Le bal de fin (5) d'Angel of Ys
dimanche 26 avril 2009, 15:22 - Angel of Ys - Lien permanent
À mon premier entraînement de base-ball de cette année, il m'a vu, il m'a regardé, il m'a observé. Je sais qu'il s'est passé quelque chose.
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On ne pourra me reprocher de m’inquiéter. Eben a disparu d’une voiture qui a explosé et je n’ai pas de nouvelles. Bon d’accord, il y a toujours la possibilité que je me monte la tête et qu’il n’ait jamais été dans cette voiture à ce moment-là. Ça me rassure de prendre les menottes comme appui. Les flics voulaient juste lui poser des questions. Quelles raisons avaient-ils donc de l’entraver ? Aucune. Et s’ils devaient l’arrêter, ils l’auraient fait devant tout le monde au lycée. C’est leur truc ça, entacher la réputation de quelqu’un sous de simples suppositions. Je secoue la tête. C’est la première fois que je critique la police. Toujours est-il que je ne suis pas avancé. À cette heure, Eben doit être chez lui. La semaine dernière, c’était le cas. Sauf que j’étais avec lui… J’attrape ma veste, mes clés et sors vers ma voiture. En route, mille questions s’entrechoquent dans mon esprit. Je suppose qu’il faut une force considérable pour briser des menottes. La rupture semblait nette sur les images. Je compose une nouvelle fois le numéro d’Eben et tombe une nouvelle fois sur le répondeur. En raccrochant, je reporte mon attention sur la route. La grand-mère hurle au scandale, à une jeunesse dégénérée, le poing levé, lorsque je donne un coup de volant pour l’éviter. D’ordinaire, j’aurais pesté contre ces vieux cons qui traversent en plein virage, hors des passages piétons. Aujourd’hui, rien n’a plus d’importance que mon besoin d’être rassuré, d’être sûr que mon petit-ami va bien. Malgré tout, j’ai peur de ce que je vais découvrir chez lui. Et s’il n’était pas chez lui ? Et s’il avait des marques de menottes trop serrées aux poignets ou des traces de son saut de la voiture juste avant qu’elle n’explose ? Et si les flics l’avaient vraiment arrêté ? S’il n’était pas question de suppositions mais de bien plus ?
C’est dans cet état d’hystérie que je m’engouffre dans le parking sous-terrain, me gare n’importe comment sur la première place libre et me précipite vers l’ascenseur. L’attente est insoutenable. Attendre l’arrivée de la cabine, y entrer, attendre d’arriver au bon étage, enfin sortir. Je suis maintenant comme dans un rêve. Je frappe à la porte. Pas de réponse. Des larmes roulent sur mes joues et je fais demi-tour, prêt à repartir espérer dans ma chambre. Devant les portes de l’ascenseur, je me retourne. En désespoir de cause, j’actionne la poignée de l’entrée de l’appartement. Elle ne résiste pas. Je pousse le battant, entre appelle. Pas de réponse, une fois de plus. Mon hystérie retombée, c’est timidement que je marche vers la chambre d’Eben. Je m’assois sur son lit, puis m’y laisse tomber. L’odeur des draps fait ressurgir mes souvenirs de cet instant où Eben m’a basculé avant de me faire l’amour. Un peu malgré moi, je commence à fredonner la chanson de Stereophonics qui me revient. J’ignore si je me suis assoupi ou si mon esprit a été tellement obnubilé par la réminiscence de cette fusion entre nos corps que je n’ai pas vu le temps passer. Toujours est-il que lorsque je me redresse, le soleil se couche à l’horizon. Je m’empresse de vérifier mon portable au cas où Eben aurait voulu me joindre. Rien. Je sors de la pièce et appelle. Silence. Du salon, j’entends la porte d’entrée s’ouvrir puis se refermer. Je fonce accueillir Eben, car ça ne peut être que lui. Mon soulagement atteint son paroxysme lorsque je le reconnais. À quelques mètres de lui cependant, je remarque qu’une chose ne va pas. Son visage est plus blanc que jamais, ses pupilles sont écarlates, son expression féroce. Je fais un pas en arrière devant ce faciès terrifiant. Un éclair passe devant ses yeux et il se jette sur moi. Je me retrouve plaqué au sol, sa tête dans mon cou. Cette fois, en revanche, même si ses lèvres embrassent ma peau, une horrible douleur m’irradie. Des points blancs dansent, recouvrant peu à peu mon champ de vision. Je sens mon cœur battre à une vitesse incroyable, mon corps se raidir soudainement. Je n’entends plus qu’à peine la respiration haletante au-dessus de mon épaule qui émet alors un craquement atroce. La douleur disparaît d’un coup, un cri retentit. Je perds connaissance…
L’air est froid. Je tressaille légèrement. Aussitôt, une couverture me recouvre. Une vague douleur me parcourt le bras. Une voix lointaine et étouffé prononce mon nom. Me tendre vers le son vide le peu d’énergie qu’il me reste. Je suis secoué d’un soubresaut lorsqu’une forte odeur de sang envahit mes narines. Une paume fraîche se pose sur mon front. Mais ça n’a pas l’effet apaisant escompté. Je m’évanouis à nouveau.
