieux que moi, comment tu la vis, ta sexualité ? Pas trop difficile d’être pédé dans ce fichu microcosme ?
— Il faut bien sûr être d’une grande discrétion. Éviter par exemple ce que nous venons juste de faire. Mais si ta question concerne la difficulté de trouver des amants, eh bien non, il n’y en a pas beaucoup. Moins qu’ailleurs, peut-être. J’ai une vie sexuelle très remplie. Par contre, côté affectif, c’est le zéro absolu. Tu auras du mal à trouver un mec qui soit prêt à s’admettre lui-même en tant que pédé. Quant à s’investir dans une liaison durable, risquer d’être découvert, tu peux toujours courir ! Moi, c’est du grand amour que j’ai envie ! Et je désespère de le trouver jamais dans cette île !
— Qui sait, murmure Bernard, tu le trouveras peut-être aujourd’hui…
Antoine jette un regard en biais à son cousin. Sa main remonte légèrement sur sa cuisse, se positionne tout en haut. Du petit doigt, il sent la bosse qui décuple de volume. La voiture file sur la route sinueuse. Ils ne se parlent plus, mais leurs âmes sont en communion.
Ils arrivent à l’habitation. Les shorts ressemblent à des chapiteaux de cirque. Leur désir est si fort qu’ils ont du mal à ne pas se jeter dans les bras l’un de l’autre, rouler sur la pelouse et faire l’amour, là, au vu de tous.
— Allons dans le bassin, dit Bernard, c’est là que nous serons le mieux !
Et il part en courant, suivi d’Antoine.
Il y a, sur l’habitation de Bernard, à l’extrémité du plateau où s’élève la grand-case, juste avant que le coteau ne se précipite vers la mer, un bassin fermé qui ressemble à un pigeonnier, à une tourelle au toit pointu. Une ravine qui dégringole du volcan et devient souterraine à l’entrée de la pelouse l’alimente en une eau claire et fraîche. On accède au bassin proprement par quelques marches glissantes. On y a de l’eau jusqu’aux genoux, et une mini cascade y tombe d’une hauteur de deux mètres environ. Les hommes de la grand-case ont coutume de préférer, pour leurs douches, cet endroit à la salle de bains. C’est sportif, rustique, cela exalte leur virilité. On y cohabite souvent avec des ouassous, des grenouilles ou des crapauds-buffles. C’est la vie de plein air avec ses avantages et ses inconvénients… Antoine, qui aime son confort, aurait autant aimé, pour leurs ébats, la chambre de son cousin, mais après tout, pourquoi pas… Et puis, il y a urgence, il ne prend pas le temps de réfléchir…
Les deux compères se précipitent dans l’édicule. Bernard pousse le verrou. Les shorts, les chemisettes s’envolent. Les sexes orgueilleux sont dressés, durs, énormes, impatients. Les deux cousins s’enlacent. Les mains, les lèvres, les langues, les sexes s’emmêlent. Antoine embrasse le torse doré, il goûte la peau juvénile et douce, il mordille les tétons, enfouit son nez, sa bouche dans les jolis petits poils. Bernard gémit doucement, comme en extase. Maintenant, à part quelques effleurements timides, c’est lui qui laisse l’initiative à son cousin. Antoine s’agenouille devant lui, introduit sa langue dans son nombril, descend le long du sillon velu qui mène à ce trésor dressé. Il s’imprègne de la délicieuse odeur de jeune mâle en rut, laisse la tige superbe lui frotter les joues, mais ne s’en empare pas, non, pas encore, il faut d’abord se régaler des deux mignons maracujas dorés. Il les cajole, il les gobe l’un après l’autre. Il saisit les jolies petites fesses bien fermes, les tâte, explore du doigt la raie, salue au passage, sans insister, la délicate rosette. Bernard pousse un petit cri : il rêve depuis si longtemps que quelqu’un ouvre cette porte, que quelqu’un entre en lui. Antoine s’en aperçoit bien, mais il n’en tient pas compte, c’est trop tôt, il faut que le cousin meure de désir. Il revient maintenant vers la hampe frémissante, la lèche, la mordille sur toute sa longueur, s’attaque au gland, de la langue en fait le tour, titille le méat. Bernard n’est plus qu’un gémissement. Et Antoine, d’un seul coup, engloutit le gourdin, le frotte au fond de sa gorge, serre fort la tige entre ses lèvres et commence un va-et-vient endiablé. Bernard halète, il n’en peut plus, il crie :
— Arrête ! Arrête, c’est trop ! Je vais jouir !
