Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Septembre 1979
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 11



Mar conseille Ayenzy

Une fois au Cenco, Mar donna immédiatement les consignes pour la nouvelle résidence de Maisons-Vides. De plus il envoya un contingent de seize hommes bien armés et protégés à Noir-Cratère avec le signe de reconnaissance. Ils furent emmenés de nuit en plate-forme anti-gravité au pied du volcan éteint. A la tête du contingent fut mis Godyn Treizy, un des meilleurs hommes de Mar, qui vivait sur Boar depuis longtemps. Godyn avait avec lui un bon émetteur-récepteur avec lequel garder un contact quotidien avec le Cenco.

Puis Mar lança le projet d'instruments optiques expérimentaux, longues-vues et sextants, à faire produire par le groupe de Maisons-Vides, vu que non loin de là se trouvaient de bons gisements de silice. Pendant ce temps, en surface, au-dessus du Cenco, se construisait la ville de couverture, toute au style local.

Medle avait avancé dans ses recherches sur les mystérieuses émissions radio repérées sur la planète. De sophistiqués instruments commandés aux industries de Quaryel, lui avaient permis de découvrir deux sources sur Boar : l'une, confirmant leurs soupçons, était le Grand Temple de Shent, celui vu par Mar et où il avait été emprisonné après son enlèvement. L'autre à environ deux cents kilomètres à vol d'oiseau du Grand Temple, toujours sur le continent sud, en un point des montagnes où les cartes satellites ne signalaient aucune construction.

C'était un pic inaccessible, dépouillé, sans route... Meddle aurait voulu y envoyer un groupe en exploration mais il préféra attendre le retour de Mar. Njeiry remarqua que si le second émetteur était aussi bien caché, il pouvait être dangereux de se rendre dans le coin. Les communications entre les deux sources avaient toutes été enregistrées depuis douze jours : on n'y comprenait rien, c'était des signaux audio dans un langage inconnu et incompréhensible.

Mar décida d'envoyer une copie de tous les enregistrements sur Quaryel pour que Chanul les confie au complexe ordinateur linguistique de l'Université Historique de Quaryel, celui servant à l'étude et la traduction des antiques langues pré-locos, pour vérifier s'il ne s'agirait pas d'une des anciennes langues de la Terre. Il jugea opportun pour l'instant de continuer à enregistrer toutes les transmissions sans encore explorer ce site mystérieux.

Puis Mar dut se rendre sur Quaryel pour assister Ayenzy dans sa tâche. Il y resta trois mois. Ayenzy avait alors eu un enfant. Mar le trouva aux prises avec de gros problèmes d'organisation. Sur le conseil de Mar, Ayenzy avait commencé à réorganiser l'industrie, demandant à chaque groupe de travailleurs de voter pour confirmer ou infirmer les supérieurs. Quand le vote confirmait les cadres, Ayenzy émettait une nomination officielle. Sinon, une enquête était ouverte pour identifier les causes. Si les causes étaient valides, on remplaçait le dirigeant, sinon on mutait les travailleurs mécontents. Par ce moyen, petit à petit, il créa des équipes de travail solides et liées et l'industrie renaissait.

Grâce à Chanul, Mar sut qu'Ayenzy, bien que pas encore vraiment populaire sur Quaryel, tout Kétol qu'il soit, n'était pas non plus vraiment mal vu de la population locale. La proximité d'Ilay et de son frère, qui venaient vraiment de classes sociales basses dont ils n'avaient pas perdu la sensibilité, l'aidait à dépasser frictions et incompréhensions. Nymy et Ilay passaient une grande partie de leur temps à assurer, bien qu'à titre officieux, le rôle de Protecteurs. Nymy surtout, qui avait refusé de vivre au Palais Kétol et s'était choisi une petite maison dans les faubourgs de l'ancienne capitale, s'était révélé un précieux élément et était assez bien vu et estimé par la population.

Ayenzy, pour ceux qui ne le connaissaient pas, avait parfois une certaine froideur et une dureté qui rendaient difficile aux gens du commun de le voir autrement que comme un "occupant". Mar lui conseilla de faire des efforts pour mieux se couler à l'usage local. Jusque là on parlait de lui comme "Kétol, l'étranger". Il devait gagner cette bataille sans porter de masque. Il lui déconseilla d'ériger un quelconque monument à la Technarchie. Sur le site des ruines du Palais Anje, du Gouverneur et du Commandement Général, Ayenzy pensait faire construire un parc public. Mar lui conseilla plutôt d'y faire construire des logements et des services pour les classes basses et moyennes. Il fit déplacer la résidence d'Ayenzy d'une villa Anje qu'il occupait à une nouvelle construction qui s'appellerait Nouvelle Résidence, sans nom, et pas "Palais".

Toutes les anciennes résidences des Anje devaient être utilisées comme musées, bureaux ou instituts d'utilité publique et non comme résidences de gens venus d'autres planètes, et encore moins par Ayenzy lui-même. Ilay approuva ces changements et Ayenzy aussi en comprit l'importance. Les Forces Armées de la Technarchie furent tenues le plus possible dans l'ombre et Mar suggéra qu'ils changent d'uniforme et en adoptent un qui soit un mixte des ex-hommes de Tani et des ex-vigiles des Anje : quelque chose de nouveau, de différent, mais en même temps familier, moins étranger. De plus pendant ces trois mois, Mar, Ayenzy et Ilay se déguisèrent souvent pour parcourir les plus divers quartiers et endroits et sentir en personne le pouls de la population.

Pendant ce temps Chanul avait exécuté le programme de recherches avec les ordinateurs de l'Université Historique sur les enregistrements de Boar. Il en ressortit que la langue utilisée était très semblable à une antique langue de la planète Terre, le spanglish. Mais bien des termes étaient nouveaux et différents. Un en particulier restait inexpliqué : "Daïgo". Mar demanda alors de dérouler un nouveau programme qui mêlait le résultat des premières traductions des transmissions, toutes les données rassemblées sur Boar sur les Shentistes et les mémoires et algorithmes de décryptage utilisés par les forces Techno et celles de l'UPO pour les messages chiffrés échangés pendant la guerre.

La seule préparation des données demandait plusieurs mois de travail à un personnel hautement spécialisé, et Mar espérait que ce ne serait pas un effort inutile. Pendant ce temps de nouveaux enregistrements continuaient à arriver de Boar.

Les trois mois passés sur Quaryel fatiguèrent beaucoup Mar, aussi Njeiry lui proposa-t-il de confier Vokka à Chanul et de se prendre une dizaine de jours de vacances en un lieu éloigné de toutes ses pensées. Mar aurait voulu retourner sur Ross, mais Njeiry insista tant, aidé par Ayenzy et Ilay, qu'il finit par céder. Ils décidèrent donc d'aller, seuls, à leur maison de Niukétol. Ils pensaient la trouver presque à l'état d'abandon, maintenant qu'Ayenzy et Ilay ne l'utilisaient plus.

"Nous travaillerons comme deux personnes quelconques et nous la remettrons en état... ça nous distraira et nous fera oublier tout le reste !" proposa joyeusement Njeiry.

Ils demandèrent un transfert sur Niukétol. Le nouveau Chef de Famille Kétol voulut les rencontrer dès la sortie du transtar. Comme ils durent utiliser le transtar installé au Palais Kétol puisqu'il n'en existait pas encore de publics, ils ne purent pas refuser. Ils furent accueillis avec cordialité et simplicité.

Quand ils expliquèrent leur intention de se retirer pour se reposer dans leur maison, sans personnel, le Chef de Famille sourit et dit : "Naturellement."

Sur le moment ils ne comprirent pas, mais une fois sortis du transmen, ils trouvèrent leur maison prête, propre, avec le jardin gedozen en parfait état, les dispensaires pleins et ils en furent surpris. Ils surent par la suite que le Chef de Famille Kétol avait donné ordre à son personnel de prendre soin et de tenir toujours en parfait état la résidence des Swooney sur la planète. Njeiry et Mar apprécièrent beaucoup le geste.

Le soir même, Njeiry s'approcha de Mar les yeux brillants : "Mar ?"

"Oui, mon amour ?"

"Que dirais-tu de l'idée que nous... mettions en chantier quelque chose de nouveau ?"

Mar ne comprit pas tout de suite : "Mais nous sommes là pour nous reposer, non ?"

"Justement. Je ne crois pas que cela soit si... si fatigant."

Mar le regarda. Njeiry le caressa et lui sourit. Ils étaient couchés sur le moelleux tapis d'herbe agréablement odorante du jardin. Les caresses de Njeiry se firent plus intimes, plus insistantes. Mar se laissait aller, heureux, et commença à participer.

"Alors, amour, n'es-tu pas d'accord avec moi ?" insista Njeiry.

"Maintenant ? Ne pensons pas, amour... c'est si bon d'être là, toi et moi, proches..."

"Bien sûr..."

Leurs mains exploraient le corps de l'autre, si bien qu'elles le connaissent, comme si c'était la première fois.

"Njeiry ?"

"Oui ?"

"Je t'aime." Dit Mar, il l'étreignit fort et ils s'embrassèrent.

Leurs corps frémissaient sous les sollicitations de l'autre.

"Mar, je pensais..."

"Ne pense pas, profitons de ces moments merveilleux."

"Oui, d'accord, mais ne crois-tu pas que ce soit le moment de... de lancer une demande..."

Mar comprit enfin et sourit : "Pchh, tais-toi, maintenant... Après, si tout va bien, Vokka ne sera plus seul..."

Njeiry se lova contre lui, heureux : "Toi aussi tu le désires, Mar ?"

"Bien sûr... mais viens maintenant..."

Ce fut pour eux comme une seconde lune de miel. Le jour ils sortaient acheter à manger, se promener comme deux jeunes mariés, vêtus d'humbles tuniques grises, la main dans la main. Puis, alors que l'un cuisinait, l'autre rangeait la maison. Mais tout moment était bon pour s'interrompre, s'embrasser, faire l'amour.

Les jours passèrent vite, trop vite. Le dernier soir Mar, couché dans l'herbe avec la tête sur le ventre de Njeiry, avait le regard perdu dans le ciel .

"Tu sais, Nje... je me demande si ce ne serait pas ça, notre vie, plutôt que de faire le Chef de Famille, le Penseur et tout le reste."

"Ça te plairait ?"

"Avec toi, oui, beaucoup."

"Mar, tu sais que ce n'est pas vrai."

"Non ? Et pourquoi ?"

"C'est bien comme parenthèse... Mais tu ne tiendrais pas une vie entière comme ça, en homme au foyer... en ouvrier... tu finirais par devenir comme ton père... ou tôt ou tard tu te rebellerais. Non, mon amour, notre vie n'est pas ici, mais sur Boar, tu le sais."

