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L’odeur de sang est délicieusement abondante. Je parviens à « voir » les effluves d’hémoglobine présents dans l’atmosphère : des vagues rouges circulant librement autour des gens. Quand bien même je ne me serais pas nourri il y a seulement quelques heures, mon instinct le plus primaire ne se manifeste pas. Comment le pourrait-il alors que je suis ces hommes pousser leur brancard d’une lenteur désespérante dans le couloir du service des urgences ? Eux qui ne cessent de répéter que le cas de Willen est critique, pourquoi n’accélèrent-ils pas ? Parce que ce ne sont que des humains, si faibles… Je leur ai toujours voué une admiration sans faille, eux qui ont la chance de ne pas être damnés. Chaque jour depuis ma naissance, je les observe avec attention. Je me plais à me fondre parmi eux. Ce sont des créatures fascinantes. Lire dans leur esprit est un perpétuel voyage à travers des mondes riches en émotions et en expériences, des mondes qui deviennent tour à tour comédies et tragédies, des mondes toujours si différents des autres. Chaque être humain est si distinct des autres membres de son espèce qu’on ne risque jamais d’en trouver deux semblables. Ils peuvent se ressembler sur bien des points, mais jamais ils ne seront identiques. C’est là que se trouve toute la richesse de la race humaine : leur immense diversité. Alors que les vampires se ressemblaient tous de par leur beauté naturelle, les humains ne sont pas limités à la simple apparence. Il faut explorer leur esprit, sonder les profondeurs de leur âme pour connaître un humain quand au premier regard, on savait tout d’un vampire. C’est d’ailleurs leur transparence qui leur a coûté la vie. Et si aujourd’hui, tous ont disparu, c’est à leur arrogance qu’ils le doivent. Ils riaient des faiblesses humaines, de leurs capacités physiques réduites, de leur inaptitude à utiliser tout leur potentiel psychique… Cependant, et contre toute attente, l’Homme a su réduire le Vampire à néant. Comment ? Tout a commencé par la faute d’un seul.

Vlad IV, grand voïvode de Transylvanie, fut le tout premier vampire. Ce serait le résultat d’un défi qu’il aurait lancé au ciel. Damné, l’Empaleur devrait mourir empalé. Seulement, le diable, en constant affrontement avec les cieux, n’aurait su le laisser périr aussi facilement, lui qui avait suivi son exemple et tourné le dos au monde des nuages. Il l’aurait donc persuadé de s’abreuver du sang de son propre frère, Radu. La liqueur de vie décupla sa force et son agilité, elle le rendit plus resplendissant que jamais, lui conféra de terrifiants pouvoirs et lui offrit l’immortalité, à la seule condition qu’il se nourrisse de sang pour régénérer sa puissance. Il n’avait plus à craindre que l’immolation. Le soleil ne serait pas son ennemi mais diminuerait ses aptitudes. Vlad était sauvé, puisque, dès lors, nul n’oserait l’affronter pour tenter d’exécuter la sentence promise par les cieux. Pourtant, très vite, le voïvode comprit que ce don était en réalité une malédiction qui lui fit regretter de ne pas avoir été sacrifié. Le monde autour de lui continuait de tourner. Il tenta d’arracher la femme qu’il aimait à la marche mortelle du temps en la transformant en vampire, pour qu’ils puissent partager l’éternité. Mais sa soif fut trop grande et il la vida de son sang. Fou de rage et de désespoir, il s’enferma dans son château d’où il ne sortit plus, avec le désir de mourir de faim. Mais le diable est fourbe… Radu, lui, revint à la vie grâce au démon. Celui-ci lui offrit également le secret de la transformation, qu’il n’avait pas révélé à Vlad. Acceptant pleinement l’état de vampire, il jouit de ses pouvoirs durant de longues années, créant autour de lui une petite armée de créatures de la nuit. Ensemble, ils semèrent le chaos dans les Balkans. Les humains, apeurés devant ce fléau, en appelèrent aux cieux pour les aider. Mais jamais aide ne descendit. L’aide monta. Les pouvoirs de Vlad, qui continuaient de croître, le firent sortir de sa retraite autodestructrice. Il apprit les ravages causés par son frère et décida d’agir. Bien qu’il parvienne à éliminer l’armée de non-morts en quelques heures, le combat qui l’opposa à Radu dura trois jours. Si les pouvoirs de Vlad étaient plus développés, son exil sans consommation de sang l’avait rendu bien trop fragile et la force brute de Radu l’emporta. Il réduit son aîné en pièces et le contempla se consumer lentement. Libre d’agir selon son bon vouloir, Radu créa de nouveaux émules qu’il sema derrière lui. Jamais pourtant il ne transmit son savoir de transformation et jamais nouveau vampire ne se souvint de la manière dont il avait été appelé à renaître.

