Le voyage à Florence

de Claude
-I-
Finalement, Marc s'était décidé pour Florence. Venise lui aurait rappelé trop de souvenirs. Rome, Naples, il connaissait déjà. Voyager, prendre quelques jours de vacances, c'était peut-être la solution.
Dans un roman qu'il avait lu dans sa jeunesse, le narrateur expliquait au héros qu'une croisière était le meilleur remède aux peines de cœur. Mais voilà, il n'avait ni le temps, ni l'envie surtout d'entreprendre un voyage au long cours. Le seul océan qui s'offrait, aujourd'hui, à sa contemplation était un océan de larmes, celles qu'il avait de plus en plus de mal à contenir. En d'autres temps, dans une autre vie, ce mauvais jeu de mots l'aurait fait sourire mais la tristesse qui l'envahissait avait banni définitivement l'humour de sa vie.

Son chagrin se résumait en quelques mots : Nathalie, Nat comme il l'appelait, l'avait quitté. Comme un typhon, la décision inattendue de sa femme l'avait projeté dans le néant. De sa vie, du Marc d'autrefois, il ne restait que quelques fragments épars, les pièces incomplètes d'un puzzle qu'il était incapable de reconstituer. Il ne comprenait pas pourquoi Nat était partie. Pourquoi, après presque vingt ans de vie commune, elle avait jeté l'éponge. Bien sûr, leur vie de couple n'était pas parfaite. Elle fut parsemée d'épreuves, de petites brouilles mais aussi de soleils merveilleux qui avaient illuminé son cœur.

Pour Nat, le temps avait eu raison de l'amour. Elle lui avait expliqué calmement, sereine qu'il était devenu un étranger, qu'elle n'éprouvait plus de désirs pour son corps qui l'avait si souvent fait vibrer. Elle n'imaginait pas faire semblant. Evidemment, elle avait conscience qu'en prenant cette décision elle allait le faire souffrir mais il restait son ami, sans doute le plus cher, mais on ne fait pas l'amour avec un ami. Marc assommé n'avait pas réagi. Il ne réalisait pas. Il n'avait pas vu venir le séisme.

Maintenant il culpabilisait. C'était un incapable. Il n'avait pas su retenir sa compagne, entretenir la flamme, dépasser la routine qui s'installe au fil des jours. Encore une fois, c'était Nat qui avait tout compris, c'était elle qui avait écrit le mot « fin » à leur histoire comme elle avait des années auparavant écrit le mot « début ». Il était, même à cinquante ans, comme ces coureurs qu'il voyait le dimanche, un automate que rien ne distrait de sa course mais qui n'en connaît pas le terme.

Demain, il irait dans une agence pour réserver une chambre d'hôtel et retenir son billet. Il se remit à son paquet de copies. Son projet de voyage l'avait un peu apaisé. Ce travail fastidieux lui paraissait moins lourd. Il était moins sévère et du coup il remonta quelques notes. Après tout, il n'y avait aucune raison que ses élèves aient à supporter sa mauvaise humeur. Il lui restait assez de lucidité pour ne pas incriminer les autres de son propre malheur. Il était assez grand, assez vieux et surtout assez con pour s'être mis tout seul dans le pétrin.
-II-
Quand à midi, la sonnerie marquant la fin des cours avait retenti, Marc poussa un soupir de soulagement. Les fins de trimestres étaient souvent pénibles mais pour lui s'ajoutaient, cette année, la déprime, les nuits agitées, une chape de plomb dont il ne parvenait plus à se débarrasser. Il rangea ses affaires, éteignit les lumières et après avoir fermé la porte se dirigea vers la sortie. Jean, son collègue et ami, s'approchait

- Enfin fini, tu as des projets pour les vacances ?
- Je vais à Florence
- Quelle chance, tu verras c'est une ville sublime, pleine de charmes et de surprises et puis ça te fera du bien, je suis content que tu te décides enfin à tourner la page. Tu sais, je me faisais du souci pour toi ces deniers temps…
- Ne t'inquiète pas, je vais remonter la pente. Il me faut un peu de temps, et vous ? Toujours la Bretagne ?
- Oui, comme d'habitude, Pierre ne peut pas s'en passer, ce sont ses origines alors depuis le temps que je partage sa vie, je suis devenu un peu Breton. Le ciré et les bottes sont devenus ma seconde peau et j'arrive à aimer la pluie. C'est un comble pour un Marseillais.

Cette remarque fit sourire Marc. Il aimait bien Jean, sa franchise, sa droiture. La manière évidente avec laquelle, il assumait sa différence pour un homme de sa génération. Ca n'avait pas été facile au début, trop de pesanteurs sociales. Marc avait été son confident pendant toutes ces années où il avait fallu garder le secret de son homosexualité. Puis quand il était tombé amoureux de Pierre, il avait trouvé indigne de se cacher pour aimer et il avait fait avec beaucoup de tact et de naturel son « coming out ». Nat et Marc recevaient ce couple peu conventionnel aux yeux de la bonne bourgeoisie locale mais ils préféraient de loin les joies de l'amitié à l'hypocrisie de la société bien pensante. Jean posa une main sur son épaule, une geste affectueux, un signe d'amitié :

- Allez, profites en bien de ces vacances et puis pense un peu aux amis que tu négliges un peu trop ces derniers temps. A ton retour, viens à la maison, on se fera une bonne bouffe. Tu sais, ce n'est pas parce que vous êtes séparés toi et Nat qu'on va arrêter de vous fréquenter. Vous avez été notre plus grand soutien à Pierre et à moi. On vous verra l'un sans l'autre, mais on vous aime tous les deux. Et tu sais « beau gosse » que j'ai un faible pour toi.

