Le quatrième livre de Mar Swooney (4) d'Andrej Koymasky
vendredi 5 juin 2009, 21:11 - Andrej Koymasky - Lien permanent
"Voici l'endroit choisi pour notre combat." "C'est ton privilège." Dit Mar et il remit à Tha la bannière de défi. "Tirons au sort quel défi nous ferons, le tien ou le mien." Ajouta Mar.
par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Août 1980
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 7
La première course de Vokka
Mar avait déjà visité tous les châteaux du peuple Men et avait traité avec un égard particulier l'Eke Aal, l'ancien Régent, auquel il demanda de nombreux avis. Puis il se mit à visiter aussi les Régents de la nation Tol. Il y en avait sept autres que lui, dont deux de ses volontaires. Les voyages aux châteaux des autres Régents étaient plus longs puisqu'ils étaient plus lointains.
Tha voulait adopter un troisième enfant, il fit donc passer le mot aux différents Centres de l'avertir s'il y avait un bébé abandonné à adopter. Tha avait décidé de l'appeler Krim. Mar avait discuté avec Tha et ils avaient décidé que Krim serait le dernier enfant qu'ils adopteraient. Tha fut d'abord loin d'être d'accord, mais il finit par se laisser convaincre. A présent Tha ne suivait plus Mar dans ses voyages pour rester plus près des enfants.
Lors d'un de ses voyages, Mar décida de passer par Vieneuve. Il y alla habillé en rééducateur en utilisant, au bénéfice des vigilés, un faux nom. Vieneuve comptait désormais quatorze unités et avait trois places dans ses murs. Pel, Trinkloh et Libéré étaient très fiers du travail accompli. Surtout Trinkloh qui présenta à Mar pas moins de cent sept rééducateurs qui étaient d'anciens vigilés. C'était des aides précieux, pleins d'enthousiasme et qui surtout savaient très bien comment traiter les vigilés.
Mar vit cinq vigilés attachés sur une place : "Qu'ont-ils fait ?" demanda-t-il.
"Ils sont à Vieneuve depuis un mois. Ils refusent de travailler. Ici, celui qui ne travaille pas n'a droit à rien. Nous ne les laissons pas mourir de faim, mais ils resteront là tant qu'ils ne changeront pas d'attitude." Répondit Trinkloh.
"Mais l'un des cinq est presque un vieux..."
"Parfois les jeunes essaient aussi, mais le plus souvent ce sont les plus âgés. Ils n'ont connu qu'un seul genre de vie, ils ne connaissent que celle là... celle de voler autant que possible. Pour eux le travail est... quelque chose d'obscène. Nous avons d'abord tout essayé, mais c'est la dernière façon."
"Qui a résisté le plus longtemps, jusque là ?" demanda Mar.
"L'un a tenu trois mois, mais il a fini par craquer."
"Ils craquent tous, tôt ou tard ?"
"Non. Six déjà se sont laissés mourir de faim, pour ne pas céder."
"Mais... mais il n'y a rien d'autre à faire ?"
"Non. Ceux qui ne veulent pas céder, d'une façon ou l'autre se tuent. Nous pouvons éviter qu'ils puissent se suicider autrement, mais s'ils ne mangent pas et ne boivent pas... que faire ?"
"Au Cenco nous aurions aussi la possibilité de les nourrir contre leur volonté..."
"A quoi bon les forcer à vivre contre leur volonté ?"
Mar était perplexe : "Même un mort sur mille, ou sur dix mille, c'est trop, d'après moi." Murmura-t-il.
"Oui, je comprends... mais vois-tu, ou on les laisse partir ou..."
"Et ne vaudrait-il pas mieux les laisser partir que les faire mourir ?"
"Non, parce qu'alors beaucoup d'autres refuseraient de changer."
"Mais un changement obtenu par la force, quelle valeur a-t-il ?"
"C'est bien par la force, au début, mais après c'est la vie, les faits, nos mots, l'exemple des autres qui les changent vraiment."
"Mais peut-on changer une vie au prix d'une autre ?" demanda Mar, triste.
Puis il repensa à Biker, à la victime qu'il avait laissé tuer... pour sauver d'autres vies...
