par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Septembre 1979
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 21



L'arrivé à Port-Salut

Tha réveilla son mari : "Mar... Mar..."

"Oui ? C'est mon tour de garde ?"

"Non, lève-toi, regarde !"

"Les Désaxés sont là ?"

"Non, là-haut, droit devant moi."

"C'est Ville-Close."

"Oui, mais regarde plus à droite."

"L'hostel !"

"Allons-y. Il faut qu'on se change, qu'on se rende présentables..."

"Non, il est trop loin et nous sommes encore très fatigués. Dors, maintenant. Regarde, la lune bleue est couchée et la jaune est au dessus de nous. Reposons-nous encore jusqu'à l'aube, après on ira au château d'Olz."

"Dors encore un peu, Mar."

"Non, Tha, je vais mieux. C'est ton tour de dormir maintenant. Réveillons ceux qui doivent relever les autres."

Ce qu'ils firent. Peu après Tha et les autres dormaient profondément. Mar explora les alentours du regard. Il se leva et bougea pour essayer de faire passer la désagréable sensation d'humidité. Les marroues étaient au sec, encore attachées toutes ensembles. Ça et là, les quelques bagages qu'ils n'avaient pas perdus faisaient de sombres tâches géométriques. La nuit était tiède et sans un souffle de vent.

Mar observa les sombres silhouettes des hommes de garde, aux armes prêtes, puis les ombres défaites de ceux qui dormaient et qui évoquaient des pantins désarticulés rejetés par un enfant capricieux.

Il pensait à Vokka, Frem et Tova qui dormaient tranquilles... Enfin, Vokka ne dormait peut-être pas... quelle heure pouvait-il être sur Nuikétol ? S'il avait son 4C il aurait pu le savoir, mais son 4C, comme ceux de tous les hommes en mission secrète sur Boar, était conservé dans une pièce spécifique à la Garnison.

Le bruit de la rivière s'entendait à peine et se mêlait au lointain cri du foretronc nocturne. A cette saison le foretronc préparait un nid profond où il installerait ses nouveaux nés aveugles qui n'en sortiraient pas avant la saison d'Attente, voraces et belliqueux. Mar n'aimait pas beaucoup le foretronc, animal qu'il jugeait arrogant. Et pourtant son poil bleu, ses yeux vifs, son corps fin et long, presque sinueux, faisaient du petit prédateur une mascotte recherchée et aimée sur Boar. Mais pour Mar il symbolisait la cruauté...

Alors il repensa à Biker... oui, ils étaient pareils. Et Irruhé ! Où pouvait-il être maintenant ? Il repensa à ses deux rencontres avec lui sur Boar en moins d'un an et à cette dernière rencontre... Une idée surgit en Mar. D'abord le Shentiste de Shent le Radieux qui le mettait en garde... d'une façon de prime abord mystérieuse mais à présent transparente, à la vue des événements... Puis la phrase d'Irruhé : "Shent le Redoutrable avait raison de dire que tu serais là"... Les Shentistes étaient donc toujours sur ses traces ? Ils savaient quels seraient ses déplacements... Mais ils agissaient désormais par personnes interposées ? Il devait donc s'attendre à d'autres attaques !

Mar était perplexe. Il se dit qu'il aurait dû faire approfondir les recherches sur Shent. Il faudrait créer un groupe spécialisé et tâcher de mettre à l'œuvre tous ses hommes infiltrés dans les Temples. Vérifier plus à fond les enregistrements de transmissions entre le Grand Temple et le Daïgo. Un des satellites artificiels de Boar devrait être pointé vers la zone où le Daïgo était caché... Si Shent était contre lui, il lui faudrait le neutraliser, s'en prévenir si possible... Mais ce n'était pas simple.

Si le Daïgo était aux mains du parti de la Porte, il pourrait être son allié contre le Grand Temple. De nombreux indices semblaient montrer qu'il était un danger pour le parti du Trône et donc pour le Grand Luminaire... Mais comment entrer dans le jeu entre les deux partis ?

Mar s'aperçut que le ciel déjà s'éclaircissait pendant que la lune jaune commençait à descendre. Les étoiles se cachaient une à une et le ciel semblait plus clair. De légers nuages striés s'illuminaient peu à peu, lointains et bas. Tout commençait à prendre de vagues couleurs, des formes, de la profondeur et du relief. Tout s'éveillait au nouveau jour, à la vie. C'était comme pour régler un holo-viseur trois-D, quand on agit sur la luminosité et le contraste.

Certains des hommes endormis commençaient à bouger, à se réveiller. Mar fit alors réveiller tout le monde.

"Détachons les marroues, récupérons nos affaires et partons pour Ville-Close. La bannière, où est la bannière ?"

Wyn la sortit de sous son habit : "Elle est là, mais je ne sais pas où est la manche... je crains de l'avoir perdu dans l'eau..."

"Tant pis, nous prendrons une branche. Quand nous serons chez les Olz, ils nous fourniront ce qui nous manque. Allons-y."

Un des servants dut porter deux marroues, celle de Fey aussi. Le familier blessé au côté avait été soigné avec les moyens du bord et il était en état d'utiliser sa marroue. Leurs habits étaient encore humides et collants, mais le mouvement les rendait moins désagréables. Pendant qu'ils approchaient de Ville-Close dont les murs grandissaient, le soleil se montra sur la plaine et alluma des reflets sur les murs de la ville. Sur les créneaux, des Armés de garde virent le groupe de Mar approcher.