Jean partit d'un grand éclat de rire, ébouriffant les cheveux de Marc. C'était sa plaisanterie favorite, charrier Marc sur sa beauté, s'amuser à le draguer, même et surtout en présence de Nat et de Pierre. Sa manière à lui de montrer combien il appréciait l'ouverture d'esprit, la tolérance de Marc. Il reconnaissait aussi que c'était, malgré son âge, un bel homme, grand, svelte, une abondante chevelure maintenant grisonnante couronnait son visage, ses yeux bleus donnaient à son regard une intensité lumineuse et, par-dessus tout, il avait un beau sourire, ah ce sourire, charmeur, envoûtant : « encore un hétéro perdu pour la cause, ça devrait être interdit par le Code Civil, un beau mec pareil dans les bras d'une femme, tu en as de la chance Nat » ironisait-il, quand, plein de tendresse pour le couple, il taquinait son grand copain.

Marc, ému, était pressé de partir :

- Bon, j'y vais, j'ai encore pas mal de choses à préparer d'ici ce soir.
- On s'appelle quand tu reviens, n'oublie pas.

Jean se pencha pour embrasser Marc et le serra fort dans ses bras « Ca va aller ». Il s'éloigna, fit un signe de la main et s'engouffra dans sa voiture. Marc mit son cartable dans le coffre et s'installa au volant. Les larmes lentement coulaient sur son visage. Il démarra rapidement pour regagner son studio proche du lycée. Il avait l'habitude de ces crises incontrôlables. Jean, sans le vouloir avait ravivé les souvenirs des jours heureux. Il en serait toujours ainsi. On ne pas effacer impunément des années de sa vie. La gentillesse de Jean, dans ces moments difficiles, l'avait réconforté. Il n'était pas seul, il le savait bien mais il ne se sentait plus la force d'aimer. Il pleurait sur son sort. Il était une épave, un être à la dérive, incapable de saisir la main secourable. Il se laissait porter par le courant sans savoir où il le menait. Il imaginait un rapide, des rochers sur lesquels sa tête se fracasserait. Mort, il n'aurait plus à souffrir mais il n'aurait même pas ce courage, mettre fin à ses jours.

L'après midi, les préparatifs du voyage occupèrent Marc. Il devait passer à l'agence, récupérer billets et documents, commander un taxi pour l'emmener, ce soir, à la gare et faire sa valise. Il choisit des vêtements confortables, ajouta quelques livres et deux cartouches de cigarettes. Il fumait trop. A vingt-deux heures, le taxi s'annonça.
-III-
Il avait choisi une cabine couchette. Il s'installa, se déshabilla puis s'allongea, se plongea dans la lecture de son guide en attendant que le sommeil vienne, s'il parvenait à dormir. Au pire, il prendrait un somnifère.

Au matin, il fut réveillé par le contrôleur qui lui rendit ses papiers en apportant un petit déjeuner sommaire. Il lui tardait d'arriver pour pouvoir enfin allumer une cigarette. Le train entra en gare à Campo di Marte et, de là, il fallait prendre une navette jusqu'à la gare centrale de Florence. Sur le quai, Marc hésita sur la bonne direction. Il ne parlait pas italien et il n'aimait pas demander de l'aide. Il se perdit dans la gare et, in extremis, monta dans un wagon sur lequel était écrit : « Firenze, Santa Maria Novella ». Il pensa, alors, que Nat aurait su se débrouiller. Elle avait un sens inné de l'orientation, communiquait facilement avec tout le monde. Il se sentait comme amputé, privé de sa moitié. Il faudrait bien s'y habituer. Le trajet fut de courte durée. A l'extérieur de la gare, il consulta son plan. Son hôtel n'était pas loin.
A huit heures du matin, une foule de banlieusards hâtait le pas pour se rendre au travail. Il se fraya un chemin au milieu des passants. On était en avril, le soleil se levait à peine et il fut surpris par la fraîcheur du matin. Il parcourut quelques centaines de mètres à grandes enjambées, autant pour se réchauffer que pour activer son grand corps engourdi par une nuit de train. Il arriva enfin devant l'hôtel, y déposa ses bagages ne conservant que son guide. Il se sentait assez en forme pour commencer son périple touristique.

Il n'avait pas de plan préétabli. Au loin, le Campanile et le Dôme de Santa Maria del Fiore attirèrent son regard. Ca ne devait pas être bien difficile d'en trouver la direction. Les rues se vidaient lentement et quand il fut sur la place du Duomo, il fut transporté par la beauté majestueuse de l'édifice. Ce fut comme une lame de fond, un vague salvatrice qui délava l'encre de nuit qui l'habillait comme un linceul. Il eût la certitude qu'il avait pris la bonne décision en venant dans cette ville.

La cathédrale et le baptistère étaient encore fermés à la visite mais on pouvait grimper jusqu'au sommet du dôme. Quatre cent soixante-trois marches à gravir, il s'élança mais dut vite ralentir car son souffle, ses jambes étaient ceux d'un homme de cinquante ans, peu habitué à ce genre d'exercice physique. La vue qui s'offrait à lui récompensa au centuple l'effort consenti. Au sommet de la coupole, Florence se révélait. Le soleil, malgré une brume légère, magnifiait le paysage. Marc jouait à repérer, à deviner quels monuments prestigieux se cachaient sous cette multitude de toitures aux teintes changeantes. Le spectacle était envoûtant et l'allégresse qui l'emportait se nuança de mélancolie. Il était seul. Il aurait aimé serrer fort la main de l'être aimé, communiquer par un geste tendre, voire passionné le sentiment de plénitude, d'éternité qu'il éprouvait devant la beauté du monde.