Alors il ajouta : "Je ne veux pas te critiquer, Trinkloh. En fait moi aussi je l'ai fait, une fois... peut-être plusieurs fois. Pourtant je suis loin d'en être content. Peut-être que dans la même situation, je le referais... mais je ne sais pas..."
Trinkloh sourit : "Moi non plus je n'en suis pas content. Mais, vois-tu, nous n'arrivons pas à tout faire de façon parfaite et nous devons nous rendre devant certaines choses..."
"Nous rendre ? Oui, peut-être. Mais pas sans se battre." Dit Mar.
Trinkloh acquiesça : "Tu sais, Mar, J'ignore combien de gens j'ai tué quand j'étais Désaxé, sans me poser de problèmes. Et bien aujourd'hui, que l'un d'eux se suicide ou se laisse mourir... et je me sens mal. J'ai l'impression que c'est de ma faute, pour n'avoir pas su le convaincre. Mais nous ne pouvons pas arrêter. Tu sais, Mar, des enfants sont nés à Vieneuve, de nous ou des vigilés. Nous avons décidé que tous les enfants, les nôtres et les leurs, seront habillés en blanc jusqu'à la majorité. Ils décideront alors ce qu'ils veulent faire. Ces petits vivent en prisonniers, les nôtres et les leurs... est-ce juste ? Mais que faire d'autre ? Les enlever à leurs parents ? Ne serait-ce pas pire ? Le problème, vois-tu, n'est pas très différent. Ici c'est un problème de morts, là de nés..."
Mar acquiesça : "Excuse-moi, Trinkloh, mon intention n'était pas de te juger."
Trinkloh sourit : "Je le sais, Mar."
Ils poursuivirent leur visite.
Libéré expliqua : "Chaque nouveau groupe de vigilés, vigilants, rééducateurs et Maîtres doit construire son unité selon le projet. Mais à la différence des plans initiaux, tant qu'ils respectent dimensions d'ensemble du périmètre et des rues, c'est eux qui décident de tout le reste. C'est le premier pas vers une nouvelle vie. Et puis, comme ça la ville prend un air moins froid, plus naturel et vivant. Nous avons déjà quelques groupes impliqués dans des travaux extérieurs, surtout de voirie. Il y a eu quelques tentatives d'évasion, mais pour l'instant aucune n'a réussi."
"Que faites-vous à celui qui essaie de fuir ?"
"Rien, nous le remettons avec les autres, mais dans une autre unité, et nous le tenons plus à l'œil qu'avant."
Puis Libéré présenta à Mar vingt-neuf anciens vigilés devenus Maîtres d'Art.
Mar demanda : "Y en a-t-il qui, une fois libérés, ont demandé à s'en aller ?"
"Oui, bien sûr. A ce jour dans les trois cents soixante dix. Certains se sont installés dans nos Centres, dans les villes, d'autres travaillent pour nos hostels. L'un est simplement parti tenter sa chance dans d'autres villes et il y en a qui ont fait les courses pour devenir Armé."
"Et à ce jour, vous n'avez trouvé chez les nouveaux arrivants aucun récidiviste redevenu Pillard ou Désaxé ?"
"Non, aucun, mais nous pensons qu'il y en a certainement." Répondit Trikloh.
Pel indiqua à Mar qu'était prévue, d'ici trois cycles, l'arrivée de trois cent quarante autres prisonniers.
"Le Cenco nous dit que, selon ses estimations, il devrait y avoir sur tout Boar, entre Pillards et Désaxés, dans les six cents mille personnes, enfants et vieux compris. Jusque là nous en avons pris un sur trois cents. Mais en continuant à ce rythme, d'ici trois ans ou au plus quatre, nous n'aurons plus de place à Vieneuve."
Mar sourit : "Comme le système semble marcher, nous bâtirons d'autres villes comme celle-ci, vingt, trente, autant qu'il faudra. Mais les bandes doivent disparaître de Boar."
