Le troisième livre de Mar Swooney (7) d'Andrej Koymasky
vendredi 27 février 2009, 16:22 - Andrej Koymasky - Lien permanent
La nourriture payée, ils demandèrent de pouvoir passer la nuit au village. Le Sage accepta et leur indiqua un bout de terrain où ils pouvaient camper.
Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Septembre 1979
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 13
Fainarz des Artistes
Le lendemain les volontaires parlèrent avec les Vieux et d'autres Agriculteurs pendant que Mar alla parler au Séparé.
"Pardon, Séparé... je peux te poser une question?"
"Qui pourrait t'en empêcher ?"
Mar rit : "On dirait presque une réponse de Libre..."
Le Séparé sourit à son tour : "Chaque Séparé, au fond de son cœur, est un peu un Libre."
"Alors, tu ne méprises pas les Libres ?"
"Oh si ! ça fait partie de mon devoir !"
Mar fit non de la tête, amusé.
"Mais... et ta question ?" demanda le Séparé.
"Et bien... il est difficile de la formuler correctement..."
"Dis-la comme elle te vient. Je l'entendrai à ma façon, de toute façon."
Mar sourit encore : "Bien : Crois-tu en Shent, en ses oracles et ses rites ?"
Le Séparé le regarda les yeux mi-clos : "ça fait partie de mon rôle, comment pourrais-je ne pas y croire ?"
"Mais... si tu n'étais pas le Séparé ?"
"Bah ! Je pourrais être un plant de vizenko... et alors je n'aurais pas le problème d'y croire ou non."
"La semence de Shent... qu'est-ce que c'est en réalité ?"
"Ta semence, qu'est-ce que c'est en réalité ?"
"Je pourrais te donner une réponse scientifique..."
"Tu vois que toi aussi tu réponds en invoquant Shent ?"
Mar acquiesça : "Oui, mais la science n'a pas besoin d'habits bariolés..."
"Crois-tu ? Une science nue perdrait en fascination, bien des gens lui tourneraient le dos. Quand j'étais jeune j'aimais un Agriculteur, je le désirais... avant que je ne sois choisi comme apprenti Séparé. Je l'épiais, j'essayais de voir son corps nu, croyant renforcer ainsi mon désir. Aussi un jour je regardais pendant qu'il se lavait, nu. Et j'ai découvert qu'il avait bien un beau corps, mais normal. Quand par contre je le regardais habillé, ma fantaisie me le faisait imaginer merveilleux, exceptionnel, unique et alors mon désir augmentait. Il en va de même pour la science et les Shentistes le savent bien."
Mar acquiesça : "Alors tu ne crois pas aux rites."
"Je viens de te dire le contraire."
"Mais toi, en regardant ton aimé, tu n'aimais pas ses habits mais ce qu'ils recouvraient..."
"C'est vrai, mais grâce à ses habits... alors j'aimais aussi ses habits. Pourquoi sinon nous habillerions-nous avec un soin particulier quand nous devons rencontrer notre aimé ? Pourquoi le Séparé, le Sage et les Vieux s'habillent différemment des autres ? Parce qu'ainsi ils sont plus... vrais. C'est clair que l'habit sans l'homme dedans vaut bien peu, mais il en est de même pour l'homme sans l'habit. L'homme sans la femme ne peut pas créer la vie... L'homme sans l'habit ne peut pas non plus créer l'effet qu'il veut ou qu'il doit."
"Je n'en suis pas convaincu du tout, Séparé."
"Tant pis pour toi."
Mar plissa le front : "Tant pis pour moi ?"
"Bien sûr, tant pis pour toi."
"Mais je suis vêtu comme mes hommes et pourtant je suis leur chef et ils me reconnaissent et m'acceptent comme tel..."
"Parce qu'à présent ils te connaissent très bien : alors dans leur esprit ils te mettent un habit spécial. Mais si tu devais être le chef de milliers de personnes et pas seulement de vingt, cinquante ou cent, alors tu devrais 'habiller' ton rôle. Parce qu'alors quiconque qu'entreverra dira : ah, voilà le chef. Si ce n'est pas habiller de tissus, ce sera un siège différent, ou l'attitude que tu prends, ton regard, ta façon de parler... tout cela est de l'habillage, au fond."
"Mais la semence de Shent, cette poudre jaune, n'aurait-elle pas le même effet en étant répandue sans un tel rite et cérémonial ?"
"Sur la Terre oui, peut-être. Mais dans le cœur des Agriculteurs, non... nous ne devons pas guérir que la terre, mais aussi la peur qui s'est emparée du cœur des hommes."
Ils poursuivirent cette discussion longtemps. Ils parlèrent d'autres rites, traditions, de leur travail, de leur forme.
Mar et ses hommes restèrent à Gransilo le lendemain encore. Puis le soir ils décidèrent de partir vers le sud, en direction de la ville suivante, un port de Navigateurs appelé Beaugolfe. Plus au sud il y avait une langue de terre sauvage et inhabitée, semi désertique, connue sous le nom du Chandre. A la moitié du Chandre, au point le plus étroit de la bande de terre, il y avait un appontement de Navigateurs appelé Courteroute, relié à la rive opposée par une route sur la langue de terre, qui se prolongeait au-delà jusqu'à un autre appontement de Navigateurs appelé Passage.
Mar et ses hommes partirent après avoir acheté fougasse et crème. Ils marchèrent comme d'habitude jusqu'à la nuit puis s'envolèrent dans le noir en coupant à l'est jusqu'à trouver la mer. Puis ils descendirent jusqu'à entrevoir la ville côtière qui, sauf erreur de leur part, devait être Beaugolfe. Ils atterrirent et campèrent à côté de la route après s'être assuré par micro-espions qu'elle était déserte. Ils étaient proches d'une haie d'épais et hauts buissons qui formait une demi-lune ouverte vers la ville.
Mar demanda a Chamen de partager sa toile avec lui pour dormir, évitant ainsi que Tolber n'approche. Chamen avait deux ans de moins que lui et Mar savait que c'était une lesbienne aussi ne courait-il aucun risque de situation embarrassante. Comme d'habitude ils se reposèrent jusqu'à l'aube.
Quand au lever ils allèrent se laver au ruisseau proche, Mar nota que Tolber le regardait de loin avec un air entre l'offensé et le reproche muet. Quand tous furent prêts ils allèrent vers la ville.
Ils furent accueillis dans l'enceinte, l'Accueilleur leur envoya différents Chefs d'équipage et ils établirent le contrat de fret maritime. Ils embarquèrent sur un trois mâts à quatre-vingt dix places. A part eux il y avait trois groupes d'Artistes qui rentraient à Fainarz, leur centre, au total vingt-cinq personnes, et un groupe d'Armuriers de Penchelongue qui revenaient d'une tournée de vente au nord, au total trente-sept personnes. Les Artistes débarquaient comme eux à Appontement, les Armuriers à Celée.
Ils embarquèrent après avoir passé deux jours dans le repaire qui leur avait été affecté. Le Chef d'équipage était un vieux Navigateur du nom de Glé Wyn Disdemry. Les murs de sa cabine étaient couverts de la liste de ses voyages et les murs de celle du timonier étaient déjà en partie gravés. Le voyage ne devait durer que trois jours. A bord, Mar passa une grande partie de son temps avec les Artistes.
Il apprit que Fainarz était à deux jours de marche d'Appontement. Il les entendit aussi parler entre eux de certains "étranges" Artistes qui semblaient n'avoir pas de ville où étudier et se retrouver. Mar comprit qu'il parlait de ses volontaires.
"Ils sont comment ces Artistes, bons ?" demanda-t-il alors.
Une femme, une danseuse, haussa les épaules : "Pas mal... mais on sent qu'ils n'ont pas une école dans leur dos."