Une bouffée d’oxygène emplit mes poumons. Par où il passe, j’ai l’impression que la chair est à vif. Je tousse à expulser mon cœur. Deux mains appuient sur mes épaules, me plaquant au lit. On me souffle que ça va aller. J’ouvre les yeux. Le sourire rassurant d’Eben calme ma souffrance. Son baiser me revigore. Je me redresse. Il s’empresse de me serrer dans ses bras. Je me sens comme je ne l’ai jamais été. C’est comme si rien ne s’était passé depuis mon entrée dans l’appartement. Le visage d’Eben, collé à ma joue, glisse dans mon cou. Un flash illumine ma mémoire et le souvenir de la douleur me provoque un spasme. Je revois cet effroyable visage m’assaillir. Je repousse le monstre qui m’a sauvagement attaqué. Il me lance un regard incrédule puis, fouillant mon regard, semble comprendre. Il se penche sur moi, embrasse ma joue et me fixe longuement. Plusieurs minutes se poursuivent. Dans mon esprit, mon amour pour lui est poursuivi par la réminiscence de ces horribles instants. Je suis totalement perdu par ces sentiments contraires qui s’affrontent. J’ignore quoi faire. Qui est-il ? Qu’est-il ? Est-il seulement humain ? Impossible ! Quel homme peut avoir pareil visage ? Et pourquoi m’a-t-il fait ça ? Mais, je divague ! Je ne suis même pas sûr que ce soit lui ! Un instant de réflexion supplémentaire et je revis cette horrible scène. Si. J’en suis certain.
— Willen, je t’assure que je n’y suis pour rien. Ce n’était pas vraiment moi. Je ne contrôlais pas mon corps ni mes gestes.
Je le regarde, sans comprendre ce qu’il me dit tant ça me semble absurde. Je détourne la tête. Ses doigts m’obligent tendrement à lui faire face.
— Mais… qui est-tu ?
Ses pupilles se troublent. On dirait que quelque chose derrière moi capte son attention. Sa main quitte mon visage centimètre par centimètre. Il se penche pour m’embrasser mais je recule. J’attends sa réponse. Que va-t-il m’avouer ? Mes pensées s’enchaînent et échafaudent multiples théories. Evidemment, quatre-vingt-dix-neuf pourcent de ces idées ne sont que pures fumisteries. J’en suis convaincu. Trop invraisemblable ou tout simplement impossible, rien ne me paraît plausible. Une fois encore, l’attaque qui, je le sais, a failli me coûter la vie repasse devant mes yeux. S’il ne s’était pas arrêté, en prenant conscience de son acte, ma vie se serait certainement achevée à cet instant, un peu de la même façon que celle de… Un frisson glacé me parcourt l’échine. De la même façon que celles d’Ambre et de Jay. C’est Eben qui les a tués. Mais pourquoi ? Comment est-ce qu’il a pu ? J’ai envie de vomir. Je me sens vraiment mal. Depuis tout ce temps, je suis sorti avec le coupable. Depuis tout ce temps, j’embrassais le meurtrier. Depuis tout ce temps, je couchais avec le monstre qui a vidé de leur sang deux lycéens. Je suis écœuré par moi-même. Bien sûr, je l’ignorais. Malgré tout, comment ais-je pu ne me rendre compte de rien ? C’est insensé ! Il a dû laisser des signes, des indices de ses crimes. Je n’ai rien vu. Absolument rien. Eben tente de poser ses lèvres contre les miennes, je me détourne. Mes nerfs lâchent et un torrent de larmes commence à couler.