Sa visite avait duré le temps nécessaire à sa compagnie pour atteindre l'hostel destination, alors Mar quitta Vieneuve, alla à l'hostel du Vigilé d'où il rejoignit en transmen ses hommes. Ils arrivèrent au château du Régent Eku Rul en début d'après-midi. Mar présenta ses cadeaux et la belle édition des extraits d'écrits du Fondateur ouvert à la page où le le Fondateur invitait Châteliers, Régents et Présidents à se connaître et se voir souvent entre eux. Il offrit aussi un autre livre, fait imprimé à dessein par les Introw, qui illustrait les nouveautés introduites par lui, de l'utilisation des arrapés pour l'échange rapide de messages à la marroue et l'usage des hostels pour réaliser des transferts de fonds rapides et sûrs, et bien d'autres choses. Le Régent Rul apprécia les cadeaux et promit à Mar de lire les volumes. Ils parlèrent de leurs problèmes communs et Mar proposa d'étendre l'usage des Visiteurs aux Régents de la même nation.
Puis il partit de la façon habituelle rendre visite à l'Eku Shir. Lequel était un Armé imposant, puissant mais pas gras, la peau foncée, cheveux noirs et plats, le nez fin et droit, les lèvres charnues, les yeux vifs, noirs. La vigueur et la puissance émanaient de tous ses pores. Mar à côté avait l'air d'un gamin, malgré ses trente-cinq ans locaux.
L'Eku Shir était Régent depuis à présent presque un tour. Il accueillit Mar de façon désinvolte et informelle, le côté informel caractérisant l'assurance. Il reçut les cadeaux de Mar avec nonchalance, mais sans être discourtois.
"Eku Mar, j'ai entendu parler de toi. Il paraît que tu es plus impétueux qu'une bande de Pillards, plus imparable que le vent et plus imprévisible qu'un vieux!"
Mar sourit : "Et est-ce un bien ou un mal, à ton avis?" demanda-t-il.
"Et bien ça dépend. Vois-tu, quand tu te faisais encore dessus, moi je maniais déjà les armes. Il n'est pas facile de me faire peur, je ne m'inquiète pas inutilement. Je sais que face à l'ennemi on agit et puis on pense et que face à un ami on pense et puis on agit..."
"Et moi, que serais-je?"
"En tant que Régent, tu devrais être un ami..."
"Je devrais ? Aurais-tu des doutes ?"
"Vois-tu, parfois même un ami peu te jouer de sales tours, comme donner un coup de pied dans la pique sur laquelle tu t'étais appuyé pour te reposer... et qui pis est, quand tu tombes, il rit de toi..."
"Et tu n'es pas encore sûr que je... ne donne pas de coups de pieds."
"Exact."
Mar le regarda, amusé : "Je ne donne de coups de pieds que quand un ami se repose sur sa pique quand il devrait s'en servir... Là oui, je donne de coups de pieds." Répondit-il.
L'Eku Shir se gratta une cuisse : "Si tu as été élu Eku par ton peuple, tu ne dois pas être trop mal... Combien de votes as-tu eu ?"
"Onze cyan et cinq verts."
"Mmmhh, six, donc. C'est la première fois que tu es Régent, pas vrai ?"
"Si."
"Bon, ce n'est pas mal, plus six. Et tu penses rester longtemps Régent ?"
Mar releva le coin des lèvres : "Et bien, tant qu'ils ne me feront pas Président ou qu'ils ne me renverront pas parmi les Châteliers..."
"Cela dépend beaucoup de toi. Moi c'est mon troisième mandat."
"Et comment fait-on pour y arriver ?"
"Il y a deux méthodes : ou tu ne fais rien ou tu fais beaucoup. C'est les deux façons les plus sûres, mais aucune n'est infaillible, surtout la seconde."
"Et toi, quelle est ta méthode ?"
L'Eku rit et, les yeux mi-clos, il regarda Mar d'un air narquois, puis il dit : "La troisième."
"C'est à dire ?"
"Avoir les meilleurs Armés, les plus forts, et faire savoir aux autres Châteliers que s'ils ne votent pas pour moi, j'enverrai mes hommes les défier jusqu'à arriver à avoir assez de châteaux en main pour être élu."
Mar le regarda, curieux : "Et tes Armés, si forts, ne vont-ils pas faire de défi pour leur compte ou se dresser contre toi ?"
"Ils ne peuvent pas. Un défi n'est valable que contresigné par le Châtelier. Et quant à me défier moi... ils savent bien qu'ils ne le pourraient pas."
