Atif ou le bel au bois dormant (5) de Saguilan
vendredi 4 janvier 2008, 00:05 - Saguilan - Lien permanent
Il revoit sa vie défiler devant ses yeux et notamment les moments qu'il a passés avec lui
Atif ou le bel au bois dormant (5)
de Saguilan
Une semaine après la rupture, Atif est toujours travaillé par ce qu'a dit Mustafa. Mais, il a beau cherché dans tous les sens, il ne trouve aucun tonton Jamal.
Alors, y-a-t-il des tantes Jamila?
Non plus, mais; il connaît des femmes chrétiennes de la génération de ses parents qui ont choisi le célibat comme mode de vie.
Elles ne sont que deux, mais au moins, ça existe.
Le premier cas est celui de Sœur Simone. Elle est entrée dans les ordres et a renoncé à avoir des enfants dès son plus jeune âge. Même son nom a changé. Personne ne sait très bien ce qu'a été sa vie avant d'épouser le Christ. Atif l'a croisé assez souvent dans des fêtes et, à l'occasion, elle lui a même parlé. Il paraît que pour celles de fins d'année, elle peut avoir des permissions pour les passer en famille. Elle porte la même coiffe bleue tout le temps.
Atif ne comprend pas le choix de cette dame et en a parlé avec Séverine qui est mieux sensibilisée à ses problématiques. Pour toute réponse, elle lui a dit que le Christ est le mari idéal qui prodigue en permanence de l'affection, quoi que l'on fasse. Il aime sans concession et avec un amour égal chacun.
Il a du mal à cadrer cette histoire car, dans sa religion, il n'y a pas de femme qui donne sa vie à une entité aussi abstraite. S'il y a des femmes qui ont un rôle dans l'Islam, c'est depuis récemment comme il le constate à la télé, en voyant que le monde bouge. Elles sont mariées et sont les équivalent des Mollahs. Elles veillent à ce que la charria ou loi coranique, autrement appelé sunna, soit bien appliquée. Rien de plus terrestre. D'une relation intime à deux à prescripteur de leçon, il y a un gouffre.
Il paraît qu'il y a des moines chez les musulmans, les soufis, mais, Atif doute qu'ils l'aient été à l'origine. Il n'est pas le plus calé en religion. Cependant, son intuition est bonne car le soufisme a été absorbé par l'Islam à cause de sa popularité.
Mais, pas question d'en devenir un, ça ne doit pas faire l'amour avec des femmes… encore moins avec des hommes.
Chez les musulmans comme les hindous, vivre comme mendiant est le fait de quelques uns. Et si la mendicité peut être le moyen de remplir son ventre dans un pays où lorsqu'on est auréolé d'une couronne de sainteté tout le monde est à nos pieds…
… Atif est de toute façon à mille années lumières de ces gens-là et il doit gagner sa vie.
Malgré les voix cacophoniques des différents courants spirituels quand on est dans la vie, il n'y a qu'une voie.
Atif a aussi entendu dire qu'un indien est devenu prêtre après la mort de son épouse. Ca peut mieux se comprendre, s'il l'aimait beaucoup. Pour ne pas ternir la mémoire de sa femme, il a renoncé à toutes les autres. Là, rien d'exceptionnel dans l'affaire. Si Atif avait été à sa place et donc, hétérosexuel, dans une telle situation, il aurait fait pareil.
Venons-en au cas plus édifiant d'Elise. Alors qu'elle venait en France pour se marier, son futur mari a refusé toute cérémonie, arguant qu'il avait déjà une amie-une française. Elise devait retourner en Inde rejoindre sa famille après ce coup dur mais, elle a trouvé du travail entre temps. Et lorsqu'on lui a proposé d'autres prétendants par la suite, elle les a tous trouvés trop vieux. C'était un prétexte car, en réalité, elle n'avait plus confiance envers les hommes.
Aujourd'hui, elle est dans la même agglomération que les parents d'Atif et, tout le monde se salue quand on se croise.
Aucune tante Jamila, seulement une sainte et une femme déçue par la vie.
S'il était sur le point de se marier, Atif n'aurait sûrement pas à devoir faire face à un refus car sa couleur de peau est très recherchée.
Donc exit aussi la solution d'une rupture avant le mariage s'il fallait sauvé sa pomme à la façon Mustafa avec une magouille.
Et après?
Ca pourrait arriver à cause de ce qu'il n'aurait pas la capacité de faire: l'amour à une femme.