Quelques siècles plus tard, Radu voulut devenir maître de ce monde qu’il avait trouvé décidément amusant de par ces deux grandes guerres qui le déchirèrent. Pour cela, il sélectionna treize créatures à qui il apprit le Secret avant de leur faire jurer de ne jamais le divulguer et qu’il envoya aux quatre coins du globe. Il tenta ensuite de prendre la tête d’une des grandes puissances avec l’aide de ses pouvoirs. Il retrouva rapidement son ancien nom de Fléau en éradiquant ceux qui s’opposaient à lui. Il transforma la femme d’un éminent chercheur après que celui-ci lui ait refusé son aide à la création d’un virus qui aurait transformé tous les humains en non-morts. Des années durant, l’homme chercha une cure en secret afin de sauver son épouse de la damnation éternelle. De nombreux autres contribuèrent à ses recherches au fil des mois. Ensemble, ils ne parvinrent à trouver qu’un remède : l’extermination. Ils élaborèrent un plan pour se débarrasser de Radu qui, bien trop sûr de lui, tomba dans le piège qui avait été tendu. Son châtiment fut immédiat. La nouvelle se répandit et la chasse au vampire se propagea à travers le monde. Les treize non-morts détenteurs du secret furent éliminés les premiers. Ainsi, nulle nouvelle créature ne pouvait faire son apparition. Lorsque le XXIè siècle commença, nous n’étions plus que deux. Ma sœur jumelle et moi avions réchappé au carnage qui avait eu raison de la communauté dans laquelle nous nous trouvions. À ma connaissance, nous sommes les seuls vampires de naissance. Si les vampires se multipliaient, ils ne pouvaient se reproduire. J’ignore ce qu’il s’est passé mais nous sommes nés. Albane en a toujours voulu aux humains pour la destruction de notre espèce. Alors que nous tentions de trouver une place dans ce monde, elle décida un jour de me quitter. Elle n’a jamais accepté que je puisse vivre sans rancune contre les hommes. Je ne sus jamais rien de ce qu’elle partit chercher. Je craignis seulement qu’elle ne déclenche sa propre fin.