Mais Antoine n’écoute pas, il continue, ses lèvres parcourent la hampe de plus en plus vite, sa langue emprisonne le gland dans un tourbillon fou et ininterrompu. Doucement, comme une caresse, il introduit un doigt dans l’anus de son cousin. Un frisson intense parcourt Bernard, Antoine dans sa bouche sent le sexe se raidir de plus belle, tressaillir comme s’il était doté d’une vie propre. Et soudain c’est l’explosion. Bernard hurle. Des jets violents de liqueur brûlante emplissent la bouche d’Antoine. Il y en a tant qu’elle coule sur son menton, sur son cou, sur sa poitrine. Puis l’éruption peu à peu s’apaise, Antoine se relève, s’empare pour un fougueux baiser de la bouche de son cousin. Celui-ci découvre avec ravissement le goût du sperme : c’est la première fois. C’est le sien, mais n’importe, il aime ça. Qu’est-ce que c’est bon ! Pendant un long moment, ils partagent, langue à langue, bouche à bouche, l’élixir de jouissance. Puis ils restent à se regarder, l’extase au fond des yeux.
Des coups résonnent à la porte. La voix du père de Bernard.
— Qu’est-ce qui se passe, là-dedans ? On vous entend crier depuis la maison ! Et pourquoi êtes-vous enfermés ?
En vitesse, Bernard enroule une serviette autour de ses hanches et monte ouvrir la porte. Antoine se précipite sous la chute d’eau, face au mur.
— On chahutait, Papa ; j’ai dû fermer le verrou sans y penser…
L’homme devait venir prendre une douche : il est en short et pieds nus. Il descend dans le bassin.
— Drôle de façon de chahuter ! Les cris que vous poussiez évoquaient autre chose, à mon avis…
Il va vers Antoine et le fait tourner brusquement sur lui-même. L’eau froide n’a pas eu le temps de ramollir complètement son sexe qui est bien à l’horizontale. Il arrache la serviette de Bernard. Son engin non plus n’est pas tout à fait au repos…
— Eh bien, les garçons, on se donne du bon temps, à ce que je vois ! Écoutez, je sais bien qu’à votre âge, on a des besoins et qu’on se cherche… Une branlette entre cousins, il n’y a pas grand mal, c’est presque naturel… J’ose seulement espérer que ça ne va pas plus loin… Quoi qu’il en soit, Antoine, j’aimerais autant que tu rentres chez toi après le zouk et que tu ne rencontres plus Bernard seul à seul… Non que je vous accuse ni même vous soupçonne de quoi que ce soit, mais inutile de tenter le diable : loin des yeux, loin du cœur… Et maintenant, filez à la maison, je voudrais bien prendre ma douche !
***
Toute la nuit, les deux garçons ont dansé avec des filles, version kólé séré comme il se doit, comme elles s’y attendaient. Lorsqu’ils se croisaient, ils se jetaient des regards éloquents qui disaient :
— Ce serait tellement mieux si c’était toi, là, dans mes bras, contre mon ventre…
À un moment, ils se sont assis sur la galerie pour boire un verre.
— Quand je pense que j’ai toujours mon pucelage ! a murmuré Bernard. J’en suis malade ! Avoir été interrompus en si bonne voie ! Enfin, j’espère que ce n’est que partie remise… J’ai adoré ce qu’on a fait ensemble…
— Moi aussi, Bernard, j’ai beaucoup aimé, mais pour ce qui est de recommencer, ça me paraît difficile… Ton père va te surveiller, et il nous empêchera de nous rencontrer seul à seul, au moins pendant quelque temps.