"Tu as peut-être raison, Nje, mais parfois... là-bas je me sens fatigué, écrasé, indécis, incertain... Ici je suis bien."

"Mais c'est ta vie de faire, d'organiser, de jouer, et non de te reposer... Bien sûr, parfois il nous faut aussi ça, se reposer, ne penser à rien, se régénérer... pour après replonger dans l'action, dans l'aventure, les projets, faire, contrôler."

"Mais tu ne sens pas que je te néglige, ne te sens-tu pas, que sais-je... employé... oublié... peut-être même bousculé..."

"Mais non, mon amour, pas du tout ! Je suis avec toi justement parce que tu es comme ça. Peut-être qu'avant de te connaître j'ai cru moi aussi désirer une petite maison, une vie simple... jusqu'à un certain point. Au fond c'est moi qui ai décidé de m'enrôler, justement pour fuir la monotonie de la routine. Et maintenant que je te connais, notre vie me plait, tu me plais."

"Tu es un trésor, Njery !"

"Oh, moque-toi, crois-tu que je le dis pour toi ? Je le dis parce qu'il en est ainsi, c'est ce que je ressens, c'est comme ça !"

Mar rit : "Voilà où il a appris à dire toujours 'comme ça !' notre Vokka." Dit-il, puis il réfléchit un instant, "Nje ?"

"Oui, mon amour ?"

"Je t'aime !"

"Je le sais, mais j'aime t'entendre me le dire."

"Nje ?"

"Oui ?"

"Il y a quelque chose que je ne t'ai jamais dit. J'ai essayé, mais tu ne m'as jamais laissé parler... et ça me tourne dans la tête depuis trop longtemps..."

"Je sais, mais il n'est pas nécessaire que tu me le dises."

"Mais pourquoi ? Grâce à toi j'ai dépassé ça, mais..."

"Mais ?"

"Je n'aimerais pas que tu l'apprennes par d'autres."

"Ton passé est à toi, Mar. Le présent est à nous, et à nous le futur. Quelle importance, le passé ?"

"Lidje aussi me disait ça... mais lui sait, il connaît mon passé."

"Bien. Alors tu vois que j'ai raison !"

Mar fit non de la tête : "Mais tu ne connais de moi... que le bon côté..."

"Vraiment, tu crois ? Je ne sais pas. Tu sais, je vois aussi tes défauts, pour autant que je t'aime."

"Oui, mais cela..."

"Bien, Mar, s'il est si important pour toi de m'en parler... raconte..."

Mar ferma les yeux et commença à lui raconter la partie de sa vie que Njeiry ne connaissait pas encore. Au début il hésitait, puis, comme un fleuve en crue, il sortit tout, il raconta son expérience d'entreteneur de Maison des Plaisirs, son mariage avec Felwoz, comment il avait connu Vieux et Soufflet.

Quand il se tut, Njeiry lui caressa les cheveux : "Bien, maintenant que tu l'as dit, tu te sens mieux, mon amour ?"

"Oui... mais toi ?"

"Exactement comme avant. Sauf qu'à présent je comprends mieux ton affection pour Soufflet et Vieux, ton amitié pour Lidje."

"Ça... ça ne te gêne pas de savoir que je..."

"Non, idiot. C'est le passé, comme je t'ai dit si souvent, ça n'existe plus... et tu t'en es bien sorti. D'ailleurs je te dirais même... que si tu n'avais pas eu ces expériences, peut-être ne serais-tu pas la personne merveilleuse que tu es aujourd'hui... et peut-être ne serions-nous pas ensemble... tu n'y as jamais pensé ?"

Mar réfléchit : "Non... non, jamais."

"Alors, tu vois !"

Ils se serrèrent très fort, comme s'ils voulaient se fondre l'un dans l'autre.

Le lendemain ils prirent congé de Kétol et passèrent sur Quaryel pour lancer une demande d'adoption d'un nouvel enfant, puis rentrèrent sur Ross. De là ils rentrèrent au Cenco. Medle leur donna aussitôt les dernières nouvelles de la situation sur Boar. Deux nouveaux hostels étaient ouverts, un à Port-Escale et un près de Maisons-Vides. Celui de Port-Escale s'appelait "Hostel des Deux Pics" et avait la même forme et la même organisation que le premier. Celui de maisons-Vides s'appelait "Hostel de l'Attente" et était un peu plus petit.

Il y avait aussi eu quelques défis dans plusieurs châteaux : sur dix-huit hommes de Mar ayant défié autant de Châteliers, dix-sept avaient réussi. Le dix-huitième avait échoué à la fin, suite à une erreur d'évaluation dans l'épreuve choisie par le Châtelier. En effet, le Châtelier Sil de Tourbière avait choisi une lutte dans l'eau et le chushin s'était révélé très déficient dans ces conditions. Le challenger s'en était néanmoins sorti : le Châtelier avait apprécié sa valeur et l'avait laissé libre de s'en aller.

Kensha Kodyley, tel était le nom de celui qui avait perdu son défi, était à présent au Cenco où il étudiait avec les experts comment appliquer le cushin en milieu aquatique, ou quoi lui substituer. Les dix-sept châteaux contrôlés étaient entre autres le château Behn de Rochevie, le Don de Boisé, le Rys de Mont-Haut et le Klé de Noir-Cratère. Lequel avait d'ailleurs été le plus facile à conquérir : il avait suffi à l'homme qui posa le défi, de se présenter comme l'envoyé de Mar Swooney pour que la panique gagne le château et les champions, si bien qu'ils s'étaient plutôt mal battus.

Pour l'instant les volontaires de Mar infiltrés chez les Armés n'avaient défié aucun Châtelier de ville mixte. Mais Medle montra à Mar le calendrier des défis programmés et les villes choisies. Le défi devait toujours être lancé par un Armé venant d'un autre château. Cela permettait de tisser un intéressant réseau de relations. En effet le nouveau Châtelier était en général bien vu dans son château d'origine : dans un sens les Armés qui avaient vécu dans le même noyau ou la même compagnie étaient fiers qu'un des leurs soit devenu Châtelier. Celui qui devenait Châtelier devait évidemment changer la première syllabe de son nom, mais pouvait imposer la seconde à une compagnie et la troisième à un noyau.

Mar pensa que son nom n'avait que trois syllabes : il lui faudrait en ajouter une... changer de nom... s'il avait gagné, par exemple, la charge de Châtelier de Wun, il serait devenu Wunswoo Neymar... presque impossible à reconnaître ! A moins de trouver un château Swoo... ça pourrait bien exister ? Ou un château Mar et inverser son nom ? Il repoussa ce problème futile.

Une grande carte de Boar indiquait les points où étaient infiltrés ses hommes et de façon différente les résidences, les hostels, les châteaux aux mains des siens. L'infiltration avançait lentement... mais elle avançait. D'ailleurs il n'en verrait pas la fin : quatre-vingt dix-neuf ans, bien plus qu'il ne lui restait à vivre. C'est vrai que certains Chefs de Famille et personnes importantes dépassaient allègrement les cent ans de vie, à force de soins et d'interventions... mais ce n'était pas son cas.

Njeiry avait présenté une demande d'adoption sur Quaryel et elle avait été acceptée, à leur grand bonheur à tous deux. Ils commencèrent donc à préparer Vokka à l'arrivée d'un petit frère, même s'il faudrait encore quelques mois avant son arrivée de Quaryel. Vokka le prit avec philosophie, sans joie particulière mais sans le moindre trouble ni jalousie.

Dake soumit un problème à Mar : depuis qu'avait cessé l'envoi d'exilés sur Boar, le village des Accueilleurs s'étiolait. En fait il ne vivotait plus qu'exclusivement sur l'acquisition de nourriture par la Garnison et des hommes de Mar enrôlés sur Quaryel, qu'ils faisaient encore passer par la Porte pour qu'ils aient la pleine expérience de quelle était la réalité de Boar. Mais ils étaient peu par rapport au nombre moyen d'exilés. Mar en discuta avec Dake, Njeiry et Medle. Il n'y avait pas de solution simple au problème. Par rapport aux deux à trois cents exilés mensuels d'avant, il n'y avait plus qu'une dizaine de volontaires par mois à passer par là.

Mar décida alors d'envoyer quelques-uns uns de ses hommes du Cenco au village des Accueilleurs en tant qu'acheteurs pour voir comment le village réagissait à la nouvelle situation. Quelques jours après il eut la réponse : graduellement les jeunes quittaient le village pour survivre et cherchaient un autre travail sur le continent voisin. Ainsi les naissances avaient aussi diminué et le village était maintenant réduit aux deux tiers de sa population normale. De plus le prix des esclaves vendus avait augmenté.

Mais ils estimaient que sur presque quatre vingt familles qu'il comptait avant, soit près de six cents personnes, le village aurait dû se réduire à une douzaine de familles et en tout dans les quatre-vingts habitants, soit environ un huitième.

Mar n'avait voulu provoquer de changement aussi drastique à aucune des communautés qui vivaient sur Boar, non qu'il apprécie particulièrement la communauté des Accueilleurs, mais... D'autre part ils auraient eu beaucoup moins de scrupules s'il avait dû faire disparaître les Pillards ou les Désaxés... était-ce juste ? Au fond c'était l'éternelle question qui revenait : de quel droit changeait-il la face d'une entière planète ?

Peut-être devait-il arrêter de se poser tant de questions, tant de problèmes qui d'ailleurs avaient rarement des réponses... Ou peut-être que non ? Ses hommes ne savaient certainement pas quels doutes, quelles incertitudes l'assaillaient... était-ce bien ?

"Ce que mes hommes voient en moi, au fond ce n'est qu'un masque. Serais-je au moins un bon masquier ?" se demanda Mar en guise de conclusion à ses pensées.

Au loin il entendit une musique et alla vers sa source. Ne serait-ce pas le gunchin d'Ezmy ? Il arriva ainsi dans la salle de réunion. Ezmy était assis par terre, le gunchin posé sur ses genoux comme un nouveau-né, et ses deux mains en jouaient, légères et rapides. Autour de lui de nombreux hommes assis l'écoutaient attentivement. Ezmy ne chantait pas : sa musique était pure, modulée au rythme des battements de cœur, teintée au rythme de la respiration, attirante et prenante. Ce garçon aurait étré un Artiste parfait... pensa Mar. La lumière était diffuse et avec la musique elle créait une atmosphère chaude et reposante. Les notes glissaient, battements, souffles, pauses... Le gunchin ne chantait pas ses notes mais les susurrait de façon intime, personnelle. Nehve, assis à côté d'Ezmy, regardait son époux avec admiration ouverte mais aussi affection et désir. Mar se dit qu'il devait emmener Ezmy avec lui à sa prochaine expédition.

