- Oh pardon !
La brume s'estompe d'un coup. Le gymnase réapparaît avec une chanson d'Evanescence en fond sonore. Eben est toujours face à moi. Est-ce que j'ai rêvé ce qui vient d'arriver ? Je secoue la tête et m'aperçois qu'il me regarde toujours. Certain d'avoir imaginé tout ce qu'il vient de se passer, je me rends compte que si ce danseur maladroit ne m'avait pas heurté, je serais peut-être encore plongé dans ce songe éveillé. Songe si beau… À l'instant où me vient cette pensée, un sourire en coin se dessine sur le visage de mon apollon. Encore un peu et je penserais qu'il m'a entendu réfléchir. Que pourrais-je bien dire pour relancer un semblant de discussion ? Et s'il partait parce que je ne disais rien ? Et si je lui parlais de base-ball ? Nan, si ça se trouve, il n'aime pas ça…
- Le premier match de base-ball est pour bientôt non ?
Il lit dans ma tête ce mec ! J'attrape cette perche qu'il me tend.
- La semaine prochaine. On est un peu en retard sur l'emploi du temps standard à cause d'une nouvelle réglementation. Mais je dois dire que ç'a été une bonne nouvelle pour nous parce que notre batteur nous a lâchés. On a dû en trouver un autre. Heureusement qu'on a trouvé Nicholas rapidement, on a pu reprendre des entraînements normaux et nous voilà fin prêts pour gagner... Au fait, ajouté-je après une pause, tu viens souvent assister aux entraînements ?
Son regard indigo se perd dans mes cheveux clairs. Je crains soudainement avoir un truc dedans, style bestiole ou confetti, voire pire. Je me dis aussi que ma question est un peu bizarre. J'y trouve des poux. Du genre, est-ce que je ne sous-entends pas quelque chose comme « est-ce que tu m'suis ? » Je me reprends. Je vire complètement barge ! C'est pas de ma faute, c'est de sa faute à lui ! C'est lui qui me met dans cet état après tout. S'il était pas si… lui, j'en serais pas dingue au point de perdre tous mes moyens dès qu'il m'approche à moins de dix mètres. C'est vrai quoi ! Il n'aurait pas ces yeux si captivants, un nez si bien dessinée, une bouche si fascinante, un visage si parfait avec un corps si attirant, je serais en état de lui parler comme à n'importe qui. Mais voilà, le fait est qu'Eben, c'est toutes ces choses réunies en un seul homme. Et quel homme ! Je lève les yeux vers son visage et me rends compte qu'il me fixe intensément. Instantanément, je m'empourpre. Je me demande à quoi il pense. L'idée qu'il puisse lire dans mon esprit me bouleverse. Et s'il le pouvait réellement ? Il aurait entendu tout ce que je… et il serait en train d'entendre ce que je pense, là maintenant...
- Pas tout le temps. De temps à autres. C'est un sport que j'aime regarder.
Son regard fut attiré par quelque chose dans mon dos.
- Excuse-moi Willen, je dois y aller. Passe une bonne soirée.
Je reste immobile tellement ce départ est inattendu. Un dernier sourire et il se volatilise à travers la foule. Mes pensées se sont envolées. La seule chose qui me reste dans la tête est la couleur de ses yeux. Ils n'étaient plus indigo. Ils étaient rouges, rouge sang.

Un hurlement dans la nuit. La brume est de retour. Elle m'enveloppe à nouveau. Je suis seul. Une paire de joyaux m'épient. Je les vois bouger. Si vite… Leur mouvement laisse derrière eux une traînée ensanglantée dans l'épaisseur blanche. Ils disparaissent tous deux dans une boucle élégante. Mon regard se fixe sur les traces rouges. Un autre hurlement. Le mien cette fois. Il est écrit « Willen ».
Je me réveille en sursaut. Je me lève péniblement et m'active pour aller en cours afin d'éviter de repenser à ce cauchemar. Une quinzaine de minutes plus tard, un toast dans la main, je grimpe dans ma voiture et mets le contact. Le paysage défile mais je ne le regarde même plus. Avec l'habitude, j'ai le sentiment que tout se fane. Un visage attire mon attention sur la chaussée et je manque de quitter la route. Je secoue la tête. Qu'est-ce qu'il m'arrive ? Ce rêve m'a complètement chamboulé. Je suis content d'arriver sur le parking du lycée et de sortir de la voiture. J'attrape mon sac et entre dans l'enceinte. Les couloirs me semblent interminables. Mon sac enfin déposé dans mon casier, je garde juste mes affaires de littérature et marche jusqu'à la salle 27. Je m'installe au fond de la salle, côté fenêtre, comme à mon habitude et attends que les autres arrivent. Allison entre en même temps que le prof et file s'asseoir près de moi. Le cours commence mais je suis ailleurs. Je ne parviens pas à me concentrer sur autre chose que sur ce cauchemar… suivi de ce visage sur le trajet. Est-ce que je n'ai pas seulement rêvé ? Je me perds à nouveau dans mes réflexions, mes multiples analyses quant à cette brume qui m'a suivie du bal jusqu'à chez moi. Mes yeux s'égarent à l'extérieur mais sont bousculés par cette voiture de police qui se gare à la hâte sur le trottoir. Deux flics s'en extirpent et marchent rapidement vers l'entrée.
