Le troisième livre de Mar Swooney (4) d'Andrej Koymasky
vendredi 27 février 2009, 13:22 - Andrej Koymasky - Lien permanent
La nourriture payée, ils demandèrent de pouvoir passer la nuit au village. Le Sage accepta et leur indiqua un bout de terrain où ils pouvaient camper.!!!!
Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Septembre 1979
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 7
Le voyage au continent sud
A cette époque, dans la galaxie, la Technarchie restructurait l'organisation des planètes. Les Entreprises et les Syndicats furent abolis. Les premières, si elles étaient locales, planétaires, passèrent sous le contrôle direct de la Famille locale. Si au contraire elles étaient multi-planétaires, elles passaient sous le contrôle du Technarque. Quant aux Syndicats que l'UPO avait imposé aux Familles pour protéger les travailleurs qui étaient à la dépendance directe des Familles, ils furent abolis et dissous avec bien peu de regrets. En effet les Syndicats étaient depuis longtemps contrôlés et assujettis de façon plus ou moins importante et évidente par les Familles elles-mêmes.
Mais le Technarque leur substitua la personne du Protecteur. Tous les travailleurs d'une planète, selon leur niveau social et leur travail, pouvaient élire parmi les membres de la Famille un ou plusieurs Protecteurs qui présentaient au Chef de Famille et au Conseil de Famille leurs problèmes et leurs requêtes. Le Protecteur ne pouvait être destitué ni par les Familles ni même par le Technarque, il pouvait juste ne pas être réélu par la base. En outre, s'il n'était pas écouté par le Chef de Famille, il pouvait recourir directement au Technarque qui enverrait son médiateur avec le pouvoir de trancher le conflit.
Le système semblait bien marcher et il plut assez à Mar. Mais pour l'appliquer sur sa planète, il avait un problème : Sa Famille ne comptait pas des centaines de membres comme sur les autres planètes, puisqu'elle venait d'être fondée. Il décida de contourner l'obstacle en convoquant au nouveau Centre de Coordination tous le personnel dépendant de lui à l'occasion de la désormais proche inauguration, pour élire les protecteurs entre les membres du personnel lui-même. Pour rendre valide devant la Technarchie l'élection, il les adopterait par la suite, leur donnant son nom de Famille. Njeiry se dit d'accord.
Quand enfin le Centre fut inauguré, le 3466/3.8 du calendrier de Boar, et qu'il entra en fonction, trois Protecteurs furent élus : Punth Wolte pour le personnel civil, Jenfer Brandayl pour les soldats et Toshit Grite pour les gradés et officiers. Mar les adopta et communiqua leurs noms au bureau compétant du Technarque. La Famille Swooney était ainsi composée de huit personnes : deux sur Quaryel, Nymy et son frère Ilay, l'époux de Kétol ni Ayenzy, un sur Boar comme exilé, Libéré, trois sur Ross-Boar comme Protecteurs et enfin Mar, Njeiry et Vokka.
Quand le Centre de Coordination, ou Cenco comme il fut vite appelé, se mit à bien marcher, Mar et Njeiry décidèrent qu'enfin ils pouvaient effectuer un nouveau voyage d'exploration sur Boar, cette fois sur le continent sud. Une équipe spéciale prépara le programme, étudiant en particulier certains aspects du problème : les armes défensives, les moyens de transport, les enregistreurs et les communicateurs. Un groupe de volontaires fut aussitôt formé et commença une période d'entraînement intense. La moitié d'entre eux connaissaient déjà Boar pour y avoir été lors d'explorations antérieures. Les autres avaient été sélectionnés parmi les nouveaux arrivés de Quaryel intégrés au projet.
Il fut estimé utile de former une caravane d'une vingtaine de personnes. Des industries de Quaryel ils avaient reçu certains intéressants prototypes dont une centaine de microscopiques paralysateurs à effet réduit qui furent montés et dissimulés dans des anneaux en bois. Une décharge pouvait immobiliser un homme à cinq mètres pour près de deux bases t.s.u. soit environ une prime et sept secondes de Boar. Un anneau pouvait lancer jusqu'à six décharges. Pour le recharger ils avaient un petit générateur portable.
Puis il y avait quatre prototypes de bouclier personnel : c'était une ceinture plate et haute, facile à cacher sous un habit, qui créait autour du corps un petit mur de force, conique pour une durée de près d'une heure et deux bases t.s.u. Mais il avait sa limite : celui qui le portait, quand le bouclier était actif, ne pouvait pas se déplacer parce que le bouclier rentrait dans le sol sur près de cinquante centimètres. Et puis il ne pouvait pas être utiliser en un lieu contenant un vide sous le sol, parce que le mur de forces aurait percé le sol et provoqué la chute de la section du sol avec celui qui portait le bouclier activé.
Une fois le programme de la nouvelle exploration bien au point, munis de tout le nécessaire, ils s'équipèrent aussi de seize marroues. La moitié était du modèle classique à une place auxquelles avait été ajouté un petit traîneau à deux roues pour les bagages ; l'autre moitié était des marroues biplaces. Toutes avaient, bien dissimulé dans la structure en bois, un dispositif allégeur de fatigue, dit alpha, réglable par un bâtonnet en bois. Quand le bâtonnet était sorti, l'alpha était éteint, quand il était inséré, plus on l'enfonçait plus augmentait la puissance de l'alpha.
Les bagages chargés et les armes vérifiées, ils partirent de nuit du Cenco, en utilisant une plateforme anti-gravité qui les emporta jusque près de l'Hostel de Ville-Close. Le transmen ne marchait pas encore, en fait, et ils avaient su par radio qu'en ce moment l'Hostel n'avait pas d'hôtes. Ils furent accueillis par le personnel, entièrement consititué de volontaires de l'Opération 99. Après une brève halte, ils se mirent en marche vers le sud-est, en suivant une piste. Sur la carte, au bout de ce chemin, on voyait une ville maritime. D'après leurs prévisions ils arriveraient au port en fin d'après-midi le lendemain.
Le terrain était plat et la caravane de Mar avançait bien et assez vite. En fin de matinée ils suivaient une petite vallée quand ils arrivèrent sur un spectacle macabre. Quelques squelettes blanc rosé gisaient en desordre le long du chemin. Ils devaient être assez anciens et provenaient sans doute d'un groupe attaqué par des Pillards ou des Désaxés. Mar se demanda pourquoi personne n'avait pensé à ensevelir ces restes, peut-être simplement en les couvrant de pierres. Aussi demanda-t-il à tous ses hommes de commencer à mettre des pierres sur ces squelettes. Ils n'avaient pas le temps pour les couvrir entièrement, mais il se dit que peut-être que d'autres passants suivraient leur exemple et termineraient le travail. Il nota que ses Artistes devraient lancer une nouvelle chanson qui évoque un voyageur pieux qui laissait une pierre sur les corps de voyageurs tués dans un guet-apens.
Ils reprirent le voyage. Vokka était assis sur un des traîneaux et semblait beaucoup s'amuser. Ils s'étaient arrêtés pour manger quand ils rencontrèrent deux Libres qui arrivaient en sens inverse, traînant leur carapace. Njeiry leur offrit certains tissus et un peu de nourriture. Ces derniers, sans remercier à leur habitude, acceptèrent et continuèrent.
C'était la saison que sur Boar on appelait "Croissante", la saison de la floraison où il ne faisait ni trop chaud le jour ni trop froid la nuit. Dans seize jours ce serait le solstice chaud et commencerait la saison appelée "Attente". Mar ne s'était pas encore habitué au concept de six saisons utilisé sur Boar. Njeiry par contre, bien qu'étant comme Mar originaire d'une planète à quatre saisons, trouvait fascinant le système de Boar avec ses quatre méthodes de calcul des mois, des "tours" de neuf ans basés sur la conjugaison des trois lunes.
Et de fait si Mar était un romantique fasciné surtout par la poésie des choses, Njeiry avait l'esprit plus rationnel, plus mathématique et était fasciné par tout ce qui était calcul, coïncidence, système et loi.
Le premier après-midi ils commencèrent à entrevoir le but de leur première étape. La petite cité maritime avait un bon port où mouillaient sept navires. Les ports vus lors des précédentes expéditions n'avaient que de petites embarcations hétérogènes à quai et rarement un grand navire. Ils supposèrent donc que c'était une ville de Navigateurs, un groupe semi-sédentaire qu'ils avaient entendu évoquer, qui vivait en affrétant navires et équipages aux Marchands, Armés ou autre groupe en mesure de payer en métaux ou en biens. Parfois ils transportaient aussi seulement des charges de matériaux, marchandises ou biens manufacturés.
La ville avait l'éternel château sur le côté, adjacent au port, et était close sur tous les côtés par des murs ni très hauts ni très épais. Une partie de la ville était séparée du reste par un mur semblable à ceux d'enceinte et touchait un côté du château. Les toits des maisons luisaient sous le soleil de façon inhabituelle : à l'évidence ils n'étaient pas couverts de paille ou d'écorces, ni de feuilles comme ceux vus jusqu'alors. C'était des toits peu inclinés, sans arrêtes, de forme similaire à celle d'une toile tendue à l'horizontale, fixée sur ses quatre côtés et gonflée vers le haut par le vent.
