Les huit livres du collier d'or (2/4) de Andrej Koymasky
vendredi 3 septembre 2010, 09:55 - Andrej Koymasky - Lien permanent
"Voilà, c'est mon lit, tu peux dormir là." "Mais... et toi ? " "Je dormirai ici, par terre." "Non, ce n'est pas juste. Le lit est assez grand pour qu'on y dorme à deux." "Je ne voudrais pas te déranger, pendant la nuit, en bougeant." "Non, vraiment, je ne veux pas te priver de ton lit."
LES HUIT LIVRES DU COLLIER D'OR
par Andrej Koymasky © 2008
écrit le 7 Janvier, 1995
Traduit en français par Christophe
CHAPITRE 3
TROISIEME LIVRE
OÙ ON DÉCRIT L'EFFET DES MOTS DE L'EMPEREUR SUR AMI
Ciel l'attend à la porte de l'école.
"J'ai appris que cet après-midi tu es libre."
"Oui, pour aller à la fête au temple de l'Ouest."
"Je sais, en fait les amis nous attendent déjà là-bas et ils nous gardent nos places. On y va ?"
Ami est heureux de ces attentions de la part de Ciel. Il est sûr que depuis les places réservées, il pourra bien mieux assister aux rites, beaucoup plus confortablement. Lorsque Ciel lui prend délicatement le bras, il se sent frémir et éprouve une légère honte à penser que, malgré tous ses bonnes intentions, il est retourné l'après-midi précédent dans cette auberge, si excité à cette idée.
Beau Charmant, quand il l'a vu arriver, lui a fait un grand sourire chaleureux et l'a immédiatement fait monter dans la chambre. Il l'a déshabillé avec la hâte habituelle, en le touchant comme il sait faire et a immédiatement allumé son désir avec force. C'était quelque chose d'animal, mais terriblement agréable. La seule odeur du fort et musculeux corps de Beau Charmant lui a donné le vertige. Et il s'est livré avec transport, gémissant avec lui sous l'intensité du plaisir. Le soldat aussi semblait avoir perdu la tête pour lui, et ça ajoutait encore à son plaisir. Beau Charmant, pendant qu'il le prenait avec passion, lui jurait que, depuis qu'il l'avait retrouvé, il ne conduisait plus aucun autre dans cette chambre. Ami y croit, Beau Charmant ne semble pas capable de mentir. Même les compliments crus du soldat, pendant qu'ils faisaient l'amour, lui donnaient un étrange plaisir. Et chaque fois, la jouissance était très intense. Mais, tout de suite après, Ami a éprouvé un pressant besoin de le quitter rapidement.
Mais à présent, en se promenant avec Ciel, il sent bien qu'avec lui, il n'aurait jamais eu besoin de fuir, après. Mais, il se demande, y aura-t-il jamais un "après" avec Ciel ? La façon dont il le guide dans les ruelles étroites de la capitale vers le temple a quelque chose de protecteur, de possessif, il sent son désir, et pourtant, à part son regard caressant, rien en lui ne le manifeste. Pourquoi ? se demande Ami avec regret.
"Tu es bien silencieux, aujourd'hui." lui dit Ciel avec un doux sourire.
"Oui." répond simplement Ami.
"Je ne sais pas si tu es plus beau quand tu es pensif ou quand tu souris." continue Ciel. Et puis il ajoute, "De toute façon, tu es vraiment beau."
Ami pousse un léger soupir et dit, "Pour toi, j'espère l'être toujours."
"Tu le seras, je le sais." répond Ciel, calme mais affirmatif en serrant légèrement le bras du garçon.
Ils arrivent au temple et montent jusqu'aux gradins de la noblesse. Ami remarque quelques autres élèves de l'école impériale assis auprès de leurs protecteurs. Gazelle et Fleur les accueillent avec un sourire.
"Alors, Ami, tu es de nouveau des nôtres." lui dit aimablement Gazelle pendant qu'ils s'assoient auprès d'elle.
"Merci." répond simplement Ami.
"Ne crois pas que tu t'en sortiras avec juste un merci !" lui dit gaiement Fleur.
"Ah bon, pourquoi ?" demande Ami.
Ciel sourit, "Excellente réponse, Ami."
"Eh non, après la fête, il viendra avec nous pour nous remercier et composera une poésie pour l'occasion."
"Je n'ai pas encore le niveau." se défend Ami.
Ciel lui fait comme une légère caresse sur le bras, fugace, et dit, "Ça, je n'y crois pas. Tu as la poésie dans l'âme."
Ami rougit, heureux du compliment.
La fête a commencé. Ami se laisse absorber par les rites, les chants, les danses. Mais il perçoit encore à ses côtés la présence de Ciel. Il se sent heureux.
"Bientôt, aura lieu la fête du Soleil Victorieux, nous sommes déjà au Solstice d'été. Viendras-tu avec nous au temple du Soleil ?" lui demande Gazelle.
"Si vous voulez bien de moi." répond Ami.
"Ciel ne te laissera pas t'échapper. J'ai l'impression qu'il ne peut plus respirer sans ta présence à ses côtés," lui chuchote Gazelle, puis il ajoute, "Je ne l'avais jamais vu aussi heureux que depuis qu'il t'a rencontré. Toute la tristesse des années passées semble disparue, grâce à toi."
Ami lui est reconnaissant pour ces mots. Fleur leur fait signe de se taire. Ami se remet à suivre les rites. Inconsciemment, il se serre plus contre Ciel, qui lui met un bras autour de la taille. Ami frissonnant se sent excité, il voudrait l'embrasser, même là, devant tout le monde, lui faire sentir à quel point il a envie de lui. Pourtant, il sent clairement, que même ce geste affectueux de Ciel n'est malheureusement qu'un geste amical, dénué de sensualité.
A la fin de la cérémonie, ils quittent l'enceinte du temple et Gazelle les invite à aller ensemble manger dans une auberge. C'est une vieille construction dans la partie haute de la ville, presque à la limite de la forêt qui la borde au sud. Ils prennent une table en plein air, séparée des autres par un buisson et une cloison de roseaux. Au cours du repas, Ami pose la question qui lui tient à cœur.
"Pourquoi Ciel a-t-il été triste pendant des années ?"
"Oh, une histoire vieille de quatre ans. Ciel était désespéré d'avoir perdu son premier amour." dit Fleur avec un sourire.
Ciel opine gravement, "La première déception est la pire." dit-il d'un ton tragique.
Fleur enchaîne comme si elle racontait une des histoires du livre des créations, "Ciel était amoureux fou de Calme Vent du Bois des Robiniers, un garçon de la tribu du Coyote, de deux ans son cadet, qu'il avait connu pendant une chasse en battue. Vent s'était offert sans hésiter, mais lorsqu'il s'aperçut qu'être l'amant de Ciel voulait dire passer plus de temps nu qu'habillé, et que, même s'ils s'aimaient deux, trois fois, Ciel était de nouveau prêt à recommencer, Vent s'affola et s'enfuit, et ne voulut plus jamais revoir Ciel."
"Non, ce n'est pas vrai, c'était lui qui n'arrivait pas à enlever son pagne. En un mois je ne réussissais à lui faire l'amour que trois ou quatre fois, et seulement en insistant. Il s'amusait à m'exciter et ensuite il ne voulait plus rien faire. C'est de sa faute."
"Quoi qu'il en soit, Vent a disparu et Ciel est entré dans une terrible crise. Pour lui changer les idées, on l'a accompagné à la fête de la Première Bière de maïs, où on sait qu'il y a toujours des gamins disponibles, et même qui n'y vont que pour ça. On peut boire à volonté et réaliser ses phantasmes. En effet, on l'a bientôt vu se retirer avec un jeune brasseur et on était tous bien contents pour lui. Peut-être qu'il oublierait Vent dans ses bras. Mais très vite, il est revenu, ivre mort, en disant qu'il voulait seulement se coucher et mourir."
"J'avais essayé, mais je n'avais pas réussi. Ce n'était pas Vent."
"Et alors il s'est enfermé dans sa tristesse, il n'a plus voulu aller avec personne, même pas pour une nuit. Il s'est mis à composer des poésies sur la mort... jusqu'à ce que tu arrives et le sourire est revenu sur ses lèvres. Voilà l'histoire."
"Et depuis... l'amour sans sexe." laisse passer Ciel.
"Ou alors... du sexe sans amour." répond Ami pensivement.
"On est bien, tous les quatre ensemble. Ne sommes-nous pas devenus inséparables ?" demande Gazelle.
"Oui, comme les quatre points cardinaux." note Ami.
"C'est ça, et Fleur est le nord, le soleil resplendissant." dit Ciel.
"Alors Gazelle est le sud, le doux soleil." dit Ami.
