Le quatrième livre de Mar Swooney (2) d'Andrej Koymasky
vendredi 22 mai 2009, 21:07 - Andrej Koymasky - Lien permanent
"Voici l'endroit choisi pour notre combat." "C'est ton privilège." Dit Mar et il remit à Tha la bannière de défi. "Tirons au sort quel défi nous ferons, le tien ou le mien." Ajouta Mar.
par Andrej Koymasky © 2006
écrit le 1er Mai, 1990
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 3
LA VISITE AU FONDATEUR
Mar se transféra sur Quaryel, rencontrer Ayenzy. Ils discutèrent certains problèmes. La planète en créait de moins en moins, mais elle n'était pas encore tout à fait tranquille. Mar lui donna plusieurs conseils, puis se transféra sur Niukétol, voir Vokka. Le petit avait presque cinq ans à présent six, en années Boar. Ils restèrent deux jours ensemble, heureux. Nilko raconta à Mar comment l'enfant allait : il était bien intégré à la vie de la famille Kétol, mais parfois il voulait mettre sa tunique grise et aller avec Nilko tourner dans les quartiers pauvres comme il avait fait avec son père.
Il grandissait avec un caractère réfléchi, taciturne et incroyablement franc. Il demandait le pourquoi de tout et voulait se rendre compte de tout. Ses professeurs disaient qu'autant mentalement que de caractère il paraissait au moins deux ans de plus. Mar dit à Nilko qu'il voulait que Vokka commence à se préparer aux épreuves des neuf ans que tous les enfants d'Armés devaient passer. Mais il décida d'envoyer sur Niukétol un volontaire Armé assister Nilko pour cela.
Puis Mar prit congé des Kétol et rentra au Cenco. De là il se rendit à l'hostel le plus proche de Primchâteau où il se fit rejoindre par sa suite et ils partirent tous ensemble en marroue pour Primchâteau.
La rencontre avec le Fédéral fut plus formelle que celle avec le Président. Celui-ci lut le message du Régent, écouta les explications de Mar, posa quelques questions mais ne se prononça pas. Mar comprenait que ce qu'il disait au Fédéral n'était que l'expérience et le choix d'un des cinquante neuf peuples constituant les nations qui formaient la fédération des châteaux... Il n'était qu'un des presque mille Châteliers de la planète... il ne pouvait guère s'attendre à plus d'attention de la part du Fédéral.
Quoi qu'il en soit, le lendemain de son arrivée, un noble de Primchâteau l'approcha : "J'ai entendu parler de toi, Eke Sun et si tu m'accordes un peu de ton temps, j'aurais plaisir à mieux te connaître."
Mar accepta. L'autre se présenta comme Eki Kilson Turkiz. Le noble sembla très intéressé par les expériences et les idées de Mar. Il lui posa des questions intelligentes et il le regardait avec extrême attention... comme le Masquier ou le Shentiste , pensa Mar. Et il dut faire très attention pour ne pas en dire plus qu'il n'avait l'intention de révéler.
Quand ils se quittèrent, quelques heures plus tard, Turkiz lui dit : "Le Fondateur aurait certainement été heureux de te connaître... pourquoi à ton retour ne ferais-tu pas un détour par Vieux-Château ? C'est là que sont conservés les écrits du Fondateur... tu devrais les lire, le Code des Armés, bien sûr, mais aussi certains textes moins connus comme les lettres à son épouse... et le Mémoire à la Postérité, un petit manuscrit trop méconnu... Suis mon conseil, Eke Sun, tu m'en seras gré..."
Mar le regarda intrigué : "Si tu cherches à susciter ma curiosité, tu as réussi. Mais pourquoi devrais-je lire ces écrits ?"
"Fais-le et tu comprendras. Ne manque pas la grande route par simple ignorance, ce ne serait pas digne de toi. Si l'on t'offre la clé d'une porte, n'en mésestimes pas l'importance et surtout n'essaie pas d'entrer par la fenêtre."
"Surtout..." hasarda Mar, "surtout si la porte en est close ?"
Le noble sourit : "Oui, je vois que tu as compris. Je n'en doutais pas. Nous reverrons-nous, Eke Sun ?" C'était plus une affirmation qu'une question.
"Si la vie nous en donne la chance, Eki Kil."
Le lendemain Mar repartit et quitta les murs blancs du château du Fédéral. Sans savoir pourquoi, il n'avait pas parlé au Fédéral de la suggestion reçue de passer par Vieux-Château. Mais à peine dehors il en parla à ses hommes, ils consultèrent la carte et prirent cette direction.
La journée était froide et, lorsqu’ils poussaient leur marroue, le grand manteau de voyage laissait souvent les jambes à découvert et un vent glacial remontait sur tout le corps. Mar se dit qu'il fallait étudier une tenue adaptée au voyage en marroue à la saison froide . Peu après une espèce de bruine glaciale se mit à tomber. Les hommes de Mar passèrent l'ample capuche qui se serrait autour du visage avec un lacet, de sorte que seuls leurs yeux restaient exposés. Le terrain se faisait glissant et il était de plus en plus difficile d'avancer vite.
C'était le vingt septième jour du treizième mois, presque la fin de l'année. Bientôt viendraient les "Jours Annulés", les trois jours entre le trente du treizième mois et le premier du premier mois. Ces trois jours sans nom ni numéro étaient fêtés sur toute la planète. C'était des jours où on ne passait pas de contrat, ne faisait pas de crédit et ne croyait à aucune promesse. Des jours où les mineurs pouvaient commander aux majeurs, s'ils étaient prêts à en assumer les conséquences après, ce pourquoi il était rare qu'ils en profitent exagérément, des jours où aucune hiérarchie n'existait plus.
C'était aussi des jours où on ne faisait pas l'amour, on ne cuisinait pas ni ne travaillait... c'était vraiment des jours annulés. Tous les trois ans il y avait un jour annulé de plus, où la fête éclatait, où tout était permis. On l'appelait "Jour Fou". Ce jour là il pouvait même être déconseillé de sortir de chez soi, à moins d'être très aventurier et adaptable. Mar n'avait jamais beaucoup apprécié cet usage et n'en comprenait vraiment ni l'origine ni la raison ni le but.
Il y pensait en continuant à pousser son véhicule à cadence régulière, tenant ferme. Bien qu'on soit en plein jour, l'air était sombre, presque lugubre. S'il avait fait un peu plus froid il neigerait... Mar aimait la neige qu'il n'avait découverte qu'après son départ de la Terre. Sur Terre en effet, comme sur les planètes plus évoluées, il y avait un contrôle météorologique complet... cela pouvait être utile, confortable, rationnel... mais Mar préférait Boar.
Ils s'arrêtèrent pour manger et tentèrent, sans succès, d'allumer un feu. La bruine était fine, glaciale, et continuait à tomber, monotone, insistante, grise et fastidieuse. Un de ses hommes éternuait à répétition. Mar avait remarqué que tous ceux qui venaient de dehors semblaient plus sujets aux refroidissements que les boariens, du moins les premières années.
Ils mangèrent en échangeant quelques plaisanteries, puis reprirent vite la route. Il n'y avait pas d'hostels entre Primchâteau et Vieux-Château, aussi durent-il parcourir tout le chemin. Mar et ses hommes n'utilisaient plus les ceintures anti-gravité depuis quelques temps, sauf les volontaires chargés de tournées exploratoires qui souvent utilisaient aussi les plateformes gravitationnelles dont le Cenco s'était doté.
L'obscurité tomba plus tôt que prévu. Mar donna ordre de s'arrêter. Ils firent des abris provisoires utilisant les marroues et les manteaux où se coucher et dormir à deux. La pluie cessa pendant la nuit et au matin un soleil timide se laissait deviner. Ils repartirent après le premier repas, les manteaux encore alourdis par l'eau.
Enfin apparut au loin la silhouette indistincte de Vieux-Château, d'un gris rosé un peu plus intense que la grisaille générale du vaste panorama. Tout n'était que tons de la même couleur : c'était beau, même si certains pouvaient trouver cela monotone.. Mais la richesse des tons infinis de gris-rose teintés d'ocre était incroyable. Savoir que cette nature dépouillée serait bientôt ornée des vives teintes de la prochaine saison des Primeverts remplissait Mar d'une sensation plaisante de légèreté.
Un moment Vieux-Château parut conserver la même dimension, malgré leur approche assez rapide. Mar arrêta de regarder pour se concentrer sur la route. Ses pensées évoluaient maintenant paresseusement sur plusieurs niveaux. Le plus superficiel était concentré sur le choix de la trajectoire, d’où pousser la marroue pour éviter les flaques de boue glaciale.
Un deuxième niveau pensait à Quaryel, à Ayenzy, à Chanul... Puis un troisième niveau, plus recueilli, pensait au but de ce voyage, au Fondateur, aux Armés, à l'énigmatique suggestion du noble de Primchâteau et analysait ses mots, son attitude, leurs implications et tâchait d'anticiper le résultat de ce voyage non programmé. Puis venait un autre niveau, plus intime, où prédominaient Tha, ses trois fils et le quatrième enfant qu'ils allaient adopter. C'était un niveau de pensées chaleureuses, agréables, qui l'aidait à surmonter l’inconfort de ce voyage et de cette vie.
Venait enfin un dernier niveau qui rarement affleurait l'état de la conscience. Un niveau de pur feu, agité par un vent frais et tonique, avec une mer de vagues écumantes qui au lieu d'éteindre le feu semblaient l'alimenter. C'était sa plus pure essence, c'était lui... Et sur tout cela flottait une présence mystérieuse, inidentifiable, éthérée, inconnue. Mar ne s'en rendait presque pas compte, il était rare qu'il s'aventure à ce niveau et ce n’était que pour quelques très brefs instants, et il en ressortait à chaque fois plus fort, oui, mais aussi tout déconcerté. Parfois il se disait qu'il faudrait qu'il reste à explorer ce cinquième niveau, il se le promettait souvent mais après il n'arrivait jamais à le faire. Quand il avait essayé, il n’avait pas compris si c'était lui qui abandonnait l'exploration ou ce niveau lui-même qui se retirait en lui.