Il avait décidé avec Njeiry qu'il ferait une dernière expédition avant de se lancer lui aussi dans le concours des châteaux. Il voulait explorer la côte est du continent double de Boar. Njeiry ne pourrait pas l'accompagner parce qu'il devait suivre les démarches d'adoption, donc Vokka aussi resterait au Cenco avec lui. Mar avait décidé de former à nouveau un groupe de vingt-quatre hommes, mais divisé en trois groupes de huit avec à leur tête, outre lui-même, Dehne Biurys et Wandel Shon. Cette fois-ci ils auraient tous une ceinture anti-gravité et par contre ils auraient moins de marroues. Ils avaient en effet prévu un grand tour et voulaient, dans la mesure du possible, en accélérer les étapes. Les trois chefs de groupe porteraient aussi les ceintures bouclier de force.

Ils décidèrent de partir au milieu du premier mois de la nouvelle année, à la saison du Primevert, pour avoir la saison douce devant eux. Dans une statuette artistique achetée à un sculpteur de Ville-Close, ils insérèrent un puissant communicateur pour garder le contact avec le Cenco. Pour découvrir le secret il faudrait la casser, puisque le communicateur y était assez bien caché. Pour l'activer ou l'éteindre il fallait approcher de la statuette un appareil magnétique dans une certaine position. Même si elle tombait en de mauvaises mains, il était presque impossible que le secret et le fonctionnement soient découverts.

Ils décidèrent de l'itinéraire. Ils firent dessiner des cartes de façon à ce qu'elles puissent passer pour d'origine locale de façon à pouvoir les utiliser aussi en présence de natifs. Les préparatifs furent longs et minutieux. Pendant ce temps d'autres contingents exploraient d'autres parties de la planète avec les mêmes prudence et préparation et les données affluaient au Cenco, où elles étaient enregistrées et classées dans un ordinateur spécial, acheté sur la planète Niusa.

Le langage secret utilisé par les Shentistes dans leurs transmissions avait été presque entièrement déchiffré. Il s'avéra que le pic abritait un Temple de Shent secret, sans doute leur équivalent du Cenco, se dit Mar. Le nom de ce Temple était Daïgo. Le Temple n'était accessible que par une longue et difficile escalade ou, plus simplement, par ballon aérostatique. Evidemment aussi grâce à des ceintures anti-gravité, mais les Shentistes n'en avaient certainement pas.

Le Daïgo abritait la bibliothèque centrale des Shentistes avec tous les originaux accumulés en huit cents ans, gardés dans une espèce de "saint des saints". Au Daïgo vivait le Conseil Académique formé de quelques élus des différents Temples de Shent. Le Doyen était appelé 'Fidèle'. Il résultait aussi des communications entre le Fidèle et le Grand Luminaire que le Daigo avait aussi une section spéciale secrète qui étudiait les religions présentes sur Boar et celles dont ils connaissaient l'existence dans la galaxie. Le chef de cette section semblait être appelé le Maître de Vie. Chacun des Conseillers académiques était appelé Maître d'Art.

Les communications enregistrées à cette époque ne faisaient aucune allusion relative à Mar ou ses hommes. Il y avait une dispute entre le Fidèle, qui appartenait au Parti de la Porte et le Grand Luminaire, qui soutenait celui du Trône. Mais le dernier mot revenait au Grand Luminaire. Le Fidèle insistait pour que le Grand Luminaire se rende au Daïgo pour une rencontre directe. Dans une des communication fut évoqué le Maître d'Art Phyujel... Mar sentit alors monter en lui la curiosité pour Daïgo.

Toutes les données rassemblées grâce à la traduction et décodification des transmissions étaient aussitôt intégrées au grand ordinateur du Cenco.

Désormais travaillaient pour Mar près de deux mille hommes, dont seulement neuf cents faisaient officiellement partie de la Garnison de Ross, bien qu'ayant tous été enrôlés comme tels. Mais après un an de présence sur Ross, tous ceux qui demandaient à rester, et c'était l'écrasante majorité, devenaient des employés civils de Mar sur Boar, à titre privé et personnel. Le peu qui demandaient à rentrer sur Quaryel s'engageaient au secret complet et absolu sur l'Opération 99, avec un contrat déposé chez Ayenzy et jusque là personne n'avait violé cet engagement. Tous, de toute façon, à leur retour sur Quaryel, trouvaient un bon emploi à la dépendance des Kétol de Quaryel.

Mar, avant d'entreprendre ce sixième voyage sur Boar, retourna sur Quaryel pour encore trois mois avec Vokka et Njeiry. Mar commença tout d'abord par demander à Ayenzy quelle était la situation sur Quaryel. Les choses semblaient se passer bien, au moins au plan industriel et économique. Mais Quaryel ne s'était pas encore remise du coup qu'avait été son 'invasion'. Une remarquable froideur entourait les hommes et les initiatives de la Technarchie. Mar lui suggéra alors d'utiliser ses ex-employés, habitués aux actions d'exploration et d'intelligence et fidèles à la Technarchie, pour faire une enquête sur les religions de Quaryel et leur position à l'égard de la Technarchie en général et des Kétol en particulier. Les religions sur Quaryel étaient officielles et organisées, avec une hiérarchie précise des temples et des liturgies, contrairement à celles de Boar qui, à part la pseudo-religion des Shentistes, étaient spontanées, fluides et informelles.

Quelques jours après le lancement de l'enquête arrivaient à la Nouvelle Résidence les premiers rapports détaillés. Mar les étudia, avec Ayenzy et Ilay. Il en ressortait qu'aucune n'était vraiment bien disposée à l'égard de la Technarchie, mais que seules deux ou trois lui étaient ouvertement hostiles. Mar suggéra alors de lancer une subtile campagne contre la hiérarchie de ces religions : il fallait rechercher et mettre en lumière tout ce qui pourrait faire perdre leur prestige aux chefs de ces religions. Ayenzy pensa faire circuler de fausses accusations et preuves, mais Ilay s'y opposa et Mar fut d'accord avec Ilay.

"Non, Ayenzy. Il y a des faits réels... et ils auront plus de vraisemblance et d'efficacité. Si on découvrait que les accusations sont fausses, la chose pourrait se retourner contre toi. Et puis, les preuves authentiques que tu trouveras contre eux devront passer dans le domaine public... spontanément. Toi, officiellement, tu dois te désintéresser de la question, sauf si ce sont de graves infractions à la loi. Il se trouvera certainement des prêtres ou des chefs religieux malhonnêtes à démasquer, des disputes ou luttes intestines à mettre au jour, des situations absurdes à clarifier, des intérêts privés à dénoncer, des abus à démasquer. Ne fais jamais utiliser l'arme du ridicule, mais fais mettre en lumière tout ce qui est faux, tes armes n'en seront que plus puissantes."

"Mais ce sera un travail lent et long..."

"Bien sûr, Ayenzy, mais rien ne presse. En même temps fais trouver les gros poissons les plus influents ou surtout les plus aimés des autres religions et cherche à faire augmenter le prestige des plus favorables à la Technarchie... mais assure-toi avant qu'ils sont honnêtes. N'appuie pas des gens malhonnêtes, compromis ou qui pourraient l'être demain. Rappelle-toi que si la voix des dieux bénit les Kétol à travers leurs prêtres, le peuple parlera bien de la Technarchie."

Puis ils demandèrent à Mar son avis au sujet d'un homme arrêté pour avoir tenté d'organiser la guérilla contre les Kétol et les symboles de la Technarchie. Mar demanda de le rencontrer en privé. Mais il fit installer dans la pièce un micro-espion pour enregistrer leur conversation, pour pouvoir la revoir après avec Ayenzy. L'homme fut conduit devant Mar. Il s'appelait Greyneedl Samesit. Il avait quarante-cinq ans, les cheveux gris, une mâchoire forte, presque coupée à la hâche, le regard pénétrant et fort, un corps parfait, athlétique et musclé, de héros, un front haut de penseur... c'était l'image idéale du leader. Il émanait de lui une puissance fascinante. Mar regretta qu'il soit un adversaire. "Surtout, nous ne devons pas en faire un martyr" se dit-il dès qu'il le vit.

"Cette journée s'écoule, Samesit." Le salua courtoisement Mar.

"Pour vous, peut-être. Pour nous sur Quaryel elle s'est arrêtée le jour où une vile main a signé la reddition... grâce à toi, Héros de Quaryel et lèche-cul des Kétol !"

Mar sourit : "Phrases bien basses, de taverne, indignes de celui que tu prétends être et que tu pourrais être... Essayons d'éviter le facile héroïsme verbal, les basses insultes, la tendance à se sentir victime et martyr..." Mar dit cela tranquillement et l'autre en sembla frappé.

"Pourquoi m'as-tu convoqué, Chef de Famille de m..." il s'arrêta avant d'ajouter d'autres épithètes.

Mar l'apprécia : "Je voudrais échanger des opinions avec toi."

"Des opinions ? Sur quoi ?"

"Sur Quaryel. Vois-tu, j'en suis convaincu, tu as fait et tenté de faire ce que tu croyais bon pour sauver ta planète. Moi aussi, à ma façon, j'ai essayé et j'essaie de faire la même chose. Même si nous sommes de part et d'autre d'une barricade, cela nous réunit. Nous voulons tous les deux la même chose : le bien de Quaryel. En conviens-tu ?"

"Non, tu ne veux pas le bien de Quaryel mais sa fin. Tu ne veux que ton bien et celui de tes chefs..."

"Rhétorique facile. Tu ferais mieux de dire que ce qui à moi semble le bien de Quaryel te semble à toi être un mal. Jusque là nous pourrions être d'accord, justement parce que nous sommes... adversaires. Mais au moins admets que tu as face à toi un adversaire honnête, comme moi j'admets à ton égard..."

L'autre eut un sourire méprisant : "Pourquoi essaies-tu de me convaincre de ton honnêteté ? Qu'espères-tu en tirer ?"

"De pouvoir commencer un dialogue avec toi. Parce que je crois qu'il est important de dialoguer."

"Pourquoi ?"

"Pour le bien de Quaryel, justement."

"Tu voudrais arriver à faire de moi... un sale collaborateur ?"

"Non, seulement un collaborateur propre."

"Tu joues avec les mots !"

"Non, j'utilise les mots dans leur sens..."

"C'est à dire ?"

"Collaborer vient de travailler ensemble."

"Et alors ?"

"Ecoute, Samesit, il nous serait très facile de te tuer ou de t'exiler sur Ross ou de te faire disparaître autrement de la circulation. Mais nous ne le faisons pas, pourquoi ?"

