Couchée sur le lit, la tête en bas, Ombeline regarde par la fenêtre. La lune resplendit. Seuls quelques nuages aventureux osent brièvement la dissimuler. Le ciel noir, parsemé d'étoiles lumineuses, est le lieu d'errance mentale parfait, les astres au loin racontant sans discontinuer l'histoire qu'elle vient de relire. Comment son frère peut-il ressentir toutes ces choses ? Elle se redresse, éteint l'ordinateur portable et se hâte de sortir de la pièce. Kitagawa a pourtant l'air si calme, si serein, tellement en paix avec lui-même. Son journal intime ne montre pas cet état d'esprit qu'il affiche au monde. Pourquoi ne lui a-t-il rien dit ? Pourquoi ne lui dit-il jamais rien ? Il devrait pourtant savoir que rien n'est plus important pour elle que son petit frère adoré ! Si elle savait qu'il était homosexuel, c'était parce qu'elle a pénétré son ordinateur après plusieurs semaines « d'absence » mentale de Kitagawa. Si elle savait qu'il sortait avec un type ce nom étrange, c'était par son ordinateur. Si elle savait que la mort de ce garçon quelques jours plus tôt avait autant bouleversé son frère, c'était grâce à ce même ordinateur. Enfin, si elle était au courant pour cette rencontre dans le cercle de pierres, c'était parce qu'elle avait profité de l'absence de Kita pour retourner sur cet ordinateur. C'était encore plus prenant que tout ce qu'elle avait pu apprendre. Était-ce seulement possible ?
Faisant les cent pas autour de son lit, elle ressasse toute cette histoire. Son frère est devenu si secret depuis leur emménagement ici. Elle le revoit seize ans auparavant, alors que toute la petite famille habitait encore à Kyoto. Le petit garçon souriait tout le temps et s'esclaffait pour tout et n'importe quoi. À leur arrivée en France, il avait changé. C'était avant tout le fait que c'était lui qui avait hérité le plus de leur mère, japonaise pure souche, alors qu'Ombeline et Gaya avaient les traits occidentaux de leur père. Kitagawa avait eu plus de mal à s'intégrer à l'école que ses sœurs. Pourtant, Ombeline n'avait jamais cessé de veiller sur lui, en grande sœur bienveillante. Qu'est-ce qui lui a échappé ? Serait-ce la mort de leur père, il y a quatre ans, qui a transformé le jeune garçon ? Après tout, ce serait compréhensible. Cette perte a forcé Nina Aomori et ses trois enfants à quitter la capitale pour la Bretagne. Ombeline savait d'ores et déjà ce que cela représentait pour son frère : nouvelle vie, même discriminations. Elle et Kitagawa avaient alors partagé le même établissement pendant un an. Elle l'avait vu tel qu'elle ne l'avait jamais vu. Elle l'avait vu un peu replié sur lui-même, ne parlant qu'à quelques personnes seulement et cela, sans jamais vraiment rire, juste ce sourire plutôt énigmatique qu'il continue d'afficher depuis. Ce comportement, elle l'aurait compris s'il était mis à l'écart à cause de ses origines qui se traduisaient par ses yeux bridés. Mais ce n'était pas le cas, les autres ne lui en tenaient pas rigueur. Ils s'en fichaient totalement. Malgré cela, le mal était fait. Des années de bousculades plus ou moins prononcées avaient réussi à métamorphoser le petit garçon rieur en jeune homme réservé.
Rejoignant la cuisine, Ombeline attrape un verre qu'elle remplit de soda. Le cliquetis de l'horloge marque le temps qui s'écoule. Elle se dit une fois encore qu'elle n'aurait pas dû fouiner dans la vie de son frère mais s'en félicite une fois de plus parce que c'est la seule manière d'être à même de l'aider. Mais comment l'aider si elle ne fait que lire son journal intime et y réfléchir, seule devant la table de la cuisine ? Pendant qu'elle tergiverse en faisant tourner le liquide marron dans sa prison de verre, sa sœur entre dans la pièce.
- Tu sais Beline, que tu joues la belette, c'est pas un souci mais essaie quand même de jouer le rôle jusqu'au bout. T'as laissé la porte de Kita ouverte et son ordi sur son lit. Dans le genre discret, on aura vu mieux pour une belette. Bonne nuit, ajoute Gaya en disparaissant, un fruit dans la main.