L'horrible sonnerie retentit, annonçant la fin des cours. Il est passé vraiment vite ! Je n'ai rien vu. Je me lève en quatrième vitesse pour sortir de la salle. J'entends Allison m'appeler. Je ne m'arrête pas et me précipite vers le hall. J'arrive au bon moment pour voir le duo en uniforme s'engouffrer dans le bureau du proviseur. Quelque chose ne tourne pas rond. La dernière fois que je les ai vus ici, on annonçait la disparition d'une élève de dernière année. On l'a retrouvée quelques jours plus tard dans un sale état, à l'autre bout de la ville. Je crains donc le pire car, la dernière fois, ils n'étaient venus qu'à deux… Une main empoigne mon avant-bras et me tire en arrière. En quelques secondes, je me retrouve loin de la cohue lycéenne. Seul un rai de lumière me permet de deviner que je suis dans un local de service rempli de produits d'entretien. J'essaie d'échapper à la forte odeur de javel qui flotte quand je réalise que mon bras est toujours emprisonné. Les doigts qui me retiennent se desserrent peu à peu et une voix s'élève dans la pénombre. J'ai du mal à la reconnaître. Il me faut quelques instants pour m'apercevoir que c'est une Allison affolée qui parle à une vitesse hallucinante. Je n'aurais jamais cru qu'on pouvait parler aussi rapidement avant aujourd'hui. Elle doit avoir un débit de cent huit mots/seconde. Je lui fais comprendre que je ne pige rien et elle se décide à adopter un mode de parole humain.
- Je sais pourquoi les flics sont là.
Moi je ne sais pas pourquoi elle s'arrête après cette déclaration. Elle doit se douter que j'attends la suite.
- Ambre Stevenson. Elle a été tuée hier soir, pendant le bal. Et à ce qu'on dit, ç'a été dur de l'identifier. Je préfère te le dire maintenant, à l'écart.
- Je ne te suis pas Allison. Pourquoi m'attirer ici pour me dire ça ?
- J'sais pas. C'est plus marrant de le dire dans une ambiance confinée et tout !
Je secoue la tête et avance vers la porte. Cette fille est désespérante…
- Eben est le premier suspect.
Je me fige. Pourquoi ? C'est pourtant évident. C'était son petit ami. La personne qui était la plus proche d'Ambre de tout le lycée. Il était avec moi hier, ça ne peut pas être lui. À moins que… Il est parti précipitamment en voyant un truc derrière moi. Se pourrait-il qu'il ai vu sa cavalière, qu'il l'ait suivie pour la tuer ? Non ! Eben ne ferait jamais ça. Et puis, pourquoi le ferait-il ? Allison s'interpose dans mes pensées en reprenant, pliée de rire.
- Oh Will ! Tu devrais voir la tête qui tu tires ! Je t'ai raconté des cracks, Eben n'est pas mis en cause. Au vu de son état, ils soupçonnent un animal.
Je respire.
- Tu l'aimes tant que ça ce mec ? Je le trouve pas si exceptionnel. Il est bien foutu je te l'accorde, des yeux à tomber c'est un fait, un charisme à toute épreuve certes, mais à part ça, il est tout à fait quelconque !
- Arrête de te payer ma tête Allison. À la longue, ça devient pesant.
Blessé, je prends la porte pour rejoindre mon casier. Je suis en retard à mon cours de bio. Je récupère rapidement mon livre et me dépêche d'aller dans ma salle. Personne. Je passe prendre mon sac et sors de l'enceinte. C'était mon dernier cours de la matinée. Je me dirige donc vers ma voiture pour rentrer. L'arrivée de la police a causé une effervescence monstre dans la cour. Des journalistes sont arrivés et commencent à interroger les élèves sur Ambre. J'ai du mal à passer à cause de la foule et c'est avec difficulté que je parviens à arriver sur le parking. Ce n'est qu'à quelques mètres que je me rends compte qu'il y a quelqu'un d'installé sur le siège passager. Je savais que je n'aurais pas dû la laisser décapotée. Je crie à l'intrus de sortir de là, sans réaction de sa part. Il porte un épais sweat noir et a rabattu sa capuche sur son visage. Encore une de ces racailles qui volent les autoradios… Pas de chance mon gars, j'ai rien de valeur dans ma vieille voiture, tu repasseras. Je suis presque devant ma porte et le type n'a pas esquissé de mouvement. Je jette mon sac à l'arrière et baisse la tête pour regarder dans l'ouverture de la capuche.
