par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Août 1980
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 1
Le défi au Châtelier

Au petit matin quatre Etendards vinrent chercher Mar et ses hommes tandis que quatre autres escortaient le premier champion. Ils sortirent sur la place. Les gens étaient maintenus derrière par les Armés Sun alignés. D'autres regardaient depuis les remparts du château. Personne ne voulait rater le spectacle d'un défi. Mar chercha des yeux Pendory ou les membres de son équipage mais ne reconnut personne. Les deux groupes d'étendards accompagnèrent les défieurs aux deux extrémités de la place. Puis le premier champion alla vers la bannière de défi, l'enleva et la confia à Mar.
"Voici l'endroit choisi pour notre combat."
"C'est ton privilège." Dit Mar et il remit à Tha la bannière de défi. "Tirons au sort quel défi nous ferons, le tien ou le mien." Ajouta Mar.
Alors un Etendard s'avança au centre de la place et leva haut un cube en bois à trois côtés rouges et trois noirs.
"Choisis une couleur, Noble esh-Mar."
"Rouge, la couleur du défi."
L'étendard lança haut le dé qui retomba et roula : "Noir !" proclama-t-il.
Les deux protagonistes avancèrent, vérifièrent sans le toucher et confirmèrent : "Noir !"
Alors l'Etendard, avec la hampe de sa bannière, traça deux lignes parallèles dans la poussière environ cinq mètres l'une de l'autre. Les deux adversaires prirent place derrière les lignes.
Puis l'Etendard dit : "Si pendant le combat vous veniez à toucher la ligne des Armés, ils vous repousseraient vers le centre sans que ne cesse le combat."
Mar fit une grimace : ça pouvait être dangereux, il lui faudrait absolument éviter de toucher ou même d'approcher la ligne d'Armés.
Puis l'Etendard donna le signal de départ. Le colosse Greymem se prépara à l'attaque, les jambes un peu écartées, les genoux fléchis, le corps un peu penché en avant, les bras écartés du corps. C'était un amas de muscles puissants, prêt à attaquer et à écraser l'adversaire. Greyem souriait, sûr de lui. Mar aurait pu vaincre et le terrasser facilement mais il se dit qu'il ne devait pas humilier son adversaire ni mécontenter les Armés Sun dont il pourrait devenir, espérait-il, le Châtelier.
Il prit aussi la même position, conscient d'être minuscule et fragile devant son adversaire. Ce dernier se balançait de droite à gauche, se préparant à l'attaque en étudiant Mar. Mar feinta alors à droite mais s'écarta à gauche. L'autre l'avait prévu et s'élança à gauche, mais Mar arriva à s'écarter encore à droite et à l'éviter. Il se tourna aussitôt et se remit en position. L'autre aussi était de nouveau en position.
Après trois ou quatre feintes réussies, Mar fit un écart sous la charge de son adversaire. Cette fois il ne feinta pas, le champion le devina et tendit ses bras puissants pour le saisir. Mar jeta les pieds en avant et son corps en arrière, s'assit par terre, saisit le poignet de l'autre, lui mit un pied sur le ventre et le souleva en tirant son bras vers lui, roula sur le dos et le jeta sur ses épaules, se relevant aussitôt pour l'affronter.
Greyem s'était vite relevé. Maintenant il étudiait Mar avec plus d'attention. Cette fois c'est Mar qui attaqua, comme pour le frapper au ventre de la tête. Comme il s'y attendait, l'autre se pencha et tendit les bras pour le bloquer en l'attrapant aux épaules. Mar sauta soudain et frappa son adversaire, qui cherchait à présent à se relever, d'un pied sous le menton en l'envoyant tomber assis par terre. Le combat se poursuivit plusieurs minutes. Mar était maître de la situation, même si parfois il laissait à l'autre l'impression de dominer la scène.
Enfin, dans une spectaculaire cabriole, Mar arriva à mettre Greyem à terre sur le côté et à lui sauter dessus à pieds joints, plaquant ses épaules à terre après l'avoir assis sur le sol. Un "Oohh !" de déception s'éleva des Armés Sun et de la foule. Les hommes de Mar se taisaient, comme convenu.
L'Etendard avança et proclama : "Le premier défi est gagné par le noble défieur Esh-Mar."
Alors Mar alla vers Tha, dont les yeux lui souriaient, reprit la bannière de défi et la replanta à terre devant la porte. Greyem s'était relevé et était rentré, maussade, au château. Mar revint entre ses hommes. Les quatre Etendards rentrèrent au château et en ressortirent avec le deuxième champion. La cérémonie se répéta. Cette fois Mar choisit le noir et le rouge sortit. Il dut encore se battre de la façon choisie par son adversaire.
Quatre écuchants furent apportés et Mar dut choisir les deux siens. C'étaient des écuchants de type léger, à tête de cheval, c'est à dire hexagonaux à trois côtés adjacents égaux, concaves, dans les trente centimètres de long, puis deux longs côtés égaux droits, dans les soixante centimètres, reliés en bas par un côté tranchant de vingt centimètres. L'écuchant était en bois dur, à la verticale rugueux sur la moitié et lisse ailleurs, à l'horizontale, un peu bombé. A l'arrière il avait un bracelet et une poignée pour la main. C'était une arme d'attaque et de défense vraiment remarquable. Un coup bien placé avec le côté effilé, dit tranchant, pouvait bien couper un membre ou tuer. Un coup d'un autre côté pouvait aussi étourdir...
Mar, avec l'aide des siens, passa les bras dans les bracelets et saisit solidement les poignées. Puis les deux adversaires se placèrent derrière les deux lignes. Quand l'Etendard donna le signal, Meskel partit, un écu parallèle au corps et l'autre levé avec le tranchant devant, à l'assaut de Mar. Vu la taille de l'autre, la rencontre frontale ne convenait pas à Mar. Il attendit immobile jusqu'au dernier instant et fit un écart à gauche, du côté de l'écu vertical, évita la charge et se tourna vite en se jetant en avant avec les deux écus à la verticale.
L'autre avait vite tourné en abaissant l'écuchant à l'horizontale et il reçut le coup de Mar en reculant de deux pas pour ne pas perdre l'équilibre. Les écuchants résonnèrent dans le silence tombé sur la place. Mar recula vite. L'autre leva alors ses deux écuchants le tranchant en avant et chargea à nouveau. Mar se baissa d'un coup plantant avec force les écuchants au sol et quand l'autre, maintenant lancé, fut sur lui, il se plaqua au sol en inclinant les écus sur lui en protection.
Meskel tenta de baisser le tranchant mais ses pieds avaient heurté les écuchants de Mar qui força sur les genoux, abaissa encore le sommet des écuchants et en enleva les tranchants du sol. Meskel, pour ne pas tomber, projeta les écuchants devant lui, au-delà de Mar, chercha à écarter les jambes mais fut soulevé par les écuchants de Mar et s’écroula au-delà sur les épaules.
Mar s'était relevé dans un murmure général et s'était tourné en levant les écuchants prêts à frapper. Meskel avait vite tourné sur le dos en s'éloignant et se relevait avec agilité. Ils continuèrent longtemps. Cette fois ce n'était pas Mar qui gagnait du temps, Meskel était bon, mais il ne mit jamais Mar vraiment en danger ou dans l'embarras.
Alors Mar se mit à soumettre l'autre à une série d'escarmouches bien calculées pour étudier ses réactions spontanées. L'autre aussi l'étudiait, mais Mar prenait grand soin de ne pas répéter deux fois le même coup. Aussi comprit-il que l'autre essayait de l'entraîner dans un corps à corps, un des écuchants à l'horizontale et de passer le tranchant de l’autre écuchant sous celui de Mar dans le but de lui blesser une jambe ou un pied. Il devait donc prendre garde à garder le corps penché en avant. Mais pour appuyer son écuchant contre celui de Mar, l'autre aussi devait rester penché en avant.
Alors Mar lui tendit une perche, il se fit pousser deux ou trois fois avec de plus en plus d'énergie, puis soudain il céda en contournant l'écuchant sur lequel il fit pression avant de le retirer. Comme prévu, Meskel perdit l'équilibre vers avant mais se reprit aussitôt, alors Mar pencha l'écuchant sur le côté et pointa le tranchant avec lequel il arriva à couper son adversaire au flanc, sur la cuisse et une partie du kilt. Le sang surgit aussitôt. Meskel s'arrêta à mi attaque, baissa ses écuchants qu'il levait et un gémissement étouffé remplit l’air, provenant de mille bouches sur la place.
Mar fut déclaré vainqueur et alla de nouveau planter la bannière de défi pendant que Meskel rentrait au château se faire soigner. Le soleil était haut, midi était passé et c'était la fin des défis pour ce jour. Mar rentra avec les siens dans l'aile du château qui leur était réservée, manger et se reposer.
Tha était ému : "Jusque là tu t'en sors bien..."
"Oui, mon amour. Je n'ai jamais eu peur, je n'ai jamais été en danger, tu le sais."
"Oui, je sais. Mais repose-toi maintenant, chéri, tu en as besoin."
"Oui, je suis fatigué. Le deuxième était vraiment bon, un excellent guerrier. J'espère ne pas l'avoir blessé gravement."
"Je ne crois pas, même s'il semblait saigner beaucoup."
"Il visait mes pieds, ça a été son erreur. On ne peut pas viser au bas du corps sans se pencher en avant. Le Cenco avait raison de me conseiller ce château."
"Tu as dit que tu as douze infiltrés ici, mais aucun ne semble en ta faveur." Remarqua Tha.
"Ils ne sont que sept Armés et l'un d'eux est l’Etendard des Fos... Bien sûr qu'à ce stade ils doivent prendre le parti du Châtelier."
"Aucun des champions n'est un homme à toi, n'est-ce pas ?"
"Non, bien sûr."
Ils parlèrent encore un peu, à voix basse, enlacés dans leur chambre. Puis Mar s'endormit. Quand il se réveilla il faisait nuit. Par la fenêtre en trapèze inversé entrait la clarté ténue de la lune bleue, la seule dans le ciel. Tha dormait tranquille à côté de lui. Mar s'approcha de la fenêtre. Elle donnait sur la mer, calme, et de petites vagues faisaient un doux bruit de ressac contre le mur du château. A gauche, les grands navires silencieux, voiles baissées, se balançaient doucement. Une petite barque solitaire fendait l'eau et Mar entendit le bruit rythmé des rames avant même de la voir. Sur un des bateaux une lanterne passa en se balançant puis disparut. Le cadre de la fenêtre était relevé à l'intérieur et Mar se pencha en dehors de l'épais mur pour voir la ligne d'écume blanche sous la fenêtre.
Il se retourna et regarda Tha. C'était l'un des rares moments de quiétude dans cette phase agitée de sa vie. Son ombre s'étendait en diagonale jusqu'au corps de son époux : une ombre ténue et bleutée.
