Atif ou le bel au bois dormant (1) de Saguilan
vendredi 4 janvier 2008, 00:01 - Saguilan - Lien permanent
Il revoit sa vie défiler devant ses yeux et notamment les moments qu'il a passés avec lui
Atif ou le bel au bois dormant (1)
de Saguilan
Atif est dans la réserve de l'épicerie. Il a fini de décharger les marchandises des fournisseurs et sent la moiteur sur sa peau. Il fait un temps de fin d'automne ou de début de printemps alors que l'on est en février, pas suffisant encore pour transpirer comme un veau à grosses gouttes odorantes. Juste une fine pellicule d'humidité, comme un onguent naturel.
Cette odeur, il l'aime, surtout sur les autres, quand les corps alanguis après l'action ne sont plus sollicités par 36000 stimuli. Mais, pour l'heure, il cherche plutôt à la dissimuler. Il ventile son tee-shirt bleu et blanc avec frénésie, même s'il est complètement vanné.
La raison à cela, c'est qu'il doit enchaîner avec son second job qui anesthésie tout ce qu'il y a d'animal en nous, même l'humain pour ne garder que la machine.
Il est aussi banquier, banquier c'est un grand mot comme éditeur qui englobe toute une série de tâches subalternes. Guichetier-conseiller de clientèle, voilà l'appellation qui lui est dévolue.
En prévision du réassort, Atif a appuyé plus de cinq fois sur son vaporisateur d'eau de toilette, après la douche-mais ça n'a pas suffi. Combien exactement? Question hors de propos, pas très futée, trop avide de détails car, au bout de cinq, on ne compte plus.
Il possède un parfum de la gamme azzaro, objet de prestige par sa renommée et, très design par sa forme.
En mettre, c'est quotidien chez lui, une fois par jour-un rituel bien rôdé mais, ce n'est pas pour attirer qui que ce soit, ni à l'épicerie de banlieue, ni dans la banque dans un quartier un peu plus huppé.
Ces deux casquettes le font passer d'une face à l'autre du monde, lui, voyant , tantôt des populations de HLM à composantes étrangères, tantôt des gens bien propres sur eux, blancs en majorité.
S'il fallait baiser avec un client, il se verrait de préférence dans l'épicerie, dans la réserve, à l'abri des regards, surtout celui d'Ahmed.
Mais dans cette situation, ça serait plus l'environnement qui le brancherait que la plupart de la clientèle car il est très clair de peau pour un indien et s'il y a un critère de sélection dans ses amours, c'est de trouver des personnes aussi claires que lui.
Les têtes bien-pensantes croient que c'est trop réducteur, une forme de sous-racisme qui germe au sein-même de la communauté. Lui ne juge pas par exemple qu'Ahmed est inférieur à cause de sa couleur malgré le fait que l'on inculque chez les indiens que les teints légers sont beaux comme le jour, contre toute logique car rarissimes dans certaines régions. C'est par négatif et non par sa propre volonté qu'il se sent à part, quelqu'un de spécial.
Et s'il s'aime ainsi et les gens qui lui ressemblent, il a le sentiment qu'avec sa vie, il aurait pu aimer le noir.
Atif passa quelques années de sa vie en Martinique car son père était militaire. Ce dernier, à l'instar de nombreux immigrés de Pondichéry, Français avant d'avoir mis le pied sur le sol de la mère patrie, à cause de judicieux aïeuls ayant pris la nationalité après la reddition de ce territoire, intégra cette grande famille qu'est l'armée dès son arrivée.
On ne peut quitter son giron que si l'on peut en retrouver un autre où l'on est blanchi, nourri, logé, ou si l'on est aidé financièrement. Dans cette perspective, l'engagement à faire la guerre est un moindre mal par rapport à être totalement désœuvré.
A côté de là où ils habitaient, se trouvaient d'autres soldats et d'autres fils de soldats.
C'est cette deuxième catégorie qui est importante pour comprendre les inclinations chromatiques d'Atif, ce qu'elles sont, ce qu'elles auraient pu être.
L'un d'entre eux était métis, sa mère était antillaise et son père blanc. Le rejeton avait presque des allures de chabin avec des cheveux non pas frisés mais bouclés.