Un vieil acteur fit une moue dédaigneuse : "Ce ne sont que de séduisants artistes, fanfarons, bêtes, dépourvus de sensibilité." Fut sa sentence et il ceignit son manteau multicolore autour de lui dans un geste dramatique. "Des gens qui menacent le renom de l'Art ! Le dernier venu qui croit avoir trouvé un filon d'or..."
"Pourtant il y a du talent, chez ces jeunes..." répliqua un autre acteur qui reprisait son manteau.
Le premier acteur renifla : "Ces jeunes... as-tu noté qu'il n'y a pas un vieux parmi eux ? C'est significatif. Qui se compromettrait à aller avec eux ?"
Un mime s'illumina : "Moi... je le ferais. Leurs mimes sont exceptionnels, et leurs musiciens ont de nouveaux rythmes, des mélodies différentes. Il y a de l'esprit créatif en eux. Ils manquent peut-être un peu d'expérience, mais ils l'acquerront."
Le vieil acteur retira d'un coup son manteau : "S'ils manquent d'expérience, ils ne peuvent pas avoir de créativité. Et tu ne trouves leur musique bonne que parce que tu n'es pas musicien. Demande à un vrai musicien et tu verras. Toi par exemple, Wudroh Embel, as-tu jamais entendu leur sous-espèce de musique ?"
Le musicien interpellé acquiesça.
"Bien, et en tant que vrai maestro, qu'en dis-tu ?"
Le musicien resserra les épaules : "Je ne peux pas dire qu'ils soient parfaits, non... mais il y a quelque chose dans leur musique. Leur seule erreur est vraiment de ne pas avoir de ville derrière eux... ils doivent être des gens venant de dehors..."
Mar demanda alors : "Mais ils ne pourraient pas s'appuyer sur une de vos villes ?"
Le vieil acteur cracha par terre : "S'ils étaient plus humbles, s'ils passaient trois ans comme apprenti et deux autres dans les écoles de la ville et puis trois comme débutants, peut-être qu'un sur seize pourrait réussir. Mais leur superbe est telle qu'ils se croient Artistes juste parce qu'ils tournent de ville en ville..."
Le jeune acteur intervint encore : "Pourtant ils ont du succès, semble-t-il. J'ai assisté une fois à un de leurs spectacles et l'enthousiasme des spectateurs était véritable..."
Le vieil acteur souffla : "Que savent les gens de l'Art ? Le vrai Artiste travaille pour l'Art, pas pour les gens !"
"Peut-être, mais si les gens ne paient pas, le vrai Artiste, comme tu dis, il crève de faim... et ces nouveaux n'ont vraiment pas l'air d'avoir faim." Dit le mime.
La discussion s'enflammait et Mar n'intervint pas, mais il filma, discrètement, tout le débat animé. Mar ne remarqua pas qu'un masquier, au lieu de participer à la discussion, l'observait à la dérobée, mais attentivement.
Ce dernier peu après toucha Mar au bras : "Montons sur le pont... ici l'ambiance devient surchauffée..."
Mar acquiesça. Ils montèrent tous les deux.
"Pardon, mais je m'ennuyais là en-bas. Je suis Etelten Mekbez, masquier."
"Je suis Mar Swooney, Penseur."
"Oui... tu as vraiment l'air d'une personne qui pense et réfléchit. Comment se fait-il que cette discussion t'ait tant intéressé ?"
"Je suis curieux par nature."
"La curiosité, bien orientée, est un des meilleurs amis de l'homme."
"Oui, je le crois. Mais comment savoir si on l'utilise bien ?"
"Si je pouvais te répondre, je serais l'homme le plus heureux de la galaxie."
Mar le regarda, intrigué : "De la galaxie ?"
"Et oui..."
"C'est étrange."
"Quoi ?"
"D'habitude ici tous parlent de Boar et personne de la galaxie."
"Les nouveaux artistes en parlent beaucoup."
"Mais tu n'es pas des leurs, si tu rentres à Fainarz."
"Ça signifie qu'ils m'ont contaminé... je suis né sur Boar... j'avais oublié qu'il existait une galaxie, là-dehors. Mais pas les nouveaux Artistes, non. Tu viens de dehors ?"
"Oui."
"Je peux te demander depuis quand ?"
"Cinq ans, presque six. Des années de Boar."
"Et... la galaxie ne te manque pas ?"
"Non... pas trop."
"Tu ments."
Mar le regarda stupéfait : "Pourquoi dis-tu ça ?"
"Comme ça... je le sens. Sans offense... Mais tu n'es pas ce que tu parais, Mar Swooney."
"Lequel d'entre nous l'est ?"
"Un masquier sent ces choses. Tu portes un masque."
"Vraiment ? Et quel masque serait-ce ? Celui du héros nu, par hasard ?"
"Non, pas vraiment. Ton masque n'existe pas dans mon répertoire."
"Alors, si je porte un masque, je suis faux ?"
"Oh non, aucun masque bien porté n'est un faux. Et tu portes très bien le tiens ... tellement bien que tu ne peux pas l'enlever. Ton masque est celui du... Condottiere Inconnu."
"Quel masque est-ce là ? A quoi ressemble-t-il ?"
"Il n'existe pas... tu en es le seul exemple que je connaisse. Si j'avais là un sculpteur de masques je le lui ferais sculpter... mais alors il deviendrait aussitôt le masque du Condottiere Lumineux. Celui-là existe déjà... mais ce n'est pas le tien."
"Mais si je porte le masque du Condottiere Inconnu, comment pourrais-je devenir le Condottiere Lumineux ?"
Le masquier rit : "C'est ce que je me demande moi aussi... mais c'est comme ça."
Mar pensa à Vokka : à son dernier appel au Cenco il lui avait parlé. Il lui avait demandé : "Comment tu vas ?" et le petit avait répondu d'un de ses péremptoires "Comme ça !"
Le masquier interrompit le cours de ses pensées : "Maintenant tu es le masque de l'Homme Apaisé."
Mar acquiesça : "Vous masquiers, avez de bien étranges pouvoirs"
"Crois-tu ? Nous ne savons que lire les masques... et les faire vivre et parler."
Il était tard. Le ciel se couvrait de longs nuages striés et laissait filtrer de grands éventails de rayons de soleil qui peignaient sur la mer couleur de plomb de vifs et tremblants rubans d'or liquide.
"La mer est belle." Murmura Mar.
"Bien sûr, parce que, comme l'ambition de l'homme, elle ne connaît pas de limites et regarde au large. Mais même elle est limitée par de hautes falaises, si tu regardes de l'autre côté. Là encore le tout est de regarder dans la bonne direction."
Ils redescendirent à couvert. Ce soir Mar était en cuisine, avec le cuisinier et Tolber. Mar se raidit.
Le jeune homme le salua : "Mar, pourquoi me fuis-tu ? Je ne t'attire vraiment pas ?"
"Je te l'ai dit, il n'en est rien et c'est justement pour ça que je te fuis."
"Je ne te comprends pas, Mar."
"J'ai essayé de te le faire comprendre. Je ne me sens pas de donner mon amour à deux personnes en même temps."
"Alors ce n'est pas qu'une attirance physique que tu éprouves pour moi ?"
"Tu le sais. Et c'est pour ça que je dois contrôler mes réactions..."
"Tu es vraiment entier, toi."
"Non... j'essaie de l'être, mais je suis humain moi aussi, comme les autres."
"Tu dis m'aimer et refuser mon amour ?"
"J'essaie, c'est vrai."
"Pourtant, ton corps cherchait le mien..."
"Et pas que mon corps pour être sincère. Mais j'ai donné mon amour à Njeiry... quel droit ai-je de le donner à d'autres ?"
Tolber ferma les yeux et fit non de la tête : "Et quel droit as-tu de me blesser comme ça ?"
Mar avala : "Et toi, Tolber, de troubler ma paix ? Ce n'est pas moi qui t'ai cherché, tu le sais bien."