— C’était toi…
— Willen, je t’en prie. Laisse-moi t’expliquer.
— Qu’est-ce que tu veux m’expliquer au juste ? Pourquoi tu les as tués ou pourquoi tu ne m’as pas tué moi ? Tu veux me dire ce que tu es ? Et après tu vas me tuer moi aussi, c’est ça ?
Il secoue vivement la tête. Ses yeux brillent comme s’il allait se mettre à pleurer à son tour et passent de la naturelle améthyste à un lapis que je ne lui connaissais pas. Je ne sais pas comment réagir à cette vision qui ébranle mon cœur. D’un côté, je ne peux pas réprimer cet élan de compassion, réfréner l’amour que je lui porte devant ce portrait. Pourtant, d’un autre côté, que pourrait-il bien dire qui pourrait le disculper ? Sans pouvoir me décider entre ces deux attitudes qui s’affrontent, je choisis de ne rien faire. Je me contente de le fixer sans parler. J’espère qu’il peut toujours lire en moi, car je ne doute pas qu’il l’a toujours pu. Sa bouche s’ouvre et se ferme, comme s’il ne parvenait plus à trouver de l’oxygène. Son comportement me trouble. Lui qui d’ordinaire ne laisse rien percer du fil de sa pensée – sauf peut-être l’amour qu’il me porte – est maintenant si transparent… J’en souffre. Je ne supporte plus ses yeux. On dirait qu’ils examinent la tête de lit, derrière moi, tout en plongeant dans les miens. Sa pâleur extrême ressort davantage avec la nouvelle couleur de ses prunelles. Je voudrais que tout redevienne comme avant, quand aucun nuage n’assombrissait notre ciel, lorsque j’ignorais ce qu’il avait fait. Il est vrai que je ne sais toujours pas qui il est, ou ce qu’il est, mais j’aimerais tout oublier, revenir avant qu’il ne m’attaque. J’hésite. Je voudrais le serrer contre moi pour le calmer mais comment faire alors que mon corps répugne à le toucher ? Une fois encore, il cherche à m’embrasser. Je le laisse faire, sans ressentir le moindre plaisir au contact de ses lèvres. Une ébauche de phrase s’éteint à peine commencée. Son visage se ferme. Une pléiade d’anges passe. D’anges ? Pas sûr…
Eben prend une grande bouffe d’air et commence à parler. Dès ses premiers mots, je sens la longue tirade, le monologue dans lequel il me dira tout, où il m’expliquera pourquoi il m’a attaqué, pour quelles raisons il a tué Ambre et Jay et ce qu’il compte faire de moi. J’ai le sentiment qu’il ne m’épargnera rien de ce qu’il est et de ses intentions envers notre relation. Par ce « je » introductif, je sais que je serai en mesure de l’aider à s’en sortir, de trouver la rédemption pour ses crimes et enfin mener avec moi une vie géniale à deux. Il me regarde, comme s’il attendait que je fasse cesser le tumulte de mes pensées. Je m’exécute, prêt à l’écouter pendant des heures s’il le faut. Quelques minutes se courent après avant qu’il ne se lance enfin :
— Je suis un vampire. Voilà, c’est dit. Tu es le premier à qui j’en parle et je voudrais que ça reste entre nous. Je ne sais pas si tu vas me croire mais je voudrais que tu m’écoutes jusqu’au bout. Je vais tout t’expliquer…
Pendant qu’il parle, je reste coi. Je bois ses paroles, toute son histoire, de sa naissance à sa transformation jusqu’à notre rencontre. Je pourrais poser mille questions, demander sans cesse des détails pour éclaircir certains points, mais je ne dis rien. Je bloque un peu sur quelques détails qui me paraissent vraiment surréalistes comme cet épisode avec Chaplin pendant le tournage de la Ruée vers l’or. Malgré tout, je continue de l’écouter, envoûté par sa voix, la plus belle musique qui n’ait jamais atteint mes oreilles. Il parle pendant des heures. La nuit est tombée lorsqu’il s’arrête. De longues minutes s’écoulent dans le silence pesant qui suit la fin de son histoire et que je n’ose briser. J’ai presque oublié le son de ma propre voix. Eben me regarde avec tendresse, le lapis de ses yeux toujours présent donne une dimension enchantée à son visage qui n’en avait pas vraiment besoin pour faire partie du merveilleux. J’ai encore du mal à mettre en adéquation tout ce qui fait ma vie en ce moment. Que ce soit le fait que ce garçon incroyable soit devenu mon petit-ami, qu’il m’ait offert les plus belles nuits de mon existence, mais d’un autre côté, ma vie, c’est aussi sortir avec un garçon qui a sauvagement tué deux lycéens qu’il fréquentait tous les jours et qui vient de m’annoncer qu’il est un vampire avant de me raconter son extrêmement longue vie.