Il descendit lentement, s'arrêtant pour admirer le décor de la coupole. Il était déjà tard quand il se retrouva dehors. De la haut, il avait repéré l'Arno, le Ponte Vecchio et décida de s'y rendre en passant par la Place de la Seigneurie. Elle était envahie de touristes et il ne s'attarda pas même devant le célèbre David. Il renonça au restaurant pour déjeuner car toutes les terrasses étaient prises d'assaut. Il acheta un sandwich, une bouteille d'eau et par un petit escalier, atteignit les berges de l'Arno. Là, il chercha une place à l'ombre mais dut encore marcher un moment avant d'en trouver une. Il n'était pas le seul à avoir eu cette idée. Il engloutit son maigre repas et vida sa bouteille puis s'allongea sur l'herbe. Un peu de repos ne lui ferait pas de mal avant de reprendre ses visites.
-IV-
- Signor ! Signor !
Marc s'arracha au sommeil, pris de panique. Sans s'en rendre compte, il s'était endormi. Il se demanda quel sinistre imbécile venait le déranger au milieu de sa sieste réparatrice. Il s'entendit vociférer, plein de colère :
- de quoi j'me mêle.
- Je suis désolé, Monsieur, vous êtes en plein soleil et c'est dangereux. Vous risquez une insolation. Ce n'est pas dans mes habitudes d'importuner qui que ce soit. Je vous prie de bien vouloir m'excuser mais il faudrait vous mettre à l'ombre.
L'homme, penché sur Marc, avait débité son discours dans un français impeccable, sans la moindre trace d'accent. Marc se sentit confus, il avait certainement vexé son interlocuteur manquant de la plus élémentaire courtoisie alors que ce dernier avait essayé de lui venir en aide. Il voulut se lever pour s'excuser et, tout à coup, sa vue se brouilla, ses oreilles bourdonnèrent. Il sentit ses jambes se dérober. Pris de vertiges, il s'accrocha à la main secourable de celui qu'il venait de traiter, quelques instants auparavant, de sinistre imbécile.
-Oh là, Oh là, il était temps que j'intervienne. Restez allongé, je vais vous rapprocher de cet arbre. Surtout ne vous levez pas sinon vous allez vous évanouir.

Marc se laissa prendre en charge. Le malaise se dissipait mais ses forces étaient anéanties. Son bienfaiteur sortit de son sac une bouteille d'eau et des mouchoirs, rafraîchit le visage de Marc, puis soutenant sa tête, il lui fit absorber quelques gorgées d'eau. Marc se sentit mieux. Il observa son sauveteur. Il était beau. Cette épithète banale résumait parfaitement l'image qui se présentait à ses yeux. De la même manière que ce matin, le Duomo avait ravi son âme, il était bouleversé par l'harmonie, la perfection de l'homme agenouillé à son chevet. Une douce chaleur s'insinua en lui et il sourit.

- Est-ce que ça va ? Vous m'avez fait peur.
- Je me sens mieux. Merci, merci beaucoup pour votre sollicitude.
- Ce n'est rien, juste un peu d'attention pour un compatriote égaré.
- Mais vous êtes Français, ceci explique que vous n'avez pas l'accent italien. Ecoutez, je suis … j'ai été impoli tout à l'heure. Cela n'excuse rien mais je pensai que vous n'alliez pas comprendre. Comment me faire pardonner ?
- Et bien tout simplement en venant dîner avec moi ce soir. J'ai le mal du pays, alors une petite « cure » de français me fera le plus grand bien. Mais je m'avance un peu trop, peut-être n'êtes-vous pas seul, des amis, une épouse vous attendent certainement.
- Non, je suis seul, répondit Marc et son sourire s'effaça.
- On dirait que cette solitude vous pèse mais je ne veux pas être indiscret. Avant toute chose, il faut vous rétablir. Est-ce que vous allez pouvoir vous lever ?
- Oui, ça va. Marc, joignant le geste à la parole se redressa. Sa tête ne tournait plus. Ses jambes le portaient sans effort. Il pensa alors qu'il ne s'était pas présenté. Il tendit la main :
- Marc Choiseul. A qui ai-je l'honneur ?
- Antoine mais, ici, tout le monde m'appelle Tonio. Antoine Angelle. Mes parents étaient d'origine italienne. Ils ont fuit la misère et le fascisme pour s'installer en France. Je travaille dans l'import export. Je n'ai pas de mérite, je n'ai fait qu'exploiter mes origines.
- Je suis professeur, répondit Marc qui sentait que la modestie d'Antoine cachait sans doute une vie bien remplie, une situation sociale au dessus de la moyenne.
- Marc, si je puis me permettre, allons nous installer à la terrasse d'un café. Un petit remontant vous ferait le plus grand bien. Un bon café comme on sait si bien les faire ici et même avant un grand verre de jus d'orange. Il faut vous réhydrater sinon tout risque de recommencer.
- Merci, j'accepte avec plaisir votre proposition. Vous avez dû être médecin dans une vie antérieure pour prendre ainsi soin de vos semblables.

Marc avait retrouvé son sourire. Il se sentait léger, faisait même de l'humour. Il présentait que la présence d'Antoine y était pour beaucoup mais ne savait trop comment se l'expliquer.

- Cela n'a rien à voir avec la pratique médicale, je vous rassure. Je vis ici depuis plusieurs années et je connais les méfaits du soleil si on ne s'en protège pas. Allons, ne tardons pas, il vous faut de l'ombre.