Il regarda devant lui et vit que Vieux-Château prenait petit à petit un relief tridimensionnel. Ils y arrivèrent peu après l'étape de midi. Mar avait sorti de son sac son bracelet enregistreur et avait fait faire de même à certains de ses hommes.
Vieux-Château se dressait sur un vaste terre-plein, il était formé de plusieurs quadrilatères, réunis par un sommet ou un côté, et soutenu par d'imposants murs de grosses pierres assez régulières et parfaitement appareillées. Sur ces murs, presque dans l'alignement, se dressaient des constructions en bois aux grands toits concaves et aigus, couverts de rangées de tuiles semi cylindriques en alternance avec des rangées de tuiles plates, en terre cuite gris foncé. Le bois des murs était peint en rouge foncé et le cadre des longues fenêtres horizontales en blanc..
A leur approche résonna un rythme au timbre métallique, plein d'échos et d'harmoniques. Bien que n'arrivant pas à imaginer de quels instruments il provenait, Mar reconnut le classique signal "étrangers aux portes". Bientôt le château, du côté où ils arrivaient, pullula d'Armés à moitié embusqués. Mar fit alors signe à ses hommes de s'arrêter, ils enlevèrent les manteaux de voyage et hissèrent les drapeaux. Alors le rythme cessa et changea pour "bienvenus aux hôtes précieux".
D'un passage formé de deux hauts murs parallèles au terre-plein sortirent quatre noyaux d'Armés conduits par un Etendard. Ce dernier comprit aux armes de plein or sur le kilt de Mar qu'il se trouvait devant un Châtelier et le salua formellement avec des phrases archaïques rituelles.
"Le Fondateur accueille ses suiveurs le cœur comblé de joie."
Mar répondit : "C'est une joie pour moi et nous tous d'avoir pu accomplir ce pèlerinage à la vénérée racine de notre tronc."
Puis, de façon semi formelle, Mar demanda l'hospitalité pour lui et ses gens, et expliqua qu'il était venu voir de ses yeux le lieu où avaient vécu le Fondateur et ses descendants, admirer ses écrits et honorer ses reliques.
Il conclut à nouveau rituellement : "Je ne donnerai repos à mes membres ni nourriture à mon corps ni ne fermerai les yeux avant d'avoir pu rendre honneur aux cendres du Fondateur."
L'étendard répondit : "Ton cœur est généreux, ta requête sage et ton propos noble. Suis-moi avec tes hommes et tu seras exaucé."
Mar et les siens suivirent l'étendard, puis les quatres noyaux de Vieux-Château fermèrent le cortège. Le passage entre les deux murs tournait à droite à angle droit puis montait une rampe, traversait trois portiques de bois durcis pas le temps. Puis il tournait dans le sens opposé. Ils passèrent une quatrième porte, gravirent une autre rampe et arrivèrent enfin, à travers une cinquième porte, à un grand terre-plein. Ils gagnèrent un petit édifice, au centre de la plaine, entouré par une triple rangée d'arbres . C'était une construction en bois naturel, aux lignes simples et légères, qui évoquait presque un pavillon d'été. Son toit était couvert de paille.
Il leur fut demandé de poser armes et bagages, de se laver les jambes au bassin en pierre avec de l'eau courante, chaude remarqua Mar surpris, de se sécher et d'entrer un à un en file indienne. L'intérieur était une pièce unique, plongée dans une pénombre mystique, plantée de colonnes en bois. Sur le mur du fond se trouvait une antique statue en bois qui représentait un Armé en position de combat. Mar reconnut l'une des plus difficiles prises d'attaque du chushin.
Devant, aux pieds de la statue, sur une table basse, se trouvait une très simple boîte de laque noire brillante avec dessus une tablette sur laquelle étaient gravés et couverts de feuilles d'or d'étranges signes que Mar ne sut pas interpréter.
L'étendard s'agenouilla et se prosterna, Mar l'imita, suivi un à un par chacun de ses hommes.
"Les cendres du Fondateur..." murmura l'étendard en désignant discrètement la brillante boîte noire.
Mar demanda à voix basse, en indiquant d'un petit signe de la tête la statue : "C'est... lui ?"
"Oui."
"Que symbolise cette pose ?"
L'étendard parut s'illuminer : "C'est la pose de la foi en l'avenir."
Mar fut stupéfait de la réponse : "On dirait presque qu'il s'attaque à un ennemi selon quelque étrange forme de combat..." insinua-t-il, certain néanmoins de l'exactitude de son interprétation.
"Non, non, ce n'est pas du combat. C'est de la foi. Vois ses mains, ne sont-elles pas ouvertes, sans armes, plutôt que tendues pour saisir ?"
"Mais elles sont tendues, raides..."
"Justement. Elles symbolisent bien qu'il n'a pas besoin de prendre les armes, de se battre."
"Et ce regard perçant, coupant, fier..."
"Non, c'est un regard qui ne cherche rien, qui ne se garde de rien..."
"Mais les muscles des jambes sont tendus comme s'il bondissait à l'attaque..."
"Mais non, non... Ce sont des jambes tendues vers le futur, sur un chemin sans fin, que rien ne pourra jamais arrêter."
Mar se dit que le chushin s'était probablement perdu au cours de ces huit siècles d'histoire, et que cela expliquait pourquoi de telles interprétations avaient été introduites pour créer une symbolique suggestive autour du Fondateur. Mais sans doute bien après la mort du Fondateur, bien après que ne soit sculptée cette statue qui d'ailleurs ne représentait peut-être même pas le Fondateur...
Mar conclut en disant : "C'est stupéfiant... une grande force morale en émane."
"Bien sûr... c'est le Fondateur."
Ils quittèrent le mausolée en sortant par une autre porte, descendirent une rampe du côté opposé, franchirent trois portes et se trouvèrent enfin devant une construction paraissant moins antique que l'autre.
"Voici, ceci est le Château des Hôtes. Installez-vous, reposez-vous. Demain vous serez reçus au Château des Héritiers, puis vous pourrez visiter le Château du Fondateur où sont conservés ses reliques et ses écrits..."
L'Etendard laissa à la porte un noyau de ses Armés et s'en alla. Mar et les siens s'instalèrent dans un étage du Château des Hôtes, qui aurait pu confortablement héberger deux compagnies. Mar savait que seuls Primchâteau et Vieux-Château avaient seize compagnies et non huit. De plus, Vieux-Château pouvait héberger jusqu'à quatre compagnies et Primchâteau jusqu'à huit.
Une fois installés, ils se lavèrent en utilisant le grand bain commun en bois naturel à vasques d'eau courante chaude et froide. Mar apprit par la suite que le château avait été construit sur le lieu de deux sources voisines dont l'une donnait une excellente eau à quatorze degrés et l'autre, bien que proche, de l'eau à quarante cinq degrés. Les deux eaux, habilement captées et canalisées, desservaient tout le complexe.
Ils mangèrent des vivres apportées de Vieux-Château, puis se reposèrent dans de moelleux et grands matelassacs. Mar n'avait plus dormi dans un matelassac depuis des années, et ceux de son enfance n'étaient ni aussi grands ni aussi moelleux. Tout l'ameublement était extrêmement simple, fonctionnel et raffiné. Mar savait que ce château n'avait pas de charges électives. Tous les étendards étaient fils ou neveu du Châtelier, tous les nobles étaient ses parents. Vieux-Château n'utilisait pas le complexe système de noms des autres châteaux. Tous s'appelaient Asa, suivi de leur nom personnel. Au nom Asa on n'ajoutait qu'un suffixe monosyllabique qui indiquait le rang. L'étendard qui les avait accueillis par exemple était Asaken Wyny. Le Châtelier actuel était Asachin Breyan, et ainsi de suite.
Le lendemain matin, vêtus d'habits neufs, pendant que les servants lavaient ceux du voyage, Mar et tous ses hommes furent reçus au Château des Héritiers d'Asachin Breyan, quarante neuvième successeur du Fondateur. Il eut avec lui une longue rencontre formelle pendant laquelle quasiment rien d'intéressant ou d'important ne fut dit. La seule chose fut l'autorisation donnée à Mar de regarder tous les écrits du Fondateur et à ses hommes de visiter le vieux Château du Fondateur où étaient conservés ses armes, ses habits et tout ce qu'il avait utilisé dans sa vie.
Aussi Mar resta-t-il au château jusqu'à la fin du deuxième jour de la nouvelle année. Au début il avait pensé lire les écrits du Fondateur, mais deux choses l'en avaient vite dissuadé : d'abord leur énorme quantité, puis le fait que si certains étaient écrits en locos, donc compréhensibles par Mar, d'autres étaient écrits avec d'étranges signes, semblables à ceux de la tablette du mausolée. Alors Mar, avec patience et méthode, les enregistra tous sur son bracelet. Il mit cinq demi-journées à feuilleter ou dérouler tous les écrits, les enregistrer et les remettre à leur place. Puis il passa encore deux jours à enregistrer des vues de l'intérieur du château du Fondateur.
En enregistrant ces écrits, il avait lu quelques phrases de ceux en locos... des extraits épars, ça et là, et il avait compris qu'il y avait là beaucoup de matière intéressante. Il enverrait le tout au Cenco et en demanderait la transcription complète et de chercher à identifier la mystérieuse écriture utilisée dans ses lettres personnelles et dans le rouleau qui portait en locos le titre "Mémoire à la Postérité". Le titre aussi, après le loco "postérité" portait un de ces signes mystérieux.