Lorsque les Mehmood arrivèrent sous les tropiques, passé l'effroi de hannetons qui s'accrochèrent dans les cheveux d'Atif, rien ne laissait présager, que ce garçon timide présent lors du pot de bienvenu était sur le point de faire basculer l'être qu'il était en devenir.
« Il m'a transformé », c'est ce qu'il a ressenti depuis. Il se rappelle toujours de l'excitation éprouvée quand il lui montra son sexe.
Pourquoi il l'a fait?
Il ne le sait plus exactement mais ses paroles l'amenèrent à le faire. Ils étaient à la balançoire quand quelque chose d'anodin entraîna le sang-mêlé à maugréer: « je vais pas quand même te montrer mes boules?». Il chipotait on ne savait trop pour quoi alors qu'Atif ne lui avait rien demandé. Sous les chichi, il y avait de la minauderie et bien que boucle brune avait un an de plus que lui, il ne se trouvait pas en situation de force. Par son silence qui signifiait qu'il n'était pas contre, Atif accula Bertrand à le faire. Il sortit son petit oiseau et le rangea aussitôt. On lui dit qu'il oubliait les boules. Il rit devant un regard impassible qui lui aussi cachait quelque chose:de l'envie. Elle ne faisait que monter depuis le début et quand il osa enfin se mettre a nu, jouant avec ses testicules en les faisant descendre et monter comme un yo-yo, l'on croyait que c'était un jeu innocent.
Personne pour dire que c'est mal, c'était ça l'innocence. Ca ne dura longtemps, juste assez pour laisser des traces indélébiles.
Si Bertrand avait été noir, cela aurait-il orienté Atif à aimer des peaux plus foncées que la sienne? A une époque où il était vierge de tout, il aurait pris ce qui serait venu. Mais là, il prit ce qui vint.
C'est dans ce réservoir de pulsions primaires qu'il puise ce qu'il veut condamné à n'aimer que la clarté, quelque soit l'origine.
Des métis, il n'en voit pas beaucoup dans son commerce. Les gens n'ont pas l'air de se mélanger pour faire des eurasiens, des mulâtres à la beauté inclassifiable. Des asiatiques plus grands que la moyenne, des enfants du soleil subtilement dorés comme des biscuits, des petits-beurres, c'est encore trop rare, même si comparativement il y en a plus qu'il y a 20 ans.
Le problème, c'est qu'il a grandi dans des contrées où les croisements, histoires de viols d'esclaves ou d'amour, ont tout décloisonné. Et cela ne date pas d'hier.
Il reste avec le souvenir de ce métis qu'il aurait bien voulu voir grandir, s'étoffer avec le temps, devenir un homme-un goût d'inachevé.
A défaut de cela, il est toujours sorti avec des européens.
Une heure plus tard, après avoir servi quelques clients, il se renifle sous les aisselles et, ni vu ni connu, s'empare d'un déodorant standard sur une étagère. Il en met sous son bras pour le tester en petite quantité, non par parce que c'est une flagrance hors de prix mais pour voir s'il peut faire l'affaire. C'est bon, il n'est pas trop féminin. Il s'en asperge. De toute façon, il restera toujours un résidu de son odeur musquée de mâle pour tromper les nez les plus fins et faire de l'ensemble un ersatz de parfum viril.
En fin de matinée, il part pour la banque, après avoir saluer Ahmed en ourdou.
Atif attend son contact meetic(via son serveur) dans un bistrot près de son lieu de travail. Il ne peut pas faire autrement car il est très pris et n'a pas vraiment de temps mort entre ses deux boulots. Il ne lui a pas communiqué son adresse e-mail, pas plus que son véritable nom. Avec ce dernier, on aurait vite fait de retrouver sa trace comme il n'est pas du tout courant. Et c'est ce qu'il ne veut en aucun cas, si tout se passe mal. Mieux vaut être prévoyant, prévoir le pire, une mauvaise affaire.
Il connaît les us et coutumes du web même s'il ne surfe pas sur les sites gay qui ne s'embarrassent pas de fioritures et proposent ouvertement des parties de jambes en l'air dans les 24 heures, des colis empaquetés, pesés et livrés comme des colissimo.