"D'accord, Mar. Je ne te chercherai plus, je te laisserai en paix. Garde-la bien, ta paix, ne pense pas aux autres, Mar, moque-t-en. Maintenant faisons à manger, tes hommes ont faim."
Ils cuisinèrent en silence, puis ils apportèrent les plats à table et les servirent.
Quand ils mouillèrent à Appontement, ils descendirent avec les Artistes et ils allèrent à Fainarz avec eux. Pendant les deux jours de voyage ils furent surpris par un gros orage. Les artistes se précipitèrent pour couper des grandes feuilles de garon avec lesquelles ils s'abritèrent au mieux. Etelten expliqua à Mar que dans cette région les feuilles de garon étaient souvent utilisées pour s'abriter de la pluie, pas les fraîches comme eux s'en servaient, mais traitées dans ce but.
Ils coupaient les plus grandes feuilles de garon, rondes, elles atteignaient un diamètre de trois mètres et récoltaient la sève rougeâtre laiteuse qui coulait à la coupe de la tige. Ils faisaient sécher la feuille bien étendue au soleil puis la frottaient avec une brosse dure jusqu'à ce que la peau sèche se détache en poudre et qu'il ne reste que les nervures qui constituaient un réseau fin et résistant. Puis ils plongeaient les feuilles dans de l'eau courante pendant plusieurs jours jusqu'à ramollir les nervures.
Puis elles étaient tendues dans des cadres sur mesure et couvertes de la sève mélangée à une poudre de feuilles de stuker séchées et passées au mortier, qui était enduit des deux côtés du réseau de nervures, plusieurs fois, en laissant bien sécher le tout, jusqu'à obtenir une couche de près d'un millimètre d'épaisseur. Ainsi obtenaient-ils de grands mantelines élastiques et imperméables. La tige était creusée et amollie pour former une espèce de capuchon conique à grand pli pour la tête. Une seule feuille de garon ainsi traité devenait un imperméable qui pouvait durer une bonne année et parfois plus encore.
Pendant que l'eau tombait sur les grandes feuilles glissantes et ruiselantes tout autour, Mar écoutait les explications d'Etelten. Leurs pieds glissaient dans les flaques de boue qui prenaient tout le chemin, leur couvrant les jambes d'éclats glissants. A un moment Mar enleva sa feuille de garon. Etelten le regarda, intrigué.
"Ah, j'aime sentir l'eau couler le long de mon corps." Expliqua Mar.
"Mais il fait froid à cette saison !"
"Oui, et ça ravive. J'aime la pluie, surtout quand elle est forte comme ça. Elle te lave... lave ta fatigue, tes douleurs, tes soucis... Elle te fait sentir vivant."
"Ah, tu es jeune, toi."
"Tu n'es pas vieux."
Etelten sourit : "Je ne parle pas que de l'âge du corps. De toute façon j'ai un cycle de tours, moi..."
"Un... quoi ?"
"Six fois neuf ans, donc cinquante-quatre sont passées entre mes mains."
"Moi... je ne sais pas. Ici sur Boar je devrais dire avoir passé... trente récoltes."
"On dirait que tu en as passées bien plus, bien qu'on t'en donnerait beaucoup moins. On dirait que tu as fait deux récoltes pour chaque année de ta vie..."
"Je serais donc encore mineur ?"
"Par ton aspect et par la fraîcheur de ton âme, oui. Mais pour l'expérience, non. Tu est quelqu'un de complexe, Mar Swooney. Peut-être que t'irait mieux le masque du Bébé Savant ou du Savant Entantin que celui du Condottiere Inconnu ."
"Combien de masques dois-je porter ?" dit Mar en riant et en secouant l'eau qui lui coulait des cheveux.
Progressivement l'averse cessa et le soleil revint. Mar s'arrêta et s'assit sur une grosse pierre, défit un de ses bagages, se déshabilla, s'essuya et passa des habits secs. Puis il essora les habits trempés, cueillit une branche, les y attacha et la porta à l'épaule. Il rejoignit en une courte course le reste du groupe qui avait continué à marcher. Les autres aussi avaient entre temps abandonné le long de la route leur feuille de garon.
Meylz s'approcha : "Tout va bien, Mar ?"
"Parfaitement, je me sens en pleine forme."
"Après cette douche froide que tu as prise, moi je me sentirais comme un soulier étroit. Comment t'est venue cette idée ?"
"Comme ça... comme dirait Vokka."
"Il te manque ton petit ?"
"Oui, beaucoup, mais c'est surtout Njeiry qui me manque."
"Il a de la chance..."
"Qui ?"
"Njeiry."
"Pourquoi ?"
"Tu le sais bien, allez !"
Mar ne répondit pas et Meylz n'ajoura rien d'autre. Mais tous deux savaient bien qu'ils parlaient des tentatives de Tolber. Le soir ils s'arrêtèrent pour dîner et dormir. Tolber à présent évitait Mar, lequel retrouvait peu à peu sa sérénité.
Le lendemain ils entraient dans Fainarz. La ville se dressait sur un col en forme de triple demi-lune, une concave entre deux convexes. Il y avait une rue principale qui courrait sur toute la longueur de la ville et une ou deux parallèles par côté. La ville avait cinq places qui la divisaient en quatre sections. A une extrémité il y avait le château qui donnait sur une des places. Puis venaient la place des Spectacles, la place centrale de l'Ecole des Arts, la place des Grands Artistes et enfin, à l'autre extrémité, la place de la Retraite.
La rue principale coupait en deux les quatre secteurs délimitées par les places et formait huit quartiers habités par des Artistes différente spécialité : mimes, danseurs, acteurs, chanteurs, musiciens, masquiers, poètes et comiques. Chaque place donnait sur le mur et une porte de la ville y était ouverte, défendue par deux tours lourdes et puissantes.
La caravane entra par la porte de l'Ecole. Mar et ses hommes furent admis, grâce à l'intervention de leurs compagnons de voyage. En effet, Estelten les avait invités à s'arrêter pour assister au grand examen final des élèves de première année de l'Ecole. Il y avait aussi parmi eux l'avant dernier enfant d'Estelten, élève masquier. Mar et ses hommes furent hébergés dans une aile de l'Ecole destinée aux aspirants élèves externes. Les autres hôtes de cette aile étaient tous très jeunes et les accueillirent avec curiosité. Mar fut vite entouré d'aspirants qui le submergeaient de questions.
"Tu nous as dit que tu voyages beaucoup. Pourquoi ?"
"Pour connaître."
"Connaître quoi ?"
"Tout... connaître Boar..."
"Mais à quoi ça sert ?"
Mar répondit par une question : "Et toi, pourquoi es-tu ici ?"
"Je veux devenir Artiste."
"Dans quelle branche ?"
"Musicien."
"Et que dois-tu faire pour devenir musicien ?"
"Je dois étudier tous les instruments de musique, les différentes façons de faire de la musique, les accords..."
"Pourquoi ?"
"Un bon Artiste doit connaître son art à fond, le posséder."
"Exactement. C'est pareil pour moi. Sauf que mon art s'appelle... Boar."
Les aspirants le regardèrent curieux : "Tu dis que Boar est un art ? En quel sens ?"
"Bah, j'aurais peut-être dû dire que la vie sur Boar est un art. Je veux la connaître bien pour créer... mon concert."
Mar réalisa que pendant qu'il parlait avec les aspirants, le masquier Estelten était entré et l'écoutait absorbé.
Un des aspirants insista : "Que veux-tu dire par créer ton concert ?"
Mar se sentit un peu gêné par la présence du vieux masquier : "Boar est comme un instrument de musique, ou un masque, ou un texte à réciter, une partition à jouer. Mais elle est là, sur une étagère, muette. Elle attend un Arstiste qui la fasse vivre."
"Et tu crois être cet Artiste ?"
"Non, mais j'étudie, comme vous, pour le devenir."