Mar était fasciné par l'air d'antique noblesse que respirait cette construction. Noblesse non pas au sens d'un titre nobiliaire, qu'elle avait néanmoins, mais de la noblesse des sentiments. On devinait que celui qui avait pensé, habité et vécu ici devait être une personne exceptionnelle. Il n'y avait pas le luxe que Mar avait vu dans les palais des Familles de la Galaxie, ni leur richesse, ni leur air monumental, triomphateur et glorieux. C'étaient des pièces simples, dépouillées, sobres et néanmoins vibrantes de vitalité, d'harmonie et de sagesse. C'étaient des pièces qui inspiraient à l'essentiel et invitaient à la méditation.
Tout était réalisé en matériaux naturels, à peine travaillés, avec un rapprochement des lignes, des formes, des couleurs et des rythmes plein de vraie harmonie. Tout était à dimension humaine et même l'éclairage, naturel le jour et à la lanterne la nuit, était savamment gradué. Il y avait beaucoup du style gédozen ou plutôt du style original, le sabi. Mar et ses hommes enregistrèrent le tout avec soin.
Enfin ils prirent congé du Châtelier et de sa famille, ils repassèrent au mausolée, où Mar laissa un brûle-parfum fait par Moder, et ils partirent de Vieux-Château avec le sentiment d'avoir accompli un vrai pèlerinage. Après un court voyage, ils gagnèrent un Hostel d'où ils passèrent au Cenco laisser tous leurs enregistrements. Mar demanda qu'on lui envoie au plus vite la transcription des textes du Fondateur et, si on y parvenait, une traduction des textes écrits dans ces mystérieux symboles. Puis ils rentrèrent rapidement au château Sun.
Là, Mar trouva la situation très tranquille. Il apprit que les deux derniers châteaux du peuple Men avaient adhéré au "Nouveau Pacte" à la pressante et explicite invitation du Régent et des Châteliers signataires.
Tha se préparait à un voyage à la recherche d'un nouveau-né à adopter. Mar aurait voulu l'adopter sur Quaryel comme les autres, mais Tha insista pour le trouver sur Boar. Aussi le vingt-cinq du deuxième mois de l'an 3469 de Boar, Tha trouva une petite fille de quelques jours abandonnée par ses parents et la prit avec lui : ainsi avaient-ils trouvé Selte. Mar l'emmena aussitôt sur Quaryel la faire enregistrer comme citoyenne de la galaxie pour qu'elle puisse demain, comme lui et ses autres enfants, entrer et sortir de Ross.
Il profita de ce voyage pour rester un peu chez Ayenzy. Il y avait maintenant quatre ans que Quaryel faisait partie de la Technarchie et la sage administration d'Ayenzy, qui suivait les conseils de Mar, commençait à porter ses fruits. Les quaryéliens appréciaient l'effort fait pour redresser la planète par ses propres forces des dommages de la guerre et l'esprit d'autonomie locale encouragé par Kétol ni Ayenzy ramenait la sérénité et faisait émerger un esprit sain et constructif.
Avant de repartir pour Boar, Mar demanda à Chanul le résultat des analyses de l'ordinateur linguistique de l'université de Quaryel sur les manuscrits du Fondateur des Armés. Il n'y avait pas eu moyen d'identifier ni la langue ni l'écriture. Parfois semblait apparaître quelques signes assimilables à l'antique langue chaini, mais ce n'était pas certain et de toute façon on n'en tirait aucune traduction. Mar suggéra alors de faire des recherches sur la planète d'origine du Fondateur, Kyora, aussi appelée Toshi.
Il rentra sur Boar, passa au Cenco où on lui remit la transcription des écrits complètement en locos, un volumineux fascicule imprimé électroniquement , et il revint au château Sun.
Tha était impatient d'embrasser Selte et Mar : "Vous m'avez beaucoup manqué... oui, je sais, vous pouvez partir dehors et moi pas, et ça se produira encore... mais je me sentais si seul..."
"Tu sais que telle est notre vie..."
"Bien sûr, bien sûr, ce n'est pas un reproche. Mais nous resterons ensemble longtemps, maintenant, n'est-ce pas ?"
"Je l'espère bien, mon amour."
"Dans sept mois le Régent doit être réélu. Penses-tu te présenter comme candidat ?" demanda Tha.
"Je ne sais pas encore, mais je ne crois pas. Pour l'instant nous pourrions obtenir près de sept Régents sûrement élus par mes gens et peut-être douze autres, mais sans certitude, parmi lesquels moi... L'an prochain ce sera l'élection des Présidents... mais je crois qu'il vaut mieux ne pas essayer de brûler les étapes. Non, je crois que cette fois je soutiendrai la candidature de l'actuel Régent, qui a l'air bien disposé à mon égard. Quand, dans quatre ans, le Nouveau Pacte commencera à porter ses fruits et sera, comme je l'espère, adopté par d'autres peuples et nations d'Armés, alors nous pourrons y penser sérieusement. Pour l'instant il faut que je place encore d'autres pierres dans notre jeu. C'est surtout le problème des Temples de Shent qui m'inquiète. Ce sera vraiment un gros morceau ! Les communications entre le Daïgo et le Grand Temple parlent de plus en plus souvent de l'Opération 99, même si ce n'est ni directement ni consciemment..."
"Inconsciement ? Comment ça ?"
"Au sens qu'ils n'ont pas encore réalisé que les nombreuses nouveautés apparues sur Boar ont un lien, ni que c'est moi ce lien, ni qu'elles aient un but unique. Mais les Shentistes sont la seule organisation vraiment centralisée de Boar, à part notre Cenco, et ils sont en mesure de rassembler mille indices et de les mettre en relation, et ils le font et se sentent intrigués. Pas encore menacés, c'est vrai, mais certainement pas satisfaits qu’autant de choses changent soudain hors de contrôle et sans l'intervention de Shent... Tôt ou tard ils comprendront que quelqu'un tire les ficelles dans l'ombre et est en mesure de les affronter... En outre, bien que le Grand Temple n'ait jamais parlé de moi au Daïgo, je sens qu'ils essaient de me mettre hors de combat... et je crains que tôt ou tard ils n'arrivent à relier mon nom à toutes ces nouveautés qui apparaissent. Et pourtant il doit y avoir moyen de... Attends... J'ai peut-être trouvé une bonne pierre..."
Il l'exposa à Tha. Dorénavant toutes les nouveautés devraient être attribuées à Shent, à demi-mot, par de vagues allusions... de sorte que le bruit en parvienne au Grand Temple et qu'il cherche dans ses rangs la cause de tant de changements... Peut-être pourraient-ils ainsi arriver à attiser la tension entre le Parti de la Porte et celui du Trône... Ils en discutèrent puis Mar envoya un mémo à Doryt, le responsable de la propagande au Cenco, pour qu'il mette l'idée au point et la rende opérationnelle.
Puis, au cinquième mois de cette année, survint le premier grand événement qui mit à l'épreuve le Nouveau Pacte. Le Château Krof envoya un message au château Olz prévenant qu'une bande de Pillards d'environ six cents hommes se dirigeait vers eux. Puis arriva à Olz un autre message, du château Ylen, annonçant qu'une bande de Pillards de près de quatre cents hommes descendait au sud vers Ville-Close. Olz demanda aussitôt aux deux châteaux d'envoyer leurs Armés à leur aide, puisque l'attaque sur deux fronts de plus de mille Pillards pouvait être très dangereuse.
Aussi Krof envoya trois compagnies et Ylen deux. Mar en fut informé par ses services secrets, par les hostels, et il forma aussitôt une compagnie qui voyagea en marroues. D'après ses calculs, les deux bandes de Pillards arriveraient à Ville-Close vers le vingt et un du mois, peut-être même que celle venant du nord arriverait le lendemain. Les compagnies Krof devaient arriver le vingt-deux et celles de Ylen le vingt-trois. Si tout allait bien les hommes de Mar, à marche forcée, pourraient arriver à Ville-Close le vingt-trois au soir... Il était important pour ses plans que ni les Pillards ni les renforts n'arrivent avant le vingt-trois : Mar et ses hommes devaient prendre part à la bataille.
Il alla immédiatement à l'hostel d'où il appela le Cenco. Il parla de la situation avec Ehmos Wyere, le responsable des châteaux. Après une brève discussion, un plan prit forme : les plateformes gravitationnelles, utilisées de nuit à pleine puissance, à quelques mètres du sol, manœuvrées de façon appropriée, pouvaient soulever un grand vent et ainsi provoquer une véritable tempête de poussière. En manœuvrant bien, les plateformes pourraient rester cachées par la poussière soulevée et ainsi semer des trombes d'air pour après dévaster les campements des Pillards et faire obstacle aux colonnes d'Armés pour ralentir leur marche le temps nécessaire.
Ehmis promit de se mettre aussitôt au travail pour régler le moindre détail. Puis Mar forma une compagnie et se mit en marche. Il emporta avec lui un microcommunicateur pour suivre le déroulement de l'opération. Ils sortirent du château Sun le dix-huit au soir. Pendant la nuit Mar, tout en poussant à pleine vitesse sa marroue vers Beaucoteau, apprit que la bande venant du sud était déjà en pleine tempête de poussière, laquelle cessa à minuit pour se déplacer vers la colonne des Armés Krof. Quand elle s'apaisa peu avant l'aube, les deux groupes étaient arrêtés pour essayer de se réorganiser, de récupérer leurs bagages emmenés au loin par le vent puissant et de se remettre des émotions de ce vent inattendu et furieux.
Mar gagna ainsi une demi-journée sur la colonne venant du sud. Ils avancèrent toute la journée d'après. Pour accélérer la marche Mar avait fourni aux deux tiers de ses hommes de simples marroues à remorque. Un homme poussait une marroue et le traîneau portait les bagages et les armes de trois hommes et un autre une marroue dont le traîneau portait le troisième homme qui dormait ou mangeait. Puis le troisième remplaçait le premier qui allait manger ou se reposer, avant de venir relayer le second, et ainsi de suite, ils pouvaient ainsi faire avancer toute la colonne sans jamais faire d'étape. Ils gagnaient ainsi les deux cinquièmes du temps de parcours, tant grâce aux marroues qu'au système de rotation. Le climat était doux de sorte que la fatigue n'était pas excessive.