Par curiosité, il y est allé et ce qui fait, soit rire, soit s'insurger contre ce signe de la décadence de la société les hétéros, lui, le perturbe à un point inimaginable: « Pseudo:cul blindé, cherche plan baise passif avec homme viril. Bite très membrée. Reçoit sur Paris.».
Riez donc jusqu'à pisser dans votre culotte ou cracher vos poumons. C'est vrai, qu'enchaîner des mots vulgaires, c'est drôle. Mais si on est un homme qui préfère les hommes de surcroît romantique et que l'on est pas resté au stade enfantin du caca, kiki ou carrément de la scatophilie et du graveleux, ça fait pleurer.
Se marrer ou chialer-question de points de vue, de sensibilités. Mais si on est embarqué dans l'affaire comme Atif, si on a une réaction, elle ne peut être que du rejet.
Pas de condamnation, car si on accepte sa différence-celle de l'homosexualité, on accepte tous les enfants qu'elle engendre, sans jeter l'opprobre sur certains.
Atif ne veut pas de plan vite fait même si, par ailleurs, il peut fantasmer sur l'arrière d'une épicerie avec un homme lambda qui de toute façon est appelé à se rapprocher de son idéal.
Rien chez lui n'évoque le grand saut dans l'aventure, dans les conquêtes:il veut maîtriser certains paramètres, être sûr que ses contacts remplissent des critères précis et, si le dernier échappe à ceux-ci en se dissimulant derrière un bon pseudonyme et un texte d'accroche de menteur, il passera à la trappe.
Pour le savoir, il faut toujours un premier rendez-vous et Atif appréhende celui qui va venir comme les précédents.
Comme il a arrêté la cigarette à cause de l'interdiction de fumer dans les lieux publics, il s'est rabattu sur un café pour patienter. Le bistrot est encore un îlot de liberté pendant une durée d'un an pour permettre aux garçons de café d'aménager des coins non-fumeurs. Mais, Atif veut arrêter pour de bon car ça n'a aucun sens de dire que l'on tire sur la clope de manière intermittente. C'est une manie qui vous ronge toutes les heures et ne vous laisse pas tranquille tant qu'elle n'est pas assouvie. Avec la régularité d'un métronome, on doit d'autant plus le faire qu'elle est ancienne.
Chez l'inscrit chez meetic, elle commença bizarrement en même temps que sa vie amoureuse. Pas à la fac comme la plupart des gens. A l'époque, il était un garçon de bonne famille qui ne touchait pas à ça, pas plus qu'à l'alcool. Plongé dans ses études, il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez et c'est quand il se mit à penser à sa vie sexuelle qu'il les arrêta relativement précocement.
Tous ces évènements furent simultanés. L'élément décisif fut la prise de l'internet haut débit, acheté avec les sous de jobs d'été, qui ne diffèrent de ce qu'il fait maintenant que par le contexte dans lequel ils furent effectués. Travailler, premier signe d'indépendance, premier pas pour rentrer dans la vie et enfin acheter ce qui nous plaît: de menus objets ou des habits de marques, sans oublier faire des sorties! Tout cela n'apparaît pas au commencement comme de l'esclavage mais comme le fruit d'un labeur apprécié à sa juste mesure malgré sa dureté. Quand on est chez papa-maman, qu'on ne pense pas au loyer, cela n'est que du bonus! Mais quand ce genre d'emplois se pérennisent ou sont occupés par des jeunes qui doivent gagner leur pain de tous les jours, c'est là que la précarité s'installe.
Le mi-temps du conseiller bancaire est un travail précaire déguisé car il ne lui permet pas de vivre de manière autonome.
Le plus triste dans l'histoire, c'est qu'on croit que c'est un travail valorisé avec la recrudescence des diplômes bac+2, bac+3; on y engage plus que des gens cultivés leur promettant que leurs talents seront exploités convenablement, qu'ils seront une richesse pour l'entreprise. Pipot: la vérité, c'est qu'on se retrouve à faire des tâches ingrates qui ne demandent aucune qualification et qu'il n'y a pas grand chose qui est exploité à part les individus!
Précarité consentie ou par dépit, on ne peut pas faire autrement, car il n'y a pas autre chose. Il n'y a aucune alternative au système.
On l'entretient avec l'intérim et les mi-temps qui dispensent l'employeur de charges sociales et qui obligent à faire plusieurs activités si on espère de meilleurs lendemains.