Commencèrent pour moi plusieurs années d’errance avant que je ne me destine à connaître l’histoire de ma race disparue. Je repartis en Europe où je cherchai des traces de vampires. Pendant toute une année, j’explorai les ruines de Transylvanie, d’où semblait venir les principales légendes. Je découvris par miracle une chambre secrète confinée sous les décombres du manoir de l’Empaleur. J’y trouvai, dans un coffret taillé dans l’os, un manuscrit aux pages rongées par le temps. J’en appris la légende de Vlad IV et de son terrible pacte avec le diable. Lorsque je fouillai le reste de la pièce, un feuillet apparut sous les bris d’un ancien miroir. Je mis des jours à saisir l’importance de cette découverte. J’avais entre les mains l’édit rédigé des mains de Vlad « Tepes », quatrième du nom, qui lui fut dicté par le diable en personne. Il était écrit tout ce qu’il y avait à savoir sur les non-morts. Rien ne manquait, de la description détaillée de nos aptitudes et pouvoirs à la façon de nous tuer, qui est en fait assez sommaire. Je n’y trouvai cependant pas la manière de transformer un humain en vampire. Je replaçai le manuscrit dans le coffret que je dissimulai sous une des lourdes dalles qui composaient le sol, pour être certain qu’aucun homme aux intentions de renouveler le serment de Vlad n’ait d’exemple à suivre, tout en gardant le précieux papier. Je continuai ensuite mon chemin vers l’est. Après de nombreuses semaines de recherches, avec l’aide d’indications glanées auprès de la population vieillissante de Moscou et de documents de l’état classés secret défense, je dénichai enfin l’antre de Radu sous la ville. Je dus m’enfoncer profondément dans les égouts puis bien au-delà. Je fis appel à toutes mes capacités pour échapper aux pièges mortels qui en restreignaient l’accès. Pièges destinés aussi bien aux humains qu’aux vampires. Je devais être le premier à tenter d’entrer – à moins que tous ceux qui avaient essayé y soient parvenus également – car aucun corps ne jonchait le sol. Le repaire du frère de l’Empaleur était composé d’une seule pièce. C’était un bureau tout à fait ordinaire... sauf qu’il ne contenait rien de plus qu’un secrétaire délabré. J’en fus vraiment surpris, tellement que je crus d’abord m’être trompé d’endroit. Mais je découvris, avec force de minutie dans l’examen de l’écritoire, un mécanisme intact dans un des pieds. Il me fallut un temps considérable avant de pouvoir percer le mystère de son fonctionnement mais je finis par y parvenir. L’assise délivra alors un morceau de papier en lambeau. Il en manquait une bonne partie. Je le réduisis en copeaux après lecture et m’enfuit de ce souterrain. Ma fuite fut rapide. Je regagnai la surface avec ce sentiment étrange d’en avoir trop appris.

Cette quête qu’on pourrait qualifier d’identitaire m’aura occupé durant cinq ans. De retour aux Etats-Unis, je n’eus pas trop de mal à me créer une nouvelle vie. Je m’inscrivis dans un lycée où, je l’espérais, ma dernière découverte ne reviendrait pas me hanter sous les traits de ma sœur. Je trouvai un moyen de me nourrir sans danger pour la race humaine. Il me suffit pour cela de soudoyer un employé d’une banque de sang. La plénitude que je commençais à peine à ressentir avec cette existence sans soucis ne dura que onze mois. Elle s’acheva sur la réapparition d’Albane. Cela débuta par des morts sauvages de plus en plus nombreuses. Ma jumelle vint me trouver chez moi un matin pour me demander ce que j’avais appris en Europe. Je fis taire mon for intérieur qui me conseillait de ne rien lui confier. Je lui racontai donc tout, à l’exception de ma trouvaille dans le secrétaire de Radu. Tout comme moi, elle s’était souvent demandé d’où nous venions. La communauté de non-morts avec laquelle nous avons grandi n’en n’avait jamais rien su. Cependant, Albane insista lourdement sur un point que nous ignorions également. Je suis heureux encore aujourd’hui qu’elle n’ait pu lire en moi ce jour-là. Elle m’expliqua ses nombreuses tentatives de transformer des êtres humains. Elle fondit en larmes en parlant de l’inefficacité de son venin et s’enquit de savoir si le mien aussi était inopérant. Je dus lui mentir en la regardant droit dans les yeux, droit dans l’âme, sans ciller. Dans les premiers instants, elle refusa tout simplement de me croire. Puis, elle parut comprendre qu’il n’était pas question de venin. Ma sœur se jeta alors sur moi pour me cribler de coups. Je résistai. Jamais elle ne devait apprendre le véritable secret de la transformation. Je dus me résoudre à me battre pour sauver mon existence. Je réussis à l’enfermer dans ma chambre froide d’où elle ne tarda pas à s’échapper. Je faillis la tuer à plusieurs reprises, ayant une meilleure connaissance et maîtrise de nos pouvoirs, mais je ne pus m’y résoudre. Après l’avoir immobilisée momentanément, je la persuadai que j’ignorais la réponse à sa question mais qu’elle pourrait sûrement le découvrir en partant à son tour sur les traces de Radu. Je vis bien qu’elle ne me crût qu’à moitié. Seulement, son désir de connaître le secret fut plus fort. Elle disparut alors de ma vie que je devais à présent reconstruire, dans une nouvelle ville.

