Lager et Fair (5)
de Saguilan

R(appel)s

Tout le début de la semaine, Pierre et Armand se rappelèrent réciproquement l'un de l'autre.

Pierre avait eu la réponse à la question « honnête ou pas?» et, pas de chantage en vue. Armand avait parlé de « méchants loups » , catégorie dans laquelle il ne s'incluait pas. S'il avait pris l'entrée en matière du premier pour une attitude aguicheuse savamment déguisée, il aurait pu se risquer à l'emmener sur la pente abrupte et sans détour du sexe. Ca n'avait pas était le cas. Il n'y avait donc rien à craindre avec lui.
Il devait être équilibré pour ne pas céder à la facilité d'avoir des aventures sans lendemain- beaucoup plus présente dans le milieu.
Il avait fait mention de mauvaises fréquentations- pas de loups, puisqu'il n'avait pas eu l'air de dire qu'elles avaient été destructrices. Ca ne devait pas non plus être des agneaux, vu la façon elliptique avec laquelle il en parlait.
S'agissait-il d'anciens amis ou compagnons?
De toute manière, ils étaient gays.
Avait-il été dépucelé par l'un d'entre ou était-il encore vierge?
Décidément, Armand n'arrêtait pas de susciter des questions chez le père de Julie.
Ce dernier se demanda aussi si sa prestation avait été assez convaincante. Si on le rappelait dans la semaine, ça serait oui. Il s'était montré réactif, notamment avec « le Angkor Tom » dépaysant. Il se reprocha néanmoins de ne pas avoir conclu la conversation par : « Oui t'as raison, il faut mieux partir, les loupiots de Tex Avery vont pas tarder à débarquer» car cela aurait pu montrer qu'il avait beaucoup de répartie. Mais, en fait, il se dit qu'il n'était pas très drôle, le plus fendart des blonds, même s'il y avait depuis quelques années des blagues sur eux qui étaient à la mode. Celles sur les femmes blondes existaient depuis plus longtemps et étaient comparables à celles sur les belges.
Pierre s'aperçut que l'esprit humain n'était pas très structuré pour à la fois ne publier des catalogues de jouets qu'avec des bambins blonds comme les anges, la théorie raciste et eugéniste du parti nazi que fut l'arianisme et, enfin créer de telles blagues.
C'était peut être parce que le filon sur les femmes se réduisait comme une peau de chagrin-faute de renouvellement, que l'on avait trouvé celui de leur pendant masculin. Jean Dujardin surfait encore sur la vague avec son film sorti en avril, mettant en avant un personnage « sportif, looser et décoloré ». Même à la maternelle, on avait vu la pub ou le clip du single « le casse de Brice de Nice ». On connaissait l'expression «t'es cassé», pour celle de«ça sfirte », les petits avaient plus de mal à la prononcer: (sf) était un phonème inexistant en français et leur langue et leur palais, lorsqu'ils s'aventuraient à les faire fonctionner ne produisaient que le son de chuintement « shh ». La vélaire f était avalée. Parmi les deux répliques tout autant cultes l'une que l'autre, la dernière, destinée à singer les personnes utilisant des anglicismes était donc beaucoup plus répandue chez les adolescents que chez eux.
Pierre pouvait se consoler en se disant que c'était un décoloré même si la différence entre les vrais et les faux ne se faisait qu'avec les sourcils. Lorsqu'il y avait eu la critique, après le moment de solitude de la salle de dessin, il avait échappé à ces plaisanteries car elles n'existaient pas encore.
Il était donc né et avait grandi à une époque relativement clémente sur ce point. C'était d'autant plus notable que son homonyme avait joué dans deux films intitulés « le grand blond à la chaussure noire » et « le retour du grand blond » Le blondeur n'y était que la caractéristique d'un individu, violoniste de son état transformé en agent-secret, sans être le signe d'une quelconque connerie irréversible et congénitale. Elle y était prémonitoire, de ce qui allait se passer trois décennies plus tard, c'est tout. Mais, si il était un adolescent du 21ème siècle, on ne le comparerait probablement pas à Pierre Richard. Les référents culturels s'émoussent ou se transforment avec le temps. Pour lui, certaines de ses frasques restaient des scènes d'anthologie. Celle où il était pris dans des sables mouvants, ou dans un marécage sauvé par Gérard Depardieu dans la chèvre faisait parti de la mémoire qui, si elle n'était pas collective, concernait au moins tous les trentenaires. Ces diffusions qui se faisaient de plus en plus en rares étaient cependant boycottés par beaucoup de parents qui, parce qu'il se rappelait de chaque scène, mettait à la place des DVD. Il oubliait qu'il y avait un devoir de mémoire qui consistait à transmettre aux générations futurs un héritage audiovisuelle. Et lorsque certains étaient malgré tout quand même tentés par une énième diffusion, les enfants voyant des images datées et vieillies allaient se coucher.
Le destin des classiques étaient de toute façon d'être encore moins présents à la télévision à cause de l'explosion de la production cinématographique et des séries américaines qui avait commencé au début des années 90. Au moins quand il n'y avait pas grand chose à se mettre sous la dent, tout le monde regardait les mêmes choses.
Avec la multiplication des chaînes et la vidéo à la demande, chacun était devenu sa propre télé. C'était un effet pervers de la technologie d'après Pierre qui pensait que si chacun se créer sa programmation, sous couvert de liberté, il n'y aurait plus d'échanges fédérateurs.
A toute époque, on aurait trouvé le moyen de se ficher de lui, pour ne pas le dire plus vulgairement.
Les blagues vachardes sur les blonds avaient-elles le même effet que l'humour de Pierre Richard?