"Bien sûr. Ami est l'est, le soleil qui se lève et Ciel l'ouest, le soleil qui se couche !" s'exclame Fleur gaiement, puis elle ajoute, "Oui, nous sommes inséparables, les quatre points cardinaux. Je propose que nous nous fassions faire par un orfèvre quatre bracelets avec nos symboles, pour que tout le monde comprenne qui nous sommes."
"Excellente idée, j'offre les bracelets !" dit Ciel gaiement.
Ami se sent toujours plus attaché au gracieux Ciel, pourtant lorsque vient l'après-midi du jour du rat, il retourne à l'auberge et il le passe au lit avec Beau Charmant. Il ne s'est jamais senti si bien avec le soldat que ce jour-là. Bien sûr il a toujours eu beaucoup de satisfaction avec Beau Charmant, sinon il ne reviendrait pas, mais cet après-midi là a quelque chose de différent, de nouveau. Faire l'amour avec Beau Charmant sans rien partager avec lui de sa vie, sans communiquer, faire précisément du sexe sans amour, lui donne un sentiment de liberté qu'il n'avait encore jamais éprouvé. Le soldat aussi ne s'intéresse qu'au sexe, à rien autre.
Cette fois, après lui avoir fait l'amour, Ami ne se sauve pas immédiatement. Beau Charmant sent qu'il y a quelque chose de différent et quand il s'aperçoit qu'Ami ne se rhabille pas, il se remet à le caresser entre les jambes, réveillant son désir et ils se remettent à faire l'amour. Beau Charmant est radieux et porte Ami aux sommets du plaisir, en le prenant de nouveau avec une vigueur renouvelée. Cette fois ils s'unissent encore plus longtemps que la première fois, avec une jouissance profonde et réciproque. Le jeune soldat semble infatigable, le jeune étudiant insatiable.
Ami dort encore, aujourd'hui est jour de fête, alors il peut se lever un peu plus tard que d'habitude. Plus tard il reprendra ses études. Derrière la porte, il entend la voix du gardien qui lui dit qu'il est attendu devant l'entrée. Il se lève paresseusement revêt son pagne et sa jupe et se rend jusqu'à l'entrée.
"Hé, Ami !" le salue joyeusement Ciel, "Tu es libre aujourd'hui, non ?"
"Tu es toujours au courant de tout ?"
"Bien sûr, en ce qui te concerne. Tu viens passer la journée avec nous."
"Je pensais étudier."
"Non, Allez ! Tu ne veux pas venir avec moi ?"
"Si, évidement, mais..."
"Allez, viens !"
"Je suis tout décoiffé, et je ne me suis même pas baigné."
"Tu es parfait comme ça." lui dit Ciel en le regardant avec un doux sourire et, lui prenant la main, il l'entraine.
Ami est comme hébété. Il suit Ciel jusqu'à la maison de Gazelle.
"Ah, bien, il a réussi à t'arracher à tes études, alors !" dit Fleur avec un large sourire.
"J'ai gagné mon pari." dit Gazelle, "Alors on peut y aller."
"Où ?" demande Ami en pensant qu'il est vraiment bien avec ces trois-là.
"Matin a une maison en dehors de la ville, auprès du petit lac de la Plume. Il nous y attend. Il a dit qu'il préparait à manger, et il fait ça bien. On va nager, manger. On passera une bonne journée." dit Fleur.
"Et on dormira là-bas." ajoute Gazelle.
"Mais j'ai cours demain matin..."
"Et tu y seras, je te le promets." lui dit Ciel.
Ils s'y rendent. Ami est incapable de dire non à Ciel. En fait, il ne veut pas lui dire non. Arrivés à la maison de Matin, celui-ci les accueille avec sympathie. Il n'est plus triste comme la première fois qu'ils se sont rencontrés, au contraire, il est l'image même de la gaîté. La maisonnette d'un étage, en pierre, comporte une large terrasse sur le toit et une petite chambre dans l'angle de la terrasse. Elle est construite sur la berge du petit lac entre des arbres pleins de fleurs. L'endroit est charmant. Le soleil arrive au zénith et l'air est chaud et doux. Pendant que Matin finit de préparer à manger, les quatre amis se déshabillent et plongent pour nager. Pour la première fois, Ami voit Ciel complètement nu et pense que le fait de s'être rapidement jeté à l'eau a dissimulé son érection. Mais Fleur arrive en nageant près de lui et il lui dit :
" Ciel te fait de l'effet, hein ?"
Ami rougit.
"Mais tu dois avoir de la patience. Tu l'attires aussi beaucoup, mais il n'est pas encore prêt."
"Prêt ?" demande Ami sans comprendre.
"Il craint d'être abandonné de nouveau. Il veut mieux te connaître, tu comprends ? Il a beaucoup souffert à cause de Vent, il ne veut pas souffrir de nouveau."
"Oui, je comprends. Mais que puis-je faire ?"
"Rien. Laisse-le te connaître, simplement."
"Simplement." répète Ami pendant que Fleur s'éloigne à la nage.
De retour au rivage, Ami remet vite son pagne, contrairement aux autres qui ramassent leurs habits et remontent vers la maison. Ami les suit. Ils passent à table, puis ressortent s'étendre au soleil. Matin aussi a conservé son pagne, si bien qu'Ami ne se sent pas mal à l'aise.
Ils sont en train de bavarder quand Fleur déclare :
"Je comprends."
"Tu comprends ? Tu comprends vraiment, Fleur ?" demande Ciel d'un air étrange.
"Je ne suis pas idiote, non ?" répond Fleur en feignant d'être offensée.
"Comprendre... D'après toi, Ami, qu'est-ce que ça signifie, comprendre ?"
"Et bien, comprendre... ça veut dire saisir le vrai sens des choses." hasarde le garçon.
"Comprendre. Ce n'est pas seulement saisir. Tu saisis une fleur, tu la tiens en main, tu peux même croire qu'elle est à toi, mais... comprendre... la comprends-tu vraiment cette fleur ?"
"Je peux l'étudier, l'examiner, l'analyser..." dit alors Ami.
"Oui, en la disséquant pétale par pétale, pistil par pistil, une étamine après l'autre, mais à la fin tu n'as plus de fleur. Comme ça, tu peux la connaître, pas la comprendre." objecte Ciel avec un sourire.
"Mais alors ?" demande Ami dérouté.
"Comprendre une fleur c'est devenir cette fleur. Porter ses couleurs, répandre son parfum, accueillir l'abeille et devenir ensuite un fruit ou une graine. Etre la Fleur."
"Alors, je ne pourrai jamais comprendre une fleur, ni même un grain de sable."
"Non, c'est vrai."
"Donc il est impossible de comprendre." dit Ami.
"Une fleur, un grain de sable... mais l'homme peut comprendre l'homme, parfois. Connaître et ensuite comprendre. Mais il y faut beaucoup d'humilité." dit Ciel.
"Ça... je n'ai pas l'impression que nous en ayons beaucoup, y compris toi, Ciel." dit Fleur en se moquant.
"Il suffit d'en avoir quand c'est important." dit Gazelle.
"Et quand est-ce que c'est important ?" demande Matin.
"Quand on veut connaître quelqu'un." répond Ami qui reçoit un sourire d'approbation des lèvres de Ciel et de Gazelle.
Ils tressent une couronne de fleurs et se mettent à improviser des poésies, après chaque série de poésies, ils décident qui doit porter la couronne de fleurs et un des autres écrit la poésie choisie.
Le soir, après avoir dîné, ils se mettent à jouer avec les coquilles et le perdant doit chanter une chanson. Puis ils demandent à Ami de raconter l'histoire de la première création et le garçon la déclame d'une belle voix. Enfin ils décident d'aller dormir. Matin a distribué les chambres, pour Fleur et Gazelle la chambre à ouest, pour Ciel celle au nord, pour lui celle près de l'échelle et pour Ami la petite pièce sur le toit.
Ami monte avec sa lanterne, enlève son pagne et s'étend sur le lit confortable. Il éteint la lanterne, et, par la fenêtre, il contemple le croissant de lune dans le ciel limpide et semé d'étoiles. Il aurait espéré pouvoir de nouveau dormir auprès de Ciel, mais il n'a pas su s'opposer à la décision de Matin. Il s'endort excité en pensant au beau corps de Ciel.
"Ami, Ami..." le réveille une voix étouffée. Dans la chambre obscure, il devine à peine une silhouette.
"Qui c'est ?" demande le garçon en se redressant. Un corps nu se penche sur lui et il le repousse contre le matelas, "Matin..." dit Ami en le reconnaissant.
"Oui... Ils dorment tous." dit l'autre et Ami sent qu'il est excité.