Ils poursuivirent leur descente vers la ville en l'observant et en enregistrant de temps en temps quelques vues avec les appareils cachés dans leurs bracelets de bois. Le chemin arrivait jusqu'au centre du mur où s'ouvrait une petite porte. En approchant ils virent qu'elle était fermée et entourée de nombreuses fentes. Ils s'arrêtèrent à distance de sécurité. Sur le mur apparut un Armé.
Portant ses mains en cornet il demanda : "Vous voulez vous embarquer ?"
"Oui, si le prix est convenable."
"Alors prenez à droite, vers le château, et nous vous ouvrions l'accès à l'enceinte des étrangers."
Ils suivirent les indications et sur le côté du château ils virent une plus grande porte, ouverte, gardée par deux Armés.
"Nous pouvons entrer ?"
"Bien sûr, vous êtes les bienvenus. Mais je vous avertis, aucun de vous ne doit toucher les armes sous aucun pretexte."
"D'accord. Comment fait-on pour négocier le prix d'un voyage en mer ?"
"Entrez. L'Accueilleur vous donnera un abri. Vous lui direz vois intentions et il vous enverra les Chefs d'équipage intéressés à négocier avec vous."
En poussant les marroues à la main ils entrèrent et se trouvèrent sur une petite place fermée de tous les côtés avec un seul passage vers l'intérieur, barré. A côté duquel, à gauche, il y avait une grande fenêtre. Là se tenait un Navigateur avec sa tunicelle caractéristique gris clair et les cheveux à peu près longs de l'épaisseur d'un doigt. Il avait un grand visage, plat et foncé, marqué de subtiles rides, surtout à côté des yeux qui n'étaient que des fentes. Ses lèvres étaient serrées et fines, le nez fin et effilé. Un sourire adoucissait son expression mais ses yeux vigilants étaient posés sur les nouveaux arrivés et les scrutaient.
Quand tout le groupe fut entré, les Armés fermèrent la porte derrière eux.
L'Accueilleur demanda "Lequel de vous est le chef de caravane ou le responsable ou le conducteur ?"
Mar approcha de la fenêtre : "Moi, Accueilleur."
"Bien. Que demandes-tu ?"
"Nous voulons naviguer vers le sud, jusqu'à n'importe quel port à au moins trois jours de mer et au plus huit."
"Tous ensembles, avec tout ce que vous avez avec vous ?"
"Oui, bien sûr."
"N'importe quel port, as-tu dit."
"Exact."
"Compris. A présent je vais vous assigner un abri. Vous devez verser un clou par tête. Si vous passez marché avant quatre jour, ça servira d'acompte, sinon ça nous restera pour l'hospitalité."
"Et si nous n'arrivons pas à conclure en quatre jours ?"
"Ou vous payez un autre clou par tête, ou vous quittez la ville."
Mar paya alors un poids et demi. En tendant le métal il demanda : "Je dois aussi payer un clou pour l'enfant ?"
"Non, les mineurs font partie des bagages."
Mar sourit à l'idée que Vokka soit considéré comme un bagage. Vingt-quatre clous pour vingt-cinq personnes pendant quatre jours n'était pas excessif, mais pas peu non plus.
L'Accueilleur sauta agilement par la fenêtre, voltigeant sur le rebord et il dit : "Suivez-moi."
Il ouvrit alors la porte intérieure et les emmena dans l'enceinte. Il y avait là des maisons de différentes tailles, certaines occupées. Il s'arrêtèrent devant une maison de taille moyenne. Comme porte il n'y avait qu'un lourd rideau.
L'Accueilleur l'écarta et dit : "Voilà, c'est votre refuge."
C'était une seule grande pièce avec deux files de colonnes au centre. Il n'y avait pas de fenêtre mais la lumière filtrait par le toit : les tuiles étaient faites d'une espèce de pâte de verre translucide.
"Nous ne sommes pas responsables de vos affaires tant que vous êtes ici, alors pensez-y. D'habitude il n'arrive rien de déplaisant, il n'y a pas de fenêtres, comme vous voyez et il vous suffit de contrôler la porte. Mais attention : quiconque utilise une arme dans l'enceinte, s'il ne provoque pas de blessure sera chassé, s'il en provoque, il sera d'abord fouetté et s'il tue il sera tué par nos Armés. C'est clair ?"
"C'est clair." Répondit Mar.
L'Accueilleur poursuivit : "Dans cet angle vous pouvez faire du feu pour cuisiner. Celui-ci contient le puits avec l'eau et celui-là les latrines. Tenez tout propre. Attendez ici, les Chefs d'équipage viendront vous chercher. Vous pouvez vous promener dans l'enceinte, mais pas en sortir sans la permission d'un Accueilleur. Un de mes collègues ou moi sommes de l'aube au crépuscule là où vous m'avez trouvé."
Sans rien ajouter, l'homme s'en alla. Il entrèrent dans le refuge et s'installèrent. La journée finissait. L'odeur saumâtre de la mer imprégnait tout. Mar étudia la maison. C'était un rectangle allongé d'à peu près douze mètres sur huit. Sur un des petits côtés, à gauche, était la seule porte et à droite les latrines. Du côté opposé étaient le puits et le foyer. Ils allumèrent aussitôt le feu avec le bois déjà préparé, d'autres tirèrent de l'eau, d'autres enfin, rangèrent marroues et bagages.
Flayve Godyen, qui avait pour ce voyage le rôle de coordinateur, sortit les cartes et les vérifia avec Njeiry. Mar pendant ce temps, avec l'aide de Nehve Ayvy, lavait et changeait Vokka. Ezmy, l'époux de Nehve, avec d'autres, lavaient le linge du groupe pendant que Venon, son mari Salys et d'autres cuisinaient.
Flayve remarqua : "Nous n'avons pas demandé le nom de la ville pour le noter sur la carte."
Njeiry haussa les épaules : "Tant pis. Nous le demanderons au premier Chef d'équipage qui viendra. Qu'en dis-tu, vers laquelle de ces villes côtières pourrions-nous aller ?"
"Je ne sais pas... D'ailleurs, tu as noté que personne ne semble avoir de cartes, ici sur Boar ?"
"Oui, c'est vrai. Mais peut-être les Navigateurs en ont-ils. Il faudrait le leur demander. Tiens, nous avons trouvé un nouveau travail pour les nôtres : les Volumistes de Ville-Close, les Introw, pourraient en faire et les vendre."
"Oui, mais des cartes trop précises comme nos photos aériennes donneraient certainement des soupçons aux Shentistes."
"Nous les ferons approximatives... il faudra y réfléchir. Peut-être les Shentistes en ont-ils. Si nous en trouvions une faite ici, nous pourrions mieux arranger comment les faire."
Après s'être rafraîchis et lavés et avoir étendu entre les colonnes sur une longue corde leur linge à sécher, ils mangèrent. Puis ils chantèrent des chansons de Quaryel, parce que tous venaient de là, des chants d'amour, des drôles, des chants de guerre nés pendant la "bataille de Quaryel" où s'exprimait la douleur de devoir combattre contre sa propre planète. Puis, sauf quatre qui prirent le premier tour de garde à côté de la porte, les autres allèrent dormir.
Le toit à présent était obscur et on n'arrivait plus à distinguer la toile d'araignée de travées courbes modulaires qui le soutenaient. Seul le cadre de la porte, avec le rideau relevé, se distinguait encore à la faible clarté de la lune rouge, réfléchie par le mur d'en face.
Le lendemain matin, après un léger repas, beaucoup sortirent en petits groupe visiter l'enceinte. Mar sortit aussi, avec Njeiry et Vokka, laissant Flayve attendre l'arrivée des Chefs d'équipage. Mar était intrigué par les autres groupes de voyageurs. Il y avait là une entière caravane de Marchands qui occupait quatre grands refuges et cherchait un navire pour le nord. Puis un groupe d'Artistes qui se rendait à une de leurs villes du sud, appelée Fainarz. Mar s'arrêta pour leur parler.
Il demanda s'ils connaissaient un certain Chuik, sculpteur de masques qui avait été un de ses premiers amis sur Boar. Bien qu'ils se soient perdus de vue depuis longtemps, Mar espérait arriver à le retrouver un jour.
Un des Artistes montra un masque : "Celui-ci est signé de Chuik des Beyryl, mais je ne le connais pas, j'ai acheté le masque à un collègue. Il est très beau, original. Ce n'est pas le masque que je sens le mieux, mais je l'aime. Un dialogue naît entre lui et moi..."
Njeiry demanda, surpris : "Un dialogue ? Entre toi et un bout de bois ?"
"Ce n'est pas un bout de bois, comme tu n'es pas un bout de viande. Chaque masque a une personnalité et une âme. On ne peut pas le porter si on n'a pas compris son caractère. Le masque a une vie à lui."