La nuit du dix-neuf la tempête de poussière se déchaîna sur les deux groupes venant du nord avec le même succès. La nuit du vingt le vent reprit pour les deux contingents venant du sud, celle du vingt et un seulement sur la bande de Pillards arrivant du sud, la nuit du vingt-deux seulement sur les deux bandes de Pillards, tant celle du nord que celle du sud.
En fin d'après-midi du vingt-deux, la bande de Pillards arrivant du sud établit son campement en vue de Ville-Close pour passer la nuit. Ville-Close était déjà en alarme. Au matin du vingt-trois les trois compagnies Krof arrivaient en vue du campement des Pillards et se mirent en position. Vers midi arriva du Nord la seconde bande de Pillards et les deux bandes échangèrent des signaux avec des miroirs, puis se mirent à descendre vers les murs de la ville. Entre temps, du Cenco, avaient afflué à l'Hostel de nombreux volontaires déguisés en Mercenaires pour le défendre d'une éventuelle attaque des Pillards.
Vers la première heure du troisième tour, certains Pillards lançaient quelques escarmouches contre les murs de Ville-Close, tandis que les autres montaient et plaçaient une grande arbalète lanceuse de feu. Une heure plus tard arrivaient aussi les deux compagnies d'Armés Ylen. Les Pillards ne les avaient pas découvertes et ne soupçonnaient pas être suivis. Le contingent de Mar n'était plus qu'à quelques heures de route de Ville-Close.
Peu après le coucher du soleil, les Pillards lançaient leur première attaque sérieuse, massive, en lançant des boules d'herbe sèche et de résine enflammée. Les Krof et les Ylen approchèrent avec précaution dans le dos des Pillards, à couvert de l'obscurité qui tombait, attentifs à ne pas se faire entendre. Les hommes de Mar n'étaient plus qu'à une demi-heure derrière les Krof. Ville-Close se défendait et en ville les habitants couraient sur les toits et dans les rues étouffer et éteindre les boules enflammées avant qu'elles ne puissent causer trop de dégâts.
A trois heures et sept minutes du troisième tour du vingt-trois, les Krofs sortaient à découvert et attaquaient dans leur dos les Pillards et quelques minutes après les Ylen aussi s'élançaient en hurlant et jetaient la pagaille chez les Pillards, à présent pris entre deux fronts. Une incroyable confusion régna vite dans les ténèbres. C'était une nuit sans aucune des trois lunes, et donc très sombre. Puis arrivèrent aussi sur les lieux les hommes de Mar qui se mirent en ligne et allumèrent de grandes torches.
Plus qu'une vraie bataille c'était une grande mêlée qui se développait, faiblement illuminée par la seule lueur des boules incendiaires pas encore lancées par les Pillards et par les flambeaux des hommes de Mar. La compagnie dirigée par Mar comptait trente deux volontaires parmi ses cent vingt neuf Armés. Ces trente deux hommes étaient munis de fausses arbalètes qui cachaient de puissants paralysateurs. Dans la nuit la ligne de la compagnie de Mar avança et les trente-deux paralysateurs cachés furent activés, faisant tomber endormis des dizaines d'hommes, surtout des Pillards, mais aussi quelques Krof et Ylen, ce qu'il était impossible d'éviter dans cette mêlée.
A une heure du premier tour du vingt quatre, tout était fini. Les hommes de Mar, Armés et écuyers, tournaient sur le champ de bataille ligoter les Pillards encore en vie, et Ville-Close ouvrait ses portes et les Armés Olz en sortaient pour porter aussitôt main forte aux Ylen et Krof non atteints par les rayons paralysateurs et liquidaient les dernières poches de résistance des Pillards.
A l'aube, quatre cents quatre vingt trois Pillards étaient prisonniers, cinq cent cinquante deux morts, en plus de douze Olz, soixante douze Krof, vingt-sept Ylen et trois Sun morts. Les blessés, plus ou moins graves, étaient nombreux. Le Châtelier Olz et le Régisseur de Ville-Close sortirent remercier les Armés accourus porter main forte. Sans leur aide la ville aurait très difficilement pu résister à l'attaque si massive de tant de Pillards.
Pendant que les Olz préparaient la cérémonie solennelle pour la crémation d'autant d'Armés morts, Mar demanda au Châtelier Olz et aux étendards Krof et Ylen leurs intensions envers les quatre cents quatre vingt trois Pillards faits prisonniers.
La réponse fut unanime : "Après les obsèques, ils seront tués."
Mar s'y opposa : "Pourquoi un tel mépris de la vie humaine ? Les tuer n'a pas de sens, ils peuvent nous être utiles !"
"Utiles ?" demanda le Châtelier Olz, "De quelle façon ?"
"Et bien, par exemple en les vendant comme esclaves aux Marchands. Ce sont tous des hommes forts et valides." Proposa un étendard Krof.
"Ce pourrait être une idée... mais aucune caravane de Marchand n'est attendue avant au moins trois cycles. Qu'en faire d'ici là ? Où les mettons-nous ? Devons-nous les nourrir à nos frais ? Et je ne crois pas que les Marchands les achèteraient tous."
Mar laissa la discussion se poursuivre un moment, puis il dit : "J'ai peut-être une idée..."
Ils se turent tous et le regardèrent attentivement.
"De quoi s'agit-il ?" demanda enfin le Châtelier Olz.
"Nous pouvons les faire travailler pour nous. Tout d'abord pour réparer les maisons abimées de la ville. Puis, cela fait, ou même en même temps, ils peuvent renforcer les deux ponts de bateaux de Ville-Close, ou mieux, les refaire en pierres et en bois. Après ils pourraient travailler à arranger les routes entre les villes sous notre protection, les débroussailler, désherber, élargir, combler les trous, aplanir les tronçons les plus irréguliers, voire les paver de pierres pour qu'elles puissent être parcourues en plus grande partie en marroue... ou par les véhicules de transport de marchandise à quatre roues, qui sont à l'étude à Centremer, mais dont l'état actuel des routes rend l'utilisation difficile..."
La discussion s'enflamma aussitôt.
"Mais, ce sont des Pillards, ils ne sont pas fiables, ils pourraient se rebeller et s'échapper..."
"Attachés et tenus à l'œil par des Armés, séparés en petits groupes, ils ne seraient pas si dangereux. De plus, au premier signe de rébellion ils savent qu'ils risquent d'être tués..."
"Mais où les logeons-nous ? Comment les nourrissons-nous ?"
"Pour le logement, nous pouvons leur faire se construire de simples abris... et le travail qu'ils feront pour nous nous paiera bien les vivres que nous leur donnerons."
"Mais qui les gardera ?"
La discussion continua toute la matinée, sans arriver à une conclusion. Mais il était déjà positif de discuter comment il serait possible de les utiliser plutôt que comment les tuer. A midi la discussion fut interrompue par le commencement des obsèques. Les citoyens de Ville-Close offrirent de l'argent pour les victimes des autres châteaux et donnèrent les urnes pour leurs cendres.
Mar envoya un volontaire à l'hostel. Rynay Silyne, le Frère Hostelier, vint en ville et pendant la veillée funèbre des obsèques il demanda à parler au Régisseur de Ville-Close, en feignant de ne pas connaître Mar.
"J'ai eu vent de la discussion sur le sort des prisonniers. Si les Armés et le Régisseur le permettent, j'aimerais faire une proposition. Je suis disposé à les acheter et à les entretenir si la ville paie le coût des matériaux pour refaire les ponts : pour l'hostel aussi ce travail serait utile. Pour les garder, j'ai un petit groupe de Mercenaires, hôtes de mon hostel, à qui j'ai déjà parlé : je les paierai et ils surveilleront les prisonniers. Je pourrai aussi m'occuper de leur logement..."
Après une courte discussion la requête de l'hostelier fut acceptée. La nuit même l'hostel paya trois valeurs et neuf poids qui furent distribués entre les trois châteaux au prorata du nombre de victimes, et acheta ainsi tous les prisonniers. Alors sortirent de l'hostel la cinquantaine de Mercenaires, des hommes de Mar en fait, qui les séparèrent en groupes et escortèrent les prisonniers dans l'enceinte de l'hostel. Le lendemain des abris provisoires furent construits au jardin pour ceux qui désormais étaient appelés des "esclaves".
Mar n'était pas du tout satisfait d'avoir réintroduit l'esclavage, qui néanmoins existait en partie déjà sur Boar grâce au village des Accueilleurs, mais cela avait été le seul moyen d'éviter le massacre des prisonniers.
Les obsèques durèrent presque un cycle, vu le nombre de morts, bien que pour l'occasion les cérémonies aient été simplifiées. Pendant ce temps Mar discuta avec ses hommes et ils décidèrent "d'acheter" à l'hostel une cinquantaine d'esclaves à emmener avec eux à Port-Salut. D'autres furent tout de suite mis au travail pour refaire les ponts, divisés en groupes de quarante par pont. Chaque groupe devait travailler un tour et être remplacé au tour suivant. Les esclaves restants furent mis au travail pour améliorer les routes aux alentours.
Quand Mar repartit, la marche fut bien plus lente avec leurs cinquante esclaves, attachés ensemble par groupes de dix, par les chevilles, la taille et le cou, et gardés à vue par les écuyers, l'arme à la main. Mar se demandait encore s'il avait bien fait de faire cette proposition et de la concrétiser. Pendant le voyage il en parla avec Wynsten.
"Tu peux toujours leur offrir la possibilité de racheter leur liberté s'ils se comportent bien. Ce ne serait pas un esclavage véritable, ni définitif, mais une façon de les aider, s'ils le veulent, à se réinsérer dans la société."