Quand ils reconnurent la bannière rouge du défi il y eu des mouvements. Quelques Armés se mirent à courir vers le château sur l'île et de là, vite, se leva le son rythmique de l'"accueil de l'hôte bienvenu". Le groupe de Mar n'était qu'à quelques centaines de mètres quand la porte s'ouvrit et qu'en sortirent trois noyaux en formation de parade, menées par un Etendard. Ils se rencontrèrent à une soixantaine de mètres du mur.

L'étendard commença : "Noble Défieur, quelle est ta provenance et quelle..." il s'arrêta, regarda abasourdi Mar et ses hommes et, perdant son ton formel, demanda : "Mais que vous est-il arrivé ?"

Mar s'arrêta en s'appuyant à la branche dont pendait la bannière du défi : "Nous avons été attaqués par un groupe de Désaxés, peu après le carrefour de Mont-Haut."

"Des Désaxés ? Un noyau de défi attaqué par des Désaxés ? Mais comment est-ce possible ?"

"Tu mets ma parole en doute ?"

"Non, non, je m'en garderais bien. Mais c'est si... si..."

"Imprévisible." Dit Mar en acquiesçant. "Oui, mais c'est arrivé."

"Avez-vous eu des pertes ?" demanda l'étendard en comptant du regard le noyau de défi.

"Oui, un écuyer comme tu le vois et nous avons un familier blessé. Je demande l'aide traitionnelle, l'hospitalité et la protection !"

"Mais bien sûr, vous êtes nos hôtes. Venez, gens d'Esh," dit-il en regardant la couleur des uniformes, "et allez défier Sun." Conclut-il en regardant les couleurs des deux rubans qui pendaient au drapeau de défi. "Olz vous ouvre ses portes. Suivez-nous." Puis il abandonna de nouveau le langage formel qu'il avait repris involontairement : "Voulez-vous que nous portions vos bagages ?"

Mar se redressa, fier, comme il était sensé le faire, et répondit avec une courtoise formalité : "Esh sait atteindre son but par ses forces... par ses dernières forces." Ajouta-t-il encore en souriant.

L'étendard acquiesça et sourit à son tour : "Alors suivez-nous."

Le petit cortège repartit. La porte était gardée par deux noyaux. Ils entrèrent dans la ville, que Mar connaissait bien, prirent à droite et s'engagèrent sur la rampe qui menait sur le mur. Puis en marchant au-dessus du mur, ils passèrent le pont sur la rivière et entrèrent ainsi au château.

A la porte du château le châtelier et les autres étendards les attendaient. Après l'accueil rituel ils furent enfin secourrus. Le Curateur de la ville fut appelé, heureusement ce n'était pas celui que Mar connaissait. Ils furent restaurés, se déshabillèrent et se lavèrent, des habits secs leur furent donnés en attendant que leurs uniformes soient lavés et secs.

Le châtelier demanda à Mar à voir la lettre de défi. Mar n'y avait plus pensé. Il demanda son sac, en sortit l'étui en bois qu'il ouvrit. Il était plein d'eau. Il en sortit le feuillet enroulé qu'il déroula avec soin. Le texte était décoloré mais encore lisible. Alors enfin, après avoir vérifié que tout était en règle, il fut demandé à Mar de raconter son aventure.

Mar fit remarquer la phrase qui l'avait rendu perplexe. Le châtelier parut en être frappé.

"Tu es certain de bien avoir entendu ces mots ?" demanda-t-il.

"Certain. Tous mes hommes les ont entendus."

"C'est grave, très grave. Shent et les châteaux se sont toujours ignorés mais respectés. Le Fédéral doit le savoir... c'est grave. Nous ne pouvons pas permettre que Shent touche impunément l'un des nôtres !"

"Ce n'est pas par hasard qu'ils se sont servis de Désaxés. Ils peuvent toujours nier avoir été dans le dos de ces Désaxés."

"Oui, ils sont malins. Mais je ne vois pas comment ce Désaxé aurait pu forger de toutes pieces cette phrase. Quoi qu'il en soit, le Fédéral doit le savoir. Je vais immédiatement lui envoyer trois courriers par des chemins différents. Et puis j'enverrai un courrier à Krof pour que les Armés Krof de Beaucoteau viennent à votre rencontre et vous escortent. De plus, je te prie de choisir un écuyer parmi ceux qui certainement se porteront volontaire pour remplacer celui disparu dans la rivière... C'est un vrai miracle que vous n'ayez perdu qu'un seul homme, du carrefour de Mont-Haut jusqu'ici. Le château Esh peut être très fier de vous."

Ils se reposèrent toute la journée. Mar envoya quelqu'un à l'hostel pour avoir des marroues neuves en échange de celles dont l'humidité avait en partie gonflé le bois et rendues moins maniables. Le soir il y eut une fête en leur honneur puis ils dormirent tous profondément. Au matin, remis à neuf et avec leurs uniformes propres, escortés par trois noyaux des Olz, ils reprirent la route vers Beaucoteau. Ils traversèrent la rivière sur un pont de bateaux installé pour l'occasion par les habitants de Ville-Close.