Dans un démarche comparative de laboratoire, il aurait fallu enregistrer les rires spontanées des spectateurs des débuts du dernier pour les mettre en regard des premières.
Pour le concerné, les unes lui étaient inconnus, l'autre était accessible et il reconnaissait qu'il fallait un certain talent pour le mettre en place mais, c'est bien à cause de sa condition qu'il n'avait pas apprécié qu'on le rapproche de lui.
Donc, il ne savait pas lequel des deux maux étaient le moins lourd à supporter. L'on dit sagement qu'entre eux, il faut choisir le moindre ou considérer que l'on a reçu celui-là. Pierre avec la philosophie qu'il avait acquise dans sa vie penserait: « C'est bien beau de blablater mais, quand quelque chose vous tombe sur la tête, c'est ça et pas autre chose que vous recevez du ciel. Comment relativiser? A quoi ça sert de dire qu'il y a pire que soi. Il y a aussi mieux. Et en plus, quand on ne connaît rien d'autre, ça devient complètement absurde d'en parler. Vous comparez, mais avec quoi puisqu'on connaît que ça ». Ce qui faisait défaut, c'était l'étalon de ce qu'il y avait encore de plus bas et même pour celui qui concernait le meilleur, il doutait qu'il l'eût un jour expérimenté.
Les blondes tiraient leur épingle du jeu car on avait trouvé d'autres souffres-douleurs. C'était une bonne chose pour le futur de Julie, si elle le restait. Comme sa mère ne l'était pas, il était un peu hasardeux de se prononcer sur lui. Et si elle devenait châtain voir châtain foncé?
Plus de problème mais voilà, dans l'optique où seuls les gènes rattacheraient Pierre et sa fille de manière quotidienne, cette marque de reconnaissance n'avait plus rien de critiquable ou d'un fardeau. Il serait ce que n'aurait pu gommer une mère des années passées, des années d'amour même.
Etait-il un peu trop patent? S'il revoyait Julie devant le garde à domicile, pourrait-il se montrer assez distant pour ne pas que l'on soupçonne une filiation? De toute façon, il fallait la mettre de connivence, travailler en synergie avec elle pour être convaincant. Le scénario était tellement tirer par les cheveux et les coïncidences si aveuglantes que même Colombo en conclurait: « ça serait trop gros!».
Se teindre la tête pour éviter tout rapprochement? Cela était définitivement inutile. Cela aurait amusé Julie de le voir ainsi mais pas Anne, toujours rivée sur le mot «blondinet » et qui aurait vu ça comme une tentative de se racheter pas très fine.
Après s'être dissimulé pour suivre Armand, il en déduisait maintenant que trop de plan tuait le plan. Il n'avait pas était à l'abri d'une erreur de dernière minute avec un sweat encombrant qui par la force des choses n'aurait pas fait l'affaire si la filature avait perduré plusieurs semaines. On l'aurait remarqué tôt ou tard…idem s'il s'était baladé de manière naturelle, à découvert.
Aurait-il fallu alors faire appel à un détective privé, non pas destiné à confondre le coupable, plus à recueillir des informations?
Ca aurait été la solution: tout superviser était trop complexe pour un seul homme.
Mais, maintenant que les choses étaient faites, c'était un peu trop tard.
S'il n'y avait eu qu'un plan, simple ou pas, ça n'aurait pas été assez.
Il y avait eu depuis le début une énorme part de chance.
Tous étaient sur Paris. Il faisait partie des parigots, sa femme et sa fille et pour son grand bonheur, Armand.
Avait-elle eu un rôle ici? A bien y réfléchir, pas trop sur ce point. Il était logique que quand on habitait une ville, on fît appel à quelqu'un qui y résidait ou y travaillait pour garder son enfant pour d'évidentes raisons de proximité.
La deuxième chose étonnante, c'était qu'il y avait un village gay à deux pas de la gare centrale de Paris, ainsi qu'un centre commercial, lieu de promenade de toute la jeunesse.
Quand Pierre avait demandé à Armand ce qu'il faisait dans un bar gay de façon détournée et voilée, celui-ci avait dit que c'était un bon coin pour boire un verre après les courses, un établissement comme les autres.
Il ne fallait pas oublié le généreux réseau de métro et de RER qui passaient par là: respectivement les lignes 7, 4, 1, 11, 14 et B, C, D et A. Il était émaillé de façon à ce que chaque voyageur puisse comme une petite araignée revenir au centre de la toile. Tout amenait à penser qu'où qu'il eût été, le jeune aurait trouvé son chemin. Là aussi, si on prend ce détail rien de miraculeux.
Le vrai miracle, c'est que toutes ces conditions s'étaient retrouvées dans une seule ville. Et Pierre de se demander si New York ou Montréal avait un village gay à côté d'une zone commerciale. Quant aux autres capitales ou grandes villes, il savait que certaines n'avaient pas de réseau métropolitain étendu, tout comme Rome où il n'était pas allé, mais dont il avait vu une visite guidée gratuite… encore une. Seules deux lignes se disputaient la place de celle qui était la plus employée. A vaincre sans de nombreux adversaires, la plus populaire devait triomphait sans gloire. Mais à Paris également, il y en avait une… et puis les autres. La ligne un allant de la Défense à Vincennes avec une quasi rectitude et donc un manque criant de fantaisie dans le tracée passait par la plupart des monuments comme l'Arc de Triomphe ou l'Obélisque ainsi que les grands musées dont Le Louvre; ou, à leur proximités. Si on créait des parcelles de circuit en fonction des lignes parisiennes, celle si serait elle la plus appréciée par les coureurs? Oui, car elle serait rapide comme Monza. Dans les faits, il fallait prendre le RER A, frère jumeau pratiquement superposable à elle pour avoir la sensation de quelque vitesse car elle avait trop de points d'arrêt.
L'histoire ne pouvait être que parisienne.