"Lidje dit que nous avons une âme... je n'ai pas bien compris de quoi il s'agit... cela doit ressembler à cette ombre... il dit que c'est la part de nous qui peut connaître dieu... dieu ! Connaître dieu ! Comment pourrions-nous le connaître en ne nous connaissant même pas nous-mêmes ? Tha, je le connais, mais... qui est Tha ? Comment puis-je prétendre le connaître si je ne sais même pas s'il rêve en ce moment et de quoi... Mais je l'aime. Alors peut-on aimer un dieu inconnu ? Mais Tha est là, réel, désirable, aimable...
"Lui, le dieu inconnu, où est-il ? Tha dit que dieu existe... et qu’il est comme l'air... que ça n'a aucun sens d'aimer l'air, et pourtant sans le respirer nous ne pourrions pas vivre... il dit qu'il ne faut pas penser à dieu mais le respirer... Qui dit vrai ? Il est facile d'aimer Tha, il est beau, même maintenant. Si je ne craignais pas de le déranger je lui ferais l'amour... Mais un dieu ! Peut-on faire l'amour avec un dieu ? Quand je fais l'amour à Tha je sens que naît une nouvelle réalité, différente, merveilleuse... Faire l'amour avec un dieu, avec dieu... si c'est possible, ça doit être à mourir d'émotion..."
Mar se recoucha. Ses yeux scrutaient l'ombre du plafond et cherchaient à en distinguer la structure.
"Oui, comme ma pensée cherche à deviner la structure du dieu inconnu... mais l'obscurité est trop épaisse, impénétrable... le soleil se lèvera-t-il jamais ?"
Lentement, Mar se rendormit.
Le matin suivant le rite du défi reprit. C'était le seizième jour du septième mois, la veille du solstice chaud. Cela commença par le rituel habituel. Les dés donnèrent cette fois la couleur de Mar et il échappa donc à la lutte à l'arbalète au profit de la lutte à mains nues. Mar était tranquille, certain de vaincre. Rityé semblait impassible, mais ses yeux dardaient et trahissaient son état de nevosité. L'Etendard fit tracer au sol un carré de trois mètres avec des piquets et des cordes tendues au sol. Les deux adversaires en vérifièrent la solidité puis prirent place dedans, à deux coins opposés.
Tha était serein et tenait en main la hampe avec la bannière de défi presque avec nonchalance. Mar se déshabilla vite. L'autre le regardait perplexe, puis l'imita. Mar apprécia : l'autre ne savait pas comment il se battrait, mais si Mar se déshabillait, cela voulait dire que les habits auraient aussi été une gêne pour lui, donc lui aussi se deshabilla. Son adversaire était rapide et intelligent.
Mar lança un cri d'attaque et sauta vers son adversaire. Lequel se précipita au centre du carré en cherchant à agripper Mar en vol. Mais Mar donna un vigoureux coup de reins et dévia, effleurant son épaule de la hanche. Rityé tomba sur le genou droit et Mar sur ses pieds. Rityé n'attaquait pas encore, il étudiait Mar qui fit deux ou trois feintes dans l'espoir que l'autre perde l'équilibre mais son adversaire lui tournait autour sans le lâcher des yeux.
Mar bondit à nouveau, leva un pied au-dessus de la tête et tourna sur lui-même pour le baisser d'un coup en visant la poitrine de son adversaire. Rityé arriva à esquiver en partie et fut frappé sur le côté. Il bascula,, se reprit mais persista à ne pas attaquer. Mar fit deux ou trois fendants, les mains droites, tendues, à vide, et contraignit l'adversaire à reculer.
Rityé plongea alors entre les jambes de Mar qui esquiva lestement. Mais Rityé regagna ainsi le centre du carré. "Très astucieux" pensa Mar. Il vola sur lui, dans le dos, le prit en passant les deux mains sous les aisselles en un nœud simple et d'un coup de reins il se jeta en arrière et souleva Rityé sur les genoux. Lequel agitait les bras en cherchant à se libérer. Mar se mit debout et Rityé arriva à poser les genoux à terre et à pousser violemment en arrière. Mar le lâcha d'un coup en s'écartant, sauta de côté, lui saisit un bras et pivota en le soulevant du sol et en le lançant vers le bord. Rityé tomba à cheval sur la limite du carré mais roula aussitôt dedans en se relevant.
Bien que ne connaissant pas le chushin, Rityé en saisissait rapidement les principes de base. Mar aurait put mettre un terme au combat tout de suite mais il préféra ne pas le faire. Sur sa planète d'origine on aurait dit qu'il jouait comme le chat avec la souris. Mar n'avait jamais vu de souris sauf dans l'encyclopédie électronique, mais il avait déjà vu des chats au zoo de l'université.
Rityé était de nouveau debout, dans le carré, presque au milieu. Mar était debout à côté de la corde tendue. Ils continuèrent ces escarmouches de coups, pauses et attaques. A présent son adversaire aussi tentait quelques timides attaques. C'était justement ce que voulait Mar. Il décida de lui tendre une perche. Il se laissa jeter à terre, se releva en lui tournant le dos, l'entendit attaquer pour le pousser dehors, fit une pirouette de côté pour sortir de sa trajectoire et, quand Rityé fut à côté de lui, il le frappa dans le dos de sa jambe relevée.
Rityé tomba dehors à genoux mais ses pieds étaient encore dans le carré et seule une main touchait terre. Mar lui permit de rentrer. Rityé le regarda stupéfait. Il s'était rendu compte que Mar aurait pu le pousser plus fort et le faire entièrement sortir ou simplement maintenant pousser ses pieds dehors... mais qu'il ne l'avait pas fait. Maintenant Rityé se sentait bien moins sûr de lui, même si les Armés Sun paraissaient tranquilles, encore sûrs de ses capacités. Mais Rityé commençait à sentir pleinement les possibilités et les capacités de son adversaire.
Mar l'attendait. Son adversaire semblait désormais presque résigné, néanmoins il n'arrêtait pas de se battre. Mar lui fit signe d'attaquer, en souriant.
L'autre haussa les épaules et lui murmura : "Qu'attends-tu ?" sans cesser de rester en garde.
Toujours à voix très basse, pour que les Sun ne les entendent pas, Mar répondit : "Je ne veux pas t'humilier."
"Pourquoi ?" demanda Rityé.
Ils s'étudiaient en se tournant autour. Mar ne répondit pas. Rityé fit une feinte d'attaque que Mar ne contra pas.
"Bravo." Chuchota Mar.
"Ne te moques pas de moi..." murmura l'autre l'air fatigué.
Alors Mar sauta, attrapa le poignet de Rityé, fit une pirouette pour lui faire perdre l'équilibre en arrière, accéléra en visant les talons à terre tandis que l'autre tentait de poser un pied en arrière pour ne pas tomber, il le souleva légèrement de terre, toujours en tournant rapidement sur lui-même. Rityé rua furieusement, Mar accéléra encore et le souleva encore plus haut et enfin il le lâcha soudain. Rityé vola hors du carré et tomba à un mètre du bord. Un lourd silence tomba sur la place.
L'Etendard déclara la victoire de Mar, qui sortit du carré, prit la bannière de défi et la planta à sa place. Il se rhabilla pendant que Rityé faisait de même et, en passant près de lui pendant que l'Armé s'éloignait vers la porte du château, il lui chuchota : "Tu es très bon, Rityé."
Ce dernier jeta un bref coup d'œil surpris et rentra sans un mot.
Puis le dernier champion fut accompagné sur la place. Les dés à nouveau jetés, un air de soulagement apparut sur le visage de Duhayt quand le sort lui fut favorable. Les deux "têtes d'oiseau" furent apportées, les massues caractéristiques des Mercenaires, hérissées d'aiguillons sur la moitié de la sphère du bout, une espèce de hache sortant de l'autre moitié de la sphère et une longue pointe sortant du côté opposé au manche.
Mar les regarda, les soupesa et choisit la sienne. Là, Mar aurait eu plus de chance de s'en tirer en luttant à mains nues qu'avec la tête d'oiseau, arme que l'autre devait bien mieux connaître que lui. Mais il ne pouvait pas se défaire de la tête d'oiseau sans soulever d'objections. Il n'en serait cependant pas de même si c'était son adversaire qui la lui faisait voler au loin...
Les habituelles deux lignes d'espacement furent tracées. Mar lut dans les yeux de Duhayt sa détermination de le tuer et il sentit un bref frisson. Mar estima que cette fois il avait douze pour cent de chance d'être battu, peut-être tué... Quand l'Etendard donna le signal du début, Duhayt commença aussitôt à faire voltiger sa massue entre ses mains avec l'expertise d'un jongleur. Mar lut un regard ravi dans les yeux des spectateurs.
Il resta immobile, la tête d'oiseau serrée des deux mains, à moitié levée. Duhayt s'approcha, sûr, presque lentement, sans le perdre de vue un seul instant, guettant la moindre réaction. Mar le laissa approcher en restant immobile. Son adversaire le regardait, un très léger sourire moqueur aux yeux, la bouche un peu relevée aux coins, les yeux mi-clos. La lourde arme continuait à voltiger vertigineusement, de sorte qu'il était difficile de deviner de quel côté viendrait l'attaque.
Puis Mar vit un petit glissement des muscles de Duhayt et ses yeux se poser une fraction de seconde sur un point précis, aussi comprit-il comment viendrait l'attaque, juste avant qu'elle n'arrive. Il sauta avec son arme dans cette direction et on entendit le choc fort des deux massues en l'air. Duhayt ne parut pas surpris, il sauta en arrière, l'arme toujours en main, et se remit à la faire tourner. Mar abaissa la sienne en l'empoignant avec force et en dirigea la pointe vers l'adversaire, en avançant lentement. L'autre ne se déplaça pas. Mar avait du mal à suivre les moulinets de l'arme, mais il savait que les yeux de son adversaire trahiraient ses intensions. Et en effet ce dernier, quand il décida de frapper, regarda l'épaule gauche de Mar, qui fit aussitôt un écart à droite en tentant une fente avec son arme.
Aussitôt Duhayt déplaça avec force son arme à gauche, déviant celle de Mar et sauta rapidement en arrière. Mar fit une pirouette et attaqua à droite. Mais Duhayt était prêt et intercepta à nouveau la trajectoire de l'arme de Mar. Les épines des deux armes s'encastrèrent et enfin Mar sentit la tête d'oiseau lui échapper des mains. Sa massue vola au loin et par réflexe quelques Armés Sun s'écartèrent même si la masse toucha terre avant de les atteindre. Duhayt se mit aussitôt entre Mar et son arme, et se remit à faire voltiger la sienne, un sourire satisfait et cruel à la bouche.