Ils trouvèrent une terrasse ombragée et Antoine commanda deux expresso et un jus d'orange. La conversation se poursuivait facilement comme s'ils se connaissaient depuis longtemps. Marc expliqua qu'il vivait à Lyon, enseignait l'histoire et la géographie dans un lycée, qu'il était amoureux des vielles pierres et que, bien qu'il ait pas mal voyagé dans son existence, il n'était jamais venu à Florence. Ce qu'il en avait vu ce matin l'enchantait. Puis, se sentant en confiance, il avoua qu'il venait de se séparer de sa femme et qu'il cherchait un exutoire à cette rupture douloureuse.

Antoine remercia Marc pour sa sincérité. Il s'en réjouissait car il éprouvait déjà beaucoup de sympathie pour lui. A son tour, il raconta un peu de sa vie. Il était le dernier enfant d'une famille nombreuse, avait vécu toute son enfance, dans les années cinquante, dans la banlieue parisienne. Il avait eu la chance de faire quelques études. Oh rien à voir avec celles de Marc, un peu de comptabilité, de gestion. Comme l'italien et le français étaient ses deux langues « maternelles », il avait travaillé quelques années dans une filiale de Fiat, dans l'agroalimentaire ensuite et maintenant dans la confection. Ces emplois l'avaient amené à séjourner à Milan, à Rome et enfin à Florence. Il évoquait ce passé avec humour, se moquant à l'occasion de lui-même. Sa voix était toute à la fois grave et mélodieuse et ses mains toujours en mouvement accompagnaient son discours. Il regarda sa montre, appela le garçon pour payer les consommations, puis, comme l'hôtel de Marc se trouvait à deux pas de son bureau, il proposa à ce dernier de faire le chemin ensemble et ajouta :

-Il vaudrait mieux prendre une douche et vous reposer pour être en forme ce soir. N'oubliez pas vous me devez un dîner. C'est d'accord ?
- Oui avec plaisir, vous me servirez de guide.

Ils se quittèrent devant l'hôtel, prenant rendez-vous pour dix-neuf heures.
-V-
Marc suivit les conseils d'Antoine. Il rejoignit sa chambre maintenant disponible, se débarrassa de ses vêtements pleins de sueur et passa un long moment sous la douche. Il avait une furieuse envie de fumer mais comme c'était interdit dans la chambre, il lui aurait fallu descendre et donc se rhabiller. Il préféra s'abstenir et se coucha tel quel.

La sonnerie du téléphone le réveilla brutalement. Décidément, durant cette journée, les événements se répétaient bizarrement. Il décrocha :

-Allo ?
- Monsieur Choiseul, Monsieur Angelle vous attend à la réception. Dois-je lui dire de monter ?
- Oui, pas de problème, c'est un ami, répondit Marc en raccrochant.

Il prit alors conscience qu'il était nu sur son lit et que, dans cette tenue, il n'était pas présentable. D'un bon, il se leva, fouilla dans ses poches pour retrouver les clés de sa valise. Il était en train de l'ouvrir quand il entendit frapper à la porte.

- Un instant Antoine, cria-t-il. Il se précipita dans la salle de bain, chercha vainement un peignoir et s'enveloppa au final dans une grande serviette. C'était mieux que rien mais il était rouge de confusion quand il alla ouvrir à son nouvel ami.

Dans le regard d'Antoine, Marc lut d'abord de la surprise, puis comme un éclair furtif quelque chose qui s'apparentait à du désir, très vite remplacé par de la gêne.

- Vous n'êtes pas encore prêt. Voulez-vous que je vous attende en bas ?
- Je suis désolé. Je me suis assoupi plus longtemps que prévu. Mais vous pouvez rester le temps que je m'habille. Je n'en ai plus pour très longtemps.

Pendant que Marc se préparait dans la salle de bain, Antoine se disait qu'il aurait préféré qu'il reste ainsi, voire même sans serviette. Ca n'aurait pas été pratique pour aller dans un restaurant mais pour le reste, il était parfait, tellement désirable. Il s'amusait sachant que Marc était marié et qu'il y avait peu d'espoir qu'il préférât, comme lui, les hommes. C'était dommage mais à presque cinquante-cinq ans, il ne croyait plus au Père Noël depuis longtemps. Malgré tout, Marc le séduisait. Il aimait ce mélange de force et de fragilité qui émanait de sa personne, la franchise de son regard, la douceur de son sourire qu'une tristesse infinie venait troubler de temps à autre. Il avait bien senti à quel point Marc souffrait de la séparation d'avec sa femme. Là, à l'instant, quand il l'avait aperçu à peine couvert d'une serviette, il n'avait pu réprimer une bouffée de désir et maintenant, visionnant tous les événements de cette journée, il avait une furieuse envie de le prendre dans ses bras, de le bercer, de l'enlacer. Le désir, sans qu'il en ait pleinement conscience, se transformait en un sentiment fort. Il pensa que, par honnêteté, il faudrait dire à Marc qu'il était gay. Bien sûr, une personne ne se définissait pas par son orientation sexuelle mais ça simplifierait les choses. La camaraderie, peut-être l'amitié qui naissait entre eux devait s'établir sur des bases saines exemptes d'hypocrisie. En plus, Marc paraissait ouvert. Il ne l'imaginait pas homophobe.