Mar acquiesça mais loin d'être convaincu ni satisfait : "Il faudrait trouver le moyen de leur donner la possibilité de se réinsérer sans les exploiter, de façon plus humaine, sans les traiter comme des bêtes au marché..."
"Mais c'est eux, en choisissant de se faire Pillard, qui ont choisi d'être des bêtes !" Objecta Wynsten.
"Peut-être faudrait-il les mettre dans un centre, une ville faite exprès pour eux où apprendre un métier, changer, être rééduqués..."
"Ils s'évaderaient et redeviendraient Pillards !" répliqua Wynsten.
"Et d'ailleurs on ne peut pas construire un autre Boar dans Boar..." ajouta Mar. "Et puis, si cette solution devait prendre forme... Combien deviendraient vraiment des esclaves... et leurs fils seraient-ils aussi esclaves ? Cela ne doit pas arriver, à aucun prix !"
"Mais c'est le revers de la médaille. Si l'idée se propageait, les Armés essaieraient dans les batailles de tuer moins de Pillards et de faire plus de prisonniers... cela sauverait de nombreuses vies..."
Mar acquiesça encore : "Si... si les esclaves étaient tous entre nos mains, peut-être pourrait-on leur garantir une condition plus humaine..." murmura-t-il. "Je dois dire à Cenco d'introduire sur Boar un nouveau type de communauté : les esclavagistes... un peu comme les Mercenaires, un groupe semi-nomade, avec une ville où emmener les prisonniers, les préparer à travailler... libérer les meilleurs d'entre eux et leur trouver un bon travail... Peut-être en faire d'abord des Maîtres dans leur métier et leur faire aider les esclavagistes à récupérer d'autres prisonniers... Mais on ne les appellera pas esclavagistes, ni Mercenaires... On pourrait dire... récupérateurs, ou gardiens voire vigiles, éducateurs... Non, Vigile c'est bien. Et la ville doit avoir une position centrale. Pas de château, les Vigiles eux-mêmes suffiraient... Oui, oui on peut essayer. Une autre ville, la troisième que je fonderais... D'abord Aiguevive, puis Centremer, et maintenant... Vieneuve. Qu'en dis-tu, Wynsten ?"
"C'est un beau nom."
"Non, je parlais de l'idée ! J’aurais dû y penser avant..."
"Ça peut marcher, Mar. Qui penses-tu charger de s'en occuper ?"
"Adlo comme responsable au Cenco... et le chef de la ville... Libéré ! Oui, Libéré Swooney peut être la bonne personne. Il choisira lui-même ses hommes, et peut-être le ferai-je aider par Trinkloh... et par Pel ? D'ailleurs, se sont-ils mariés depuis ?"
"Oui, Mar, je te l'avais indiqué."
"Je ne m'en souviens pas. Tant mieux. Dès que nous serons à Sun j'en parlerai à Tha, puis on réunira Adlo, Libéré, Pel et Trinkloh... je crois vraiment que ça peut marcher."
Mar se sentit aussitôt un peu soulagé. Le voyage se poursuivit lentement. Une fois au château Sun ils furent accueillis en grande fête. Mar sut que depuis était arrivée de la planète Kyora la traduction intégrale des mystérieux manuscrits du Fondateur. Il avait vu juste : l'écriture était les idéogrammes du petit peuple de la planète terre dont provenait la Famille de Kyora, une Famille qui remontait à plus de quatre mille ans avant, peut-être la plus ancienne de toutes les Familles, originaire d'un antique endroit mythique appelé Yamato. Leur ancienne langue, morte depuis mais pas oubliée sur Kyora, le nihongo, avait été utilisée par le Fondateur pour écrire les parties les plus importantes et personnelles de ses messages et mémoires. Mar se réserva de les lire attentivement plus tard.
Il mit Tha au courant de son idée de nouvelle ville et son époux fut d'accord. Alors il alla au Cenco avec Wynsten et Tha après y avoir fait convoquer les quatre autres. Et c’est le dix-huit du sixième mois qu’eut lieu la rencontre dont naquirent Vieneuve et les Vigiles.
CHAPITRE 4
VOKKA GRANDIT
Quand ils furent tous réunis, Mar présenta son idée de faire un centre de réhabilitation des Pillards.
A la fin Trinkloh dit : "L'idée me semble belle, mais je ne sais pas si elle marchera."
Pel le regarda, surprise : "Pourquoi ? Tu as bien changé toi, non ?"
"Par amour, Pel, tu le sais. Et puis j'étais un Désaxé, par un Pillard. Les Pillards sont plus durs, plus têtus et plus cruels que les Désaxés."
"Mais aussi plus habitués à l'ordre, la discipline et à une hiérarchie..." répliqua Wynsten.
"Oui, mais à leur ordre, pas à un ordre imposé de l'extérieur. Je ne dis pas qu'on ne peut pas essayer, mais juste de ne pas se faire trop d'illusions." Clonclut Trinkloh.
Libéré par contre était vraiment intéressé : "Je crois... je crois que la question est de leur faire voir qui est le plus fort... et de leur offrir une perspective, un futur. Je suis très bien avec Moder, mais je crois que j'essaierais volontiers cette expérience. Si ça marche, cela changera beaucoup plus Boar que tout le reste, parce que ça la changera de l'intérieur et cela montrera à la galaxie, le jour où Boar s'ouvrira, qu'il y a une alternative valable aux prisons, aux galères, aux... Boar."
Adlo ajouta : "Et c'est le moyen de faire à faibles frais des travaux publics et d'acquérir une meilleure autonomie économique."
"Mais il faudrait bien penser à tous les détails, il faut donner de bonnes bases à cette... Vieneuve. Que ce soit vraiment une vie et vraiment nouvelle... Les prisonniers doivent changer, eux, parce qu'ils comprennent que ça en vaut la peine. Parmi les prisonniers il y aura des familles, il faudra les laisser ensemble. Et s'ils montrent qu'ils savent changer, il faudra leur laisser la possibilité de garder et d'éduquer leurs enfants... cela peut être une raison de plus pour changer... leur promettre la liberté : celui qui veut reste et nous aide, sinon il peut tenter sa chance à son compte..." dit Libéré.
"Mais s'ils repartent faire le Pillard ?" répliqua Pel.
"Tant pis pour eux. Ils risquent d'être capturés et la deuxième fois nous serons plus attentifs, plus rigides." Répondit son mari.
"Les Pillards libres pourraient tenter d'attaquer la ville pour libérer leurs amis..." dit Adlo.
Mar sourit : "Nous la défendrons bien... Et nous ferons en sorte que les Pillards ou Désaxés qui s'approchent trop tombent entre nos mains. Si les Vigiles sont tous nos volontaires, nous pourrons aussi utiliser les rayons paralysants."
Trinkloh ajouta : "Dès que Vieneuve sera prête, il faudra faire savoir dans les châteaux que nous achetons les prisonniers."
"Bien sûr," dit Mar, "et les premiers que vous achèterez seront les nôtres puis ceux de l'hostel du Premier Pas. Chez les volontaires, combien seraient prêts à devenir les premiers Vigiles ?"
Adlo prit le vidéophone et appela le Centre du Personnel de Cenco : "Ils pensent qu'il y en aura dans les cent quatre-vingt..."
"Parfait. De toute façon nous pouvons aussi en recruter d'autres sur Quaryel." Dit Mar.
"D'accord. Provisoirement, pour bâtir Vieneuve, nous pouvons aussi utiliser d'autres de nos volontaires... disons dans les quatre cents hommes du Cenco." Dit Adlo.
"Oui, en plus des quatre cents quatre-vingt trois prisonniers, évidemment." Dit Mar. "Fais préparer un projet pour une ville bien fortifiée et fais aussi établir une ébauche pour ses statuts. Pel, tu serais prête à assumer la charge de Commandante des Vigiles ?"
Pel acquiesça : "Nous pouvons essayer."
"Bien, alors nous trouverons un remplaçant pour l'hostel de l'Attente de Maisons-Vides. Commence immédiatement à en parler avec les volontaires actuellement au Cenco et tâche d'en trouver au moins cent vingt-huit, une compagnie... mais nous ne prendrons pas le nom des châteaux. Toi, Trinkloh, tu te sens de t'occuper de l'accueil des Prisonniers et de leur insertion, puis de suivre leur évolution ?"
"Je pourrais former une équipe de... rééducateurs..."
"Oui, quelque chose comme ça. Faites-vous aider par la section psychologique du Cenco."
"Bien, j'espère réussir."
"Et toi Libéré, tu devrais t'occuper de leur formation technique et des travaux extérieurs qui te seront demandés... et même en inventer, si nécessaire."
"Oui, bien sûr, ça me plait."
"Très bien. Alors travaillez bien et que la chance nous assiste."
Après la réunion ils se mirent tous au travail tandis que Tha, Mar et Wynsten rentraient au château Sun.
Ces jours là arriva de Niukétol Nilko avec Vokka pour l'habituelle période de vacances. Sur Boar, Vokka allait avoir six ans. Avant tout il demanda à voir Selte, sa nouvelle petite sœur, qu'il n'avait qu'entrevue aux vacances précédentes, à peine adoptée et âgée de quelques jours.
Il la regarda longuement, l'étudia, puis dit à Tha : "Maintenant elle est belle. Quand je l'ai vue l'autre fois elle ne m'a pas plu, tu sais ? J'avais peur qu'elle reste laide comme un kofol bouilli... Mais maintenant, elle me plait."
Tha rit et lui ébouriffa les cheveux ; Vokka les remit aussitôt en place avec les doigts. Puis il dit à Tha : "Viens avec moi, je dois te parler seul..." il le prit par la main et l'emmena dehors : "Papa Mar est fatigué. Je t'avais dis de prendre soin de lui, hein ?"