Mais à présent Mar se sentait dans son élément : il pouvait lutter à mains nues. Quand son adversaire fit bondir de bas en haut sa massue pour tenter de le frapper à la poitrine, Mar fit un de ses sauts prodigieux, jetant le torse en arrière et levant la jambe qu'il tendit en avant pour frapper Duhayt au coude et ainsi dévier la massue vers la droite.
Mar retomba sur le pied gauche, cria et se jeta en avant sur la gauche en effleurant de l'épaule la hanche de son adversaire qui chancela. Mar atterrit sur les bras et la nuque et par une roulade il se rétablit et resauta en arrière, un demi saut périlleux, frappa Duhayt dans le dos et le fit tomber en avant, sur les genoux, il se tourna rapidement pendant que l'autre tentait de le frapper là où il savait qu'était Mar, dans son dos, avec la tête d'oiseau. Mar plaça vite un doigt de sa main tendu sous l'oreille droite de Duhayt qui s'écroula par terre, évanoui.
La massue effleura l'intérieur du bras de Mar et le blessa superficiellement et le sang coula de son bras. Mar retourna vers sa massue, la prit, alla vers son adversaire évanoui et prit aussi sa massue, les leva une dans chaque main, les pointes en bas et les planta fort en terre, en effleurant à peine le corps de Duhayt, pour clouer au sol son kilt de l'une et sa chemise de l'autre.
Puis il regarda vers l'Etendard arbitre du défi. Ce dernier ne s'attendait pas à une conclusion si rapide de la rencontre. Du bras de Mar, son sang coulait sur le corps de son adversaire immobile.
Mar cria : "Il a arrêté de se battre. Moi je peux encore continuer. J'aurais facilement pu le tuer. Y a-t-il quelque doute sur qui est le vainqueur ?"
Dans le silence général l'Etendard déclara : "Le noble défieur Esh-Mar a vaincu tous les quatre champions de notre Châtelier."
Alors Mar alla prendre la bannière de défi des mains de Tha et la planta pour la cinquième fois à sa place.
"Le Châtelier Sun viendra maintenant recevoir ton défi." Proclama l'Etendard.
Duhayt gisait encore à terre, inanimé. Personne ne semblait s'occuper de lui. De l'intérieur du château provenait le son d'un basken et le Châtelier arriva par la porte et s'arrêta un instant sur le seuil. Il regarda autour de lui, l'air assuré et fier, puis, comme s'il était un peu étonné, il arrêta son regard sur la bannière de défi, puis sur Mar.
"Oh, noble défieur Esh-Mar, as-tu emporté avec toi ta litière funéraire ?"
La question n'était pas rituelle et Mar répondit : "Bien sûr, c'est le seul cadeau que j'ai emporté d'Esh pour toi !"
"Ne parle pas de victoire avant d'avoir gagné." Répliqua impassible de Châtelier Sun.
"Et toi ne parle pas de mort avant de l'avoir donnée." Répondit promptement Mar.
L'Etendard arbitre s'interposa : "Noble défieur Esh-Mar, tu sais que la coutume réserve au Châtelier le choix de l'arme et du lieu et à toi celui de l'heure."
"Bien sûr. J'attends de connaître les choix du Châtelier Sun, puis j'annoncerai le mien."
Le Châtelier dit alors : "L'arme ? C'est la hache en fer !"
Un murmure se leva de la place.
L'Etendard parut perplexe : "Mais... nous n'en avons qu'une au château... la tienne."
"Si le Noble Défieur ne s'en est pas pourvu, ce n'est pas ma faute." Déclara le Châtelier moqueur.
Mar s'inclina : "Cela me va. Ne pouvant utiliser d'arme différente de la tienne, comme il n'y en a qu'une dans ton château, je n'utiliserai rien d'autre que mon corps."
Autres murmures stupéfaits. Mais après la démonstration donnée avec Duhayt, tous comprirent que Mar n'était pas effrayé.
Le Châtelier ajoura alors : "Quant au lieu... ce sera sur la partie du mur comprise entre l'angle nord-est et l'échelle de la porte."
C'était un bout de mur de quarante centimètres de large avec une rambarde dans les quinze centimètres : il était clair que le Châtelier avait bien choisi le lieu : Mar devrait s'y trouver en difficulté pour faire ses sauts et ses voltiges. Et une chute du mur serait presque à coup sûr mortelle.
Mar s'inclina encore, serein, tandis que la foule commentait, excitée, les choix astucieux du Châtelier.
Puis Mar se redressa, leva les épaules et dit : "L'heure sera demain midi, sur le coup du solstice long."
Le Châtelier s'inclina en signe d'acceptation.
Mar dit alors : "Il est du privilège du noble défieur de faire une reconnaissance du lieu du défi juste avant que le défi ne commence."
"Certainement."
"Demain, cinq primes avant midi, j'effectuerai ma reconnaissance."
"Ainsi sera fait."
Le Châtelier rentra. Puis ce fut le tour de Mar et des ses gens. Pendant qu'il partait pour rentrer, il vit qu'enfin quelqu'un allait secourir Duhayt.
Une fois rentré, Mar se déshabilla, se lava longuement et se fit soigner le bras. Puis ils mangèrent tous ensemble. Aussitôt fusèrent les commentaires sur la journée et le défi du lendemain.
Tha était préoccupé : "C'est pire que je ne pensais. Le Châtelier a fait un choix excellent et astucieux."
"C'est dans son droit."
"Mais à présent tu es en danger, Mar...c'est très étroit là-haut et tu seras désarmé."
"Lui aussi est en danger, c'est étroit pour lui aussi."
"Mais tu ne pourras pas sauter et bouger librement."
Mar sourit : "Bien sûr, je devrai faire attention. Mais tu ne connais pas encore bien le potentiel du chushin. Il est vrai que je ne suis pas un grand champion, mais j'ai encore beaucoup de possibilités que je garde en réserve pour le Châtelier."
Il vit que Tha était encore inquiet. Alors il prit un bocal en beau verre bariolé, le posa par terre à l'envers et monta dessus sur la pointe des pieds. C'était un cercle de dix centimètres de diamètre et Mar arrivait à peine à y poser la pointe des pieds. Il se détendit, se concentra, se tendit et soudain il fit un saut périlleux complet et retomba les deux pieds sur le fond du bocal sans qu'il ne se déplace d'un seul millimètre, puis se redressa, tranquille, descendit et remit ses sandales.
Tha lui serra le cou entre ses bras : "Oui, peut-être que quarante centimètres te suffiront... Mais maintenant, je vous en prie, ne parlons plus de ce défi. Mar doit se reposer, il doit être en forme pour demain."
Mar serra Tha à la taille : "Tu es trop tendu, Tha... détends-toi, tu verras que tout ira bien."
"Je commence à me sentir un peu nerveux, Mar... et je ne devrais pas parce que tu dois être serein, surtout à cette heure."
Ils se retirèrent dans leur chambre.
"Tha... tu as envie ?"
"Maintenant ?"
"Oui."
"Bien sûr... si toi tu as envie, je suis là. Viens, Mar..."
Ils rejoignirent les autres pour le dîner. Ils bavardèrent un peu puis ils allèrent tous dormir.
Le lendemain Mar se réveilla tard. Ils étaient déjà tous debout. Ils prirent ensemble un repas frugal. Le marque temps indiquait deux heures du second tour : il restait une heure jusqu'à midi. Alors il partit contrôler le mur où se déroulerait le défi. Accompagnés par l'Etendard et quatre noyaux d'Armés, ils sortirent du château et se rendirent au lieu choisi par le Châtelier.
Mar vérifia minutieusement l'endroit, pierre par pierre, testant sa consistance de ses pieds nus et des doigts. L'Etendard regardait attentivement. Mar parcourut encore tout le secteur de part en part, en le mesurant et en comptant mentalement. Quelques primes avant midi, sous le mur, des deux côtés, toute la ville et de nombreux Armés étaient rassemblés. Le Châtelier avança sur le mur, sa hache brillante à l'épaule et la bannière de défi dans l'autre main, suivi des Etendards avec leurs drapeaux.
A une extrémité du mur se trouvaient les hommes de Mar, à l'autre les Etendards. Le Châtelier remit à Mar le drapeau rouge et celui-ci le passa à Tha.
Alors un Etendard avança et récita : "Que le Châtelier soit le plus capable de tout le château au combat. Et si un Armé d'un autre château prétend être plus fort ou vaillant, qu'advienne un défi où chacun montrera sa propre valeur et ses capacités devant tous les Armés du château. Le vainqueur sera Châtelier et décidera du sort du vaincu.
"Si gagne le défieur, les Armés lui feront serment de fidélité et de soumission. Celui qui ne jurera pas sera éloigné du château selon les règles. Le nouveau Châtelier réorganisera les compagnies et les noyaux, après avoir écouté les Armés restés. Le noyau du noble défieur devenu Châtelier et d'autres Armés éventuellement choisis dans d'autres châteaux, en nombre égal à ceux qui sont partis, peuvent être introduits au château dans les trois mois.
"Si gagne l'ancien Châtelier, le noyau du défi, sauf le défieur, a le droit de rentrer sain et sauf à son château d'origine. Ainsi écrivit le Fondateur et ainsi sera-t-il fait."
Tous les Armés dirent en chœur : "Ainsi sera fait, nous en serons témoins"
Mar regarda le Châtelier, son uniforme jaune brodé de cyan et les armes brodées en fil d'or qui brillaient sous le soleil haut. Les deux adversaires s'inclinèrent. Puis le Sun brandit la hache en la faisant briller au soleil. Un bruissement monta de la foule. Le Sun avança lentement vers Mar en levant haut la hache au-dessus de sa tête et en fixant Mar dans les yeux. Mar resta immobile, relâché, sans manquer le moindre mouvement de son adversaire.
Soudain, le Châtelier bondit en avant en abaissant la hache droit sur Mar qui fit un petit saut à gauche, vers l'intérieur du mur et la hache siffla à quelques millimètres de son corps, sans le toucher. Le Sun donna un léger effet vers dehors à la hache vers les mollets de Mar qui esquiva vers l'arrière d'un empan et l'évita de nouveau. Un gémissement murmuré, impossible de savoir si de déception ou de soulagement, s'éleva de la foule qui regardait en l'air, au sommet du mur, les deux silhouettes baignées de soleil.
Le Sun leva encore la hache et s'immobilisa. Il retira la main gauche du manche et de la seule droite la brandit en avant et vers dehors, fauchant vers la gauche à hauteur de l'estomac de Mar. Ce dernier se plia en arrière juste ce qu'il fallait pour l'éviter puis il bondit et tendit le bras pour frapper de sa main tendue le bras par lequel le Châtelier tenait la hache. Le Châtelier sursauta, serra les lèvres, recula mais ne lâcha pas l'arme.
