Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Septembre 1979
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 9



Le bluff de Mar

Les cérémonies et les rites des Mercenaires devaient durer de l'aube à l'aube suivante, une journée exactement, qui serait divisée en trois périodes, selon le parcours du soleil. Le grand rocher plat avait été creusé d'innombrables générations avant. A l'intérieur étaient creusées trois grandes salles successives où se réunissaient les Guides en charge.

Au sommet du rocher étaient creusés trois profonds trous circulaires. A l'aube du solstice long, le soleil enverrait par l'un des trous un rayon dans la dernière pièce où était accroché le symbole des Mercenaires, qu'il atteindrait en plein centre. C'était le signal du début. Le symbole était un disque d'obsidienne noire où était représenté le loco "force" fait de grains de pyrite cubique. Quand le rayon de soleil l'avait atteint, tous les Guides sauf un essaimèrent à l'extérieur en jouant du trell. Alors tous les Mercenaires, sauf les enfants et les vieux, sortirent de leur tente, saluèrent le soleil et se penchèrent pour ramasser deux poignées de terre.

Le Guide resté à l'intérieur attendait que le rayon de soleil sorte du disque d'obsidienne. Alors il l'enleva de son réceptacle, le porta dans la pièce intermédiaire, l'enfila à sa nouvelle place et resta là à attendre, assis. Pendant ce temps, au dehors, tous les Mercenaires, trillant et dansant, se rassemblaient autour du grand rocher. Seuls les vieux, les malades et les enfants restaient dans les tentes. Les Mercenaires valides formaient un long cortège qui, toujours dansant et trillant, s'engagea dans le canyon.

Leur pas de danse était complexe : rotation sur le pied droit pour être face au soleil, double saut à pieds joints, rotation sur le pied droit pour être face au nord, demi pas en arrière et trois sauts en avant, rotation sur le pied gauche pour être face à l'ouest, double saut pour se tourner vers le nord, puis tout recommençait. Pendant ce temps, les bras mimaient l'usage des plus diverses armes, dans un ordre prédéfini.

C'était extraordinaire de voir la si longue myriade de mercenaires, tous en file par rangs de seize, s'éloigner dans le canyon en sautillant et tournant à l'unisson, trillant en continu. Un vieux expliqua qu'ils devaient arriver au fond de la longue crevasse où se trouvait un monceau de terre déposée par des générations et des générations de Mercenaires, pour y déposer leur contribution. Une antique légende voulait que quand le Canyon, c'est à dire le Saut du Fou, serait comblé de terre, Boar deviendrait une planète ouverte, libre, jointe au reste de la galaxie. Mar se rendit compte que c'était là un rite libératoire et il se demanda qui l'avait lancé, quand et comment.

Quand le dernier des Mercenaires, trillant et sautant, fut entré dans le canyon, vieux et enfants essaimèrent des tentes. Ils ramassèrent beaucoup de cailloux et les alignèrent par terre pour former une série de grands carrés séparés par des couloirs. Le vieux que Mar avait choisi comme commentateur lui expliqua qu'ils préparaient le camp pour les concours de l'après-midi. Le matin était dédié à la terre, l'après-midi à l'eau. Les enfants en effet, au moins les plus grands, étaient en train de remplir outres et récipients au torrent et les accumulaient aux angles des carrés de cailloux. Chaque carré faisait environ quatre mètres de côté et il y en avait des centaines et des centaines.

Les préparatifs étaient terminés depuis peu quand du canyon on recommença à entendre les trilles. Cette fois elles étaient modulées de façon moins rythmique, plus longue et variaient et montaient peu à peu en intensité. Enfin réapparurent les premiers Mercenaires, en groupes, presque au pas de course mais toujours en dansant, avec un grand bond en avant, un petit saut à droite, un à gauche et de nouveau un grand bond en avant. Mar remarqua qu'à peine sortis du canyon, les trilles et la danse-course cessaient et que chaque mercenaire se rendait vite dans l'un des carrés en formant graduellement une ligne le long d'un de ses côtés. En dernier arrivèrent les Guides qui, sans arrêter de triller et de danser, rentrèrent dans le grand rocher.

Les enfants proches de la majorité, courant le long des couloirs, portaient dans les carrés un léger repas froid aux Mercenaires. Pendant ce temps, dans la pièce centrale du rocher les Guides guêtaient l'apparition du rayon de soleil qui indiquerait midi. Maintenant tout était silencieux et la chaleur du jour rendait la scène presque irréelle. L'air ondoyait et faisait paraître tordues les parois rocheuses et la cime des arbres. Les ombres maintenant très courtes annonçaient l'approche de midi.

A l'intérieur du rocher le nouveau rayon de soleil entra par le deuxième trou et se posa près du symbole en obsidienne. La fraîche obscurité de la pièce n'était parcourue que par le rythme complexe des respirations des guides. Enfin la tâche de soleil coïncida parfaitement avec le symbole. Alors les Guides sortirent de nouveau en trillant et chacun se rendit vers un des carrés et se plaça en son centre. Le dernier Guide resta à l'intérieur pour déplacer le symbole dans la niche prévue pour, creusée dans la première pièce.

Dans chaque carré commencèrent les concours, chacun un type de lutte, de défi. Vieux et enfants parcouraient les couloirs pour en profiter. Mar et les siens se dispersèrent sur la grande étendue en se mêlant aux spectateurs. Au signal du Guide, les Mercenaires s'accroupissaient par terre autour du carré. Le Guide jetait en l'air deux bâtons dont un bout était teint en rouge. Une fois retombés, les deux mercenaires désignés par les bouts rouge se levaient et devaient commencer le combat.

Peu après, chaque carré devenait glissement de membres, roulade à terre, charge et repoussage, jusqu'à ce qu'un des deux combattants ne crie "taï !" se déclarant ainsi battu. Parfois c'était le Guide qui criait "kobu !" pour arrêter la rencontre à égalité. Alors le perdant quittait le carré et entrait dans un autre. Le vainqueur était alors aspergé d'eau, aussi le perdant était-il couvert de terre et l'autre propre et luisant. S'ils étaient à égalité, ils devaient sortir tous les deux, après avoir été lavés.

Mar remarqua que les quatre Mercenaires qui avaient été battus par Pel et Meylz, bien qu'ayant encore reçu peu de conseils de leur part, les mettaient à profit et remportaient victoire sur victoire. Vieux et enfants faisaient un grand boucan pour soutenir leurs champions, enrageaient aux défaites, sautaient et trillaient aux victoires. Ils criaient des conseils, des encouragements et des insultes dans un incroyable chaos. Peu à peu le nombre des Mercenaires propres et luisants d'eau diminuait et le celui des fangeux augmentait. Quand le soleil fut bas, les concours cessèrent et on compta les victoires de chaque colonne. La colonne qui comptait, en proportion, le plus grand taux de victoires, recevait le disque d'obsidienne avec le symbole pour un an.

Mar demanda à un vieux de la colonne qu'il avait rejoint : "Vous avez gagné ?"

"Je ne crois pas, mais ça a bien mieux été que d'habitude, en partie grâce à vous... attends..." dit-il, il s'éloigna, consulta son Guide puis revint vers Mar : "Il paraît que nous sommes quatrièmes. D'habitude on est douzième ou pire, donc ça a vraiment bien marché. Nous saurons bientôt..."

Vieux et enfant se retirèrent dans les tentes, les Mercenaires étaient tous le long du torrent et se lavaient avec leurs habits sur eux et les Guides rentrèrent dans le rocher. Graduellement le silence retomba et les Mercenaires à leur tour, propres et ruisselant d'eau, revinrent à leur tente. Dans le rocher on attendait que le dernier rayon du soleil illumine le symbole pour ouvrir la dernière phase des cérémonies, celle des accouplements.

Mar vit que certains Mercenaires, les jeunes qui depuis peu avaient atteint la majorité, se glissaient silencieusement hors des tentes et s'éloignaient entre les arbres. Quand le soleil pour la dernière fois illumina le symbole, les Guides essaimèrent à nouveau dehors. Chacun avait du bois en main. Ils s'arrêtèrent devant l'entrée du rocher et formèrent un bûcher, puis l'allumèrent. C'était la cérémonie du feu.

Alors les vieux entrèrent dans les carrés avec leur trell, y formant des cercles ouverts, et jouant d'étranges mélodies semblables à des chants d'oiseaux. De dehors arriva un jeune Mercenaire chargé de branches sèches qu'il posa au centre d'un des cercles formés par les vieux, alla au bûcher, en prit une branche enflammée et revint allumer son propre bois. Peu à peu, ça et là, s'allumaient d'autres feux. Derrière chacun d'entre eux s'asseyait celui qui l'avait allumé, attendant, une outre d'eau entre les mains. Graduellement, d'autres jeunes mercenaires en âge de se marier arrivaient et passaient devant les feux déjà allumés. Certains regardaient et repartaient, d'autres par contre s'arrêtaient.

Dans ce cas les vieux cessaient de triller. Le nouvel arrivant commençait une danse à côté du feu. Parfois l'autre se levait, ajoutait une branche à son feu et se mettait à danser devant le nouvel arrivé et ils parlaient tous les deux. Mar n'arrivait pas à comprendre ce qu'ils se disaient, mais un des enfants proches de la majorité, qui dévorait la scène des yeux, lui expliqua qu'ils se disaient ce qu'ils désiraient de leur compagnon.

Puis il y avait différents cas. Ou le premier demandait plus de bois, alors c'était au second d'en mettre ou pas. S'il y mettait tout son bois, alors ils s'éloignaient tous les deux ensemble dans la nuit et le mariage était conclu. Sinon, il n'en mettait qu'une branche et ils continuaient à discuter ou enfin le dernier arrivé ne mettait aucune branche et s'éloignait à la recherche d'un autre feu, le premier se rasseyait et le vieux recommencer à jouer du trell. Ou encore le premier prenait un peu d'eau de l'autre et la versait sur le feu. Alors l'autre s'en allait, ou alors il mettait aussi une branche pour continuer la discussion, ce qu'il pouvait faire trois fois.

Ceux qui avaient conclu s'éloignaient en un lieu solitaire loin de la clarté des feux, dans la forêt, emportant sur leur dos une nouvelle tente dont chacun avait la moitié. Ensemble ils montaient la tente, ils s'y enfermaient et faisaient l'amour toute la nuit. Puis chaque couple revenait sur l'étendue, se présentait devant le rocher, ajoutait du bois au bûcher devant les Guides comme témoins, ils étaient introduits dans le rocher où ils embrassaient le symbole et rejoignaient une de leurs colonnes d'origine, celle ayant le moins de Mercenaires.

Le mariage durait un an. A la fin de l'année, au lendemain du solstice long, le Guide allumait un feu. Si tous les deux ajoutaient du bois, le mariage durait encore un an, si tous les deux mettaient de l'eau, le mariage était dissous. Si l'un mettait du bois et d'autre de l'eau, se réunissait le Conseil des Séparations, formé par six personnes choisies par un des époux et six par l'autre, présidé par le Guide, qui pouvait décider de dissoudre ou de renouveler le mariage pour une autre année.

Si le mariage était dissous, en cas d'accord les éventuels enfants restaient avec celui des époux qui les élèverait, s'il n'y avait pas d'accord les enfants allaient avec leur parent du même sexe, à moins que quelqu'un ne se propose pour les prendre.