Armand, quant à lui, était aussi dans un état un peu étrange. Il n'avait pas réussi quelque chose mais avait l'air d'avoir été dans un film, et comme on était gays, il était question de films gays qui se divisaient en deux catégories:
— Les racoleurs.
— Les romantiques.
Venaient se rajouter à chacun deux autres qualifications:
— Pessimistes.
— Optimistes.
Les uns et les autres étaient souvent édités par la même boîte, de sorte que même si l'on n'aimait qu'une variété, on voyait malencontreusement les bandes annonces de celle opposée quand on achetait un DVD. Pour ne pas mourir idiot, Armand les avait visionnées et des images mises côte à côte, sans fil conducteur, sinon le volonté de choquer avait heurté sa sensibilité de « jeune téléspectateur ».
Il n'était pas bien vieux et à ceux qui pense que les homosexuels, par leur nature masculine doivent le plus tôt possible chercher des images fortes ne suppose même pas quel est le parcours du combattant pour eux lorsqu'il sont jeunes pour voir ne seraient-ce que deux hommes qui s'embrassent ou un sexe au repos autre que celui d'un comique qui veut faire rire avec sa zigounette fripée.
Bien sûr même si Armand n'avait jamais vu de films pornographiques, il n'en était pas pour autant un pape. Son homosexualité, il l'avait découverte très tôt: pas besoin de faire un dessin pour comprendre, être seul pour cela ne pose aucun problème technique. Mais comme elle s'était développé comme pour beaucoup sans support hot, elle était paradoxalement plus riche, moins réductrice. Une simple photo de mannequin en slip, et l'on se visualisait entrain de toucher des pectoraux, la petite bête étant cachée, c'est tout le corps alors qui devient attractif.
Ceci, il faut le préciser s'était passé avant son entrée à la fac. Mère Theresa avait reçu un signe de Dieu et s'était dit qu'il devait rester chaste avant son premier amour. C'était une conviction assez forte pour qu'il ne la trahisse pas, ni avec Kimi, ni avec Oliver.
Si pensées érotiques il y avaient, elles étaient légères. Quel comble, alors qu'il avait découvert les plus beaux garçons de la terre, il devait refreiner ses envies! Encore moins question d'aller sur des sites érotiques et télécharger ce qui lui avait fait défaut.
C'était à ce prix, que l'on se rapprochait un peu plus d'une comédie gay.