C’est là que je m’inscrivis à l’Emerson High School. Je parvins à m’y faire place et réputation grâce à la fréquentation d’Ambre, la meneuse charismatique des cheerleaders. Nous dérogeâmes à la règle préétablie qui voudrait qu’elle ne sorte qu’avec le capitaine de l’équipe de foot, de natation ou de base-ball. Je me gardais bien de participer à ce genre d’expositions sportives pour ne pas trahir mon inhumanité. Car même si je suis capable de contrôler mes pouvoirs, mes aptitudes physiques peuvent m’échapper. Aussi, quand je commence à courir, mon corps accélère de lui-même et mon instinct me fait passer entre les gouttes de l’averse. Il ne fallait donc pas que mon instinct soit provoqué. L’image que je renvoyais au sein de ce lycée était donc celle du bel adolescent qui a tout pour lui. Cela me convenait très bien. Jusqu’à cette dernière année où je remarquai ce garçon inhabituel, si différent des autres. S’il capta mon attention, ce fut d’abord par ses pensées désordonnées en classe, que je suivis dans les couloirs, dans la bibliothèque… J’ai mis quelques jours pour enfin voir son visage. Chaque fois, un élément venait le soustraire à ma vue. J’aurais certes bien pu utiliser mes pouvoirs mais je désirais le découvrir comme l’aurait fait un humain. J’avais appris qu’il était entré dans l’équipe de base-ball. Je me suis donc rendu au premier entraînement pour le contempler à loisir. Son visage m’est apparu parfait à de si nombreux points… Toutes ses imperfections étaient à porter à son crédit et non à sa défaveur. Sa bouche, véritable aimant hypnotique, se mouvait avec harmonie à chaque parole. Je passai de longues minutes à l’admirer, égaré dans les songes de cette vision d’envie. Ce n’est que vers la fin de la séance que nos regards purent enfin se croiser. Mon instinct prit le contrôle de mon corps désarmé. Qu’aurait-il pu arriver d’autre ? Ses merveilleuses émeraudes n’étaient que l’accomplissement de la beauté qui lui avait été accordée à sa naissance. Alors que mon âme se perdit, rivée à ces yeux extraordinaires, mon organisme réagit et établit une connexion entre ce garçon et moi. Bien que je puisse naturellement lire dans son esprit les pensées en surface, je pus puiser en lui jusqu’à son subconscient, sonder son être le plus profond. Le lien se rompit lorsqu’un de ses amis l’entraîna vers les vestiaires. Même s’il ne réalisa pas ce qu’il s’était passé, mis à part peut être une impression étrange, je sus qu’il était ardemment et sincèrement amoureux de moi. C’est cela qui me fit comprendre ce que mon âme exprimait. Je ne me l’expliquai pas. Je ne pus qu’admettre que cette fascination que j’éprouvais envers lui n’était tout simplement que de l’Amour.