Etelten parla : "Cela fait déjà cinq ans qu'il étudie... un vrai Artiste ne cesse jamais d'étudier, les garçons. Les trois ans où nous vous enseignons, si vous les réussissez, ne sont qu'un début : ici on vous apprendra surtout à apprendre. Swooney étudie... quand nous donnera-t-il sa première représentation ?"
Mar était encore plus gêné.
Un autre garçon lui demanda : "Mais qui sera ton auditoire ?"
C'est Estelten qui répondit : "Là, comme masquier, je peux vous répondre. Quand je porte un masque peu importe si quelqu'un me voit. C'est lui, le masque, qui vit grâce à moi... Je ne suis que le moyen, le medium grâce auquel il vit. Ai-je tort, Swooney ?"
Mar fit non de la tête, frappé par ses mots.
Le garçon insista : "Mais comment un instrument de musique, par exemple, peut-il être spectateur de lui-même ?"
"La table musicale vibre et chante quand on en joue, que d'autres l'écoutent ou pas. Un bon accord reste toujours un bon accord. Boar ? La question est plus facile, parce qu'elle peut être spectatrice d'elle-même." Répondit Estelten.
Un des garçons récita, l'air absorbé : "Les étoiles seront son public, les soleils ses spectateurs..."
Etelten regarda Mar puis le garçon et sourit : "Je te traiterais de rêveur, mais je sens que Swooney, pour une mystérieuse raison, pense comme toi."
Alors un des aspirants dit : "Ce Swooney serait donc l'homme du destin ?"
Mar rougit et répondit : "Non, il n'y a pas d'homme du destin. Seuls les Armés font vivre des super-héros..."
Mais Etelten secoua la tête en souriant : "Non, Swooney, je ne suis pas d'accord. Chacun de nous peut être l'homme du destin. Toi aussi, garçon, tu peux l'être, si tu savais être ouvert à la vie..."
Mar entendit comme en écho la phrase que deux Shentistes lui avaient dite : "Tu es dans la vie et la vie est en toi..."
Etelten continua : "L'important est que tu sois dans la vie et..." mais il vit l'expression de Mar et se tut. Puis il demanda : "Qu'y a-t-il, Swooney ?"
"Alors ce n'est pas que chez les Shentistes... chez les Artistes aussi..."
Etelten hocha la tête : "Et de trois que tu grilles, Swooney."
"Mais j'en trouverai d'autres à mes côtés, non ?"
"Bien sûr. Boar attend."
"Je vais à sa rencontre..."
Les garçons les écoutaient stupéfaits, ne comprenant rien à ce dialogue de demi-phrases et d'allusions.
Etelten se leva : "Je ne suis qu'un pauvre masquier, Swooney..."
"Tu me quittes déjà ?"
"Bien sûr, tu sais désormais que je te suis inutile."
Etelten sortit et la discussion continua avec les garçons, mais les pensées de Mar étaient ailleurs. Le soir venu chacun rentra dans sa chambre.
Le lendemain commença l'examen final de le première année, sur la place des Spectacles. C'était une grande place en forme de coquillage, avec des gradins, pleine d'Artistes, avec une estrade en pierre au milieu, dans la partie la plus basse, adossée au grand mur portant gravés les noms des plus grands Artistes du passé et à côté une des portes de la ville. Quand Mar et ses hommes arrivèrent, on leur assigna des places et on leur remit un plateau en bois à compartiments contenant divers mets et recouvert d'un couvercle également en bois. En effet, le spectacle - examen durerait toute la journée.
Mar remarqua que les meilleures places avaient été réservées à eux, aux aspirants et aux enfants d'Artistes puis enfin aux Artistes débutants, et la progression plaçait les Artistes les plus connus derrière tous les autres. Il trouvait cette disposition étrange et, en s'asseyant, il en demanda le motif à un garçon assis à côté de lui.
"C'est logique. Les moins experts ont besoin des meilleures places pour mieux apprécier l'art. Les plus experts au contraire, même d'un moins bon endroit, peuvent apprécier sans peine et sans distraction la subtilité des prestations."
Mar sourit : "Mais j'ai remarqué que dans les villes c'est le contraire : les gens les plus importants ont les meilleures places."
"Mais qui dit que la personne la plus importante est aussi la plus apte à comprendre ? C'est souvent le contraire, peut-être parce qu'il est trop distrait par son importance."
Mar acquiesça : "C'est vrai, ça aussi..."
Quand tous furent installés, le Grand Suggéreur, le chef des Maîtres de l'Ecole d'Art, monta sur l'estrade.
"Artistes et vous tous réunis ici. En ce jour se présentent à nous les trente-sept élèves de première années avec leur huit maîtres et vingt-quatre experts. Comme d'habitude, trente jurés de chacun des huit secteurs ont été tirés au sort. Chacun a déjà reçu sa palette bicolore. Cette année nous avons introduit une variante aux modalités de vote : ceux du secteur directement intéressé, en levant la palette, seront comptés pour sept points par tête, donnant un maximum de 210 points posiifs. Les autres, comme d'habitude, un point par tête, pour deux cent dix points. Cela évitera que quelqu'un soit promu contre l'avis de son secteur. Le maximum de points positifs possible passe ainsi à quatre cent vingt et la moyenne requise sera d'au minimum deux cent dix points.
"Si un élève présente un recours et si son professeur le soutient, il pourra répéter son épreuve demain devant l'entier secteur de son art et tous les présents voteront à un point par tête, au levé de palette comme toujours. Et maintenant, avant de commencer, je dois vous faire le récit de cette année d'études..."
Le Grand Suggéreur poursuivit avec statistiques, anecdotes et récits sur différents points. Pendant ce temps Mar regardait avec attention la foule des Artistes. Quand le récit fut terminé le premier des Maîtres fut appelé : une danseuse. Elle portait la petite tunique habituelle, une très courte jupe, celle-ci plissée, et un ruban dans les cheveux. Le tout en tissu blanc avec de fins fils brillants tissés ça et là. Ses cheveux étaient blancs argentés, comme ses habits. Son corps maigre et souple bougeait avec légèreté et grâce. Arrivée au coin de l'estrade, elle s'arrêta, les jambes droites un peu écartées et leva lentement les bras au-dessus de la tête, tendus, hauts, jusqu'à joindre les paumes de ses mains.
Puis monta une musique aiguë, arythmique, ondulante. Le corps de la danseuse se mit à vibrer si synchrone que la musique semblait presque émaner de son corps. Ses pieds glissèrent et se rejoignirent, elle se mit sur leur pointe. Et son corps comme une corde tendue entre les deux extrémités d'un arc immobile, aux pieds et aux mains, accentua ses vibrations comme si cette corde était la source de la musique.
Puis peu à peu, avec la musique qui s'apaisait, son corps aussi s'apaisa et se déplaça sur l'estrade. Maintenant il y avait d'autres instruments et le corps se tendait et détendait, déroulait des pas d'apparente simplicité, léger comme si elle portait un alpha ou une ceinture anti-gravité. Chaque muscle du corps de ce Maître de ballet dansait, parfois en parfait synchronisme du rythme, parfois pour son propre compte.
Mar sentait que l'art du Maître était parfait et il regardait bouche bée, enchanté. L'arythmie de la musique s'accrut et le corps sembla s'étendre, se désarticuler, se libérer des derniers liens avec la matière. La musique allait crescendo maintenant et le corps sur l'estrade voltigeait avec assurance, triomphait sur scène, s'imposait à l'attention. La musique cessa d'un coup. Le corps continua à danser, ralentit, se recomposa, et dans le silence magique de la place il se tendit, vibra une dernière fois et s'immobilisa.
Mar s'attendait à une ovation explosive, mais il ne se passa rien. La Maîtresse s'inclina et quitta la scène. Puis un des experts monta présenter le premier élève. Le garçon portait l'habituelle petite tunique, la jupe et le bandeau dans les cheveux, d'un beau rouge feu.
"L'élève Moryn Ailini. Danse rythmique du troisième mode. Le récit du feu." Déclama l'expert.