Matin l'enlace étroitement et cherche les lèvres d'Ami avec les siennes et l'embrasse profondément. Ami frissonne, excité et, après une brève hésitation, l'étreint, caressant le corps viril. Ami est étonné que Matin sache le toucher où il faut, comme il faut. Il a l'air d'être partout à la fois, sans incertitudes, sans hésitations, sans doutes. Ami a l'esprit vide, tout absorbé par la perception de cette visite imprévue. Il se sent enveloppé, entouré, encerclé par Matin, suivant des cercles croissants de sensations physiques toujours plus profondes.
Ami est un peu essoufflé, le cœur battant, ses tempes pulsent comme s'il avait la fièvre. Il lui semble presque que les frontières entre son corps et celui de l'autre ont cessé d'exister quand les deux corps s'interpénètrent étroitement sans effort, comme si chaque partie trouvait seule sa place, comme un mouvement dicté par la nature. Pourtant, étrangement, Ami sent que Matin est "un autre". Mais ça n'entrave pas le plaisir qu'il éprouve, et Ami sait qu'il ne lui appartient pas. Ces instants, ces sensations, sont beaux et Ami décide d'en jouir sans remords.
Pas à pas, Matin l'accompagne dans le plaisir, jusqu'à le conduire au point de non-retour en même temps que lui et les deux corps unis, agités de plaisir comme des feuilles au vent, frissonnent à l'unisson dans un orgasme fort, intense.
"C'était bon !" soupire légèrement Matin, heureux.
"Oui, très bon."
"Tu me plais."
"Mais moi... je suis tombé amoureux d'un autre."
"Je sais, de Ciel et lui de toi. Mais il ne s'est encore rien passé, non ?"
"Tu le sais ? Mais pourquoi, alors ?"
"Parce que tu en avais besoin, et j'en avais besoin. Et parce que je sentais qu'avec toi, ce serait magnifique, même une seule fois."
"Je suis désolé, Matin, mais je..."
"Chut... Ce n'est pas utile. C'était bien, et ça suffit. Heureux sera Ciel, quand il se décidera. Si sans amour tu es si splendide, avec l'homme que tu aimes qu'est-ce que ce sera ?" le coupe Matin en lui caressant une joue.
Puis il lui effleure l'œil d'un baiser léger, se glisse hors du lit et lui chuchote bonne nuit.
"Ami... réveille-toi..." la voix de Ciel pénètre enfin ses rêves et le ramène à la réalité.
Il ouvre les yeux et, en voyant son regard, il se rappelle qu'il est nu. Il a un réflexe pour se couvrir, mais ne le fait pas.
"Si tu te lèves rapidement, on a le temps d'être à l'heure à ton école. Les autres dorment, ne fais pas de bruit."
"Oui." répond Ami en sautant du lit.
Sous le regard de Ciel qui ne le quitte pas un instant, il passe son pagne, sa jupe et se prépare.
"Allons-y." dit Ciel.
Pendant qu'il marche à grands pas vers la capitale, Ciel lui demande,
"Comment c'était ?"
"Comment c'était quoi ?" demande Ami sans comprendre.
"Avec lui, cette nuit." reprend Ciel en soulignant le pronom masculin.
"Tu le sais ? Tu l'as vu monter ?"
"Non. J'ai vu comment il t'a regardé toute la journée."
"Très bon... mais sans amour." répond Ami légèrement embarrassé.
"Je vois, comme avec l'autre pendant les après-midi du rat ?" demande Ciel d'un ton tranquille.
"Tu m'espionnes ?"
"Si je t'espionne ? Non. J'ai simplement remarqué que tous les après-midi du rat tu n'es pas à école. C'est tout."
"Pourquoi me le demandes-tu ?"
"Parce que je veux te connaître, pour quoi d'autre ?"
"Avec celui-là aussi... sans amour. Et puis c'est tout, crois moi, il n'y en a pas d'autres. Ne me juge pas trop mal."
"Qui suis-je, pour te juger ? Tu es un garçon, tu aimes le sexe. Normal. Nous sommes vraiment les quatre points cardinaux, amour sans sexe ou sexe sans amour. Voilà !"
"Non. Fleur et Gazelle ont l'amour et le sexe, elles."
"Mais ce n'est pas vrai, tu sais ? Sexe sans amour, entre elles aussi. Elles sont amies, c'est vrai, mais pas amantes. Gazelle va aussi parfois avec des hommes, avec Matin, et Fleur avec d'autres femmes. Simplement elles sont bien ensemble."
Ami se tait. Puis, craignant presque de poser la question, il demande, "Mais toi, le sexe ?"
"Rien, du moins pour l'instant."
"C'est la faute de Vent ?"
"Non, plus maintenant, du moins. Je ne pense plus à lui, plus comme à un amant perdu, au moins. Peut-être que moi aussi, je me suis trompé sur lui. J'avais la prétention qu'il ne vive que pour moi."
"N'est-ce pas normal, pour un amant ?"
"Non, j'aurais du vivre pour lui, et s'il m'aimait, il aurait vécu pour moi, par choix. Mais ça ne s'est pas passé comme ça, je ne vivais pas pour lui et je voulais qu'il vive pour moi. Il a eu raison de partir. C'est moi qui l'ait fait fuir."
Le silence retombe.
Arrivé sous le porche de l'école, Ciel lui dit, "Quoi qu'il en soit, tu es très beau, nu. Je voudrais te voir toujours comme tu étais ce matin quand je suis venu te réveiller." Et, sans rien ajouter, il se retourne et s'en va.
Ami le regarde partir et sent qu'il l'aime profondément.
Arrive l'hiver et la fin de sa première année scolaire. Depuis ne nombreux jours Ami ne voit plus les amis, mais il continue à aller voir Beau Charmant. Il se plonge dans les études et se prépare aux examens. Pendant de longues nuits, à la lueur de la lampe, il révise assidument les textes, des notes. Il dort peu, mais il ne sent pas la fatigue. Sa seule détente consiste dans les après-midi au lit avec Beau Charmant, mais depuis la nuit avec Matin, Beau Charmant lui semble encore moins intéressant. Il est agréable, bien sûr, mais c'est tout.
Arrivent les examens, Ami les réussit en se classant premier dans toutes les matières, il reçoit les félicitations même des enseignants les plus sévères. Ses camarades l'envient, et pas toujours gentiment. Le jour de la remise des prix, l'Empereur vient à l'école. Ami, aligné avec tous les autres, l'attend avec le cœur au bord des lèvres, ils lui ont expliqué par le menu le cérémonial et fait répéter cent fois de sorte que il ne se trompe pas lorsqu'il devra monter jusqu'à la loge se mettre devant l'Empereur.
Quand ils se prosternent, Ami tremble des pieds à la tête. Lorsqu'ils se lèvent, il le regarde et se sent nouveau enflammé d'amour. Il aime Ciel, mais... pour l'Empereur il donnerait sa vie. "Je vivrai pour lui, mais il ne vivra jamais pour moi." pense-t-il avec regret, puis il se dit qu'une telle pensée est un blasphème, l'Empereur est un dieu, comment peut-il même seulement rêver d'être aimé d'un dieu ? Qu'un dieu puisse même seulement imaginer vivre pour le commun des mortels ?
Le doyen de l'école l'appelle. Ami sort du rang des étudiants de première année, rejoint le centre de la cour et se prosterne à terre. La voix de l'empereur déclame, claire, haute, sonore,
"Dernier Ami de la Lune ! Avance !"
Ami se lève, les yeux fixés sur la splendide silhouette assise sur le trône d'or, arrive aux pieds de l'estrade et se prosterne de nouveau à terre. L'Empereur se lève.
"Dernier Ami de la Lune ! Lève-toi !"
Ami se lève, l'Empereur le regarde avec un léger sourire. Il hésite, monte les marches de l'estrade et Ami se prosterne encore.
"Lève-toi !" commande l'Empereur.
Ami obéit et se retrouve face au dieu sur terre. Il tremble. L'Empereur fait un geste et un noble enlève à Ami la jupe blanche sans dessins, un autre noble lui ceint la jupe avec le soleil jaune et les yeux et la bouche fermés. L'Empereur le regarde droit dans les yeux. Puis il prend le bandeau avec les plumes colorées des diverses épreuves dans lesquelles il s'est qualifié premier et fait un pas vers lui. Il la lui pose sur la tête. Ami incline profondément la tête et regarde à présent les pieds de l'Empereur enfermés dans des sandales d'or il et pense qu'ils sont très beaux, qu'il voudrait les baiser. L'Empereur lui dit, à voix basse,
"J'ai su que tu as passé toutes les épreuves à la première place. Personne n'y était arrivé, depuis des années. Ne me déçois pas, l'an prochain, Dernier Ami de la Lune. Je me rappellerai de toi."
Ami se sent presque défaillir. Il répète les trois prosternations rituelles, et, en marchant à reculons, il retourne à sa place. Il espère que la cérémonie finira vite, parce qu'il n'est pas sûr que ses jambes le soutiennent très longtemps.