Toutefois, il me fallut près de deux mois pour parvenir à prendre la décision de l’approcher. Cela m’a réellement déstabilisé. Comment moi, un vampire, pouvais-je perdre mon assurance à cause d’un simple être humain ? Car, si j’ai pu en douter dans les premiers instants qui suivirent notre connexion, il n’était bel et bien qu’un homme. Je décidai de rompre avec Ambre puisqu’ en dehors de beaucoup d’affection, je ne ressentais rien pour elle, et quand arriva le bal de l’Halloween, je marchai vers ce garçon dont je suis éperdument épris. Pendant notre discussion, une nouvelle connexion s’enclencha. À la différence de la précédente, celle-ci était beaucoup plus intense, telle que je n’en avais jamais connu. D’ordinaire, mon instinct me laisse percevoir le monde à travers la brume formée par la rencontre de nos âmes. Cette fois, je ne voyais plus que lui. Un simple incident nous fit revenir parmi les autres lycéens mais je sentis une influence agir autour de nous. Je vis Ambre sortir du gymnase avec raideur. Un vampire était à l’œuvre. Je me devais d’intervenir. À l’extérieur, tout était désert, nulle trace de la cheerleader. Ce n’est qu’en m’éloignant un peu du bâtiment que je sentis ce puissant et si enivrant parfum. Le sang coulait, c’était à n’en pas douter. Je repérai aisément d’où provenait l’odeur et mon instinct m’y guida. Ma voiture était recouverte du liquide brillant à la lueur de la lune. J’entrevis Albane se glisser entre les véhicules garés sur le parking. Si elle chuchota, je l’entendis comme si elle hurlait. « Menteur ». Je n’ai pas eu le temps de souffrir de cette violente disparition. Il me fallut agir pour préserver ma sécurité, mais surtout celle de Willen, puisqu’il était évident qu’Albane n’avait commis cette atrocité dans le seul et unique but de me faire payer mon silence. Elle était de retour de ses investigations européennes et, comme je l’avais espéré, elle n’avait rien trouvé. Comme la fois précédente, elle voulait détruire mon existence paisible. Sauf que cette fois, elle ne s’abreuverait pas d’inconnus pendant des semaines, elle tuerait ceux qui font partie intégrante de ma vie. La mort d’Ambre fut la première pierre.

J’allais devoir me préparer à quitter cette vie. Malgré cette évidence, j’avais beaucoup de mal à l’accepter. Jamais cette damnation ne m’avait parue si agréable avant ces derniers mois passés à l’Emerson High. Je ne pouvais me résoudre à tout quitter. J’avais deux alternatives : soit je restais affronter ma sœur, en restant auprès de Willen, soit je le forçais à me suivre en quittant la ville. Il était de toute manière exclu que je parte sans lui. Cependant, étais-je en mesure de lui faire renoncer à sa vie, ses parents et ses amis ? Je devais me rendre à l’évidence : jamais je n’aurais le cœur à faire cela. Il ne me restait qu’une solution. Je devais faire face. J’entretenais le fol espoir que je saurais changer Albane, la faire renoncer à ses recherches pour faire resurgir la race Vampire et de s’accoutumer à une vie humaine. Autant convaincre un oiseau de ne plus voler. C’était absurde. Nul ne peut se détourner de sa véritable nature. Pourtant, ne l’avais-je pas déjà fait moi-même ? Non puisque je n’ai jamais désiré me nourrir aux dépens d’êtres humains. Je ne l’avais fait qu’en de rares occasions et uniquement parce que je devais tuer, alors pourquoi n’en aurais-je pas profité pour assouvir mes besoins primaires ? Au moment où je pensais la menace de ma sœur écartée, même provisoirement, la voilà qui frappe de nouveau. J’ignore ce qui est arrivé à l’entraîneur de base-ball, s’il s’est pendu de son propre chef, s’il y a été enjoint ou si on lui passé la corde au cou. Toujours est-il que cet évènement a profondément apporté l’ombre de la Mort sur Willen. Bien qu’il y ait eu deux meurtres précédant cette découverte morbide, c’est la première fois qu’il se trouve sur les lieux et, qui plus est, à quelques pas du défunt.