L'Artiste continuait à parler enfiévré et sa façon de toucher le masque, de le regarder, le déplacer, montrait bien que ce qu'il disait était beaucoup plus que de simples mots.
"... aussi chaque masquier, quand il meurt, est enseveli avec son masque préféré, qui meurt avec lui. Les autres peuvent encore vivre, être utilisés par d'autres, parce que les autres ne sont que... des amis. Mais pas le préféré. D'ailleurs à mesure que nous vieillissons, en général, le nombre de masques que nous utilisons diminue. Alors, souvent, il ne reste que le préféré. Le bon masquier est jaloux de son masque préféré et lui seul peut le faire vivre. Sur lui seul le masque parle.
"On raconte que Ronderys Pemhone, le masquier mythique d'il y a quelques cycles, quand sa maison brûla, ne se préoccupa pas de sauver son conjoint ni sa maison où ses biens brûlaient, mais qu'il arriva à sauver son masque préféré. Je ne sais pas si c'est vrai ou si ce n'est qu'une légende... mais c'est vraisemblable. En effet, un masquier qui perd son masque préféré est... fini. C'est comme l'histoire du masquier Okleffion Velyeryes : quand son masque préféré lui fut volé, il s'assit à un carrefour et se laissa mourir, en pleurant cette perte."
Mar écoutait absorbé : "Masquier, viendrais-tu ce soir nous réjouir avec tes masques ?"
"Ça peut s'arranger..." Ils s'entendirent sur la compensation, lui indiquèrent où était leur refuge et le quittèrent.
Après déjeuner arriva enfin le premier chef d'équipage.
"Salut à vous, étrangers. On m'a dit que vous vouliez naviguer vers les terres du sud. Combien êtes-vous ?"
"Vingt-quatre plus tous ces bagages."
"Ah... mon navire peut emmener deux cents voyageurs et leurs bagages. Si vous rejoignez d'autres groupes, ça peut s'arranger."
"Combien t'en manque-t-il pour faire le plein ?"
"Si vous venez, encore à peu près trente."
"Et où allez-vous ?"
"A Closeforte."
"Ce sont combien de jours de voyage ?"
"Si le temps nous assiste, dix jours."
"Il n'y a pas de ville plus proche ?"
"Il y aurait Port-Lumière, à six jours d'ici."
"Tu t'y arrêtes ?"
"Oui, bien sûr."
"Combien demandes-tu pour aller à Port-Lumière ?"
"Trois poids la tête, hors nourriture et eau."
"C'est beaucoup !"
"C'est mon prix. J'ai le meilleur équipage de Port-Salut, tu peux le demander à tout le monde, et mon navire est le meilleur et le plus solide. Alors ? »
"Tu peux nous laisser un peu de temps pour réfléchir et écouter aussi d'autres offres ?"
"Jusqu'à ce que je parte. Mais si j'en trouvais d'autres, je ne pourrais pas vous garder les places."
"D'accord. Si on décidait de venir avec toi, qui devrions-nous demander ?"
"Kek Bish Goltyn. L'Accueilleur sait comment me trouver..."
Plus tard arriva un autre chef d'équipage, Dah Sten Elmen. Celui-ci, pour Port-Lumière, demandait trois poids et demi par tête et en justifiait le prix par la beauté, le confort et la vitesse de son navire : en quatre jour il les emmènerait à destination et s'engageait à payer une pénalité d'un clou par tête par demi-journée de retard.
Vers le soir arriva un jeune Chef d'équipage : "Je suis Wys Ten Pendory. Mon navire est petit, il emporte au plus quarante personnes. Et je dois vous avertir que je n'en suis qu'à mon cinquième voyage. Mais l'équipage est expert, le navire peut atteindre Port-Lumière en cinq jours et le prix est faible : trois poids par personne si vous seuls embarquez, et deux poids si dix autres personnes vont au moins jusqu'à Port-Lumière. En outre, la nourriture est à votre charge, mais l'eau c'est moi qui l'embarque pour tous."
Flayve se pencha vers Mar : "Qu'en penses-tu ?"
Mar leva un sourcil comme pour dire je ne sais pas, puis il demanda : "Quel âge as-tu, Chef d'équipage ?"
Il répondit en hésitant : "Deux tours et six ans... mais je navigue depuis maintenant plus d'un tour. Mon père est Wys Kol Shallens, un grand Navigateur, et ma mère est Sel Ten Kugarey, elle a gagné les courses dans la tempête. Et moi, avant d'avoir un navire tout à moi, j'ai longtemps navigué avec eux deux..."
Njeiry intervint : "Et les membres de ton équipage, quel âge ont-ils ?"
Pendory hésita encore plus : "Il est... il est jeune... je suis le plus âgé et le plus jeune, hors les mousses bien sûr, a juste un tour et sept ans révolus... il est majeur depuis un mois..."
Mar se leva : "Bien, Pendory, nous y penserons et si nous nous décidons pour ton navire, je te le ferai savoir par l'Accueilleur."
"Pardon, mais... je pourrais vous faire un prix plus bas..."
"Nous verrons. Merci, pour l'instant."
Le Chef d'équipage se leva et sortit.
Après le dîner arriva le masquier avec un artiste joueur de moulinant : "Cet ami m'accompagnera avec son instrument, son prix est compris dans le mien. Pouvez-vous dégager l'espace entre les six colonnes et l'illuminer ?"
Les hommes de Mar le firent aussitôt. Ils enlevèrent du sol les tapis de nuit, apportèrent beaucoup de lampes qu'ils posèrent par terre, tout autour des six colonnes, délimitant ainsi un rectangle de trois mètres sur quatre. Mar paya les quatre clous convenus. Entre quatre piliers le joueur s'installa, accroupis au centre. Dans l'espace libre, entre les quatre autres piliers le masquier prit place. Il posa par terre un petit tapis et y posa une enveloppe en tissu précieux. Il s'agenouilla devant et, dans le silence général, commença à l'ouvrir à gestes presque hiératiques. Elle contenait une autre enveloppe de fine toile blanche. Il l'ouvrit elle aussi et le masque apparut.
L'artiste assis sur les talons, posa les coudes sur ses jambes, prit le masque entre les mains, le souleva légèrement vers lui et lui se pencha en avant. On aurait presque cru qu'il se regardait dans un miroir. Il contempla longuement le masque.
Le joueur entre-temps avait pris dans sa main droite un manche cylindrique qu'il serrait dans le poing. Une corde claire glissait dans le manche. Elle était, à un bout, fixée à un petit bâton et à l'autre à un minuscule anneau. L'artiste attacha à l'anneau un petit tube en bois dur et attrapa de la main gauche le petit bâton. Il leva lentement le bras droit, haut au-dessus de sa tête et avec une soudaine impulsion il se mit à faire tourner la corde et le poids, de plus en plus vite, gardant la main gauche à côté de la droite. De sorte que la corde tournait sur la plus grande longueur, soit près de deux mètres. Le poids voltigeait entre les quatre colonnes sans les effleurer. Peu à peu, un ronflement ténu et persistant commença à se faire entendre.
Le masquier tourna alors le masque et le porta à son visage, le fixant par des rubans derrière sa tête. C'était un masque de bois clair et il représentait le visage stylisé du personnage connu comme "Le Héro Nu" : un visage irradiant force, sérénité, détermination et pureté. Les lèvres étaient relevées dans un léger sourire un peu mystérieux, les sourcils étaient droits et forts, les joues hautes, le nez droit et fin, le visage un peu carré. Les fentes des yeux étaient profondes, obscures, larges et subtiles : il semblait qu'elles scrutaient au loin, très loin.
Le ton du ronflement montait et graduellement, il se transforma en un sifflement modulé. Le bois du masque reluisait par instant de la clarté tremblante des flammes blanches des lampes. Tout semblait glisser insensiblement, inexorablement, vers une nouvelle dimension. Le corps du masquier parut changer de consistance, presque de forme. Il parut grandir, ses épaules s'élargir, sa poitrine s'aplatir... il se transformait sous leurs yeux.
L'artiste se mit debout : il portait un kilt multicolore, large et souple. D'un collier, de longs rubans pendaient sur sa poitrine, ses épaules et le dos. Il les secoua du centre de sa poitrine et les fit voltiger derrière, sur ses épaules, comme si c'était un manteau. Ses jambes maintenant étaient droites et puissantes. Les nombreuses lampes créaient un entrelas de lumières et d'ombres dont le centre était le Héros Nu. Lequel, peu à peu, s'anima.
Le joueur faisait courir la corde du manche en bougeant la main gauche de haut en bas, pendant que la droite agissait sur la vitesse de rotation du moulinant. C'était incroyable comme une seule corde permettait d'obtenir tant et de telles variations de ton, de note, d'intensité et de son.
Le Héros Nu commença à danser et chanter. La voix n'était pas belle, mais elle était fascinante. Le Héros Nu racontait par mots et par gestes, par la danse et le chant, son épopée. Il était jeune, ne pensait qu'à jouir de la vie, à combattre des adversaires toujours nouveaux, à courir le monde, à aimer toujours d'autres amants. Il appréciait la bonne chair, la danse, les courses, le spectacle de la nature, le sexe.