"C'est toi qui me le demandes ?"

"Toi, tu ne te l'es pas demandé ?"

"Non. Peu m'importe. Tant qu'il me restera un souffle je parlerai contre vous, et si je peux, je me battrai encore contre vous."

"Je te crois. Mais quelle chose est la plus importante pour toi, parler contre nous ou faire le bien de Quaryel ?"

"C'est la même chose."

"Ne fais pas l'idiot ! S'il suffisait de m'éliminer, moi ou Kétol, pour faire le bien de Quaryel, je serais le premier à vouloir disparaître de la planète. D'ailleurs dis-moi, quand ni moi ni la Technarchie n'étions sur Quaryel, la planète vivait-elle bien ? Ou au moins mieux que maintenant ? Si je ne me trompe pas, tu travaillais pour les Anje. Les Anje étaient une bonne Famille mais tout était-il parfait sous eux ?"

"Cela n'a aucun rapport !"

"Réponse simpliste et évasive. Tu ne peux pas nier que l'UPO était une fontaine de corruption... même les aveugles le voyaient !"

"Bien, admettons, et après ?"

"Alors c'est ça que nous avons fait, nous avons détruit la source de cette corruption systématique. Et maintenant nous tâchons de reconstruire une galaxie plus... propre. Pour ce qui nous concerne, aussi une Quaryel plus propre. Tu n'arrives pas à le comprendre, à l'admettre ?"

"Non ! Le mal ne peut pas construire le bien !"

"Des mots ! Il n'existe pas le 'mal' pas plus que n'existe le 'bien'. Chaque chose, chacun de nous n'est autre chose qu'un mélange de mal et de bien... toi aussi, moi aussi."

"Qu'en sais-tu ? Qui es-tu pour dire cela ?"

"Une personne, un homme, comme toi. Comme toi j'ai deux jambes, comme toi un cœur, comme toi une tête et dedans un cerveau. Le plus gros problème de Quaryel n'est pas d'avoir à sa tête un Anje ou un Kétol, mais quelqu'un d'honnête, un homme digne de ce nom. Le problème n'est pas que le pouvoir central soit l'UPO ou la Tecnarchie, mais qu'il soit propre. Si l'UPO avait été propre, je l'aurais préféré à la Technarchie, même à une Technarchie propre. Mais vaille que vaille, je préfère une Technarchie propre à une UPO fétide. Ça, au moins, tu le comprends ?"

"Tu perds ton temps avec moi, Héros de la mort de Quaryel."

"Ça t'amuse de ne parler que par slogans ? Ne peux-tu raisonner avec ta tête, t'exprimer avec des mots ? Pourquoi restes-tu enfermé dans cette mesquine conception de puritain... et qui pis est, pourquoi déprécies-tu ainsi tes qualités ?"

"Tu n'obtiendras rien de moi par tes flatteries sournoises."

Mar secoua la tête : "Samesit, je te respecte parce que tu paies de ta personne tes convictions... mais je te plains. Tu n'es pas vraiment prisonnier de la Technarchie, tu t'es institué prisonnier de toi-même. Tu ne réfléchis pas, tu ne raisonnes pas... tu ne veux pas le bien de Quaryel même si tu t'illusionnes de le vouloir... Je te plains, Samesit et je plains les idiots qui croient à tes phrases toutes faites, à tes slogans. Ce que tu cherches, en fait, n'est que le triomphe de tes idées, pas de sauver Quaryel. Tu n'es pas dangereux, Samesit, tu es pathétique. Tu ne seras jamais un vrai meneur d'hommes, tu ne seras jamais un rebelle efficace... tu pourrais l'être, mais tu ne sais pas comprendre, tu ne sais pas réfléchir... tu n'es qu'un ballon gonflé d'inutiles mots... Je le regrette, Samesit, autant pour toi que pour Quaryel."

L'homme, un instant, parut indécis, puis il reprit son air de défi. Mar se leva et sortit, Samesit fut reconduit à la Maison de Détention.

Mar revit l'enregistrement avec Ayenzy et Ilay.

"Que pensais-tu en obtenir ?" demanda Ilay.

"Je m'attendais à ce que ce soit un idéaliste, oui, mais, ouvert, raisonnable..."

"Que voulais-tu dire quand tu as dit qu'il n'est pas dangereux ?"

"Que je le laisserai libre... en prison c'est un héros, un martyr. Libre, il n'est qu'un épouvantail en plastique transparent."

"Tu le remettrais en liberté ?" demanda Ayenzy émerveillé.

"Oui, sans le perdre de vue, évidemment."

"Oui, ça pourrait se faire..." murmura Ilay, "Mais seulement après avoir diffusé sur toute la planète, et plusieurs fois, toute votre conversation."

Mar tressaillit : "Mais ça ne serait pas correct !"

"Pourquoi ?"

"Il ne savait pas que notre conversation était enregistrée."

"Il pouvait s'en douter."

"Oui, mais pas qu'elle serait rendue publique."

"Alors nous pouvons faire cela : nous lui faisons voir l'enregistrement puis nous lui proposons une alternative : ou il accepte la liberté et la diffusion de votre réunion, ou il refuse la liberté et dans ce cas sera rendu public son refus lors de votre seconde discussion."

"Je ne sais pas... peut-être serait-ce plus correct... mais vraiment, je ne sais pas."

Ayenzy adopta la proposition de son époux. Aussi appela-t-il Samesit.

"Ecoute, ce que je dis et ce que tu diras est enregistré et sera transmis sur tout Quaryel. As-tu compris ?"

"Oui."

"Bien. A présent je vais te faire voir et écouter l'enregistrement de ta précédente discussion avec le Chef de Famille Swooney ni Mar. Es-tu prêt ?"

"Ceux qui verront l'enregistrement de cette réunion verront et entendront aussi celle de ma précédente rencontre avec Swooney ?"

"Non, pas si tu t'y opposes. Tu la verras dans un viseur."

"Bien, je suis prêt."

Il lui fut donné un casque viseur. Peu après Samesit l'enlevait.

"Et bien ?" demanda-t-il.

Ayenzy dit alors : "J'ai décidé, en accord avec Swooney ni Mar, de te faire une proposition : si tu acceptes que l'enregistrement que tu viens de voir soit rendu public, tu seras libéré aussitôt. Si tu refuses, cela équivaudra à refuser ta liberté, et ce que nous disons en ce moment sera rendu public. A toi de choisir."

Samesit plissa le front puis répondit : "Je n'accepte rien de vous, pas même la liberté."

Ayenzy, qui s'attendait à une réponse de ce genre, sourit : "Donc tu ne veux pas que ce que tu as dit à Swooney ni Mar, ou plutôt ce que lui t'a dit, soit connu du public. Et pour cela tu préfères rester à la Maison de Détention."

Samesit répondit avec sérieux : "Je n'ai rien à dire."

"Bien, nous n'avons rien non plus à ajouter."

La rencontre s'acheva là, et l'enregistrement en fut transmis quelques instants après à tous les canaux trois-D de la planète, où elle fut commentée par les plus fameux chroniqueurs, plusieurs fois. L'écho suscité fut modeste, mais le nombre des adeptes de Samesit diminua beaucoup.

Puis Mar revit avec Ayenzy le rapport à envoyer au Technarque, le contresigna et rentra sur Ross-Boar.

CHAPITRE 12



La cour de Tolber

Il était temps maintenant pour Mar et son groupe de commencer le sixième voyage. Un autre hostel avait encore été ouvert, l'hostel du Bond, non loin de Maisons-Vieilles. Aussi le groupe, s'étant assuré que la voie était libre, s'y transféra par transmen. De là, ils partirent de nuit vers une ville du sud-est qui, aux informations glanées, devait être Bonrepaire, une ville d'Eleveurs. Elle était à trois jours de marche par la montagne, mais grâce aux ceintures anti-gravité, ils arrivèrent à proximité de la ville la nuit même.

Elle se dressait sur un promontoire rocheux entouré de vastes étendues d'herbe divisées en grands secteurs par des files de buissons sur lesquels était élevée une plante parasite connue sous le nom de Nyliffe. Il poussait sur d'autres plantes en insérant ses courtes racines à la base de la queue des feuilles. Les feuilles de la plante hôte séchaient et tombaient et le parasite prenait leur place et se multipliait en créant un réseau dense réseau. La plante hôte ne mourait pas mais elle nourrissait le nyliffe.

Ses feuilles avaient la forme de triangles équilatéraux et elles s'agençaient sur un même plan, en mosaïque, si parfaitement que leur épais réseau ne laissait passer ni un rai de lumière ni le regard. Les feuilles du nyliffe étaient tendues et dures, aux bords effilés et coupants, rouille au-dessus du côté au soleil, et gris argenté en dessous, à l'ombre. Le nyliffe n'attaquait que certaines espèces de buissons et d'arbres et se désintéressait d'autres et même se tenait à distance respectueuse d'autres plantes, vénéneuses pour lui, comme le backum, le latza ou d'autres. De sorte que celui qui voulait faire une haie de nyliffe où il voulait laisser une ouverture non envahie par cette plante agressive, plantait du backum ou autre plante également répulsive.

Le nyliffe se propageait en lançant ses branches barbues mais pas par des graines. Mais ses branches n'arrivaient pas à dépasser une distance supérieure à un mètre, un mètre et demi. Aussi, bien que capable de vivre sur les trois quarts des plantes de Boar, herbes exclues, il n'avait pas eu une propagation dangereuse pour l'écosystème.

Dans les grands champs herbeux de Bonrepaire paissaient des centaines de petits animaux. Le plus gros mammifère vivant sur Boar était le turse, de soixante centimètres de haut et quatre-vingt de long, un quadrupède sans queue au cou trapu et à la tête ovoïde très mobile. Le turse était considéré comme un bon animal pour la peau et la viande. C'était un herbivore courant très vite mais peu endurant, il produisait un lait non comestible pour l'homme sauf bouilli avec certaines herbes. On en tirait alors une caillette grisâtre pas mauvaise et moyennement nourrissante. Le turse n'était pas le plus prisé des animaux d'élevage.

Il y avait aussi le pékol, à la très bonne laine à fibres longues, douce et résistante. Sa chair était un peu fibreuse ne ne devenait mangeable que longuement faisandée dans une eau courante limpide. Le pékol était gros et trapu, comme une balle, quand il était prêt à la tonte, d'environ cinquante centimètres de diamètre. C'était le seul animal à se nourrir de plantes assassines dont il était d'ailleurs très friand. Ses quatre pattes se repliaient vers l'intérieur et quand il les redressait d'un coup, avec force, il pouvait aussi faire des bonds de plus de deux mètres. Quand il fuyait il avait vraiment l'air d'une balle qui rebondit. D'autant plus que sa tête, presque dépourvue de cou, disparaissait presque dans son épaisse fourrure.