Mar le jaugea du regard : "Et ça marche ?"
"Bien sûr. Mes champions voient bien qu'ils ont la vie douce tant qu'ils me sont fidèles, surtout en tant qu'hommes du Régent."
Mar demanda alors : "Et quelle est leur spécialité, au combat ?"
"Un peu toutes. Ce sont de vrais champions."
"La lutte aussi ?"
"Surtout la lutte."
Mar fut tenté de lancer un défi amical, pour se faire plaisir. Mais il se dit qu'il valait mieux ne pas encore découvrir ses cartes.
"Eku Shir, je fais ce voyage pour mieux connaître les autres Régents de notre nation et pour leur soumettre certaines de mes idées. Je serais heureux que tu lises les volumes que je t'ai apportés et que tu me fasses connaître ton opinion."
"Je les passerai à mon Etendard qui m'en parlera... Et puis je te ferai savoir."
"Pourrai-je avoir le plaisir de te recevoir au château Sun ?"
"C'est possible. Au fonds, nous les Régents avons bien peu à faire et beaucoup de temps libre. Et voyager ne me déplait pas."
"Au sixième mois de cette année mon fils fera les courses de neuf ans. Je serais heureux que tu puisses venir à cette occasion."
"Ça peut se faire, ça peut se faire."
Mar s'entretint encore un peu avec le Régent, puis il reprit la route.
Soixante treize hostels avaient déjà été ouverts et beaucoup étaient en construction, surtout maintenant qu'ils pouvaient recourir à la main d'œuvre venue des vigilés. Tandis que sa compagnie voyageait vers le château du troisième Régent, Mar alla à Centremer. La ville comptait à présent mille cinq cents fabricants de marroues et produisait dans les mille marroues par mois et cent vingt éleveurs d'arrapés pour une vente mensuelle d'une quarantaine de couples. A côté de ces productions, ils étudiaient et expérimentaient de nouveaux véhicules, cherchaient et testaient des animaux capables de les tirer, ainsi que d'autres animaux pour les communications rapides et lointaines.
Holyer était très affairé, il continuait à faire chercher plus de main d'œuvre tout en s'occupant de tous les problèmes d'une nouvelle ville. Désormais les hommes de Mar étaient minoritaires en ville mais ils occupaient les postes clé. Marroues et arrapés étaient vendus soit par les hostels soit par la caravane des Marchands Sperkol.
Hoyler avait fait étudier pour les Sperkol une charrette verticale spéciale, à "passer" par chaque Marchand pour la tirer, avec deux roues parallèles derrière et une barre de direction, qui leur permettait de voyager plus vite en portant une grander partie de leur charge. Au début les Sperkol étaient peu convaincus par cette ébauche d'idée, mais ils se mirent vite à donner des idées et des suggestions pour améliorer ce petit véhicule de transport qu'Holyer appela le sperkolant. Pour l'instant il ne s'agissait pas encore d'une vraie ligne de production.
Fondamentalement c'était un parallélépipède à base carrée d'un mètre de côté et de deux mètres de haut, ouvert devant, dont les trois pans recevaient sacs, conteneurs et crochets pour les marchandises. Appuyé sur les deux roues arrière et, devant, par les manches soulevées en marche via la barre de direction. Son avantage était de remplacer le gros paquet porté en équilibre sur la tête et le sac à dos qui alourdissait la houppelande, il était très facile à "passer" comme disaient encore les Marchands, et allégeaient beaucoup le porteur lui épargnant de la fatigue. Son toit comportait un endroit pour la tente et les affaires personnelles du porteur et de son défenseur. Son défaut était que sur des routes inégales les sperkolants étaient un vrai cauchemar, alors que les charges en équilibre sur la tête et le sac à dos posaient bien moins de problèmes.
Les arrapés aussi posaient des problèmes. La trace d'une femelle pouvait subsister jusqu'à dix mois. On ne pouvait donc pas utiliser le même couple sur le même parcours deux fois par an. De plus, si on ne laissait pas le couple copuler au moins une fois par an, la femelle devenait furieuse et en arrivait à se blesser mortellement. La gestation de l'arrapé durait près de deux mois, entre cinquante huit et soixante trois jours, puis elle mettait bas un ou deux petits qu'il fallait allaiter au moins un mois avant de pouvoir les séparer de leur mère. Après six mois ils arrivaient à la maturité sexuelle. En moyenne un arrapé vivait six ans, parfois un peu plus.