Rams et les Introw étaient à la porte de la ville pour les saluer, mêlés à la foule. Rel aussi, à présent habillé en majeur, gesticulait pour les saluer. Pour l'occasion les noyaux d'Olz les escortant avaient aussi été équipés de marroues. Aussi le cortège s'éloignait-il rapidement. Outre les vingt-quatre hommes du noyau du défi, ils étaient escortés par vingt-quatre Armés et autant d'écuyers Olz. Mar se sentait beaucoup plus en sécurité. Tha aussi avait retrouvé plus de tranquillité et se détendait.

Après deux jours de route ils rencontrèrent les trois noyaux Krof qui venaient à leur rencontre. Eux n'avaient pas de marroues aussi quand les Olz repartirent chez eux, le voyage se poursuivit plus lentement. Aucun des hommes de Mar n'avait jamais été à Beaucoteau et donc ils découvraient la route. Mar, après un jour de voyage, vit apparaître un Temple de Shent. Il commença à se sentir tendu... et la tension monta quand il vit que les vaisseaux étaient noirs : c'était un Temple de Shent le Redoutable. Il n'était pas dit que c'était celui dont Irruhé avait parlé. L'étendard qui guidait les Armés Krof avait été informé de l'étrange danger que courrait Mar.

"A quelle distance du Temple passe la route ?" demanda Mar.

"Dans les huit cents mètres."

"Il n'y a pas d'autre chemin ?"

"Non, du moins pas pratique. Il faudrait marcher en terrain découvert ce qui nous ralentirait beaucoup."

Aussi continuèrent-ils par la piste. Vers le soir ils dépassèrent le Temple et rien ne se passa. Mais Mar ne se sentait toujours pas tranquille, surtout quand il vit s'élever du toit du Temple un ballon aérostatique. Il le regarda, préoccupé. Quand il le vit s'éloigner vers l'est, il espéra qu'il ne s'intéressait pas à lui.

Néanmoins il demanda à l'étendard du château Krof : "Pouvons-nous continuer la marche cette nuit ? Je préférerais que nous nous reposions de jour..."

"Comme tu le souhaites, noble défieur."

Ils s'arrêtèrent pour manger pendant que le ciel s'obscurcissait, ils regardaient souvent le ciel. Puis ils se remirent en marche.

"Y a-t-il de très bons endroits pour un guet-apens ?' demanda Mar.

"Oui et non... de très bons, non, mais des bons peut-être..."

"A quelle distance d'ici ?"

"Dans les six heures de marche."

"Donc si nous marchons toute la nuit, nous devrions en être proches au matin."

"Oui."

"Bien. Je préfère y arriver de jour et avoir toute la journée devant nous."

"D'accord."

La fatigue autant que l'obscurité les ralentissaient : ils avançaient moins vite que de jour. Mais les Krofs connaissaient bien le chemin. L'aube était proche quand l'étendard fit signe de s'arrêter.

"L'endroit est à moins d'une demi-heure de distance."

"Arrêtons-nous ici, alors. Nous dormirons par tours, veilleront vingt-quatre hommes à la fois, huit des miens et seize des tiens."

Ce qui fut fait. Quand ils se furent tous reposés un peu, le soleil était haut. Ils avaient mangé pendant leur tour de garde, alors ils repartirent. Peu après ils arrivèrent en un lieu où la route était un peu encaissée entre deux pentes plantées d'arbres. Le déploiement se disposa alors en ligne sur un vaste front de façon à ce que les deux ailes, formées d'homme Esh alternant avec les Krof, passent entre les arbres.

Ils dépassèrent sans problème le point dangereux et reprirent une formation en file plus commode. A présent ils n'étaient plus très loin de Beaucoteau: la ville se dressait à l'horizon sur une colline au profil doux.

"Si nous accélérons le pas, nous devrions arriver à l'heure du coucher du soleil." Dit l'étendard.

"Bien, alors tâchons d'accélérer. Quel dommage que vous n'ayez pas de marroues vous aussi..."

"Oui. Qui les fabrique ?"

"Elles sont fabriquées à Port-Escale. Mais elles sont aussi en vente dans les hostels."

"Nous n'avons aucun hostel par ici. Le plus proche est celui de Ville-Close."

Ils marchèrent plus vite et abrégèrent les haltes. La chaleur était oppressante et ils ruisselaient tous de transpiration mêlée à la poussière, ce qui les rendait peu à peu méconnaissables, gris, des lignes sales et de sueur brillante leur striaient le visage, zèbraient leurs bras et leurs jambes. Ils passèrent près d'une rivière et l'envie de se laver fut grande, mais ils ne s'arrêtèrent pas pour ne pas perdre de temps. Ils croisèrent un groupe de Libres qui les regarda passer, un air de compassion amusée au visage. Mar remarqua que les Armés leur rendaient ouvertement des regards de mépris. Mar sourit intérieurement : voici deux groupes dont chacun se croit supérieur et meilleur que l'autre.

Désormais le profil de Beaucoteau était clair sur le fond du ciel qui s'enflammait de couleur sang. Une profonde blessure s'ouvrait sur le flanc de la colline : c'était les carrières de silice dont les artisans vitriers tiraient la matière première de leur travail. A côté se trouvait la forêt dont ils tiraient le bois et les grands fours semi paraboliques des charbonnières, plus haut vers la ville, mais hors murs. De certains fours s'élevaient des vagues d'air surchauffé que seul le tremblement du paysage, derrière, rendait visible.