"Celui qui arrive à le faire s'arrêter un instant est doué... J'ai essayé de le lui dire !"
"Papa Njeiry y arrivait."
Tha haussa les épaules : "Je vois bien que je suis moins bien que Njeiry ... je le regrette."
"Non, toi aussi tu es bien. Mais on doit lui parler, toi et moi."
"D'accord, chéri, quand tu voudras."
"Et puis toi aussi tu as besoin de repos."
"Oh, mais je suis fort, moi !"
"Pas plus que papa !"
"Non, bien sûr, ça c'est impossible."
Vokka lui fit un de ses rares sourires.
Tha lui demanda : "Comment ça va, avec Nilko ?"
"Bien. Nous sommes de grands amis, lui et moi."
"Tu as beaucoup d'amis sur Niukétol ?"
"Quelques-uns ..."
"Tu aimes venir ici sur Boar, avec nous ?"
"Bien sûr."
"Qu'est-ce que tu préfères ?"
"Ici, chez nous."
Ils parlèrent encore un peu en retournant à leurs chambres. Quand Tha fut seul avec Mar, la nuit, il lui raconta la discussion avec Vokka. Une partie ravit Mar, mais pas tout, surtout pas la comparaison faite par Vokka entre Tha et Njeiry. Tha lui dit de ne pas y attacher d'importance, que c'était naturel. Mar voulait en parler à Vokka et le gronder, mais Tha l'en dissuada.
"Je ne sais pas si Vokka serait content de savoir que je t'aie tout raconté. Il m'a pris à part pour me parler et clairement il ne voulait pas que d'autres entendent. Ne rien lui dire est mieux. Il m'aime bien et c'est ce qui importe. Et si tu prenais un peu de repos avec moi, Vokka verra l'effet et sa confiance en moi augmentera."
"Mais tu vois bien qu'il n'y a pas le temps... il y a trop de choses à faire."
"Mar, si tu t'absentes un moment, il y a tous les autres pour bien faire avancer les choses. Un petit mois de repos... Après tu travailleras mieux, plus efficacement."
"Mes hommes sur Boar n'ont pas de petit mois de repos."
"Mais ils n'ont pas non plus le monceau de problèmes et de responsabilités que tu as, toi."
"Bon... on verra. Peut-être en fin d'année..."
"Alors dis-le à Vokka. Il en sera content."
La période de vacances de Vokka passa vite. L'enfant observait avec intérêt la vie au château, les habitudes, les usages et posait de continuels pourquoi auxquels même les Anciens parfois ne savaient pas répondre et le petit les mettait souvent dans l'embarras avec ses objections logiques. Parfois Mar aussi était gêné de l'embarras de ses hommes. Alors il reprit Vokka.
"Tu ne dois pas être aussi critique, Vokka." Lui dit-il.
"Mais je ne critique pas, je pose juste des questions. Le Maître dit que nous devons toujours comprendre le pourquoi des choses, alors je demande, pour comprendre. Ce n'est pas ma faute si les Armés font des choses sans comprendre pourquoi ils les font."
"Mais ce n'est pas bien qu'en enfant mette un adulte ou un ancien dans l'embarras."
"Pourquoi, papa ?"
Mar se gratta la nuque : "Parce que ça ne fait pas plaisir de s'apercevoir qu'on ne sait pas ces choses."
"Et bien alors, ils peuvent étudier."
"A leur âge ce n'est pas facile..."
"Le Maître dit qu'il faut continuer à étudier toute sa vie. Et toi, papa, tu n'étudies pas ?"
"Et bien si, dans un certain sens. Mais tout le monde n'aime pas étudier, alors à un certain âge, certains arrêtent... et tu ne peux pas leur dire toi, un enfant, qu'ils font mal."
"Mais s'ils font mal, pourquoi je ne peux pas le leur dire ?"
"Vokka, par exemple si quelqu'un était bête, tu ne devrais pas le lui dire. En le lui disant, tu ne l'aiderais pas à devenir plus intelligent et tu ne ferais que l'offenser."
"Mais je ne dis jamais à personne qu'il est bête, papa !"
Mar abandonna : "Tu comprendras quand tu seras plus grand, j'espère. Pour l'instant essaie de ne pas trop insister avec tes pourquoi. Tu peux me demander à moi, et à Tha, à Nilko, à tes Maîtres... mais pas à tout le monde."
"Dommage !" conclut l'enfant, un peu déçu.
Puis Vokka, après avoir visité Aiguevive, Centremer et le Cenco, rentra sur Niukétol avec Nilko. Mar l'accompagna avec Tha au transmen du Cenco et ils s'arrêtèrent voir le projet de Vieneuve. Les projeteurs avaient étudié une installation modulaire avec des unités de constructions pour loger au plus soixante quatre prisonniers, seize Vigiles, huit Rééducateurs, huit Maîtres d'Art et leurs éventuels enfants ou anciens pour un total maximum de cent quarante personnes par unité. Les premières installations de la ville devraient donc compter huit unités.
Chaque unité prévoyait pour les prisonniers un lieu subdivisé en espaces pour un couple ou quatre célibataires et pour trente deux prisonniers il y avait une cuisine, une salle de bains, une salle commune et une salle pour les instruments de travail. L'unité était divisée en quatre par deux couloirs en croix, avec deux zones pour les prisonniers, une pour les Vigiles et une pour les Rééducateurs et les Maîtres d'Art. Chaque unité disposait à côté d'un espace de même surface, en plein air. Le tout était entouré de puissants murs.
Mar relut et discuta aussi les statuts de la nouvelle ville et les divers règlements applicables. Les Vigiles n'avaient ni écuyers ni familiers ni servants, il n'y avait que des Vigiles petits ou anciens. Ils étaient organisés en deux groupes de huit. Chaque groupe était appelé escadre. Huit escadres formaient un peloton et huit pelotons un rayon. Quatre rayons réunis formaient un commandement. Ainsi le commandement pouvait contrôler dans les huit mille hommes.
Mar ordonna alors de chercher le bon endroit où construire Vieneuve et de commencer par deux escadres et les cinquante prisonniers vivant au château Sun. Les Vigiles et les civils aussi travailleraient avec les prisonniers pour bâtir les premières unités de Vieneuve. Il y aurait en plus un peloton de Vigiles de surveillance, par sécurité.
Pel s'était activée et avait déjà trouvé et commencé à préparer quatre vingt volontaires pour être les premiers Vigiles. Trinkloh avait choisi parmi les volontaires vingt futurs rééducateurs et Libéré avait trouvé dans les différents Centres de Mar sur Boar dix-huit Maîtres d'Art disposés à aller travailler à Vieneuve. Tous étaient déjà au travail pour préparer et lancer l'expérience.
Cenco avait trouvé où bâtir la ville : sur le même parallèle que Port-Escale, dans les terres, sur un étroit haut plateau. Le plus proche centre habité, à deux jours de marche à pieds, était un petit village d'Agriculteurs. L'endroit était discret, facile à défendre et avait quelques sources d'eau potables qui auraient pu suffire même à une ville de plus de dix mille habitants. Quand la ville serait terminée, elle occuperait presque tout l'espace du haut plateau et aurait une forme irrégulière aux murs extérieurs en zigzags. Les trois seuls accès au haut plateau étaient tous bien visibles du site de la ville et facilement contrôlables.
Aux environs il y avait beaucoup de pierres à bâtir, le bois et l'argile par contre devaient être cherchés plus loin. Quand tous les projets détaillés furent prêts, Mar fit établir par Adlo les nécessaires contrats d'achat des matériaux et outils, des vivres et de tout le nécessaire. Les uniformes furent dessinés, les mêmes pour tous, mais bleus et blancs pour les Vigiles, bleus pour les rééducateurs, noirs pour les Maîtres d'Art et rouges pour les prisonniers.
Quand tout fut prêt, les Vigiles dirigés par Pel, les rééducateurs par Trinkloh et les Maîtres d'Art, pour l'instant tous des Constructeurs, dirigés par Libéré, allèrent en caravane au château Sun. Pour sauver les apparences ils avaient été précédés par un message annonçant leur arrivée. Ils furent accueillis au château avec les honneurs réservés à une compagnie d'Armés. Adlo parla avec Mar et ses Etendards et ils discutèrent l'achat des prisonniers, conclurent l'affaire et Trinkloh les prit aussitôt en charge.
Les cinquante hommes avaient été logés dans une grande pièce faite dans les entrepôts du château. Jusqu'alors les hommes avaient été mis au travail au port pour réparer les quais et les moles. Quand Trinkloh entra dans la pièce, il fut accueilli par un silence hostile.
Trinkloh regarda tout autour, puis demanda à voix haute : "Qui est le plus fort, là-dedans ?"
Aucune réponse.
"Vous êtes quoi, une bande de nourrissons ?" insista-t-il.
Encore le silence.
Alors Trinkloh passa au jargon des Désaxés : "Compagnons, vous avez tous le cul plat ou alors vous vous chiez dessus ?"
Quelques visages se relevèrent pour le regarder, stupéfaits.
"Ou alors vous préférez montrer votre cul que vos dents ?" insista Trinkloh.
Ce qui était considéré comme une grave offense, c'était les traiter de lâches, et quelqu'un répliqua par une autre grossièreté.
Trinkloh eut un sourire fugace : la brèche commençait à s'ouvrir : "Alors, y a-t-il quelqu’un parmi vous qui ne soit pas un sans couilles ?"
Un autre lui dit, énervé : "Tu nous insultes parce que nous sommes attachés ! Sinon je te ferais voir qui c'est l'étron, ici !"
"Oh oh, en voilà un qui prétend me donner des leçons de bonne éducation..." commenta Trinkloh, "Mais je ne veux pas m'en prendre à toi, tu n'es qu'un pauvre petit pisseur, toi. J'ai demandé qui est le plus fort de vous... ou peut-être vous ne savez pas ce qu'est être fort ? Vous ne savez vous battre qu'à huit contre un ?"