Après l’avoir récupéré sur le parking du lycée, il m’a convaincu de le conduire dans mon appartement. Cela ne me semblait pas une excellente idée. C’était vrai que ma sœur l’avait visé lui en particulier en s’en prenant à son coach. Si je pensais en premier lieu à sa protection, je dus en ajouter d’autres. Comme venait de l’être Willen, ses parents ainsi qu’Allison serait « prévenus ». Je devais établir un plan pour les préserver du danger. Je pensais les réunir dans un unique lieu pour être en mesure de tout ressentir et intercepter une éventuelle attaque. Il faudrait donc que je me débrouille pour amener tout le monde chez moi. J’en étais là de mes tergiversations quand je sentis une multitude d’inquiétudes se bousculer dans l’esprit de mon passager. Arrivés devant l’ascenseur de mon immeuble, je tentai une réplique du Dracula de Bram Stoker… qui ne fit pas réagir la bonne personne. Albane avait ri à gorge déployée, comme si ma phrase était désopilante. Elle cherchait à jouer avec les nerfs de sa proie. Et elle avait réussi. Même s’il n’en montrait que le moins possible, je lisais aisément de la terreur chez Willen. Je le montai dans ma chambre avec appréhension. Et si elle tentait de nous barrer la route à notre sortie de l’ascenseur ? Malgré sa puissance, elle ne pourrait pas, en revanche, entrer dans mon appartement. J’avais pris les dispositions nécessaires que je devais à mes découvertes dans le caveau de Vlad l’Empaleur. Elles ne la retiendraient pas plus d’une trentaine de minutes mais ce serait suffisant pour que j’improvise. Nous rentrâmes sans incident. Je couchai Willen pour l’observer quelques instants. Seulement, je ne supportai pas de le voir ainsi prostré sur mon lit et le rejoignit.

Lorsque je m’eus assuré qu’il dormait, je gagnai la cuisine où je pris une poche de sang dans la chambre froide et m’adossai au mur pour la consommer. Devais-je mettre mon plan à exécution, à savoir aller chercher ses parents et Allison pour assurer leur sécurité ici ? L’idée de quitter les lieux s’imposait alors… Je m’y refusais. Et s’il arrivait quelque chose durant ce laps de temps ? Le fracas de verre brisé retentit en face de moi quand la fenêtre vola en éclats. Albane l’avait traversée et son pied heurta violemment mon épaule. Le craquement sourd qui en résulta fit apparaître un sourire sur le visage de ma sœur. Profitant des centièmes de seconde que mon adversaire mettait à se remettre de son attaque éclair, j’arrachai le reste de la porte de placard contre laquelle je me tenais, désormais fendue. Puisqu’elle pensait m’avoir brisé l’os, j’avais un léger avantage sur le coup que j’allais porter. D’un puissant revers du bras, je la frappai avec la planche. Elle para le coup, envoyant des échardes de tailles impressionnantes valser dans la pièce. Avec une force et une rapidité effrayante – même pour moi – Albane m’attrapa derrière la nuque et, en un instant, je passai par la fenêtre. Dans son esprit, j’entrevis qu’elle était déjà en train de préparer sa mise en scène, comme si elle m’avait totalement effacé de son esprit. Je devais à tout prix remonter pour sauver Willen. Je me préoccupai un bref instant de ma réception sur le sol et, de nouveau sur pied, je fonçai vers le parking, après m’être assuré que nul n’avait été témoin de l’atterrissage. Prenant les escaliers, j’atteins rapidement mon palier. Là, ma sœur m’attendait.

— Tu étais au courant, depuis le début. Tu m’as envoyée en Europe alors que tu avais pris soin d’effacer les traces, les indices et les preuves. Tu savais… Tu sais comment s’opère la transformation. Dis-le-moi et je te laisse vivre ton idylle avec ton humain.

Je devais trouver le moyen de la terrasser. Comment avait-elle acquis le surdéveloppement dont elle avait fait preuve ? Pour arriver à un tel résultat, de combien de personnes s’était-elle abreuvée ? Si je buvais la totalité de ma chambre froide, je devrais pouvoir atteindre son niveau. Mais pour cela, j’allais devoir m’en débarrasser suffisamment longtemps. Ses pupilles se dilatèrent totalement et elle gronda.