Mar ne s'était jamais battu avec une hache en fer, mais il comprit vite qu'étant très lourde, son inertie accroissait sa force, mais constituait aussi une faiblesse puisqu'une fois commencé un mouvement il devenait difficile à celui qui la brandissait d'en dévier sensiblement la trajectoire. De plus, le corps entier devait compenser la force centrifuge de la hache brandie. C'était tout un jeu d'équilibres sur lequel Mar devait intervenir.
Le Sun était robuste et rapide et connaissait bien cette étrange arme. Mais il ne semblait pas réaliser qu'à chaque fois qu'il ratait un coup, il restait à découvert quelques précieux instants. Brandie à deux mains la hache devenait un peu plus maniable, mais son rayon d'action était réduit. Son métal brillant lançait de sinistres éclats. Le Sun lança un fendant de haut en bas, oblique, de dehors vers dedans que Mar évita de peu par une pirouette pendant laquelle il frappa du talon le poignet du Sun, le contraignant à prolonger la trajectoire de la hache plus bas et plus loin que prévu.
Le Sun accompagna la trajectoire en se tournant et relevant l'arme et se trouva dangereusement près du bord de l'étroit mur. Il retrouva son contrôle et se replaça vers le bord extérieur, protégé par le petit parapet et lança un autre fendant, de bas en haut et en avant vers la tête de Mar qui s'écarta et se trouva à son tour trop près du bord intérieur. Alors le Sun laissa retomber la hache en dirigeant la lame vers le cou de Mar. Celui-ci se jeta en arrière en arquant le corps, retomba sur ses mains tendues, donna un coup de reins et atterrit debout sur l'étroit parapet du mur vers l'extérieur, se redressa aussitôt et resta immobile. Il avait sous les pieds un espace d'au plus quinze centimètres.
Le Sun élargit ses lèvres serrées en un sourire satisfait, ferma à moitié les yeux et tourna sur lui-même en tenant la hache tendue avec la lame à plat pour faucher les jambes de Mar. Mais celui-ci sauta en l'air et évita d'être fauché pour retomber au même endroit. Un bruit excité s'éleva de la foule. Des filets de sueur commençaient à tomber du front du Sun qui essaya encore de faucher les jambes de Mar, sans succès.
Puis le Sun fit un pas en arrière, leva de nouveau la hache en regardant la poitrine de Mar et l'abaissa d'un coup en se poussant en avant. Mar sauta au-dessus de la tête du Sun qui se penchait en avant et atterrit dans son dos, lui frappant le dos de son dos et le déséquilibra encore plus en avant. La hache voltigea hors du parapet et s'abattit contre le mur dans un choc retentissant. Mar se baissa, passa la tête entre les jambes écartées du Sun, l'attrapa par la taille en poussant les bras derrière lui et en poussant sur les talons il se leva d'un coup.
Le Sun se trouva alors soulevé et perdit l'équilibre vers l'avant, vers dehors, attiré en bas par le poids de la hache, et comme dans un plongeon il tomba du mur hors de la ville, en hurlant. Le hurlement s'éteignit dans un bruit sourd alors que la foule, qui d'abord avait hurlé avec le Châtelier, se tut soudain. Mar se tourna lentement, regarda en bas du mur la forme immobile, défaite, dans un demi-cercle de gens immobiles, ferma les yeux et soupira : "C'est fini !"
Quand il se tourna vers les Etendards, il vit qu'ils avaient tous mis leur drapeau à l'envers pour en faire flotter la bannière contre le mur et en lever la hampe, en signe de grand deuil. Dans le silence général, Mar enleva de sa hampe le drapeau rouge de l'étendard de défi, le prit, descendit du mur, sortit par la porte, approcha du cadavre de l'ancien Châtelier et il en couvrit le visage ensanglanté. Puis il rentra dans la ville.
Entre temps son noyau l'avait rejoint et l'escorta vers le château. Les Etendards, les bannières toujours à l'envers, s'empressèrent de les suivre. Mar s'arrêta devant la porte du château et se retourna. Chaque Etendard posa à ses pieds sa propre bannière.
Puis l'un d'eux dit : "Il te revient de réorganiser le château, nouveau Sun."
Mar acquiesça : "J'ordonne que les rites funéraires de l'ancien Sun soient accomplis avec les honneurs dus à un grand Armé mort au combat. Après je réorganiserai le château. Pour l'instant que tous continuent à assurer leur ancienne charge. L'Etendard le plus ancien dirigera la cérémonie. Le noyau de défi, moi compris, restera hors du château jusqu'à la fin de la cérémonie, ce pour quoi vous préparerez les tentes nécessaires en cet endroit."
L'ancien Etendard avança vers Mar, s'inclina, puis se tourna vers les Armés arrivés entre temps : "Qu'on prépare le lit de mort ici même, le noyau Kre s'en chargera."
Aussitôt le noyau en charge entra au château. L'Etendard donna les autres ordres nécessaires. Peu à peu tous s'activèrent. Sur la place devant le château fut préparé un lit de bois où poser le lit de mort, une fine plaque de métal recourbé, d'environ cent quatre vingt centimètres sur soixante-dix. Elle était recouverte d'un drap jaune brodé de cyan. D'autres apportèrent sur un brancard le cadavre du vaincu qu'ils posèrent sur la plaque métallique. Le drapeau rouge du défi couvrait encore son visage défiguré.
Tous les nobles arrivèrent avec des branches vertes qu'ils plantèrent à terre, tout autour du lit. Deux paniers furent placés devant et l'on mit dans l'un toutes les armes du défunt. Dans l'autre, tous ceux qui le connaissaient jetaient de l'argent, en défilant, s'arrêtant un instant pour frapper des mains et crier au cadavre : "Adieu, ami !". Le défilé se poursuivit tout l'après-midi et le soir. A côté des paniers étaient debout l'Ecuyer du mort, son époux et ses enfants et son concubin et ses enfants.
Le soir l'ancien Etendard accomplit le rite de la "libération des obligations sociales" où le mort était libéré de son statut d'Armé et l'écuyer emporta le panier avec les armes, puis la libération du contrat de mariage et le conjoint s'en alla avec les enfants, puis du contrat de concubinage. Puis il fut libéré de ses biens et possessions. Le panier avec l'argent fut donné à un autre Etendard qui compta l'argent et le distribua dans les proportions convenues entre tous les enfants, le conjoint et le concubin. Pendant la nuit le cadavre resta seul, dehors, sur le lit.
Mar entra dans la tente préparée pour Tha et lui. Enfin ils se serrèrent dans leurs bras. Mar était épuisé et tendu, Tha le caressa longuement.
"Mar, mon amour, détends-toi. C'est fait..."
"Oui..."
"J'ai quelque chose à te demander, tu sais ? Une belle chose..."
"Belle ? Oh c'est ce qu'il me faut. De quoi s'agit-il ?"
"Mar, je voudrais que nous adoptions une petite fille..."
Mar l'enlaça : "Bien sûr, mon amour, bien sûr. Et nous l'appellerons Selte, tu veux ?"
"Selte ? Pourquoi choisis-tu ce nom ?"
"Il ne te plait pas ? Tu en préfères un autre ?"
"Si, il me plait. Selte... mais pourquoi ? Connais-tu une Selte ?"
"Non, ça m'est venu comme ça. Mais si tu as un meilleur nom..."
"Non, c'est bien." Répondit Tha et il l'embrassa.
Mar se sentit mieux, soulagé. Il s'endormit dans les bras de Tha en murmurant le nom de son quatrième enfant.
Au matin les cérémonies reprirent. Un cortège se forma. D'abord venaient les trois Etendards chargés des rites, puis des groupes de quatre Armés portant sur des brancards faits pour des brasiers représentant les compagnies puis les Armés en formation de quatre qui marchaient "au pas las". C'était un pas jambes tendues, ils glissaient le pied gauche en avant, faisaient une pause, puis glissaient le droit en avant jusqu'à côté du gauche, autre une pause, puis glissaient le droit en avant, pause, puis le gauche le rejoignait, pause et recommencer.
Puis huit Armés portèrent à l'épaule le lit de mort en métal avec la dépouille mortelle. Puis venait le conjoint avec l'urne funéraire en main, accompagné du concubin et suivi par les enfants. Le fils aîné portait le voile pour l'urne, plié. Enfin venaient l'écuyer, les familiers et les servants avec le bois pour le bûcher.
Le cortège entra au château pour faire voir au mort une dernière fois les endroits aimés. Il sortit vers la mer, s'arrêta devant deux ou trois maisons de Navigateurs amis du Châtelier défunt et revint sur la place. Pendant que la tête du cortège s'arrêtait devant la porte de la ville, écuyers familiers et servants faisaient le bûcher. La plaque métallique fut hissée dessus avec le corps.
Le second étendard accomplit alors le rite de "séparation de la matière". Il fit porter les brasiers tout autour du bûcher. Il entonna le chant "Tout a une fin". A chaque strophe était renversé un brasier sur le bûcher funéraire et les Armés criaient le nom de la compagnie représentée.
Ils restèrent tous à regarder en silence le bûcher se consumer. Mar remarqua que certains Armés avaient les yeux brillants. L'acre odeur du corps consumé de chaleur, mêlée à l'odeur de la résine de bois, se répandait sur la place. Une petite brise emportait les denses volutes de fumée au loin et attisait les flammes.
En quelques heures le bûcher fut consumé, alors ils s'en allèrent tous. Quatre noyaux revinrent avec des outres d'eau, éteignirent les braises en les aspergeant jusqu'à la tombée de la nuit. Le jour de la crémation aucun parent du mort ne mangeait et ce n'est qu'au soir qu'ils pouvaient boire. Pendant la nuit les quatre noyaux d'Armés veillèrent autour des braises éteintes, après avoir protégé le lit métallique et les cendres par une toile.
Le lendemain matin le rassemblement funéraire se reforma. Le lit fut retiré des cendres éteintes, le troisième Etendard accomplit le rite "renaissance de l'esprit" puis recueillit les restes du défunt et les déposa dans l'urne. Laquelle fut remise au fils aîné du mort, un noble, et recouverte du voile. Les parents du défunt rentrèrent au château. Les Armés enlevèrent les branches maintenant fanées, le lit, les cendres du bûcher et les brasiers renversés et nettoyèrent soigneusement la place en enlevant toute trace de la cérémonie achevée.
A midi l'ancien Etendard dit à Mar que tout avait été fait selon ses ordres. Alors Mar convoqua tous les Etendards.
"Tout d'abord, apportez-moi les registres du château."
Puis il fit appeler les quatre champions. Lesquels vinrent et se prosternèrent devant Mar : leurs vies étaient entre ses mains. Mar les appela un à un, en utilisant leur nom complet.
"Sunfor Greyem. Je te fais don de la vie. Après tu décideras, avec les autres Armés Sun, si tu restes au château avec moi ou non."
L'homme se releva, s'inclina et rentra au château. Mar dit les mêmes mots à Sunlod Mekshel et à Sunpak Rityé aussi.