Un type vraiment athlétique et musclé demanda : "Quel est le prochain travail à faire ? Dis-le nous, donne-nous quelques coups de fouet, quelque haillons à nous mettre sur les boules et nous te le ferons... puisqu'on a pas eu la chance de mourir dans la bataille."
"Serais-tu le chef, là-dedans ?"
"Il n'y a plus de chef, ici... rien que des résidus."
"Tu étais le chef, avant d'arriver ici ?"
"Non, il a crevé, je n'étais qu'un de ses aides."
"Personne n'était plus gradé que toi ?"
"Non, mais de quoi tu te mêles, toi ?"
"Et tu serais le plus fort ?"
"Sans les poignets et le cou attachés, je te le ferais voir..."
Trinkloh se montra à la porte et dit aux Armés de garde : "Nous allons faire un peu de vacarme là-dedans, mais ne vous en faites pas. Fermez maintenant et ne rouvrez que quand je vous le dirai." Puis il poussa la porte et entendit de dehors le bruit de la poutre de fermeture.
Alors Trinkloh approcha de celui qui avait parlé : "Comment t'appelles-tu ?"
"Qu'est-ce que ça peut te foutre ?"
"Bien, Keskessapeutefoutre, moi c'est Trinkloh. A présent je vais te délier les poignets et le cou et on va bastonner un peu. Si tu gagnes, vous aurez tous double ration ce soir, si moi je gagne, tu reprends ta place et tu ordonnes à tes hommes, là-dedans, de m'écouter sans faire les cons et de m'obéir. C'est d'accord ?"
L'autre le regarda en colère : "Mais que veux-tu ?"
"Je veux que vous me preniez au sérieux, c'est tout. Je veux qu’il soit bien clair à qui vous avez affaire."
"Tu es un sale marchand d'hommes, une merde, on le sait déjà."
"Quel idiot tu fais, Keskessapeutefoutre !"
"C'est toi, l'idiot, et ne m'appelles plus comme ça."
"Alors, comment tu t'appelles ?"
"Mais qu'est-ce que ça..."
"D'accord. Alors, ça te dit de bastonner avec moi aux conditions que j'ai dites ?"
"Tu ne peux pas nous dire ce qu'on doit faire sans toutes ces conneries ?"
"Non, je veux qu'il soit clair, après, que je ne sais pas utiliser que ma langue, mais aussi tout le reste... de façon à éviter d'autres discussions. Alors, Keskessa, tu viens ou dois-je penser que tu te pisses dessus de peur ?"
L'homme regarda les autres. Ils étaient tous attentifs. L'un d'eux sourit de travers et lâcha : "Mais éclate-le, au moins on mangera double !"
D'autres ricannèrent alors : "Oui, pète-lui les couilles, puisqu'il y tient."
Mais Trinkloh, en plus d'être bon lutteur, avait aussi étudié, avec succès, le chushin, depuis qu'il était avec Pel, aussi était-il certain de battre son adversaire.
"Bon, détache-moi, alors. J'accepte mais à une condition : lutte libre, tous les coups sont permis, et si quelque chose t'arrive, tant pis pour toi, et aucun de tes foutus amis ne se vengera sur nous."
"D'accord. Tu veux que j'appelle le Châtelier pour répéter les règles devant lui ?"
L'autre le dévisagea : "Non, ta parole me suffit... si je te laisse assez de souffle pour la répéter... Et sinon, si tu me trompes, je n'ai pas grand chose à perdre !"
"D'accord, comme tu veux."
Trinkloh approcha, enleva la corde de son cou et les chevilles des entraves en bois qui enserraient ses poignets puis il recula. L'homme fit sauter les entraves, se massa les poignets puis le cou et se releva lentement. "Peut-être est-ce la dernière fois que je peux bouger les mains, après qu'ils m'aient assommé en me frappant dans le dos. Mais enfin je peux me défouler et je te ferai payer tout ... et pour tous ! Tu t'en repentiras..."
"Mais arrête, crétin ! Je t'ai demandé de te battre, pas de jouer de la langue. Garde-la pour le plaisir de ton conjoint, si tu en as un !" dit sèchement Trinkloh.
L'homme soudain l'attaqua. Trinkloh décida de ne pas utiliser le chushin, au début. Peu après ils étaient enroulés sur la terre battue tandis que tous les prisonniers hurlaient et sifflaient en riant, encourageant leur compagnon.
Trinkloh utilisait de temps en temps de simples prises de chushin pour se libérer ou parer les coups les plus dangereux. Le chaos était indescriptible dans la pièce. Petit à petit leurs habits à tous deux commencèrent à se déchirer avec des bruits secs. Chocs, cris, insultes et halètements se mêlaient et étaient couverts par le vacarme des autres prisonniers excités.
"Keskessa, c'est tout ce que tu sais faire ?" demanda Trinkloh en continuant à se battre avec le prisonnier.
Il savait bien que sans sa connaissance du chushin, le combat aurait tôt ou tard fini par la victoire de l'autre. Mais si tous ses coups faisaient mouche, des coups conventionnels, il arrivait à esquiver ou neutraliser les pires coups de son adversaire. Lequel ne répondit pas mais redoubla de férocité. Trinkloh plaça un beau direct au nez du prisonnier et le fit saigner. Puis il le mit à terre et lui fit une double cravate. S'il avait connu le chushin, il aurait pu se dégager vite. Mais ce n'était pas le cas.
"Alors, Keskessa, tu te rends ?"
"Plutôt cracher du sang !"
"Mais ne le fais-tu pas déjà ?"
L'homme se dégagea et attaqua encore Trinkloh avec une féroce détermination. Trinkloh se dit que la farce avait assez duré. Alors il commença à placer une série de petits coups pour affaiblir sa vigueur, mais sans trop l'endommager. L'homme petit à petit se mit à faiblir, à vaciller. Les prisonniers s'en aperçurent et peu à peu ils se turent. Désormais il ne tenait plus debout que par la force de sa volonté. Trinkloh continuait, méthodique, systématique, à lui donner des coups, petits, mais loin d'être innocents. L'homme avait maintenant un œil poché, son nez saignait toujours et il haletait avec des gémissements rauques. Trinkloh lui effleura alors les carotides de deux doigts et le prisonnier s'effondra à terre, inanimé.
Trinkloh essuya la terre de ses habits, passa la paume de ses mains sur les restes de sa tunique bleue, alla à la porte et frappa.
"Ouvrez, c'est moi, Trinkloh !"
Un bruit sec et la porte glissa sur le côté. Les Armés regardèrent dedans en pointant leurs armes.
"Il ne s'est rien passé... juste un échange d'opinions. Soignez-le et attachez-le de nouveau à sa place. Veillez à vite le remettre sur pieds, qu'il revienne à lui pendant que je vais me changer."
Quand Trinkloh revint, l'homme était de nouveau conscient, attaché à sa place.
"Alors, Keskessa, quel est ton vrai nom ?" demanda Trinkloh comme si de rien était.
"Godebak, des Dylye."
Trinkloh acquiesça : "Tu te bats bien, Godebak, tu as mérité la charge d'aide et le respect de tes hommes... Mais je suis plus fort que toi, comme tu l'as vu. Et dans mes amis il y a des gens qui me mettraient à terre en un demi instant. Maintenant vas-tu m'écouter ? Veux-tu dire à tes hommes de m'écouter avec beaucoup d'attention ?"
Godebak acquiesça. Alors Trinkloh leur expliqua qu'ils avaient tous été achetés par les Vigiles. Il leur expliqua leur organisation et l'avenir qui les attendait.
Godebak demanda : "Nous avons le choix ?"
"Pas plus que ceux qui sont morts tués par vous !"
"Et si nous refusons ?"
"Vous resterez attachés jusqu'à mourir de faim. Chez nous, celui qui ne travaille pas ne mange pas. Mais si, en plus de travailler, vous vous engagez, en plus de bien manger, un jour vous serez libres à nouveau. Cela ne vaut-il pas la peine d'essayer ?"
"Et si nous nous rebellons ?"
"Tu veux reprendre la baston ? Souviens-toi que chaque Vigile peut facilement mettre à terre au moins quatre gars comme toi sans même salir ses habits !"
"Et si une fois libre nous recommençons ?"
"Tant pis pour vous. La seconde fois que vous tomberez entre nos mains vous recommencerez tout à zéro et ce sera bien plus long et plus dur de nous convaincre que vous voulez changer de vie !"
Ils parlèrent encore longtemps. Ce qui les frappa fut la promesse que dans leurs logements ils ne seraient pas attachés et qu'ils mèneraient une vie presque normale. La promesse que les couples pourraient rester ensemble et qu'ils pourraient élever leurs enfants fut aussi un coup.
Une prisonnière, qui s'avéra être la fille de Godebak, demanda : "Mais pourquoi nous proposez-vous cela ?"
Trinkloh fit non de la tête : "Ça n'est pas une proposition. Nous vous avons acheté et nous le ferons. Pourquoi ? Parce qu'il nous faut de la main d'œuvre et que nous préférons un bon travailleur vivant à un Pillard mort. Tu préfèrerais être un Pillard mort ?"
La jeune fille rit : "Bien sûr que non ! Mais je préférerais être un Pillard vivant qu'un un bon travailleur vivant, comme tu dis !"
"Mais alors ton seul choix est celui-ci : travailler avec nous et vivre, ou refuser et crever de faim. Tu choisis quoi ?"
La jeune fille regarda les autres, puis son père et ne répondit pas.
"Bien" dit alors Trinkloh, "s'il n'y a pas d'autres questions, demain matin nous formerons la caravane et nous partirons. Nous serons les premiers et nous construirons les deux premières unités de Vieneuve. Bientôt viendront nos Vigiles. Un à un ils vous détacheront, vous laveront, vous passeront vos nouveaux uniformes de vigilés et vous attacheront pour le voyage. Vous pouvez vous regrouper à votre guise par quatre, par famille ou entre amis. Chaque groupe de quatre aura un Vigile et un Rééducateur ou un Maître d'Art de garde. Pour tout problème, vous pouvez faire appel à moi, Trinkloh. A demain."