L'élève s'inclina et monta sur scène. Le garçon, dans les dix-neuf ans, s'accroupit par terre. Une musique rythmée commença, faible, lourde, relevée par de soudains arpèges aigus qui commençaient puissants et d'évanouissaient dans une cascade de notes susurrées. C'était une danse simple mais saisissante. Les mouvements étaient bien calibrés et, mesurés du début, ils prirent graduellement un rythme rapide relevé de sauts et frémissements, de pirouettes et ondoiements. Mar le trouva excellent et sa surprise fut grande quand il vit qu'il n'avait recueilli que deux cent trente cinque points : il était passé, mais de peu.
CHAPITRE 14
Rencontre avec les Désaxés
Le spectacle continua. Après les danseurs, tous promus, vint le tour des mimes. Ils n'étaient pas toujours accompagnés de musique. D'habitude ils utilisaient l'habituel anneau autour du cou auquel pendaient des tissus de plusieurs couleurs, parfois ils avaient de petites masques très stylisées au fond de chaque bande de tissu, parfois non. L'un deux, qui s'appelait Fotimbres Bedkuoh, une fois sur scène, enleva anneau et pagne et resta nu. L'expert avait annoncé, en le présentant, qu'il interprèterait un mime du dix-septième type intitulé "l'abandon".
L'élève partit du centre de la scène. Il était assis par terre, les genoux entre les bras, le menton appuyé sur les genoux. Il resta immobile un moment. Puis Mar remarqua qu'il bougeait les yeux. Le garçon bougeait très peu. Mar le trouvait ennuyeux... de rares petits gestes une fois de temps en temps. Il mit un temps incroyablee à se redresser et se mettre debout. Mar dut admettre que le garçon avait de sacrés muscles et un bon contrôle pour se lever si lentement sans perdre l'équilibre ni trembler. Il termina en regardant tout autour de lui comme s'il cherchait dieu sait quoi ou dieu sait qui. Quand le garçon s'inclina et se rhabilla, Mar était certain qu'il serait le premier recalé mais il resta ébahi en ne comptant que vingt-six palettes rouges et bien cent soixante et une blanches pour un total de trois cents quarante huit points.
Puis vint le tour des acteurs et deux furent recalés. Les chanteurs furent tous promus même si un seul eu droit à un total important. Puis vinrent les musiciens. De nombreux spectateurs mangeaient déjà. Mar regarda vers Ezmy. Ce dernier, depuis qu'ils étaient avec les Artistes, n'avait pas une fois joué du gunchin. Un des élèves était justement un joueur de guchin et Ezmy l'écouta avec extrême attention. Mar vit qu'il avait aussi activé l'enregistreur de son bracelet.
Après l'audition, assez appréciée par les examinateurs, Mar se pencha vers Ezmy : "Tu aurais fait mieux..." murmura-t-il.
"Oui et non. Ils ont une autre façon d'utiliser l'instrument. Je ne sais pas si je serais apprécié, ici."
"Pourquoi n'essaies-tu pas demain ? Si ça te va tu pourrais même rester à Fainarz..."
"Non... je ne crois pas que..."
"Penses-y. Il pourrait nous être utile d'avoir au moins un homme ici aussi."
Puis enfin vinrent les masquiers. Mar était maintenant attentif et il cherchait des yeux Etelten Mekbez. Il le vit. Il semblait tout à fait indifférent. Le deuxième élève masquier était Ayvenohu Mekbez. Il se présenta avec un masque d'élève, plus caricatural et accentué que ceux des masquiers professionnels. Il s'agenouilla au milieu de l'estrade. L'expert avait déjà annoncé le masque du "Fou". Quand Ayvenohu l'ayant sorti de son enveloppe de tissu violet et lentement le mettait, la musique avait commencé, le battement régulier de deux pierres, et le garçon avait commencé son épreuve.
Mar sentit que la folie se révélait peu à peu, inexorable, persistante. Le corps du garçon sembla se froisser, puis commença à bouger de façon désordonnée, presque par à-coups. Sa voix récitait et chantait des choses normales, banales, évidentes qui pourtant devenaient absurdes grâce aux mouvements du corps. C'était comme une forme de folie lucide. Un de ces fous qui souvent sont parmi nous, apparemment normaux. Le garçon pliait le cou et bougeait la tête de façon à ce que les ombres sur le masque blême semblaient en changer l'expression, grâce aussi aux traits accentués.
Il conclut son épreuve en chantant une chanson joyeuse qui progressivement devenait triste, puis désespérée, malgré la musique et les paroles, grâce aux ombres changeantes sur son masque et son corps... Le Fou était un masque à deux âmes, et le garçon le rendait bien. Mar se demanda si cette fois encore son jugement serait contredit par le jury, mais en voyant se lever vingt-quatre palettes rouges et cent quatre-vingt dix-neuf blanches il se sentit satisfait : le garçon totalisait au moins trois cents soixante dix-sept points sur quatre cents vingt.
Puis vint le tour des poètes et il y eut une autre échec. Enfin ce fut le tour des comiques, avec un autre recalé, des notes basses mais aussi l'unique quatre cents vingt de la journée. Le soleil chauffait à présent.
Furent alors appelés les trente-six promus et le collier leur fut remis qui les qualifiait comme étudiants de deuxième année. Puis furent appelés les six recalés à qui il fut demandé s'ils voulaient redoubler l'année. Seul l'un des deux acteurs recalés renonça et rendit son collier. Les autres acceptèrent le verdict, remercièrent le Grand Suggéreur de leur permettre de fréquenter à nouveau le cours de première année. Puis furent appelés sur l'estrade les aspirants. Chacun donna son nom et la spécialité choisie et eux aussi reçurent le collier d'étudiant de première année. Puis la journée fut déclarée finie et tout le monde partit.
Mar chercha Etelten : "Félicitation pour ton fils."
Etelten secoua la tête : "Il méritait moins de points, son masque est plus complexe que ce qu'il a vécu... Mais il s'y fera, il s'y fera. La journée t'a plu ?"
"Enormément. Ecoute, l'un des nôtres joue du guchin, à mon avis, très bien. Serait-il possible que les experts l'écoutent pour donner leur avis, des conseils ?"
Ezmy, qui était proche d'eux, esquiva mais Mer et Nevhe insistèrent.
Etelten accepta : "Je viendrai vous voir ici ce soir avec quelques amis, des experts joueurs de guchin."
Ils rentrèrent à leur chambre, à l'école, et dînèrent.
Ezmy était nerveux : "Tu n'aurais pas dû le faire, Mar... je ferai mauvaise figure. Je le joue n'importe comment... j'ai appris tout seul..."
"Ce ne sera qu'une audition privée, tu sais. Et aussi pour décider si..."
"Mais je ne sais pas si je dois rester... trois ans ici à Fainarz... Quel sens cela aurait-il ?"
"Tu aimes beaucoup la musique et, d'après moi, tu as du talent."
"Oui, Mar, mais Nehve ? Je ne veux pas qu'on se sépare..."
Nehve le prit dans ses bras : "Moi non plus. Mais si tu te décidais à rester, je pourrais rester moi aussi, si Mar m'y autorise. Ça ne me déplairait pas de devenir masquier... et après on pourrait travailler ensemble... pour Mar et pour nous. Et Mar pourrait trouver utile d'avoir également en nous des hommes à Fainarz..."
Mar hocha la tête : "Bien sûr, et je n'aurais rien contre si vous restiez tous les deux ici."
"Pour trois ans ?"
"Evidemment. Nous viendrions vous voir et de toute façon nous resterions en contact..."
Peu après arriva Etelten et son fils Ayvenohu, sa fille Seshener, masquier en troisième année, son fils Fakendis mime débutant et trois maîtres du gunchin de ses amis.
Ils bavardèrent un peu puis Etelten dit à Ezmy : "Alors, nous ferais-tu écouter quelque chose ? Quel est ton répertoire ? Tu connais des morceaux classiques ?"