Dans sa vidéothèque spécialisée, il y avait des sous-genres:

Les histoires de lycéens ou de lycéennes mals dans leur peau, comme«à cause d'un garçon » ou « Fucking amal». On y montrait l'attirance soudaine qu'engendrait l'amour, malgré les blessures, les différences de caractère et le regard de la société environnante. Chacun à sa manière, sous la forme d'un élève doué en sport attiré par un marginal ou, de celle d'une adolescent très moyenne flashant sur la plus belle fille d'un bahut perdu dans un trou paumé de la Suède(d'où la signification du titre putain d'Amal), réussissait plus qu'honorablement à distraire et émouvoir.

Les heurs au sein du couple découlant des facteurs cités plus hauts. Même s'il y avait un aspect redondant entre la formulation de ces deux sous-genres, en parler n'était pas similaire à dépeindre la maturation de pensées débouchant sur lui. Dans les productions du premier, il était question de la découverte de sentiments que l'on n'éprouvait pas au départ. Cela allait crescendo du début à la fin. On se voilait la face d'entrée de jeu, on refoulait ses pulsions, on oubliait au combien le rêve érotique de la veille avait été agréable, faute d'appréhender sa réalité avec lucidité.
Selon un schéma en V, « Get your stuff» était bien différent. Topo-au commencement: un couple huppé vit dans un quartier chic. Tout va bien, dans le meilleur des mondes entre eux et ils désirent adopter un enfant. Ils vont en avoir deux pour le forfait d'un seul-chantage fait sur la future démarche administrative pour être parent, en devenant tuteur un temps. Le hic: c'est qu'il sont bien trop vieux et de plus, turbulents. D'où une remise en question de leurs aspirations, des quiproquos et du ras-le-bol, susceptible de rompre le fruit de ce qui aurait pu faire l'objet d'un scénario antérieur.
De ce fait, les personnages n'étaient plus des adolescents, mais des jeunes adultes.

Des classiques, comme « Théorème» ou « My beautiful laundrette».
Avec 7 ans de différence par rapport à Pierre, Armand était sûrement d'une génération qui ne pourrait pas citer une filmographie détaillée du bouffon de « la chèvre»; mais, étonnamment, d'autres monstres cinématographiques pareils à des coelacanthes préhistoriques, même ignorés par les grands-frères, faisaient partie intégrante de sa culture. De plus, Pasolini, Stephen Frears c'étaient pas du petit monde, c'étaient de grandes pointures.

Les films plus sérieux sur le sida tel que « tout contre Leo » qui malgré le fait qu'il se déroule après l'arrivée des tri-thérapies, montre un jeune homme qui ne veut pas se battre contre lui.

Ceux qui, parce qu'ils traitaient d'identité sexuelle en tant que femme ou homme rentraient en résonance avec les problèmes d'orientation sexuel. Cela aboutissait à des situations cocasses, et tendres à la fois. Sans oublier la complexité: Un homme se travestissant la nuit et ayant des rapports avec ou de l'attirance pour les femmes pouvait être considéré comme une femme lesbienne et hétérosexuelle. Plus simplement, le personnage irrésistible de chouchou voulait vivre sa vie avec un prince charmant.