Marc sortit de la salle de bain. Il avait choisi une tenue décontractée qui mettait en valeur sa silhouette élancée. Antoine le contempla, il était définitivement conquis. Advienne que pourra. A défaut du Père Noël, Antoine croyait au destin.
-VI-
- Où va-t-on ? Demanda Marc.
- On va marcher un peu et s'éloigner du centre historique. Je connais un petit restaurant où on pourra dîner en terrasse. Il fait bon ce soir.
- Oui, agréable et pratique, dit Marc sortant une cigarette de son paquet. Ca ne vous dérange pas si je fume. En guise de réponse, Antoine approcha la flamme de son briquet et alluma la cigarette de Marc.
- Désolé, je n'ai même pas pensé vous en offrir une.
- Merci mais depuis l'adolescence et surtout mes séjours en Italie, j'ai perdu l'habitude de fumer du tabac brun. C'était curieux, pensa Antoine, depuis leur rencontre cet après midi, aucun des deux n'avait fumé. Ils n'en avaient ressenti ni l'envie ni le besoin.

Ils marchaient tranquillement côte à côte, n'éprouvant pas la nécessité de rompre le silence. Antoine demanda simplement à Marc s'il se sentait bien. Ce dernier répondit qu'il avait bien récupéré et que maintenant tout allait bien et ils poursuivirent ainsi leur route jusqu'au restaurant.

- Tonio, come sta ?
- Molto bene, grazie. Et la conversation entre Antoine et le patron se poursuivit en Italien. Marc constata qu'ils devaient bien se connaître. Ils s'étaient embrassés en arrivant et le patron serrait le bras d'Antoine tout en discutant. Il les conduisit, à travers la salle vers une petite cour où, sous une tonnelle de verdure étaient installées des tables.

- Nous serons bien ici. Plus au calme que sur la rue, fit remarquer Antoine. Vous voulez un apéritif ?
- Non merci, je préfère ne pas trop boire d'alcool. Un peu de vin en mangeant et ce sera parfait mais ne vous gênez pas pour moi…
- Tout comme vous, je bois rarement. Ici, le Chianti est excellent. On va en commander une demi bouteille. Marcello sait le choisir.
- Vous semblez bien le connaître. Depuis que vous êtes à Florence vous devez vous être fait beaucoup d'amis.
- Oui, très bien et …

Antoine avait interrompu sa phrase, son regard se perdait dans le vague. Il était soudainement devenu grave.

-Et… renchérit Marc comme pour le ramener dans la réalité. Antoine lui sourit, inspira un bon coup et déclara presque naturellement :
- C'est un ancien amant et nous sommes aujourd'hui de très bons copains. Il attendait, avec une légère appréhension la réaction de Marc mais ce dernier ne sembla pas montrer la moindre surprise. Il mit, cependant, du temps à réagir.
- Vous l'aimiez ?
- Oui, ce fut une belle histoire d'amour. C'est pour lui que je suis venu m'installer à Florence. J'avais fait sa connaissance à Rome. Malgré la proximité des deux villes, nous ne pouvions vivre loin l'un de l'autre. Alors, j'ai trouvé du travail ici et nous avons vécu ensemble presque dix ans.
- Comment est-ce possible ? Ne vous méprenez pas. Je comprends que deux hommes puissent s'aimer, mon meilleur ami et collègue est gay. Mais comment peut-on oublier ? Dépasser la déchirure d'un amour qui s'éteint ?
- Voyez-vous, j'aimais Marcello infiniment et son amour me comblait. Un jour, il a rencontré un autre homme et il m'a quitté.
- Vous ne lui en voulez pas, vous continuez à le voir et vous semblez encore très proches.
- Aimer, c'est vouloir le bonheur de l'autre. Marcello est heureux. Là est l'essentiel. Le reste est une affaire personnelle. J'ai souffert comme je pense vous souffrez aussi d'avoir perdu l'amour de votre femme. Au fond de moi, je savais pourtant que ma capacité à aimer était toujours vivante, qu'elle s'était enrichie des merveilleuses années que j'avais vécu avec Marcello. Je pourrais à nouveau donner et recevoir. Je pouvais regarder Marcello sans le haïr. Je pouvais même le remercier de m'avoir aimé, d'avoir été un amant, un compagnon fabuleux, d'être aujourd'hui un ami pour toujours.

Marc était perplexe. Ce que venait de dire Antoine ouvrait en lui des horizons nouveaux. « Ma capacité à aimer », cette phrase tournait en boucle dans sa tête. Marcello vint prendre la commande. Il plaisantait avec Antoine. Sa joie de vivre faisait plaisir à voir. C'était un rayon de soleil. Avant de partir en cuisine, il déposa très naturellement un petit baiser sur les lèvres d'Antoine et éclata d'un rire tonitruant qui s'entendait encore alors qu'il avait disparu dans la salle.