Ils commencèrent à monter. Leurs jambes, engourdies par la longue étape à marche forcée, souffraient sur cette pente raide. Mais l'approche du but rendait les hommes capables de cet ultime appel à leurs forces qu'ils croyaient épuisées mais qu'ils rassemblaient ça et là dans leur muscles exténués. Souvent l'homme ne soupçonne pas l'étendue de ses ressources, qui pourtant se manifestent parfois de façon innatendue.

Mar marchait comme un automate, plongé dans ses pensées. A présent le mur les dominait, leur cachant la ville et le château. La porte était ouverte et les y attendaient quatre noyaux d'Armés et un groupe dense d'Artisans. Ils entrèrent en ville entre deux rangées de gens silencieux et attentifs et gagnèrent le château où Mar présenta la lettre de défi et ils furent accueillis avec les honneurs qui leurs étaient dus.

Tha était épuisé, il avait l'air vidé, mais quand ses yeux se posaient sur Mar, ils le caressaient avec une douceur inchangée. Après avoir raconté les aventures de leur voyage, ils purent enfin se laver, se coucher et dormir. La marche forcée avait consommé toutes les forces de Mar et de ses gens et le sommeil vint vite, réparateur.

Au matin en se réveillant ils trouvèrent leurs habits lavés. Ils furent réapprovisionnés en vivres. Mar s'informa auprès du châtelier sur l'état de la route pour Port-Salut, avec une attention particulière pour les endroits les plus dangereux. Krof leur dit qu'il pourrait les faire escorter, mais seulement jusqu'à mi-chemin ou un peu plus, pour ne pas heurter la susceptibilité du château Sun dont Mar venait défier le châtelier.

Par ailleurs, il n'était évidemment pas possible de demander aux Sun d'envoyer une escorte au noyau défiant leur châtelier. Mar pesa le pour et le contre et décida qu'il valait sans doute mieux ne pas avoir d'escorte du tout, de façon à pouvoir utiliser les marroues et gagner du temps. Il restait cinq jours avant le solstice long, ou le solstice chaud comme on l'appelait parfois, et si tout allait bien, les marroues les feraient arriver avec trois jours d'avance. En défiant deux champions par jour, le défi au châtelier arriverait exactement le jour du solstice.

Ils reprirent la route en descendant à l'ouest. Ils avaient le soleil dans le dos et poussaient les marroues avec vigueur. Ils n'avaient pris que deux jours de vivre, pour être plus légers, mais de l'eau pour trois. Ils partirent en file indienne. La descente fut la partie la plus difficile parce que les marroues tendaient à prendre de la vitesse et freiner avec des sandales légères était fatigant et parfois même douloureux. Mais ils étaient maintenant tous bons rouleurs et savaient suivre les meilleures traces.

A tour de rôle, un Armé ouvrait la file. C'était la tâche la plus difficile, puisqu'il devait garder l'œil sur la route et ses aspérités, trous et marches, et décider vite quand et comment contourner ou passer droit. Les autres suivaient la trace du premier. Ils formaient une longue file d'environ soixante mètres. Ils changeaient aussi de place parce que les derniers hommes étaient dans un nuage de poussière. Mar avait fait faire dans un tissu léger des masques rectangulaires, fixés aux oreilles par deux lacets, pour protéger la bouche et le nez de trop de poussière et ce système les soulageait un peu.

Peu avant l'heure de déjeuner ils dépassèrent un groupe de Constructeurs provenant de la route côtière et allant à Port-Salut embarquer pour rentrer à leur village. A présent la route était à peu près plate et le trajet devenait plus agréable. Ils s'arrêtèrent à côté d'un bouquet d'arbres qui formait comme une oasis dans l'étendue de bruyère limitée au loin, à gauche par des cols escarpés et boisés et à droite par les premiers groupes de petits rochers qui annonçaient la descente vers la mer. Quelqu'un avant eux avait installé entre les arbres un cercle de pierre et un trou pour le feu. Les pierres étaient de forme et de dimensions prévues pour s'y asseoir. Il y en avait une soixantaine. Ils mangèrent et prirent quelques minutes de repos. Le soleil était haut et chauffait. Mais il y avait un vent léger, venant du Nord-est et descendant au sud-ouest vers la mer, qui rendait la chaleur plus supportable.

La terre par endroit était pelée et irradiait de chaleur. Entre les arbres quelque oiseau invisible lançait son chant triste et monotone, comme s'il protestait contre la chaleur qui montait. Un homme de Mar l'imita parfaitement. L'oiseau se tut, puis reprit avec une série de gargouillements secs et excités : ce devait être un animal à territoire et il protestait contre la supposée intrusion d'un oiseau de son espèce dans son domaine. Ils rirent tous, amusés.