Certains divertissements mélangeaient plusieurs traits. « Jeffrey» où l'histoire d'un type qui tombe amoureux d'un séropositif dans les années 90, n'avait rien de sirupeux ni de mélodramatique et avait pour slogan « carpe diem ».
Mais pour Armand, il avait un pas à ne pas franchir: y intégrer une touche glauque, si infime soit elle.

Il ne voulait pas croire qu'elle attirait un public gay. Filmer des descentes aux Enfers où la drogue n'était jamais très loin du sexe: dans quel but?
Etait-ce bien partir dans la vie que de penser que l'on pouvait atteindre l'état de petite frappe ou d'un travailleur d'une prostitution déguisée: « je te donne ceci, tu me donnes cela»-échange de bons procédés et la morale est sauve! On reste amis, égaux. Pas de rabaissement d'individu et l'on prend chacun son pied même si le coup a été moyen, celui qui vend son corps faisant souvent fi de considérations esthétiques, l'autre à cause de la dose malgré tout chichement cédée.
Tout gay encourait-il le risque de tomber dans des excès?
Pour Armand rien que de les voir ou penser passer à l'acte, c'était comme se tirer une balle dans le pied, hypothéquer la chose la plus belle que l'on avait reçue du ciel: sa jeunesse, la vendre à prix bradée en échange de substituts éphémères qui la bouffaient à petits feux comme des vers affamés.
Pour celui à qui elle était chère, il ne fallait pas la dilapider avant l'heure, sous peine de se retrouver avec des cernes sous les yeux; elle devait s'épanouir lentement, maintenant ; oui, mais tout en préservant son capital sur la durée.
Peut-être que des gays aux pulsions auto-destructrices, ça existait. Lui, n'en avait pas rencontré. Il en avait fréquenté qui papillonnaient sans que cela ne soit ni dramatique, ni morbide.
En stigmatisait, était-ce donc réaliste?
Oui et non.
Oui, car la frontière entre l'amusement et l'abus était ténue.
Non, car il(Armand)incarnait une alternative aux deux, être comme tout le monde.
Son public devait donc plutôt être composés d'hétéros qui, à l'abri de souffrances auxquelles ils ne participaient pas, y trouvaient une sensation pathétique condescendante.
Lorsque l'on découvrait sur la bande d'arrêt au bord de la route une carcasse de voiture non encore enlevée après un accident, la curiosité l'emportait sur l'effroi, bien plus forte que des sentiments de compassion qui, s'ils existaient, étaient purement formels.
A être des favorisés au niveau d'une composante de la population ou à l'échelle de la planète, assurés et rassurés d'être nés du bon côté, on trouvait plus mal loti, en l'occurrence, on déballait les affres et les tourments de ceux qui aimaient les hommes et de celles qui aimaient les femmes pour faire pencher la balance dans le négatif.
A tout prendre, on se disait qu'avoir la même garde-robe était un avantage mineur, appréciable seulement si l'on était en plus radin.
Faire des calculs d'avantages ou d'inconvénients: voilà qui débottait franchement Armand car avant tout il y avait le commencement et ce commencement était homosexuel, ni bon, ni mauvais, une évidence; un cadeau car de foi d'Armand, c'était merveilleux de trouver craquant un homme. C'était une chose dont il était fier et qu'il ne cachait pas, même pas à son employeur…

Malgré cette fierté, il y avait deux personnes qui confirmaient la règle et à qui il l'avait toujours dissimulé:ses parents. C'étaient des exceptions exceptionnels, tant ils étaient aimants, affectueux. S'il était heureux aujourd'hui, c'était parce qu'ils avaient été parfaits. Même si Armand avait fait des lectures qui induisaient l'homosexualité de l'absence du père, il n'avait jamais cherché un bouc-émissaire pour expliquer ce qu'il était. Une cause? A quoi bon? On était, avant d'être devenu. On ne s'était pas réveillé un beau jour, en décidant de l'être. A l'encontre de toute psychologie introspective, l'instinct côtoyait les cimes des pensées spirituelles, parce qu'il avait la transparence d'un amen jailli du cœur.
Il n'avait pas peur de les décevoir en le dévoilant mais, s'il était pur, il fallait quand même présentait un gendre idéal, si possible avec une bonne situation. Un autre étudiant suffirait, mais il n'avait pas trouvé chaussure à son pied.
Aussi quand il avait habité chez eux, il avait mis ses DVD gay dans des pochettes, ainsi que leurs jaquettes. Aucune trace d'eux dans la colonne de rangement et aucun soupçon. Les boîtiers vides en plastique noir avaient été jetés, sûrement bien plus troublants pour des parents tombant malencontreusement sur eux car susceptibles de contenir des films pornographiques.