L'arrapé était omnivore, comme son cousin le nasieu. Mais le nasieu, un peu plus gros, était polygame, vivait en meute et avait une gestation de près de trois mois, allaitait à peu près deux mois et pendant la gestation et l'allaitement, la femelle ne laissait pas de trace odoriférante. Le nasieu vivait dans les climats plus froids du nord et bien qu'omnivore, sa nourriture de prédilection était le poisson.
Mar écoutait ces explications, attentif et curieux. Réaliser qu'une de ses idées, une simple proposition, ait permis autant de travail et de recherches, bien plus qu'il n'aurait jamais su ou pu réaliser tout seul, cela l'émerveillait vraiment. Et ce qui piqua le plus sa curiosité fut que, au lieu de se sentir plus important, Mar réalisa combien après tout il n'était guère plus que l'impulsion qui mettait en marche une machine merveilleuse... rien de plus qu'un banal interrupteur. Sans l'interrupteur la machine serait restée immobile, c'est vrai, mais sans la machine l'interrupteur n'aurait rien été du tout.
Lorsque le temps disponible pour voir Centremer fut écoulé, Mar rejoignit sa compagnie et rendit visite au troisième Régent. Puis il rentra au château Sun ou devait arriver, dans quelques jours, son fils Vokka. Le château était fiévreux des préparatifs de la course des enfants. Les enfants étaient rassemblés dans des chambres communes, une pour ceux du premier tour, donc de neuf ans, une pour ceux de la deuxième course, à douze ans et une pour ceux de quinze ans.
Avant la course des neuf ans les petits portaient des sandales et, dans les cheveux, un ruban rouge orangé. S'ils passaient l'épreuve ils les changeaient contre sandales et ruban à fines rayures noires et blanches, entrant ainsi dans le corps des servants. S'ils passaient la course de douze ans, ils gagnaient de plus larges rayures grises et blanches et devenaient familiers. Avec la troisième course ils passaient au blanc et marron des écuyers. Ce n'est qu'à la dernière course, celle de dix-huit ans, qu'ils gagnaient le ruban et les sandales marron et devenaient Armés. Les courses de neuf, douze et quinze ans n'avaient pas de nombre fixés d'admis : il suffisait de tenir les temps fixés. Celui qui échouait à une des trois courses pouvait toujours présenter une des suivantes, tant qu'à la fin il en réussissait au moins une. Mais celui qui ratait les trois courses, à quinze ans devait quitter le château. Mais cela arrivait très rarement.
Le dix-huit du sixième mois de l'an 3473 de Boar, Vokka arriva au château. Il portait les couleurs des Sun, les sandales et le ruban rouge orangé comme tous les enfants de neuf ans ; le dix-neuf il fut présenté par Nilko à Tha, en tant que Châtelier, en présence Mar et de l'Eku Shir qui était venu comme promis. Chaque enfant était accompagné par un familier ou un ami. Ils étaient tous alignés dans la cour du château.
Alors Tha dit : "Cette année encore nous célébrons les courses des neufs-douze-quinze du château Sun. Combien doivent tenter la première course ?"
Un étendard avança : "Ils sont dix-neuf et voici tous leurs noms..." et lentement, il lut la liste.
A chaque nom l'accompagnateur poussait en avant l'enfant appelé qui faisait deux pas en avant.
Quand l'étendard lut : "Sunney Wyvok Thou, pour sa première épreuve." Nilko le poussa en avant et Vokka fit les deux pas, sérieux et raide comme une pique.
Après l'appel des noms, Tha demanda : "Les accompagnateurs garantisssent-ils que ces enfants se sont bien entraînés, avec sérieux et constance ?"
Tout un chœur répondit : "Oui, selon la tradition Sun et les recommandations du Fondateur."
Alors Tha demanda : "Et vous, enfants Sun, promettez-vous d'effectuer les courses avec sérieux, loyauté et entrain pour la pleine gloire de notre château ?"
Tous les enfants répondirent d'une seule voix : "Tel est notre devoir !"