Mar enregistra secrètement toute la cérémonie et les explications. Puis les Mercenaires se séparèrent et reprirent leur route pour aller offrir leur service par tournées dans le continent. Mar fut présenté à un Guide dont la colonne allait vers la ville but de leur voyage, Noir-Cratère des mécaniciens, distante de sept jours de marche.

Le deuxième jour ils arrivèrent près d'un grand Temple de Shent aux drapeaux polychromes. Mar demanda au Guide de quel Temple il s'agissait et il reçut une réponse stupéfiante : c'était le Grand Temple de Shent, siège du Grand Luminaire. Mar regarda autour et reconnut le paysage qu'il avait admiré du haut du temple où il avait été fait prisonnier. Sauf qu'il n'avait pas réalisé, pendant son vol nocturne à grande vitesse avec la ceinture anti-gravité, qu'il avait été emmené si loin. Il évalua mentalement la distance et la vitesse et réalisa que la chose était possible. Il fut pris d'une grande peur, il se sentait en danger. La route passait à six cents mètres du Temple. Alors il en parla avec Njeiry et Flayve.

Ils allèrent voir le Guide et Mar lui dit : "Ecoute, je suis en danger. Déjà une fois le Grand Temple de Shent m'a fait enlever. En payant ce qui est juste, en cas d'attaque contre moi, serais-tu disposé à me défendre avec tes hommes ?"

Le Guide le regarda, stupéfait : "Oui, bien sûr... pour... disons cinq poids, je le ferai. Mais qui es-tu pour intéresser le Grand Luminaire ?"

"Cinq poids ? C'est peu. Comment peux-tu te contenter d'aussi peu ?"

"Parce que c'est notre route, choisie par nous et à notre convenance et parce qu'ils n'attaqueront certainement pas une colonne de plus de quatre cents Mercenaires. Il n'y a donc pas de risque, c'est de l'argent gagné sans rien faire. Mais tu n'as pas répondu à ma question."

Mar acquiesça, donna ordre à Flayve de payer et dit au Guide : "Je suis un homme très curieux comme tu sais peut-être, et la curiosité ne semble pas plaire à Shent, en dehors de ses Temples. Je suis un ex-labass et je n'ai pas été démis du Temple. Je suis Penseur et les penseurs gênent les puissants parce qu'ils sont utiles aux faibles... Je suis un combattant sans être ni Armé ni Mercenaire ni Pillard... Ma réponse te suffit-elle ?"

"Oui... même si on aurait cru une oraison funèbre. Mais il est sûr que pour intéresser le Grand Luminaire au point de te faire enlever... et surtout pour pouvoir raconter avoir été enlevé, tu dois être un homme bien spécial !"

Njeiry intervint en plaisantant : "Oh oui, et c'est pour ça que je l'ai épousé !"

Ils rirent, mais Mar continuait à regarder vers le Temple, préoccupé et ce n'est que bien des heures après, quand ils s'en furent assez éloignés, qu'il se sentit un peu mieux.

Peu avant Noir-Cratère les Mercenaires se séparèrent des hommes de Mar qui purent alors poursuivre à un rythme plus soutenu. Ayant laissé la chaîne de montagne dans leur dos, ils étaient arrivés à une vaste plaine et ils avaient tourné vers l'est. Un ancien volcan s'élevait dans la plaine, éteint, trapu et ébréché, en lave noirâtre avec peu de végétation sur ses flancs. Une longue route le contournait et montait vers le sommet. Mar et les siens s'y engagèrent. Ils arrivèrent au sommet vers midi. La route débouchait sur le cratère, un cercle presque parfait. Un lac obscur en ccupait le centre. Sur la crête se dressaient quelques petits arbres, regroupés en tâches irrégulières. Presque à l'opposé, dans une partie surélevée, se dressait la ville des Mécaniciens. La route se dédoublait en courant sur les deux arrêtes.

La ville, entourée de murs, avait du côté le plus élevé le classique château. Les murs et le château étaient construit dans la même pierre sombre que le cône de lave de sorte qu'on passait sans apparente discontinuité de la roche naturelle à l'ouvrage humain. Pendant qu'ils s'arrêtaient déjeuner, Flayve envoya à la ville quatre hommes avec deux marroues doubles pour demander l'hospitalité. Peu après ils revenaient tous les quatre.

"Le Châtelier, qui fait aussi office de Régisseur, a dit qu'il nous hébergera en échange de ces deux marroues. Autrement il nous dit de nous en aller."

Mar leur dit de s'arrêter pour manger et envoya quatre autres hommes proposer une alternative : ils enseigneraient aux Mécaniciens comment les construire en échange de l'hospitalité pour les vingt-quatre membres du groupe. Les quatre autres partirent. Deux heures plus tard ils n'étaient pas encore revenus. Flayve décida alors qu'ils devaient approcher pour découvrir ce qui s'était passé. Ils rassemblèrent leurs affaires et partirent vers la ville. Une fois proches ils furent accueillis par une nuée de projectiles pointus et Vénon fut méchamment blessé à une cuisse. Ils s'éloignèrent précipitamment.

Mar vit que la porte de la ville était close. Il était évident que le Châtelier avait décidé de prendre les quatre hommes et les deux marroues sans rien payer. Mar espéra qu'ils étaient sains et sauf tous les quatre. Bret fit remarquer qu'ils l'étaient probablement, que sans doute ils les feraient prisonniers pour tenter d'en tirer des instructions. Mais Kedmen fit remarquer qu'il suffisait d'en démonter une pour voir comment elle était faite. Ils discutèrent du meilleur moyen pour essayer de libérer les hommes et reprendre les marroues. Ils décidèrent d'attendre la nuit et d'utiliser les micro-espions pour voir où ils gardaient leurs compagnons.

Ils se cachèrent à un endroit d'où ils pouvaient voir la porte de la ville sans être vus et ils lancèrent un micro-espion vérifier si la ville avait d'autres entrées. Ils ne trouvèrent qu'un portillon derrière le château, fermé. Ils firent s'arrêter le micro-espion entre les branches d'un arbre pour surveiller que personne n'entre ni ne sorte par derrière. Au crépuscule ils firent partir les autres micro-espion, un par homme et commencèrent l'exploration. Chaque micro-espion était gros comme la moitié d'un poing d'homme. A chaque extrémité ils disposaient d'un mécanisme de captation électronique de haute sensibilité avec possibilité de fort agrandissement et un micro mais qui ne captait que les bruits forts ou les voix, et seulement à distance rapprochée.

Les vingt micro-espions errèrent dans le ciel de Noir-Cratère, cherchant à focaliser, au sol, un indice quelconque. L'un enfin transmit un certain va-et-vient dans une maison. Alors d'autres se focalisèrent sur cette maison pendant que le reste poursuivait de haut l'exploration de la ville. Ils en firent descendre un vers la maison, sur le toit, puis il glissa près des fenêtres du premier étage. Celui qui le guidait le présenta, avec précaution, devant les fenêtres, l'une après l'autre, évitant pour l'instant celles côté rue. Un autre micro-espion s'était posé sur le toit de la maison d'en face et épiait les allées et venues des Mécaniciens.

Entre-temps ceux survolant le château furent approchés des fenêtres. Deux furent envoyés dans des pièces vides et posés à un coin sombre du plafond. Ils espéraient que tôt ou tard entrerait quelqu'un et qu'il parle de ce qui dans la ville devait être un événement important. Dans une de ces pièces, après environ une demi-heure d'attente, deux Armés entrèrent avec une lanterne.

"Là on ne nous dérangera pas, ils sont tous excités..."

"Oui, mais... si Tokel nous découvre... tu sais ce qu'il est possessif..."

"Tokel est en bas et il en a pour un bon moment, non ? Il semble qu'ils ne parlent pas, ces quatre là..."

"Ecoute, Lus, peut-être vaut-il mieux ne pas..."

"Ohé, tu ne vas pas reculer maintenant, hein ? Il y a deux cycles que nous n'arrivons pas à être seuls..."

"Mais on peut être découvert par Cif..."

"Cif le sait et nous avertira si..."

"Cif le sait ? Et il ne dit rien ? Il n'a rien contre ?"

"Non, je laisse Cif libre d'avoir ses distractions et lui me laisse libre. D'ailleurs, on s'aide mutuellement."

Pel restait à l'écoute. Elle assista à toute la scène en donnant parfois un coup de coude à Ezmy : "Regarde ça, maintenant... qui aurait cru que dans mes devoirs de soldat il y aurait aussi celui de faire le voyeur... Mais regarde-les, ces deux-là, ils sont vraiment déchaînés ! Si ce Tokel arrivait maintenat... Sans doute essaie-t-il de faire parler Uhne et les autres et ça veut dire qu'ils sont encore en vie..."

Les micro-espions avaient fait pendant ce temps un bon travail dans la maison. Les deux marroues y étaient et l'une était démontée peu à peu par des Mécaniciens âgés. Ils ne laissèrent autour de la maison que trois micro-espions et envoyèrent les autres près du château. La scène d'amour était finie et la seule chose qu'ils surent était que Wandel, Uhne et les autres étaient encore en vie dans l'une des pièces du rez-de-chaussée. Des quinze micro-espions qu'ils avaient autour du château, ils étaient arrivés à en placer six dans des coins sombres. La nuit passa. Certains micro-espions avaient été placés à des endroits où même de jour ils ne seraient pas facilement vus, d'autant plus que les boariens ne soupçonnaient même pas leur existence, aussi furent-ils laissés sur place et les autres rappelés. En tout, huit micro-espions sur vingt restaient en fonction.

Mar ordonna à ceux qui ne les guidaient pas de dormir, puisque tous avaient passé une nuit blanche. Au petit matin, un des Mécaniciens qui étaient dans la maison s'éloigna et monta vers le château. Puis, bien qu'avec quelques difficultés, on le vi parler avec le Châtelier mais, malheureusement, ils ne purent entendre ce qu'ils se disaient. Le Châtelier, peu après, entra dans une pièce où était caché un micro-espion.

Il y convoqua un Armé : "Tokel, qu'as-tu su des prisonniers ?"

"Rien, ils ne répondent pas. Un seul a dit qu'un certain Mar nous le fera payer cher et que si nous ne les laissons pas partir avec leurs machines le château sera détruit."

Le Châtelier rit : "Balourdises ! Il n'y en a qu'une vingtaine, là-dehors. Utilise la méthode forte et tu verras qu'ils parleront. Mis à part que les gens d'en bas disent qu'il ne doit pas être difficile d'en construire d'autre grâce aux exemplaires qu'on a pris."

"Pardon, mais je ne pourrais pas être remplacé ? J'ai passé une nuit blanche et je suis très fatigué."

"Si, si, d'accord. Envoie-moi Nishin."

L'Armé appelé Tokel sortit. Peu après un autre entrait.

"Me voici, châtelier."

"Ecoute, Res Nishin, tu vas choisir quatre de tes hommes et remplacer Res Tokel pour l'interrogatoire. Mais utilise la méthode forte, même si on devait en gâcher un... tu me comprends ?"

"Bien sûr, j'y vais."

Kedmen qui avait suivi la rencontre par le micro-espion frissonna : "Ils sont en danger, il faut faire quelque chose..."