Son type de rencontre n'avait pas fait l'objet d'un synopsis gay, à sa connaissance. Etre abordé sans but réel, c'était assez atypique pour être souligné. Le développement , il l'attendait avec hâte.
Cependant, il ne se manifesta que le mercredi au téléphone. Et ce qui devait être une banale prise de rendez-vous se solda par un ajournement. Pierre n'avait pas encore impliqué Julie et il espérait se retrouver seul Dimanche avec elle, il ferait tout pour. Elle allait endosser un sacré rôle et se taire, être son allié. Il avait trouvé pour prétexte qu'il était surbooké, qu'il n'avait pas une minute à lui; il rappellerait Armand à coup sur en toute fin de semaine, ou celle d'après. L 'étudiant, compréhensif, avait dit que ce n'était que partie-remise. Il s'était trouvé bête et n'avait pas tenté de rallonger l'appel. Un peu frustré, il se demandait s'il était surbooké parce qu'il avait tenté de se faire d'autres amis, ailleurs que sur une terrasse. Non, ce n'était pas ça, le travail l'accaparait sûrement beaucoup. Mais peut-être qu'il n'était quand même pas le seul en lice pour ce qu'il considérait être un privilège: Avant même de bien le connaître, il avait malgré tout une once de possessivité et voulait se réserver la préséance de pouvoir lui faire visiter les bons coins de la capitale avant tout autre personne.

Pierre alla dans son ancien appartement après avoir redemander de passer une demi-journée avec sa fille. Il avait dit qu'elle lui avait beaucoup manquée depuis presque quinze jours. Anne avait répondu que s'il désirait la voir, c'était à lui d'en faire la démarche.
Il avait essayé de grappiller quelques faveurs grâce à cette perche tendue:
— Tu arrives à t'organiser pour la conduire à l'école le matin et la garder le week-end.
— Oui.
_L'étudiant la récupère en fin de journée et reste avec elle jusqu'à ce que tu reviennes.
— Oui, c'est exact. Il est payé pour ça.
— Tu peux me la laisser le week-end entier si ça pose un problème avec tes horaires.
— Non, ce n'est pas nécessaire, je travaille en décalé tous les jours, jusqu'à huit heures des fois, et j'ai mon samedi.

Bien tenté mais… raté.

Julie, cette fois, était là; le mère, encore fourrée chez quelqu'un pour éviter toute négociation poussée. Au programme, rien de très nouveau, en apparence, les mêmes jeux et les mêmes dessins animés avec lesquels elle passait son temps libre. Mais quelque chose fut imprévu: papa proposa de jouer à la coiffeuse, travaillé qu'il avait été par l'idée bizarre de se teindre les cheveux.
La tête d'une célèbre poupée était blonde. Il y avait dans le kit des mèches de rallongements différentes. Julie en tendit une fine et violette que le père décida de clipper sur le devant. Ca ne la satisfit pas et, après l'avoir critiqué en disant que ça serait mieux sur le côté, elle rectifia les choses par elle-même. Toujours autoritaire, elle demanda de la tresser. Le résultat ne fut pas convaincant à ses yeux car elle se défit à l'extrémité.
— C'est pas comme ça, papa. Je vais te montrer comment on fait.
Avec pas beaucoup plus de dextérité que lui, elle s'exécuta.
— Pourquoi t'as voulu jouer à ça si tu sais pas faire les tresses?
— Pardon ma chérie, c'était une mauvaise idée; on arrête alors?
— Non, y'en a des toutes-faites, tu peux les mettre directement.
Ils avaient déjà joué à la coiffeuse et Pierre remarqua bien que la réaction de sa fille était un avertissement inconscient qui signifiait: « tu t'y prend de la mauvaise façon, c'est pas comme ça qu'il faut faire pour faire revenir maman », pas besoin d'être psychologue pour le savoir.
Ecoutant ses conseils, il questionna:
— C'est bien comme ça?
— Oui, c'est plus mieux.
— Julie, ça se dit pas « plus mieux », fit Pierre en riant, sans intention particulière de dédramatiser.
Cela eut pourtant cet effet:
— C'est pas rigolo, fit la fillette; en souriant.