Non, ça serait trop glauque. Ça serait tomber dans l'abus de confiance et le sordide. On ne joue pas avec les gens seulement pour son propre intérêt, pour être un divorcé que l'on regarde comme un pestiféré susceptible de faire re-belote. La plus lésée se tairait car, on n'ébruite pas ce genre de choses, mais; elle aussi serait stigmatisée comme divorcée et, certainement comme femme ayant perdu sa virginité, alors que, justement, ça serait de sa faute si elle rompait tout lien.
En parlant pureté, tonton Jamal est-il encore puceau? Bonne question. A moins qu'il soit vraiment névrosé, il a dû aller chercher de la tendresse auprès des prostitués. A cela, Mustafa n'a pas pensé car ça briserait le mythe du grand enfant. Comme lui veut l'être, il sait que le paraître est plus important:c'est ce que partage beaucoup de personnes. Entre sa réalité et celle des autres, la seconde prime.
Etre un tonton Jamal, d'accord mais, ça implique qu'on vive dans un studio en région parisienne, faute de l'entrée d'argent d'un deuxième revenu. Une vie plus rude. Mustafa pourrait trouver plus grand dans des patelins paumés… là, où le travail manque! C'est un casse-tête que cette situation.
Et l'option Maroc? S'il y vivait? Atif a vu qu'on y engage des télé-prospecteurs très diplômés maîtrisant parfaitement le français. Il y a aussi là-bas des jeunes qui s'occupent de l'aide en ligne.
Que deviendra Mustafa? Atif ne veut pas qu'il souffre mais ça ne doit pas être de tout repos d'être un tonton Jamal.
Super le plan de Matthieu! Il laisse encore une fois Atif sur le carreau, désarmé, avec un gros nuage dans le citron quand il pense au futur. Il s'est retrouvé dans sa position en voulant crier sa passion au monde. Les rôles ont été inversés. Cependant, il n'a pas formulé d'ultimatum à l'instar du français, il n'a pas eu à le faire car on l'a fait à sa place. Face à lui, il l'avait deux choix:se plier ou continuer à faire comme l'autruche, mettre la tête dans un trou. En effet, les voix qu'il doit entendre sont avant tout ses voix intérieures. Dans ses rêves les plus fous, elles lui parlent de liberté, pas d'un consensus avec l'extérieur. Personne n'y est intolérant, chacun vit et laisse vivre son prochain et la peur, on ne l'éprouve plus.
Le conseil de Matthieu n'était pas des plus avisés mais, il partait d'un bon sentiment. Il ne savait rien des tontons Jamal. Et Atif reprend à son compte les espoirs du Parti Socialiste qui vient de perdre les élections: «Quelque chose s'est levé qui ne s'arrêtera jamais!».
— Quoi? Tu es sûr de ce que t'as fait?
Séverine est abasourdie par la nouvelle.
— Je ne reviendrai pas en arrière.
— Je ne comprends pas. Il est allé chez le médecin et tout s'est arrangé, fait part de son incompréhension l'amie.
— Tu te souviens pourquoi j'ai cherché un musulman?
— Oui, pour faire ton coming out. C'est Matthieu qui t'a proposé de faire ça.
Atif croque dans son sandwich grec et fait tomber quelques frites sous le banc public où ils sont assis.
La bouche encore pleine, il reprend le cours de la conversation car les choses qu'il a sur le cœur ne peuvent plus être enfermées à l'intérieur:
— Et bien, figure-toi que Mustafa veut rester dans le placard même si ça a aussi son lot d'inconvénients.
— Ca fait combien de temps que tu l'as quitté?
— Un mois.
— Vous vous êtes revus depuis?
— Non, mais on va se revoir. J'en ai envie. J'attends d'avoir retrouver un équilibre affectif.
— Pourquoi ne veut-il pas révéler son homosexualité? Si il est le meilleur parti pour toi, l'inverse est aussi vrai.
— Figure-toi qu'il a une théorie bien élaborée:celle des tontons Jamal.
— Des tontons Jamal? répète Séverine.
Sur le banc d'à côté, un couple d'adolescents s'assoit. Ils doivent revenir des cours, ils sont munis de sac à dos. Ils sont venus par la droite de sorte qu'ils n'ont encore rien entendu de l'histoire d'Atif.