Alors avança dans leur dos le groupe des douze ans, qui étaient dix-sept et le rite se répéta avec de petites variantes, enfin ceux de quinze ans, qui étaient onze.
Tha annonça les courses : "Telle sera la course pour les enfants : ils doivent sortir du château sans rien d'autre que le ruban, les sandales, le pagne, le sac et une épine. Ils doivent courir autour du mur de la ville vers le sud, se mettre à l'eau et nager en mer en suivant la côte vers le nord et essayer de pêcher un poisson comme provisions, revenir à terre au Récif du Naufrage, ramper, continuer à terre vers Beaucoteau. A l'hôtel du Crépuscule ils mangeront, dormiront et recevront un bracelet. Puis ils doivent revenir en suivant le torrent avant le vingt-neuf de ce mois.
"Le long du torrent seront cachées quelques tablettes avec le symbole Sun, ils doivent en trouver une et la prendre. De toute nourriture qu'ils se procureront en chemin, ils garderont un petit morceau comme preuve de leur capacité à survivre. Aucun de vous ne doit accepter aucune aide, aucun de vous ne doit aider un de ses compagnons. Quelques Armés Sun seront cachés sur le parcours, pour vérifier que tout se déroule normalement. Si vous en rencontrez quelqu'un sur votre route, évitez-le, ce pourrait être dangereux. N'engagez pas de bataille, essayez seulement de conclure l'épreuve. Le vingt-neuf au soir la porte du château sera fermée et le délai maximum sera échu. Il n'est pas important d'arriver le premier, seul importe d'arriver, souvenez-vous en.
"Telle sera la course pour les enfants servants : vous quitterez le château en direction de Grandsilo. Vous n'aurez que ruban, sandales, pagne, une arbalète légère, une épine et un sac vide. Le long du chemin seront cachés des Armés Sun : chaque fois qu'un Armé Sun verra l'un de vous, celui-là perdra une heure au décompte du temps final. Vous devrez vous procurer à manger tout seul. Au château Chor de Grandsilo vous devrez toucher à l'arbalète la cible mobile au moins une fois. Quand vous l'aurez touchée, un Noble des Chor vous remettra une plaque avec le symbole Chor et vous pourrez revenir. Vous devrez être ici au château avant le trois du mois prochain.
"Telle sera la course pour les enfants familiers : vous quitterez le château Sun avec seulement ruban, sandales, pagne, un sac vide, une pique, une tête d'oiseau et une corde. Vous devrez atteindre Rochehaute et vous en faire donner le symbole. Le long de la route se cacheront quelques Armés Sun. Au nombre d'au plus quatre ensemble, sans user des armes, donc à mains nues, vous devrez en trouver un, le prendre, l'immobiliser, le ligoter et l'emmener avec vous, peu importe que ce soit à l'aller ou au retour. Celui qui reviendra sans prisonnier sera pénalisé de deux jours. Vous devez être de retour avant le sixième jour du mois prochain au soir.
"Cela a été décidé par les Etendards et moi-même. Soyez dignes du nom des Sun !"
Tous les Armés entonnèrent alors le chant "Un Tour Avait Passé" pendant que les enfants du premier groupe posaient au sol leur kilt, prenaient un sac et une épine et sortaient en courant du château. Quand tous furent sortis les Armés entonnèrent "Pas Une Seule Fois" et le deuxième groupe se prépara et sortit du château. Enfin fut chanté "Ce Que Sun Aime Le Plus" et le dernier groupe sortit à son tour.
L'Eku Shir avait observé en silence toute la cérémonie. A la fin il demanda à Mar : "Ton fils est celui qui était le septième ?"
"Oui, c'était lui."
"Il a l'air d'un garçon fier, et bien fait aussi. Mais je me demande bien pourquoi vous les Sun avez choisi ces courses ? Celle des petits n'est pas inhabituelle, c'est vrai, mais les deux autres... En général ces courses se font au château et sont de lutte... Toutes ces histoires d'aller loin, de ne pas se faire voir, capturer... et puis d'y mêler un autre château, ce n'est pas notre tradition."
"Oui, c'est vrai. Mais si tu as lu les livres que je t'ai donnés..."