Flayve alla réveiller Mar et le mit au courant de la situation.

"Merde ! Si seulement il faisait nuit..."

"Que ferais-tu s'il faisait nuit ?" demanda Njeiry qui s'était aussi réveillé.

"Je ferais tomber de gros rochers sur le château avec les ceintures anti-gravité, pour leur faire voir que nous pouvons aussi les détruire..."

"Il faudrait faire vite... quoi que ce soit..." dit Flayve.

"Mais nous ne pouvons pas laisser découvrir nos moyens secrets." Remarqua Njeiry.

"Mais il y a des vies en jeu. Et puis s'ils remarquent l'entaille dans le châssis des marroues, ils pourraient bien essayer à les ouvrir et trouver les alphas... et nous serons aussi démasqués."

"Oh... je n'y avais pas pensé. Quel sale pétrin..."

Mar plongea dans ses réflexions puis leva la tête : "Le grand Luminaire de Shent..."

"Quoi ? Mais nous ne pouvons pas demander son aide !"

"Non, mais il peut envoyer un labass... comme moi !"

"Quoi ? Comment ?"

"Cherchez immédiatement les tissus les plus colorés que nous ayons, il faut en faire un scapulaire et un sac le plus semblable possible à ceux d'un labass du Grand Temple. Toi, Njeiry, coupe-moi les cheveux avec une bande d'ici à là, long comme ça, vite."

Ils comprirent tous et s'activèrent.

"Apportez-moi cinq paralysateurs et le bouclier de force."

"Mar, ça ira ces couleurs ?"

"Le vert doit être plus clair et il manque le magenta."

"Nous n'avons rien de magenta... mais ce pourpre..."

"Ça peut aller."

"Ce vert est mieux ?"

"Oui. Faites-en une large ceinture et une bande et le sac, carré, de deux empans de côté. Pour le scapulaire, prenez du noir."

"Njeiry lui avait coupé les cheveux et Mar vérifia des doigts : "C'est bon. Vite. Mettez le bouclier de force sous la ceinture. Vous, restez cachés. Ah, donnez-moi un communicateur. Si ça se passe mal attaquez avec toutes nos forces et nos armes. Un seul restera avec Vokka et une ceinture anti-gravité, au cas où. La ceinture de labass est prête ?"

"Presque."

"Faites vite."

"Mar, tu t'en sortiras bien ?"

"J'espère. J'ai été labass, je devrais y arriver... et le nom du Grand Luminaire, qui vit pas loin d'ici..."

"Oui, mais quand ça se saura au Grand Temple, on les aura tous à nos trousses."

"Ce n'est pas dit. Et puis, chaque chose en son temps."

"Voilà, les habits sont prêts."

Mar se déshabilla, mit la ceinture du bouclier de force, le scapulaire noir, passa à sa taille la ceinture polychrome pour cacher son bouclier, mit quatre paralysateurs dans son sac qu'il passa en bandoulière, vérifia l'anneau laser et l'anneau paralysateur et attacha le communicateur sous le scapulaire.

"Bien, j'y vais !"

D'un pas sûr il alla vers la route, s'y engagea et la suivit vers la porte de la ville. Sur le mur il y eut de l'agitation. Mar s'arrêta devant la porte.

Il cria : "Au nom de Shent et de son Grand Luminaire, ouvrez !"

Un Etendard apparut sur le mur : "La lumière de Shent est sur lui, labass. Que demande-t-il ?"

Mar se sentit moins tendu : jusque là ça semblait marcher : "Ouvrez, j'ai dit !"

"Mes excuses, labass, mais le châtelier a donné ordre de tenir le porte fermée..."

Mar, toujours du même ton péremptoire, dit : "Shent punit ses ennemis !"

"Labass, aie patience, je ne peux pas désobéir aux ordres reçus..."

Mar leva les bras à quarante cinq degrés : "Tu veux que toute la ville soit réduite en cendres de lave ? La colère du Grand Temple et de Shent s'abattra sur cette ville si je ne suis pas écouté. Va immédiatement appeler ton châtelier !"

L'Etendard répondit "Tout de suite, labass, tout de suite !" et il disparut derrière le mur.

Mar murmura vers le communicateur : "Comment ça va ? Qu'avez-vous su des espions ?"

"Rien de neuf..."

"Gardez la situation à l'œil."

"Bien sûr."

"Et ne parlez pas s'il y a des gens proches."

"Evidemment. Tous nos vœux, Mar."

Il attendit de nombreuses primes et il entendit le communicateur dire : "Le Châtelier arrive à toute blinde avec plein de monde."

Peu après la porte s'entrouvrit et en sortit le Châtelier et seize Etendards : "Labass, je suis venu immédiatement..."

"Depuis quand l'émissaire du Grand Luminaire doit-il attendre à la porte de la ville ?"

"Je ne savais pas... Nous avons jamais eu d'émissaire avant... qu'il nous pardonne, labass, nous sommes tous dévoués à Shent..."

"Telle n'a pas été mon impression. Alors je peux entrer ou dois-je rester dehors dans la poussière ?"

Le Châtelier parut hésiter, puis désigna la porte, restée entrouverte : "Qu'il entre, il est le bienvenu."

"Dois-je entrer comme un voleur, par une porte entrouverte ? Il est clair que tu n'as pas de manières, Régisseur !"

L'autre parut piqué au vif : "C'est que... nous craignons une attaque... Il y a des Pillards par ici..."

"Je n'en ai vu aucun en venant jusqu'ici."

"Ils sont cachés, labass, il doit me croire..."

"Bien, quand je serai entré vous pourrez refermer la porte. Pour l'instant décidez-vous à m'accueillir de façon digne et décente !"

L'autre regarda partout, énervé, surtout vers le fourré d'arbres. Puis il fit un geste. Deux Etendards ouvrirent l'unique battant. Mar, le pas décidé, entra. Il entendit aussitôt le bruit de la porte fermée dans son dos.

"Voilà, labass. Quel message nous porte-t-il ?"

"Vous avez gravement défié Shent en vous appropriant ses biens. J'en réclame l'immédiate restitution."

"Nous ? Ses biens ? Je ne comprends pas... Veut-il s'expliquer ?"

"D'accord, tu feins de ne pas comprendre. Suivez-moi !" répondit Mar et sans attendre de réponse il se dirigea vers la maison où étaient enfermées les deux marroues. Quand les Armés comprirent où Mar les menait, ils furent tous pris d'une grande confusion. Mar s'arrêta devant la maison.

"Ah, et le Grand Luminaire de Shent dit que si Res Nishin fait du mal aux quatre hommes que vous avez pris, la malédiction de Shent le poursuivra jusqu'à sa mort."

Le Châtelier à ces mots pâlit visiblement : "Mais... mais... nous... il est..."

"Maintenant tu commence à comprendre ?" demanda Mar, sévère.

Un des étendards fit un pas en avant : "Il suffit avec ces phrases stupides. Tu n'es pas..."

Mar aussitôt leva sa main avec l'anneau paralysateur qu'il pointa sur l'étendard qui l'interrompait : "Ah ! Tu défies Shent et son serviteur ! Maudis sois-tu, toi et ta descendance !" dit-il et il pressa le poussoir.

L'Etendard tomba par terre, immobile, le souffle coupé, paralysé. Les autres s'éloignèrent en sursaut de l'homme à terre, en le regardant, horrifiés.

Puis ils regardèrent Mar : "Labass, nous sommes de fidèles dévots de Shent..."

"Oui, nous obéirons à tes ordres..."

Un chœur de "Oh oui, oh oui !" s'éleva du groupe effrayé.

"Vous paierez tous ces insultes, c'est une promesse solennelle !"

"Non, labass, je... nous..."

"Envoie immédiatement libérer les quatre prisonniers et je te souhaite qu'il ne leur manque pas un cheveu."

"Bien sûr, labass, tout de suite." Dit le châtelier et il se tourna vers un Etendard : "Toi, vas-y vite... et qu'il ne leur manque rien !"

L'étendard parut heureux de pouvoir s'en aller et courut vite au loin.

"Sortez les machines, et vite !" ordonna Mar.

Quatre Etendards se précipitèrent dans la maison et en sortirent avec la marroue intacte et les pièces de celle qu'ils démontaient.

"Ah !" cria Mar, "vous cherchiez donc à détruire l'œuvre de Shent !"

"Non... nous... voulions juste comprendre comment elles étaient faites..."

Mar se pencha regarder la marqueterie du châssis : elle semblait encore intacte. Il se redressa et les foudrouya tous du regard : "Alors vous voulez les copier !"

"Mais nous..."

"Tais-toi !" cria Mar. "Il faut la remonter, et vite."

Le châtelier se tourna vers quelques Mécaniciens qui observaient de loin, les yeux écarquillés : "Appelez Maître Getryd, Maître Rayhod et Maître Bojem... qu'ils viennent vite... vite... vite." Répétait-il presque en ton de supplique.

Un groupe d'Armés arriva avec les quatre hommes de Mar attachés. Quand ceux-ci reconnurent Mar ils eurent un bref mouvement de surprise.

Mar, le ton dur, leur dit : "Ah vous voilà, hommes de peu de foi, sots qui ne savez défendre de votre vie les dons de Shent. Prosternez-vous et demandez pardon !"

Ils se prosternèrent vite tous les quatre, entrant dans le jeu de Mar, qui dit au châtelier : "Qu'ils soient détachés !"

L'homme transmit l'ordre aux Armés : "Obéissez !"

Les Armés détachèrent les quatre prisonniers.

"Avez-vous toutes vos affaires ?" leur demanda Mar.

"Oui... nous les avons."

"Bien. Taisez-vous à présent, malheureux. Je règlerai mes comptes avec vous après. S'il a été fait du mal à l'un de vous, qu'il fasse un pas en avant."

Aucun des quatre ne bougea et Mar, en lui, lâcha un soupir de soulagement. Entre-temps étaient arrivés les trois Maîtres qui, l'air épouvanté, s'activèrent à remonter la marroue. Mar observait la scène, impassible. Un silence chargé de crainte flottait dans l'air de la rue et seul le bruit des pièces, peu à peu remontées, et des outils utilisés, roulait entre les murs des maisons.

Quand la marroue, après quelques hésitations et erreurs, fut remontée, Mar ordonna à ses hommes : "Reprenez-les, ô cœurs faibles !"

Les quatre hommes de Mar approchèrent des marroues tandis que les Maîtres reculaient effrayés.

Mar dit alors : "A présent je repars, avec ces quatre sots. Gare à qui bougera avant midi. Le Luminaire de Shent vous fera savoir comment vous devrez payer cet affront."

Le châtelier s'éclaircit la voix : "Pardon, labass, peut-il lui dire que l'offense était involontaire. Si nous devons payer, nous paierons, mais... j'implore le pardon, la compréhension. Je..."

"Tais-toi maintenant. D'ici trois jours vous saurez quelle est la punition voulue par le Grand Luminaire. D'ici là... que Shent soit clément avec vous. Pendant la nuit je vous conseille de ne pas sortir de votre chambre, surtout ceux qui ont directement pris part à ce méfait." Puis il se tourna vers ses hommes : "En avant, vous, imbéciles. Je vous suis."