— Eben, tu sais que je n’ai jamais été patiente. Révèle-moi le secret que tu détiens. Maintenant. Je suis bien plus puissante que toi. J’ai rencontré un homme en Roumanie. Même s’il avait un goût répugnant, les pages qu’il avait en sa possession se sont révélé forte utiles. Signées par un certain… C’était quoi déjà… Radu ?

Son sourire s’étira. Apparemment, à l’instar de Vlad, Radu avait légué un cahier. Bien que pétrifié par les capacités physiques nouvelles de ma jumelle, j’étais rassuré que le grand vampire n’ait pas confié le secret de la transformation. Le combat qui avait opposé les deux frères transylvaniens avait été la force contre les aptitudes. Albane venant d’obtenir la force, j’allais devoir acquérir les aptitudes. J’allais avoir besoin de l’édit de Vlad. Je promis à ma sœur de lui apporter le secret si elle ne faisait aucun mal à Willen.

— Tu ne peux pas tout simplement me le dire ?

— C’est un document que je me suis refusé à lire.

— Dis-moi où il est.

— Je vais le chercher. Ne touche pas à Willen.

— Je ne sais pas ce que tu mijotes. Mais si tu laisses petit Willy avec moi, je suppose que tu es enfin revenu à la raison. En tous cas, sache que si tu n’es pas de retour dans une heure, je réduis quelqu’un en charpie.

Sans rien ajouter, j’ai tourné le dos et dévalé les escaliers. J’aurais dû me douter que Willen ne tarderait pas à se réveiller. En quittant le palier, j’avais senti les brumes de son subconscient s’ébranler. Pourtant, je devais à tout prix renforcer mes pouvoirs pour vaincre Albane. Je parcourus la distance qui me séparait du lycée en quelques minutes, plus rapidement encore que si j’avais pris ma voiture. La nuit était avancée et il n’y avait guère de monde dans les rues. Je restais invisible, me fondant dans les ombres. Je forçai une des portes de l’Emerson High School et m’engouffrai à l’intérieur. Courant dans les couloirs, j’atteignis mon casier dans lequel je récupérai l’édit de Vlad, dissimulé derrière une photo fixée sur une des parois. C’était la cachette idéale. Jamais ma sœur n’y aurait songé. Autrement, ce serait d’ores et déjà fait. Après être sorti du bâtiment, je lus et relus le document. Augmenter la puissance de mes pouvoirs allait me prendre des mois que je n’avais pas ! Pour commencer, je devais trouver du sang. J’étais affamé. Pliant le papier pour le ranger dans la poche intérieure de ma veste, j’avançai vers le centre-ville. J’étendis mon ouïe et ma conscience au maximum. Si je pouvais repérer un humain sur le point de mourir, ça m’éviterait de devoir tuer. Ce n’était pas exactement ce que j’attendais mais je trouvai quelque chose. Dans une ruelle, à près de trente mètres, un homme passait ses nerfs sur un second. Sur place, j’évaluai la situation. L’agresseur avait fait trop de mal pour que quiconque puisse soigner sa victime. Il ne vit pas le coup venir. Sa nuque craqua et je plongeai mes crocs dans son cou sous le regard embrumé de la créature gisant au sol. Dès les premières gouttes, je me sentis revivre. Lorsque le flux s’arrêta, j’abrégeai les souffrances de la victime, la sachant condamnée.