Ils rangèrent le reste des vivres, enfourchèrent les marroues et repartirent. Vers la fin de l'après-midi ils arrivèrent à une série de colonnes abattues. Là avait vécu un groupe de Disciplinés. Mais les grandes lanternes cassées ou renversées à terre étaient vides et il n'y avait ni cadavre ni ossements autour... que pouvait-il être arrivé à ce groupe de Disciplinés ? Ils n'avaient certainement pas quitté l'endroit de leur propre volonté, ils ne le faisaient jamais. Et pourtant il n'y avait aucun signe de bataille.

Mar et les siens s'arrêtèrent pour explorer minutieusement l'endroit. Rien n'expliquait ce qui pouvait être arrivé. Mar décida de repartir et le noyau fut vite à nouveau en route. Le soir ils s'arrêtèrent à un grand couloir à leur droite, une sorte de blessure longue de cinquante mètres dans le terrain rocheux, pas loin de la route. Mar plaça quelques hommes au sommet de la tranchée, aux deux bouts puis fit camper les autres dedans. Ils mangèrent puis, par tour, dormirent et veillèrent.

Tha raconta à Mar certaines légendes des Armés, surtout celle du Fondateur. Il paraissait que ce dernier avait été maître d'armes du Chef de Famille Nihon de la planète Kyora, qui s'appelait alors Toshi. Il a été exilé sur Ross pour avoir refusé d'enseigner des coups mortels au Premier qui voulait s'en servir pour tuer l'époux de son amante. La légende disait qu'il existait des coups qui pouvaient tuer un homme sans laisser aucune marque, sans qu'on puisse en découvrir la cause.

"Il suffisait de presser un doigt, et même pas fort, sur un certain point du corps et l'autre cessait de vivre, soudain, comme ça, comme par magie..." dit Tha.

Mar savait que c'était vrai. Au chushin les plus grands maîtres se transmettaient les seize points mortels. Mar lui-même en connaissait deux.

Tha poursuivit la légende. Le Premier accusa alors le Maître d'avoir violé son fils. Le Maître protesta en vain de son innocence : il se trouva trop de témoins achetés, jusque parmi les meilleurs amis du Maître. Aussi ce dernier, en l'an 2899 de l'ère terrestre, fut exilé sur Ross. Une fois là le Maître trouva vite quelques disciples et organisa le premier château. Bien qu'il ne leur ait pas appris les coups mortels, ses élèves se montrèrent vite si capables que certaines villes en demandèrent quelques uns pour leur défense. Ainsi, graduellement, naquit l'organisation des châteaux.

Mar écoutait fasciné. Il connaissait déjà en partie cette histoire, mais il appréciait de la réentendre et d'apprendre de nouveaux détails par la voix de Tha.

Il paraissait qu'à Vieux-Château étaient conservés de nombreux écrits du Maître, le Fondateur, dont le "Code des Armés". Le châtelier de Vieux-Château était le seul à ne pas pouvoir être défié et il était nommé par le châtelier en fonction, parmi ses descendants. Même le Fédéral pouvait être défié par un châtelier, mais le châtelier Asa, descendant du Fondateur, bien que ne pouvant accéder à de plus hautes charges, ne pouvait ni défier ni être défié.

Le lendemain matin ils reprirent le chemin. La journée était moins chaude, des bancs de légers nuages, portés par un vent frais, venaient de la mer et se densifiaient vers les montagnes et ils atténuaient les rayons du soleil. Cette fois-ci Mar approchait de Part-Salut par les terres. La ligne de la côte commençait à être visible par endroits, quand le terrain formait de vastes vallons descendant vers la mer, mais la ville n'était pas encore visible.

Mar s'attendait à voir d'un instant à l'autre les toits brillants caractéristiques, faits en pâte de verre. Il se demanda si Pendory était en ville. La dernière fois qu'il y était allé, il était avec Njeiry et Vokka. Un cuisant sentiment aigu de nostalgie s'empara de Mar. Il repensa à Vokka que l'Accueilleur des Navigateurs considérait comme "bagage". Il repensa à la rencontre avec le masquier... puis encore à Njeiry.

C'était curieux : le souvenir de Njeiry devenait de plus en plus... une image, ou plutôt une séquence d'images statiques. Ça lui faisait mal de penser à Njeiry, et pourtant il n'arrivait pas à ne pas y penser. C'était un peu comme de repenser à sa jeunesse : quelque chose de bien connu, d'intensément vécu, mais dont on sait que cela ne reviendra plus. Mar trouva qu'il était presque injuste de penser à Njeiry maintenant que son époux était Tha... mais... Tha et Njeiry, si différents, de physique et de caractère...

"Heureusement je ne les ai pas connus en même temps..." se dit Mar.

La colonne avançait vite, à allure assez régulière, tandis que le paysage changeait imperceptiblement. Et avec le paysage, les pensées de Mar se développaient et changeaient... Mais, alors qu'il suffisait d'arrêter un instant le regard sur un point du paysage pour mettre au point et en voir plus nettement les détails, Mar s'aperçut qu'en arrêtant ses pensées sur ses souvenirs, ces derniers semblaient devenir indistincts, confus et flous...