Ombeline pense à effacer les traces de son passage dans la chambre de son frère. Mais après tout, c'est peut être qu'inconsciemment, c'était intentionnel de sa part de laisser voir son intrusion. C'est un moyen de faire comprendre à Kitagawa que quelqu'un est au courant. Elle lui ferait savoir par la suite que ce quelqu'un, c'est elle. Elle secoue la tête. C'est n'importe quoi. Elle termine son verre, le pose dans le lave-vaisselle et remonte à l'étage, où elle range l'ordinateur portable de son frère sur son bureau avant de refermer la porte de sa chambre. Elle est comme dans une sorte d'état second, ne sachant à peine ce qu'elle fait, toutes ses pensées étant obnubilées par les soucis de Kita. L'esprit ailleurs, Ombeline regagne sa chambre et se laisse tomber sur son lit. Après une demi-heure de réflexion, tournant le problème dans tous les sens pour trouver une solution, la jeune femme tombe dans un sommeil calme et réparateur, loin de toutes ces histoires de Korrigan et d'histoires de cœur.
En revanche, à quelques kilomètres de la maison Aomori, dans le village voisin, ces mêmes histoires se refusent à quitter Tomas, le poursuivant même dans ses songes…

Au matin, Tomas se réveille, trempé de sueur. Ses rêves étaient sombres, parcourus de la vision de Mildred en compagnie de cet autre mec avec qui il a partagé sa vie pendant tout ce temps. Entre deux images de ce couple qu'il détestait voir, le Korrigan d'hier affichait un regard de victoire et effectuait une petite courbette avant de disparaître. Pour la première fois, assis sur son lit, Tomas se demande s'il serait possible que le Korrigan l'ait trompé. De toutes ses forces, il tente de s'en persuader. Aujourd'hui, il prend la décision d'aller faire quelques recherches en ville, histoire d'en apprendre davantage sur les Korrigans.
Aux alentours de onze heures, il est encore assis dans le rayon des contes et légendes de la bibliothèque. Le temps passe au ralenti et les ouvrages s'enchaînent sans délivrer les secrets d'Enguerrand l'Ozégan. Certes, il trouve des informations mais rien qu'il ne sache déjà. En rangeant un énième livre, Tomas croise le regard d'un garçon métis de sa classe de Première. Il le regarde s'éloigner et se demande si l'autre copain de Mildred était de la même origine. Après tout, le Korrigan avait dit qu'il portait « un nom étrange d'étranger qui vient de bien au-delà de nos contrées ». Tomas secoue la tête et se remet à chercher. Il examine soigneusement les noms des livres écrits sur la tranche quand il en voit un, caché derrière les autres. Le titre l'interpelle tout de suite « Secrets des lutins du Monde ». Sans attendre, il l'attrape et l'ouvre au sommaire.
- Korrigans, page 72. Enfin !
Le sifflement désapprobateur de la bibliothécaire lui fait comprendre qu'il a été trop expansif. Le livre sous le bras, Tomas décide d'aller s'asseoir à une table. Là, il se rend directement en page 72 et commence sa lecture. En contemplant l'illustration qui accompagne le texte, le garçon se dit que son auteur a dû voir un vrai Korrigan pour en faire un portrait si fidèle. On dirait presque Enguerrand l'Ozégan, à la différence que celui-ci est vêtu de jaune et possède un regard mutin. Après quelques balivernes sur leur provenance folklorique, on peut lire que des milliers d'années auparavant, une terrible guerre fit rage chez les Korrigans.
« A la mort du Roi, les trois Princes voulurent occuper le trône vacant. Le peuple Korrigan entier se scinda et se répartit derrière les héritiers. C'est de cette scission qu'apparurent les trois espèces de Korrigans. La première, les Ozégans, soutenaient l'aîné des Princes, qui était un Korrigan sage qui prêchait le changement de leur mode de vie, tout en conservant l'ancienne culture. Il avait longuement étudié leur histoire pour être à même de savoir ce qu'il serait mieux pour son peuple. Les Poulpikets suivaient le cadet, qui était le plus grand que sa race ait jamais vu. Ses idéaux étaient pareils à ceux de son père et voulait préserver ces préceptes ancestraux inculqués depuis l'aube des Temps. L'idée même de modifier quoique ce soit le mettait hors de lui, criant alors à la trahison de leur peuple. Quant au dernier, c'était un révolutionnaire qui adorait le sang plus que toute autre chose. Craint mais également respecté pour ses innombrables victoires, aussi bien à la bataille qu'au Conseil, il rêvait de tout changer. Il n'avait d'autre but que dominer toute vie. Ceux qui l'accompagnèrent prirent le nom de Kornandons. Après des années de lutte acharnée, chaque Prince mena ses sujets dans différentes parties du Monde Connu pour y vivre une vie nouvelle. Et à ce moment furent perdues les rares informations qui parvenaient aux humains à propos des Korrigans. »
Tomas tourne la page pour lire la suite mais se retrouve face à un nouveau chapitre consacré aux gnomes mongols. Il referme le livre et pars le ranger. Alors, il y a trois sortes de Korrigans. Celui qu'il a rencontré la veille prétendait être un Ozégan. Un de la meilleure catégorie, en somme. Pourtant, quelque chose clochait avec cette créature mais Tomas n'aurait su dire quoi. Délogé de sa réflexion par une annonce de la bibliothécaire dans le haut-parleur, il se dit qu'il lui reste deux jours avant le rendez-vous du lutin. Il sort du bâtiment, renouant avec l'air finement iodé qu'il respire longuement. Il se dirige vers un abribus et s'assoit. Son téléphone sonne. Tomas coupe court à la conversation en voyant son bus arriver. Il agite sa carte d'abonné devant le chauffeur et part se poser sur un siège près de la porte arrière.