Les quatre hommes, sans enfourcher les marroues, s'éloignèrent, suivis par Mar. Dans le silence général, pendant que tous s'inclinaient au passage de Mar en murmurant : "la lumière de Shent est en lui", les cinq amis atteignirent la sortie de la ville.

A la porte, Mar dit aux Armés et au Noble présents : "Fermez bien la porte quand nous serons sortis et ne l'ouvrez à personne. Dans trois jours je reviendrai, à moi seul vous devrez ouvrir !"

Les Armés s'inclinèrent, ouvrirent la porte et la refermèrent après leur passage.

Du communicateur sortit une voix : "Mar, tu es un vrai artiste !"

"Ne bougez pas de là. Quand nous aurons passé la route et atteint la voie qui descend du cratère et ne serons plus en vue, je vous dirai quoi faire. Gardez toujours un œil sur les espions."

"D'accord, Mar. Ils vont tous bien ?"

"Oui."

Quand enfin ils furent hors de vue du château, Mar se détendit. Les quatre hommes l'embrassèrent.

"Mar, tu es fantastique... tu nous as sauvé... nous nous voyions déjà perdus..."

"Avez-vous utilisés vos anneaux laser ?"

"Non."

"Comment vous êtes-vous laissés prendre ? Vous ne vous êtes pas battus ?"

"Non. Tout paraissait tranquille. Ils nous ont attaqués par derrière et assommés."

"Ah..."

"Pourquoi as-tu dit que tu reviendrais dans trois jours ? Tu en as vraiment l'intention ?"

"Je crois bien, mais nous verrons. De toute façon il nous faut un peu de temps pour soigner Vénon qui est méchamment blessé à la cuisse." Puis Mar se remit en communication avec ses hommes cachés près de Noir-Cratère : "Que se passe-t-il en ville ?"

"C'est la fin du monde. Ils sont tous dans la rue, ils parlent et gesticulent, ils ont l'air affolés. Au château les micro-espions nous ont transmis d'intéressants bouts de conversations..."

"Quelque doute sur mon identité de labass ?"

"Pas vraiment. Surtout l'étendard que tu as paralysé, le fait que tu saches qui s'occupait de nos quatre hommes et où étaient gardées nos marroues a fait forte impression, ils en ont été abasourdis et convaincus. Le halo de mystère et de pouvoir qui entoure les Shentistes nous a été très utile."

"Indubitablement."

"Pourquoi as-tu dit que tu reviendrais dans trois jours ?"

"Une idée... Maintenant écoutez : continuez à rester cachés et à utiliser les micro-espions. La nuit tombée rejoignez-nous ici avec toutes nos affaires. J'ai l'intention de leur faire d'autres blagues."

"Bien."

"Comment va Vokka ?"

"Bien. Il est tranquille."

"Et Njeiry ?"

"Maintenant que tu es sorti, lui aussi est tranquille."

"Vénon ?"

"Pas mal. Les blessures n'ont pas l'air de s'infecter."

"Soignez-le bien. Maintenant nous allons nous reposer tous les cinq. Gardez la ville à l'œil. Si quelqu'un devait sortir, avertissez-moi aussitôt et ne le perdez pas de vue."

"Vous n'avez rien à manger..."

"Nous mangerons demain. A plus tard. A présent nous allons dormir un peu."

Ils se reposèrent en gardant un veilleur par quarts. Quand enfin vint la nuit, les dix-neuf autres arrivèrent avec toutes les affaires. Personne n'était sorti de la ville de la journée, et bien avant le soir tous s'étaient enfermés chez eux. Mar prit alors deux ceintures anti-gravité, les mit en position télécommandée, ils les chargèrent de grosses bombes volcaniques, les firent monter haut au-dessus de la ville et les lâchèrent ça et là de façon à provoquer peu de dommages mais beaucoup de bruit. Le jeu continua toute la nuit.

Au matin les gens ressortirent de chez eux avec peur, ils regardaient autour et au ciel, ils regardaient l'averse de grosses pierres tombées ça et là et les dommages provoqués. Les micro-espions encore cachés en ville captaient parfois des bouts de phrases effrayées. Au château régnait une terreur superstitieuse mêlée à un mécontentement certain envers le châtelier, tenu pour la cause première d'un tel désastre... Le jour passa dans la tension. Ils furent peu à essayer de réparer les dégâts et à casser et enlever les pierres tombées du ciel, qu'ils continuaient à regarder souvent avec appréhension.

A peine le ciel rougit-il, quand le soleil approcha le sommet des montagnes, ils rentrèrent tous chez eux. Même les Armés s'enfermèrent au château et, comme la nuit d'avant, aucun ne fit la ronde sur le mur. Les hommes de Mar s'étaient reposés le jour par tours, pendant que d'autres surveillaient les micro-espions. La nuit tombée tous étaient à nouveau éveillés. Cette fois-ci les pierres furent surtout lâchées sur le château et y firent ça et là quelques brèches. Puis des pierres furent lâchées sur la maison où avaient été gardées les marroues, faisant de sérieux dommages. Enfin ils fixèrent un communicateur sur un micro-espion et le firent voltiger entre les maisons pour transmettre de sinistres hululements.

Quand trois jours furent passés, Mar remit ses habits de labass et retourna d'un pas décidé au village terrorisé. Comme personne n'était sur le mur, la porte restait fermée. Mar ramassa une pierre et commença à frapper en criant et en appelant. Finalement un des Mécaniciens trouva le courage de monter sur le mur et de regarder en bas.

"Labass... qu'il attende... je vais vite appeler les Armés !"

Peu après la porte s'ouvrait enfin. Il y avait de l'autre côté le châtelier avec tous les Etendards et de nombreux Mécaniciens. Ils avaient tous l'air retourné, surtout le châtelier. Mar entra et s'arrêta à peine franchi le seuil. Il tourna le regard à l'entour, l'air sévère. Tous s'inclinèrent et un murmure chaotique : "la lumière de Shent est avec lui" s'éleva de la petite foule. Mar leva le bras et demanda le silence.

"Gens de Noir-Cratère, Mécaniciens, Armés, écoutez les décisions de Shent ! Les dommages qui vous ont été infligés ne sont ni grands ni irrémédiables, pour votre chance. Shent ne veut donc pas s'acharner sur vous. Voici ce qu'il commande : primo, le châtelier ne sera plus aussi Régisseur de la ville. Les Mécaniciens éliront parmi eux un Régisseur et donc ce sera lui et non plus le Châtelier qui donnera ses ordres à la ville. Secondo : vous devez réparer la maison utilisée pour cacher les machines de Shent que vous avez volées. Dans cette maison vous mettrez un prototype de chaque machine par vous construite.

"Dans les prochains jours passeront par ici certains hommes, que vous reconnaîtrez parce qu'ils vous montreront un grain de collier en bois avec gravé le loco du nom Mar. Vous les accueillerez avec honneur car ils sont des protégés de Shent. La maison leur sera donnée avec tout ce qu'elle contient. Tercio : chaque jour trois d'entre vous iront se laver au lac pour purifier votre cité de sa faute. Quarto : vous ne devez parler à personne de votre faute et de votre punition, sans quoi la colère de Shent ne connaîtra plus de limites. C'est tout. Avez-vous quelque chose à dire, avant que je ne m'en aille ?"

Personne ne parla. Puis un vieux Mécanicien avança avec respect vers Mar, les yeux baissés : "Labass... tous les Mécaniciens de Noir-Cratère ont voulu faire un don au Grand Temple... voici le métal que nous avons rassemblé..." et il lui tendit un lourd sac d'argent.

Mar ne le prit pas tout de suite : "Le pardon est déjà accordé... et de toute façon il ne s'achète pas avec du métal !"

"Non, lui ne doit pas s'offenser, ceci est un libre don..."

"Le Grand Temple n'a pas besoin d'argent, vous le savez bien..."

Le vieux semblait incertain de quoi faire ou dire.

Mar dit alors : "J'accepte votre don que je distribuerai aux aimés de Shent qui l'utiliseront à sa gloire !" Il prit le pesant sac puis il demanda : "Personne n'a rien d'autre à dire ?" Il attendit un instant mais nul ne parla. "Bien. Alors prosternez-vous, et restez prosternés jusqu'à ce que le soleil atteigne ce mur. Puis reprenez vos activités normales et rendez grâce à Shent le Grand !"

Mar sortit des murs et retourna rapidement vers ses hommes.

"Flayve, combien de micro-espions nous reste-t-il en ville ?"

"Nous en avons laissé trois."

"Tu peux les rappeler ?"

"Oui, ce ne devrait pas être difficile."

"Bien, veilles-y. Toi, Kedmen, compte l'argent et partage les rondelles entre tous les hommes pour faciliter leur transport. Avec ça nous ferons construire un hostel dans la vallée, au carrefour, et nous l'appellerons... Rochers du Ciel."

Cela provoqua quelques rires. Mar se fit raser la tête pour enlever la bande de cheveux de labass et se rhabilla, ils rechargèrent les bagages sur les marroues et reprirent la route. Vénon allait bien mieux et était en mesure de pousser sa marroue sans grand problème.

CHAPITRE 10



La tempête en mer

Ils prirent une route vers le sud qui traversait une série de petites collines en dégradé, larges et rondes, rappelant vaguement des mamelons. La route tournait, se faufillait entre les collines, en grandes courbes sinueuses. Bien des collines étaient couvertes d'épaisses forêts, coupées ça et là par de vastes prés ou des tâches d'arbustes. Après trois jours de voyage, les micro-espions volants signalèrent un mouvement de locaux dans les bois. Ils s'arrêtèrent pour observer.

A un jour de marche de là, dans les quatre-vingts hommes étaient éparpillés entre les arbres, couvrant un front de près de deux cents mètres d'est en ouest, frappant des massues noueuses les troncs d'arbre et entre les arbustes. Ils firent descendre les micro-espions et virent des centaines de petits animaux fuir devant la ligne des Chasseurs. Ils observèrent toute la scène grâce aux micro-espions et le déroulement de la chasse. Le front se resserrait et formait comme un demi-cercle. Ils purent alors voir que la ligne imaginaire qui fermait le demi-cercle était une ligne de filets déjà tendus entre les arbres qui formaient une suite de sacs. Les animaux en fuite finirent dans les filets où ils se démenaient affolés. Les chasseurs fermèrent la formation, détachèrent les sacs des soutiens et les refermèrent pleins des proies. Ils attachèrent les sacs à de grands bâtons déjà prêts, les passèrent à l'épaule et se mirent en marche par groupe de quatre à six hommes.

Non loin de là se dressait un camp de cabanes semi-sphériques couvertes de peaux cousues, devant lesquelles attendaient les vieux et les enfants. Les sacs de filets furent suspendus au-dessus de foyers où furent aussitôt jetées des herbes. Il s'en éleva une grande fumée qui enveloppa les animaux prisonniers qui bientôt cessèrent de s'agiter. Alors les sacs furent enlevés, ouverts et ils procédèrent au dépeçage des proies.

Mar remarqua qu'alors que certaines étaient liées par les pattes et passées à des groupes qui les abattaient, les dépouillaient et les travaillaient, d'autres étaient juste jetées à l'écart. En agrandissant la scène ils purent voir que les bêtes rejetées étaient soit d'une autre espèce que celles abattues soit des petits des espèces utilisées. Plus ou moins vite, les bestioles écartées commençaient à bouger et, en glissant tout doucement ou en sautant, elles disparaissaient dans le vert et se mettaient à l'abri.