Au dernier par contre il dit : "Sunkirk Duhayt, je te fais don de la vie, mais je te chasse du château Sun et des Armés. Dorénavant tu n'es plus que Hayt tout court. Te seront donnés de la nourriture et une arme et tu quitteras aussitôt le château et la ville."
Hayt se leva, s'inclina et resta immobile à sa place. On lui apporta sa tête d'oiseau et un sac de vivres, puis il fut accompagné par les hommes de Mar hors de la ville.
Mar fit alors appeler les parents du Châtelier défunt : "Il vous sera donné un sauf-conduit pour le château de votre choix. Pourront rester avec vous, s'ils le veulent, vos écuyers, familiers et servants et vous pourrez emporter tout votre argent, l'urne de votre conjoint, vos armes personnelles et des vivres. Si vous désirez aussi une escorte, vous l'aurez, mais dans ce cas vous devrez attendre quelques jours, pendant lesquels vous logerez dans l'aile du château qui m'a hébergé avec mes hommes. Si vous avez des requêtes à faire, je vous écoute."
Le fils aîné, le noble Sunkizh Bertash, fit un pas en avant : "J'ai deux choses à déclarer devant tous. Nous te remercions d'avoir permis avec magnanimité d'honorer notre mort ainsi que pour la générosité que tu as à notre égard. Nous voudrions nous rendre à Vieux-Château. Nous n'avons besoin d'aucune escorte, mais nous te prions de nous donner une lettre de voyage pour tous les châteaux que nous trouverons sur notre route. Nous voudrions partir au plus vite et même immédiatement."
Mar acquiesça et fit prendre les dispositions nécessaires. Quand les familiers du feu Châtelier se furent éloignés de Port-Salut, il fit sonner le rassemblement général et commença l'appel et le choix du camp.

CHAPITRE 2
Le Nouveau Pacte

Des trois champions encore présents, seul Rityé demanda à rester. De tous les autres, huit cents vingt trois restèrent et cinquante-huit demandèrent à quitter le château. Mar leur fit remettre leurs armes et des vivres, l'uniforme rouge des sortants et la bannière blanche des sans-château, et le groupe partit pour Primchâteau pour être intégré dans un nouveau château en formation.
Puis Mar demanda aux hommes restés de former de nouveaux noyaux et de se choisir un nom, en reprenant s’ils le souhaitaient le nom d’anciens noyaux. Ses hommes formèrent le noyau Wy. Puis Mar nomma Tha étendard de la compagnie Ney et demanda aux nouveaux noyaux lesquels voulaient rejoindre la compagnie Ney. Cinq noyaux le demandèrent, dont le noyau Ri dont venait Rityé. Les autres noyaux se regroupèrent spontanément en sept compagnies dont chacune élut un étendard et se choisit un nom.
Le nom complet de Mar était maintenant Eke Sunney Wymar et Tha devint Sunney Wytha. Les hommes de Mar déjà infiltrés au château Sun avant le défi avaient tous choisi de rester dans des noyaux hors de la compagnie Ney.
Mar envoya aussitôt une demi-compagnie au château Esh, guidée par Tha, présenter le "message de victoire" et prendre Frem et Tova, ainsi qu’Eduhin et Shehud, encore hôte des Beyryl, qui entrerait au château Sun comme familier. Eduhin aussi serait promu au rang de familier. La demi-compagnie étant en grande partie composée d'hommes de Mar, il leur fit aussi envoyer un message par l'hostel au Cenco, pour demander d'envoyer un communicateur et de lancer immédiatement la construction d'un hostel à la porte de Port-Salut, pour disposer d'un transmen au plus près.
Quand enfin tout fut arrangé et que la demi-compagnie revint d'Esh avec les jumeaux, Tha demanda à Mar d'annoncer à tous leur intention d'adopter un quatrième enfant.
Quelques jours plus tard, Mar fut appelé à la porte du château vers la ville.
"Châtelier, il y a un Chef d'équipage qui te demande."
"Qui est-ce ? Que veut-il ?"
"Il dit s'appeler Pendory et revenir tout juste d'un voyage."
"Pendory ? Mais faites-le entrer !"
"Les non Armés ne peuvent pas entrer au château !"
"Qui a décidé cela ?"
"C'est la tradition..."
"Le Fondateur l'a dit ?"
"Non..."
"C'est écrit quelque part ?"
"Non..."
"Bien, alors je l'attends dans la salle des Etendards."
Peu après entrait Pendory escorté par quatre Armés. Le jeune homme regardait partout, l'air stupéfait. Puis il vit Mar et son visage s'illumina d'un grand sourire.
"Alors c'est vraiment vrai que Eke Sunney Wymar et Mar Swooney sont la même personne !" s'exclama Pendory.
Mar vint à sa rencontre en souriant. D'un geste il fit ressortir les Armés.
"Oui, c'est moi. Je dois t'avouer que je ne suis pas encore habitué du tout à tous ces changements de nom. Passe pour l'Eke qui indique un rôle, un peu comme ton –ry. Mais je me sens toujours Mar Swooney."
Ils parlèrent longtemps, puis Mar lui présenta son époux et les jumeaux. Pendory aussi s'était marié à un membre d'équipage dont Mar se souvenait et il pensait à adopter un jeune mousse. Mar lui demanda comment la ville avait réagi au changement de Châtelier.
"Bien. Ton adresse au combat a suscité une impression profonde ... ainsi que ta façon simple, souriante et humaine de te comporter. De plus, je suis le premier citoyen admis dans un château et je serai assailli de questions dès ma sortie d'ici."
Ils discutèrent encore un peu, puis le Chef d'équipage s'en alla.
Quand l'Hostel du Retour, comme on l'appela, fut terminé et le transmen installé , Mar retourna au Cenco.
Désormais Mar avait au moins vingt-sept hommes Châteliers. Le Grand Temple avait indiqué au Daïgo la récente et notable augmentation des défis, ainsi que la création de la chaîne des hostels. Le premier fait n'était pas encore corrélé à Mar Swooney, mais les hostels si. Le Grand Temple semblait préoccupé par la naissance sur Boar d'une organisation coordonnée autre que le système des Armés et l'organisation des Temples de Shent.
Mar parla à ses collaborateurs de ses soupçons suite à l'attaque d'Irruhé.
"Nous devons presser les temps. Il faut que nos hommes infiltrés aux Temples s'activent. Si Shent bouge, nous devons être en mesure de le prévenir. Je sens que des forces se sont mises en mouvement, sur Boar. Sûrement certaines contre moi, et d'autres en ma faveur. Mais tant que nous n'y verrons pas clair... nous aurons de gros problèmes. Nous devons mettre au point un système de communications rapide, officiel... entre les châteaux, peut-être, ou entre les hostels. Mais il faut y penser vite."
Puis il discuta avec Medle, Chanul et Deké la situation de la galaxie. A Quaryel les choses s'arrangeaient lentement. La suggestion de Mar d'utiliser les religions locales portait ses fruits comme prévu. Le Technarque restructurait l'organisation de la galaxie sur deux plans : d'une part en donnant une large autonomie aux différentes planètes, sur la base du système des Familles, et de l'autre une étroite centralisation du commerce et des communications interplanétaires qui étaient de plus en plus étroitement contrôlés par le Technarque. De sorte que si une Famille avait essayé de s'opposer à la politique du Technarque, elle aurait été rapidement isolée et son économie compromise.
Ce qui restait des deux tronçons de l'UPO était tenu rigoureusement isolé et n'avait pas encore causé d'ennuis. Le Technarque faisait mettre au point certains équipements spéciaux pour couper les communications laser ou subspatiales entre les deux tronçons.
Après s'être informé, Mar rentra au château Sun. Comme prévu avec Ehmos, le responsable des châteaux au Cenco, à peine rentré, Mar écrivit un "message d'invitation" à tous les Châteliers du peuple Men dont Sun faisait partie. Avec le message, qui invitait le Châtelier au château Sun pour d'importantes discussions le premier jour du douzième mois, donc au début de la saison froide, il envoyait de riches présents. Peu à peu il reçut des différents châteaux des courriers de réponse, sur quinze Châteliers, treize répondaient en acceptant et deux refusaient. Des treize ayant accepté, six étaient des hommes de Mar.
Un de ceux qui avait accepté était le château où vivait aussi le Régent. Mais le Régent, avec la réponse, envoya une convocation à Mar avant le dixième mois. Le Régent voulait certainement connaître le nouveau Châtelier Sun et entendre de sa bouche la raison de son invitation. Mar décida de répondre promptement à la convocation.
Il fit appeler Pendory et comme son navire était libre, il le loua. Il lui demanda de décorer les voiles aux couleurs et aux armes de Sun, aux frais de Mar.
Le château Aal du Régent, qui était encore en fonction pour un an, se dressait à Closeforte, la ville d'Eleveurs presque en bord de mer, et il fallait six jours de mer pour le rejoindre. Mar voulait impressionner le Régent. Aussi fit-il faire de nouveaux étendards tissés et non peints, qu'il commanda à Filanderie et fit préparer des hampes couvertes de fines feuilles d'or. De plus il fit préparer de riches présents pour le Régent dont les plus beaux volumes produits par les Introw.
Après moins d'un mois tout fut prêt et Mar embarqua avec une compagnie complète d'écuyers, familiers et servants. Il savait qu'ainsi il mettrait le Régent dans l'embarras, qu'il ne saurait pas où loger plus de trois cents personnes. D'ailleurs, puisque le navire de Pendory ne pouvait embarquer plus de quarante personnes, il loua un grand bateau de deux cents places et un de cent. Mar avait aussi fait embarquer tous les enfants, les Anciens et les Retraités. Par ailleurs, il avait fait fabriquer une centaine de tentes pour loger tous ses hommes sur la colline de Closeforte. Même les tentes étaient d'une beauté inhabituelle. Quand les trois navires quittèrent Port-Salut, Mar et ses hommes furent salués par toute la ville en fête. On parlerait longtemps de ce voyage !
Après les six jours de voyage prévus, ils arrivèrent à Closeforte et jetèrent l'ancre au large parce que la ville n'avait pas de port. Chaque bateau avait traîné une petite chaloupe mise à l'eau par les bossoirs avec laquelle ils gagnèrent la rive. Le Régent était déjà sur la rive avec une partie des hommes du château rassemblés, réunis en hâte quand les voiles de Pendory leur avaient fait reconnaître celui qui arrivait.
Mar mit pied à terre le premier et salua le Régent : "J'ai accouru à ta convocation, Eku Men Aal, avec ma suite, pour te faire honneur."
Le Régent n'essaya même pas de cacher sa surprise : "Eke Sun, sois le bienvenu avec tes hommes... mais... combien sont-ils ?" conclut-il préoccupé.