Le jeune homme descend du véhicule, une vingtaine de minutes plus tard, et marche jusqu'à chez lui, encore perdu dans ses pensées. Lorsqu'il entre dans la maison, son frère le rabroue pour lui avoir raccroché au nez pendant que sa mère l'intime de venir à table. Le déjeuner n'est animé que par le tintement des couverts sur les assiettes. Après le repas, alors que Tomas tente de regagner sa chambre, sa mère l'appelle :
- Au fait Tom, n'oublie pas que tu dois aller chercher tes livres de cours en ville. Coriolan te conduiras en voiture demain dans l'après-midi.
Avec ces évènements, il a totalement oublié qu'il lui restait un an de lycée. Il est clair que ces années lycées resteront gravées dans sa mémoire. La seule différence avec les autres gens de sa classe est qu'il n'en gardera pas un bon souvenir. Comment le pourrait-il ? C'est impossible. Le visage de Tomas s'assombrit. La porte de sa chambre fermée, il se laisse tomber lourdement sur son lit. Dire qu'il va se retrouver coincé dans l'habitacle de la voiture en compagnie de son frère… Avec cette journée sans vraies réponses, ça fera encore une mauvaise journée…

Ce fut également une mauvaise journée pour Ombeline. Aujourd'hui, elle attend. Ça fait deux jours qu'elle attend un simple égard, ne serait-ce qu'un mot. Intimement, elle sait qu'elle n'obtiendra rien. Pourtant, elle continue d'espérer. Peut-être son frère remarquera son état et viendra de lui-même. Elle n'y croit pas trop. Seulement, elle sait que c'est ce soir. Et si ça se passe de la même façon que la fois précédente, elle imagine assez bien comment Kitagawa rentrera. Elle le refuse. Il est assez torturé sans qu'un gnome n'en rajoute ! Ombeline ne sait pas comment elle pourrait s'y prendre pour le convaincre de ne pas aller à ce rendez-vous. Si elle le lui disait directement, sans détours, il le prendrait peut-être mal. Après tout, pour être au courant, elle a fouiné dans son ordinateur, dans des fichiers qu'il voulait garder pour lui. Quelle excuse pourrait-elle sortir ? « Oh désolée, je voulais juste savoir pourquoi t'es devenu clairement dépressif. » C'est complètement stupide. Et s'il ne l'acceptait pas, il se fermerait et Ombeline n'aurait plus aucune chance de l'aider à sortir de sa déprime.
Un bruit au rez-de-chaussée. Il est rentré ! Ombeline tend l'oreille pour suivre ses mouvements. Lentement, et dans le feutré qui plus est, il monte l'escalier, longe le couloir pour rejoindre sa chambre. La porte s'ouvre mais ne se referme pas. Le cliquetis caractéristique de la serrure n'arrive pas. L'aînée Aomori veut savoir ce que fait son frère. Elle passe la tête hors de sa chambre et ouvre grand les yeux, aux aguets. Une ombre file derrière l'entrée. Seule une faible lumière émane de la pièce : les stores doivent être baissés. Quelques secondes s'écoulent sans que rien n'arrive. Est-ce qu'il s'est endormi ? Si vite et en plein après-midi ? Ombeline décide de vérifier par elle-même. Elle s'avance vers la chambre avec détermination. Sur le seuil, elle pose sa main sur la poignée lorsque la porte s'ouvre soudainement. Alors que la surprise apparaît sur son visage, celui de Kitagawa reste impassible, terne et sans vie. Elle esquisse un sourire et commence à donner la raison de sa présence.
- Salut ! Dis-moi, t'aurais de la pâte collante ? J'ai fini mon paquet.