Mar décida de reprendre la marche et de rejoindre ce groupe de Chasseurs pour les rencontrer et les connaître. Le lendemain ils arrivèrent près du campement et le groupe de Mar quitta la route pour aller vers les cabanes. Vieux et enfants continuaient à traiter les viandes dont déjà bien des morceaux étaient étendus sur des fumoirs, tandis que d'autres travaillaient les peaux et les os. Les hommes valides réparaient ou renforçaient les filets pour préparer une autre battue. Des odeurs de sang, de fumées, de rôti et d'herbes se mélangeaient et arrivaient par effluves nauséabondes avec le changement de la brise.

Mar et ses homme étaient maintenant derrière les cabanes et les hommes au travail quand plusieurs Chasseurs quittèrent les filets et avancèrent entre le camp et les hommes de Mar avec de longs bâtons pointus en main. Ils n'avaient pas l'air menaçants mais il était clair qu'ils étaient prêts à défendre leurs biens, leur travail et leurs gens.

Mar écarta les bras et tendit les mains pour faire voir qu'il était désarmé : "Nous venons sans mauvaises intentions, Chasseurs. Nous voudrions juste vous acheter quelques provisions..."

"Tout est déjà réservé, la moitié aux Marchands et la moitié aux Agriculteurs de Bruyère... Même les peaux qui ne nous servent pas sont déjà réservées par les Marchands."

Mar insista : "Les peaux ne nous intéressent pas, pour l'instant. Et les provisions, vous pourriez bien en vendre un peu moins aux Marchands... nous les paierons bien." Dit Mar en faisant sonner le collier de rondelles de différentes valeurs qu'il portait au cou.

Un des Chasseur approcha de Mar :"Combien de viande voulez-vous ?"

"Assez pour nous et pour un mois de route."

"Et quelle qualité voulez-vous ?"

"Un peu de tout..."

Le Chasseur se tourna vers les autres : "Les Marchands arrivent dans trois cycles. Avec trois ou quatre autres battues de plus nous pourrions respecter le marché et contenter ces... voyageurs. Qu'en pensez-vous, rabatteurs ?"

Certains acquiescèrent, d'autres semblaient hésiter, certains étaient résolument contre.

Alors celui qui avait parlé proposa : "Que ceux qui sont d'accord plantent leur lance devant l'étranger et ceux pas d'accord devant moi. Les indécis la gardent en main."

Le Chasseurs défilèrent en silence un à un et plantèrent leur lance devant l'un ou l'autre. Mar compta : à la fin il y avait tout juste trente-huit piques devant lui ; vingt et une devant le chasseur et vingt autres encore aux mains des chasseurs.

"Ceci ne décide rien. Ajoutez encore quelques piques."

Mar intervint : "Combien de piques faut-il pour arriver à une décision ?"

"Au moins dix autres pour, tant qu'il n'en est pas ajouté d'autres contre."

Mar proposa alors : "Faisons ainsi : apportez ici les provisions que vous êtes disposés à vendre et fixons-en le prix..."

"Mais le marché n'est pas conclu..."

"Je sais. Mais avec un prix et une quantité fixés il est plus facile de se décider. Si je comprends bien le vrai problème n'est pas si vous pouvez ou non nous vendre la viande, mais si, en nous la vendant, vous pourrez respecter le marché passé avec les Marchands sans y perdre mais en y gagnant plutôt. Exact ?"

"Oui, c'est cela." Dirent plusieurs chasseurs.

Ils discutèrent un peu entre eux la suggestion de Mar. Quelques préparations de viande furent apportées de différents traitements et diverses recettes, puis fut fixé le prix de ce que Mar avait choisi : quatre poids et douze clous. Mar fit un rapide calcul, puis proposa de payer plutôt cinq poids, quatre clous et douze grains. Puis il demanda de recommencer le vote. Cette fois il y eut quarante piques pour, vingt et unes contre et seules douze restèrent en main.

"Ce n'est pas encore tranché..." insista le chasseur.

Un chasseur enleva sa lance des vingt et unes et un des douze indécis mit la sienne devant Mar.

"Bien, à présent oui, nous avons décidé de te vendre la viande."

Mar paya alors la somme convenue et prit les viandes achetées. Pendant ce temps il avait aussi observé les habits des Chasseurs et il proposa à celui qui avait dirigé la vente d'en acquérir un : il était formé d'un double triangle isocèle fait de différentes pièces de peaux cousues ensemble. La base était large comme les épaules d'un homme et les deux côtés égaux étaient longs comme des épaules à sous l'aine. Les trois sommets étaient cousus ensemble, le sommet le plus aigu passait entre les jambes et les deux du petit côté étaient sur les épaules. Une ceinture avec encore les poils fixait le tout à la taille. Et ils avaient des bottes en cuir souple avec le revers en fourrure. Pour cinq clous Mar obtint l'habit avec la ceinture et les bottes. Le chasseur qui les lui avait vendus parut surpris de cette vente facile et il soupesait les cinq clous dans sa main.

Mar et ses hommes reprirent la route. Après encore un jour de marche, à un des premiers cols, ils virent ce qui ressemblait au profil d'un village. Mar vérifia avec les micro-espions et vit qu'en fait c'était à village d'Agriculteurs à moitié détruit, victime d'un incendie. Il y avait encore signe de vie ça et là. Il monta avec ses hommes jusqu'aux ruines. Ils traversèrent des champs dévastés, des haies d'herbes épines anéanties par les flammes. Le château était noir et éventré, rares étaient les maisons intactes.

Au village ils trouvèrent un vieux qui les attendait : "Il n'y a plus rien à voler désormais, ici... laissez-nous en paix..." dit-il en les regardant d'un air fatigué et perdu.

"Nous ne sommes ni des Pillards ni des Désaxés. Mais qu'est-il arrivé, ici ?"

"Ne le vois-tu pas, étranger ?"

"Je vois, mais je ne comprends pas. Avez-vous été attaqués par des Pillards ?"

"Exactement."

"Mais... et vos Armés ?"

"Nous n'avions jamais vu autant de Pillard ensemble... ils étaient trop, innombrables... Nous avions, ici à Terredure, près de six cents Armés, mais eux étaient trente ou quarante bandes de Pillards... ils étaient au moins deux mille. Même les écuyers se sont battus, mais ils sont tous morts... tous."

"Mais vous, les Agriculteurs, combien étiez-vous ?"

"Huit ou neuf mille, je crois, y compris les enfants et les vieux. Ils ont fui. Même le Séparé, même le Sage... ils ont fui. Nous sommes restés à cent quatre vieux... nous mourrons ici, où nous sommes nés, où sont les cendres de nos aïeux."

"Pourquoi n'avez-vous pas attaqué les Pillards vous aussi ?"

"Nous ne sommes pas nés pour nous battre." Répondit le vieux.

"Et où sont tous les morts ?"

"Nous les avons brûlés, pendant des jours et des jours... Quand les Pillards s'en sont allés en emportant tout et en brûlant ce qui ne leur servait pas... Nous n'avons pu sauver que huit maisons, un peu de nourriture qui était cachée, quelques semences... Quelques plants peuvent encore donner des fruits..."

"Mais arriverez-vous à passer la Léthargie ?"

"Je crois que oui, ici chez nous il ne fait pas trop froid... Et il y a beaucoup de bois à brûler, comme tu vois." Dit-il en désignant d'un geste désolé les monceaux de poutres tombées des maisons détruites par le feu. "Peut-être ont-ils eu raison de partir, après tout. J'ai entendu le Séparé dire qu'ils fonderaient une nouvelle ville, qu'ils appelleraient Terrebelle... Celle-ci s'appelait Terredure et en effet elle ne nous a réservé que dureté."

"Mais à présent vous êtes sans défenses... comment pourrez-vous survivre ?"

"Nous verrons. Si d'ici un cycle les lunes nous assistent... si au lieu de n'être qu'une centaine de vieux quelques nouvelles vies nous accompagnent... nous chercherons d'autres Armés et nous essaierons de recommencer. Et nous fonderons Terreneuve."

Le ton dont parlait le vieux était si désolé et résigné que Mar s'en sentit presque vidé.

"Pour commencer, ne pourriez-vous pas enrôler des Mercenaires ?"

"Pour défendre quoi ? Et comment les paierions-nous ?"

"Mais comme ça vous risquez de vous éteindre peu à peu..."

Le vieux haussa les épaules et demanda à Mar : "Mais pourquoi t'en préoccupes-t-en tellement ?"

"J'ai été un époux de la terre, moi."

Alors le vieux le regarda dans les yeux, le prit par la main et l'emmena avec lui à ce qui avait été la place du village.

"Et voilà, regarde !"

Mar vit que les grandes têtes de pierre avaient été renversées à terre et que le trou à leur sommet étaient ouvert et que les cendres des aïeux s'étaient dispersées sur le sol.

"Je comprends..." dit Mar avec compassion, "mais si tu veux nous en redresserons une, ou même toutes... et vous pourrez continuer..."

"Non, tu ne comprends pas... admettons qu'il est vrai que tu as été époux de la terre. Maintenant la ligne est brisée, nous ne pouvons pas continuer..."

Alors Lehlen s'approcha de Mar : "L'un de nous pourrait s'installer ici, aider les vieux à recommencer..."

Mar le regarda : "S'installer définitivement ?"

"Et bien... au moins tant que c'est utile..."

"Non, ce serait pour toujours, et je ne sais pas si eux accepteraient, sinon ça ne servirait à rien. C'est leur mentalité. Nous sommes des étrangers pour eux. C'est inutile, ils ne vont pas accepter un étranger, ils ne peuvent pas..."

Lehlen baissa le regard et rejoignit ses compagnons.

Puis Mar demanda au Vieux : "C'est arrivé quand ?"

"Un cycle après le début de Croissance, à la moitié du cinquième mois."

"Vers où sont partis les Pillards, après ?"

"Vers l'intérieur."

"Et les Agriculteurs ?"

"A l'opposé, vers la mer."

"Nous ne pouvons rien faire pour vous ?"

Le vieux haussa les épaules, regarda les ruines à l'entour et secoua la tête.

Mar enleva de son cou un collier d'argent : "Prenez ceci... ça pourrait vous être utile..."

Le vieux sembla hésiter, mais après il refusa, décidé. Alors, à contrecœur, Mar et les siens repartirent. Une sourde oppression s'abattit sur les hommes de Mar et les rendit taciturnes. Quand, après deux jours de marche, ils atteignirent un carrefour, ils furent tous d'accord pour raccourcir le voyage. Au lieu de descendre au sud-ouest vers une autre ville, ils reprirent à l'ouest vers la mer.

En trois jours de voyage pas toujours facile, en passant par une gorge balayée par un vent furieux qui les déséquilibrait sans cesse, ils arrivèrent en vue de la mer. Ils s'arrêtèrent sur un coteau ensoleillé, proche d'un torrent qui se jetait dans un petit lac à l'eau limpide et transparente. De là ils voyaient une ville côtière, paresseusement installée autour d'une petite baie naturelle, à une demi-journée de marche du coteau.