Ezmy prit son gunchin, le regarda hésitant, puis murmura : "Non... j'ai appris tout seul... je n'ai que mes essais."
Un des experts dit : "De la musique originale, alors ! Tu connais les cinq tons classiques et les treize accord de début ?"
Ezmy, honteux, avoua : "Non... je ne sais pas de quoi il s'agit..."
"Peu importe. Vas-y, alors." dit le même expert avec un sourire d'encouragement.
Ezmy joua deux ou trois notes d'accord, puis commença un morceau juste instrumental. C'était le passage qu'il avait appelé "Promenade Nocturne". Il le joua d'abord incertain, mais il se fit vite prendre par la musique, oublieux des autres et poursuivit plus sûr. Il n'avait pas donné de titre.
Quand il termina, un autre expert acquiesça : "Original, oui... C'est un troisième ton et tu as attaqué par un accord entre le sixième et le neuvième. Pas mal. Et quel titre... ?"
Le troisième expert leva la main : "Attends, ne le dis pas encore... je l'appellerais... Marchant dans la Nuit."
Ezmy rougit : "Je l'ai appelé 'Promenade Nocturne', en fait."
Mar dit : "Joue un autre morceau, Ezmy."
Alors le jeune homme attaqua la dernière mélodie qu'il avait composée, "Cascades de Feu, Etincelles d'Eau". Puis il joua la "Marche du Nuage Ami", puis "Rêves jamais Rêvés" et enfin, à la demande de Pel, "Terre-Dure" que bien des hommes de Mar chantèrent ensemble.
"Je voudrais... je voudrais finir sur ça." Dit Ezmy, hésitant.
Etelten regarda Mar puis ses amis experts : "Alors ?" demanda-t-il, "donnez un avis explicite, je vous en prie."
Le premier des trois experts dit : "Je voudrais que tu rejoues "Rêves jamais Rêvés", mais avec mon guchin. Et si tu te sens, partir sur le douzième accord au lieu du troisième, comme ça, je veux dire..." et il plaça les doigts d'Ezmy.
Ce dernier murmura : "Je vais essayer..."
Il prit le splendide guchin qui lui était tendu et rejoua le morceau.
Le deuxième expert, à la fin, dit : "Il a du talent. Il a un peu le trac, c'est naturel, mais il a vraiment du talent."
L'autre ajouta : "Et il a aussi une veine d'originalité qui me plait. Il doit mieux soigner certains passages, il doit vivre plus à fond certaines émotions, mais à mon avis il est bon."
"Oui, il ne lui manque que d'être guidé. Il peut aussi réussir seul bien sûr, mais avec beaucoup d'exercice et beaucoup de temps. Mais s'il est bien guidé il peut rapidement devenir un vrai Artiste, me semble-t-il."
Mar demanda alors : "Pourrait-il éventuellement être accepté à votre école ici à Fainarz ?"
Un des experts acquiesça : "Bien sûr, j'allais vous le proposer."
Nehve dit alors : "S'il avait participé à l'épreuve d'aujourd'hui, aurait-il été promu ?"
Un des experts rit, Ezmy rougit et un autre répondit : "Avec 'Rêves jamais Rêvés' il aurait pu arriver aux deux cents dix points minimaux, avec les autres non, mais avec 'Etincelles d'Eau' il pouvait même atteindre les trois cents points."
Mar demanda alors : "Ezmy, qu'en dis-tu ?"
"Mais... je ne sais pas..."
Nehve intervint : "Etelten, je pourrais, moi, être admis comme élève masquier ?"
"Admis, oui, bien sûr. Nous ne refusons jamais personne. Mais après, que tu aies plus ou moins de talent, je ne saurais..."
Nevhe regarda alors Seshener : "Pourrais-je avoir un masque simple, de débutant ?"
Seshener regarda son père qui acquiesça. "Je vais en chercher un à l'école... viens avec moi, c'est toi qui dois choisir."
Ils partirent, les autres bavardèrent un peu, Mar se renseigna sur les modalités d'inscription, puis Nehve et Sehener revinrent avec un linge violet. Avec l'aide de Seshener, Nehve l'ouvrit et étudia un moment le masque.
"Ah, tu as choisi 'Le Corroucé'. Pourquoi ?" demanda Etelten.
"Je ne sais pas... il m'attire..."
Il le regarda un peu, puis, toujours avec l'aide de Seshener, il le passa. C'était un masque rouge avec des traits gonflés, déformés, décoré de spirales concentriques violettes. Nehve se releva lentement, gonfla un peu la poitrine et émit une sorte de bouffée, de sifflement. Puis une profonde exclamation "aaah !", se tordit les mains, le torse, bougea une épaule et fit trembler sa tête. Il tendit les jambes et tourna le dos à tous. Puis il retira le masque et se retourna lentement, le masque en main. Seshener approcha avec le linge et Nehve y déposa le masque.
"Je n'y arrive pas... c'est trop difficile..." dit Nehve.
Seshener sourit, déposa le tout sur un plan et refit avec soin le paquet.
Etelten regarda son fils Ayvenohu : "Et toi, qu'en dis-tu ?"
"Il y a eu un frémissement..."
"Et toi, Seshener ?"
"Oui, le masque se réveillait."
Etelten acquiesça : "Oui, Nehve, je crois que tu peux réussir."
"Mais je n'ai rien fait !"
"Tu l'as enlevé à temps, après l'avoir fait frémir. Tu as senti que tu ne pouvais pas en faire plus et c'est la première vertu d'un vrai masquier : ne pas utiliser un masque un instant de plus qu'il ne faut. Alors, mes amis, voulez-vous rester avec nous ?"
Mar les regarda : "C'est votre choix. Quel qu'il soit il m'ira."
Nehve regarda Ezmy : "Ça te dit ? Moi je voudrais essayer, si tu restes aussi."
Ezmy acquiesça : "Oui, peut-être est-ce notre place..."
Uhne et Wandel puis tous les autres hommes de Mar exprimèrent bruyamment leur approbation. Etelten et ses amis leurs donnèrent rendez-vous pour le lendemain. Ils devaient d'abord aller voir le Grand Artiste pour être admis au nombre des habitants de Fainarz. Ce n'était qu'une formalité, mais nécessaire. Etelten et un des joueurs de Guchin se proposèrent comme garants pour l'admission. Puis ils devraient revenir à l'Ecole voir le Grand Suggéreur pour être inscrits en première année.
Le lendemain, après toutes les formalités, le groupe de Mar prit congé des deux époux. Ils ne leur laissèrent que deux anneaux, un laser et un paralysateur, un micro-communicateur, quelques habits et un peu d'argent. Puis les vingt-deux autres hommes quittèrent Fainarz en début d'après-midi.
Ils marchèrent vers Penchelongue jusqu'à tard le soir. Comme toujours ils dînèrent, explorèrent aux micro-espions les environs, puis volèrent toute la nuit. A l'aube ils explorèrent de nouveau le coin, atterrirent et dormirent par tours. Près de midi ils se levèrent et déjeunèrent. Avec un micro-espion ils virent qu'il y avait pas loin une ligne de cinquante hommes avançant penché à l'abri de l'herbe haute. Ils crurent d'abord que ce pouvait être des chasseurs, mais en rapprochant l'image ils virent qu'ils ramassaient des baies, des herbes et des racines et les mettaient dans des sacs attachés à leur ceinture. Ils portaient un habit en toile rayée de quatre tons de marron différents.
Ils observaient la scène et l'enregistraient de loin quand ils virent un autre groupe d'homme dans le dos des premiers, à environ trois cents mètres, qui approchaient furtivement en glissant de buisson en buisson, de rocher en rocher. A leurs habits hétérogènes, à leur attitude et à leurs armes, ils comprirent que c'était un groupe de Désaxés. Ils encerclaient les Recueilleurs à leur insu pour les attaquer et les piller.