Aux premières lueurs du jour, Antoine a repris la direction des Cascades. Impensable d’échanger un baiser d’adieu ! Et c’est sur un regard lourd de regrets que son cousin et lui se sont serré le bras avec tendresse avant que la voiture ne s’éloigne…
***
— Le père de Bernard m’a téléphoné, dit Grand-Mère lorsque Antoine refait surface, au milieu de l’après-midi. Il paraît qu’il vous a trouvés tous les deux en train de fricoter dans le bassin. Il a choisi de considérer cela comme un enfantillage, et je voudrais bien pouvoir en faire autant. Mais il y a longtemps que je me pose des questions à ton sujet : à vingt ans passés, tu ne fréquentes pas les filles et il t’arrive souvent de découcher. Tu as beaucoup d’amis hommes. J’espère que cela ne cache rien…
Avant de répondre, Antoine prend le temps de la réflexion : facilement, d’un éclat de rire, il pourrait balayer les craintes de Grand-Mère. Mais il se dit qu’il faudra bien que la vérité éclate un jour, qu’il a avec Grand-Mère une grande complicité, qu’elle l’aime, qu’elle va comprendre. Alors, très vite, à voix basse, il lâche :
— Si, Grand-Mère, vous avez vu juste : j’aime les garçons, je vis pleinement ce goût, et je n’imagine pas qu’il en soit autrement. C’est sur cette base que je veux construire ma vie.
Grand-Mère pâlit. Et puis elle se lance dans un discours horrifié. Elle ne comprend pas, elle n’accepte pas, elle refuse. Tous les poncifs sur le sujet, elle les sort : la honte, la famille déshonorée, la vie d’Antoine gâchée, ses amours dérisoires, sales, obscènes. Antoine, incrédule, s’enfuit vers sa chambre, déçu, choqué. La vieille femme, restée seule, pérore toujours à haute voix sur la galerie.
Les jours suivants, Grand-Mère appelle la famille à la rescousse : la mère d’Antoine, véritable furie qui n’admet même pas qu’on puisse discuter de la chose, le père de Xavier, le mâle de la famille, pièce rapportée jamais vraiment acceptée qui se venge en montrant à Antoine comme il fait honte, non seulement à leur clan mais à la gent masculine tout entière.
Ils ont imaginé résoudre le problème en contraignant Antoine à se marier. Ils ont même fait venir, pour ce motif clairement déclaré, la fille cadette d’un planteur des environs. Pas vilaine : ils voulaient mettre toutes les chances de leur côté. Quel crime la pauvre petite a-t-elle bien pu commettre pour qu’on la livre ainsi comme une brebis au couteau sacrificiel ? Aucun, peut-être : Antoine est un bon parti. Dès qu’on les a laissés seuls, il s’est empressé de lui révéler :
— Ils veulent nous marier. Mais, tu sais, c’est impossible, moi je suis pédé.
La jeune fille a rougi, elle a roulé pendant plusieurs minutes des yeux étonnés, incrédules, puis elle a déclaré :
— Oh, tu sais, moi, ça m’est égal, ce qui m’intéresse surtout c’est de me marier avec quelqu’un de notre milieu et d’avoir des enfants…
Antoine a été tellement écœuré par cette réponse qu’il a laissé la fille en plan et qu’il est allé s’enfermer dans sa chambre, sans même la saluer.
Il a tenu bon. Ils ont abandonné l’idée du mariage. Mais toutes ses libertés se sont envolées : fini, les escapades, les nuits dehors, et même les sorties en solitaire. Antoine a tout supporté sans broncher. Et, le jour de ses vingt-et-un ans, il a quitté la Guadeloupe.
Commentaires
Quel belle aventure encore pour le cher Antoine ! Quelle déception que ces amours empêchées avec son trop beau cousin !
Plus ça va plus j'aime ton roman. Dommage nous arrivons à la fin du voyage.
Bon courage et merci encore!