— Il y en a un dans chaque famille musulmane, c'est des hommes qui choisissent le célibat parce qu'ils ne veulent pas se marier. Et il paraît qu'on les laisse tranquilles… Je lui ai dit qu'en Inde, ça n'existe pas, ces choses-là. Et il m'a dit de faire un choix:continuer comme avant ou partir.
Les tontons Jamal n'ont pas l'air d'émouvoir les adolescents qui se roulent des pelles. Ils sont trop concentrés sur ce qu'ils font pour prêter attention à la conversation d'Atif et de Séverine. Le fils Mehmood aimerait bien ébruiter cette version 100% HALAL du placard car, il ne faut pas se leurrer, un bon nombre de ces oncles doivent être homosexuels aussi.
A la manière du rituel sacré, on enlève toute trace de sang, le considérant comme impur. Mais, on oublie que pour en arriver là, on égorge une bête. Quoi de plus cruel alors que l'on veut côtoyer un état de sainteté? Vider de tout son sang pour ne pas en goûter une goutte.
Les Jamal, quand ils sont gay, ne savent même pas qu'ils s'égorgent eux-mêmes sur l'autel divin. Ce sont de braves moutons mais, dessus, ils sacrifient sûrement une partie d'eux-mêmes.
Comme Mustafa est l'un d'entre eux, Atif ne dira rien à leur sujet à part à Séverine. Il y a un décalage flagrant entre le désir de tout dire et la nécessité de se taire.
— Mais qui suis-je pour attendre des choses des gens? J'étais pareil que lui, avant; admet au grand jour Atif.
— Tu es la preuve vivante qu'on peut changer, le console Séverine.
— Ma vie changera quand j'annoncerai à mes parents mon homosexualité. En fait, c'est pas l'annoncer qui serait important, ça serait de leur dire que je suis avec un gentil garçon qui va m'aimer le restant de ma vie.
— Il faudra le trouver ce gentil garçon qui n'aura pas peur de s'investir.
— Je crois que j'en ai déjà trouvé un.
— Mais tu as dit que tu n'as pas retrouvé d'équilibre affectif? reste perplexe Séverine.
— J'ai connu quelqu'un qui était prêt à rester toute sa vie avec moi.
Séverine est étreinte par l'émotion car elle sait de qui il s'agit et enjoint à Atif de foncer:
— N'attend pas une seconde pour le revoir, va le retrouver.
Comme il vient de finir son sandwich, il s'essuie consciencieusement les lèvres et il tarde à montrer de l'empressement.
— Y'a un problème? s'inquiète Séverine.
— Matthieu a changé d'adresse et de numéro de portable. J'ai presque aucun moyen de le retrouver. Mon seul espoir, c'est qu'il ait prit une ligne fixe et d'essayer d'appeler tous les Matthieu Claudet de la région parisienne. Ca, c'est dans le meilleur des cas, il peut très bien être ailleurs ou à l'étranger si vraiment j'ai pas de pot!
— Je crois qu'après ce que je vais te dire, tu vas m'adorer.
— Quoi? s'exclame Atif, espérant un miracle.
— Tu te souviens de la soirée « Bollywood Night», le 14 avril.
— Oui, je m'en souviens, on l'a vu.
— Y'avait aussi sa cousine et comme le courant est bien passé entre nous, on a échangé nos coordonnées. Je peux l'appeler et lui demander l'adresse de son cousin.
En entendant ces mots l'espoir renaît en Atif, il le galvanise même au point qu'il couvre de compliments Séverine:
— Tu es un ange! T'as toujours une solution à tout! Laisse-moi t'embrasser!
Il s'exécute devant une amie surprise par ce gentil baisé volé…sur la joue. Puis, comme un enfant pressé, il lui demande si on peut l'appeler tout de suite. Séverine sort son portable sans rechigner, l'allume et active « Isabelle». Ca sonne une, deux, trois fois…un peu trop longtemps au goût d'Atif. Finalement, personne ne décroche et elle s'excuse comme si elle avait insufflé trop d'entrain à Atif.
Ce dernier se contente de dire qu'il a attendu deux ans et qu'il peut encore le faire quelques heures ou quelques jours.
Ceux-ci seront malgré son côté philosophe les plus longs de sa vie.