Ah! Qu'il est loin pour Atif le temps de la fierté de recevoir son premier salaire de surveillant- celui qui lui permit donc de passer du bas au haut débit.
Timidement, il se dit qu'à la vingtaine révolue, il fallait penser à ses amours. Sur le web, passé la curiosité, il s'aperçut que les échanges y étaient convenus, réduits à leur portion congrue, amicales mais pas suffisants pour susciter un sentiment amoureux. Il y discutait alors avec des gens normaux comme vous et moi, pas plus intelligents ou bêtes, le type de personnes que l'on peut voir accoudées à un zinc ou dans un meeting politique:c'était du pareil au même, on échangeait des banalités sur les choses, sur la vie, on ne se mouillait pas trop.
Et avec les années, les choses ne se sont pas arrangées, bien au contraire; elles l'ont également rendu nerveux. Les messages sont les mêmes, les hommes n'ont pas changé.
Un jeune homme vient de briser la monotonie du bar. En entrant, il a fait un bouquant d'enfer à cause de la porte mal huilée. Pour une entrée en matière plus discrète, on repassera. C'est lui, Buckley26 ou Marc. Il a expliqué à Atif sur le net la signification de son pseudonyme-26 comme son âge, Buckley comme Jeff Buckley, un chanteur rock des années 90 qu'il aime et qui est tragiquement mort en se jetant dans le Mississipi après une soirée arrosée.
Celui de l'indien fut choisi un peu au hasard. Il chercha ce qui pouvait attirer l'œil sans être intimidant, ni provocateur et sans en dire trop.
Il fallait trouver un pseudo qui ne soit pas déjà employé pour éviter toute confusion. Il se rappela qu'il aimait bien la mythologie grecque et l'astronomie à cause d'un dessin animé de son enfance:« Les chevaliers du Zodiaque », chaque héros portant une armure en corrélation avec une constellation. Comme l'idée était bonne, mais que ça faisait un peu trop gamin, il prit une carte du ciel pour en trouver une non-utilisée dedans. Il choisit l'Éridan. Pour être seul à l'utiliser, il l'était! Son pseudo n'a pas changé depuis le début, le l est venu se souder à évidan, si bien qu'on ne lui a jamais demandé ce que c'était ni fait de rapprochement avec l'astronomie.
Ca fait partie de son mystère et, à n'en pas douter, ça attire inconsciemment. Il n'a même pas eu à rajouter de numéro pour ne pas être confondu avec quelqu'un d'autre.
Quant à son mot de passe d'accès à Internet, il est constitué de manière banal par son prénom écrit à l'envers et de l'âge qu'il avait à ses débuts sur le web.
L'utilisation de ce procédé n'étant pas très conseillé pour tenir des informations secrètes, même si l'on invertissait les lettres, il décida par la suite de choisir un mot de passe moins évident pour faire ses achats en ligne dont on respectera la confidentialité.
Le Marc qui vient de rentrer est tout comme sur la photo, le visage moyennement anguleux pour un européen. Il n' a pas l'air très musclé sous son blazer qu'il a de la peine à remplir.
Ses jambes sont longues et fines et, comme il a repéré Atif, il se dirige vers lui. Ce n'est pas une mauvaise surprise car il aime aussi les hommes fins mais, c'est une surprise. Les photos de pied ne circulent pas trop, de peur de décevoir. Quant à celle de son visage, il semble qu'elle ait été prise récemment, qu'elle ne sort pas d'un vieux tiroir où ont été mises les souvenirs de la dernière année de lycée. C'est bien comme ça, car Atif n'aime pas les visages trop juvéniles.
Marc le salue d'une poignée virile et dit:
— Salue! Je ne suis pas trop en retard?
— Non, pile à l'heure!
Atif note une étrange gêne dans son regard et le questionne:
— Il y quelque chose qui ne va pas? Tu as un rendez-vous après?
— Non, ce n'est rien.
Marc a un rictus suivi d'un rire nerveux et ajoute:
— C'est que tu es un peu différent que sur la photo.
Premier échange on ne peut plus direct mais qui a au moins le mérite d'être clair.
— Quoi? fait étonné Atif.
— Sur le net, tu avais l'air d'un méditerranéen.