Mar consulta aussitôt ses hommes : "Nous sommes à près de cinq cents cinquante mètre d'eux. Les Recueilleurs avancent vers le sud-ouest et les Désaxés arrivent du Sud-Est. Si nous allons assez vite nous pouvons les rejoindre presque en même temps. Devons-nous intervenir ?"
"Combien sont les Désaxés ?"
"On dirait une trentaine. Mais ils sont plus exercés à la lutte, bien armés et pas encombrés de sacs. Et ils comptent sur l'effet de surprise."
"Toi, Mar, tu interviendrais, n'est-ce pas ?"
"Oui..."
"Alors allons-y. Mais tâchons d'arriver dans le dos des Désaxés."
"D'accord. Nous aussi pouvons compter sur l'effet de surprise. Si possible ni laser ni paralysateur, d'accord ?"
"D'accord. Séparons-nous en trois groupes."
Ils partirent presque en courant, en se tenant bas dans les hautes herbes et entre les buissons. Après quatre cents mètres ils s'arrêtèrent et laissèrent toutes leurs affaires cachées dans les buissons. Ils finissaient de les cacher quand ils entendirent une grande clameur se lever : les deux groupes s'étaient rencontrés et la bataille commençait. Alors les trois groupes d'hommes de Mar coururent vers le bruit, sans plus chercher à se cacher mais sans crier non plus. Ils furent vite eux aussi dans la mêlée.
Au début tant les Désaxés que les Recueilleurs attaquèrent les hommes de Mar, chacun les croyant de la partie adverse. Mais vite les Recueilleurs réalisèrent que les nouveaux venus n'attaquaient, et avec extrême efficacité, que les Désaxés et cessèrent donc de s'inquiéter d'eux pour seulement se défendre contre les Désaxés. Mar, pour sa part, avait arrêté un Désaxé qui était sur le point de fracasser la tête d'un Recueilleur plus très jeune, étendu à terre. Il le saisit violemment par un bras et le fit tomber sur le flanc.
Mar se tourna pour regarder et cria : "Krone !"
L'autre se figea, regarda l'inattendu adversaire, se dégagea en roulant et cria : "Swooney ! Maudis !" puis il se leva et lui jeta de toutes ses forces la masse qu'il portait.
Mar esquiva facilement et avança sur Krone, un des ex officiers de la Garnison qui avaient tenté de le tuer. Un coup de fouet lui bloqua les jambes par derrière et Mar tomba lourdement en avant. Krone vola sur lui et essaya de l'attraper au cou. Mar se libérait de cette prise quand un Recueilleur saisit Krone par les cheveux et le tira en arrière de toutes ses forces. Mar bondit mais manqua Krone qui entre temps avait donné un violent coup de coude dans l'estomac du Recueilleur qui avait lâché prise.
Puis Krone s'enfuit, tandis que Mar l'appelait, et il ne se tourna qu'un instant pour hurler : "Je te retrouverai, Swooney, et je te tuerai !" et il disparut dans les hautes herbes.
La bataille se calmait. De nombreux Désaxés fuyaient maintenant comme des lapins. Les hommes de Mar regardaient les Recueilleurs, qui eux aussi les regardaient.
Un Recueilleur, sans bouger de sa place, dit : "Merci, étrangers... Vous nous avez évité bien des pertes, bien des morts... Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous intervenus ?"
Un autre Recueilleur, celui qui avait aidé Mar à se libérer de Krone, dit : "Tu en connaissais un, mais tu t'es battu contre lui... Vous vous haïssez tous les deux. Pourquoi ?"
Mar commença par la seconde question : "Déjà une fois il a essayé de me tuer, quand il travaillait pour moi. Je l'ai chassé de notre... ville. Je ne pensais pas le revoir, si loin, après tant de temps."
"Mais tes hommes et toi, quand vous êtes intervenus, ignoriez qu'il était parmi les Désaxés. Quand vous vous êtes reconnus, quand tu m'as sauvé, vous étiez surpris tous les deux !" dit le vieil homme sauvé par Mar.
"C'est vrai. Mais nous nous battons contre tous les Pillards et les Désaxés... C'est notre choix."
"Mais pourquoi ?"
"Un d'eux en moins c'est plus de tranquillité pour tous." Répondit Mar.
Dehne approcha : "Jeygoh Ylia a été tué et Chamen Kéare est gravement blessée..."
Mar regarda autour de lui : "Et les autres ?"
"Nous sommes tous debout, ça va."
"Et vous, les Recueilleurs ?" demanda Mar.
Ces derniers se regardèrent, appelèrent quelques noms, et il cherchèrent parmis les herbes. Il finit par en ressortir que cinq Recueilleurs étaient morts, treize blessés plus ou moins graves. Les Désaxés avaient laissé neuf morts et six blessés graves, incapables de se mettre à l'abri. Les Recueilleurs décidèrent d'achever les blessés Désaxés. Mar tenta de s'y opposer, mais deux Désaxés blessés se tuèrent eux-mêmes.
"Pourquoi veux-tu épargner ces quatre-là ? Eux n'hésiteraient pas à nous tuer, s'ils le pouvaient, et ils ont tué un de tes hommes et beaucoup des nôtres."
"Même si nous tuons ces quatre-là, cela ne rendra pas la vie à mon Jeygoh, ni à aucun des vôtres."
"Mais qu'en faire, alors ?"
"Je ne sais pas... Nous pouvons les prendre avec nous..."
"Avec vous ? Mais pour quoi faire ?"
"Nous verrons. Si vous n'avez rien contre..."
"Pour moi c'est d'accord." Dit celui qui s'avéra être le Chef Recueilleur.
Dehne dit à Mar : "Mais ils ralentiront notre marche, tant qu'ils sont avec nous nous ne pourrons pas utiliser nos... rien."
"Je sais, mais ça vaut bien quatre vies."
Mar et les siens ligotèrent les quatre Désaxés pris puis allèrent reprendre leurs bagages. A leur retour ils essayèrent de soigner les prisonniers et Chamen. Les Recueilleurs soignaient leurs blessés.
Le Chef Recueilleur approcha de Mar : "Si vous attendez ici, nous vous apporterons des herbes pour soigner ton homme... et aussi ces autres, si tu y tiens vraiment. Plus tard nous célèbrerons les funérailles de nos morts. Que feras-tu pour les tiens ?"
"Notre usage est de brûler nos morts..."
"Pas nous, nous les rendons à la terre. Mais j'aimerais que la cérémonie soit commune : ils sont morts ensemble."
Mar acquiesça. Les Recueilleurs partirent en emportant leurs blessés. Mar fit préparer deux bûchers, un pour Jeygoh et, plus loin, un pour les Désaxés. Ils mirent aussitôt feu à leur bûcher. Plus tard revint le groupe des Recueilleurs. Ils virent le bûcher en feu plus loin, et l'ignorèrent. Par contre ils se mirent à creuser une grande fosse à côté du bûcher de Jeygoh.
Le Recueilleur chef vint voir Mar : "Mets cet onguent sur les blessures, fais bouillir ces herbes et donne les leur à manger, ainsi que l'eau bouillie. Puis mets cette poudre sur l'onguent, mais plus tard. Si l'un a le front en feu, il doit manger ceci... nous n'avons pas d'autres herbes ni remèdes... mais ça devrait suffir. Il y en a assez pour... pour tous. Mais je dois t'avouer que je ne te comprends pas. Les plantes parasites on les arrache, on les coupe et on les brûle avant qu'elles ne se propagent... J'espère que tu sais ce que tu fais. Mais désormais c'est ton problème, plus le nôtre."
Mar acquiesça et remercia. Il donna les médicaments à Meylz qu'il pria de s'occuper des blessés. Pendant ce tempos la grande fosse avait été terminée et les cinq Recueilleurs morts y furent déposés, avec leurs habits et leurs sacs pleins de ce qu'ils avaient recueilli. Alors tous les Recueilleurs, que vieux et enfants avaient rejoints, s'accroupirent autour de la fosse et du bûcher, sur les talons, et se penchant d'avant en arrière ils commencèrent une grave lamentation faite de sons purs.