"Peut-être est-il bon que les souvenirs ne soient pas trop vivants, ils risqueraient d'en rester de confus, de douloureux, peut-être. Ce dont on se souvient devient de plus en plus éthéré, essentiel... simple... Peut-être même que ça se transforme. Il ne faut pas vivre de souvenirs, d'ailleurs c'est impossible. Le passé est le passé... Si je me retournais maintenant pour regarder dans mon dos, je risquerais de me tromper de route, de tomber, de me faire mal. La seule façon pour bien regarder derrière soi, c'est de s'arrêter... et je ne peux pas... pas encore, de toute façon. Je dois regarder là, la route que je suis et, de temps en temps, loin devant, le futur... c'est comme ça ! Le présent, seul le présent existe. Le passé n'est plus, le futur n'est pas encore..."

Mar continuait à bouger les jambes avec vigueur, en rythme, sur les côtés de la marroue, allant de l'avant, toujours plus loin...

Puis l'homme en tête de la colonne cria : "Là, en bas... cela doit être Port-Salut !"

Les hommes de devant s'arrêtèrent et peu à peu tous les autres vinrent regarder. Mar reconnut le reflet des toits, l'enceinte d'accueil, le château avec un côté sur la mer, deux vers la ville et le dernier vers l'enceinte.

Il inspira à fond et respira : "Nous y sommes ! Arrêtons-nous pour manger ici, la vue est parfaite. Reposons-nous un peu, nous avons tout le temps. La route descend et nous irons vite...Nous arriverons avant le soir."

Ils descendirent des marroues et les rangèrent deux par deux, de façon à ce qu'elles se soutiennent l'une l'autre. Il y avait quelques navires mouillant dans le port et Mar vit aussi un deux mâts mais sans pouvoir dire si c'était celui de Pendory. En regardant autour, Mar reconnut aussi la rue par laquelle il était venu en ville à sa précédente visite. Puis il remarqua qu'aux deux tiers du chemin entre eux et la ville, un discret ruban brillait en approchant la piste qu'ils allaient suivre.

"Il y a de l'eau là en bas. Avant d'entrer au château nous nous laverons et nous enlèverons la poussière des habits et des marroues. Nous finirons le chemin plus lentement pour ne pas nous resalir."

Les hommes acquiescèrent. Mar remarqua que Tha avait l'air fatigué, plus que les autres, même s'il avait un comportement désinvolte pour cacher sa fatigue.

"Comment ça va, Tha ?"

"Bien, bien, mon chéri."

"Tu as l'air fatigué."

"Oh non... je serais prêt à faire encore autant de route."

Mar sourit : "Vantard !"

Tha feignit l'offense : "Tu oses me traiter de vantard, moi, un Armé ?"

"Oh non, au contraire... j'implore ton pardon..." dit Mar avec un air de respect bouffon.

Ils rirent tous les deux. Mar aimait voir le visage de Tha s'illuminer dans le rire. Son corps faisait plus jeune... et plus désirable. Mais il y en avait de la fatigue dans ce visage...

"Tha, vraiment, qu'est-ce qu'il y a ?"

"Rien, sois tranquille, rien."

"Nous sommes presque arrivés..."

"Tu te sens nerveux, Mar ?"

"Moi ? Pourquoi ?"

"Et bien, demain commence le défi... et ce n'est pas comme les courses, là ce sont de vrais coups... même si on ne se bat pas toujours pour tuer l'autre, parfois ça arrive. Et tu n'aimes pas tuer, ce qui est un gros handicap dans le cas d'un défi. Tu dois vaincre les champions puis aussi le châtelier. Tu es courageux, tu es exceptionnel, c'est vrai, mais ce ne sera pas simple."

"Bel encouragement que tu me donnes, Tha."

"A ce point tu ne peux plus revenir en arrière, sauf en quittant les Armés... Et moi je te suivrais, tu le sais ?"

"Oui, je le sais. Mais je ne vais certainement pas revenir en arrière. Je suis au bal maintenant, et je dois danser."

"Danser ? Te battre, plutôt."

Mar sourit : "C'est une vieille expression de ma planète d'origine."

"Que feras-tu, cette fois, si tu ne réussis pas ?"

"Cela dépend du châtelier... en supposant que je ne sois pas mort."

"Tu sais, au début ce défi me semblait une bonne idée... mais maintenant..."

"Ohé, et qui est nerveux, maintenant ?"

"Tu utiliseras le chushin ?"

"Bien sûr... c'est mon arme secrète."

"Qui seront les combattants qu'ils vont choisir... et le sort choisira-t-il leur discipline ou la tienne ?"

"Peu importe. Je me suis bien préparé à leurs spécialités, alors qu'eux ignorent la mienne. Dans un sens le combat n'est pas loyal."

"Quel combat est loyal ? Il y a toujours un des deux adversaires plus fort, plus valide, mieux préparé que l'autre et toujours un des deux succombe à l'autre."

"Tha ?"

Le jeune homme le regarda, sans répondre.

"Si... si ça devait mal se passer... si je mourrais..."

"Pchht ! Tais-toi, il ne faut pas dire ces choses."

Mar insista : "Si... j'ai dit 'si', prends garde... tu me promets que tu prendras soin de Vokka et des jumeaux ?"

"Bien sûr, tu ne devrais même pas me le demander."

"Bien. Et vous continuerez l'Opération 99. Medle prendra ma place, jusqu'à ce que Vokka soit majeur."

"Tout est déjà arrangé, mon amour, et je ferai de mon mieux pour que ta volonté soit respectée... Mais changeons de sujet, maintenant... je n'aime pas penser à ce 'si'."