— Tu veux dire que je suis moins beau qu'en pixels?
— Mais non, tu n'es pas très typé et en vrai, on devine plus aisément tes origines.
— Par méditerranéen, tu entends quoi?
— Un grec, un italien, un algérien…
Allons donc! Monsieur fait part de son étonnement alors que cette fois Atif s'est dit avant toute chose de ne pas être regardant sur le physique. En fait, c'est une règle qu'il a adoptée depuis quelques temps, non pas sur le haut du corps, mais sur la physionomie. Si on chipote, si on est exigeant, on peut bien trouver des défauts au grand échassier un chouia plus maigre que lui. Mais il ne pinaille pas et lui regrette de ne pas avoir à faire à un méditerranéen!
— Pour de la franchise, c'est de la franchise…
— Ne te méprends pas, c'est pas une critique.
Les autres garçons que l'indien a rencontré auparavant soit sont moins miro, soit ont eu pour certains la même réaction sans le dire. Toujours est-il que ça le met en rogne. Lui qui se considère comme un privilégié se voit tout d'un coup comme un objet mal aimé. Il se dit que, peut-être, tout est relatif et que même les teints qu'il apprécie ne sont pas appréciés par d'autres.
Alors qu'il est sur le point de se vexer pour de bon et qu'il pense qu'il ferait mieux de partir, on essaye de le flatter:
— Tu es très sexy en réalité.
— Pourquoi cette remarque alors?
— c'est que sur le site, tu ne parles à aucun moment de tes origines. Tu ne laisses pas ton vrai nom et l'éclairage éclaircit encore plus ta peau sur les clichés. Sans compter que l'informatique, à ce niveau, c'est pas encore de la haute-définition.
— Tu es le premier à me faire ce reproche. Si je n'en parle pas, c'est pour ne pas être stigmatisé…
— Tu n'aimes pas l'Inde?
— Si j'adore, mais parler de culture au premier rendez-vous ou avant ça peut paraître chiant et dissuader de me revoir. Et puis, quand j'en parle, j'ai 99% de chances que la personne en face de moi ne connaisse rien sur ce pays.
— C'est vrai, ça s'explique.
Là où un aveu sincère montre les fêlures d'Atif et permettrait de construire un relation sur de bonnes bases, une remarque sur un fait divers passé au journal de 20 heures va encore plus rendre caricaturale la situation:
_Tient, ça me fait penser qu'on a parlé à la télé d'une actrice indienne qui a participé au loft anglais pour les célébrités Big Brother. D'autres participantes ont tenu des propos racistes contre elle.
— Oui, j'ai vu l'affaire. C'est une actrice très connue et on lui a reproché de manger avec les doigts alors qu'on ne sait pas où elle les met avant.
Marc sentant la bourde faite alors qu'il a voulu embrayer sur la culture indienne ne peut que lancer un « Ah bon, je ne connaissais pas le contenu des injures qu'on lui a faites».
Et c'est vrai, le politiquement correcte des grandes chaînes ne l'a pas détaillé!
— Tu trouves ça marrant?
— Non, pas trop.
— Tu veux sortir avec moi? lance de but en blanc Atif.
— Oui, je t'ai dis que tu me plais beaucoup.
— Et si je te disais que moi aussi je mets mes doigts un peu n'importe où, que je fais certaines choses à l'indienne, que je n'utilise pas par exemple de P-cul, tu voudrais toujours sortir avec moi?
Buckley26 reste scotché.
— Alors? se fait insistant Leridan.
Il pète les plombs toujours en gardant une inspiration indienne.
— Bon, je crois que c'est pas demain la veille que tu vas découvrir le kamasutra.
Réplique bien trouvée même s'il n'est destiné qu'aux couples hétérosexuels.
— Tu me laisses en plan à cause d'une petite remarque de rien du tout?! Trouve-t-on à redire à cette décision.
Atif essaye de reprendre un soupçon de tact:
— Ecoute, chuis pas très dispos pour le moment. J'ai un peu les nerfs à vif. Je suis désolé d'avoir pris de ton temps inutilement. Je reprendrai peut-être contact avec toi plus tard.
Il sort quelques pièces de sa poche, les comptent en les remuant avec le doigt puis les pose sur la table et les pousse avec le plat de la main droite vers Marc.