Il s'en alla dans le silence général. A peine la porte fermée, un vacarme de voix retentit, puis la voix tonitruante de Godebak imposa le silence. Trinkloh rejoignit aussitôt Mar, Pel et Libéré qui avaient tout suivi grâce à un micro-espion.
Mar le prit dans ses bras : "Tu as été grand, Trinkloh, je suis certain d'avoir choisi l'homme qu'il fallait."
"Holà, holà, ce n'est qu'un début. Les vrais problèmes ne viendront qu'après le départ du château... Qu'ont-ils dit quand je suis sorti ?"
"Un peu tout. Certains sont convaincus, peu à vrai dire, juste cinq ou six. D'autres doutent, d'autres sont confus et certains sont contre : ils sentent l'embrouille. Mais comme début on ne pouvait pas espérer mieux. Si on s'en sort bien avec eux, ce sera plus facile après d'intégrer de petits groupes."
"Oui, si tout va bien, dans les deux mois on pourra faire venir le deuxième contingent..." dit Adlo.
"Espérons-le." Conclut Trinkloh.
Au matin la colonne de cent quarante six hommes se mit en marche vers Ville-Close par la route côtière pour éviter Beaucoteau. Là ils prirent quatorze hommes pour le personnel et les cent soixante continuèrent vers le nord. Au douzième jour du cinquième mois Mar fut informé que les deux premières unités étaient terminées et habitées, avec peu d'incidents : une tentative de rébellion vite arrêtée et trois tentatives d'évasion vite déjouées. Vieneuve commençait ainsi son existence. Les initiatives prises avançaient avec succès. Non loin de Vieneuve fut aussi construit un Hostel, qui fut baptisé "L'Hostel du Vigilé", ce qui rendit plus facile et rapide l'acheminement des matériaux de construction et du personnel nécessaire, même si les caravanes de vigilés devaient encore faire tout le chemin à pieds.
3470 s'acheva avec beaucoup d'activité mais peu de nouveautés; à part les nouvelles vacances de Vokka sur Boar et Tha partit à la recherche d'un autre bébé à adopter. Et puis Libéré épousa un rééducateur, Kolyn Eluhyn. Mar voyagea beaucoup, les premiers mois avec Tha, pour resserrer les liens avec les autres Châteliers du peuple Men.
Il y eut une autre bataille, à Champ-Ouvert, contre une bande de Pillard, avec très peu de pertes chez les Armés. Sur neuf compagnies envoyées par trois châteaux, il n'y eut que douze morts et la bande de Pillards perdit cent sept hommes alors que trois cents vingt six autre furent faits prisonniers. Un an après sa fondation, Vieneuve comptait déjà sept cents cinquante neuf vigilés, trois cents quatre vingt Vigiles, quatre vingt quatorze rééducateurs et quatre vingt seize Maîtres d'Art.
Avec l'accord de Kétol ni Inkol, Mar fit ouvrir un nouveau Bureau de Recrutement sur Niukétol. Le Technarque avait entamé une tournée de visites officielles sur plusieurs planètes et au premier mois de 3422 t.s.u. il alla sur Quaryel. Pour l'occasion il convoqua aussi Mar qui y alla avec Vokka, de sept ans à présent, à ce moment en vacances.
Le Technarque parla avec Ayenzy et Mar : "J'entends que cela se passe bien sur Quaryel, Ayenzy. Si ça continue ainsi, d'ici quelques années j'accorderai à toi et ton époux Ilay de fonder votre Famille, la nouvelle Famille de Quaryel."
Ayenzy rosit de plaisir devant le vieux grand homme : "C'est surtout Mar qui en porte le mérite, grand-père."
Mar sourit : "J'ai bien peu de mérite à ce qu'Ayenzy soit un Gouverneur capable."
"Ça ira pour les compliments mutuels. Je suis très content de votre travail. A propos, Swooney ni Mar, j'ai reçu ce beau livre sur Bora..."
"Boar." Corrigea Mar. "C'est le nom local de Ross, comme tu le sais certainement."
"Oui, bien sûr... et j'ai lu la dédicace polémique que tu y as écrit. Mais ce qui est décidé est décidé. Je ne peux pas changer mes édits juste sur une vague de sympathie... en le faisant je risquerais de les changer aussi sur une vague d'antipathie, ce qui serait mal."
"Certes, j'en conviens." Répondit Mar. "Mais c'était mon devoir d'essayer..."
"Eh, Swooney, cette fois ça n'a pas réussi !"
Ils parlèrent encore un peu de Quaryel, puis Wole dit : "J'ai su que ton Premier est aussi sur Quaryel, Swooney ni Vokka. J'aimerai le connaître."
Mar alla prendre Vokka qui voulut emmener Nilko.
Mar les présenta : "Voici le Premier Technarque Kétol ni Wole. Et voici mon Premier, Vokka, avec son attendant, Nilko Fremlyn."
Wole eut un de ses rares sourires pour l'enfant : "Ainsi tu es le Premier des Swooney."
"Oui. Et toi tu es le grand-père de Sinyt ?"
"Oui."
"J'aimerais bien avoir un grand-père..."
"Tu as un excellent père. Il ne te suffit pas ?"
"Euh, si... Tu es quelqu'un de très important, n'est-ce pas ?"
Wole sourit encore : "On le dit."
"Il suffit que tu dises : je veux ! et tout le monde t'obéit, hein ?"
"Bien sûr."
"Mon père aussi."
"Bien sûr."
"Et personne ne peut te dire : 'mais je ne veux pas !' ?"
"Disons que certains pourraient le dire... mais ça ne servirait à rien."
"Oh là là ! Tu en as de la chance, toi."
Wole rit de tout cœur : "Crois-tu ? Mais parfois c'est difficile d'être si important."
"C'est toujours difficile de décider, mais il faut le faire." Répliqua Vokka.
"C'est exactement ça."
"Alors écoute, je dois te demander quelque chose..."
Mar l'interrompit vite : "Non, Vokka, le Technarque n'a pas de temps à perdre..."
Wole fit signe à Mar de se taire : "Dis-moi, petit... j'ai un tout petit peu de temps aujourd'hui..."
"Alors voilà, papa s'est remarié..."
"Je le sais."
"Oui, et il a épousé un boarien. Tu sais, papa Mar, moi et même la fille de Tha qui s'appelle Selte, nous pouvons entrer et sortir de Boar. Mais Tha lui il ne peut pas. Ce n'est pas juste !"
Mar intervint encore : "Mais, Vokka, Tha le savait et il l'a accepté."
"Oui, mais ce n'est pas juste."
"Mais c'est la loi, Vokka..."
"Oui, mais la loi c'est lui qui la fait et s'il dit que Tha aussi peut sortir, personne ne peut lui dire que non."
Mar allait répondre, gêné, mais Wole, sérieux, l'arrêta : "Tu sais, petit, je te comprends. Mais si on commence à faire des exceptions aux lois, il devient de plus en plus difficile de ne pas en faire et alors les lois deviennent inutiles. Le fait que ta petite sœur, fille d'exilé, puisse sortir est déjà presque une exception."
"Mais si tu permets que Selte sorte et pas son père Tha... que papa Mar sorte et pas son époux... et bien je ne suis pas d'accord. Ce n'est pas juste."
Wole prit Vokka sur ses genoux : "Ecoute, petit. Il y a peu j'ai dit à Mar que si je changeais mes décisions juste par sympathie ce serait dangeureux, parce qu'alors je pourrais les changer aussi par antipathie et cela serait très injuste, tu le comprends ?"
Vokka acquiesça avec sérieux : "Mais alors, tu vois, même toi tu ne peux pas faire tout ce que tu veux."
"Quelqu'un de sérieux et honnête essaie toujours de faire ce qui est juste et pas ce dont il a envie."
"Mais toi, comment sais-tu si une chose est juste ou non ?"
"Ce n'est pas toujours facile à décider. J'y réfléchis et j'espère décider bien."
"Mais si tu te trompes ? Tu es puni ?"
"Non..."
"Oh, tu en as de la chance, toi... Mais moi, si un jour j'étais Technarque, je ne laisserais personne enfermé sur sa planète... personne comme Tha."
"Si un jour tu as de tels problèmes, mon petit, je te souhaite d'arriver à bien les résoudre."
Vokka glissa des genoux du Technarque : "Tu ne viens pas sur Boar pour connaître mon nouveau papa, Tha ?"
"Non, petit. Je n'en ai pas le temps, là. Un jour, peut-être... Mais quand tu verras Tha, dis-lui que le Technarque lui envoie ce cadeau." Répondit Wole en enlevant de son poignet un bracelet de perles irisées de Shunter pour le tendre à l'enfant.
Vokka fit non de la tête sans le prendre : "Non, le seul cadeau que je voudrais lui apporter c'est la liberté, qui vaut bien plus que ce truc là... Si je ne peux pas, autant que je ne lui apporte aucun cadeau."
Wole acquiesça, puis regarda Mar en se remettant le bracelet : "Aussi terrible que son père... si on me disait qu'il n'est pas ton fils, que ce n'est pas un Swooney, je ne le croirais pas !"
"Il faut lui pardonner, Technarque, il est jeune..." dit à mi-voix Nilko, en posant la main sur l'épaule de Vokka, dans un geste de protection spontanée.
"Non, il n'y a rien à pardonner. Au fond c'est lui qui a raison. Je vais me retirer maintenant, même le Technarque a besoin d'un peu de repos. Cette journée s'écoule, mes amis." Dit-il, et il partit.
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Commentaires
Il a de la logique et de la volonté le petit Vokka