Puis un jour il rencontra un jeune. Les Pillards avaient tué tous ses compagnons et sa famille et le jeune était seul et épouvanté. Le Héros Nu l'aima. D'abord comme il en avait aimé tant d'autres, mais petit à petit d'un vrai amour, profond, complet. Mais les Pillards, un jour où le Héros nu était loin, vinrent chez lui et tuèrent son jeune amant. Le Héros Nu revint juste à temps pour entendre ses derniers mots. Son aimé, avant de mourir, lui décrivit le chef des pillards et lui demanda de venger sa mort. A peine le Héros Nu eut-il juré, je jeune homme expira.
Le Héros Nu soudain comprit que le but de sa vie s'était éteint. Alors il hurla toute sa douleur et se mit à parcourir monts et vallées, naviguant sur les fleuves et les mers, affrontant périls et difficultés pour rechercher les assassins de son amant et amour. Le moulinant suivait et soulignait les changements d'humeur du Héros Nu à mesure que la prestation se déroulait devant l'auditoire attentif.
Le Héros Nu trouva enfin les meurtriers de son aimé. Alors son ire enflamma ciel et terre et il les défia tous. Ainsi commença une longue et cruelle bataille. Il se battit durant six jours et six nuits sans prendre de repos, sans manger, sans calmer sa colère et il tua tous les Pillards, l'un après l'autre. Enfin il se trouva, seul, devant le Chef des Pillards. Ce dernier ne s'était pas encore battu, il était donc frais et plein d'énergie. Commença l'ultime bataille. Elle fut terrible, féroce, acharnée. Le Héros Nu était fatigué, couvert de blessures et de sang, il allait succomber. Déjà la vie le fuyait, inexorablement, quand lui apparut l'esprit de son amant.
Il se releva et, dans un ultime tourbillon d'énergie, il se jeta sur son adversaire de toutes ses forces et le tua. Alors la colère le quitta, il regarda autour de lui le massacre qu'il avait accompli, sourit tristement, chercha à étreindre l'esprit de son amant qui l'attendait en souriant, et il mourut.
Soudain le son cessa, ainsi que tout mouvement pendant que sur le masque de bois clair la vie glissait au reflet des flammèches des lampes. Après un long silence, le masquier enleva son masque et le reposa avec soin dans ses contenants.
Alors tous les hommes de Mar frappèrent leurs joues, bouche ouverte, pour exprimer à la façon boarienne leur appréciation. Un des hommes se leva et rassembla encore deux clous et douze grains qu'il tendit à l'artiste.
Il lui dit : "Cela était merveilleux. Merci, Artiste."
Mar lui demanda, en désignant le masque : "C'est celui-ci, ton préféré ?"
"Non, mon préféré requiert de grands espaces, je n'aurais pas pu l'utiliser ici."
"Alors, pourquoi as-tu choisi ce masque, tu en possèdes sans doute beaucoup d'autres ?"
"Pour vous."
"Pour nous ? Que veux-tu dire ?" demanda Pel Lensele, celle qui avait recueilli l'argent.
"C'est un augure. Il y a beaucoup de Héros Nus, parmi vous."
Ils parlèrent encore un peu puis se quittèrent et, les lampes éteintes, chacun regagna sa place pour dormir.
Le troisième jour un autre Chef d'équipage vint offrir ses services. Après l'avoir écouté Mar réunit ses hommes, résuma les conditions proposées par les différents chefs d'équipage et leur demanda de prendre une décision. Wandel Shon proposa de choisir le "débutant" comme il l'appelait.
"Qui, Wys Ten Pendory ?" demanda Flayve.
"Oui, lui-même."
"Pourquoi ?" demanda Salys.
"Parce qu'il est le moins cher." Répondit Wandel.
Ezmy prit la parole. "Moi aussi je le choisis lui, et pas à cause du prix mais parce qu'il faut aider ceux qui débutent."
"Au risque de couler à pic ?" demanda Pel.
"Mais non, il a assez d'expérience..." répliqua Ezmy.
"Moi aussi il me plait beaucoup, Pendory." Déclara Bret.
"Holà, il s'agit de choisir un Navigateur, pas quelqu'un à mettre dans ton lit !" dit Flayve en riant.
Ils discutèrent encore un peu et à la fin dix-neuf sur vingt-quatre était d'accord pour choisir Pendory. Alors Flayve alla chez l'Accueilleur lui communiquer leur choix.
Peu après arrivait Pendory : "Vous avez vraiment décidé d'embarquer sur mon navire avec mon équipage ?"
"Oui, as-tu trouvé dix autres passagers ?"
"Non, mais peu importe. Je vous transporterai quand même pour deux poids par tête."
Mar fit non de la tête : "Faisons ainsi : pour l'instant nous te payons deux poids par tête. Mais si le voyage est bon et que tu nous emmènes comme promis en cinq jours à Port-Lumière, nous te paierons un autre poids par tête. Au fond tous les autres nous ont demandé au moins trois poids et ils offraient le même service. Si tu nous donnes même service, toi aussi tu les mérites."
Pendory était visiblement heureux : "Je vous le garantis que vous ne regretterez pas d'avoir voyagé avec Wys Ten Pendory. Tout l'équipage fera de son mieux et vous ferez le meilleur des voyages."
Pendory alla chez l'Accueilleur qui fit ouvrir la porte de l'enceinte vers le port.
"Et voilà, mon navire est celui-ci, le plus petit."
Ils virent en effet que sur la grand-voile était dessiné le loco de Pendory.
"Pendant que vous embarquez avec l'aide du docker, je vais rassembler mon équipage. Vous devez m'excuser s'il n'est pas encore à bord, mais sincèrement je ne m'attendais pas à ce que vous me choisissiez. Mais ils seront bientôt là."
Pendory entra en ville alors que le docker les emmenait à bord par la passerelle et leur indiquait comment fixer les bagages. Puis il les mena dans les quartiers des passagers : c'était comme un long couloir avec des cloisons latérales d'un côté, perpendiculaire à la quille et fermées par de lourds rideaux, qui formaient une série de cellules avec couchette, une petite étagère, un bureau, un tabouret et un petit hublot vers l'extérieur. Les cloisons pouvaient tourner en pivotant sur leur extrémité côté couloir, de sorte que deux cellules pouvaient en faire une à deux places.
Ainsi les Else, Mar et Njeiry et les Ayvy eurent leur cabine double. L'autre côté du navire comptait autant de cellules. La moitié d'entre elles était isolée de la zone destinée à l'équipage. Au centre, à ce niveau, il y avait aussi deux grandes pièces réservées aux passagers et quelques petites cabines réservées au personnel de bord du navire.
Au niveau supérieur, c'était le pont, entouré d'un bastingage bas, avec les toboggans pour la soute et les escaliers pour les cabines. Il y avait sur le pont, aux deux extrémités, deux petites cabines, une pour le Chef d'équipage et une pour le timonier.
Le navire était un deux mats et petits perroquets, presque neuf. A côté de la cabine du chef d'équipage étaient sculptés sur le bois de la cloison les dates et parcours des cinq premiers voyages. Mar vit ainsi que le premier voyage ne datait que de onze mois longs.
Ils venaient de finir de s'installer quand arriva l'équipage. C'était tous de beaux gosses propres en pleine forme, visiblement heureux de ce nouvel engagement. Pendory se dirigea aussitôt vers Mar et lui présenta avec fierté ses hommes. Ils étaient dix-huit en tout. Chacun avait un grand sac cylindrique en toile imperméable fermé par des lacets aux deux bouts et au centre, ayant tous l'air encore presques neufs. Sur chaque sac était inscrit le loco du propriétaire et celui du chef d'équipage.
Après les présentations Pendory donna ordre au premier chef de tour de préparer le navire pour le départ, puis se retourna vers Mar : "Y a-t-il quelque chose que je peux faire pour toi ?"
Mar demanda : "Vous avez des cartes de navigation ?"
"Des cartes ? De quel genre ?"
"Oui, des cartes, des dessins des côtes..."
"Ah, les tablettes de parcours. Oui j'en ai, naturellement. Tu voudrais les voir ?"
"Si ça ne te dérange pas..."
Pendory l'emmena dans la cabine du timonier et lui montra les tablettes fixées dans les murs. Mar les observa l'air innocent, levant un peu un bras pour les enregistrer avec son bracelet, avec les explications qu'il demandait sur les nombreux signes et symboles. C'était des cartes assez précises avec seulement le profil des côtes et des îles, les lignes de navigabilité, les courants, la direction des vents. Sur les côtes quelques astérisques représentaient les villes et des cercles les points de relâche.
Pendant ce temps le navire avait été préparé pour le départ. La passerelle fut retirée, les amarres lâchées et le bateau s'élança. Tout l'équipage travaillait, rapide et assuré. Nombre des hommes de Mar étaient montés sur le pont assister à la manœuvre. Au début Pendory en parut un peu contrarié, mais quand il sut que tous savaient bien nager et vit qu'ils ne gênaient pas les manœuvres, il se détendit.