Plus qu'à sa vue le pékol se fiait à l'ouie qu'il avait très fine : au moindre bruit il bondissait au loin. Un pékol tondu était encore plus laid et drôle qu'on ne peut l'imaginer. La couleur de son poil variait du blanc au gris bleu. Il existait une variété, très appréciée, à mèches noires et rougeâtres.

Puis Mar remarqua qu'il y avait aussi quelques canonchiens. C'était des quadrupèdes aux pattes antérieures plus courtes. Quand il passait il avait l'air d'être sur un terrain incliné. Mais quand il courait, et il pouvait atteindre une grande vitesse, il se relevait sur ses pattes postérieures et prenait une démarche de marathonien. Il faisait alors un peu plus d'un mètre de haut. Il fournissait une viande tendre, rose et très bonne. Son lait était doux, sucré. Il était couvert d'un court pelage compact, marron, parfois à tâches noires. Ils virent aussi d'autres espèces qu'ils ne connaissaient pas.

A leur arrivée les pékols se mirent à sauter dans leur enclos, en lançant de très forts couinements épouvantés. Soudain, de nulle part, apparurent des Eleveurs et des Armés. Mar se dit que ce devait être les gardiens du troupeau qui dormaient à l'abri des clôtures de nyliff. Dans la clarté d'une nuit à trois lunes, un des Armés repéra le groupe de Mar et le montra aux autres.

"Qui va là ?" demanda l'Armé en pointant vers eux une espèce de multi-arbalète en couches.

Un autre Armé souffla dans un cor en bois et ça et là surgirent d'autres groupes mixtes d'Armés et d'Eleveurs.

Mar leva les bras, les mains tendues et les doigts bien écartés pour montrer qu'il n'avait pas d'armes : "Nous sommes des voyageurs, de pacifiques voyageurs."

"Que voulez-vous ?"

"Nous sommes un groupe d'étudiants, connus sous le nom des Penseurs."

"Etudiants ? Etudiants en quoi ? Vous n'êtes pas Shentistes..."

Mar approcha, fatigué de leur crier ses réponses, mais plusieurs Armés pointèrent leurs armes sur lui. Mar s'arrêta à nouveau.

"Nous étudions Boar, ses gens, les coutumes, les traditions, les plantes, les animaux... tout."

L'Armé qui avait parlé secoua la tête et discuta avec les autres, puis il dit : "Ici il n'y a rien à étudier. Ce qu'il y a à savoir, le Temple de Shent de la Vie le sait déjà... Si vous tenez à votre peau, passez votre chemin."

"Nous voudrions entrer dans Bonrepaire. N'est-ce pas cette ville là ?"

"Ce n'est encore qu'un village, pas une ville. Si vous voulez acheter un troupeau ou même seulement quelques têtes, vous pouvez y aller. Sinon, je vous conseille de changer de route. Nous n'avons pas de temps à perdre avec des dingues."

Mar fin tinter le collier de rondelles qu'il avait au cou : "Ceci peut-être pourra mieux vous expliquer nos intentions que nos mots..."

A nouveau l'Armé parla à voix basse avec les autres, puis il dit : "Alors attendez sans bouger d'ici. Quand ils viendront nous relever du village, nous vous accompagnerons en haut."

Mar répondit qu'ils le feraient. Ils déchargèrent leurs sacs à dos et s'assirent par terre.

"Plutôt méfiants, ces Eleveurs !" dit Eduhin.

Dehne répondit : "Ça peut se comprendre, surtout s'ils sont encore peu. Je crois qu'il sera difficile de s'arrêter chez eux. En général on entre plus facilement dans les villes mixtes."

"Oui, les villes mixtes sont plus ouvertes, par nature. Je crois que cette notion de villes spécialisées est caractéristique de Boar..." dit Wandel.

Ils bavardèrent un peu en attendant le lever du soleil. La nuit était froide et les hommes de Mar se serrèrent l'un à l'autre. Mar avait superposé sa toile à celle de Tolber, comme beaucoup de leurs voisins, pour mieux se couvrir le corps.

"C'est la première fois que tu sors pour une exploration, n'est-ce pas, Tolber ?" demanda Mar.

"Oui, à part de petits tours de préaration."

"Boar te plait ?"

"Pour l'instant oui. Quand je me suis engagé, à Quaryel on m'a présenté la vie qu'on aurait, on nous a aussi fait voir quelques enregistrements... l'idée m'a plu, et me voilà ici."

"Qu'est-ce qui t'a attiré ? L'aventure ?"

"Oui, et aussi ta personnalité. Ils ne faisaient tous que parler de toi..."

Mar sourit : "Bah, c'est flatteur. Tu n'es pas encore déçu par Boar... ou par moi ?"

"Non, au contraire !" répondit Tolber, "Vous êtes fascinants, tous les deux. Tu sais, quand tu m'as demandé de joindre ma toile à la tienne, je me suis senti... ému."

"A ce point !"

"Bien sûr. Mais pourquoi m'as-tu choisi moi ?"

"Je ne t'ai pas vraiment choisi. Je l'ai demandé à mon voisin et c'était toi."

Tolber sembla déçu. Mar n'en était pas sûr : ils étaient couchés sur le dos et il ne voyait pas son expression, mais il le sentit de façon indéfinissable. La conversation s'éteignait un peu partout.

Quand le soleil apparut derrière les montagnes, un son parvint du petit château. Peu après plusieurs groupes mixtes d'Eleveurs et d'Armés sortaient du village et s'éparpillaient dans les enclos. C'était la relève. Certains de ceux qui avaient passé la nuit dans les enclos se dirigèrent vers le groupe de Mar. Lequel, comme ses hommes, repliait sa toile.

"Va, Mar, je replierai ta toile." Dit Tolber.

"Merci." Mar approcha du groupe : "Nous conduisez-vous au village, maintenant ?"

"Es-tu le porte-parole du groupe ?" demanda un Armé.

"Oui, je suis leur chef."

"Bien. Alors prenez vos affaires et suivez-nous. Vous vous arrêterez à la porte du village et vous attendrez que le Chef Eleveur, le Châtelier et le Porte-parole viennent vous parler. C'est à eux trois de décider."

"Quelle différence y a-t-il entre un Chef Eleveur et un Porte-Parole ?"

L'armé le regarda comme on regarde un enfant qui demande des choses évidentes : "Le Chef Eleveur est le meilleur éleveur du village et il est choisi dans le concours annuel. Il règle le travail dehors. Le Porte-Parole est élu parmi les plus intelligents du village et en règle la vie interne."

"Comment fait-on pour savoir qui est le plus intelligent ?" demanda Mar amusé.

L'autre prit encore un air patient et expliqua : "Il y a des examens. Un Porte-Parole doit connaître notre loi, notre histoire, nos traditions. Et puis il doit bien savoir lire et écrire, faire les comptes vite et sans erreurs... il doit savoir parler, réciter et improviser."

"Un Armé aussi peut être élu Porte-Parole ?"

"Bien sûr, même si c'est rare. Un Armé a bien d'autres problèmes à affronter, il a des entraînements quotidiens, les concours de force et d'adresse..."

"Votre village existe depuis combien de temps ?"

"Presque six tours. Exactement cinq tours, huit ans et cinq mois."

"Et quel est le nom de votre château ?"

"Bul."

"Combien d'habitant y a-t-il dans votre village ?"

"Dans les trois mille."

"Et au château ?"

"Pourquoi tant de questions ?"

"Curiosité... pour nos études."

"Mmhh ! Vous ne prépareriez pas plutôt une attaque ?"

"Nous ? Et pourquoi donc ? Nous ne sommes pas des Pillards !"

"Non, pas à votre apparence... mais on ne sait jamais."

Mar n'insista pas plus sur ses questions. Une fois sous le mur du village, ils approchèrent de la porte d'entrée.

"Attendez tous ici." Dit l'Armé.

Le groupe d'Eleveurs et d'Armés entra, rejoignant d'autres groupes. Mar remarqua que chaque groupe comptait quatre Armés et une vingtaine d'hommes, il en déduisit qu'au château devaient vivre dans les quatre cents Armés. Après un peu moins qu'une heure, sortaient par la porte huit Armés suivis de trois hommes. L'un était le Châtelier : il avait le même uniforme que les Armés, rouge et marron, mais le bandeau à la tête et les sandales étaient verts et les armoiries dorées. Le Chef Eleveur devait être celui à l'habit de peau comme les Eleveurs : des espèces de jambières ouvertes derrière, un rectangle de peau devant et un derrière attachés à la ceinture, mais en plus il avait une sorte de manteline circulaire autour du cou et qui descendait à mi-poitrine et un ruban de cuir retenaient ses longs cheveux. Le Porte-Parole, enfin, avait une tunique en peau très souple, sans manches, droite, serrée à la taille par une tresse en cuir avec des franges aux deux bouts et un béret en poil.

Le Porte-Parole parla : "On nous a dit que vous autres, étrangers, voulez entrer au village... Pourquoi ?"

"Nous voudrions faire plusieurs choses. Passer un contrat, visiter et étudier votre village et nous reposer d'un long voyage."

Le Porte-Parole serra les lèvres : "Quel type de contrat voudriez-vous passer avec nous ?"

"Des fournitures régulières pour mes hommes : viande, lait, peaux, fourrures... mais ce contrat est subordonné à l'acceptation des deux autres points."

"En voici une requête inhabituelle." Répondit le Porte-Parole.

"Je m'en doute, mais raisonnable, me semble-t-il."

"Que gagneriez-vous à la visite de notre village et à son étude ?" Et qu'y aurait-il à étudier ?"

"Bien des choses. Nous y gagnerions connaissance, culture..."

"C'est étrange, l'Armé qui est venu me chercher dit que vous n'avez pas l'air de Pillards... et je ne crois pas qu'il ait tort. Mais si vous n'êtes pas là pour nous attaquer, quel peut être votre intérêt à connaître notre village ?"

"L'intérêt qu'a tout étudiant pour ce qu'il ne connaît pas."

"Admettons que ta non-réponse ait un sens, qu'y gagnerions-nous, nous ?"

"Le contrat."

"Qui pourrait ne pas nous intéresser."

"Mais ce serait bon pour vous. C'est vrai, aujourd'hui vous vendez juste les bêtes que vous avez à vendre. Mais si vous en vendiez plus vous devriez en élever plus et en élever plus veut dire avoir plus d'Eleveurs et plus d'Armés, donc être plus nombreux et plus forts et donc mieux pouvoir se défendre contre une possible attaque de Pillards. Et en effet un château de près de mille armés défendra mieux le village qu'un château de juste... disons quatre cents Armés."