Quand tout est terminé, ses camarades se pressent autour de lui, "Que t'a dit l'Empereur ? D'ici on n'a pas entendu."
"Il lui a dit que s'il continue ainsi il le nommera grand laveur de chiottes !" dit avec hargne un camarade.
"Moi, j'en serais fier !" s'insurge un autre.
"Non, il doit lui avoir dit de baiser plus et d'étudier moins, s'il est un homme !" dit un autre en riant.
"Que t'a-t-il dit, alors ?"
"Des phrases de circonstance..." dit Ami en sentant sa tête tourner.
"C'est-à-dire ?" insiste un autre garçon.
"De ne pas le décevoir, qu'il se rappellera de moi." murmure Ami.
"Pauvre de toi, alors ! Je ne voudrais pas être à ta place !" s'exclame un troisième.
Ami s'éloigne presque en courant, va dans sa chambre et se jette en tremblant sur son lit.
Il a senti les mains de l'Empereur sur sa tête, quand il déposait le bandeau, il a été touché par son dieu, le descendant du Soleil Eternel ! Il se sent comme consacré, différent, transformé.
Il s'endort épuisé.
Il a à présent vingt-huit jours de congé. Presque tous les étudiants rentrent chez eux mais, comme quelques autres, il vient de trop loin pour rentrer. Ami se fait un programme. Pendant cette période, il continuera à étudier de façon à être prêt pour reprendre l'année suivante. Mais il dormira un peu plus que d'habitude, parce qu'il a besoin de repos.
Cinq jours de congé ont passé, quand, au milieu de la matinée, alors qu'il travaille dans sa chambre, il entend la porte s'ouvrir. Etonné, il se retourne et se trouve face à Beau Charmant.
"Toi ? Mais comment as-tu fait pour entrer ? Comment es-tu ici ?" lui demande en se levant, troublé.
"Hier après-midi je t'ai attendu et tu n'es pas venu. Je voulais te voir." dit Beau Charmant décidé et il commence à se déshabiller.
"Hé, attends !" dit Ami, mais Beau Charmant est déjà nu et son corps musclé est déjà sur lui. Ami est affolé, il n'a pas peur qu'il lui fasse mal, mais parce qu'il se sent désiré et qu'il sent que l'autre attend qu'il participe à ce qu'il veut de lui.
"Non, arrête !" dit Ami en reculant, mais Beau Charmant commence à dénouer son pagne.
"Laisse-moi te baiser." dit Beau Charmant en le dans entre ses bras musclés, il lui mordille une oreille et le porte jusqu'au lit.
Ami ferme les yeux, étonné de tant d'énergie érotique, conquis par l'intensité du désir du soldat de le posséder. Beau Charmant est lent, méthodique, il a assez de contrôle sur son désir pour moduler et rallonger son plaisir, jusqu'à, presque avec frénésie, plier Ami sous lui, le pénétrer d'une seule longue poussée et le posséder avec tant de vigueur qu'il l'excite si intensément qu'Ami en pleure presque. Et finalement ils atteignent l'orgasme et tout semble devenir blanc, vide, silencieux, pendant qu'il sent Beau Charmant trembler en lui dans les derniers spasmes du plaisir.
"Uuuuh !" murmure Beau Charmant en secouant la tête avec un large sourire comblé.
"Habillons-nous..." dit Ami terrorisé à l'idée que quelqu'un puisse arriver et les surprendre.
"Non ! J'ai envie de recommencer bientôt." lui dit le soldat en lui enlevant des mains son pagne qu'il jette dans un coin, "Reste là, j'aime te toucher."
"Comment as-tu fait pour entrer ?"
"Une piastre au gardien. Pendant les vacances, ils sont moins sévères."
"Tu n'aurais pas dû."
"Allez, Ami ! Tu aimes que je te baise, non ? Et me sucer. Regarde, je bande encore, prêt pour le second tour."
"Ça suffit, rhabillons-nous."
"Allez, Tu l'aimes, pas vrai ? Embrasse-la."
"Beau Charmant, ou tu t'en vas maintenant ou..."
Beau Charmant le regarde, étonné. "Tu es sérieux."
"Absolument."
"Mais qu'est-ce qui te prend ? Je t'ai fait jouir, non ?"
"Oui, mais maintenant c'est fini."
"Et tu ne parles pas que d'aujourd'hui." Ami le regarde un peu étonné, il n'aurait pas cru que l'autre soit si sensible. "Hé, tu me vires ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? Tu me plais beaucoup, je ne veux pas te perdre. Je n'ai jamais trouvé personne qui sache la prendre comme toi ! Je ne veux pas te perdre, Ami, vraiment ! Je ne sais pas bien parler, je ne suis qu'un soldat, mais... Ami, je te veux !"
"Je veux, je veux, je veux ! Je ne suis pas un objet ! Je veux ! Et moi, qu'est-ce que je veux, te l'es-tu jamais demandé ?" dit Ami, en colère.
"Ben... ça, non ?" répond Beau Charmant convaincu, en agitant son membre dressé.
"Non, tu n'imagines même pas que je puisse vouloir autre chose ?"
Le visage de Beau Charmant s'illumine, "Des piastres ? Des cadeaux ? Comment n'y ai-je pas pensé ? Tu dois me pardonner. Je te ferai des cadeaux, je te le promets. Je sais être généreux, avec qui me plaît et tu me plais trop. Allez, Ami, faisons la paix, à présent. J'ai encore envie de toi," lui dit-il en le caressant entre les jambes.
Ami se sent sur le point de céder et réagit avec rage, "Ne me touche pas ou je crie et je fais venir les gardiens !" siffle-t-il avec décision.
Beau Charmant s'arrête, étonné. "Je ne te comprends pas."
"Justement."
"D'accord, je m'en vais. J'attendrai que ça te passe. Je serai à l'auberge, chaque après-midi du rat." dit-il en descendant du lit. Il se rhabille rapidement et sort sans ajouter un mot.
Ami se rhabille aussi mais il se jette de nouveau sur le lit, arrivera-t-il jamais à se libérer de Beau Charmant ? Si obtus mais si sensuel ? Il veut arrêter, à tout prix. Ami se dit que la vie est étrange, il aime l'Empereur, il désire Ciel et il baise avec Beau Charmant... Que va-t-il devenir ? Oui, pour commencer, il doit se débarrasser du soldat, mais restent l'Empereur et Ciel... le Soleil et le Ciel... Oublions le Soleil, il n'y a rien d'autre à faire, mais si au moins le Ciel se décidait... pense-t-il déconcerté.
On le prévient que quelqu'un l'attend au portail. Il espère que ce n'est pas de nouveau Beau Charmant. C'est Matin.
"Ami, je suis venu te prendre pour une excursion aux Collines de Sable."
"Les Collines de Sable ? C'est où ?"
"Au bord de la mer, au nord de la Belle. Là où se rassemble tout le beau monde quand il fait soleil comme aujourd'hui. Les autres nous y attendent."
"Ah... je voulais étudier..."
"Ça ne te suffit pas d'être le premier ? Ciel est très fier de toi, il t'a préparé un cadeau, tu ne viens pas le chercher ?"
"Tu sais me tenter, Ciel et un cadeau en même temps."
"Eh, je connais tes points faibles, mon garçon ! Et je les aime, tu le sais bien."
"Ne me fais pas de l'œil, ça ne marchera pas."
"Je sais, je sais. Tu viens, alors ?"
"D'accord, tentateur !"
Ils traversent la Ville de Pierre, c'est-à-dire les quartiers élégants, puis la Ville de Boue, c'est-à-dire les quartiers populeux des gens ordinaires, prennent la route pavée qui en montant au nord se transforme en sentier, traverse une petite forêt et débouche sur une large plage de sable couverte de dunes parsemées de buissons, et enfin ils arrivent au bord de la mer.
Matin le guide à pas sûrs jusqu'à l'endroit où Ciel, Gazelle et Fleur sont étendus, complètement nus, sur quelques nattes.
"Hourra, enfin, tu es là !" crie Fleur dès qu'elle les voit, en se levant pour les saluer joyeusement.
Ciel se redresse, met sa main au-dessus de ses yeux et il sourit.
"Déshabillez vous, le temps est splendide pour une fin d'hiver." dit Gazelle.
CHAPITRE 4
QUATRIEME LIVRE
OÙ ON PARLE DE LA FIN DU MONDE,
ET COMMENT CIEL ET AMI SONT CHANGÉS
Ami enlève ses vêtements qu'il plie soigneusement. Ciel tapote de la main la natte à ses côtés en invitant Ami à s'y étendre. Heureux, Ami s'assied à côté de lui. Ciel lui sourit.