Ils furent vite au large et le navire prit son cap de route. Le temps était beau, la mer calme et le navire voguait sûr et tranquille en fendant les ondes de sa proue effilée.
Njeiry demanda au chef d'équipage : "Ferons-nous des escales ?"
"Sauf nécessité, non, vu que vous allez tous à Port-Lumière."
"Vous avez déjà été à Port-Lumière ?"
Avant que Pendory ne puisse parler, Mar répondit : "Oui, trois fois, pour les premier, deuxième et quatrième voyages." Le chef de tour confirma.
"Pour tous c'est votre sixième voyage ?" demanda encore Njeiry.
"Oui, sur ce navire. A part les mousses."
"L'équipage est toujours le même ?"
"Bien sûr. On ne quitte un navire que mort ou chassé, ou si le navire est détruit."
"Qui peut être chassé ?"
"Les incapables, les fainéants, les malhonnêtes..."
"Et... les vieux ?"
"Non. Quand un vieux n'est plus en mesure de prendre la mer, il reste à terre prendre soin des maisons communes."
"Les maisons communes ? De quoi s'agit-il ?"
"Chaque équipage s'allie à d'autres de façon à avoir une maison dans chaque port de Navigateurs. Nous par exemple sommes alliés à trois équipages, aussi avons-nous des maisons dans quatre ports."
"Et si vous arrivez à un port où vous n'avez pas de maison ?"
"Nous restons sur le navire."
"Et si vous trouvez la maison déjà occupée par un autre équipage ?"
"Si on tient, même serrés, parfait. Sinon nous tirons au sort qui va utiliser la maison et qui va rester sur son navire. Mais ça arrive rarement parce qu'en général on se partage les routes et les trajets par rotation. Nous par exemple, nous avons la route du sud avec les Kalbyor mais en sens inverse, alors que les Bertorrey et les Shornukum ont la route du Nord, pour un tour. Puis nous échangeons les parcours."
En parlant ainsi et s'informant, le voyage se passa sans événements. Les hommes de Mar se lièrent vite à l'équipage qui, à ses heures libres, se joignait à eux. Certains ne se contentèrent pas de bavarder ou de chanter ou de passer le temps à des jeux traditionnels et parfois disparaissaient dans les cabines de l'équipage pour en revenir, un peu après, les yeux brillants et l'air satisfaits.
CHAPITRE 8
La rencontre avec les Mercenaires
Ces jours passèrent vite et en début d'après-midi du cinquième jour ils furent en vue de Port-Lumière. Un pêcheur de la ville vint en barque à leur rencontre, parla avec Pendory, lui indiqua où s'amarrer pour ne pas déranger les bateaux de pêche et repartit. Port-Lumière avait un millier de maisons ; le château était en reconstruction et l'ancien montrait d'évidents signes d'incendie. Ils le reconstruisaient à un autre endroit, plus dans les terres. Le nouveau château était déjà presque fini et la démolition de l'ancien débutait.
Quelques hommes de Mar remontèrent sur le pont pour observer la manœuvre d'amarrage. A la proue le sondeur indiquait la direction aux deux manœuvriers, lesquels criaient des ordres aux chargés des voiles et au timonier. Le Chef d'équipage était debout à la proue sur une espèce de marchepied et observait le tout avec attention, criant de temps en temps des ordres supplémentaires.
Mar remarqua qu'ils n'avaient pas les tubes optiques qu'il avait vu utiliser les Armés de Tourbière. Il s'était renseigné sur ces tubes et avait su qu'ils avaient existé anciennement dans la galaxie, mais qu'il y étaient disparus depuis, remplacés par des systèmes de visée bioélectroniques. Il nota sur son bracelet enregistreur l'idée d'en faire construire pour les vendre aux Navigateurs.
Le navire entre-temps avait abaissé presque toutes ses voiles et n'utilisait plus que le petit foc et le petit cacatois pour accoster le ponton. A l'appontage trois hommes sautèrent à quai avec de longs bouts, saisirent les aussières lancées du pont et amarrèrent le navire. Puis la passerelle fut installée. Le lieu d'amarrage était contigu au petit port des pêcheurs, à l'opposé du vieux château brûlé. Mar compta une valeur et huit poids.
Pendory se présenta à Mar : "Le voyage est terminé. J'espère que tu es satisfait, comme ça je pourrai graver sur le mur les données de mon sixième voyage."
Mar acquiesça : "Oui, et en voici la preuve." Et il lui tendit l'argent.
Pendory sourit, presque gêné : "Merci. Si je n'étais pas au début de ma carrière et si je n'avais pas tant besoin d'argent, je n'accepterais pas, parce que ce voyage a aussi été excellent pour moi... mais, tu comprends..."
"Bien sûr et c'est bien ainsi. C'était le contrat et nous l'avons respecté tous les deux. Où vas-tu à présent ?"
"Nous continuons jusqu'à Baie-Allègre, où nous avons une maison et nous y attendrons la chance d'un nouvel engagement. C'est proche, juste un jour et demi par mer calme."
Une fois débarqués, ils se dirent adieu. L'équipage réembarqua, largua les amarres et le navire reprit le mer. Njeiry enregistra avec son bracelet le départ du navire. Puis ils enfourchèrent les marroues, contournèrent la ville pour en chercher l'entrée. Elle était à mi-chemin entre les ruines de l'ancien château et l'endroit du nouveau. Autour des murs patrouillaient des paires d'Armés, plus nombreux vers l'endroit en construction.
Les démolisseurs étaient vêtus d'un simple pagne, d'un gilet court, de hautes bandes pour les chevilles et les poignets, le tout en fort tissu noisette. Ils avaient les cheveux coupés au bol. Ils avaient à la taille une large ceinture à passants, avec anneaux et poches pour les outils. Mar comprit à leurs façons qu'ils appartenaient à la caste des Constructeurs. Il y en avait une vingtaine dans les ruines.
Les Armés portaient un habit vert et orange clair. Il y en avait huit à la porte avec leur Noble. Ce dernier regarda longuement Mar et ses hommes pendant qu'ils approchaient. Mar fit signe aux siens de s'arrêter et, laissant la marroue, il se dirigea vers la porte. Le Noble vint à sa rencontre.
Mar le salua : "C'est bien Port-Lumière, ici ?"
"Oui, étranger."
"Nous voudrions entrer pour nous réapprovisionner en poisson en conserve et frais. Est-ce possible ?"
"Pour les conserves, oui. Pour le frais vous devrez attendre le retour de la flottille."
"Quand sera-ce ?"
"Dans deux jours si tout va bien. A cette saison il ne devrait pas y avoir d'imprévus."
"Pendant ce temps, où pouvons-nous loger ?"
Le Noble haussa les épaules : "Si vous avez de quoi payer, même en ville, chez le vieil Engyle ou le vieux Woshita. Depuis qu'ils ne vont plus en mer, il faut bien qu'ils se débrouillent. Le partage des poissons c'est bien pour survivre, mais un peu de métal en plus n'est pas de refus. Et d'ailleurs, pour vous loger tous, il faudrait aussi demander à Ylayge."
"Un autre vieux ?"
"Non, il est jeune mais il a été estropié quand le mur du vieux château s'est écroulé, il y a trois mois lors de l'incendie."
"Comment est parti l'incendie du château ?"
"Une attaque de Pillards. Nous les avons repoussés mais ils avaient une nouvelle arme qui lance des balles enflammées... le nouveau château est mieux protégé... ça n'arrivera plus."
"J'ai vu les Constructeurs au travail... ils ont l'air bons."
"Nous les avons appelés de Chaudevallée : il en est venu un groupe de cinquante-trois. Ils coûtent cher mais ils travaillent bien et vite. En quatre mois ils ont presque fini le nouveau château." Puis le Noble se tourna vers un des Armés : "Va voir Ylayge, Engyle et Woshita. Il faudrait qu'ils hébergent huit étrangers chacun, écoute combien ils demandent pour deux jours." L'Armé s'éloigna vite. Le Noble se tourna vers Mar : "Vous avez des armes avec vous, je pense."
"Bien sûr."
"Chez nous l'usage est que les armes des étrangers restent à la Capitainerie. Nous vous en laisserons une liste certifiée."
"D'accord, c'est logique."
Mar rejoignit son groupe et chargea Salys de recueillir toutes les armes de type boarien, puis revint vers le Noble : "Quel est le nom de votre château ?"
"Den. Pourquoi t'y intéresses-tu, étranger ?"
"Comme ça, ... simple curiosité."
"Moi aussi je suis curieux..."
"Parle."
"Que sont ces machines étranges avec lesquelles vous voyagez ? Comment les utilisez-vous ?"
Mar le lui expliqua et fit une démonstration. Les Armés lancèrent de hautes exclamations et voulurent essayer : ils avaient l'air d'enfants qui découvrent un nouveau jouet. Puis, après qu'ils aient remis leurs armes et reçu la liste certifiée, le Noble les fit entrer en ville.
