Il tombe et se brise. Je désespère de pouvoir le reporter un jour. Mais je tiens. Ou du moins tenté-je de résister à cette irrépressible envie de le remettre tel quel devant mon visage défait par le chagrin et la souffrance. Comment faire pour voiler cette face et faire apparaître le visage souriant que le monde a pris l'habitude de me voir arborer ? Je perds mes repères et commence à sangloter devant les débris de mon alter-ego qui déjà commence à s'effacer. Je cherche autour de moi un moyen de le récupérer, de retrouver ce Moi qui me protège, derrière lequel ma vie semble plus simple. Mon chagrin se transforme en profonde tristesse. Tristesse qui se mue en une souffrance inconnue. Je la redoute. J'ai toujours craint la douleur, qu'elle soit morale ou physique, et ce que je ressens là me transperce de part en part, brûle ma peau et asservit ma chair. Je suis pris de convulsions. La délivrance du Masque est mon tourment. Je me consume.

Un ultime soubresaut et ma conscience se remet en marche. Je me relève doucement. Les rares morceaux du Masque restant se réduisent en poussière sous mon regard avant de se dissiper avec mon souffle saccadé. Je reste immobile, comme si le temps s'était suspendu et m'avait emprisonné avec lui. Je fouille mon esprit afin de comprendre la raison qui m'a poussé à retirer mon bouclier. Me revoilà à une hantise qui me persécute depuis des années : parler de moi. Entendons nous bien, j'évoque le véritable Moi, l'être que je suis sous le masque, celui qui absorbe toutes les émotions que le Masque ne fait que réfléchir en gardant ce sourire de fausse joie. Je me dis que si c'était mon véritable visage qui souriait comme ça, j'en aurais sacrément mal aux joues. Je secoue la tête car ce n'est pas le moment de divaguer. On me l'a arrachée, ma seule défense dans un monde où Bien et Mal s'affrontent sans répit et sans élan de pitié ou de compassion pour le camp adverse. J'ai la sensation d'avoir la chair du visage à vif. La chute du Masque a provoqué chez moi le réveil d'un mal être jusque là effacé, à l'abri de l'ensemble de l'Humanité, se consolidant avec le Temps, traître à l'aspect bienveillant.

Ma mémoire, ainsi que toute mon âme, est sollicitée. Je revis chacun de ces instants qui ont fait de ma vie ce qu'elle est devenue. Je passe par la découverte de ma propre homosexualité, qui n'était pas une réelle surprise, avant de poursuivre par mon premier « Je t'aime » à un garçon. A celui qui a suivi, pour un autre. A un troisième à qui je le dis souvent tant c'est vrai. Je revois la scène de mon Coming Out forcé à cause de ce message, laissé par inadvertance accessible à tous. Mon premier baiser. La bouche de ce garçon magnifique dans mon lit, sur mes lèvres. La délicate pression de nos langues l'une contre l'autre. Je me laisse choir à terre. Ma joue s'écrase contre le sol dans un bruit mat. La poussière, dernier vestige du Masque, se colle à ma peau. « Allongé, le corps est mort… Pour des milliers, c'est un homme qui dort ». Ces paroles de chanson résonnent en moi. Suis-je mort ?

La visite de ma vie reprend. Mon souffle se raccourcit lorsque je revois mes premières caresses prodiguées avec soin sur le corps de l'homme que j'aime. Toutes les sensations parcourent délicieusement mon être avant de se perdre dans les tréfonds de mon esprit, se réfugiant de toute agression extérieure fomentée par le plus terrible ennemi que l'homme puisse connaître : l'Oubli. Je m'empresse de cacher ces souvenirs merveilleux de câlins et d'autres plaisirs amoureux à ce redoutable prédateur insatiable. Je me revois, marchant dans la rue du port, main dans la main avec mon homme. L'Amour que nous nous portons devait émaner de nous telle une aura fantastique et surnaturelle et nous entourer dans un havre calme et apaisant. Couché sur mon lit, il dort encore. Je me rapproche de son corps jusqu'au contact de ma poitrine sur son dos où je sens les pulsations de son cœur chaleureux. Tant de souvenirs qui m'ensorcèlent. Pas de doute, je l'aime ce garçon !

Ma respiration est de plus en plus faible et ma vision se brouille peu à peu. Des points blancs se forment sur ma rétine. L'oxygène me manque. Est-ce que je suis en train de mourir ? Tout ça entraîné par ce Masque que je n'ai pu soutenir. Le visage éclatant, tout sourire, de mon copain se fixe sur mes yeux. Je ne vois plus que lui. Je l'ai perdu. Je regrette ma faiblesse qui m'a mené ici, couché sur le sol, reposant dans la poussière. Pendant que mes poumons peinent à se remplir, la déferlante de mes erreurs s'abat violemment sur le débris que je suis devenu. Je réalise que cet avenir incertain qui est le mien n'arrivera jamais. Je n'avais qu'une seule idée de ce que mon futur serait : moi et celui que j'aime, ensemble. Je sais maintenant que cela ne se fera jamais. Puisse l'homme de ma vie poursuivre la sienne. Je sens que je suis toujours étendu à plat ventre par terre mais j'ai également la sensation de couler. Et là, pendant que mon dernier souffle passe mes lèvres, je réalise ce qui m'arrive. Je meurs dans l'étreinte douloureuse de mes souvenirs. Ce n'est que déchéance d'un corps qui a sombré.

Angelofys