"Alors, on dirait bien que j'ai fait un bon investissement en devenant ton protecteur !" lui dit-il en lui donnant une légère caresse sur la poitrine, "Mes compliments."
"Merci..." répond Ami en baissant les yeux, ému.
"Tu as gagné toutes les compétitions," dit Ciel en soulignant le mot toutes, "Alors tu as mérité un prix spécial, prends-le." dit Ciel en lui tendant une boîte en bois, plate et carrée.
Ami l'ouvre. Elle contient un fin collier d'or avec un aigle au centre. "Mais... C'est trop... Je ne suis pas noble, je ne pourrai pas le porter !" dit Ami en l'effleurant du bout des doigts.
"Je suis l'aîné de la lignée aînée de ma famille, je peux donc te faire devenir membre de mon peuple. Voici le papier d'appartenance avec mon sceau qui témoigne de ton droit à porter l'aigle."
"Je ne sais comment te remercier. Je n'aurais jamais rien rêvé de tel."
"Et donc, à présent tu peux aussi enlever le bracelet avec l'aigle, tu n'as plus besoin qu'un protecteur, puisque tu es de la famille. A notre retour, je t'accompagnerai à l'école et je ferai enregistrer ton nom comme membre de l'Aigle."
"Ciel, mes camarades sont déjà jaloux de moi et maintenant..."
"Qu'importent tes camarades ? Maintenant ils devront te respecter plus qu'avant, sinon ils devront rendre des comptes à mes gens, et à moi le premier."
"On voulait aussi te faire un cadeau, Ami. Voilà, ceci est de la part de Gazelle, de Matin et de moi." lui dit Fleur en lui tendant un autre paquet.
Ami l'ouvre. C'est une boîte qui contient quelques vases élégants de précieux baumes parfumés. "Vous me gâtez." dit Ami en remerciant avec émotion.
"Cet endroit te plait ?" lui demande Gazelle.
"Oui, je ne savais pas qu'il existait. Il est... particulier."
"Ne viennent ici que les jeunes de la noblesse. Vois-tu ces buissons ? Là, d'habitude on est initié par les plus grands aux mystères du sexe."
"Mais pas seulement initié," dit malicieusement Fleur, "lorsque tu m'as conduite là pour la première fois, je n'étais déjà plus une novice."
"Moi si ! J'ai commencé ici même, l'été de ma quatorzième année." dit Matin en souriant.
"Tu ne nous l'avais jamais dit... C'était qui ?" demande Fleur.
"Un homme de trente ans, du Jaguar. Je nageais, il est venu près de moi, il m'a dit que j'étais beau, il m'a caressé entre les jambes... Et puis il m'a dit, viens avec moi et il m'a conduit là, dans les buissons."
"Et toi, tu y as couru, je parie !" dit Fleur en riant.
"Ben, j'étais attiré, excité. Mais maintenant plus personne ne m'invite dans les buissons." dit-il d'un air amusé.
"Et toi, combien en as-tu invité entre les buissons ?" demande Fleur malicieuse.
"Beaucoup, je dois avouer. Mais de nos jours, trouver un garçon ou une fille à initier, c'est devenu difficile. Ils sont déjà tous experts avant même l'éclosion de leur puberté. Tiens par exemple, regarde ces deux gamins qui se promènent. Je parie qu'ils cherchent quelqu'un pour les conduire dans les buissons."
"Pourquoi ne les y conduis-tu pas ?" insinue Fleur.
"Pourquoi pas..." dit Matin en riant, mais il ne bouge pas.
"Et toi ? Comment as-tu été initié ?" demande Ciel à Ami.
Ce dernier leur raconte alors pour lui et Roche, l'hiver où ils avaient été coincés dans la neige.
"Au milieu des moutons ! Mais ça pue !" s'exclame Fleur avec une grimace moqueuse.
"Je ne sentais plus aucune autre odeur que celle de mon camarade, je t'assure." dit Ami en riant.
Ciel hoche la tête avec un sourire. "Ami a raison."
"Ta première fois, Ciel ?" demande Matin.
"C'est à peine si je m'en rappelle, c'était il y a déjà dix ans. Un jeune esclave."
"Avec un esclave ?" demande Fleur étonnée.
"Oui. Il m'enseignait un type de combat de son peuple et on s'est excités. Il m'a alors dit que dans son peuple, celui qui gagnait le combat pouvait utiliser l'autre pour son plaisir."
"Et alors tu as perdu tout de suite, je parie !" dit Fleur en riant.
"Non, c'est lui qui a perdu, cette fois-là, et il m'a expliqué comment jouir de lui."
"Cette fois-là ?" demande Gazelle avec un sourire.
"Cette fois-là." répond tranquillement Ciel.
"Moi, par contre, c'était ici même, dans les buissons. Je jouais à cache-cache avec mes amies lorsque j'ai aperçu un jeune couple qui faisait l'amour. Je les regardais fascinée et ils m'ont vue, alors ils m'ont invitée à me joindre à eux..." dit Gazelle, "et pour commencer, elle m'a fait m'exciter et puis il m'a prise. Il m'a fait mal, alors elle m'a consolée. Ce fut une expérience étrange, belle. Elle était très douce."
"Et toi, Fleur ?" demande Matin.
"Vu que nous sommes en veine de confidence sexuelles... À la fête des fleurs, j'avais douze ans. Je voulais m'habiller de fleurs blanches, mais il avait été décidé que les fleurs blanches iraient à une autre. Alors j'ai été voir le chef de notre groupe et je lui ai dit, je veux les fleurs blanches. Elle m'a dit, seule les vierges peuvent porter les fleurs blanches. Mais je suis vierge ! lui ai-je dis. Vraiment ? Viens avec moi, je veux en être sûre. Elle m'a conduite dans une chambre, elle m'a retiré mon pagne, et m'a enfilé un doigt là. Elle le bougeait un peu, c'était agréable. Elle s'est aperçue que ça m'excitait. Si tu fais l'amour avec moi, je te ferai mettre les fleurs blanches, m'a-t-elle dit en continuant à m'exciter du doigt. Tout ce que tu veux, ai-je dis. Et elle s'est amusée avec moi et j'ai eu mes fleurs blanches." conclut Fleur gaiement.
Gazelle sort la nourriture et Matin la bière et ils mangent et boivent. Ami, après beaucoup d'insistances de la part de ses compagnons, accepte de boire un peu de bière. Le goût aigrelet est agréable, mais il ne veut pas en boire plus. Ils parlent encore un peu, puis Matin propose :
"Allons-nous aux Sources du Dragon ?"
"C'est quoi ? " demande Ami.
"Hé, tu vis depuis un an à la capitale et tu n'as jamais entendu parler des Sources du Dragon ? Alors il faut vraiment qu'on y aille !" s'exclame Ciel.
Ils ramassent leurs affaires, Ami met pour la première fois le collier d'or, puis ils remontent entre les dunes de sable jusqu'à une basse construction de pierre d'où sort un léger nuage de vapeur. Il y a là une source d'eau chaude et plusieurs bassins à ciel ouvert dans le bâtiment ainsi qu'une cascade d'eau d'où s'élève la vapeur. Ciel en prend un pour eux seul, ils entrent, se déshabillent et y plongent. Des bassins des chambres voisines, dont les séparent des cloisons de bois, leur parvient l'écho de rires et de bavardages.
"N'est-ce pas agréable ?" demande Gazelle.
"Extraordinaire !" dit Ami en barbotant joyeusement dans le bassin.
Trois garçons et deux filles arrivent avec des paniers de nourriture, des serviettes et des huiles parfumées. Ils sortent de l'eau tous les cinq, s'étendent sur les serviettes et, pendant qu'ils grignotent la nourriture, les cinq esclaves se mettent à étaler les huiles parfumées sur leurs corps et à les masser. C'est un massage expert, sensuel, et Ami s'aperçoit qu'il lui procure une érection. Honteux il regarde vers les amis et voit qu'aussi bien Ciel que Matin sont excités et qu'ils ne s'en troublent pas. Alors il se détend et jouit de ce massage que le garçon rend de plus en plus intime et agréable. Lorsqu'il voit le garçon qui masse Matin se pencher entre les jambes du jeune homme et commencer à lui donner du plaisir avec ses lèvres, il sursaute. Il regarde vers Ciel et voit que celui-ci reçoit déjà le même traitement, au même instant, il sent les lèvres du garçon se poser sur son membre dressé.