"Kuler, Kubil et Kujak vous accompagneront à leurs maisons."
Ils s'installèrent, payèrent les propriétaires et chaque groupe se mit à tourner pour acheter à manger. Ils trouvèrent des poissons bleus fumés et séchés, enveloppés dans des algues rougeâtres nattées. Puis de petits coffrets pleins d'une pâte de poulpe mélangée à une poudre de baies piquantes, des poissons salés conservés dans de grandes feuilles souples, des canettes faites de sections d'une espèce de gros bambou pleines d'œufs de poissons mêlés à des feuilles aromatiques hachées.
Les plats étaient peu élaborés mais étaient d'une élégance sobre. Les coffrets avaient de légères inscriptions pyrogravées, et des rameaux élastiques les fermaient. Il y avait aussi une sorte de fougasse de farines de poisson et de céréales et de petits vases en terre cuite pleins de graisse de poisson raffinée. Le tout n'étant pas trop cher, ils en achetèrent une bonne quantité. Ici aussi, chaque famille semblait spécialisée dans une autre recette.
Les maisons étaient faites en fonction du type d'activité déroulé. Ça et là, dans les courettes, se voyait un étendage à poissons ou un fumoir, un grand mortier en pierre polie, une myriade de cannettes vides empilées sur des étagères, prêtes à servir. Les odeurs étaient fortes mais pas désagréables et changeaient de rue en rue. Il n'y avait au village que des vieux et des enfants, tous les valides étaient en mer, à de très rares exceptions près.
Les pêcheurs avaient un physique un peu trapu, les jambes plutôt larges et arquées, les pieds plats, les cheveux noués en une courte tresse sur la nuque, repliée et enroulée sur elle même pour former une boucle à laquelle était passé l'anneau blanc d'une vertèbre du plus gros poisson pêché. Les vieux avaient de gros anneaux, les plus petit évidemment n'en avaient pas.
Ylayge avait un anneau pas très grand, dans les trois centimètres de diamètre interne. Le jeune vivait seul, parce que peu après s'être marié il avait perdu son conjoint en mer. Même pas un an après il avait eu son accident. C'était un type taciturne, fermé, presque maussade. Il donnait un coup de main aux voisins pour préparer la pâte de poisson. Mais une longue vie immobilisé au village l'épouvantait.
Ils avaient un mot pour ça : "démâté". Ils s'en servaient pour parler d'une chose, une personne ou une situation de peu de valeur, comptant peu, inutile. C'était ça : Ylayge se sentait démâté, il était démâté et ce non pas à la fin de sa vie mais à la fleur de l'âge. La famille dont il était issu lui avait proposé de revenir mais il avait refusé : il lui aurait semblé être encore plus une épave, d'avoir régressé à l'existence d'un enfant.
A la maison il s'offrit pour préparer les repas pour tous. Kedmen comprit qu'il était important pour lui de se sentir utile et il accepta. Le jeune homme bougeait péniblement, boitait visiblement, et chaque pas lui provoquait des douleurs et les traits de son visage se contractaient dans une grimace qu'il tentait de retenir avec dignité.
Quand l'après-midi Mar vint parler à Kedmen, il se rendit compte de la situation. Il parla alors au jeune homme, s'intéressa à son matériel de pêche, accroché aux murs en bon ordre et en parfait état, brillant et prêts pour une pêche qui jamais plus ne viendrait .
"Ils ont voulu me les acheter... mais c'est tout ce qui me reste... oh, je sais bien qu'ils ne me serviront plus, mais je les ai faits avec Tugeldon, mon pauvre époux... je ne peux pas les vendre."
"Ils sont beaux. Je ne m'y connais pas, mais ils me semblent très bien faits."
"Oui, c'est pour ça qu'ils voulaient les acheter."
Mar réfléchit : "Chaque pêcheur fait son propre matériel ?"
"Bien sûr. C'est ce qu'on apprend à faire en premier, petit."
"Et pourtant ils voulaient acheter les tiens..."
"Et bien, c'est qu'ils ne me servent plus et que je suis meilleur que d'autre pour en faire."
"D'autres en vendent ?"
"Non, chacun arrive à faire juste ce qu'il lui faut."
"Tu as maintenant beaucoup de temps libre, tu pourrais en faire d'autre, encore plus beaux, à vendre. Tes compagnons t'en seraient gré, je crois, et chaque poisson pris avec ton matériel, ce serait un peu comme si tu l'avais pris ... un peu comme si une partie de toi retournait en mer, tu aurais à nouveau un mât, comme vous dites."
Ylayge fit non de la tête : "Chacun fait son propre matériel."
"Oui, c'est vrai, mais pourtant ils t'ont demandé de vendre ce matériel au mur, alors c'est qu'ils seraient prêts à en acheter d'autres aussi bien faits ou encore mieux faits. Tu ne peux pas rejeter ta vie, Ylayge, tu es encore jeune."
"Crois-tu ? Mais je suis démâté maintenant. La vie m'a trahi, après tant de promesses."
"Non, Ylayge, c'est toi qui trahis la vie. C'est juste que tu avais d'autres projets et qu'il n'en a pas été comme tu l'espérais. Vois-tu, si je veux sortir de la maison et que je vais dans cette direction, qu'arrivera-t-il ?"
Tlayge ricana : "Ce n'est pas la sortie, là, tu vas au dispensaire."
"Justement. Alors que devrais-je faire ?"
"Faire demi-tour et sortir par là."
"Oui, mais il n'y a pas de fenêtre à la dépense ?"
"Si."
"Alors je peux sauter par la fenêtre et sortir, non ?"
"Bien sûr, même si d'habitude on sort plutôt par la porte que par la fenêtre."
"Mais si la porte était fermée, bloquée ?"
"Alors tu serais bien obligé de sortir par la fenêtre."
"Et si au contraire je restais à la maison ?"
"Pour quoi faire, y mourir de faim ?"
"Non, les voisins passeraient bien de temps en temps me donner un poisson par la fenêtre."
Ylayge le regarda, sérieux : "C'est moi qui devrais sauter par la fenêtre, n'est-ce pas ?" Mar acquiesça. Ylayge était songeur : "Tu as peut-être raison. Je me suis assis devant une porte bloquée et je me lamente parce que je n'arrive pas à l'ouvrir... Mais il reste les fenêtres. Mais c'est difficile de changer le cours de sa vie."
"Le cours de ta vie a déjà changé, tu dois juste t'en rendre compte."
"Personne n'a jamais fait ça, avant."
"Il faut toujours un premier, n'est-ce pas ?"
"La Mère des Eaux m'a abandoné..."
"Ce n'est pas dit. Peut-être te dit-elle : de toi, je veux autre chose, te sens tu prêt à essayer ?"
Ylayge serra les lèvres : J'ai... j'ai peur, je crois."
"Et ne rien faire te fait moins peur ?"
"Non, au contraire..."
"Et alors !"
Une larme brillait au coin de son œil : "Etranger, tu es le premier qui me parles comme ça..."
"Bien sûr, parce que je viens de loin et que je vois les choses d'un autre œil."
"Je ne sais pas... tu as peut-être raison. Il me faut du temps, je dois y penser."
"Bien sûr. Mais donne-toi une échéance, ne continue pas à rester assis devant une porte fermée."
"Il y a les fenêtres." Murmura Ylayge.
Le lendemain, à l'heure du déjeuner, la flottille des Pêcheurs apparut à l'horizon. Ils arrivèrent dans l'après-midi, déchargèrent les poissons et Mar et ses hommes purent en acheter. Ils en prirent deux pleins paniers, de différentes sortes. Ylayge leur avait expliqué comment les choisir et les marchander. Mar acheta aussi aux Pêcheur le matériel nécessaire pour fabriquer les équipements et avant de quitter Port-Lumière il l'offrit à Ylayge. Lequel accepta sans un mot.
A leur départ, le jeune murmura : "Il y a aussi les fenêtres... je tâcherai de m'en souvenir, d'y penser. Merci, étranger !"
Mar et ses hommes reprirent leurs armes à la Capitainerie et quittèrent la ville. Selon la carte il semblait y avoir une ville à l'est, à près de deux cycles de distance, au-delà d'une chaîne de montagnes. Au sud par contre, à seulement deux ou trois jours de marche, il y avait une autre ville maritime. Etant encore frais et pleins de force, ils décidèrent d'affronter d'abord l'étape la plus longue et difficile. Aussi partirent-ils vers les montagnes.
La route était presque plate et tournait peu. Aussi le premier jour purent-ils avancer vite et couvrir une bonne distance. Au soir ils campèrent près d'un ruisseau, sous un fourré d'arbres. Ezmy avait acheté à un artisan de Ville-Close un gunchin à trois cordes et avait appris à en jouer et en tirer d'honnêtes mélodies. Ce soir, après le dîner, autour du feu, il improvisa une chanson que tous voulurent aussitôt apprendre.