"Juste trois cents vingt sept, enfants et Anciens compris. Mais il n'y aura pas de problème pour les loger, nous avons emporté nos tentes et nos vivres, pour ne pas abuser de ta générosité."
Le Régent acquiesça. Pendant ce temps les hommes de Mar débarquaient et les chalouipes retournaient prendre les autres, les bagages et les équipements. Mar remit tout de suite ses présents. Le Régent écarquilla les yeux.
"Ces quelques petites choses sont le symbole de mon respect au chef du peuple Men dont j'ai l'honneur de faire partie..." dit Mar.
"Petites choses ? Même le Fédéral ne pourrait s'attendre à des cadeaux si beaux et riches. Port-Salut paie bien ses Armés !"
"Mes Armés défendent bien Port-Salut, de façon à vraiment garantir son... salut."
Ils échangèrent d'autres convenances puis montèrent en ville. Les Eleveurs et les Armés en service regardaient fascinés passer ce long cortège. Mar demanda la permission de placer ses tentes hors de la ville sur la partie libre de la colline. Puis, tandis que ses hommes montaient les tentes, Mar fut reçu au château avec une petite suite. Le Régent se fit raconter par Mar comment il avait gagné le défi. Ce soir-là, ils n'abordèrent pas le sujet de l'invitation que Mar avait faite aux Châteliers.
Il y eut un dîner auquel participèrent Tha et les étendards du château Aal. Puis le Régent offrit l'hospitalité au château à Mar et son noyau, mais celui-ci demanda l'autorisation d'aller dormir sous sa tente. Mar était arrivé à placer deux micro-espions dans deux salles officielles du château. De plus, un bel anneau de simil-pierre offert au Régent contenait aussi un micro-transmetteur.
"Il nous a bien accueillis..." dit Tha quand ils furent seuls.
"Oui, formellement irréprochable. Mais il me scrutait, m'étudiait, me jaugeait... La mise en scène de notre arrivée l'a impressionné."
Mar activa le récepteur et se mit une oreillette. Wynsten en mit une autre et tendit la troisième à Tha.
"Là je n'entends rien." Murmura Tha encore peu habitué à ce qu'il avait du mal à ne pas considérer comme de la magie.
Mar était réglé sur l'anneau que le Régent avait tout de suite passé à son doigt : "Il parle à un servant... il ne dit encore rien d'intéressant..."
Les trois transmetteurs étaient aussi captés et enregistrés au proche Hostel de l'Accord. Au château, Mar avait reconnu certains de ses volontaires infiltrés, dont Aalsohl Megnes, un noble de noyau. Lequel bien sûr avait fait semblant de ne pas le connaître.
Ils restèrent à l'écoute un moment, en parlant à voix basse.
Puis Mar murmura : "Il va à la salle des étendards..."
Tha, qui était réglé sur le micro-espion placé dans cette salle, dit : "Je ne l'entends pas encore... mais j'entends d'autres voix... ils parlent de nos belles tentes... Voilà, il entre."
"Oui..."
Ils écoutèrent. Le Régent voulait connaître les impressions de ses étendards sur Mar. Puis il donna la sienne : "Oui oui, il a l'air d'un type valable... et s'il a vaincu l'ancien Sun il doit être bon. Mais comment peut-il être si riche ? Son prédécesseur ne m'a jamais laissé voir que son château était si riche..."
"Il doit avoir gratté les fonds de tiroir du château, pour faire ce voyage..." dit un étendard.
"Et tous ces présents ? Quel est leur but ?" ajouta le Régent.
"De toute façon le vieux Sun était loin d'être pauvre. Il avait une hache en fer qui valait au moins un poids, si ce n'est plus..."
"Oui, et il n'est pas dit que le nouveau Sun n'ait pas une fortune à lui..."
"Mais d'où vient-il ? Avant d'être Esh, qui était-il ? Pourquoi a-t-il rejoint les Armés ?"
"Et l'invitation qu'il a lancée... c'est inhabituel qu'un Châtelier invite tous les Châteliers de son peuple..."
"Cela nous le saurons demain."
"Nous saurons ce qu'il voudra bien dire..."
La discussion continua à vide. Ils semblaient plus préoccupés que juste curieux. Quand il lui parut qu'il n'y aurait plus rien d'intéressant à entendre, Mar confia les trois oreillettes à ses hommes pour qu'ils poursuivent l'écoute et se mit à discuter avec Tha et Wynsten.
"L'important est qu'ils soient impressionnés. Demain je leur donnerai toutes les réponses..." dit Mar et ils discutèrent les détails.
Le lendemain Mar fut encore reçu au château. Il demanda à parler seul au Régent. Il lui expliqua qu'il était préoccupé par la situation sur Boar. Il lui parla du complot contre les Armés dont il avait découvert l'existence entre une partie des Shentistes et de nombreuses bandes de Pillards et de Désaxés. Pour le prouver, il parla, avec de subtils changements des faits, de l'embuscade subie. Il dit qu'il avait donc l'intention de proposer aux autres Châteliers de leur peuple une plus étroite collaboration en visant deux buts : se défendre des Shentistes et établir une meilleure défense contre les Pillards et les Désaxés. Il insista sur le besoin de trouver un mode de communication rapide entre les châteaux pour signaler les déplacements des Pillards et prévenir de leurs attaques, et il raconta le sort de Terredure. Pour cela aussi, à demi-mot, il évoqua l'implication du Grand Luminaire.
"Nous devons nous défendre et la meilleure défense est l'attaque. Pas contre Shent, bien sûr, nous ne sommes pas assez forts, du moins tant que nous ne sommes pas plus unis, mais contre les bandes de Pillards et de Désaxés qu'ils utilisent contre nous."
Le Régent parut frappé par l'exposé des faits tels que présentés par Mar. Mais l'idée de se dresser contre Shent le rendait au moins aussi nerveux.
"Entre Shent et les Armés il n'y a jamais rien eu ni de positif ni de négatif. Nous nous sommes toujours simplement ignorés. Leur vie et la nôtre ne se sont jamais croisées..."
Mar acquiesça : "Jusque là, il semblait bien en être comme tu dis. Mais à présent il me parait évident que les choses changent et nous devons nous y préparer. D'où crois-tu que viennent toutes mes richesses ? D'un voyage précédent où j'ai rencontré un groupe de Désaxés. Et bien, ils avaient avec eux beaucoup d'argent, que je leur ai pris, trop d'argent... et tu sais que les Désaxés n'attaquent que quand ils en ont besoin... Ne te semble-t-il pas étrange qu'une bande de Désaxés avec une telle somme d'argent attaque un groupe d'Armés ? Et qui leur a donné tout cet argent, et pourquoi ? Rien que des rondelles neuves, du flambant neuf, comme elles sortent des Temples de Shent du Feu, des rondelles d'or pur de huit poids chacune..."
Le Régent était attentif et buvait les paroles de Mar : "Mais quel peut être le jeu du Grand Luminaire ? Je ne vois pas..."
"Dominer Boar en maître absolu. Et pour cela les châteaux sont une gêne, puisqu'il connaît notre attachement à la liberté des villes confiées à notre protection. Si nous ne nous unissons pas, nous serons une proie facile. Chaque château est trop isolé des autres. Celui de Terredure est tombé sans que personne ne le sache ni ne puisse rien faire. Et le château de Port-Lumière aussi, pourquoi a-t-il brûlé ? Les Pillards qui l'ont attaqué avaient une nouvelle arme... ne viendrait-elle pas d'un Temple de Shent le Redoutable, par hasard ?"
Le Régent parut frappé : "Mais ils ont résisté à l'attaque..." objecta-t-il.
"Par chance, oui, mais en sera-t-il toujours ainsi ? A part les dommages subis et le coût pour reconstruire le château..."
"Et que proposes-tu de faire, Eke Sun ?"
"Je ne sais pas... je n'ai pas de solution toute prête... c'est pour ça je voudrais en discuter avec tous les Châteliers du peuple Men et chercher ensemble de bonnes idées. Toute la mise en scène par laquelle je me suis présenté à toi... tu dois me la pardonner, elle m'a coûté presque tout l'argent pris aux Désaxés. Mais je crois qu'il est important que le Grand Temple de Shent sache que nous sommes riches et forts... et maintenant ils le savent certainement, leurs espions les ont certainement déjà informés."
"Des espions ?"
"Bien sûr : une bonne organisation qui veut prendre le pouvoir doit bien avoir des espions... Maintenant, si les autres châteaux mettent aussi un certain faste à leurs déplacements, nous n'en donnerons qu'une plus grande impression, plus efficace..."
"Oui... oui..."
"C'est vrai, ce sera cher... Mais c'est pour notre survie..."
"Je comprends..."
"Mais le plus important est que nous devons être unis. Nous devons nous aider les uns les autres, être prêts à agir... Sinon nos châteaux succomberont un à un et seront exterminés jusqu'au dernier homme, comme les Armés de Terredure. Depuis combien de tours un château entier n'avait-il plus été massacré ?"
"Ce n'était jamais arrivé, que je sache..."
Ils discutèrent encore un peu, puis le Régent fit visiter son château à Mar. En faisant le tour du château, Mar montra à une fenêtre l'Hostel de l'Accord.
"Vous aussi vous avez un hostel aux portes de la ville ?"
"Oui... Chez vous aussi ?"
"Ils finissent de le construire."
"Cela aussi, c'est nouveau. Ils ont l'air d'avoir des liens entre eux..." dit le Régent.
"Des liens ? Comment ça ?" demanda Mar.
"Et bien ils appartiennent tous à un même propriétaire..."
"Vraiment ? Moi j'avais compris qu'ils étaient tous indépendants mais fédérés, un peu comme nos châteaux. Je n'ai pas entendu dire qu'ils aient un seul propriétaire..."
"C'est possible. Comme ils sont hors murs nous ne connaissons pas bien leur organisation."
Mar dit alors : "Celui qu'ils construisent près de Port-Salut nous a demandé protection en cas d'attaque..."
"Vous avez accepté ?"
"Bien sûr. Si les Pillards et les Désaxés sont leurs ennemis, c'est que les hostels ne sont pas aux mains de Shent. Et puis laisser les bandes sévir aux portes de la ville serait un danger pour nous."
"Mais ils vous paient cette protection ?"
"Non. Ils nous paieront en cas d'intervention pour les défendre, ce qui me paraît juste et suffisant. D'ailleurs il paraît que l'ouverture d'un hostel est souvent profitable aux affaires de la ville. Et tu sais bien que plus la ville prospère mieux nous sommes payés..."
Ils continuèrent la visite du château.
Puis le Régent dit à Mar : "Ne crois-tu pas qu'il faille avertir le Président voire le Fédéral de tes soupçons ?"
"Si, mais après s'être réunis et avoir discuté la situation, ainsi nous aurons plus d'éléments concrets à leurs présenter." Répondit Mar promptement.