L'explication de ce geste ne tarde pas à venir:
— Pour m'excuser, je t'offres un verre.
— Reste avec moi… on peut rester amis, tente l'échassier d'avoir au moins cette concession.
— Tu n'as pas compris, je mets toujours beaucoup d'espoir dans mes relations et je ne recherche pas particulièrement de l'amitié; lui explique Atif.
— D'accord, j'ai compris. Tu pars alors?
L'étalon basané qui aurait pu le contenter et être une toute première se sent pressé par quelque chose, de répondre et de mettre un terme à toute possibilité de se revoir dans un avenir proche.
— Oui.
— Alors, si on ne se revoit pas, bonne continuation!
— A toi aussi!
Une poignée plus fébrile que celle du départ-Atif dispose.
Une fois rentré chez lui, il regrette le geste malheureux qu'il a fait, d'autant plus que c'est la troisième personne avec qui il a rompu depuis deux mois.
Alors qu'il est allongé sur son lit, il y repense avec amertume, mais aussi avec fierté-fier d'être indien!
Pourquoi il a débloqué?
Ca peut s'expliquer d'une manière très simple.
Clair ou foncé, beau ou moche, peu importe; avec son nom ourdou, il reste quelque chose d'atypique dans le milieu de son travail. Il sait que pour être dans un bureau où l'on vend des produits financiers, il n'est pas très engageant.
Atypique? Étrange mot, ça veut dire en dehors de normes du pays où on se trouve, de ses us et coutumes, comme se laver le dersshe avec de l'eau. Mais, en même temps, on considère cela comme étant des comportements typiques. Et Atif à de quoi perdre à défaut du latin, la langue cité plus haut ou le tamoul. L'ourdou est en grande partie identique à l'hindi, langue officiel de l'Inde. Il y a un siècle, elles ne formaient qu'une seule langue avec une base purement indienne et de nombreux mots empruntés à l'arabe et aux perses, langues des conquérants de l'Inde du nord, une sorte de sabir. Avec les événement de la partition, qui aboutirent à la création de l'Inde et du Pakistan, hindous et musulmans ont fait en sorte de revendiquer une identité propre les uns les autres, en pensant que les mots avaient une religion.
Résultat: les hindous créent des mots à partir du sanscrit qui est l'ancêtre des deux langues et les musulmans continuent à emprunter à l'arabe pour les néologismes.
Ces choses un peu complexes, Atif les connaît depuis son enfance, où il vit sa mère Romi devoir faire face à l'incompréhension de certains fonctionnaires travaillant dans les aéroports du Nord de l'Inde, passage obligé à l'époque si l'on voulait aller dans le Sud de l'Inde, plus précisément à Madras. Il n'y avait pas alors de vols direct depuis Paris. Pour information, les choses ont changé, il y en a aujourd'hui. Alors qu'il existait des mots neutres, populaires et passe-partout, les policiers et autres bagagistes ne s'empêchaient pas d'en utiliser des compliqués pour dire des choses simples. Certains frisaient l'absurde. Imaginez: chercher un mot d'une langue morte comme le latin ayant la signification de toilette, pour en remplacer un autre trop neutre et pas suffisant afin de se démarquer de son voisin qui n'a pas la même religion, à cause de querelles identitaires, ça en devient presque drôle! Romi surenchérissait en choisissant dans ses objections des mots arabes ou perses à l'allure compliqués, ces mots qui existaient depuis des temps immémoriaux et qui existent encore mais que certains veulent oublier.
Pourquoi Atif parle l'ourdou? Parce que c'est la langue de culture des musulmans du Sud de l'Inde, certains y ayant migré il y a des lustres. Et si Romi connaît de jolies mots du passé, il ne faut pas lui demander de savoir comment on dit aérodynamique ou hydrogène en ourdou.
Quant au tamoul, c'est la langue parlée par tous dans l'état du Sud ou se trouve Pondichéry.
Etre indien, donc, rend Atif atypique. Conformément à la définition de ce terme, il diffère du type habituel de banquier, mais en même temps son physique si particulier ne permet pas une identification sur classement.
Maintenant, il s'enorgueillit plutôt qu'on l'ait pris pour un méditerranéen, ce que tous les indiens du Sud ne peuvent se targuer.