"Ah, tu parles de l'idée que les châteaux doivent aussi se projeter à l'extérieur, contrôler le territoire alentour en plus de protéger la ville... Oui, je l'ai lu. Mais le premier devoir d'un château est bien toujours de défendre la ville, non ? C'est sa raison d'être."
"Bien sûr. Mais au lieu d'attendre les attaques nous devons les prévenir et pour cela il faut très bien connaître le territoire, savoir le parcourir sans hésiter, voir sans être vu..."
"Mais s'il arrivait quand même une attaque contre la ville, à quoi servirait de connaître le territoire alentour ?"
"Pour cela il reste les courses finales pour devenir Armé."
Shir acquiesça : "Si je ne craignais pas de perdre ma réputation, je t'avoue que j'aimerais tenter l'épreuve des quinze ans... seul. Mais j'ai passé l'âge de jouer comme un gamin. Pour un Armé, le seul vrai amusement est la lutte, sur le mur... ou la lutte dans une chambre à coucher !" conclut-il en riant fort et en se donnant des claques sur la cuisse.
Mar lui demanda alors : "Si tu as eu la patience de lire les livres que je t'ai donnés, j'aurais plaisir à avoir ton avis..."
Shir acquiesça : "Oui, je les ai fait lire à mon Etendard puis, quand je l'ai vu si intéressé, je les ai lus moi aussi. Ce que tu proposes est... assez intéressant et peut-être assez valable. Je vois que tu fais des changements, ou tu en proposes, avec une certaine désinvolture... mais tu protèges tes arrières avec ce volume des écrits du Fondateur. Un geste astucieux. Ce que je ne saisis pas c'est si tu agis plus par envie de faire autrement que d'habitude ou par vrai désir de rendre plus... agile l'organisation des Armés. Et puis cette idée des Visiteurs... pour être franc je n'aime pas beaucoup les changements, mais je ne dis pas pour autant qu'il n'en faut pas. C'est que, vois-tu, si je suis habitué à me battre à la pique et que tu viens, tu me l'enlèves et me donnes une arbalète dont je n'ai pas l'habitude... et bien, je serais désavantagé, pour un temps je serais désarmé... ce qui ne me plairait pas du tout..."
"Je ne t'enlève pas ta pique, je t'invite juste à te rappeler qu'il y a aussi l'arbalète, en utilisant ta comparaison, et je te conseille de commencer à t'en servir pour la connaître."
"Mais après je perdrai un peu ma familiarité avec la pique, à ne plus l'utiliser, et je ne serai pas non plus vraiment maître de l'arbalète..."
"Ça dépend. Disons qu'avant tu t'entraînais deux heures par jour à la pique, je ne te propose pas d'en garder une pour la pique et une pour l'arbalète, mais deux comme avant à la pique et deux pour apprendre l'usage de l'arbalète."
"Ah, deux fois plus d'efforts, alors !"
"Bien sûr, mais sans efforts on n'obtient rien, tu le sais. Si tu en veux deux fois plus, tu dois travailler deux fois plus. En fait, après, un peu moins suffira, parce qu'une partie de l'entraînement sert aussi à ces autres choses que tu dis nouvelles."
Shir se passa l'index sous le nez : "Peut-être dis-tu vrai... Mais ça vaut pour les jeunes générations, pas pour les vieux comme moi qui avons toujours vécu d'une certaine façon. Changer est très difficile, à mon âge..."
"Si tu n'essaies pas de changer avec les nouvelles générations, tôt ou tard un conflit pourrait éclater... et la situation pourrait alors devenir intenable."
"Eku Mar, puis-je être franc ?"
"Bien sûr."
"Je sens que tu n'as sans doute pas tort... Mais en même temps je ne suis pas tranquille. Par ailleurs je sens qu'il serait difficile d'essayer d'arrêter quelqu'un comme toi. Alors, à ce stade, il ne me reste qu'à collaborer avec toi ou te livrer bataille..."
"As-tu choisi la voie que tu vas suivre ?"
"Sincèrement, Eku Mar, pas encore... mais je sais que je devrai le faire tôt ou tard, sans quoi tu le donneras, ce fameux coup de pied à ma pique."