Pendant la visite le Châtelier Aal les rejoignit, le frère du Régent.
"J'ai appris que tu as des jumeaux, Eke Sun. Ta chance est bien particulière."
"Oui, et il semble même que les trois lunes étaient en conjonction sur Fritaun quand j'ai mis le pied sur Boar."
"Ah, tu n'es donc pas né ici, tu viens de dehors."
"Oui, même si désormais j'ai oublié comment c'était, dehors... Maintenant mon sang porte la lymphe de Boar."
"Le premier Aal vint sur Boar il y a trente et un tours et deux ans. Il venait d'une planète qui je crois s'appelait Etipoy. Il fut acheté par un Agriculteur de Réparelle. Mais il passa les concours et fut admis au château. Puis il y eut une chasse, il alla à Primchâteau et, quand ce château fut fondé, il vint ici. Il gagna le concours et devint le premier Aal."
"Tu veux dire qu'aucun défieur n'a jamais réussi à remplacer un Aal ?"
"Non non, il y a huit tours et sept ans un défieur du château Quen prit la place. Mais trois tours plus tard, un petit-fils du vieil Aal vainquit l'Aal en fonction et reprit le château."
Ils déjeunèrent ensemble puis firent quelques jeux. Mar fut particulièrement intéressé par un jeu qui se jouait avec des cartes avec des dessins d'Armés et des nombres et dont les règles simples permettaient de voir lequel des quatre châteaux en jeu l'emporterait. Il y avait quatre châteaux, et pour chacune des cartes numérotées de deux à dix représentant les Armés, puis la carte du Noble, celle de l'Etendard et celle du Châtelier. Ce qui intrigua le plus Mar fut que le jeu simulait un combat entre les quatre châteaux.
Mar commenta : "Et bien voici ce qui à tout prix ne doit pas arriver." Puis il demanda : "D'où vient ce jeu ?"
"Je ne sais pas. Il a été de tout temps pratiqué par les Aal."
"Ah. Je ne l'ai jamais vu chez les Esh ni chez les Sun..."
Mar offrit un dîner à son campement. Puis il demanda au Régent l'autorisation de repartir. Le Régent voulut encore parler avec Mar puis prit congé de lui. Le lendemain matin Mar fit démonter les tentes et, escorté par les Armés Aal, ils regagnèrent la rive où ils firent signe aux trois bateaux d'envoyer les chaloupes pour embarquer.
De retour à Port-Salut, Mar contacta immédiatement le Cenco qui avait déjà reçu de l'Hostel de l'Accord la relation de tout ce qui s'était passé au château Aal avant le départ de Mar. Son bluff paraissait avoir bien réussi.
Mar donna ordre d'accélérer la construction des hostels dont les profits commençaient à suffire à financer la construction de nouveaux. Puis il dit à Hoyler de partir avec de bons techniciens en marroues à la recherche de nouvelles forces de travail, de ville en ville, pour fonder un nouveau village de fabriquants de marroues. Il s'attendait en effet un fort besoin pour que puisse en être équipé chaque château qui serait convaincu par sa proposition. D'ici un an il faudrait augmenter la production avec au moins un millier de travailleurs supplémentaires.
Hoyler se fit affecter par le Cenco seize spécialistes en marroues, en prit trois autres à l'atelier de Galéty à Port-Escale et tandis que le Cenco cherchait le meilleur endroit pour établir le nouveau village, Hoyler prit la route. A cette époque la ville au-dessus du Cenco était déjà en grade partie construite. Il fut décidé de s'en servir de cité d'étude, tant pour les nouveaux enrôlés de Quaryel que, un jour, pour les boariens qu'on pourrait enrôler. Le château de la ville était terminé lui aussi.
Les premiers habitants de la ville, un groupe de près de quatre cents personnes, rien que de fraîches recrues de Quaryel, décida d'appeler le village "Aiguevive" à la fois à cause de ses deux sources claires et parce que cette ville devait partir le message de la nouvelle vie pour Boar.
Une délégation d'habitants d'Aiguevive se rendit à Primchâteau demander une compagnie pour inaugurer le château du village. La requête était inhabituelle, parce que le village ne demandait que quarante Armés. Le Fédéral fit répondre, comme le Cenco s'y attendait, que la tradition voulait qu'au moins deux compagnies soient envoyées pour un nouveau château. La délégation fit valoir qu'ils n'étaient pas en mesure de payer autant d'hommes, alors le Fédéral leur conseilla de louer les services de Mercenaires.
La délégation dit qu'elle n'avait pas beaucoup de confiance en les Mercenaires, et demanda l'autorisation de passer par plusieurs châteaux et demander s'ils avaient une sorte de petite chasse de quelques hommes pour les satisfaire et arriver à la quarantaine d'hommes qu'il leur fallait. Après de longues discussions, le Fédéral y consentit et leur remit un message aux châteaux avec son autorisation.
Ainsi purent-ils aller dans les châteaux dont le Châtelier était un de leurs compagnons et ne prendre que, ça et là, des hommes de Mar. Quand ils eurent formé le contingent de cinq noyaux, ils retournèrent à Primchâteau où l'un d'eux reçut l'investiture de Châtelier. Le pressenti, après le concours, fut Meydha Flynes. Les compétitions ultérieures d'admission au château furent toujours faite de façon à ce que seuls les hommes de Mar y réussissent. De sorte que le château d'Aiguevive ne comptait pas d'étrangers.
Pendant ce temps le Cenco avait trouvé le meilleur endroit où fonder le village où fabriquer les marroues, qui fut appelé Centremer. Il était sur la côte est du continent nord, dans une petite baie non loin de Hautbois, à mi-chemin entre Base-Nôtre et Beaugolfe. Des hommes du Cenco habillés en Constructeurs le battirent, château compris. Pour ce château deux compagnies furent demandées à Primchâteau, qui arrivèrent deux mois plus tard sous la bannière du Châtelier Eke Mir.
Déjà les premiers hommes trouvés par Holyer s'étaient installés, trente-sept boariens en plus des vingt volontaires déjà sur place, et s'étaient mis au travail. Holyer fut leur Régisseur et continua ses tournées pour recruter plus de main d'œuvre. En général il en trouvait facilement parmi les nouveaux majeurs qui voulaient quitter leur ville et trouver un nouveau travail. Ainsi se forma à Centremer une population assez jeune. D'ailleurs le plus âgé était Holyer lui-même avec ses vingt-sept ans standard, soit vingt-neuf ans de Boar.
Mar était tenu informé de tout cela et il en discutait souvent avec Tha et Wynsten. Là où les choses semblaient encore avancer au ralenti, c'était aux Temples, bien que désormais plus de deux cents soixante dix hommes de Mar y soient infiltrés. Grâce aux Artistes de Mar commençaient à arriver les premières nouvelles des Temples. Mais les infiltrés étant tous de nouveaux arrivants dans les Temples, aucun n'avait encore de charge assez importante pour être au courant des plus grands secrets. Les choses changeraient lorsqu'un des hommes de Mar serait nommé Doyen d'un Temple. Mais les nominations se faisaient sur une liste de quatre noms élus par tous les Shentistes du Temple à la mort, promotion ou démission du précédent Doyen. Et le choix était fait par le Grand Luminaire dans la liste des quatre noms proposés.
Les hommes de Mar avaient ordre de feindre de se ranger dans le parti du Trône, celui du Grand Luminaire, pour faciliter leur carrière, et de toujours se montrer très zélés et impliqués. Mais sur les trois cents cinquante et quelques Temples de Shent de la planète, les hommes ne Mar n'étaient présents que dans environ quatre-vingt. En moyenne, il survenait une nomination de Doyen par mois, parfois moins, alors avant qu'un homme de Mar puisse éventuellement arriver à obtenir cette charge, des années pouvaient encore passer.
Mar piaffait d'impatience. La seule façon de gagner une bataille contre Shent aurait été un conflit ouvert, mais Mar savait bien que les temps n'étaient pas encore mûrs et qu'il faudrait encore longtemps avant qu'ils ne le soient. De plus, la population était en grande partie respectueuse de Shent et se déclarerait très certainement contre ceux qui oseraient attaquer les Temples.
Arriva la date fixée pour la rencontre des Châteliers du peuple Men. Mar avait fait installer seize grands coussins dans la salle des étendards, chacun aux couleurs et aux armes des différents Châteliers et un dix-septième plus somptueux pour le Régent. Certains Châteliers arrivèrent de façon très simple, avec une escorte minimale, d'autre sous bonne escorte. Seuls ceux qui étaient hommes de Mar, plus le Régent et son frère, arrivèrent avec une escorte plus ou moins voyante et riche.
Mar avait fait préparer hors-les-murs une haute enceinte en bois, bien défendue, pour installer les tentes des escortes des Châteliers et du Régent. Mais ces derniers furent logés dans l'aile des hôtes, richement arrangée pour l'occasion. Seuls deux Châteliers manquaient.
Mar pria le Régent d'exposer le motif de la réunion, en se réservant d'ajouter des détails par la suite. La réunion gagnait ainsi en poids, puisque le Régent lui-même paraissait la présider. Les discussions durèrent plusieurs jours, mais furent interrompues par des fêtes, des concours, des spectacles (Mar avait appelé pour l'occasion plusieurs groupes de ses Artistes) et des repas.
Graduellement, la majorité se rangea à l'idée qu'il fallait faire quelque chose. On passa alors aux propositions. Mar fit en sorte que la majorité des propositions viennent des autres Châteliers et lui-même n'en fit qu'une ou deux. Il proposa l'utilisation des marroues dans tous les châteaux et fit plusieurs démonstrations de leurs avantages. Puis il proposa aussi l'utilisation de petits animaux dressés pour échanger rapidement des messages.
Le Cenco avait en effet trouvé un animal appelé arrapé, proche du nasieu du nord, qui s'avérait facile à dresser à faire un parcours donné. Ce petit mammifère carnivore courait très vite, jusqu'à cinquante kilomètres heure en terrain plat. Il était monogame et le mâle, plus rapide, savait suivre la piste de l'odeur de sa femelle sur des centaines de kilomètres même deux mois plus tard, pour la rejoindre. Il suffisait que chaque château en élève plusieurs couples. Si un courrier apportait les cages avec les femelles dans différents châteaux des environs, il était alors suffisant d'attacher un message au cou du mâle et de le libérer et en très peu de temps, au moins au sens de Boar, il rejoignait sa femelle en transportant le message. Il était de plus très difficile d'intercepter un arrapé en course.
Mar fit une démonstration qui enthousiasma les Châteliers. Une fois le couple réuni, il suffisait de déplacer à nouveau la femelle pour que le mâle soit prêt à une autre course. Cenco en élevait plusieurs couples et bientôt l'élevage serait transféré à Centremer. Puis il fut aussi décidé à une forte majorité qu'il fallait aussi protéger les hostels.