Il frisonne, sans quitter Ciel des yeux. Celui-ci a fermé les yeux et à l'évidence il apprécie ce traitement expert. Ami est un peu jaloux de l'esclave penché sur Ciel, il voudrait que ce soit lui... Il entend un léger gémissement et voit que les deux femmes aussi reçoivent de leurs deux esclaves un traitement analogue. Il regarde encore Ciel et voir l'expression béate de son visage. Et dans un long gémissement, Ami jouit dans la bouche chaude et accueillante de son garçon qui boit tout sa semence avec soin. Ciel ouvre les yeux, le regarde avec un doux sourire, allonge une main et effleure la poitrine d'Ami d'une légère caresse, une seule, puis il ferme les yeux et tremble de plaisir. Les esclaves reprennent en silence et avec art leur massage, puis, quant ils sont tous comblés, ils se retirent en silence.
"Ah," dit Matin en se rasseyant avec un air satisfait, "ils sont vraiment bons, ici. Il nous fallait bien ça, après la conversation que nous avons eue, pas vrai, mes amis ?"
"Oui." dit Fleur en embrassant Gazelle, puis les deux filles se lèvent et se plongent à nouveau dans le bassin, suivis par Matin.
"Tu ne viens pas te baigner ?" lui demande Ciel.
"Si, j'arrive." répond Ami en se sentant la tête légère, comme s'il était un peu ivre.
"Viens, alors." lui dit Ciel avec douceur, en le prenant par un bras et en l'attirant vers l'eau.
Ils s'y plongent côte à côte. Dans l'eau, Fleur et Gazelle sont enlacées et s'embrassent. Pourquoi Ciel ne me prend-il pas dans ses bras et ne m'embrasse-t-il pas ? se demande Ami. Il sait que le jeune homme le désire, il le sent clairement. Gazelle l'a mis en garde, "Ne fais pas le premier pas, tu le ferais fuir." Mais c'est de plus en plus difficile.
Ils quittent la construction de la source chaude, et Gazelle propose d'aller à une auberge sur la route de la capitale. Ils pourront y manger et dormir. Ils s'en vont sans hâte, chantant des chansons, se racontent des blagues et font des jeux de mots. Ils ont l'air de quatre gamins en vacances, joyeux et insouciants.
Le soir, ils arrivent à l'auberge.
"Ils n'ont que deux chambres, alors les trois hommes prenons l'une et vous les femmes, l'autre." dit Ciel.
"Non, on veut que Matin dorme avec nous. Pas vrai Matin ?" dit Gazelle.
"Oui, bien sûr." répond ce dernier.
Ami en est reconnaissant à ses amis. Comme ça, il pourra dormir seul avec Ciel.
Ils dînent gaiment, et Fleur, en regardant les autres clients de l'auberge, clabaude sur tous, mais sans méchanceté ; Ami l'écoute, amusé. Fleur à l'air de tout connaître sur tout de monde. Qu'y a-t-il de vrai, quelle est la part de potins, Ami n'en a aucune idée, mais Fleur est amusante avec ses remarques et ses commentaires. A part Ami, ils boivent tous de la bière en abondance.
Finalement ils décident d'aller dormir. Ciel et Ami entrent dans leur chambre et ce dernier découvre avec plaisir qu'il n'y a qu'un seul grand lit. Il voit Ciel se déshabiller et il l'imite en espérant que cette nuit, enfin, ça arrivera. Ami s'étend sur le lit, Ciel souffle la lanterne et, dans le noir, il se couche aussi sur le lit. Son corps effleure celui d'Ami qui s'excite immédiatement. Ciel se tourne vers lui et Ami sent son érection presser contre son côté, un bras lui entoure la poitrine. Ami retient son souffle.
Ciel lui chuchote avec voix pâteuse, "Je suis content que nous soyons seuls."
"Oui." murmure Ami excité.
Ciel lui donne un petit baiser sur la joue, puis Ami sent le bras sur sa poitrine se faire lourd, le souffle devenir profond et il comprend que l'autre, à l'instant précis ou il allait prendre l'initiative, s'est écroulé, assommé par toute la bière qu'il a bue. Ami a envie de crier, de le réveiller, de le forcer à faire l'amour avec lui. Mais il se contente de caresser légèrement le corps abandonné, dont l'érection a maintenant disparue. Il n'arrive pas à dormir, il est trop excité. Il aime sentir sous le bout de ses doigts la peau lisse, les muscles fermes au repos. Plus tard, lui aussi glisse dans le sommeil, un sommeil profond mais agité.
Au matin, la voix de Fleur qui les appelle le réveille.
"Oui, on arrive." répond Ami.
Ciel dort encore. Ami en admire la douce nudité, il a envie de le réveiller en le caressant. Mais il descend du lit, s'habille, se rassoit sur le lit à côté de Ciel et le secoue délicatement par un bras.
"Réveille-toi... Ils nous attendent en bas." dit-il quand Ciel répond par un grognement indistinct.
Ciel ouvre les yeux et le regarde, "J'ai mal à la tête. J'ai trop bu, hier soir."
"Oui, tu as trop bu." lui répond Ami sur un ton de doux reproche, en pensant que s'il avait moins bu, peut-être cette fois aurait-elle été la bonne, celle où ils auraient fait l'amour.
"Tu es fâché contre moi ?" demande Ciel en s'asseyant, l'air égaré.
"Non."
"Déçu ?" demande alors Ciel.
"Ben... non." dit Ami.
"C'est-à-dire un peu." dit Ciel en opinant gravement, "Je suis désolé. Tu sais, dis aux autres que je reste un peu au lit, je ne me sens pas encore de me lever."
"Très bien, Ciel."
"Je te promets que je boirai moins, la prochaine fois."
"D'accord."
"Tu ne me fais pas un sourire, avant de descendre ?" demande le jeune homme, presque timidement.
Ami lui sourit. Il le prendrait bien dans ses bras pour l'embrasser, mais Ciel répond à son sourire et se recouche lourdement.
Ami, descend, dit aux autres qu'il veut renter en ville, qu'il doit étudier. Ils insistent un peu, en vain, puis Gazelle décide de l'accompagner un bout de chemin.
"Rien, c'est ça ?" lui demande-t-elle à au bout d'un moment.
"Non, rien."
"Dommage." répond-elle.
Ami est heureux que si peu de mots leur suffisent à se comprendre. "J'attendrai." dit le garçon.
"Bien sûr. Mais c'est pas facile."
"Ni si difficile."
"Tu l'aimes ?"
"Je l'aime."
"Lui aussi."
"Je sais."
"Mais il est si compliqué."
"Tu trouves ?"
"Pas toi ?"
"Non."
"Tant mieux."
Ils marchent encore un peu en silence, puis Gazelle dit, "C'est toi qu'il lui faut."
"Merci."
"Mais il doit s'en convaincre lui-même."
"C'est vrai."
"Matin dit que tu es splendide."
"Ah..."
"Entre nous, on se dit tout."
"Je comprends."
"N'étudie pas trop, quand même."
"Non, on n'étudie jamais trop."
"Tu deviendras quelqu'un."
"Il me suffirait..." commence Ami et il s'arrête.
Gazelle lui sourit gentiment, "Oui, évidement."
Ils se sont encore compris à demi-mot.
"Tu vois, Ciel est très fort, en tout, mais quand il tombe amoureux il devient faible. Il le sait et il en a peur. Il est très courageux, et pourtant il est timide en amour. Mais fais attention à ne pas le forcer. Il est très doux, mais il peut devenir plus dur que le plus dur granit. Tu vois ce que je veux te dire ?"
"Oui, Gazelle. Mais comme ça, il me plaît à mourir. Je l'attendrai."
"Bien."
C'est la rentrée à l'école avec un nouveau discours de l'Empereur. Ami brûle de nouveau d'amour pour lui. Il ne comprend pas, est-il possible d'aimer deux personnes en même temps ? Il aurait cru ça impossible et pourtant c'est exactement ce qui lui arrive. S'il était forcé de choisir, il ne saurait que faire. Mais heureusement, le problème n'existe pas. Pour l'Empereur il n'est qu'un de ses nombreux sujets. Et il n'y a absolument aucun espoir de ce côté. Et puis Ciel est tout sauf un repoussoir.
Il voit souvent ses amis, même si toutes ses visites sont courtes. Ils savent qu'il doit étudier, alors ils n'insistent pas trop. Mais ils lui font comprendre qu'il est toujours l'un d'eux. Au début de l'été, Ciel l'emmène pour la première fois dans sa maison de la capitale, et le présente à sa famille. Ils avaient déjà entendu parler de lui, comme d'un élève exceptionnel et ils le traitent avec une gentillesse cordiale. Ciel l'emmène ensuite dans sa chambre qui ouvre, du haut de la colline sur un vaste panorama et d'où on voit la mer à deux ou trois kilomètres.
"Voilà, comme ça tu sais où je passe mes nuits."
"Elle est belle."
"Tu trouves ? Ben, elle n'est pas mal."
Ami admire les armes de Ciel accrochées à un mur. "Je ne t'ai jamais vu vêtu en guerrier."
"Je fais belle figure."
"J'aimerais bien te voir."