Ils montèrent les tentes et décidèrent de consacrer la journée au nettoyage. Ils lavèrent leurs habits, prirent de longs bains dans l'eau fraîche, lavèrent les marroues, défirent les bagages pour mieux les ranger. Vokka parut sentir l'ambiance fatiguée et tendue et lui-même semblait plus attentif et taciturne que d'habitude. Parfois il appelait Nilko, son ami resté au Cenco. Comme toujours il était bien avec tous, mais il ne s'était lié à personne aussi bien qu'avec Nilko. Il était avec Kedmen, mais à l'évidence il ne lui plaisait pas beaucoup, bien que celui-ci fasse tout pour faire plaisir au petit et l'amuser.

Ce soir-là Ezmy composa une nouvelle chanson :

"Terredure

Cours, cours par monts et par vaux avec moi,

Tes jambes ne sentent pas la fatigue car,

Te soutiens une chose cachée dans ton cœur :

C'est la soif de l'aventure.

Les batailles ne sont pas un problème car

Tu es forte et tu as des compagnons plus forts que toi

Et vous allez rencontrer la vie et tu sais que parmi eux

N'existe pas la peur.

Ce que tu vois, que tu découvres, qui est autour de toi

Chante fort au cœur de tes semblables

La plus belle chanson du monde, mais

Elle sera belle autant qu'elle dure.

Mais si un jour tu rencontres quelqu'un

Entre les ruines fumantes et anéanties

Car pour lui la vie est finie, alors seulement

Tu sentiras que la vie... est dure !

Est dure... est dure... est dure !"

La nuit tomba sur cette triste chanson.

Au matin le linge était sec, grâce aussi au vent chaud qui toute la nuit avait doucement caressé le coteau. Ils refirent les bagages, s'habillèrent et descendirent vers la ville. A la variété des maisons et à leur disposition chaotique, il était clair que ce devait être une ville mixte. Laquelle était défendue par un fort mur reliant de puissantes tours. Il n'y avait pas de château, mais comme les tours étaient huit, Mar se douta que chacune devait abriter une compagnie de seize noyaux. Une des tours comportait aussi la porte d'accès à la ville. Mar et ses hommes s'en approchèrent. Un groupe d'Armés à l'uniforme marron clair et blanc en barrait l'accès.

Mar leur demanda quelles étaient les formalités pour entrer en ville et y acheter une maison. L'Armé en réponse demanda si tous avaient l'intention de s'installer en ville. Mar répondit que seuls quatre s'y installeraient, mais que pour quelques jours ils logeraient tous en ville.

"Ici chez nous, à Maisons-Vides, en ce moment les maisons libres sont nombreuses, parce qu'il y a eu un dédoublage il y a moins d'un an. Mais la décision doit être prise par le Régisseur et le Conseil des Secteurs, alors vous devrez attendre un jour."

"D'ici là, pouvons-nous entrer ?"

"Attendez, je fais appeler le Régisseur. Vous en parlerez avec lui."

Cette fois Mar s'était présenté à la porte de la ville avec tout son groupe, compact, échaudé par la mésaventure de Noir-Cratère. Peu après l'Armé revint avec un personnage imposant vêtu d'une large tunique flottante qui rappelait celle des lecteurs de Shent, sauf qu'elle était verte avec des motifs bleus représentant des poissons et autres animaux marins. Il avait en main un bâton cylindrique en bois foncé et brillant, avec à une extrémité le loco de la ville.

"Entrez, étrangers, venez à la loge des négociations."

Mar et les siens entrèrent, gardés à vue par les Armés. Juste après la porte, sur la droite, se trouvait une construction basse, à un seul niveau, ouverte sur un côté avec des piliers en bois se répétant à l'intérieur sur trois files. Un couloir suivait les trois autres côtés avec des Armés derrière des fentes, les armes prêtes.

"Bien, nous y sommes. Qui êtes-vous et que demandez-vous ?"

Mar afficha son plus beau sourire : "Je suis Mar Swooney, Penseur de Ville-Close et de Maisons-Vieilles, propriétaire de laboratoires à Port-Escale et Ville-Close. Voici quelques uns des hommes qui travaillent pour moi. J'ai exploré cette région et j'ai pensé ouvrir aussi une de mes maisons dans cet important centre... Aussi voudrais-je savoir les conditions pour le faire."

"C'est très simple. Je réunis sur le champ le Conseil des Secteurs et je lui demande s'il y a des maisons en vente et s'il est disposé à vous accueillir parmi nous. Si les deux réponses sont positives, vous visiterez les maisons, en choisirez une et l'achèterez. Vous serez des hôtes temporaires pour un an et vous ne pourrez donc pas participer à la vie politique de la ville. A la fin de l'année, si le Conseil n'a pas reçu trop de plaintes contre vous, vous deviendrez citoyens passifs et pourrez participer à la vie de la ville pour les discussions et les votes, mais ne serez pas éligibles. Après une autre année, toujours sous la même réserve, vous pourrez être citoyens actifs, donc de vrais citoyens de Maisons-Vides."

Mar dit qu'il était d'accord. Alors le Régisseur fit un geste et deux personnes qui ne semblaient être que des badauds curieux arrivèrent avec papier et bâtonnets d'écriture, posèrent quelques questions à Mar et écrivirent quelque chose sur la feuille. Puis ils le firent lire à Mar. C'était une demande d'admission, renseignée des références du demandeur.

Mar demanda : "Je dois la signer ?"

"Non, tu dois juste y mettre tes empreintes."

"Quelles empreintes ?"

"Laisse faire mes hommes." Répondit le Régisseur.

Un des hommes prit dans son sac un coffret de bois brillant, en enleva le couvercle et un tissu foncé et humide était dedans. Il prit les cinq doigts de la main gauche de Mar et en appuya les extrémités sur le linge humide. Mar se retrouva tâché par une teinture verdâtre. Puis l'homme appuya les doigts de Mar, un à un, en bas de la feuille, y laissant cinq empruntes nettes pleines de petites rides fines.

Mar était amusé : "Ceci vaut pour ma signature ?"

"Bien sûr. Il n'y a pas deux hommes sur Boar qui aient les mêmes dessins sous la pointe des doigts. Ces empruntes sont plus vraies que ton nom ou un gribouillage de ta part. Tu peux changer ton nom, la coupe de tes habits, ton aspect, mais ceci tu ne peux pas le changer."

Mar acquiesça : "Mais si je perdais ma main gauche, disons par exemple dans un accident ou une bataille ?"

"C'est très rare, mais ça pourrait arriver. Dans ce cas ce serait pour nous comme si tu étais mort !"

"Et alors je perdrais tous mes droits ?"

"Oui, bien sûr."

Mar frissonna : "Je devrai donc prendre grand soin de ma main gauche..."

"Naturellement."

Puis le Régisseur s'en alla avec les deux autres, en leur disant de se sentir libres mais de rester sous ce portique et d'attendre. Les gens qui passaient devant la loge des négociations s'arrêtaient parfois pour les regarder et Mar ressentit l'impression d'être comme un objet exotique exposé dans une vitrine. Après près de quatre heures, pendant lesquelles Mar et les siens avaient mangé, le Régisseur revint avec une autre feuille pleine d'empreintes. Il y était marqué : "Mar Swooney et les hommes dont il se porte garant sont admis dans la ville."

"Voilà, mets tes empreintes sur cette feuille aussi, pour tout contrôle garde-la toujours sur toi. Si par la suite tu voulais qu'un homme à toi, en ton absence, puisse venir en ville et utiliser ta maison, tu devras lui donner une feuille avec tes et ses empreintes et écrit la phrase : c'est un homme de mon groupe. A présent les Conseillers de Secteur vont venir pour vous faire voir les maisons libres. Soyez sages !"

"Nous ferons de notre mieux..." répondit Mar.

Le Régisseur ébaucha un sourire de suffisance : "C'est notre salut..."

"Ah... et que faut-il répondre ?"

"Sois sage."

"Bien, sois sage, alors."

Peu après arrivaient les Conseillers. Mar, pour ne pas perdre trop de temps, leurs décrivit les caractéristiques de la maison qu'il souhaitait. Trois des huit Conseillers secouèrent la tête et s'en allèrent. Mar envoya Flayve et d'autres faire un premier choix. Quand Flayve revint c'était presque le soir.

"J'en ai vu trois qui pourraient bien nous aller. Chacune a ses qualités et ses défauts..."

Alors tout le groupe partit voir les trois maisons. Ils en choisirent une du troisième secteur : c'était la plus grande et elle était entourée sur trois côtés par un grand jardin à l'abandon. Ils discutèrent le prix et finirent par se mettre d'accord sur quarante-deux valeurs que Mar paya aussitôt. Ils passèrent cette nuit en campant tant bien que mal, certains dans la maison poussiéreuse, d'autre dans le jardin sauvage.

Le lendemain Mar se renseigna sur la distance de Baie-Allègre. Il y avait deux jours de marche, et donc avec les marroues ils pourraient l'atteindre en moins d'un jour. Il chargea alors Kedmen de s'y rendre pour louer un bateau, si possible celui de Pendory. Il lui fit remettre ceintures anti-gravité, bouclier de force, lasers et paralysateurs, un communicateur ainsi que l'argent nécessaire pour louer bateau et équipage.

"N'hésite pas à utiliser tes armes, si tu te retrouves en danger." Lui dit Mar.

"D'accord. J'essaierai de faire vite."

Ils lui donnèrent aussi quelques provisions et Kedmen partit sur une marroue à une place, au petit matin, après que Mar lui eut donné un document avec ses empreintes. Puis il demanda quels hommes voulaient s'installer à Maisons-Vides pour ouvrir la nouvelle résidence. Neuf se proposèrent et Mar en choisit quatre : Flayve, qui gardait la charge de coordinateur, Vénon et son époux Salys et enfin le jeune Lehlen. Il décida de leur laisser une marroue double et deux simples, bagages, provisions et argent.

"Flayve, commence à prendre les décisions pour la maison. Nous sommes à présent tes hôtes et jusqu'à notre départ tu peux disposer de nous pour les travaux." Lui dit Mar.

Flayve sourit : "Bien, alors Lehlen, Salys et Vénon allez vous promener en ville pour la connaître et vous faire voir. Mais d'abord, Mar, donne-leur tes empreintes, à tout hasard."

Mar le fit. Puis Falyve les mit tous au travail pour nettoyer à fond la maison et le jardin. Le lendemain Vénon et Salys furent chargés de commander aux artisans de la ville les choses les plus nécessaires, à commencer par la plaque habituelle avec l'inscription : "Résidence des hommes de Mar Swooney, Penseur."

Ils étaient à la maison depuis trois jours, en plein travail, mais Kedmen ne rentrait pas. Depuis qu'il était arrivé en vue de Baie-Allègre le contact par communicateur avait été perdu, à cause de la distance. Au quatrième jour Mar était pensif. Mais vers le soir leur communicateur capta une voix.

"... si vous m'entendez... navire... dans... jour..."

La joie éclata dans la résidence : les quelques mots captés disaient clairement que Kedmen était vivant et revenait. Le matin du cinquième jour en effet la voix revint, plus claire.

"Je ne peux pas beaucoup parler, je suis rarement seul. Pendory est heureux."