Il fut décidé en outre d'attaquer tout groupe de Désaxé qui passe à proximité d'un château et de signaler les mouvements des bandes de Pillards à tous les châteaux intéressés. De plus, si un château était attaqué par les Pillards, tous les châteaux voisins devaient envoyer aussitôt au moins deux compagnies d'Armés à son secours. Rien ne fut décidé pour les Temples, parce que les participants étaient trop divisés, mais tous furent d'accord qu'il fallait au moins "les garder à l'œil".
Un Châtelier demanda que les Armés ne lancent pas de défi aux Châteliers du même peuple. Un autre proposa d'encourager le mariage entre Armés de châteaux voisins pour favoriser la cohésion. Un autre, un homme de Mar, proposa la formation d'un organisme permanent de Visiteurs : chaque château devait choisir son représentant, le Visiteur, justement. Les Visiteurs devaient tous se réunir et rester un mois dans un château, puis se rendre dans un autre et ainsi de suite en tournant dans tous les châteaux du peuple Men où ils seraient conseils du Châtelier pour unifier les méthodes de combat et de défense des différents châteaux, les usages et ainsi de suite. Un Visiteur ne pourrait être remplacé que lorsqu'il était dans son propre château.
L'idée fut longuement discutée et ne fut acceptée de tous que quand il fut bien précisé que leur pouvoir ne serait que consultatif. Il fut décidé de constituer sur-le-champ ce nouvel organisme, et chaque Châtelier choisit dans ses hommes d'escorte un Visiteur qui resterait jusqu'à la fin du mois au château Sun puis commencerait sa tournée. Sur quatorze Visiteurs, neuf se trouvaient être des hommes de Mar. Ils reçurent comme marque les couleurs bleu et violet, pour le ruban à la tête et les sandales, et eurent une bannière aux mêmes couleurs. La caravane des Visiteurs, avec écuyers, familiers et servants, serait de quarante cinq hommes si les deux châteaux absents y participaient aussi.
Ils discutèrent quelques autres points d'importance mineure, il fut décidé que le Régent convoquerait les deux Châteliers absents pour leur demander d'adhérer au "Nouveau Pacte" comme on l'appela. En outre il fut décidé d'informer de tout cela le Président et le Fédéral. Les Châteliers à lui fidèles proposèrent que ce soit Mar qui en fasse la relation aux deux autorités. Cela fut mis aux voix et accepté à l'unanimité. En théorie c'était un long voyage, mais grâce aux transmens des hostels, Mar savait qu'il n'aurait besoin que du quart de ce temps, de sorte qu'il pourrait s'arrêter longtemps au Cenco sans que personne ne puisse remarquer son absence.
La réunion achevée, Mar donna à chaque Châtelier et au Régent une belle marroue décorée aux couleurs de leur château et avec leur nom inscrit. Puis tous les Châteliers rentrèrent à leur château et Mar se mit tout de suite au travail pour organiser le voyage. Pendant ce temps, tous les Châteliers fidèles à Mar dans les autres peuples et nations, recevraient la relation intégrale de la réunion pour pouvoir agir dans leur zone selon les mêmes directives.
Tha commentait souvent ce qui se passait avec une admiration ouverte : "J'ai vu arriver plus de choses depuis que je te connais que dans le reste de ma vie. Tu es un... initiateur. Tu sais mettre en mouvement des choses incroyables. Qui aurait jamais dit que ce candidat fin et élégant, gentil mais en rien impressionnant, saurait... s'imposer ainsi ! Parfois je suis intimidé, le sais-tu ?"
"Par moi ?"
"Oh non, pas par toi, mais par ce que tu es capable de faire."
"C'est juste que j'en ai les moyens et que la situation paraît mûre..."
"Peut-être, néanmoins bien toi qui as su les forger, ces moyens. Tu sais choisir les bons collaborateurs, tu sais fasciner et conquérir les gens, tu sais penser... Même en ce moment tu ne m'écoutes qu'à moitié, tu es en train de penser..."
"C'est vrai, excuse-moi."
"Et à quoi pensais-tu ?"
"Etre Châtelier peut encore servir un peu, mais ça me lie trop. Je veux dire que ce serait différent si j'étais Châtelier d'un château formé de mes seuls hommes, sans étrangers."
"Il y a le château d'Aiguevive, au-dessus du Cenco..."
"Non, il est trop isolé. Et il me faudrait un château sans ville..."
"Comme Vieux-Château et Primchâteau ? Ce sont les deux seuls sans ville à défendre comme tu le souhaites."
"Oui, et peut-être proche de ces deux-là."
"Mais en fonder un serait un défi au Fédéral..."
"Ça dépend. Pas si le Fédéral lui-même me le demandait..."
"Je ne vois pas pourquoi il le ferait..."
"Pas aujourd'hui, bien sûr. Mais peut-être qu'un jour si, peut-être lui-même me le demandera-t-il... il suffit de faire en sorte qu'il ne puisse pas faire autrement..."
Tha ébaucha un sourire : "Je commence à croire que si tu en as décidé, le Fédéral lui-même te priera de le faire... mais je suis curieux de voir comment tu feras pour obtenir cela aussi, je n'en ai absolument aucune idée."
Mar sourit : "C'est une nouvelle partie à commencer... comme au Go... Il suffit de placer les bonnes pierres."
Tha depuis quelque temps commençait à jouer au Go, que Mar lui apprenait. Mar avait fait préparer une surprise pour Tha : un nouveau livre des Introw avec des dessins de paysages et de vues des plus belles villes de Boar. C'était le premier livre pensé, préparé et réalisé par Rel. A la demande des Introw, leur fils adoptif d’à présent dix-huit ans standard, vingt de Boar, avait été analysé secrètement au Cenco, de façon plus perfectionnée qu'il n'avait été fait pour Libéré, et il lui avait été permis de connaître les secrets de Mar. Ainsi le jeune homme, profitant du réseau de transmens des hostels, avait été dans de nombreuses villes faire des dessins et esquisses de panoramas, vues, dessins d'architectures caractéristiques dont il avait tiré après de très belles images pour son livre.
Il l'avait intitulé : "Vision de Boar, planète aux mille visages et à l’âme unique ". Son livre avait déjà été tiré à huit cents exemplaires, vite vendus et la demande augmentait. Il était destiné à devenir l'un des plus vendus sur Boar. Mar en envoya aussi une épreuve au Technarque Wole avec dessus un bref message : "Dans l'espoir que toute la galaxie puisse bientôt admirer ces beautés. Il manque encore quatre vingt quinze années stadard, donc cent sept de Boar... N'est-il pas dommage de devoir attendre aussi longtemps ?"
Mar se rendit avec une suite de ses hommes, en grande pompe, chez le Président. Il eut de la chance car le Président, élu depuis moins d'un an, était ouvert aux idées neuves. Celui-ci écouta le récit de Mar, prit beaucoup de notes et lui dit que si les autres peuples de sa nation voulaient suivre l'exemple du peuple Men, non seulement il ne s'y opposerait pas mais il les y encouragerait. Il apprécia beaucoup les présents de Mar, dont une sphère de cristal à facettes que Mar avait eu des Maîtres Vitriers de son Centre de Ville-Close.
Puis Mar alla au Cenco. Il y visita Aiguevive où il fut accueilli avec enthousiasme par les volontaires qui se préparaient et voyaient leur chef pour la première fois. La ville avait l'apparence d'une ville mixte. Dans chaque maison vivait un Maître, le spécialiste d'un nouvel ouvrage caractéristique de Boar, et les volontaires pouvaient y apprendre un des métiers traditionnels. Chaque volontaire habitait la maison de son Maître. Un tour par jour ils descendaient au Cenco où ils étudiaient les usages de Boar sur le plan théorique, grâce aux équipements multimédia ou encore ils sortaient s'entraîner au chushin et à l'usage des armes locales de Boar. Ceux destinés à passer les concours d'admission aux châteaux vivaient comme Armés au château d'Aiguevive, en dehors des tours de formation théorique au Cenco.
Mar fut enthousiasmé par l'ambiance sérieuse et active qui régnait à Aiguevive, mais aussi par l'air de gaîté qu'on y sentait. Chaque volontaire, après sa préparation et avant d'entrer officiellement dans la vie de Boar, avait trois mois de vacances sur Quaryel. Il devenait ainsi, de façon informelle, un excellent agent recruteur et souvent avant de rentrer il accompagnait s'enrôler à la Résidence de Chanul de jeunes amis ou parents, si bien que Chanul avait dû rendre plus sévère l'épreuve de sélection.
Les volontaires savaient qu'une fois entrés officiellement sur Boar par la Porte des Accueilleurs, leur éventuel retour sur Quaryel, bien que possible, était très difficile. Mais en général ils étaient si enthousiastes que cela ne semblait leur poser aucun problème. Ils arrivaient avec un esprit de pionnier, d'explorateur et coupaient sans regrets les ponts avec la civilisation galactique. Ils savaient bien avoir une probabilité de un sur huit cents de mourir au cours de leur mission : en effet, chaque volontaire mort faisait l'objet d'une commémoration à Aiguevive, en présence de tous les volontaires et son nom était gravé sur une grande stèle.
Peut-être était-ce leur âge, peut-être la remarquable fascination de Boar, peut-être l'atmosphère respirée à Aiguevive, mais quand Mar demanda à un groupe de volontaires : "Avez-vous jamais pensé qu'il peut arriver à l'un de vous de mourir ici, sur Boar, pas de vieillesse et peut-être d'ici peu de temps ?"
L'un répondit : "Mieux vaut quelque temps ici que des années dans la galaxie !"
Un autre acquiesça et dit : "La mort vient quand elle vient. Il y a sur Quaryel des métiers encore plus dangereux que cela, mais moins, beaucoup moins intéressants."
Un autre ajouta : "Et souvent c'est une mort intérieure, même si elle n'est pas physique comme ici sur Boar."
Enfin l'un dit : "Toi, Swooney ni Mar, tu risques bien ta vie comme nous, non ?"
"Oui, c'est vrai."
"Et pourquoi restes-tu sur Boar, au lieu de vivre la vie confortable que tu pourrais avoir, en tant que Chef de Famille ?"
Mar redevint sérieux et repensa aux mots de Njeiry : "Certains d'entre vous ont-ils vu, par hasard, l'urne funéraire de mon défunt époux à la Garnison ?"
Beaucoup acquiescèrent.
"Et bien, vous rappelez-vous ce qui y est inscrit ?"
"Nous appartenons à Boar..." récita un des volontaires.
"Exact, et telle est ma réponse."
Alors celui qui avait posé la question prit un bras de Mar, le serra en regardant Mar dans les yeux et dit : "Et dans nos cœurs il est écrit : nous voulons appartenir à Boar."
Mar fut très heureux de cette réponse.

Suite

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