- Je vous admire, remarqua Marc.
- Attendez encore avant de porter un jugement. Je ne sais pas si le menu que nous avons concocter Marcello et moi va vous convenir, lança-t-il en plaisantant.
- Oh, pour ça je vous fais entièrement confiance. Si vous mettez autant de savoir faire à composer un menu qu'à conduire votre vie, ça ne peut-être qu'un chef d'œuvre.
- Ce n'est rien qu'un peu d'expérience. Je n'ai pas eu la chance ou la malchance, à vous de décider, d'aimer pendant de longues années la même personne.
- Je ne sais quoi vous dire. J'ai toujours cru que je finirai ma vie aux côtés de Nat, que seule la mort nous séparerait. Je comprends mieux maintenant. « Aimer, c'est vouloir le bonheur de l'autre », disiez-vous. Je le savais, implicitement. Sans doute, l'ai-je oublié mais que signifie « ma capacité à aimer ». On ne peut pas aimer tout seul ou alors c'est s'aimer soi même et ça devient du narcissisme.
- Non, l'amour se partage. Mais, il faut savoir aimer et ça s'apprend comme le reste ou plutôt c'est le résultat des expériences amoureuses que l'on a conduites tout au long de sa vie, de l'enfance à l'âge adulte. C'est un formidable potentiel que tout un chacun possède. Il faut le reconnaître, se l'approprier comme apprendre à marcher, à nager.
- Moi, pour l'instant, je ne connais que mon incapacité, avoua Marc et son visage se ferma. Il fit un effort pour sourire et s'excusa auprès d'Antoine. Il ne voulait pas l'ennuyer et gâcher cette soirée avec ses problèmes personnels, d'autant plus qu'Antoine lui apportait un peu de sérénité. Vous êtes comme un onguent sur mes blessures, reconnut-il, se demandant comment cet homme qu'il connaissait à peine pouvait autant le rassurer.
- Alors buvons, Marcello venait d'apporter le Chianti, à toutes ces fonctions que je semble occuper auprès de vous, médecin, apothicaire et quoi d'autre encore ?
- Ami, surtout ami, si vous le voulez…
- A notre amitié, plus que jamais Marc. Vous êtes une personne rare.

Ils levèrent leurs verres à cette amitié naissante. La conversation se fit plus légère. Ils comparèrent les mérites respectifs des vins français et italiens. Antoine commenta chacun des plats servis que Marc trouva tous excellents. Il raconta quelques anecdotes sur Marcello, son flair pour dénicher de bons crus, ses talents culinaires. Marc évoqua Lyon, son métier. Ils se sentaient complices, heureux de deviser ensemble.

Autour d'eux, la terrasse s'était remplie, des couples d'hommes, de femmes, d'hommes et de femmes. La seule règle, s'il y en avait une, était que chaque table ne pouvait accueillir que deux personnes. L'ambiance restait donc feutrée, propice aux confidences. On apercevait des gestes tendres, on devinait, au travers des regards qui s'échangeaient, d'impalpables désirs. Seul, Marcello, circulant entre les tables, apportait, par sa bonne humeur contagieuse, une note de fantaisie qui équilibrait la tension pourtant si agréable de l'amour.

A la fin du repas, Marcello vint s'attabler. Il offrit une liqueur douce parfumée au citron que ni Marc ni Antoine ne purent refuser. Par l'intermédiaire d'Antoine qui traduisait, il conversait aussi avec Marc. L'échange, inévitablement concerna Antoine. Ce dernier traduisait à sa manière mais Marcello restait vigilant. Il ne tarissait pas d'éloges sur son ancien compagnon. Il en faisait, par touches sensibles, un portrait émouvant. Marc ne pouvait qu'adhérer. Il ne connaissait Antoine que depuis quelques heures et il éprouvait toute une palette de sentiments qui le troublait profondément. Ils prirent congés de Marcello qui les embrassa tous les deux.
-VII-
Sur le chemin du retour, Marc se sentait étrangement serein. Toute cette journée avait été fertile en émotions. Cela faisait des semaines qu'il n'avait vécu aussi intensément et Antoine y était pour beaucoup. Il lui vint une idée. Pourquoi n'y avait-il pas songé plus tôt.

- Antoine, dit-il, est-ce que je peux te tutoyer ?
- Ah, ça te vient comme ça mais mon petit Marc ça fait déjà longtemps que j'y pense mais je ne voulais pas heurter Monsieur le Professeur. Il se mit, alors, à rire, un rire libérateur qui dégénéra en fou rire qu'il avait du mal à maîtriser tant et si bien qu'il le communiqua à Marc.

Les deux amis durent se calmer de peur qu'on ne les prenne pour des poivrots, eux qui avaient à peine bu. Marc et Antoine se sentaient soudain très proches. Marc, par sa demande, leur avait fait franchir une étape dont seul Antoine présentait ou plutôt espérait l'issue. Il ne prendrait aucune initiative, laissant à son compagnon le choix, le moment de se dévoiler ou de ne rien tenter. Il savait, cependant, par expérience, que tout était possible.

Ils approchaient de l'hôtel et donc de leur séparation, certes momentanée, car Marc espérait bien revoir Antoine le plus souvent possible tout au long de son séjour. Il prit conscience, malgré tout, qu'en se quittant ce soir, un peu de la magie de leur rencontre si particulière allait se dissiper. Demain, s'ils se revoyaient, rien ne serait pareil. Ils éprouveraient l'un pour l'autre estime, affection, les composantes classiques de l'amitié. Que resterait-il des fragrances subtiles de cette soirée unique, de la douceur du soir qui les enveloppait comme un cocon ? Marc eut, soudain, peur de les perdre à jamais. Il voulait retenir le temps. Il s'arrêta incapable d'avancer. Il se rendit compte qu'Antoine allait lui manquer ce soir, demain toute sa vie. Il s'appuya sur un mur subjugué par les sentiments qu'il éprouvait. Antoine se retourna et vit son ami. Il appela :

- Marc, ça va, encore un malaise ? Tu m'inquiètes mon vieux !
- Non Antoine, j'ai peur de ce que je suis en train de vivre. Je n'ai pas envie de me retrouver seul ce soir. De rentrer seul dans ma chambre d'hôtel.
- Tu sais ce que cela veut dire ?
- Oui, je crois. J'en suis bouleversé, je ne me reconnais plus. Ou plutôt, je suis en train de me reconnaître comme tu disais tout à l'heure mais c'est tellement imprévisible. Je ne sais plus où j'en suis mais c'est tellement doux. Reste avec moi cette nuit, s'il te plaît.