Je me lève et marche jusqu’à la fenêtre. Je pourrais ressentir une frayeur sans nom à savoir Eben dans mon dos. Et pourtant il n’en est rien. La nuit est bien tombée. Les rues sont illuminées. Je m’étonne de ne rien entendre des bruits de l’extérieur. De longues minutes se sont écoulées quand je sens un souffle frais sur ma nuque. Les bras du vampire m’enlacent. C’est étrange. Je ne m’attendais pas à ce que cette appellation me fasse si peu d’effet. Je me serais attendu à un frisson ou quelque autre réaction qui m’aurait montré que j’avais du mal à assimiler l’idée. J’ignore comment je suis sensé réagir. Je pense que je devrais le craindre, redouter son contact. Après tout, il a manqué de me tuer tout à l’heure. Il faudrait peut-être que j’établisse une distance de sécurité obligatoire. Malgré ça, je ne peux pas concevoir l’idée de m’éloigner de lui. Quand bien même mon esprit voudrait le repousser, mon corps ne veut le quitter. Après ces quelques semaines de vie en couple, j’ai besoin de l’avoir avec moi, de savoir qu’il peut me serrer contre lui dès qu’il m’en vient l’envie ou m’embrasser avant même que je ne le lui demande. C’est en ça que sa faculté de lire en moi est utile. D’ailleurs, en y pensant, il faut que je lui pose la question. Sans me retourner, je demande si mon esprit lui est ouvert, comme tout bon vampire de la littérature. La réponse est glissée dans mon cou : je le sais déjà. Là, mon corps agit de lui-même. Je me retourne, passe mes bras autour de son torse et me presse contre lui.
— Je suis désolé pour ce qui est arrivé quand je suis rentré. Tu sais, je n’étais pas dans mon état normal. Je tiens trop à toi pour te faire du mal. C’est la première fois que je suis si proche de quelqu’un de… enfin, quelqu’un d’humain. Avec toi, ce n’est pas comme avec ceux que j’ai fréquenté depuis ma transformation. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais ressenti quelque chose de semblable. Pour être sincère, même si beaucoup disent des vampires qu’ils sont dépourvus d’âme et de cœur, je ne pense pas avoir déjà été aussi amoureux que je ne le suis de toi. De fait, toi que mon cœur réclame, et malgré mes instincts naturels, je tiens trop à toi pour jamais te faire de mal.
Je ne réagis pas à son discours. J’ignore si je peux le croire. Malgré tout, il me l’a tellement montré après que son premier baiser dans la cuisine. Seulement, comment savoir s’il ne me tuera pas de la même manière qu’il a failli le faire ? Toujours dans ma tête, Eben me prend par la main et m’entraîne hors de la chambre. Il a sûrement compris que je n’avais pas trop envie de revoir l’endroit précis où ma vie a manqué de s’achever. Aussi, nous traversons le salon rapidement. Il prend même soin de rester à ma droite, se mettant entre moi et le couloir de l’entrée. Nous arrivons donc dans la cuisine, devant cette grande porte en acier qui m’intrigue depuis le premier jour. Sans attendre que je ne lui pose la question, mon vampire de petit-ami se penche sur moi pour m’expliquer que ma première impression était l’exacte vérité : à savoir que c’est bel et bien un réfrigérateur qui se trouve de l’autre côté. Là encore, il sent mon interrogation se former dans mon esprit. J’apprends donc que ce frigo géant renfermer des poches de « nourriture » qu’il achète sous le manteau aux hôpitaux ou aux banques de sang. Il ajoute que, cependant, ses instincts primaires le reprennent parfois, lorsqu’une forte odeur d’hémoglobine lui parvient. Eben s’adosse au mur pendant qu’il m’invite à m’asseoir à la table. Ceci étant fait, il commence à me raconter ce qu’il s’est passé le soir du bal de l’Halloween, lorsqu’il m’a quitté pour rejoindre Ambre.