Je n’avais pas bu deux gorgées qu’un projecteur s’alluma et que des agents de police m’interpellèrent. Une sommation. Sans attendre, à la vue du cadavre de l’agresseur, deux coups de feu atteignirent le mur, où je me trouvais à l’instant. À toute vitesse, je pris la fuite, ne m’arrêtant qu’au parking sous-terrain de mon immeuble. Il me restait une trentaine de minutes pour trouver une solution plausible et remonter sauver Willen. L’étude de l’édit de Vlad ne m’apprit rien de plus qu’au lycée. Il fallait des semaines pour acquérir ne serait-ce que la plus simple extension de pouvoir. Je devrais donc trouver des litres et des litres de sang pour égaler Albane. Il n’y avait que dans les réserves de l’hôpital que j’en trouverai une quantité suffisante. J’avais vingt-sept minutes pour faire l’aller-retour et avaler le plus de sang possible. Sans perdre plus de temps, je me levai et remontai la rue en direction du centre hospitalier. Il était en vue lorsque je fus soudain submergé par une brume opaque. Il arrivait quelque chose à Willen et mon instinct me prévenait. Je fis demi-tour et, courant comme jamais, je regagnai mon appartement. Là, je restai pétrifié un millième de seconde en voyant Albane, étendue sur un corps secoués de violents spasmes. Je fonçai sur ma sœur. Surprise, elle n’opposa pas de résistance et traversa la pièce, entamant sérieusement le mur. Dans un grondement féroce, elle nettoya sa bouche écarlate d’un revers de la manche et s’enfuit par la fenêtre. Je m’agenouillai près de Willen pour comprendre rapidement qu’il n’était pas question d’attendre. Ne pouvant rien faire pour lui, je devais l’emmener à l’hôpital. Je le pris dans mes bras et sortis par l’intérieur. Il ne supporterait pas la chute. Sur le chemin, l’idée me vint qu’il serait peut-être trop tard. Je secouai la tête et forçai l’allure. Je ne ralentis qu’à l’entrée des urgences. À l’intérieur, j’appelai à l’aide – un médecin et deux infirmières sortirent d’un bureau, les bras chargés de documents – pendant que je déposai Willen sur un brancard abandonné contre un mur.

J’ai été tenté de laisser ma rage me dominer pour retrouver Albane mais j’ai finalement été incapable de quitter le lit. J’ai tenu toute la nuit près de lui. Une infirmière passe, m’informe que ses parents ont été prévenus et qu’ils ne devraient pas tarder à arriver. Je vais devoir trouver une explication à l’état de leur fils. La police viendra également, le cas étant similaire aux meurtres d’Ambre et de Jay, il leur aura forcément été signalé. La jeune femme entre de nouveau dans la chambre et me prie de la rejoindre. Dans le couloir, elle murmure :

— Je… La police vient de nous appeler. M. et Mme Calvin ont eu un accident de voiture sur le chemin. Ils ont perdu le contrôle du véhicule…

Elle n’arrive pas à finir. Dans son esprit, elle s’imagine la scène telle qu’on a dû la lui raconter. La voiture a explosé en heurtant un mur de plein fouet. Je n’arrive pas à le croire. Albane est allée jusque là… Dans le seul but de me faire dire comment créer de nouveaux non-morts ! L’infirmière s’éloigne, les sens en émoi. Elle se demande pourquoi c’est elle qui a dû venir m’annoncer la nouvelle. Je rentre dans la chambre, le regard perdu dans ma torpeur.

— Je suis si horrible que ça ?
Je me précipite au chevet de Willen et lui conseille de ne pas parler pour le moment. Il parcourt la pièce des yeux, réalise où il se trouve et demande ses parents. Je me mors l’intérieur des joues, hésitant. Dois-je lui dire qu’il ne les reverra jamais ? Que ma sœur les a tués tous les deux pour me montrer sa liberté d’action ? Je sens dans ma bouche le goût de mon propre sang, qui me fait réagir. Je réponds d’une voix maîtrisée qu’ils sont déjà passés le voir et qu’ils repasseront dans la matinée. Je me sens mal de lui mentir ainsi mais je ne veux pas prendre le risque de lui infliger une souffrance morale en plus de son calvaire. Il me sourit tristement et tire la langue, réclamant un baiser. Je me penche pour le lui donner et, en me redressant, je prends conscience de ce que je viens de faire. En cet instant précis, la situation ne pourrait pas être plus catastrophique…