Marc saisit la main d'Antoine, le regarda intensément et posa sa tête sur son épaule. Antoine avait tout compris mais il ne voulait rien précipiter. Il sentait la respiration haletante de son compagnon. Il caressa sa nuque doucement comme on apaiserait un enfant.

- Viens chez moi plutôt. On sera plus tranquille. Tu imagines la tête du portier s'il nous voyait monter ensemble dans ta chambre. Déjà que tout à l'heure, il m'a fait un clin d'œil.
- Comment ça, je n'ai rien vu !
- Désolé mon p'tit Marc mais dans ce domaine tu es novice. Il n'avait pas osé dire puceau mais l'avait pensé si fort que Marc continua :
- Oui, mon grand, puceau, totalement vierge !

Antoine se dégagea, avec beaucoup de précautions et gardant sa main dans celle de Marc, il chuchota :

- Viens ! Ne restons pas ici. Les Italiens sont tolérants mais on ne sait jamais …
- Tu as raison, ils le sont au moins autant que les Français. Faites ce que vous voulez, pourvu qu'on ne sache rien ! Il éclata de rire et, pour Antoine, ce fut le signal qu'ils pourraient continuer leur route. Ils dépassèrent l'hôtel. Marc venait de franchir symboliquement une frontière. Il le savait. L'exaltation et l'angoisse chaviraient son cœur. Il avait peur de décevoir son compagnon mais il avait aimé sa caresse, son odeur, sa chaleur. Le contact des corps ne serait pas un obstacle. Après, ce serait l'inconnu. « La capacité à aimer » avait dit Antoine. C'était la réponse à ses craintes. Oui, c'était ça, il aimait Antoine. Le reste viendrait naturellement, oui naturellement. Il n'avait jamais désiré un homme. Rien, pourtant, ne l'empêcherait de désirer Antoine.

Son compagnon le guidait. Ils quittèrent les grandes avenues pour emprunter de petites rues. Marc se dit qu'il ne pourrait jamais retrouver son chemin mais Antoine serait là. Le hasard, le destin les avaient fait se rencontrer et depuis tout s'était déroulé comme une évidence. Il se souvint alors de la première image de leur rencontre, cet après midi. Antoine était beau, beau comme Florence ce matin, beau comme ces tableaux qu'il aimait tant, beau comme une symphonie de Mozart. Il était beau pour lui, par lui, pour eux. Il comprenait enfin que tout ce qui était arrivé s'était décidé à cet instant.
-VIII-
Ils s'arrêtent devant le porche d'un bel hôtel particulier. Pour composer le code d'entrée, Antoine lâche la main de Marc qui frissonne, soudain, il a froid. Ils gravissent, en silence, les marches d'un escalier monumental. Antoine habite au troisième étage de cet immeuble Renaissance.

Le bruit des clés dans la serrure, la porte qui s'ouvre, la douce lumière du vestibule, les teintes fauves d'un Vlaminck qui se détache sur un mur gris bleu, une porte qui se ferme comme un soupir, Marc grave, dans sa mémoire, une à une ces impressions fugitives.

Il fait face à Antoine. Insensiblement, il réduit la distance qui le sépare de son compagnon. C'est à lui de faire le premier pas, il le sait. Antoine sourit, ce sourire bienveillant est une invitation mais son regard reste interrogatif. Il semble dire : « Que veux-tu mon ami, mon frère, peut-être mon amour ? ».

Marc plonge dans l'eau pure de ces yeux, dans ces fonds abyssaux. Pour ne pas s'y noyer, dans un réflexe de survie, il pose ses lèvres sur celles d'Antoine. Le baiser qui les unit pour la première fois est profond, sensuel. Il inonde chaque parcelle de leurs corps.

- Tu as choisi. Je t'aime mon amour ! Murmure Antoine

Le choix de Marc est clair. Antoine reprend l'initiative. Il doit maintenant aider leur amour à grandir pour qu'il atteigne le stade suprême de la jouissance des corps. Il n'y a pas d'urgence. Il entraîne Marc vers le salon, l'invite à s'assoire.
- Veux-tu boire quelque chose ?
- Oui, merci mon amour, un café. La nuit risque d'être longue. Un sourire, le sourire de Marc, illumine son visage.

La machine à expresso ronronne. Le café coule dans les petites tasses. Antoine les pose sur la petite table du salon puis contourne le canapé pour se placer derrière Marc. Il caresse ses cheveux, masse ses épaules, embrasse sa nuque puis se penche pour saisir ses lèvres. Il met, dans ce second baiser, toute la fougue de son désir. Tout ce qu'il avait si bien contenu jusqu'à présent car il ne voulait rien imposer à Marc. Ses doigts défont un à un les boutons de la chemise, il peut enfin effleurer ce torse à peine entrevu, tout à l'heure, dans la chambre d'hôtel. Marc répond merveilleusement à ses caresses. Il devine à travers l'étoffe légère du pantalon d'Antoine un sexe qui se gonfle.

Ils sont assis côte à côte. Ils dégustent leur café, allument une cigarette.

- Tu m'apprendras, demande Marc.
- Tu n'as rien à apprendre, l'amour y pourvoira.
- Je t'aime, tu m'aimes à n'en pas douter mais je n'ai jamais … Enfin, tu vois de quoi je parle.
- On ne va pas baiser, on va faire l'amour. Ce n'est pas une performance technique. Laisse toi aller, tu verras que tu es très doué pour aimer. Pour moi aussi, c'est la première fois. La première fois avec toi.