Le châtelier infléchit les sourcils.

Mar insista "Je me trompe ? dites-moi, combien de bêtes vendez-vous par an ?"

Il n'eut aucune réponse.

"Disons que vous en vendez assez pour nourrir mille personnes en plus de celles pour votre propre usage... Si vous passez ce contrat avec moi, vous devrez en produire près du double, et alors votre village pourrait grandir jusqu'à avoir au moins cinq mille habitants et le château pourrait être agrandi pour héberger au moins cinq cents armés sinon plus..."

Les trois dignitaires se rapprochèrent pour parler à voix basse.

Puis le Porte-Parole demanda : "Comment peux-tu savoir tout ça ?"

"Je suis un Penseur, donc quelqu'un qui avec peu d'indice sait faire ses comptes, réfléchir, tirer des conclusions et bâtir des projets. Je ne fais que mon travail."

"Et combien de bêtes nous achèterais-tu par an ?"

"Dans les vingt mille des différentes espèces que vous élevez, avec leur peau, fourrure et autres sous-produits."

"Qui nous garantirait que tu le achêteras ?"

"Mes paiements anticipés."

"Tu... tu paierais à l'avance pour vingt mille têtes ? As-tu idée de ce que ça te coûterait ?"

"Pas exactement, mais moins de cent valeurs en tout, je crois"

"Et tu serais prêt à les payer tout de suite ?"

"Si on signe le contrat maintenant, je vous donnerais dix valeurs sur le champ, puis vingt à la première livraison et ainsi de suite jusqu'à payer tout. Les livraisons seront mensuelles pour les treize mois de l'année."

"De sorte que dans les six premiers mois tu nous paierais ce qu'on te livrera en un an ?"

"C'est exact."

"Mais qui te garantiras que nous tiendrons notre promesse ?"

"Mes hommes."

"Comment ça ?"

"S'il manquait ne fut-ce qu'une tête à nos accords, mes hommes vous empêcheraient d'en vendre à tout autre."

"Qui, cette pauvre vingtaine ?" demanda le Châtelier en riant.

"Non, j'en ai bien plus, sans quoi je ne vous achèterais pas tant de bêtes. Et chacun d'eux se bât mieux que quatre de tes Armés, crois-moi. Mais nous ne vous attaquerions pas, ce serait inutile. Nous attaquerions juste les caravanes qui essaieraient d'entrer ou de sortir de votre village, et alors vous ne vendriez plus une seule bête."

Le Châtelier ricana et haussa les épaules : "Bavardage !"

"Mais les paiements anticipés sont des faits et pas du bavardage. Et si je suis prêt à risquer mon argent c'est que je suis sûr de mon fait, je ne parle pas en vain."

Le Châtelier n'était pas encore convaincu.

Alors Mar lui dit : "Ecoute, j'ai une proposition à te faire. Choisis trois de tes champions et un de mes hommes les défiera tous les trois ensemble."

"Nous ne sommes pas au mois des défis au Châtelier... et il n'y a pas d'Armés parmi vous. Je ne peux pas accepter."

"Il ne s'agit pas d'un défi pour ta charge, mais juste d'une démonstration que je ne parle pas en vain. Si mes hommes gagnent le défi, tu voteras en notre faveur. C'est d'accord ?"

L'autre se passa la paume de la main sur le bras, regarda les hommes de Mar, puis dit : "Mon vote sera à vous si le Chef Eleveur et le Porte-parole sont aussi d'accord..."

Il Chef Eleveur objecta : "Si j'étais aussi d'accord, il n'en serait pas possible pour autant d'improviser deux mille éleveurs. Dans le meilleur des cas on pourrait l'envisager d'ici cinq cycles..."

"Exact. Mais pour l'instant vous pourriez aussi n'augmenter que le bétail, agrandir les enclos, travailler un peu plus, mettre encore plus de jeunes au travail. C'est à dire que les premiers temps vous me fourniriez moins de vingt mille têtes par an. Le contrat reste à discuter et rédiger..."

Le Porte-Parole demanda : "Tu nous donnerais quand même l'acompte de dix valeurs ?"

"Bien sûr."

"Mais je voudrais voir si vous les avez vraiment..." dit le Porte-Parole.

Mar sortit alors de son bagage un collier formé de cinquante rondelles d'or pur de deux cents cinquante six grammes chacune. Il en retira une qu'il tendit au Porte-Parole.

"Fais-la vérifier : c'est une valeur exactement."

Le Porte-parole et les deux autres regardaient fascinés ce collier. Les huit Armés aussi s'étaient approchés pour regarder. Le Porte-Parole soupesa la rondelle dans sa main, la mordit, se pencha et la cogna contre une pierre.

"Elle a l'air vraie !" dit-il.

La valeur passait de main en main. Mar les regardait en souriant. La cote de l'or était très haute sur Boar. Dans la galaxie l'or était par contre bien moins prisé, surtout depuis la découverte de mines d'or pur sur plusieurs planètes. Une valeur de Boar valait dans les deux cents crédits, mais avec deux cents crédits on achetait dans la Galaxie près de vingt kilos d'or, et pas juste deux cents cinquante grammes.

Le Porte-Parole dit à Mar : "Attendez ici. Nous trois rentrons au village pour bien analyser votre valeur et ta proposition, puis nous vous donnerons notre réponse."

Mar acquiesça : "D'accord. Nous attendons ici."

Ils rentrèrent tous trois au village, fermant la porte et laissant les huit Armés dehors, de garde.

Shehud s'approcha de Mar : "Tu crois que c'était indiqué de leur montrer le collier entier ?"

"Bien sûr. Tu vas voir qu'avec ça ils accepteront."

Wandel acquiesça : "Tu ne connais pas encore ces gens, Shehud. Il n'y a pas de meilleur argument que l'argent, pour les convaincre. Mar sait comment négocier..."

Tolber acquiesça vigoureusement : "Bien sûr, fie-toi à Mar."

"Bien sûr que j'ai confiance. J'exprimais juste une opinion..."

Ils attendirent un peu. Mar à présent avait l'habitude des longues durées de Boar. Les trois hommes revinrent et le Porte-Parole rendit la valeur à Mar.

"Tiens. Entrez. Venez chez moi, nous discuterons le contrat."

Ainsi Mar et ses hommes furent-ils finalement admis au village. Ce dernier, à part les murs prolongeant les parois rocheuses qui étaient en pierre, était construit tout en bois. Chaque maison avait deux ou trois étages. Le rez-de-chaussée contenait de deux à quatre bergeries pour l'hiver. Le ou les deux étages contenaient salles de travail et logement proprement dit. Les rues étaient régulières, de largeur constante. Les maisons n'avaient ni cour ni jardin. Nombre de maisons avaient une terrasse sur le toit avec les étendoirs à peaux. Le château était un édifice haut à quatre étages et avait, fait unique, une grande cour intérieure.

Ils établirent le contrat, puis Mar et ses hommes eurent l'usage d'une bergerie dans une maison. Ils décidèrent de s'arrêter quatre ou cinq jours. Chacun d'eux devait s'informer sur un aspect du village et de sa vie. Malgré la méfiance initiale, les hommes de Mar furent bien acceptés par les habitants du village.

Une caractéristique de Bonrepaire était que, à la différence d'autres villages ou villes, il n'y avait pas l'habituelle séparation et distance entre les villageois et les Armés. Cela venait sûrement du fait que les Armés passaient de longues heures en plein air avec les Eleveurs auxquels leur travail laissait de longs moments de pure surveillance pendant lesquels ils bavardaient ou même jouaient avec les Armés.

Le Chef Eleveur était un type décidé, sûr de lui, sympathique, ouvert. Mar se lia vite d'amitié avec lui. Il sut ainsi que, comme chaque type d'animal élevé mangeait en partie des plantes différentes, ils changeaient les animaux d'enclos chaque mois, par rotation. De plus, ils recueillaient dans des prés éloignés le fourrage pour les mois de la Léthargie, les deux ou trois mois où les animaux devaient vivre dans les bergeries.

Il sut aussi que, en cas d'attaque de Pillards ou Désaxés, tous les Eleveurs participaient à la défense des troupeaux, à la différence de ce qui se passait dans d'autres villes, surtout dans celles des Agriculteurs. Il n'était pas rare que les enfants d'Eleveurs deviennent Armés et vice-versa. Aussi depuis bien des cycles ne demandaient-ils plus d'Armés à Château-Premier.

Pendant leur travail à l'extérieur beaucoup d'Eleveurs passaient le temps en travaillant les peaux à les embellir en y cousant des décorations obtenues du travail des os des même petits animaux, taillés en petites rondelles ou autre forme géométrique avec un trou pour être cousue. Ils obtenaient ainsi d'élégants sacs, bracelets, des chaussures souples, des ceintures aux décorations caractéristiques en os. Mar passa un autre marché pour acheter aussi de ces produits.

Le village avait été construit de façon à pouvoir être facilement agrandi. En effet, la hauteur sur laquelle il se dressait était en terrasses et l'actuel village n'en occupait que le tiers, la plus haute terrasse. Pour monter au village il fallait d'abord parcourir une montée encaissée dans une gorge de la colline, puis passer par les différentes terrasses reliées par des rampes savamment creusées dans les parois rocheuses. La pierre enlevée pour rendre les parois presque verticales et pour construire les rampes avait été utilisée pour construire le puissant mur de défense.

Le bois des maisons avait été pris en déboisant les lieux devenus les enclos en plein air autour du village. Plusieurs puits avaient été excavés sur la hauteur, à peu près un par terrasse, de sorte que le village était bien approvisionné en eau. Les vivres qu'ils ne produisaient pas eux-mêmes, ils les échangeaient avec les communautés limitrophes. Les maisons avaient été construites par des charpentiers de Hautbois, une ville de Constructeurs proche. Un peu au-delà il y avait des villes d'Agriculteurs : au sud Grandsilo, au nord-est Bergerelle et au sud-ouest Champ-Irrigué. Il y avait à l'est un port de Navigateurs, Basenôtre.

Le soir Mar relevait toutes les informations rassemblées par ses hommes et les enregistrait. Tolber l'aidait à vérifier certains points pour lesquels des informations un peu divergentes informations étaient reçues. Certains éleveurs rejoignaient le soir les hommes de Mar et ils corrigeaient spontanément les erreurs éventuelles : l'idée les amusait que quelqu'un veuille prendre note, par exemple, de combien de jours de marche séparaient deux villages, ou quel bois avait été utilisé pour construire les maisons, et combien de temps il fallait pour faire pousser un enclos.