Nous nous situons maintenant tout juste après les fêtes de fin d'année. Atif a attendu 15 jours avant de chercher le numéro 17d'un immeuble de Courbevoie. Avant, Matthieu, habitait à Argenteuil, déjà seul, car, il avait un brillant parcours universitaire qui le lui permettait. Il travaille dans une assez grosse boîte mais, Atif n'a jamais trop bien compris de quoi il s'agit. Pour simplifier, c'est du commerce de haut-vol sédentaire. Il espère que sa bonne résolution de le revoir sera couronnée en cette nouvelle année. On est déjà en 2008, que le temps passe vite. Il va falloir s'habituer à ne plus mettre de 7 après les deux zéros. Il sera également un beau petit cadeau de Noël livré en retard.
Comme autre résolution, le jeune indien a décidé de laisser tomber l'épicerie. C'est ce qu'il a fait dès fin 2007. Pourquoi? A cause d'un Sameer fraîchement débarqué du pays, malgré les promesses du nouveau gouvernement de durcir les lois sur l'immigration. Pour qu'il ait une carte de séjour, il fallait qu'il travaille quelque part et, comme Ahmed était une connaissance d'une connaissance d'un membre de la famille de celui-ci, on a tout de suite pensé à lui pour régulariser sa situation. Puisque Atif était un bon élément, l'épicier lui a expliqué l'affaire et lui a demandé s'il voulait rester. Dans ce cas-là, il ne le déclarerait pas et lui verserait quand même une petite somme rondelette. Magouilles et esprit de charité font peut-être bon ménage dans l'esprit d'un épicier qui veut aider son prochain musulman. Pas dans celui d'Atif qui s'est arrêté seulement sur charité. Optimiste, il a pris ça comme un jeu de chaises tournantes où l'on est aidé et intronisé par la communauté. Ce petit job, c'est aussi par le bouche-à-oreille et le piston qu'il l'a trouvé. Ici, pas de téléphone arabe, l'info d'un poste vacant dans l'épicerie était bonne.
C'est un juste retour des choses si Atif aide un musulman à son tour et, c'est pour cela, qu'on peut parler à juste titre d'une « bonne» résolution.
Au pied de l'immeuble, Atif poireaute. Il attend que quelqu'un rentre ou sorte. Finalement, un résident sort promener son chien et il en profite pour se faufiler à l'intérieur. Il veut se faire le plaisir de lui réserver une surprise. L'interphone aurait été un filtre inutile. 17, il espère que le numéro va lui porter chance. Une fois arrivé sur le pallier, il le fixe sur la porte et remarque qu'il n'y a pas de judas. Pour un choc, ça va être un choc mais c'est ce qu'il désire le plus au monde, des réconciliations en quelques mots bien choisis, des yeux qui s'humidifient et un baiser langoureux, c'est tout ce qu'il demande. Si après ça se prolonge par un câlin, ça sera la cerise sur la gâteau.
Et Mustafa dans l'histoire? Ca ne fait que deux mois qu'il l'a quitté. A-t il toujours des sentiments à son égard? Comme la flamme de son premier véritable amour ressurgit, elle occulte tout le reste. Il y a eu un arabe qu'il a aimé, mais alors qu'il aurait dû être l'homme parfait pour ses parents, il est réduit à présent au rôle de révélateur. A côté des tontons Jamal gentiment ou pathologiquement névrosés, il y a des mecs courageux prêts à supporter le regard du monde.
Alors qu'il n'y a pas longtemps Mustafa lui a fait oublier Matthieu, à présent, Matthieu lui fait oublier Mustafa. Là aussi, on prend les mêmes et on inverse les rôles.
Atif appuie sur la sonnette.
Sans trop tarder, Matthieu ouvre grand la porte pour tout de suite sortir et la refermer, à la vue de l'indien.
Les deux jeunes hommes sont un peu déboussolés. Atif somatise plus, il laisse transparaître sa joie en souriant et, bizarrement les mots qui devaient être simples à dire ne sortent pas. Par quoi commencer? Il voulait une tournure directe et persuasive telle que « je crois que tu es l'homme de ma vie et de mes rêves» mais, maintenant qu'il jubile au point de s'évanouir d'émotion, ça serait certainement trop.
Alors, il se rabat sur un « ça fait longtemps qu'on s'est pas vus» banal.
— Oui, ça fait un bail, réussit à dire Matthieu.
— J'ai tellement de choses à te raconter. Y'a tellement de choses qui se sont passées dans ma tête. J'crois qu'il faut mieux que tu me fasses entrer où je vais tomber dans les pommes.
— Ca dépend pour dire quoi? se fait énigmatique le français.