Tour à tour se leva le conjoint de chacun des morts que, sur fond d'une triste litanie, la voix haute, cassée, il se mit à l'appeler par son nom et à chanter ses louanges. Ce n'étaient pas de fausses louanges exagérées, mais des choses simples du quotidien. C'était le récit de la vie, de l'espoir, des faits, des projets, des qualités et des défauts dit dans une stupeur éplorée. Le litanie de fond se poursuivait, obsédante.
Quand les cinq conjoints eurent parlé, le Chef Recueilleur fit un signe interrogatif à Mar, en désignant le bûcher. La litanie continuait.
Alors Mar entra dans le cercle, debout, et dit : "Jeygoh Ylia, tu es né il y a vingt et un ans, dans une terre lointaine. Tu as rejoint mes hommes avec enthousiasme, simplicité et fidélité. Parfois on se moquait de toi, de ta façon de te maquiller, mais tu aurais trouvé plus d'une bonne compagne parmi nous... Chaque fois que tu te coupais les cheveux ou la barbe, tu demandais si c'était bien fait et nous sourions de ta vanité... mais nous t'aimions bien. Tu as marché à nos côtés, tu as mangé avec nous, tu as aidé ceux qui étaient fatigués, fait sourire ceux qui étaient tristes, tu as souffert, tu t'es battu pour la première et la dernière fois... Comme ta vie a été courte, volée dans un instant de folie. Ici nos vies se séparent, Jeygoh, mais un jour nous nous retrouverons."
Mar s'accroupit avec les Recueilleurs. Progressivement, la litanie cessa. Alors les Recueilleurs prirent de la terre en main et se mirent à combler la fosse. Mar et ses hommes allumèrent le bûcher de Jeygoh. Quand la fosse fut pleine, le Chef Recueilleur s'approcha de nouveau de Mar.
"Pour nous la cérémonie est finie, mais pour vous ?"
"L'usage veut que nous restions à côté du bûcher tant qu'il n'est pas consumé. Ce qui prendra encore longtemps..."
"Bien, alors nous restons nous ausssi."
"Mais vous ne devez pas reprendre la cueillette ?"
"Non, pas tant que la cérémonie n'est pas finie."
Ceci dit il s'accroupit devant le bûcher, imité par les autres Recueilleurs et les hommes de Mar se mêlèrent à eux, en silence, s'accroupissant eux aussi. Les heures passaient, le soleil descendait. Le bûcher était consumé et Mar et ses hommes en dispersèrent braises et cendres avec de longues branches, recouvrant aussi la fosse des cinq Recueilleurs, devant les autres Recueilleurs qui regardaient en silence.
"Si vous voulez venir à notre campement..." proposa alors le Chef Recueilleur.
"Non, merci. Nous dormirons ici."
"Comme vous voulez."
Les deux groupes se séparèrent. Mar et ses hommes se couchèrent dans leurs toiles et dormirent, tandis que ceux de garde guettaient et veillaient les blessés. Mar remarqua que Tolber le regardait en silence. Le garçon était de garde et Mar s'était couché avec Guinyz, avec qui il devait partager la garde suivante. D'autres de ses hommes étaient morts en exploration de Boar, mais Jeygoh était le premier qui mourait à ses côtés. Et si c'était lui, Mar, qui était mort, y aurait-il eu quelqu'un pour poursuivre son œuvre ? Njeiry, bien sûr... et Lidje... et Teskar... Il devait leur en parler. Jusque là il n'avait jamais sérieusement considéré sa mort, et en tout cas pas pour la continuité de ce qu'il avait commencé. Peut-être qu'un jour Vokka pourrait prendre sa place, mais il s'en faudrait encore de bien des années. Il s'endormit sur ces pensées et il dormit mal.
Au matin ils fabriquèrent des brancards pour les cinq blessés. Il arriva un Recueilleur qui apportait un peu de nourriture en cadeau et qui s'éloigna sans un mot.
Le groupe de Mar, à présent formé de vingt hommes valides, d'un blessé et quatre prisonniers blessés eux aussi, partit à pieds. La marche fut lente et fatigante à cause des brancards. Ils firent bien des étapes. Sur la fin du premier jour de marche, Chamen se sentait mieux bien qu'encore incapable de marcher seul. Sur les quatre prisonniers, un allait mieux, deux étaient stationnaires et un délirait en proie à la fièvre. Mar lui fit ingérer la préparation des Recueilleurs. Mais il périt pendant la nuit.
Un autre prisonnier demanda à Dehne ; "Pourquoi nous soignez-vous ? Pourquoi ne nous tuez-vous pas ?"
"Et à quoi nous servirait de vous tuer ?"
"Nous sommes vos ennemis, nous avons tué l'un des vôtres... nous vous aurions tous tués si nous avions été les plus forts."
"Seuls les plus faibles ont besoin de tuer. Celui qui est vraiment fort ne joue pas avec la mort des autres."
"Quelle étrange philosophie. Que croyez-vous gagner à nous garder en vie, vos prisonniers ?"
"Rien."
"Que ferez-vous de nous ?"
"Je ne sais pas encore. Nous déciderons plus tard."
"Vous nous soignez, nous nourrissez, nous transportez... vous êtes vraiment bizarres."
"Nous sommes des hommes, pas des bêtes. D'ailleurs même les bêtes ne tuent que menacées ou pour manger. Et vous n'êtes plus une menace pour nous."
Le prisonnier se tut.
Alors Dehne lui demanda : "Pourquoi as-tu rejoint les Désaxés ?"
L'autre le regarda : "Il doit y avoir une raison ?"
"Bien sûr. Personne ne fait rien sans raison."
"Je n'y ai jamais réfléchi."
"Tes parents étaient Désaxés aussi ?"
"Non. Mon père était Mercenaire, ma mère venait de dehors. Dès l'enfance je n'ai pas aimé la discipline des Mercenaires."
"Pourtant, ils en ont bien peu."
"Non, pour moi ils en ont bien trop. Et l'alternative de travailler comme un fou pour manger ne me disait rien... pas plus que de recevoir des ordres. Votre homme est mort parce qu'on lui a ordonné de se battre... j'ai été blessé parce que j'ai voulu voler, c'était mon choix."
"Non, Jeygoh aussi est mort par son choix. Il a choisi de nous rejoindre et il savait bien les risques qu'il courait en venant, y compris la mort. Quant à prendre des ordres, vos bandes aussi ont un chef, non ?"
"Si, mais il ne peut donner aucun ordre contraire à la volonté du groupe."
"Soit, mais si le groupe décide de lancer une attaque trop dangereuse et que tu ne veux pas y participer, que fais-tu ? Tu désobéis aux ordres ?"
"Evidemment, mais bien sûr je ne partage pas le butin.'
"Mais comme ça certains du groupe risquent plus que d'autres."
"Ceux qui y vont savent ce qu'ils risquent."
Dehne acquiesça : "Mais quelle vie est-ce là de se battre pour un peu de nourriture et quelques objets.? Risquer sa vie pour un repas de plus, voire dix ?"
"C'est la vie ! Si tu fais un bon coup tu peux même devenir riche !"
Ogast, qui était de garde, demanda : "Mais quelle différence y a-t-il entre vous les Désaxés et les Pillards ?"
"Ils ont une foutue hiérarchie et des règles dures... Je ne les aime pas."
"Vous avez des conflits avec le Pillard ?"
"Non, nous nous évitons mutuellement."
Pendant la deuxième garde, un des prisonniers mourut. Au matin ils firent un nouveau bûcher, l'allumèrent et s'en allèrent. La fumée sembla les suivre un bon moment. Chamen et un des prisonniers commençaient à marcher par moments, soutenus par un des hommes de Mar.
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