Les paroles étaient :
Des hommes une poignée
Courre le monde entier
Et cherche la gloire.
Ce qu'ils feront
Ne passera pas à l'Histoire
Mais qu'importe.
Ils suivent un chef
Où qu'il les porte
Il est l'un d'eux.
La route est longue
Mais dans l'aventure
Se trouve leur pitance.
Ils regardent loin
Parce qu'ils n'on pas peur
Pour leur vie.
Qu'est-ce qui les arrête ?
Ni les embuscades ni les blessures
Te répondrai-je.
Des hommes une poignée
Courre le monde entier
Et cherche la gloire !
Les nuits raccourcissaient, aussi leur restait-il peu de temps à dormir. Le lendemain ils reprirent la route. A mi-matinée, avec les micro espions volants, ils virent une longue caravane qui les précédait. Ils ressemblaient à des Armés mais n'en étaient pas. Ils portaient un kilt et une manteline noirs, mais n'avaient ni enseigne ni étendard. Ils marchaient en petits groupes, diverses entités allant de quatre à dix ou douze. Bien qu'étant à l'évidence un ensemble organisé, ils ne marchaient pas en formation. Ils étaient tous très bien armés.
Ce ne pouvait pas être des Pillards, eux n'avaient jamais d'uniformes. Au total ils devaient être dans les trois cents. Avec eux, au centre du groupe, il y avait aussi des vieux et des enfants. Ils portaient tous une charge dans le dos, un ballot, toujours en tissu noir, suspendu à un court bâton.
Mar et son groupe, à l'allure qu'ils avaient, les rejoindraient en moins d'une demi-journée. Ils se demandèrent si la rencontre pouvait être dangereuse ou non. Ils étaient trop nombreux. Ils décidèrent donc de ralentir pour pouvoir encore les observer. Quand la caravane des hommes en noir s'arrêta pour déjeuner, Mar aussi donna ordre aux sien de s'arrêter et de manger. Meylz proposa d'aller en éclaireur, seul avec une marroue déchargée, pour essayer de comprendre qui ils étaient.
Njeiry s'y opposa : "Pour l'instant c'est inutile, attendons. Nous ne devons rien risquer inutilement, pasmême une seule vie."
Quand la caravane noire repartit, les hommes de Mar reprirent aussi la route. Une heure plus tard ils virent des hommes chargés de bagages croiser la caravane mystérieuse. Les deux groupes se saluèrent à grands gestes et chacun poursuivit son chemin.
Mar accéléra pour rencontrer ce second groupe et il vit que c'était des Mécaniciens : "Où allez-vous ? A Port-Lumière ?"
"Oui, et vous ?"
"Vers les montagnes. Comment est la route ?"
"Comme d'habitude, plutôt bien. Mais avec vos machines vous aurez des difficultés au Saut du Fou."
"De mauvaises rencontres sur la route ?"
"Non, pas ces jours-ci. Il y a le rassemblement triennal des Mercenaires."
"Des Mercenaires ? Nous n'en avons pas rencontrés."
"Une colonne vous précède à près de trois heures."
"Ah... et ils sont dangereux ?"
"Dangereux ? Mais pourquoi donc ? Mais vous venez d'où ?"
Mar sourit : "De dehors... nous sommes nouveaux ici !"
"Des nouveaux ? Tous ?"
"Oui, et nous ne connaissons pas encore les Mercenaires. Qui sont-ils, que font-ils, comment vivent-ils ?"
Les Mécaniciens expliquerent : quand un enfant d'Armés ne réussit pas les concours, s'il ne se contente pas de rester comme familier ou servant, souvent il rejoint une colonne de Mercenaires, eux-mêmes descendants d'anciens membres des Armés. C'est un peuple nomade. Ils vivent en escortant des groupes en voyage, en échange d'une compensation, pour les protéger des Pillards et des Désaxés. Ou parfois ils se mêlent à un groupe de Cueilleurs ou de Chasseurs qui doit travailler dans des zones dangereuses. Parfois aussi ils sont engagés par des villes pour prêter main forte au château local, avec un contrat à terme, si au voisinage se concentrent des bandes de Pillards.
Tous les trois ans, le jour du solstice long, toutes les colonnes de Mercenaires se réunissent en certains lieux traditionnels pour les rites et les fêtes d'accouplement. Un de ces lieux est justement dans cette direction, non loin du Saut du Fou, et le rassemblement a lieu dans à peine trois jours.
Mar les remercia et ils se séparèrent. Près de deux heures après, ils rattrapaient les Mercenaires. Quand les derniers hommes de la colonne virent les marroues ils s'arrêtèrent en criant de regarder à ceux de devant. Toute la colonne fut vite arrêtée et les regardait.
Mar demanda : "Qui est votre chef ?"
"Il n'y a pas de chef, chez nous. Nous n'avons qu'un Guide."
"Et qui est-ce ?"
"C'est lui, celui en tête de la colonne."
Mar le rejoignit en marroue : "C'est toi le Guide ?"
"Oui, et vous, qui êtes-vous ?"
"Je suis Mar Swooney, Penseur, et ces hommes sont avec moi."
"Que veux-tu de moi ?"
"Je sais que vous allez au Saut du Fou. Nous allons nous aussi par cette route. Pouvons-nous faire route ensemble ?"
"En cette période nous ne donnons pas de protection, à aucun prix. Nous allons au rassemblement du jour le plus long et de la nuit la plus courte."
"Je sais. Mais j'aurais plaisir à faire la route avec vous, pour parler avec vous, connaître vos habitudes et, si possible, assister à vos rites."
"Vous cherchez une protection gratuite, mais vous tombez mal."
Mar fit non de la tête : "Mais non, te dis-je. Et puis nous n'avons pas besoin de votre protection, nous savons nous défendre seuls."
Le Guide cracha un rire gras : "Bien sûr, il suffit de vous regarder : au premier souffle vous tomberiez à terre !"
Mar le regarda dans les yeux, un éclair malin dans les siens : "Tu crois ? Voudrais-tu essayer ?"
"Essayer quoi ?"
"Un défi sans armes, à main nue : les quatre plus forts de tes hommes contre deux des miens. Tu acceptes ?"
"Et dans quel but ?"
"Si tu gagnes, nous repartons tout seuls. Si je gagne, nous venons avec vous et nous assistons aux rites."
"Ça peut se faire. Mais tant pis pour toi, c'est toi qui l'as voulu..."
"Bien sûr. Choisis tes hommes, Guide."
"Et toi tes martyrs, Penseur. Et dis-leurs de se recommander à leur dieu personnel."
Mar réunit d'un geste les siens et il choisirent comme champions Pel et Meylz. Pour mieux impressionner les Mercenaires, ils avaient choisis deux des plus jeunes et des plus maigres. D'ailleurs tous les deux s'étaient illustrés à la Garnison dans l'art du Cushin, Meylz avait fini cinquième et Pel troisième sur près de deux cents experts.
Le Guide, comme Mar s'y attendait, avait choisi les quatre mercenaires les plus herculéens. Quand il vit le choix de Mar il resta stupéfait.
"Mais tu plaisantes ? Tu choisis ces deux maigrichons ? Mais trois comme eux ne suffirait pas contre un des miens !"
Mar haussa les épaules : "Je n'ai pas de meilleurs combattants qu'eux."
Le Guide regarda ses champions : "Bien, donnez-leur une leçon, mais sans trop les esquinter. Je ne voudrais pas que leurs mères viennent se plaindre après !"
Tous les Mercenaires rirent, et les hommes de Mar aussi. Un grand cercle se forma et les six champions se placèrent au centre. Les deux hommes de Mar se mirent vite nus. Après un instant de stupeur, les Mercenaires, éclatèrent à nouveau de rire.
"C'est après qu'on fera l'amour, mes petits !" cria l'un.
Les deux jeunes attendaient debout, immobiles.
"Vous n'attaquez pas ? C'est la trouille qui vous paralyse ?" demanda un des Mercenaires en riant encore.
"A vous l'honneur, vous êtes les défiés." Répondit Pel.
L'homme, un vrai colosse roux, avança lentement vers Pel, en la dévisageant. Il souleva un bras menaçant, ferma la main en poing et l'assena sur Pel en lui criant : "Bouhh !" avec une grimace tandis que les autres riaient.
Mais quand le poing fut à un centimètre de la tête de Pel, elle esquiva de côté, attrapa à deux mains le poignet de l'adversaire et sauta en l'entraînant avec force vers le bas et l'avant, faisant s'écrouler la brute sur le ventre. Tous se turent d'un coup. Pel atterrit plus loin et s'arrangea une mèche de cheveux d'un air insouciant.
Après un instant d'ébaudissement, deux autres attaquèrent Meylz en criant et le troisième s'approcha de Pel tandis que le premier se relevait. Meylz se baissa soudain, attrapa leurs mantelines sous le col et s'y pendit en leur faisant perdre l'équilibre, tandis qu'il glissait plus loin. Pel par contre attendait d'un pied ferme l'homme qui la chargeait, alors que le premier approchait dans son dos ; elle esquiva au dernier moment celui qui l'attaquait par devant, se tourna en lui faisant un croche-pied et en le frappant sur l'épaule pour qu'il s'effondre sur son compagnon qui venait de se relever.