— Voyons tu ne devines pas pourquoi je suis-là? J'aurais pu remuer ciel et terre pour te revoir. Mais heureusement, y'avait ta cousine. C'est grâce à elle que j'ai retrouvé ta trace et à Séverine parce qu'elles ont échangé leurs numéros à la soirée Bollywood night, déballe tout ce qu'il a sur le cœur Atif.
_Tampis si j'm'évanouis, embrasse-moi, ordonne-t-il à Matthieu.
La pomme d'Adam de celui-ci s'active non pas à cause d'une salivation provoquée à l'évocation d'embrassades fougueuses mais, parce qu'il ne sait plus où se mettre. Steven, l'attend à quelques mètres et doit croire simplement qu'il a à faire à un VRP un peu trop coriace et zélé. Atif interprète ce signe physique comme une autorisation à passer à l'acte. Il enlace le cou de Matthieu et l'embrasse.
Ce dernier ne réagit pas beaucoup et d'une main le repousse pour aussitôt murmurer avec un ton solennel:« Ecoute, tu es venu avec beaucoup d'espoirs aujourd'hui mais, je ne peux pas te faire entrer.» de peur que Steven ait collé l'oreille à la porte.
— Tu n'es pas seul?
Question qui sort naïvement de la bouche d'Atif et qui pourrait tout autant signifier « Tu es avec des amis ou des parents?» que « Tu es avec un autre?».
Matthieu s'éclaircit la voix pour ôter toute trace de candeur juvénile à Atif:
— Il y a un garçon dans mon studio.
— Tu vis avec lui?
A travers cette simple question, l'amant esseulé essaye de mesurer le degré d'intimité de la relation et savoir si il a encore toutes ses chances.
— Non, mais on a planifié d'aller vivre en Angleterre.
— L'Angleterre, ça doit être beau.
Atif ne sait plus quoi dire. Pour s'exiler ainsi, ça doit être du béton.
— Une fois installé, tu m'envoies une carte! T'as toujours mon adresse? elle n'a pas changé, se fait-il courtois.
— Oui, je l'ai toujours, je n'y manquerai pas.
— Alors, si on se revoit pas, bon voyage!
— Merci.
Atif s'éloigne après l'avoir saluer de la main et s'effondre dans les escaliers. Il manque de tomber et s'assoit sur une marche.
Une surprise! C'est idiot! S'il avait demandé à Séverine de communiquer plus précisément l'objet de son appel, à savoir aider son pote à réparer les pots cassés, alors la cousine l'aurait tout de suite averti qu'il était avec quelqu'un. Elle n'a pas fait le rapprochement avec ce qui s'est passé à la fête.
Atif, roi des gaffes!
Récapitulons:
Atif a connu deux amours dans sa vie. Il n'y en a pas eu d'autres.
Le premier, Matthieu, l'a quitté parce qu'il n' a pas voulu le présenter à ses parents plus que traditionalistes.
Il l'a revu dans une soirée où il lui a conseillé de chercher un musulman pour faire mieux passer la pilule, à l'annonce de son homosexualité.
Il l'a écouté, il a bien cherché et a trouvé Mustafa. Croyant qu'ils seraient plus forts à deux, il a proposé à ce dernier de faire leur coming out. C'était sans compter sur les tontons Jamal qui vivent un peu partout dans le Maghreb, des sans-soucis qui ne doivent rendre des comptes à personne. Mustafa a souhaité en être un, de manière égoïste, sans penser que la contrainte du mariage pesait plus fort dans certaines autres contrées.
Cela veut-il dire qu'il n'a pas assez aimé Atif en pensant qu'à sa petite pomme?
Difficile de trancher cette question quand on a soi-même manqué de courage un jour et quand on a spécialement dégoté quelqu'un pour assouvir des plans bien personnels. Mustafa s'est vexé car il a cru qu'il était un pis-aller. Mais, Atif l'a beaucoup aimé; jamais, il n'a eu l'impression d'avoir un bouche-trou ou de pouvoir avoir mieux. Cela tient en grande partie à ce que l'Inde et le Maroc, c'est un peu la même chose. On y trouve des toilettes turques, on peut y faire coudre des pantalons sur mesure à trois sous et ça sent les épices partout. Atif aimait aussi à surprendre son ex-amoureux avec des mots arabes et, ce dernier, aimait deviner les dialogues de films hindi à partir de ces quelques bribes qui les jalonnent et qui lui étaient compréhensibles.