Peu après ils reprirent la route. Ils descendirent vers la ville qui disparut de nouveau de leur vue. Les arbres se faisaient plus denses, les nuages s'éloignaient dans leur dos mais le ciel devant eux se dégageait et était d'un beau bleu mauve. A droite, à peine visible, la lune bleue se couchait. Elle avait l'air presque transparente, à peine visible. Le soleil la suivait mais l'heure de son couché était encore loin.

Ils remontèrent, revirent encore un moment Port-Salut entouré d'un halo lumineux, ils descendirent de nouveau et la perdirent encore de vue. Maintenant la piste allait vers la route côtière parallèle à la crête de cols qui descendait vers la mer et leur cachait leur but. Enfin ils atteignirent l'endroit où un petit torrent longeait leur chemin. Ils y firent leur dernière halte.

Ils se déshabillèrent, battirent leurs habits avec force pour enlever la poussière, avec quelques chiffons ils époussetèrent aussi les marroues, puis ils se lavèrent. Mar, à chaque fois qu'il pouvait barboter dans de l'eau courante, était heureux comme un enfant. Il se rappelait l'extrême pénurie d'eau sur la planète Terre et le besoin de l'économiser, comme d'ailleurs sur le Rêve d'Eau, la belle et luxueuse nef où il avait servi. Depuis combien de temps n'avait-il pas utilisé de pèle-molécule ? Ce n'est qu'à la Maison des Plaisirs qu'il avait trouvé une certaine abondance d'eau. Mais c'était une eau chargée de parfums pour rendre les corps des entreteneurs plus frais et désirables, et il y avait aussi les crèmes, du maquillage... Ici par contre ce n'était que de l'eau, de l'eau pure, fraîche, froide peut-être mais tonique... et en énorme quantité.

Ils se séchèrent puis se frottèrent avec des poignées de feuilles revigorantes de froncies qui poussaient sur la rive du torrent, selon l'usage de cette région de Boar. Puis ils remirent les uniformes, remontèrent sur les marroues et reprirent la route plus lentement et plus espacés pour ne pas se couvrir encore de poussière. Mar ouvrait la voie à présent, la rouge banière du défi hissée haut sur la barre de direction de sa marroue. Après un dernier tournant, ils atteignirent la route côtière et Port-Salut fut proche, avec ses toits scintillants comme un lac de feu.

La mer était à peine agitée et les vagues venaient se briser sous la route, écumantes, sur de petits écueils. Un trois mâts allait vers le port, grandissant à vue d'œil. Le soleil était bas et les voiles du trois mâts semblaient l'effleurer par moment, comme si elles cherchaient à le capturer... ou peut-être était-ce le soleil qui voulait capturer le navire...

Ils approchaient des murs de Port-Salut. Cette fois-ci ils devaient entrer par la porte de la ville et non celle de l'enceinte. A leur arrivée à la porte, fermée, le soleil était caché par la ville et son mur qui semblait entouré un halo éclatant de puissance et de gloire. Selon le rituel que Mar connaissait, ils s'arrêtèrent à dix mètres de la porte. Au-dessus, sur le mur, il y avait quelques Armés.

L'un d'eux cria : "Qui êtes-vous et que voulez-vous ?"

Mar répondit, selon le rituel : "Je suis Esh-Mar, Noble Défieur, comme l'indique ma bannière !"

"Pourquoi ta bannière porte-t-elle des rubans à nos couleurs ?"

"Parce que je revendique d'être le guide de votre château."

"Trop vite, ô Noble, as-tu lié nos couleurs à ta bannière. Tu dois d'abord montrer en être plus digne que notre châtelier !"

"Ouvrez-moi la porte et je vous en donnerai la preuve. Ces hommes et vous serez mes témoins."

"Le châtelier Sun ne peut pas perdre son temps avec le premier venu qui affiche ses prétensions."

"C'est vrai. Dites-lui donc de choisir ses champions parmi ses Armés, qu'ils mettent mes capacités à l'épreuve. Mais si je vaincs ses champions, il ne pourra se soustraire à mon défi !"

"Bien, il en sera ainsi, comme le Fondateur l'a voulu. Attends, noble Esh-Mar. Quand tout sera prêt les portes te seront ouverte et tu seras accueilli comme il convient."

Les Armés disparurent derrière le mur. Mar et ses hommes, trois à sa droite et quatre à sa gauche, attendirent immobiles. Derrière eux attendaient leurs huit écuyers et encore derrière, en alternance, les quatre familiers et les quatre servants.

Le halo autour du mur parut s'intensifier tandis que le ciel s'assombrissait. Puis retentit l'air "ouvrez la porte au noble défieur" et la grande porte de la ville s'ouvrit. Alors Mar avança, suivi par son écuyer et son familier avec marroue et bagages, puis suivit Tha avec son écuyer et le servant puis à leur suite, tous les autres. Le trajet était marqué par une file d'Armés Sun alternés avec leurs nobles et leurs étendards d'un côté de la rue, et de l'autre des nombreux citoyens curieux. Les Navigateurs, mais aussi les Armés, scrutaient Mar et essayaient de deviner s'il serait vaincu ou s'il deviendrait le nouveau châtelier.Les Sun n'avaient pas été défiés depuis un cycle et un an et de plus tous les précédents défis avaient toujours vu la victoire du châtelier Sun en fonction. Le chef Sun était héréditaire depuis au moins quatre générations.