Après une demi-heure de lutte les quatre Mercenaires suaient et commençaient à accuser le coup. Pel et Meylz au contraire étaient frais et tranquilles et ils s'amusaient à prendre des airs ennuyés et insouciants et bougeaient avec une grâce indolente, à peine ravivée par de légers écarts et des sauts élastiques ou des pirouettes. Pel surprit tout le monde en réussissant un saut sans élan qui lui permit de sauter au-dessus d'un de ses attaquants et d'atterrir dans son dos. Les Mercenaires étaient maintenant tendus et parfois ils lâchaient un "oooh" d'émerveillement ou de déception. Les hommes de Mar riaient et sifflaient, amusés.
Finalement Flayve cria : "Les garçons, ça devient trop long, on s'ennuie. Tâchez de conclure..."
Les deux jeunes acquiescèrent : "Oui, chef, pardon. Nous nous sommes assez amusés."
Dans un cri ils avancèrent sur leurs adversaires. Pel fit la roue, en rejoignit un, sauta en l'air et le frappa au cou du revers du pied, près de la thyroïde, le faisant tomber raide, inanimé. Meylz, lui, avança lentement vers un autre qui l'attendait jambes écartées, un peu penché en avant, les bras prêts à l'action. Quand l'adversaire s'écarta pour le saisir par la taille, Meylz se pencha, lui saisit un poignet, tourna sur lui-même en se relevant, le fit voltiger sur ses épaules puis tomber de côté derrière lui. Il se tourna et tandis que l'autre se relevait, il lui donna un petit coup sur la nuque de la taille de la main, le faisant s'écrouler, lui aussi inanimé. Pel avait déjà mis à terre et hors de combat le troisième aussi et elle se dirigeait vers le dernier.
"Eh, non, Pel, celui-là est pour moi, tu as déjà eu les deux tiens !"
Pel se retira : "Pardon, Meylz, je ne m'en étais pas aperçue..."
Meylz approcha du dernier qui se mit prudemment à reculer : "Ohé, ne t'échappe pas !" protesta le jeune homme, "Attends-moi... Reviens ici."
Meylz se jeta en avant et l'autre le chargea. Meylz s'arrêta soudain et le Mercenaire, qui avait calculé le point d'impact, perdit l'équilibre et tomba en avant, tendant les bras pour essayer d'attraper les chevilles du garçon. Meylz d'une pirouette aérienne atterrit sur le dos du colosse qui réagit vivement en se relevant à quatre pattes, portant le garçon sur son dos. Meylz se laissa alors descendre en frappant, de ses deux mains réunies en massue, la nuque du mercenaire qui s'effondra étourdi. Puis il l'attrapa par les bras qu'il tordit en arrière.
Mar cria : "Pas comme ça, tu peux les lui casser... allez, endors-le !"
Meylz acquiesça, plia ses nœuds des doigts et effleura d'un coup calibré et sec la tempe de l'homme qui s'effondra inanimé. Pel était déjà habillée, elle tendit ses habits à son compagnon qui les prit et les mit.
Mar avança alors vers le Guide : "Convaincu ?"
Ce dernier était pâle : "Ce sont des démons, pas des hommes !"
"Mais non... tous les miens auraient su le faire. Ils savent se battre, c'est tout."
"Mais quel type de combat est-ce là ? Je n'ai jamais rien vu de semblable !"
"La lute des Penseurs."
"Où l'avez-vous apprise ?"
"C'est notre secret. Comme tu vois nous n'avons pas besoin de votre protection. Mais nous voudrions être vos amis."
Le Guide serra les lèvres, puis acquiesça : "D'accord. Vous vous battez bien, il n'y a pas à dire. Si vous voulez venir avec nous..."
"Sans rancune ?"
"Et bien... et mes quatre hommes..."
"Ils sont juste évanouis. Nous n'aimons pas tuer ou blesser sans nécessité."
Quelques Mercenaires aspergeaient d'eau ces quatre là et les appelaient par leurs noms.
Mar redemanda au Guide : "Sans rancune ?"
Ce dernier regarda les quatre hommes qui revenaient à eux, puis les autres Mercenaires, puis il dit : "Si tu nous enseignais certains de vos secrets... sans rancune."
Mar réfléchit : "C'est long et difficile, il faut du temps... mais à ces quatre-là je peux essayer d'enseigner quelque chose, en compensation de leur déconfiture."
Le Guide tendit un bras vers Mar qui s'écarta en arrière. Celui-ci le regarda stupéfait puis éclata de rire.
"Non, je ne veux pas me mesurer à toi. Je veux juste te serrer le bras pour conclure le pacte. Toi ou les tiens apprenez aux quatre et en échange vous pouvez venir avec nous et assister aux cérémonies."
Mar rit, avança et ils échangèrent une étreinte du bras.
"Il reste peu de jour pour faire la route, après nous devrons camper. Allons-y." dit le Guide.
Les deux groupes se remirent en marche. Au début ils marchaient côte à côte, en silence. Puis ça et là ils se mirent à échanger quelques mots avec ceux de l'autre groupe. Quand ils s'arrêtèrent pour monter les tentes, il y avait encore un peu de froideur. Mais quand ils se mirent à manger autour des feux et que Meylz et Pel offrirent une part de leur nourriture aux quatre adversaires, la glace se rompit enfin. A la fin du repas tous étaient mélangés et parlaient avec animation.
Les hommes de Mar racontaient la vie dehors, les Mercenaires narraient leurs gestes. De petites outres d'une boisson forte et âpre, offertes par les Mercenaires, tournèrent de bouche en bouche. Puis Ezmy joua du gunchin. Alors certains Mercenaires sortirent leur instrument caractéristique : c'était une languette faite dans la nageoire caudale d'un poisson, insérée dans une demi-lune en os, tenue entre la langue et le palais, avec laquelle ils modulaient des trilles et ils en tiraient de très belles symphonies au rythme très rapide, pleine d'une mélancolique gaîté.
Ils appelaient cet instrument "Trelltritell" ou aussi juste trell. Meylz voulut essayer mais il n'en sortit que d'horribles sons stridents. Le Maciste qui était tombé le dernier et qui s'appelait Byetrish Verzek se proposa de lui apprendre à jouer du trell et quand vint l'heure de dormir, Meylz arrivait déjà à en tirer quelques timides mais agréables trilles.
Les jours suivants passèrent vite et bien et les deux groupes étaient désormais unis. Vokka était souvent avec les enfants de la colonne, dont certains de son âge, et il s'y amusait. Bret s'était mis à faire les yeux doux à un jeune Mercenaire et ses compagnons se moquaient de lui.
"Ohé, Bret, le Navigateur ne t'a pas suffi ?"
Ce dernier ne se laissait pas démonter et continuait imperturbable ses approches.
Enfin ils arrivèrent en vue du Saut du Fou. Depuis la veille déjà le terrain se faisait plus inégal et difficile parce qu'ils rencontraient les premiers contreforts des montagnes. Le Saut du Fou était une longue faille quasi rectiligne qui fendait du nord au sud un promontoire de rochers compacts. Elle était profonde de six à dix mètres et large de huit à quatorze mètres. Au fond se déliait un long tapis de mousse douce jaune orangé, avec quelques tâches de végétation basse, rouge et vert aux petites feuilles en forme de cœur. Ça et là des ruisselets formaient de petites cascades d'eau claire et confluaient en un petit cours d'eau très limpide qui s'écoulait au centre du canyon sur toute sa longueur.
"Nous voici arrivés. Maintenant il nous faut aller au sud où se trouve l'accès et le Grand Pré des Réunions. Vous devrez rester avec nos vieux et nos enfants, c'est la règle. Les autres colonnes doivent déjà presque toutes être au Grand Pré."
Ils prirent vers le sud en longeant la faille. A midi passé ils furent en vue du Grand Pré. Là s'achevait le canyon en s'ouvrant sur un vaste plateau semé ça et là d'arbres, où le petit torrent sillonnait, avec un grand rocher plat et solitaire presque au centre. Le pré, tout autour, était déjà plein de tentes.
"Incroyable ! Mais vous êtes combien à vous réunir ?" demanda Flayve.
" Dans les soixante mille je crois."
"Il y a d'autres endroits comme ça sur Boar ?"
"Je pense qu'il y en a sept autres, mais je n'en suis pas sûr. Moi, jusque là je n'en ai connu que trois."
Ils descendirent au Grand Pré, trouvèrent un endroit libre sur le bord et plantèrent leurs tentes. Celles des Mercenaires étaient noires, celles des hommes de Mar d'un gris-bleu moyen et créaient une tâche de couleur dans cet interminable déploiement d'abris sombres. Certaines tentes de Mercenaires, décolorées par le sol ou les lavages répétés, avaient de légers reflets verdâtres.
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