Seul Matthieu, chez les vélé kar a saisi quelque chose de l'eastern life. A l'époque où il était avec Atif, il rêvait d'aller en Inde pour goûter aux goyaves et, surtout, à la noix de coco verte. L'indien lui a dit que ça a un goût indescriptible, frais bien que tiède, que ça laisse une sensation désaltérante dans la bouche malgré le soleil. Et, quand il y en a plus, il y en a encore à l'intérieur: il suffit de la casser à l'aide d'un coutelas pour savourer sa fine pellicule de pulpe légère et onctueuse. Durant les jours heureux, Matthieu apprenait même quelques rudiments de Urdu. Ne parlons pas de la nourriture indienne, on sait déjà qu'il l'adore.
Alors, après que la rupture d'avec Mustafa ait été consommée, Matthieu apparaissait tout bonnement comme une bouée de secours.
On pourrait dire encore une fois que c'est intéressé mais, pas du tout. Atif aspire a être libre, à respirer de l'air frais comme tout le monde et, si dorénavant, il a des allures de belle au bois dormant devant être libéré du méchant dragon par un vaillant chevalier, il l'accepte.
Avec l'épée de Damoclès du mariage et non d'un preux, il ne paye pas chair de sa peau.
Matthieu se sauve en Angleterre, qui d'autre pourrait le sauver?
Et s'il attendait trop des autres? Et s'il se jouait d'eux?
Non, ce problème a été mûrement réfléchi. Pas d'union avec une femme que l'on ne peut honorer. Gâcher sa vie c'est déjà suffisant; alors pourquoi détruire celle d'une autre?
Mais, depuis quelques temps une idée saugrenue germe dans la tête d'Atif. Il côtoie un ange depuis 16 ans et cette ange a aussi des allures de princesse. Il se pourrait bien qu'elle soit la clef de tout, qu'elle sauve à la fois la cendrillon et la belle au bois dormant. Avec toutes ses héroïnes de contes de fées où les princes virils se sont envolés, les maplé comme les Matthieu, a-t-on affaire à une histoire de gouines?
Il n'imagine pas Séverine en armure, à la Jeanne d'Arc avec une coupe garçonne. Dans cet histoire 100%fille, il n'y aurait pas de sexe. On aurait les mêmes inclinations-les hommes- mais avec des corps différents. Et ça serait tant mieux pour les beaux ongles de l'indienne.
On aurait la capacité de vivre ce que l'on a volé à tant d'indiens, une jeunesse éternelle, faire les 400 coups jusqu'à la fin de ses jours, en faisant fi de ce nectar qu'est l'amour sentimental et charnel qui, quand il tourne trop, devient du vinaigre.
A quoi bon l'avoir s'il faut après pleurer comme avec Matthieu et Mustafa? Séverine, elle, ne l'a jamais blessé.
Une journée d'hiver rue du faubourg Saint-Denis à Paris, le quartier commerçant indien. Séverine et Atif rentrent dans un magasin d'alimentation. Se faisant, leurs narines sont chatouillées par une tonne d'odeurs exotiques. Atif prend un panier, car sa mère lui a donné une liste assez longue de produits à acheter. Comme s'il était rôdé, il prend certains articles avec détermination mais, il n'est pas très habitué avec la géographie des lieux. C'est exceptionnellement qu'il fait les courses à la place de sa mère. Celle-ci se fait toujours un plaisir de les faire par elle-même accompagné de son mari mais, là, la voiture est panne. Et pour cause, c'est une vieille 405.
Le panier à moitié plein, Atif cherche les capati ( galettes de blé). Il se dirige vers le rayon frais suivi de Séverine.
Il le scrute avec attention puis, fait part de son embarras:
— C'est bizarre, je ne vois pas les capati de la marque éléphant. Il paraît qu'il les vendent par paquet de 8.
— Dans ce cas-là, tu cherches au mauvais endroit. Ca se vend sous vide. Je crois que c'est à côté des légumes, se rappelle Séverine.
Ils y vont et, sur une gondole, on en trouve.
— C'est ça! fait Atif, en levant un paquet translucide avec des petits éléphants dessus qui ne laissent aucun doute possible.
— Tu n'es habitué qu'à les manger! le taquine l'amie.
— Non, j'étais persuadé que ça se gardait au rayon frais, s'explique le garçon.
— C'est une fois ouvert, qu'on doit le maintenir au froid.