- Eben ?
- S'il te plaît Willen. Ne pose pas de questions. Tu veux bien me déposer ?
- Oui, si tu veux. Mais où est ta voiture ?
- Willen, ça c'est une question.
J'acquiesce en silence et mets le contact. Je décide de contourner l'attroupement en faisant le tour du gymnase. Lorsque je m'engage dans cette direction, il me semble entendre mon passager émettre un petit grognement. Je n'ose rien dire mais continue ma route. À une dizaine de mètres du gymnase, garée derrière une station service qui rallie l'artère principale, une Mercedes noire est encadrée par les rubans jaunes de police. Une grosse tâche sombre recouvre l'aile de la voiture puis s'étale sur le sol. Un frisson me parcourt l'échine quand je réalise que c'est là qu'Ambre a dû se faire tuer. Je frissonne encore quand je comprends que si Eben est sur le siège près de moi, c'est que cette Mercedes est la sienne. Je continue de rouler en silence. Pourquoi est-ce qu'il se cache s'il est hors de cause ? Allison m'a dit que c'était un animal, thèse adoptée par la sauvagerie dont Ambre a été victime. Je m'accorde là-dessus au vu de la quantité de sang sur la voiture et par terre. Seul un bête est capable d'en faire couleur autant. Je n'ai pas beaucoup d'expérience dans ce domaine mais ça me semble logique. Mais… il devait bien avoir quelqu'un qui bossait dans cette station service hier soir. On n'a rien vu, rien entendu ?
- Willen, tu ne devrais pas trop te perdre dans tes pensées.
Je réalise que je zigzague légèrement. Je me reprends et chasse ces idées de mon esprit. Devant le centre commercial, Eben commence à me guider à travers les rues fréquentées du centre ville. Je m'engage sous ses directives dans le parking d'un building du quartier des affaires. Je m'arrête près du premier ascenseur que je vois, tout au fond. Je me tourne vers mon passager. Sa main est négligemment posée sur le dossier de mon siège, sa capuche est rabattue sur sa nuque et ses magnifiques améthystes sont plongées dans mes émeraudes. Pour que la scène soit parfaite, il faudrait qu'il m'invite à monter chez lui. Là-haut, il me demanderait de me mettre à l'aise et m'apporterait un verre. On discuterait quelques courts instants avec que nos corps ne se rapprochent et que le premier baiser déclenche la scène suivante… À cette pensée, mon visage s'empourpre et je détourne la tête en voyant un léger sourire apparaître chez Eben. Pourquoi est-ce qu'à chaque fois, j'ai le sentiment qu'il lit en moi ? Sûrement parce que ça doit être vrai. Nan mais attends, je débloque ! C'est impossible ça ! Il doit se payer ma tête dans ces moments-là, c'est tout. Nan mais regarde-toi Will, tu parles tout seul devant ton volant alors que le garçon de tes rêves est à moins de deux mètres de toi. Une question me vient subitement à l'esprit et à peine pensé-je à la formuler qu'elle jaillit de mes lèvres.
- Tu étais sérieux quand tu m'as proposé de danser hier soir ?
Il reste impassible. Puis, il esquisse un nouveau sourire et souffle :
- Tu restes déjeuner ? Tu me demanderas ce que tu veux me demander là haut, ça te va Willen ?
Je tressaille. Est-ce que j'ai bien entendu ? Aucune brume blanche, ce doit être la Réalité. Mais alors, il m'invite réellement à monter chez lui ? Pince-moi je rêve ! Une vive douleur sur le bras me sort brusquement de mes questions. Il m'a pincé ! Eben m'a pincé ! Je me tourne vers lui.
- Tu réfléchis à haute voix, Willen. Si tu ne veux pas, ce n'est pas grave tu sais.
Il descend de la voiture et appuie sur le bouton de l'ascenseur. Will, tu serais plus qu'un triple idiot si tu n'attrapais pas cette perche dorée. Aussi…
- J'arrive !
Je me gare un peu n'importe comment mais peu m'importe. Le parking est quasiment vide. Je ne risque pas de gêner, surtout en milieu de journée. Je saute par-dessus la portière et me précipite vers l'ascenseur dont les portes sont ouvertes et où Eben m'attend avec un sourire. Il appuie sur le bouton du treizième étage, les lourdes portes se referment sur nous et nous commençons à monter…

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