Mar ne répondit pas, ne sachant pas si Kedmen était seul ou non. Vers midi ils reconnurent le deux mâts de Pendory qui se profilait sur la mer. Le soir il mouillait dans la baie. Mar et quelques autres, dont Bret, montèrent à bord saluer les Navigateurs. A bord était aussi Kedmen avec sa marroue. Ils décidèrent de partir le lendemain matin. La nuit ils revinrent à la résidence, firent les préparatifs du départ et Mar donna les dernières instructions à Flayve lui promettant l'arrivée dès que possible, d'hommes, de matériel et d'argent, ainsi que d'un communicateur puissant. D'ici là Flayve devait commencer à préparer un souterrain pour l'installation du transmen.

Au matin les vingt hommes qui devaient partir montèrent à bord. Le navire largua les amarres et prit la mer, rapide fin et léger. La mer était d'huile, les voiles se gonflaient sans accrocs, tout se passait au mieux. A bord la vie s'écoulait sereine, d'autant plus que tout le monde se connaissait du précédent voyage. Près de la porte de la cabine du Chef d'équipage était déjà inscrit le voyage précédent, tout fraîchement gravé.

Le deuxième jour ils croisèrent un trois mâts qui voguait un peu plus au large qu'eux en direction opposée. Grâce à des miroirs prévus à cet effet, les deux navires échangèrent des signaux pour indiquer que tout allait bien à bord. Pendant la journée Mar discutait souvent avec Pendory.

"Tu es marié, toi ?" lui demanda-t-il.

"Non, pas encore."

"Quand tu te marieras, tu pourras emmener ton conjoint à bord ?"

"Si possible j'épouserai un membre d'équipage, c'est mieux. Sinon je peux l'emmener à bord, mais je dois demander à l'équipage s'il est d'accord."

"A l'équipage ? Mais quel rapport avec l'équipage ?"

"Si, ça le regarde, il ne serait pas sage de prendre à bord une personne qui passera toutes ses journées avec nous et qui risque de ne pas s'entendre avec les autres. Alors on fait trois voyages à l'essai, puis on décide. Si tous sont d'accord, on peut se marier. Sinon, soit on abandonne le navire, mais ce serait absurde, soit on débarque le conjoint pressenti refusé par l'équipage."

"Mais ainsi... c'est très difficile de se marier."

"Bien sûr, mais si l'équipage est d'accord, tout est plus facile. De toute façon d'habitude on se marie entre navigateurs du même navire, parce qu'on se connaît déjà bien. Et puis aussi il n'est pas nécessaire de se marier aussi rapidement..."

"Oui, j'ai remarqué qu'à bord les relations sont libres et faciles... mais si un enfant naît ?"

"Il prend quand même le nom de ses deux parents, mais il est du navire, il est élevé par tous."

"Comment sont formés les noms, chez vous ?"

"Mettons, par exemple, que toi Mar Swooney et ton époux Njeiry Leje soyez navigateurs. D'abord, vos noms seraient un peu différents. Pour toi, disons que ce serait Mar-Swo-Oneyry et pour ton époux Nje-Iri-Lejery. Votre fils s'appellerait alors Mar-Nje-Vokka, c'est clair ? Et si par exemple Mar-Nje-Vokkary m'épousait, Wys-Ten-Pendory, notre fils adoptif serait Mar-Wys-Chara, par exemple et un second Mar-Ten-Culma et ainsi de suite... c'est clair ?

"Et le -ry final, que veut-il dire ?"

"Quand on est mineur on n'a pas le -ry final, il n'est ajouté que quand on devient Navigateur. Quand on travaille à terre parce qu'on est trop vieux ou malade, le -ry se change en -fen. Un jour donc mon nome deviendra Pendofen... Mais sincèrement j'espère mourir avec le -ry."

Ils parlèrent des usages et des quelques rites des Navigateurs. Les deux principaux étaient ceux de la naissance et de la mort en mer, trois autres étaient pour la majorité, le mariage et la mort à terre. Pour les navires il y avait aussi des rites, deux principaux : la mise à flot et le naufrage en mer, et trois secondaires : le pacte avec un autre équipage, le dixième voyage et la destruction du navire dans un port. Il y avait aussi un bref rite pour l'admission d'un nouveau membre d'équipage à bord.

Le troisième jour ce fut le calme plat. Il n'y avait pas un souffle de vent. Il faisait à bord une chaleur humide, moite et lourde. Ils ruisselaient tous de transpiration même à l'ombre. Pendory fit alors accrocher des lignes de vie qui longeaient le navire à fleur d'eau. Les Navigateurs se déshabillèrent et se jetèrent à l'eau pour nager longuement. Peu après les hommes de Mar aussi les imitaient. La mer pullulait de gens tout autour du navire. Ils nageaient et jouaient dans cette mer d'huile, s'y rafraîchissant un peu. Ils jouaient, heureux comme des enfants, glissaient à fleur d'eau ou plongeaient en profondeur. Les plus doués s'amusaient à nager sous la quille en passant d'un bord à l'autre. Certains de temps en temps remontaient se coucher sur le pont et sécher aux rayons implacables et brûlants du soleil. Même le bois du pont était brûlant contre les corps trempés et brillants d'eau.

Vers le soir la mer changea. Tous étaient à nouveau à bord. Les voiles claquaient parfois sous de soudains coups de vent, brefs mais forts. Le navire recommença à fendre les eaux. Mais Pendory avait l'air préoccupé, il regardait la mer, les voiles, le ciel.

"Nous sommes repartis, finalement..." lui dit Mar.

"Je crains qu'il aurait mieux valu rester arrêtés."

"Pourquoi, Pendory ?"

"Mmhh ! Il y a une odeur de tempête !"

"Une odeur ? Je ne sens rien d'inhabituel, moi."

"Tu n'as pas d'expérience, tu ne connais pas la mer. C'est l'odeur du grain... et un méchant grain. Par chance nous sommes au large, espérons qu'il tourne, qu'on ne le prenne pas en plein."

La surface de l'eau, de bleu violet était devenue vert marron et moutonnait de crêtes d'écume blanche avec une nuance rose. Le ciel s'était couvert de gros bancs de nuages sombres qui l'envahissaient dans une course frénétique, passaient au-dessus d'eux, tournant les uns autour des autres, se heurtant et se découpant en permanence. Le vent était fort maintenant, les drisses des voiles étaient tendues et sifflaient comme une corde de moulinant.

Pendory ordonna d'amener toutes les voiles et de les ferler avec la traverse sur le pont. Le fin navire dansait dans des vagues de plus en plus hautes et violentes et des embruns d'eau saumâtre balayaient le pont. Il fut donné ordre de fermer tous les hublots du niveau des couchettes. Des ronds en bois furent insérés dans les cadres des hublots et bloqués de dedans avec des barres spécifiques et des coins de bois forcés en place au maillet.

Le bateau par instant se soulevait, fin et léger, sur la crête d'énormes rouleaux qui aussitôt se retiraient et le précipitaient dans des abysses d'eaux tourbillonnantes et il battait de la quille contre des murailles d'eau, voletait et tanguait, affolé. Pendory cria d'autres ordres qui se perdirent dans le hurlement du vent et le claquement des vagues. Les hommes couraient, s'agrippant aux manœuvres et appuis. Mar n'était pas encore descendu à l'abri. Il regardait interdit et fasciné la furie des éléments. La visibilité déjà faible baissait à vue d'œil, le jour s'achevait, maintenant. Des ombres glissaient sur le pont, parfois cachées par la crête d'une vague s'écrasant sur le navire à la recherche de quelque chose à entraîner, en éclaboussant tout.

Souvent Mar était submergé par ces voiles d'eau froide et mordante qui lui giflaient férocement le corps et s'éloignaient de lui en restant intactes. Le navire lui-même semblait vouloir le secouer sur son dos, emballé. Les membrures de la structure geignaient et grinçaient et il semblait voir les axes se tordre un à un comme si le navire était un faisceau de muscles glissant sous un effort surhumain. Mar devait se tenir des deux mains pour ne pas être entraîné, jeté au loin, recraché à la mer.

Maintenant la visibilité était presque nulle. Mar pensa qu'il ne voyait plus la trappe de l'escalier pour descendre à couvert. Il tenta de se déplacer, toujours agrippé au filin qui l'avait retenu jusque là. Mais chacun de ses mouvements était contrarié, annulé, menacé par les sursauts de la coque en bois, les coups des vagues, la poussée du vent qui faisait flotter ses cheveux trempés d'eau saumâtre. Soudain il sentit quelque chose le toucher. Il regarda : une ombre était près de lui.

"Qui es-tu ?" hurla une voix rendue étrange par le vent qui en éloignait le son.

"Mar... je suis Mar... et toi ?"

"Moi... canry..."

Mar essaya de deviner à ces syllabes qui ce pouvait être. L'autre lui avait saisi un poignet.

"...ereux... viens... alier."

"Je ne sais pas par où..." répondit Mar en cherchant à deviner ce que l'autre avait dit.

Puis il sentit que l'autre lui passait une corde à la taille, l'attachait, trafiquait la corde d'une étrange façon puis lui reprenait le poignet et le tirait à lui. Mar chercha à se déplacer. Quand il essaya de parler une vague lui remplit la bouche et il dut la fermer, toussant et crachant. L'autre continuait à le tirer par le poignet, puis Mar glissa et vola en l'air. Il sentit un coup aux reins et la corde que l'autre lui avait passée à la taille l'arrêta. Il tomba lourdement sur le pont, roula, puis se sentit glisser dans le sens opposé.

Il se rappela bien des années avant, quand un câblot d'acier, dans la nef de Vieux et Soufflet, l'avait bloqué... A la pensée de ses deux vieux amis disparus, les larmes lui vinrent aux yeux, vite mélangées à l'eau salée de la mer.

Une main le saisit par les habits, il s'agrippa à ce bras, tenta de se lever en titubant, glissa à nouveau, se releva. A tâtons il sentit le corps de l'autre, chercha à se retirer mais l'autre le poussa, il tomba... et il sentit qu'il roulait dans les escaliers, tombant vers la sécurité du sous pont. Dans sa chute, il éclata d'un rire nerveux.

Des voix : "Mar... Mar... tu es sauf !"

"Oui, il manque quelqu'un ?" demanda-t-il aux ombres pâles penchées sur lui.

"Il ne manque plus que Pendory, à présent." Répondit la voix d'un Chef de quart.

"Nous devons remonter, alors !"

"Non... il fait nuit maintenant... nous sommes au milieu de la tempête. Ou il se sauve tout seul... ou..." il ne termina pas.

Mar se releva, titubant, sentit une infinie fatigue l'envahir, un lourde torpeur s'emparer de lui. Par l'échelle, de temps en temps, entraient des paquets d'eau.

"Comment va Vokka ?" demanda-t-il avec ses dernières forces.

"Bien. Il est avec Pel, ils sont attachés sur une couchette."

Ses jambes le lâchaient : "Et Njeiry ?"

"Aux pompes, avec presque tous les autres."

"Des pompes ?" demanda Mar en se sentant s'effondrer.

"Oui, nous embarquons trop d'eau..."