— Ok! Chuis pas très malin! Ben je te laisse choisir les murungeuka pour la peine(légumes très allongés à écorce rigide dont on ne mange que la pulpe).
Séverine sent les légumes un par un et certains n'ont pas ses faveurs. Ils retombent dans leur bac tandis que d'autres restent dans sa main gauche.
Atif se marre.
— Qu'est-ce qui y a de marrant?-La demoiselle essaye de devancer une probable vanne.
— Rien, je me disais qu'on ressemble à un vieux couple qui se chamaille.
— Mais, nous sommes un vieux couple!
A présent, Atif sourit car c'est tout ce qu'il rêvait de lui faire dire.
— Il t'en faut combien de murungeuka?
Le compère redescend de son nuage.
— 4 ou 5, dit-il.
Mais dehors, il repense à la perche qu'elle lui a tendue. C'est le moment où jamais. S'il parle ça changera tout. S'il se tait, il se taira pour toujours. Le trottoir est désert et de but en blanc il annonce sa proposition:
— Tu veux qu'on forme un vrai couple, officiellement sur le papier?
— Quoi, tu veux te pacser avec moi pour avoir de nouveaux avantages financiers? Pourquoi pas! Ca peut se faire entre toute sortes de personnes consentantes!
Séverine ne l'aide vraiment pas avec son humour. Comment redresser la situation? C'est quand-même sérieux, ces choses-là!
— Je te parle de mariage!
Voilà, c'est concis et ça enlève toute ambiguïté!
— De mariage?
Ce mot signifie tellement de choses pour Séverine car elle est chrétienne. Son évocation la fait vaciller.
— Oui, j'ai pensé que comme on avait du mal à trouver chaussures à nos pieds, on pouvait s'unir. Tu as du mal à trouver ton maplé et moi, mes amours se terminent toujours mal.
La jeune femme reste silencieuse mais, dans sa tête, ça bouillonne.
— Dis-moi quelque chose!
— Je ne sais pas, c'est si soudain.
— J'ai déjà réfléchi à fond à la question, c'est avantageux sur tous les points. Tu es indienne et je suis indien. On se fera de bons repas tous les soirs. Je ne peux pas avoir d'indien car ça ne court pas les rues et si j'en trouvais un, il ne serait pas aussi clair que toi. Je t'ai déjà dis qu'il me semble qu'il y a plus de filles claires dans le Sud que de garçons?
— Oui.
— Alors, je suis le meilleur parti pour toi!
— C'est vrai t'es pas mal coté dans la communauté!
— Après Matthieu et Mustafa, je n'ai plus envie d'aimer qui que ce soit. Je crois que le départ de Matthieu pour l'Angleterre avec son copain a été le cou de grâce. Je t'en ai déjà parlé, il est inutile de remuer le couteau dans la plaie. Tu m'as remonté le moral mais, tu sais, les princes charmants sont encore plus durs à trouver pour les gay.
— En tous cas autant que pour les indiennes. La plupart des indiens rêvent de love story avec des blanches. Ils ont trop vu de films.
Et entendu la chanson d'Arminder Gill: « mil kara de», autrement dit laisse-moi la rencontrer. Pour Séverine, le titre n'est pas transparent, elle qui ne parle pas le hindi. Mais le clip est très parlant. Le chanteur court après une « soni gauri », une fille dorée ou blanche. Le doré est curieusement associé à la blancheur alors que sous un bon éclairage, le teint de Séverine ou d'Atif colle mieux à ce qualificatif. En fait, c'est plutôt brillant qu'il faut entendre par soni dans ce contexte.
— Alors, c'est évident, on est faits l'un pour l'autre.
— …
— Seul toi peux me rendre heureux! insiste Atif.
— J'accepte.
L'agrément a été donné sous le coup de l'émotion. Mais certaines questions restent sans réponses comme celle d'éventuels enfants ou sur la façon de les faire. Séverine sait ce qu'elle encourt, ne jamais coucher avec son mari.
Elle s'apprête à convoler en juste noces avec un homme à la beauté du Christ, qui a même stipulé qu'il pourrait mettre un terme à ses aventures.
Elle ajoute néanmoins une condition, ne pas trop se presser pour tout annoncer.
Ainsi, Séverine scelle son sort et celui d'Atif à tout jamais et veut conduire son meilleur ami dans le règne des anges, là où elle a toujours demeuré.
Suite
Courriel : Saguilan @ aol.com