Après quelques jours Mar décida de s'en aller. Il dit au Porte-Parole qu'il enverrait ses hommes. Pour les reconnaître sans risque d'erreur ou d'embrouille, le Porte-Parole donna à Mar quelques carrés de peau décorés d'os, que Mar signa de son loco devant le Porte-Parole en personne. Puis, l'après-midi, ils reprirent leur voyage, salués par tout le village.

Ils marchèrent jusqu'à la nuit. Ils s'arrêtèrent, dînèrent, puis, ils étudièrent les cartes et repartirent avec les ceintures anti-gravité. Peu après ils étaient en vue de Hautbois. Le nom de le ville de Constructeurs venait clairement du fait qu'elle se dressait sur un col complètement entouré de forêts. La ville était une des plus curieuses qu'aient jamais vues les hommes de Mar. Sur le sommet avaient été laissés de nombreux arbres au tronc droit et lisse. Mais leurs cimes avaient toutes été coupées, de sorte qu'il ne restait que les troncs, tous coupés à la même hauteur, désormais morts, mais solidement enracinés dans le sol. Un grand anneau tout autour avait été déboisé.

Avec le bois recueilli, ils avaient construit en haut des troncs un réseau de maisons reliées les unes aux autres par d'étroites passerelles. Chaque maison avait trois ou quatre niveaux : le plus bas était à près de dix mètre de la terre. Tout autour de la ville se dressait un haut mur en bois recouvert de briques cuites. A première vue il n'y avait pas de château, sauf que certains troncs plus hauts ça et là sur le périmètre abritaient des édifices à plus d'étages qui rappelaient des tours.

Pendant la nuit, Mar et ses hommes atterrirent à couvert des derniers arbres avant la clairière en anneau, puis gagnèrent la clairière où ils campèrent à découvert en attendant l'aube. Cette nuit-là encore Mar se retrouva à partager la toile de Tolber. Il avait remarqué que le jeune homme était toujours très attentif et gentil avec lui, plus que les autres.

Alors Mar le lui dit : "C'est agréable d'avoir dans ses compagnons de voyage quelqu'un de prévenant comme toi, Tolber."

"Es-tu sincère, Mar ?"

"Bien sûr. On est bien, avec toi."

"Avec toi aussi..." répondit Tolber et il tendit le bras sous la toile pour prendre la main de Mar qu'il serra délicatement.

Mar se sentit bizarre. Pour la première fois il réalisa qu'il éprouvait envers Tolber plus qu'une camaraderie normale. Il se tourna vers lui, sentit sa chaleur. Tolber se serra contre lui. Ils se taisaient maintenant, mais leurs corps parlaient pour eux. Peu à peu ils furent proches, trop proches...

Mar se raidit : "Non, Tolber. N'allons pas plus loin. Je ne veux pas."

Le jeune homme s'écarta un peu et Mar se sentit mieux, bien qu'encore un peu troublé. Par chance l'aurore réveillait les hommes qui commençaient à bouger, se lever, se préparer. Mar glissa hors de la toile. Bientôt tous se levaient, baillant et s'étirant dans l'air frais et piquant du matin. D'une des tours étroites et hautes de la ville, quelques Armés les observaient. Mar réunit ses hommes et se rendit sous le mur, près de la porte de la ville. Une corde descendit d'une maison et plusieurs Armés l'empruntèrent pour descendre sur le mur.

L'un d'eux mit devant sa bouche une sorte de gros embout et cria à travers : "Vous cherchez des Constructeurs ?"

Mar mit ses mains en porte-voix et répondit en criant : "Oui, j'ai du travail à leur proposer."

"Attendez, nous vous ouvrons la porte." Puis il tourna l'embout vers les maisons sur les troncs et cria quelque chose.

La porte fut ouverte. Mar et ses hommes entrèrent. Ils se retrouvèrent dans une espèce de cour entourée de murs sur les quatre côtés, et sur le mur opposé à l'entrée il y avait une autre porte, fermée. Le première porte, tout comme elle s'était ouverte, se referma toute seule. Peu après la porte intérieure s'ouvrait et une vieille femme entrait.

"Bienvenue à Hautbois, étrangers. Je suis la Maîtresse Projeteuse Gevyn Remohne. En quoi pouvons-nous vous être utiles ?"

Mar la regarda : c'était une grande femme robuste. Malgré son âge avancé, un sein solide gonflait sa tunique bleu foncé brodée de gris. Ses cheveux étaient rassemblés derrière, bas sur le cou. Elle avait glissé dans ses cheveux un bâton d'écriture. Elle portait une bandoulière dont pendait une tablette avec un bloc de feuilles attaché. A côté de la tablette pendait un cylindre dont sortaient des règles diversement graduées.

Mar se présenta puis dit : "J'ai en projet plusieurs constructions dans cette région... aussi ai-je pensé m'adresser à vous."

"Dans quelle ville ou village seraient érigées ces constructions, et quel serait leur usage ?"

Mar lui expliqua l'idée des hostels.

Au début la Maîtresse Projeteuse parut incrédule : "Hors des murs as-tu dit ? Mais on ne peut pas construire hors murs, il n'y aurait pas de defense..."

"Justement, la construction doit être étudiée pour être facilement défendable contre l'attaque de petits groupes de Pillards ou de Désaxés. Par ailleurs un grand groupe n'aurait pas intérêt à attaquer un de nos hostels, le butin serait bien maigre... Et de plus, les hostels sont près des villes et pas un Châtelier avisé ne laisserait une grande bande de Pillards approcher autant..."

La Maîtresse Projeteuse commença à sembler intéressée. Elle prit un sifflet dont elle sortit une suite de sons modulés. Peu après d'autres Constructeurs arrivaient par la porte intérieure.

"Voici les Maîtres Projeteurs présents en ville. Je voudrais que nous discutions avec eux ta requête : elle est si inhabituelle, si innovante..."

Ils en parlèrent longtemps et finirent par se mettre d'accord. A eux aussi Mar dit qu'il enverrait ses hommes concrétiser le projet. Puis il demanda à visiter la ville avec ses hommes et en obtint aussitôt la permission. Chacun de ses hommes fut hébergé par une famille dans une maison perchée en haut de ces hauts troncs. L'endroit donnait moins l'impression d'une ville que d'une ruche. On passait de maison en maison par des passerelles ou des étendues de planches. Pour rejoindre le sol ils utilisaient de longues cordes le long desquelles ils glissaient rapidement. Pour remonter ils utilisaient soit des échelles de corde qui étaient remontées le soir ou en cas d'attaque, soit, pour les enfants et les vieux, un ingénieux système avec poulies et paniers longeant les troncs entre des guides posés à cet effet.

La ville était organisée sur un système de familles nucléaires auquel se superposait une hiérarchie par spécialité et habileté. Vieux et enfants étaient à la charge de l'affectueux soin de leur famille, mais la communauté entière s'en portait garante. La division entre Armés et Constructeurs était nette à tous les niveaux et le Premier Maître, le chef élu de la ville, avait une juridiction étendue au château, bien que limitée. Comme Mar l'avait pressenti, les Armés vivaient dans les hautes maisons, les tours de six étages disposées à intervalle régulier tout du long du périmètre de la ville et d'où ils pouvaient descendre directement sur le mur d'enceinte ou à terre. Sous la ville, dans l'enceinte entre les troncs, étaient déposés des matériaux bruts ou semi finis et se trouvaient des espaces de travail. Un ingénieux système anti-incendie protégeait la ville.

Durant les quelques jours où ils restèrent à Hautbois, Tolber chercha toujours à rester près de Mar. Lequel ne l'évitait pas mais essayait de ne pas l'encourager. Il se sentait attiré, mais il ne voulait surtout pas se laisser aller : Njeiry était toujours bien présent dans son amour. La conjonction même, en lui, du fort amour pour Njeiry et de l'attirance vers Tolber était source de gêne pour lui. L'avant-dernier jour qu'ils passèrent à Hautbois, à un moment où ils étaient seuls, Tolber arrêta Mar.

"Mar, pourquoi es-tu si froid avec moi... Je te désire..."

"Moi aussi, Tolber, mais je ne peux pas et ne veux pas."

"Mais, si tu me désires aussi, quel est le problème ?"

"J'aime Njeiry et je ne peux pas aimer deux personnes, surtout à présent que Njeiry n'est pas là... ce ne serait pas juste envers lui... ni envers toi."

"Mais je ne te demande pas de ne pas aimer ton époux, de le quitter pour moi, Mar."

"Tu ne le pourrais pas, d'ailleurs. Ce ne serait même pas la peine d'essayer."

"Mar, je te demande juste de me laisser t'aimer..."

"Non, nous ne devons pas. Ne me mets pas dans l'embarras, n'insiste pas... Ne gâche pas notre amitié, Tolber." Conclut Mar et il s'esquiva en hâte.

Mais il continuait à penser à Tolber. Il se sentait attiré par lui... ne le désirait-il que physiquement ? N'y avait-il pas aussi quelque chose d'autre ? Il essaya de ne pas y penser, d'éviter la question, mais avec peu de succès. A leur départ, Mar essaya d'éviter de se retrouver seul avec Tolber. Mais il se surprenait à le chercher des yeux, à penser à lui... à le désirer.

Ils s'éloignèrent de Hautbois en milieu d'après-midi, à pieds. A la tombée du soir ils trouvèrent un fort groupe d'Agriculteurs venant d'une piste latérale et convergeaient dans leur direction. C'était une délégation de Grandsilo qui revenait du Temple de Shent du Sillon où ils s'étaient rendus en pèlerinage. Comme Mar voulait aller à Grandsilo, ils se joignirent aux pèlerins et firent donc tout le trajet à pieds.

Tous les pèlerins avaient un ruban vert aux tempes, en signe de leur dévotion à Shent du Sillon. Ils étaient allés implorer une grâce : les cultures de Grandsilo étaient menacées par de dangereux parasites que les moyens traditionnels n'avaient pu contenir. Alors le Séparé, le Sage et les Vieux, accompagnés de quelques jeunes Agriculteurs en représentation des différentes Racines de la ville, étaient allés faire acte de soumission en emportant avec eux des échantillons de plantes malades et une forte offrande en nature et en argent.

Ils étaient restés au Temple trois cycles entiers et à la fin les Shentistes leur avaient donné plusieurs sacs d'une étrange poudre jaunâtre en leur disant de la mélanger à l'eau d'irrigation dans un cérémonial spécifique et avec des prières et que "si les temps étaient mûrs et le rite correctement exécuté" Shent les écouterait. Mar apprit tout cela quand ils s'arrêtèrent pour dîner.