Ce qu'il allait lui révéler ne devait pas non plus tomber dans l'oreille d'un sourd:
— J'ai quelque chose à te raconter.
— Quoi?
— Très bientôt, nous allons nous voir toi, moi et Armand.
— Tu connais Armand?? questionna Julie, surprise.
— C'est une longue histoire mais, je le connais un peu.
— C'est un copain???
— Oui, mais il ne sait pas que je suis ton père.
— C'est pas maman qui te l'as présenté alors?
— Ta maman ne sait rien de tout ça et il ne faudra pas lui en parler.
— Pourquoi?
— Elle ne serait pas contente d'apprendre que je le connais.
— Pourquoi y sait pas qui t'es?
— Parce que sinon il ne me laisserait pas te voir.
— Mais, si c'est un copain, il voudra bien que tu me vois?
— Non, car il travaille pour maman et maman ne veut pas trop que je te vois pour le moment.
— Je comprend rien, fit comme aveu la petite.
— C'est vrai que c'est compliqué… Comment t'expliquer?
Pierre chercha dans sa tête une image adéquate apte à son jeune âge. Cela prit la moitié d'une minute entrecoupée de balbutiements et il pensa avec netteté à… un de ses dessins animés préférés.
— Considère toi comme une totally spy, Alex, c'est ta préférée, par exemple.
— Dans chaque épisode, elle se déguise, elle se maquille pour mener l'enquête et arrêter le méchant. Des fois, elle fait comme si elle ne connaissait pas ses deux copines.
— Et toi, t'es qui?
— L'une des deux copines espionnes. Je sais par leurs noms.
Là où Julie avait rectifié le manque d'aisance du père avec les tresses, elle ne pointa pas du doigt son inculture sur les apprentis agents secrets de sexe féminin au sac à dos en forme de cœur rose bourré de gadgets et pouvant servir de propulseur.
— Tu te déguises en quoi alors?
— En autre chose que ton papa.
— Tu vas porter des vêtements bizarres. Tu vas te transformer avec ta montre.
Les TS ont des bracelets au poignet qui changent leurs physiques grâce à une technologie holographique.
— Non, pas la peine.
Il repensa à ses hésitations, à son sweat et ajouta:
— Il ne m'a pas vu.
— Mais comment t'es son ami si il t'as pas vu.
— Non, il ne m'as pas vu avant!
— Avant quoi?
— Avec toi.
— Et c'est qui le méchant?
— Un méchant, murmura Armand, pris dans les imbroglio de sa comparaison.
— Oui, y'a toujours un méchant.
— Euh…
— C'est Maman?
— Voyons, pourquoi tu penses ça?
— Dans Totally Spies, y'a toujours un méchant; toi aussi tu l'as dit… et y'a que toi, moi, maman et Armand…
— Cette fois, y'aura pas de méchant dans l'histoire.
— Bon, d'accord; j'accepte d'être Alex.
— Devant toi et Armand, je vais peut-être dire des choses un peu farfelues comme mentir sur mon travail… Au fait, je lui ai dit que je m'appelais Laurent.
— Laurent?
— Oui, j'ai eu peur que tu lui aies déjà dit mon nom.
Pas de fou rire de la petite.
— Ca ne te fais rien si on m'appelle Laurent?
— Non, c'est jolie.
— Tu trouves?
Et Julie de rassurer son père:
— T'inquiète pas. J'me tairai.
— Ok! Tu ne dis rien. Sauf quand je te demande si c'est dur à l'école, qu'est-ce que tu fais là-bas?; tu me réponds comme si je savais rien, de toi.
— Promis.
— Juré, si tu mens tu vas en Enfer!
— Toi, tu vas mentir, t'iras en Enfer?
— Bon, on vas arrêter là les questions.

Arrêtons donc…

Suite


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