Avec un froncement de sourcils, son frère lui répond que tout est sur le bureau et qu'elle peut tout prendre si elle le souhaite. Il s'excuse puis retrouve son absence en disparaissant dans l'escalier. Ombeline hésite à le suivre. Que pourrait-elle dire ? Son excuse n'a pas lieu d'avoir de suite. Elle cogite le plus rapidement possible. Oh et puis zut ! Elle avisera en route. Sur cette pensée, elle dévale les marches et fait une entrée fracassante dans la cuisine.
- Bah alors Beline ? Tu t'es mise en chasse ?
- Tu as vu Kita ?
- Il vient de sortir. Peut-être que si tu cours vite…
Sans attendre, Ombeline franchit la porte-fenêtre de la pièce et cherche des deux côtés. Sa sœur, derrière elle, tapote la vitre pour lui faire signe de prendre par la droite. Un geste de la main en guise de remerciement et la revoilà en train de courir. Les minutes se suivent et la distance parcourue augmente mais toujours aucun signe de Kitagawa. Dépitée, Ombeline se résigne à rentrer. Pourquoi ne pas aller au cercle de pierres et y attendre ? Excellente idée ! Enfin… Pour ça, il aurait fallu savoir où c'est…

Kitagawa Aomori est fier de lui. Malgré son état dépressif avancé, il éprouve quand même un sentiment de satisfaction pour ce petit stratagème qui lui a permis d'esquiver sa sœur. Contourner la maison s'était révélé payant. Ombeline semble absolument vouloir le coller ces derniers temps. Qu'est-ce qu'elle peut bien avoir ? Elle serait au courant ? Comment ? Enfin, dans quelques heures, il aura des réponses à ses interrogations. Enguerrand lui en a promis et il espère les avoir. Tout en marchant vers le lieu de rendez-vous, il perd ses yeux dans la contemplation du ciel azuré, zébré de deux récentes traces d'avion. Ses pensées s'égarent mais ses pieds le guident dans la bonne direction. Encore quelques heures de patience.

Le vent souffle entre les pierres. L'autel resplendit à la lumière apaisante du soleil automnal, devenant du pur argent. À quelques mètres de là, les tournesols se gorgent de l'astre qu'ils adorent. Une comptine résonne dans l'espace, porté suivant les caprices des bourrasques de l'air iodé. Éole joue, crée de légers tourbillons aux creux des menhirs, fait s'envoler quelques insectes et s'amuse à ébranler les hautes fleurs, répandant l'air marin sur la lande qui baigne dans la clarté dorée de cette belle matinée. Le chant hante les lieux, il se répercute sur la surface dure du cercle de pierres. Une petite créature danse autour des blocs de roche, entonnant à présent le refrain entraînant en secouant le petit grelot pendu à l'extrémité de son bonnet. Ce tableau pourrait représenter une féérie habituellement réservée aux contes de fées, avec ce pollen qui ressemble à de la poussière d'étoile en reflétant les rayons solaires ainsi porté par le vent ou encore avec ces papillons qui virevoltent joyeusement et paraissant appartenir à quelque espèce de farfadet magique. Chahutés par la douce brise, les pans de l'habit du lutin valsent avec grâce autour de lui. Cependant, cette vision idyllique est gâchée par la présence même de ce Korrigan qui poursuit sa ronde, tout fier de ces deux récentes rencontres. Quiconque aurait contemplé son œil bleu y aurait lu de la joie et de la satisfaction noyée dans un bonheur inégalable. En revanche, qui aurait observé son œil jaune se serait figé devant une prunelle aussi démoniaque, devant tant de malfaisance et de fourberie. Cela dit, n'importe qui aurait vu ce regard n'aurait jamais pu en parler. Jamais regard n'est volé à Enguerrand le Korrigan sans qu'il ne le veuille ou ne le provoque. Un sourire mauvais s'étire sur son visage. Ce soir viendra sa récompense. Ce soir, tous deux viendront la lui apporter. Cette nuit, il l'espère, s'opèrera la brillante manipulation qu'il prépare depuis sa première rencontre avec les sentiments de ce premier humain aux mœurs troubles. En rencontrant les deux prétendants, il a su que tout se profilerait comme il l'avait souhaité. En leur parlant, il était parvenu à obtenir d'eux ce qu'il désirait. Enfin, en leur fixant le même rendez-vous, il était certain de pouvoir assister à ce à quoi il aimait le plus au monde. Cette nuit, lorsque les deux invertis seront présents, l'un en face de l'autre, ça arrivera. Enguerrand le sait. Il se demande juste lequel repartira…