Les Agriculteurs étaient si préoccupés qu'ils avaient perdu leur habituelle réserve et racontaient tout aux hommes de Mar. Après le dîner, dans la nuit, ils s'installèrent pour dormir. Mar s'étendit dans sa toile, non loin du feu, seul, contrairement à ses hommes et à son habitude. Il venait de s'endormir en pensant à Njeiry et à Tolber qu'il fut réveillé en se sentant touché. Tolber avait soulevé la toile de Mar, s'était glissé dessous et les avait recouverts tous les deux de sa toile.

Mar, bien réveillé à présent, demanda en murmurant : "Pourquoi insister, Tolber ? Ne m'oblige pas à être brusque avec toi..."

Tolber lui caressa la poitrine : "Mar, ne me chasse pas. Je ne te demande rien, laisse-moi juste rester près de toi. Je ne demande rien d'autre..."

Mar hésitait. Une part de lui voulait l'éloigner, mais une autre voulait le retenir. Tolber continuait à doucement effleurer ses membres avec tendresse.

"Je ne te demande qu'un peu de bonheur, d'illusion... Tu ne veux pas faire l'amour avec moi ? Ça me va aussi..."

Mar céda et se détendit. Indéniablement la proximité de Tolber était plaisante... Ils restèrent ainsi, en silence, et ils s'endormirent sans que rien ne se passe. Le voyage dura un jour et demi. La nuit suivante aussi, Tolber et Mar partagèrent leurs toiles. Mar se rendait compte à quel point il goûtait la proximité de Tolber. Cette nuit-là, lui aussi caressa son beau corps juvénile et en tira du plaisir.

Finalement ils arrivèrent à Grandsilo, peu après le déjeuner. Les Agriculteurs y cultivaient surtout des céréales. Le climat doux de cette région de Boar permettait d'en faire deux moissons par an, une au début de la saison Croissance et l'autre à la fin de la saison Récolte. A chaque moisson les céréales étaient emmagasinées dans une haute tourelle en pierre avec un escalier hélicoïdal autour. Le silo se chargeait par le sommet et se déchargeait par des vannes placées en bas. Il se dressait sur un côté de l'habituelle place du village des Agriculteurs avec les inévitables têtes de pierre qui regardait tout autour, sans qu'on sache si en défense ou ravies des récoltes de leurs descendants.

Arrivant au village dans la caravane, ils y furent accueillis sans problème, puisque Mar s'était fait reconnaître par le Séparé comme un Epoux de la Terre. Mar vit que les champs tout autour présentaient d'étranges tâches d'un gris blanchâtre sur les feuilles. Quand les Agriculteurs virent arriver la caravane de leurs pèlerins ils se mirent en ligne au bord de la route dans un silence chargé d'attente et d'espoir. Seuls les pleurs d'un bébé rompaient le silence solennel qui accueillait le cortège. Le groupe de Mar reçut quelques regards curieux mais le fait qu'ils soient joint aux pèlerins faisait accepter leur présence sans problème.

La foule se refermait derrière le cortège et le suivait en une longue procession qui suivit la route droite jusqu'à la place centrale du village. Une fois là tout le monde s'arrêta, la place était comble. Le Séparé monta alors sur le grand cube en pierre qui lui servait de piédestal. Debout, il fit courir son regard sur la foule, gratta sa barbe rare et sauvage, inspira à fond et lâcha un long et profond soupir qui se termina en une espèce de lamentation.

Puis il reprit son souffle et commença : "Hélas ! Notre Epoux est malade, ses enfants languissent, qui nous secourra de ce malheur ?"

Le silence se poursuivait sur la place, lourd. La froide lumière du soleil, haut mais pâle, rendait la scène encore plus dramatique.

"Hélas!" continua le Séparé la voix rauque, "Si notre époux est faible, qui pourra se sauver ? Malheur!"

Un chœur puissant s'éleva de la place et répéta : "Malheur!" et le silence retomba, presque intolérable.

"Hélas! Mais un dieu puissant veille sur ses fidèles, celui qui est fidèle au dieu ne craint pas la malchance."

Le Sage et les Vieux répétèrent presque en hurlant : "Ne craint pas le malchance !"

Alors tous geignirent en chœur : "Ne craint pas le malchance !"

"Shent du Sillon nous a donné sa semence pour rendre à nouveau fertile notre terre !" proclama le Séparé. Il leva une poignée de la poudre donnée par les Shentistes et la fit glisser dans son autre main : "Oyez, oyez l'oracle de Shent ! Répandez ma semence dans les rigoles qui fécondent toutes vos terres. A la vanne versez cinq mesures, à cent pas quatre mesures, à encore cent pas quatre autres, à cent pas encore trois mesures, et par trois fois, puis à cent autres deux mesures, par quatre fois et à cent autre encore une mesure, par cinq fois. Ainsi ferez vous, mais seulement après avoir retiré l'eau des rigoles.

"Puis vous danserez la danse de l'accouplement comme si chacun de vous devait trouver un nouveau conjoint, en suivant l'eau vers le bas et en chantant les noms de l'époux Shent et de l'autre époux, la Terre. Puis vous vous prosternerez tous sur votre époux la Terre pour que Shent entre en vous et connaisse la Terre et l'aime. Alors les Vieux rouvriront les vannes et l'eau et ma semence se rependront et féconderont la Terre, la libérant de sa maladie.

"Mais prenez garde ! Si un seul d'entre vous n'est pas fidèle à Shent dans son cœur, ma semence sera répandue en vain, comme celle du jeune qui exerce seul son nouveau pouvoir... Vous accomplirez ce rite un soir chaque cycle jusqu'à ce que toute ma semence soit répartie jusqu'à la dernière mesure. Celui qui a foi en Shent ne sera pas déçu."

Le Séparé cessa de déclamer et le silence retomba sur le village.

Puis il reprit : "Ainsi a parlé l'oracle de Shent après que nous ayons respecté par trois fois trois jours de jeûne. Que chacun de vous se mette le ruban vert de Shent à la tête en signe extérieur de soumission, et que le rite soit exécuté ce soir même."

Alors le Sage monta à son tour au centre de sa pierre : "Rentrez chez vous et préparez-vous pour ce soir, comme si chacun de vous devait trouver un conjoint. Et s'il est parmi vous un cœur non fidèle à Shent, qu'il reste bien enfermé chez lui pour toute la durée du rite. Allez, maintenant, Agriculteurs !"

Les gens rentrèrent chez eux, s'y enfermèrent et peu après le village devint désert. Alors le Sage et les Vieux se rendirent au grand canal d'irrigation et fermèrent toutes les vannes. Mar et ses hommes furent hébergés dans la maison du Sage où furent aussi déposés les sacs reçus du Temple. Quand ils furent seuls, Mar fit prélever d'un des sacs un peu de poudre jaune pour l'emporter au Cenco et l'y faire analyser.

"Il nous faut rester enfermés ici pour toute la durée du rite..." dit Mar.

"Mais tout cela n'est qu'une farce !" objecta Ogast.

"Oui et non. Le rite a deux buts : que le remède soit distribué exactement comme il faut, mais aussi d'éviter la responsabilité d'un éventuel échec. Si nous ne restions pas enfermés, un échec des soins nous serait imputé. Alors..."

"Evidemment !" dit aussitôt Tolber.

"Mais combien de temps resterons-nous ici ?" demanda Dehne.

"Au moins jusqu'à demain et peut-être un peu plus. Nous devons acheter quelques provisions et nous informer sur les villes proches, surtout au sud. De plus, si je peux, je voudrais parler avec le Séparé... Il m'a l'air d'une personne intéressante. Demain, si le Sage est d'accord, vous ferez les enquêtes habituelles. Après nous verrons s'il y a lieu de rester un peu plus."

Après le dîner, qu'ils partagèrent avec le Sage, commença le rite prescrit. Les champs étaient en partie visibles des fenêtres et à la lumière des flambeaux ils purent voir en partie le rite lui-même. La danse de l'accouplement commença. De façon très stylisée et allusive, elle reprenait les mouvements de l'union charnelle de deux êtres. Mar s'aperçut à un moment que Tolber le regardait avec une intensité particulière. Il détourna le regard. Il se sentait désormais étrangement impliqué par les sollicitations toujours plus explicites de son compagnon. Chacun de ses regards était une proposition muette, pressante, pleine de désir.

Mar essaya de ne pas y penser, de se laisser absorber par ce qu'il arrivait à voir de la cérémonie qui se déroulait dans les champs. Mais cela aussi lui rappelait Tolber, son corps jeune et désirable, chaud et disponible... Si Njeiry avait été avec lui, tout aurait été plus simple...

La cérémonie terminée, le Sage rentra. Il était tendu, fatigué et préoccupé.

"Ah, que Shent nous assiste ! Il est notre dernier espoir. Déjà du temps de la mère de ma mère Shent a été généreux avec notre village... Gardons espoir !" s'exclama-t-il, fatigué. Puis il ajouta : "Il est dur d'être le Sage d'un village quand il y a de graves problèmes comme celui-ci..."

Mar acquiesça : "Bien sûr, c'est facile d'avoir des responsabilités quand tout se passe sans problèmes."

"Exact !"

"Mais c'est dans les difficultés qu'on voit si quelqu'un mérite les responsabilités qui lui ont été confiées." Ajouta Mar.

"Oui, mais avec les ans les responsabilités te mettent de plus en plus souvent à l'épreuve. Vois-tu, quand la vie s'écoule sans problème, tu ne réalises même pas qu'elle s'écoule. Mais quand survient une difficulté, tu t'en souviens même si tu la surmontes. Mais ce qui reste n'est pas tant la joie de l'avoir surmontée que la difficulté rencontrée. Aussi, avec l'âge, les souvenirs déplaisants s'accumulent et la vie te paraît plus rythmée de mauvaises saisons que de bonnes. Si les Pillards venaient et tuaient mille Agriculteurs, tu ne penserais pas tant aux huit mille par chance épargnés, mais bien au malheur de ces mille morts. Même si tu le sais, le comprends, c'est ainsi. Si tu as sept enfants et que l'un pleure, tu n'entends pas les six heureux ou au moins tranquilles, mais seulement celui qui souffre. Oh, c'est difficile de vieillir !"

"Crois-tu ?"

"Toi pas ? Sans doute est-ce parce que tu es encore jeune."

"Mais on vieillit sans aucun effort, et donc comment une chose qui ne demande pas d'effort peut-elle être difficile ?"

Le Sage sourit : "Peut-être vieilliras-tu mieux que moi... Tu ferais un bon Séparé, toi... Mais il est temps d'aller dormir, il fait nuit et la nuit les époux de la Terre ne veillent pas pendant le sommeil de leur époux commun."

Mar arriva cette nuit-là à éviter la présence de Tolber. Mais quand il fut seul couché dans sa toile, il n'arriva pas à éviter de penser à lui.

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