"Un jour, peut-être."
"Promis ?"
"D'accord."
"Tu me raccompagnes à l'école ? Je ne connais pas cette partie de la ville."
"Apprends le chemin alors." lui dit Ciel avec un sourire très doux.
Pour la fête du Dieu Poisson, qui se tient après le coucher du soleil au temple du port, les étudiants ont la permission de rentrer le matin suivant. Ami descend au port avec ses camarades. Il tourne entre les étalages en regardant la marchandise exposée, les friandises, les porte-bonheurs. Peu à peu, sans s'en apercevoir, il se retrouve seul. Mais au fond, il préfère ça, il ne s'est jamais beaucoup lié avec ses camarades. Quand il passe dans une ruelle sombre pour aller au temple, un rabatteur de prostituées s'approche.
"Noble étudiant, pour une seule piastre je peux te procurer une fille qui réjouira ta soirée. Pourquoi ne viens-tu pas les voir ?"
"Non, merci, ça ne m'intéresse pas." répond Ami.
L'homme le prend alors par un bras. "Si tu préfères un garçon, j'en ai aussi un bon choix, actifs, passifs, qui font tout pour une seule piastre. Viens dans notre palais de l'amour."
"Je n'ai pas une piastre, et je n'ai pas envie. Lâche-moi."
"Tu es un noble étudiant, et as le collier de l'aigle. Je te fais crédit, tu sais ? Et en début de soirée tu peux choisir le garçon ou la fille que tu préfères, pour ton noble plaisir."
"Je t'ai dit non, laisse-moi !" dit Ami ennuyé et il essaye de se dégager, mais l'homme ne le lâche pas.
"Lâche-moi ! "crie presque Ami en s'énervant.
Un soldat prend l'homme par les cheveux et l'éloigne brusquement d'Ami. C'est Beau Charmant.
"Tu ne t'es plus jamais fait voir !" lui dit-il.
"Je ne suis plus libre, le jour du rat."
"Ah non ? Mais quel jour alors ?"
"Qu'importe ?" dit Ami pour lui faire comprendre que tout est fini.
Beau Charmant semble ne pas comprendre. "Mais maintenant, tu es libre. Viens." lui dit-il en le poussant dans un coin sombre.
"Non, maintenant je veux aller au temple." proteste faiblement Ami pendant que l'autre se penche sur lui et, décidé, le caresse sous son pagne.
Il sent le corps du jeune homme le chercher, excité, et comme d'habitude, il s'excite aussi.
"Non, Beau Charmant, je t'en prie..." dit-il encore.
Mais l'autre, d'une voix rauque, en continuant à le caresser entre les jambes, lui dit, "Non, tu me l'avais promis. Maintenant, tu viens avec moi."
Il le prend par la taille, le décolle presque du sol et le porte d'un pas rapide jusqu'à leur auberge habituelle, jette une pièce au propriétaire, monte l'escalier et, dès qu'ils sont dans la petite chambre habituelle, il l'attrape d'un bras par la taille et, pour la première fois depuis qu'ils se connaissent, il l'embrasse profondément sur la bouche pendant qu'il commence à le déshabiller. Ami est comme saoulé par la vigueur animale de l'autre, son odeur aigrelette de mâle, sa sensualité à l'état brut. À son tour il déshabille le soldat, en cherchant des mains la forte excitation, puis il la palpe. Beau Charmant le traîne avec lui sur le lit, Ami monte sur son corps, suce ses tétons gonflés, le serre fort, pendant que l'autre le serre dans ses bras et lui caresse l'épine dorsale, jusqu'à ce que son doigt inquisiteur atteigne le sillon entre ses petites fesses fermes.
Ils sont déchaînés tous les deux . Ami fait l'amour presque avec rage, Beau Charmant, agréablement surpris de ce changement est encore plus excité que d'habitude.
"Je te veux !" dit-il, les yeux pleins de luxure.
"Encule-moi, alors !" répond Ami en s'offrant promptement et il le sent se baisser sur lui, en lui, avec vigueur, comme un torrent en crue qui renverse tout. Ami est écrasé de plaisir.
Quand ils sortent de la stupeur de l'orgasme, Beau Charmant se lève du lit.
Il fouille dans ses affaires, s'approche d'Ami avec un grand sourire sur les lèvres, "Je n'ai pas oublié. C'est pour toi." lui dit-il en lui tendant un petit paquet.
"Qu'est-ce que c'est ?" demande Ami en s'asseyant, légèrement en sueur.
"Ouvre. C'est un cadeau. Ça fait longtemps que je l'ai, j'attendais de te voir." dit Beau Charmant en se grattant le pubis, avec un sourire ravi.
Ami ouvre lentement le paquet. Il contient une petite plaque d'or avec un bas-relief. Elle représente deux hommes nus unis dans une étreinte.
"C'est nous deux !" dit fièrement Beau Charmant. "Je l'ai fait faire spécialement. Elle est belle, non ?"
Ami secoue la tête incrédule. "Cette... mais que dois-je en faire ? Me l'accrocher au cou ?"
"Non, c'est comme un talisman. Tu peux la coudre dans ta jupe, comme ça, chaque fois que tu la mets ou que tu l'enlèves, tu penses à moi et à combien tu aimes le faire avec moi."
"Beau Charmant, je crois que cette fois était la dernière." dit Ami, décidé.
"Quoi ? C'est une blague ?"
"Non."
"Mais qu'est-ce qu'il y a? Viens là ! Tu ne peux pas me laisser tomber comme ça."
"Si, Beau Charmant. Je suis tombé amoureux d'un autre homme. Je ne l'ai jamais été de toi."
"C'est des conneries ! Tu es à moi !"
"Tu te trompes, Beau Charmant, je n'ai jamais été à toi."
Le soldat l'attrape. "Toi, Ami, tu es..." commence-t-il avec véhémence, puis il s'interrompt et le lâche. "Pourquoi ?" demande-t-il d'un ton presque affligé.
"Je ne sais pas. J'ai beaucoup aimé, avec toi, mais entre nous deux il n'y a que le sexe. J'ai besoin d'autre chose."
"D'autre chose ?"
"Oui, d'amour."
Beau Charmant éclate de rire, un rire forcé, puis il dit; "D'amour ! Tu as besoin d'une queue, pas d'amour."
"Tu te trompes, mon ami."
"Tu en as trouvé un autre qui te baise mieux que moi."
"Non."
"Celui dont tu dis que tu es amoureux."
"Nous n'avons jamais rien fait ensemble."
"Alors tu es fou. D'accord, comme tu te veux. Mais je sais bien que tu me reviendras. Je suis patient, moi."
"Je ne peux pas accepter ton cadeau."
"Je le garderai pour ton retour."
"Ne me cherche pas, Beau Charmant."
"Je n'ai pas besoin, c'est toi qui reviendras."
Ami se rhabille, salue Beau Charmant, sort et retourne au temple pour regarder les rites. Il se sent soulagé, il a enfin réussi à rompre avec Beau Charmant, à mettre les choses au point. S'il veut croire qu'il reviendra, tant pis pour lui. Avec le temps, il comprendra. Et Ami apprendra à se passer de sexe, plus de sexe sans amour, à partir de maintenant, se dit-il en souriant. Il attendra Ciel.
Il revoit Ciel, tout seul, à la fin de l'été. Il est venu le chercher pendant son après-midi libre et lui a proposé une promenade hors de la ville. Ami y va volontiers. Alors qu'ils se promènent à la lisière de la forêt, Ciel lui dit,
"La première fois que je t'ai vu, tu étais dans la forêt, au milieu des buissons."
"Mais... alors tu te t'en rappelles !" dit Ami en le regardant.
"Bien sûr... J'ai failli te tuer, comment ne pas s'en souvenir ?"
"Je croyais que non. Tu as dit, la deuxième fois qu'on s'est rencontrés, que je te rappelais quelqu'un."
"J'avais honte de t'avoir presque tué. Surtout toi ! Je ne me le serais jamais pardonné."
"Mais tu n'avais pas fait exprès. Et puis tu ne me connaissais pas."
"Si, il me semblait te connaître. Ton regard, surpris, mais pas effrayé m'avait conquis."
"J'ai pourtant eu l'impression que tu me réprimandais, comme si c'était de ma faute."
"C'était pour cacher ma gêne, l'attirance que j'ai immédiatement ressentie pour toi."
"Attirance." reprend en écho Ami, pensif.
A quelque distance, ils voient une louve s'éloigner avec ses louveteaux.
"C'est difficile d'apprivoiser un animal sauvage, tu sais ?" lui dit Ciel en les montrant. "Il y faut temps et patience, mais on peut y arriver."
"Oui, bien sûr, avec du temps et de la patience." Ami comprend qu'ils parlent d'eux-mêmes.