Mar glissa à terre, ou plus exactement sentit le sol venir à sa rencontre. Il sentit vaguement des mains le saisir, le traîner en glissant, le déshabiller, l'essuyer, le mettre sur une couchette et l'y attacher... et il s'effondra dans l'inconscience.

Quand il se réveilla, un rayon de soleil fort et chaud lui léchait le visage, venant d'un hublot ouvert. Il s'assit. Il n'était plus attaché. Le navire semblait arrêté. Au hublot il voyait le ciel limpide et rosé. Il se sentait bien, il chercha quelque chose à se mettre. Derrière le rideau des cabines il entendit passer deux voix qui chuchotaient.

"Ohé, qui est-ce ?" demanda-t-il.

Les voix se turent, le rideau s'écarta, Uhne et Bret le regardaient en souriant : "Réveillé ?"

"J'en ai l'impression. Des nouvelles de Pendory ?"

"Il dort..."

"Il va bien ?"

"Oui."

"Où était-il ?"

"Ils l'ont trouvé ce matin attaché à un mât, évanoui."

"Il manque quelqu'un ?"

"Non, tout le monde est là, l'équipage comme nous."

"Des dommages au navire ?"

"Quelques uns, mais rien de grave."

"Njeiry ?"

"Il dort."

Mar finit de s'habiller : "J'ai faim."

Bret sourit : "C'est bon signe ! Viens."

Mar apprit que la tempête s'était calmée peu après l'aube puis avait cessé. Aussitôt les timoniers et les sondeurs avaient cherché à déterminer où ils avaient fini. En se guidant au soleil, ils s'étaient approché des côtes et avaient découvert que par chance la tempête les avait poussés en avant sur leur route. Bientôt l'équipage avait réarrangé complètement le navire qui, néanmoins, avait remarquablement résisté à la furie des éléments.

Mar mangea, passa voir Njeiry, puis Vokka qui jouait avec Nehve et enfin Pendory qui, comme Njeiry et d'autres, dormait encore. Il monta sur le pont. Rien, absolument rien ni sur le navire ni en mer ni dans le ciel de trahissait le déchaînement des éléments qui à peine quelques heures plus tôt avaient mis en danger le navire et les hommes qu'il portait. Un vent soutenu mais régulier gonflait les voiles sèches et tendues, de gentilles vagues léchaient les flancs du navire qui fendait l'eau, rapide et sûr... Mar n'en croyait pas ses yeux.

"Comme dans un rêve... on ouvre les yeux et tout a disparu... incroyable."

La mer ! Il l'avait vue, sur plusieurs planètes. Mais une chose est de la voir de loin, de la terre ferme, une autre de la chevaucher... Pour les planètes soi-disant civilisées la mer est juste... de l'eau. Un phénomène géographique, ni plus, ni moins... au plus un spectacle, une vue esthétique... Mais ici ! Ici on découvrait que la mer est vivante, qu'elle a sa personnalité propre. La voici à présent, vive mais sereine. Forte mais calme, amicale. Pourtant c'était la même, il y a quelques heures, en colère, démontée, furieuse, déchaînée, féroce, mortelle ! Et encore avant elle était lisse, tranquille, douce, indolente, paresseuse... toujours elle, la mer ! Ses vagues pouvaient être dentelle délicate, danse légère et ludique, vision chorégraphique ou encore murailles menaçantes, mains qui agrippent, suaire des morts. La mer peut te lover doucement ou t'ensevelir sans aucune pitié.

Mar repensa à Ylayge : certes, la mer peut être aimée à tel point que sans elle tu peux vraiment te sentir fini, "démâté" !

Et la terre ? Elle a ses saisons régulières, tranquilles, prévisibles. Parfois elle tremble, fait éruption, c'est vrai... mais elle reste toujours la solide terre sûre qui accompagne la vie de l'homme, et se laisse maîtriser par lui. Le feu ? Sans imprudence on peut aussi le domestiquer, le contrôler, l'allumer ou l'éteindre. Le feu est comme un animal sauvage : toujours aux aguets, mais domesticable si tu le connais et sais t'y prendre.

Mais pas la mer. La mer est imprévisible, indomptable, incontrôlable. Oui, on peut avoir de la chance, comme le navire de Pendory, et s'en sortir... mais parce que c'est elle qui a renoncé, qui ne voulait pas vraiment les saisir...

Mar était plongé dans ces pensées, absorbé, et il n'entendit pas Pendory le rejoindre dans son dos jusqu'à ce qu'il en voit l'ombre s'arrêter à côté de la sienne.

Alors il se tourna : "Pendory ! Comment vas-tu ?"

"Moi bien, et toi ?"

"Moi aussi. J'ai eu peur pour toi, cette nuit... Pourquoi t'es-tu attaché au mât ? Pourquoi n'es-tu pas descendu toi aussi ?"

"Ma mère faisait des courses de tempête, souviens-toi. J'aime les tempêtes... je ne pouvais pas trahir mon amant. Mais toi plutôt ? Si Tem Suk Vecanry n'était pas venu te prendre... Que faisais-tu en haut ? N'as-tu pas entendu l'ordre de descendre ?"

"Non... mais je ne regrette pas. La mer ! Je ne veux pas faire la cour à ton amour, mais... elle est splendide, même quand elle hurle sa fureur !"

Pendory acquiesça : "Alors, surtout. C'est beau que toi aussi tu aimes la mer. On ne peut pas être jaloux de la mer, sais-tu ? Elle peut avoir tous les amants qu'elle veut."

"Ton navire est fort et solide, il a bien résisté à la tempête."

"Oui, et mon équipage aussi est solide et fort malgré son jeune âge. Imagine, pas même un disparu : c'est une belle victoire ! Nous avons passé un examen important. Oh, je sais bien, ce ne sera pas le dernier... la mer est un maître sévère, mais cette épreuve est passée. Parfois je me dis qu'un Navigateur devrait être dit majeur non pas à seize ans, mais après avoir affronté une tempête sans perdre ni la vie ni le contrôle de ses nerfs."

"Ils t'ont trouvé évanoui, Pendory..."

"Oui... l'émotion a été trop forte. Mais je suis fier d'une chose : je ne me suis évanoui que quand j'ai compris que la tempête était finie, quand le soleil a réussi à envoyer ses premiers rayons sur nous."

"Maintenant tu vas bien ?"

"Oui, bien sûr."

Le voyage se poursuivit calme, sans problèmes. Ils atteignirent Port-Salut et Mar et ses hommes furent les hôtes pour une journée de l'équipage de Pendory dans leur maison commune qui était vide. Le lendemain ils prirent congé des Navigateurs, quittèrent la ville et repartirent vers Ville-Close.

Là ils trouvèrent Teskar qui leur donna les dernières nouvelles locales. Mar rencontra les Introw, leur expliqua ses idées sur les cartes de Boar et leur donna l'enregistrement des tables nautiques de Pendory pour qu'ils s'en inspirent. Puis Teskar leur dit qu'à côté de Ville-Close, quelques jours avant, avait été inauguré le premier hostel, à la première bifurcation de la route, à un kilomètre. Le premier transmen vers le Cenco y marchait déjà.

Alors Mar sortit de la ville avec ses hommes et partit vers l'hostel. Ils le virent de loin. C'était un édifice bas sur un niveau, rectangulaire, dans les cent dix mètres sur quatre-vingt cinq, large de huit mètres avec un grand jardin intérieur. En approchant ils virent sur la route de grands panneaux en bois gravés de locos indiquant : "Hostel du Premier Pas" et dessous, plus petit : "Ici on mange, on boit, on dort, on peut se laver, le tout pour peu de métal" et dessous, encore plus petit "Conseils pour votre voyage pour peu de grains ou même pour rien si vous êtes clients". Puis encore dessous, plus grand : "On répare, règle et vend les plus belles marroues de tout Boar".

Mar et ses amis, ravis, commentèrent l'enseigne et poursuivirent vers l'hostel. Lequel avait aux quatre coins de plus grandes constructions dont une des quatre, en forme de tour, faisait bien quatre étages. Là était l'entrée. Mar entra, suivi de ses hommes. Ils se retrouvèrent dans une grande salle avec une porte qui donnait vers l'intérieur et sur le côté un guichet avec derrière un de ses hommes en livrée blanc et bleu (ses couleurs). Ce dernier le reconnut et le salua avec effusions.

"Bienvenus, bienvenus au Premier Pas. Je suis l'aide hostelier. Attendez que j'attende le Frère Hostelier !"

Mar sourit : "Holà, et qui peut être ce Frère Hostelier ?"

"C'est Rynay Silyne, nommé par Moder responsable de ce premier hostel."

Rynay arriva aussitôt : "Bienvenu, Mar, bienvenus tous ! Vous vous arrêtez ?"

"Non, nous allons au Cenco. On m'a dit que la route est ouverte..."

"Oui, bien sûr, mais avant j'aimerais vous faire visiter l'hostel..."

"Bien sûr. Où pouvons-nous laisser marroues et bagages ?"

"Au jardin. Vous partirez cette nuit. Venez maintenant."

Rynay, en les guidant pour la visite, expliqua l'organisation de l'hostel que Mar connaissait déjà en partie. Ce premier hostel avait quatre cents cinquante lits et pouvait monter à un personnel de quarante-cinq hommes. Le coin de l'entrée et sa tour contenait l'accueil, le dispensaire, les cuisines et les logements du personnel. Là était aussi la pièce secrète avec le transmen relié au Cenco. Un côté court avait deux rangées de luxueuses chambres de trois mètres sur trois, cinquante en tout, se finissant à l'opposé de l'entrée par la salle à manger, une salle de bains luxueuse et les latrines.

Les deux côtés longs contenaient les chambres moyennes, de deux mètres sur trois, une centaine de chambre par côté, au bout les habituels blocs de services. L'autre côté court avait deux rangées de box avec lits superposés, au total deux cents lits à bas prix et les services pour ceux qui voulaient dépenser peu. Entre les quatre ailes de l'hostel était le jardin, bien soigné et au centre une autre construction rectangulaire de trente mètres sur trente avec les bureaux et le dépôt des marroues, une boutique, la buanderie et les entrepôts et au centre une cour de quinze mètres sur quinze. Le tout était construit avec des matériaux et dans le style de Boar.

Les prix étaient vraiment bas, ils couvraient à peine plus que les dépenses. Dans les quelques jours depuis l'ouverture ils n'avaient eu que trente-sept hôtes : peu pour commencer, mais les premiers semblèrent très satisfaits à leur départ.

Pynay fit aussi voir à Mar et ses hommes la partie secrète. Outre le transmen il y avait la "salle d'écoute" avec une radio pour parler avec le Cenco et Ville-Close et depuis là on pouvait aussi, grâce à de nombreux espions bien cachés, voir et entendre quoi qu'il se dise ou se fasse dans les différentes chambres de l'hostel.

"Un jour ça pourrait servir..." expliqua Rynay.

De plus, l'hostel n'avait aucune fenêtre donnant sur l'extérieur et avait un chemin de ronde tout autour, sur le toit, pour se défendre d'éventuelles attaques de Pillards ou de Désaxés. Les chambres vers l'extérieur recevaient la lumière de lucarnes donnant sur le toit. Mar et ses hommes étaient enthousiastes.
La nuit, en transmen, ils se transférèrent enfin au Cenco.

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