Ils s'étreignent, se caressent, s'embrassent. Leurs vêtements volent. Leurs sexes sont tendus. Le désir les enflamme. Marc, d'instinct, embrasse le torse d'Antoine, mordille un téton, laisse la pointe de sa langue agacer l'autre. Sa main s'agite sur la hampe dressée de son amant. Il s'agenouille et la prend dans sa bouche, s'applique à lécher, sucer. Il découvre un plaisir infini. Antoine gémit sous la caresse. Il relève Marc, le conduit vers la chambre. A son tour, il s'empare du sexe de Marc. Sa bouche s'active. Sa langue descend entre les fesses de son amant qui frémit.

- Prends moi ! Halète Marc.
- Non, toi d'abord.

Ils se donnent l'un à l'autre. Antoine découvre, en Marc, un amant attentif, sachant s'oublier pour lui donner le plaisir qu'il espère, devinant dans un soupir, un regard ce que il attend. Marc, malgré la douleur d'une première pénétration, s'abandonne totalement. Il n'a jamais connu le bonheur d'appartenir à l'autre. A aucun moment, il ne se sent femme, encore moins passif. Il participe pleinement au sublime échange, sollicitant Antoine par ses caresses, ses mots d'amour, accueillant sa jouissance comme une apothéose dont il sait qu'il a été l'initiateur.

Apaisés, les amants se picorent de petits baisers, laissent courir leurs doigts sur des corps las, repus, satisfaits. Une fatigue bienheureuse les engourdit et ils sombrent dans le sommeil. Il est trois heures du matin.
-IX-
Un rayon de soleil filtrait au travers des volets. Il réveilla Marc. Antoine, pendant la nuit, s'était lové contre son corps et sa tête reposait sur sa poitrine. Marc caressa ses cheveux bouclés. Il sourit devant l'image de cet abandon total. Il se sentait fort. Il aimait à nouveau. Tout était redevenu possible. Qu'il s'agisse d'un homme était secondaire. Seul comptait l'amour. Antoine se réveillait, ils firent l'amour tendrement avec moins de fougue mais autant de passion que la veille.

- Un café ? Mon amour, suggéra Antoine.
- Oui mais un grand alors, s'il te plaît mon cœur.
- Et après que veux-tu faire ? Tu étais venu à Florence pour visiter je crois.
- Vivre avec toi !

C'était venu spontanément. Il savait que ça ne serait pas facile mais le plus important était qu'Antoine fût d'accord. La réponse immédiate d'Antoine se perdit dans le baiser qu'ils échangèrent aussitôt. Ca devait être quelque chose comme « OUI … Mon amour … Je t'aime… »

Dans la journée, Antoine alla chercher ses affaires à l'hôtel. Sa chambre était payée mais il n'y remettrait plus les pieds. Il s'installa chez Antoine qui s'arrangea pour être le plus disponible pendant le bref séjour de Marc. Il était directeur commercial et donc pouvait disposer de son temps. Ils visitèrent Florence, se racontèrent leur vie, vécurent une soirée mémorable avec Marcello et de nombreux amis d'Antoine à fêter leur amour naissant et surtout ils passèrent de longs moments à s'embrasser, à se caresser, à jouir de leurs corps.

Même si Marc avait prolongé son séjour de toute la durée des vacances, il devait rentrer à Lyon. Il n'était pas inquiet. Jusqu'à la fin de cette année scolaire, Antoine ferait quelques escapades à Lyon, lui, plus difficilement tenterait de revenir à Florence. En attendant, il allait apprendre l'italien. Ce qui était pour lui une certitude, c'est qu'il vivrait à Florence. Il se débrouillerait. Des solutions existaient pour résoudre les problèmes matériels.

Les adieux, sur le quai de la gare furent doux, sans mélancolie. Chacun repartait vers une solitude qu'ils savaient provisoire, peuplée des mille souvenirs accumulés durant ces quelques jours passés ensemble.

Quand il arriva chez lui, Marc appela Antoine pour lui dire qu'il l'aimait et entendre sa voix. Puis, immédiatement Jean et Pierre, chez lesquels, comme promis, il s'invita. Ils raconta à ses amis son séjour florentin et parla beaucoup d'Antoine. Jean, à son habitude ironisa :

- Et beau gosse, si j'avais su que tu étais bi, j'aurais pu en profiter. C'est pas sympa du tout d'oublier les copains.
- Mais je ne suis ni bi, ni gay et pas plus hétéro. Je suis A M O U R E U X, p'tit con ! Et il partit d'un grand éclat de rire, prenant son copain dans les bras pour se faire pardonner le « p'titcon ».
- Fais gaffe, Pierre va être jaloux.
- Mais non, il sait bien que tu l'aimes.

Il lui restait une dernière chose à faire avant de reprendre le chemin du lycée. C'était plus délicat mais il s'en sentait la force. Il sonna. Nat vint ouvrir. Elle fut surprise de le voir, lui qui refusait les rencontres depuis leur séparation. Elle l'accueillit chaleureusement et lui fit remarquer qu'elle le trouvait en forme. Il lui expliqua alors ce qu'il vivait et surtout lui demanda pardon de ne pas avoir su l'aimer assez pour comprendre sa décision. Il voulait désormais être son ami. Nat le remercia. Elle était heureuse qu'entre eux s'établissent des relations amicales après la dure épreuve de leur rupture. Elle eut ensuite ces paroles merveilleuses :

- Tu as eu la chance exceptionnelle de faire un voyage initiatique. Antoine est une personne rare. Il t'a révélé à toi-même. Tu es plus riche, Marc de cette expérience. Je vous souhaite tout le bonheur possible.

Ils se quittèrent en s'embrassant.

FIN

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