Ciel reprend, "Un animal qui a été apprivoisé, s'il retourne à la vie sauvage, est plus difficile à ré-apprivoiser."
"Je sais, il doit apprendre que, cette fois, il peut avoir confiance."
"Justement. Il voudrait avoir confiance, mais la peur est plus forte que la raison. Alors il garde ses distances, prêt à s'échapper." dit Ciel à voix basse.
"Il dresse l'oreille, tu vois ? Il sent le danger."
"Et il n'y en a pas. Nous ne voulons pas leur faire de mal, ni à elle, ni à ses louveteaux."
"Mais elle n'en sait rien. Elle a eu trop d'expériences négatives avec les êtres humains."
"Parce que c'est un animal, elle ne sait pas distinguer."
"Les hommes bons et les mauvais sont semblables, deux jambes, deux bras... comment les distinguer ?"
"Ni au premier regard, ni au deuxième, mais s'ils se rencontrent assez, assez longtemps, elle nous permettrait de nous approcher, et peut-être un jour de caresser ses louveteaux, de jouer avec eux."
La louve continue à les regarder de loin, sans perdre de vue ses petits. Ciel et Ami s'éloignent lentement, suivis longuement du regard par la belle bête. Le ciel s'assombrit rapidement, le vent porte de gros nuages sombres, chargés de pluie.
"Veux-tu rentrer ?" demande Ciel.
"Non."
"Il va bientôt pleuvoir."
"Très bien." répond Ami.
Ciel sourit. Ils continuent à se promener. Au loin, le tonnerre gronde longuement, comme s'il roulait dans les nuages.
"Ça vient."
"Ça vient."
L'air est lourd, épais, un vent fort mais chaud ébouriffe leurs cheveux, soulève leurs jupes pendant qu'ils continuent à se promener en silence, en jouissant simplement de la proximité de l'autre.
"Tu n'as pas peur des orages ?" lui demande Ciel.
"Non, pourquoi ? Ce n'est que de l'eau."
"Le second monde fut détruit par un ouragan, non ?"
"Ça veut dire que nous deviendrons des singes." répond Ami en souriant.
"Et le quatrième par une crue."
"Et alors nous deviendrons poissons."
"Qu'est-ce qui détruira-il ce monde ?"
"Et que deviendrons-nous ?"
"Je voudrais devenir... ne le sais pas. Je voudrais rester ce que je suis." dit Ciel.
"Alors, espérons que ce monde ne finisse pas de notre vivant." répond Ami.
Soudain, la pluie commence à tomber avec violence. Elle fouette les deux amis, les arbres, toute la nature qui semble gémir sous la violence du vent et de la pluie. L'herbe est écrasée au sol, les fleurs hachées répandent leurs pétales aux alentours, les animaux se cachent et semblent presque retenir leur souffle.
"C'est fantastique !" crie Ami pour couvrir le hurlement du vent.
"La fin du monde !" répond Ciel en riant.
"Et un dieu va nous transformer !" crie Ami.
"Mais en quoi ?"
"Toi, en Ciel et moi en Ami !"
"Nouveaux cieux et nouveaux amis ?" demande Ciel en écartant de ses yeux ses cheveux ruisselants d'eau.
"C'est ça, en cieux amis !" répond Ami en levant les bras vers les nuages.
Un violent tonnerre les enveloppe.
"Voilà, tu as entendu ? Le bon dieu a dit oui !" s'exclame Ciel et ils se mettent tous deux à danser, heureux de l'eau qui fouette leurs corps, leur visage, et se regardent en riant.
L'orage s'éloigne.
"Mais alors ? Ce n'est pas la fin du monde ?" demande Ciel, l'air surpris.
"Comment ça ! C'est un monde nouveau ! Notre monde."
"Il me plaît ! Tu es encore là, nous sommes encore là."
"Mais personne ne sait que c'est un monde nouveau."
"C'est notre secret."
Aussi vite qu'il avait disparu, le soleil recommence à briller. Sur les arbres, sur les feuilles, les gouttes brillent comme des gemmes. L'air est parfumé. Les oiseaux se remettent à chanter. Ciel et Ami se regardent alors et remarquent cette lumière particulière dans les yeux de l'autre. Ils se sourient et reprennent la route de la ville. Le ciel au nord est d'un bleu très pur et les sombres nuages s'éloignent rapidement dans la direction opposée. La mer brille d'une lumière dorée.
"Hé !" s'exclame soudain Ciel.
"Hé." répond Ami et ils se sourient.
Ils n'ont pas besoin d'en dire plus. Ami sent son cœur chanter. Oui, il a assisté à la fin du vieux monde et à la naissance du nouveau, à côté de l'homme qu'il aime. Tout semble comme avant et pourtant...
"Etudie bien." lui dit Ciel à la porte de l'école.
"À bientôt." répond Ami.
Ami étudie avec une énergie inchangée. Son excellente mémoire, sa vive intelligence, l'assistent prodigieusement et les enseignants aussi sont fiers de lui. Un jour le maître d'histoire s'approche pendant qu'Ami copie quelques pages des chroniques à la bibliothèque.
"Toujours au travail ?"
"L'histoire me fascine."
"C'est vrai, de belles fables pour adultes..."
"Des fables ? Tout ceci est arrivé, non ?"
"Tu crois ? Tout ce qu'on lit dans ces pages ne sont que les choses telles que l'homme qui les a écrites les a vécues, s'en est rappelé, les a interprétées. Ce n'est pas la réalité. La réalité n'existe que dans l'instant où elle se déroule, et chacun de nous en cueille seulement un très petit reflet et l'interprète, et ce n'est déjà plus la réalité. Tu vois, je te parle, mais si tu voulais écrire ce que je t'ai dit, tu n'écrirais certainement pas ce que je t'ai dit, mais ce que tu en as pris, compris, interprété. Mais ensuite, en bas, tu écrirais, 'Paroles authentiques du Maître Acacia'. N'est-ce pas ainsi ?"
"Mais si tu écrivais tes propres mots ?"
"Ce serait pareil. Ne vois-tu pas que pendant que nous parlons, mille autres pensées se superposent à ce que tu dis, que les mots que tu dis ne sont qu'un pâle reflet de la réalité qui les a provoqués ?"
"Mais alors, l'histoire, quelle valeur a-t-elle ?"
"Le même que la poésie, les mythes, les hymnes et les blagues. C'est une élégante littérature, une création du talent humain. Un passe-temps pour qui l'écrit et qui la lit."
"Mais ici, par exemple, il est écrit que le peuple du Soleil a vaincu le peuple du Jaguar. C'est la vérité, c'est arrivé !"
"Oui ? Et comment ? Quelques guerriers du peuple du Soleil on fait ce jeu cruel que nous appelons la guerre à ceux du peuple du Jaguar, mais les autres ? Pour combien, entre les soi-disant vainqueurs et les soi-disant vaincus la vie a-t-elle vraiment changé ? Comme au jeu de balle au mur. Notre champion fait passer la balle dans l'anneau et nous disons, Nous avons marqué un point ! Nous ! Ne comprends-tu pas que tout ça n'a pas de sens ?"
"Mais toi, Maître d'histoire, as-tu cette vision des choses ?"
"Et ça te scandalise ? Si je t'en parle c'est parce que tu es un élève exceptionnel et que je pense que tu peux comprendre. Je sais que tu peux comprendre. L'histoire, c'est transmettre à la postérité les actes des ancêtres, et c'est ce que je t'enseigne. Mais sont-ils tes ancêtres, les miens ? Et combien de tes descendants, des miens, liront, ou pourront lire ce qu'on a voulu écrire ? Et que sauront-ils de toi et moi ?"
"Mais les ancêtres de l'empereur, par exemple..."
"Et ses descendants ? Combien de fils d'empereurs, devenus ensuite des empereurs, sont en réalité des fils d'inconnus ? Ceci n'est presque jamais écrit. Non, rappelle-toi, l'histoire est un des nombreux exercices littéraires, pas le moindre, c'est sûr. Et fascinant. L'histoire n'est que ce qui a été écrit, conservé, qu'on a voulu raconter aux autres, ni plus, ni moins. Les cinq livres présentent cinq styles différents, pas cinq contenus différents. Je ne crois pas à ce que je lis. À vrai dire, je ne crois même pas à ce que je vois. Penses-y."
Ami réfléchit longuement aux paroles du maître. Si on ne peut même pas croire à ce qu'on voit, à quoi peut-on donc croire ? À rien. Et pourtant, l'homme a besoin de croire en quelque chose, ou alors il devient fou. L'homme croit à ce à quoi il veut croire, peut-être. Jusqu'à ce que quelque chose ne corresponde plus à ses convictions, et alors, il s'en fait de nouvelles... Tout est vrai tant que ça ne se montre pas faux.
À suivre
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