Mar, bien que de physique agréable à l'oeil, n'était pas imposant, et même s'il essayait d'avoir l'air fier, il n'était pas impressionnant et il se rendit compte que presque tous les habitants de Port-Salut le voyaient déjà battu. Il eut envie de sourire, mais il garda l'air impassible. Il passa la porte du château et vit, sur la place, un étandard avec quatre Armés derrière lui : c'était les champions du châtelier.

Alors Mar, la bannière de défi en main, avança vers l'étendard, leva haut le drapeau et le planta en terre avec force, dans un cercle de terre meuble préparé à dessein.

Puis il déclama : "Moi, Esh-Mar, je lance un défi au châtelier Sun. Avez-vous reçu ma lettre de défi ?"

"Oui, mais fais-moi voir ta copie."

Mar sortit de son sac l'étui en bois et le tendit à l'étendard. Ce dernier le prit et le passa au premier champion. L'armé ouvrit l'étui et lut à voix haute la phrase rituelle et il passa la lettre à ses compagnons qui la vérifièrent. Le dernier prit une épine et la planta avec la lettre de défi à la porte du château.

"Ton défi est accepté. Mais avant de rencontrer notre châtelier tu devras vaincre ses champions. Les voici. Ce sont Sunfor Greyem, Sunlod Mekshel, Sunpak Ritye et enfin Sunkirk Duhayt."

Mar remarqua qu'ils appartenaient à quatre compagnies différentes. Il s'inclina légèrement comme le voulait le cérémonial.

"Les champions ont-ils choisi leur discipline de lutte préférée ?"

Le premier avança. C'était un Armé imposant, pesant presque le double de Mar : "J'ai choisi la lutte à mains nues. Sera déclaré vainqueur celui qui arrivera à faire toucher terre en même temps aux épaules et au cul de l'autre."

Mar sourit : il était certain de gagner.

Puis le deuxième avança : "J'ai choisi la lutte à deux écuchants chacun. Sera vainqueur celui qui fera couler le premier le sang de son adversaire." Celui-là aussi était robuste, mais plus fin, et ses yeux étaient attentifs et pénétrants.

Mar s'inclina en pensant qu'il serait bien difficilement battu par celui-ci.

Le troisième, Ritye, avança à son tour : "J'ai choisi la course à l'arbalètre à coup simple, sur un parcours fixe que je ferai préparer cette nuit. Vaincra le premier qui plantera son épine en un quelconque point du corps de l'autre."

Mar acquiesça et s'inclina. L'adversaire était agile, fin, le corps d'un bon coureur. Il pouvait être un adversaire redoutable... mais Mar était conscient de sa propre extrême agilité et ne s'en fit pas.

Le dernier avança : "Je choisis la lutte à la tête d'oiseau. Vaincra celui qui arrivera à empêcher l'autre de continuer la lutte... quelle que soit sa façon d'y arriver."

C'était un clair défi à mort, mais cela pouvait être interprêté autrement : un homme évanoui ne peut plus se battre. Mar voulut s'en assurer.

"Puis-je demander une précision ?"

"Bien sûr, c'est dans ton droit."

"Une suspension temporaire du combat est-elle admise ?"

"Non, qui cesse le combat a perdu, quelle qu'en soit la cause."

Mar sourit. L'autre pensait sans doute à la fatigue ou au renoncement. Il s'inclina en signe d'acceptation.

Alors l'étendard demanda : "Et toi, noble défieur, as-tu choisi ton type de combat préféré ?"

Mar acquiesça et avança d'un pas : "Oui, ce sera le même pour tous les quatre."

Certains Armés Sun firent des commentaires à voix basse : il était rare de choisir la même lutte pour plusieurs adversaires, parce que même si on triomphait des premiers, les suivant tiraient avantage d'avoir pu observer la façon de se battre du défieur. Mais Mar connaissait d'innombrables variantes de chushin, et même sans être un des meilleurs de la Garnison, il était certain de ne pas se répéter, au contraire, il comptait même sur cela pour tromper les champions.

Donc il continua : "Lutte à main nue, en utilisant toute partie du corps, dans un carré de trois mètres sur trois. Le premier qui sortira du carré les deux jambes ou les deux mains aura perdu."

Les autres s'attendaient sans doute à un combat plus cruel ou plus violent. Mais Mar était sûr de son fait et ne voulait pas faire de mal. Les quatre champions devaient accepter son défi. Il vit qu'ils en étaient mécontents mais tous quatre s'inclinèrent.

Alors Mar et son noyau furent accompagnés aux quartiers des hôtes, dans le château. Tant que ne serait pas conclue la lutte avec les quatre champions, Mar et le châtelier ne se rencontreraient pas. L'aile des hôtes était gardée par quatre noyaux d'Armés, à l'extérieur, de façon à ce que personne ne puisse entrer ou sortir jusqu'à l'heure des défis. Mar à son tour fit garder l'entrée de l'intérieur. Ils mangèrent, puis Mar alla aussitôt dormir.

Il faisait nuit maintenant. Sur la place, la rouge bannière du défi, flottait mollement au vent et la lettre de défi restait clouée à la porte fermée.

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