— Quand je me suis éloigné de toi, c’était pour suivre quelqu’un que j’ai cru reconnaître. Et puis, j’ai vu Ambre sortir du gymnase par une des portes du fond et j’ai senti qu’elle saignait. Comme tu peux t’en douter, ça m’a tout de suite attiré.
— T… tu l’as suivie pour la tuer ?
— Pour te dire la vérité Willen, oui. C’était mon intention. J’avoue que ce n’était pas parce qu’elle refusait d’accepter notre rupture. D’ailleurs, à ma sortie de la salle, elle cognait ma voiture. Mais… Avant que j’aie pu faire le moindre geste, elle était déjà morte.
Son discours entier me refroidit mais cette dernière phrase me glace.
— Tu es… aussi rapide ?
Eben secoue la tête. Mais alors, je ne comprends pas. Est-ce qu’il veut dire qu’il n’est pour rien dans ce meurtre ? Pourquoi se disculpe-t-il maintenant alors qu’il n’a pas cherché à le faire d ans la chambre ? C’est un peu louche quand même. Je nage dans la plus totale incompréhension. Une fois de plus, je ne sais pas ce que je dois croire.
— Pour répondre à tes questions, je prendrai tout le temps qu’il faudra. Je te le promets. J’ai prévenu tes parents que tu avais eu un petit malaise. Tu passes la nuit ici, naturellement. Enfin… À moins que tu y voies un inconvénient ?
Je suppose que c’est uniquement par pure politesse qu’il me demande. Remarque, je ne suis pas sûr de comprendre moi-même. C’est vrai qu’en y repensant, est-ce que je ne vais pas craindre une nouvelle nuit dans le lit d’Eben le vampire ? Avec ce que j’ai vécu ce soir, je serais en droit de refuser, d’avoir peur. Malgré tout, j’ai déjà passé tellement de nuits avec lui, son corps contre le mien et ses bras autour de moi comme une barrière protectrice. Qui me protégeait de quoi ? Je ne sais pas. De rien en particulier sans doute mais pourtant, avec ce sentiment de sécurité, je n’ai jamais aussi bien dormi de mon existence. Et puis, mon cœur le réclame toujours, malgré ce qu’il m’a appris de lui. Je sais que je ne peux pas lutter contre ça alors…
— Tu… Eben, tu veux bien me raccompagner jusqu’à la chambre ? Je crois que je suis un peu fatigué.
— Tu ne fais que le croire ? me demande-t-il en souriant.
— Disons que j’en serais plus sûr si j’étais sous les draps avec toi. Histoire de voir si, dans ces conditions, le sommeil me vient ou non…
Une question me trotte dans la tête. C’est la seule qui subsiste après nos ébats. Je sais qu’Eben doit d’ores et déjà la lire mais je ne peux m’empêcher de la lui poser. Je remue un peu et pose ma tête sur son épaule. Une de ses mains vient jouer avec une mèche de mes cheveux tandis que la seconde caresse mon flanc. Le contact de ses doigts m’électrise. Après de longues minutes où il s’amuse à me faire frémir sous ses doigts, ma réponse arrive. Je n’en saisis pas tout de suite la teneur. Ce n’est après tout qu’un mot. Malgré cela, il me fait froid dans le dos. La façon que mon oreiller de chair l’a prononcé n’est pas rassurante. Je frissonne et me presse davantage contre lui. Je regrette d’avoir posé la question. Je rejette toutes celles qui devraient suivre pour que je puisse en savoir plus. Je ne veux rien apprendre sur cette Albane.