Le seul trait qu'il aurait pu hériter de ses parents et faire de lui, un visage plus facilement reconnaissable et classiffiable est le nez très aquilain de son père. Celui de sa mère, légèrement en trompette s'est mélangé avec lui pour faire en sorte de faire un jeune homme au profil saillant dans sa partie médiane, avec un appendice insensiblement courbée à base droite.
Il sait que c'est un garçon mignon, pas beau parce qu'il n'a pas un corps parfait mais c'est tant mieux car il se dit qu'avec des garçons parfaits dans son lit, il risque d'éjaculer de manière prématurée à cause du trop plein de désir occasionné par eux.
Mais mignon, ça ne suffit pas pour faire un bon banquier…
A défaut de cela, ça fait un bon amant car il n'a jamais déçu les hommes qui sont allés jusqu'au stade du rapport.
Il se rappelle qu'il a cumulé trois échecs de suite, trois relations qui ne sont pas allées jusqu'à là… et il sait ce qu'il lui reste à faire.
Il se dirige vers les toilettes de l'étage et déchire une bonne quantité de papier hygiénique. Lui c'est ce qu'il fait avec et qu'il compense les économies de tous les parents indiens. Il retourne dans sa chambre et s'allonge, pour se relever aussitôt, il a oublié le lubrifiant qu'il cache derrière des immondices, dans son armoire. A par lui, personne ne s'aventure à regarder ce qu'il y a en dessous.
Il retourne sur le lit, pose tout le matériel qu'il a pris autour de lui et se détend. Comme les indiens sont à la mode dans les jeux télévisés, il décide de penser à un indien cette fois si. En y pensant, il regrette de ne pas avoir dit que c'est Shilpa Shetty qui a gagné. Doit-il chercher l'un de ses partenaires qui a tourné avec elle? A sa connaissance, elle n'a tourné qu'avec des comiques ou des hommes plus âgés que lui. Aussi, ce n'est pas une bonne idée. Non, ce n'est pas tout à fait vrai, il y en a un qui est entre deux âges mais le problème c'est qu'il est musclé, ça risque de le perturber. Déjà que ça fait deux mois qu'il n'a rien fait! Ce n'est pas le moment de penser à des choses trop existantes.
Il se rabat donc sur un garçon de son âge, mais au début de sa carrière, car lui aussi c'est musclé pour jouer dans des films d'actions.
Il s'agit de Zulfi Syed. Il est aussi mannequin et, musulman, comme son nom l'indique.
Comme il ne l'a vu que dans un film où il jouait un jeune homme d'affaire (sa cinématographie est menue contrairement à la taille actuelle de ses muscles), il l'imagine en costard. Il passe sur les avant-préliminaires qui consistent en la séduction, ceux auxquels il rêvait plus jeune, en regardant des garçons à la fac, tout en sachant délibérément qu'ils ne l'étaient pas.
Ah, il a oublié un élément important de son plaisir, son coussin. Il le positionne sur lui, fourre son nez dedans en cherchant une odeur humaine. Il l'étreint tandis que son sexe durcit automatiquement. Il imagine Zulfi l'embrasser tandis qu'une main commence à s'activer vers le bas, non sans avoir pris auparavant une noisette de lubrifiant dans le tube déjà ouvert avec dextérité et sans aide de l'autre, fort occupée avec ce qu'elle avait à faire.
Il lui ouvre sa braguette et comme par magie, il n'est pas circoncis! Il a un petit chapeau.
Il pense au gendre idéal pour des parents indiens musulmans un peu progressistes mais, il ne peut pas s'empêcher de lui rajouter quelque chose.
Du reste, c'est très bizarre comme situation car, à part son sexe, il n'a vu aucun sexe d'indien en taille adulte.
Il y a un bien sûr les ascètes mais sont-ce vraiment encore des hommes?
Et en plus, ils sont toujours au repos.
Cherchez-en un sur internet, ne serait-ce que sur des photos, vous n'en trouverez pas. Il paraît que sur certains sites payants on en trouve; va savoir si c'est vrai. De toute façon, ce n'est pas à quoi Atif aspire. Aucun objet, une vraie rencontre, mais la barre est haute avec son physique. A défaut un acteur sur qui on peut fantasmer.
Suite
Courriel : Saguilan @ aol.com