Ils continuèrent à converser amicalement. L'Eku Shir avait décidé de rester jusqu'à la fin des courses pour avoir plus de temps pour parler avec Mar.
Vokka, pendant ce temps, avait engagé sa première course. Il contourna facilement le château et le mur de la ville, il s'était mis à la mer à la petite plage de galets. Il avait été parmi les premiers à plonger. Il nagea un peu vers le large pour atteindre la zone plus poissonneuse. Sans cesser d'avancer, il se mit à nager au fond, l'épine serrée entre les dents, pour capturer un poisson. A la différence des autres garçons qui avaient toujours vécu sur Boar, Vokka n'était pas très bon à la pêche à l'épine. Les autres enfants avaient pu s'y entraîner bien plus souvent que lui. Il ne perdit pas espoir et continua à nager. Il nageait sous l'eau, les yeux grand ouverts, tendu pour noter un banc de poissons comestibles.
A la nième tentative, il en entrevit un. Il nagea vigoureusement dans l'eau chaude mais son arrivée mit en fuite les poissons qui disparurent vite. Vokka, dans ces essais, s'était déplacé vers le nord et il n'était pas loin du récif, maintenant. Se sentant un peu fatigué il le rejoignit et sortit de l'eau. Il ne restait plus que deux autres garçons en mer. Vokka réfléchit. S'il ne savait pas nager assez vite il fallait qu'il réussisse autrement. Il se rappela certains essais à l'entraînement. Là il avait réussi, mais il était seul dans l'eau, alors, il n'y avait pas tous ces autres garçons qui nageaient et effrayaient les poissons et les faisaient fuir.
Il enleva son pagne : c'était une bande de tissu d'à peu près soixante centimètres sur deux mètres et demi. Il en retira avec l'épine quelques fils dans le sens de la longueur puis, à l'aide d'une pierre affûtée, il la coupa en trois bandes de vingt centimètres. Il en coupa encore deux sur toute leur longueur, puis les noua toutes ensembles pour en faire une longue bande de douze mètres. Il noua à un bout une grosse pierre et à l'autre un fagot de petites branches. Puis lança la pierre le plus loin possible. S'il avait de la chance, elle tomberait à un endroit pas trop profond. A son soulagement le fagot émergea peu après à environ cinq mètres des rochers.
Il plongea et nagea jusqu'à ce point. Il inspira profondément, mit l'épine entre ses dents, plongea et, en tirant sur la longue bande de tissus, il rejoignit le fond. Il s'y immobilisa et regarda attentivement tout autour. Il ne vit rien, aucun poisson. Quand il ne put plus résister, il remonta respirer. A présent il était seul en mer. Il ne s'en fit pas. Il redescendit. Non loin, il vit cette fois un poisson équarrisseur. Bien que comestible, ce n'était pas un des meilleurs poissons au goût. Mais il était difficile à capturer : il s'éloignait très vite au moindre mouvement de quoi que ce soit de proche de lui. Ce n'était que quand il y avait un poisson ou un animal blessé et immobile qu'il approchait, appliquait sa grande bouche à ventouse sur la blessure et de sa grosse langue râpeuse il se mettait à gratter la chair peu à peu. Vokka s'en désintéressa et chercha autre chose.
Toujours rien. Il remonta et redescendit. L'équarrisseur était là, placide, parce que Vokka était trop loin pour représenter un danger. Toujours pas trace d'un poisson. A sa cinquième descente Vokka commençait à perdre espoir. Il ne s'inquiétait pas pour ça, mais il était conscient que le temps passait, inéxorable. Il regarda vers l'équarrisseur : il était toujours là, immobile, posé sur le fond. Alors Vokka eut une idée.
Il s'accrocha ferme à la corde improvisée avec les pieds, prit dans la main gauche l'épine et la plongea d'un grand coup dans sa main droite, se causant ainsi une profonde blessure à la paume, il passa l'épine dans sa main droite, la serra et s'immobilisa, et bras tendu loin. Le poisson équarrisseur ne bougea pas. Le sang coulait du poing serré et se dispersait dans l'eau calme et chaude de la mer. Vokka restait immobile, les yeux rivés sur le gros poisson. Il devait faire quatre vingt centimètres de long et trente de diamètre. Vokka commençait à manquer d'air, mais il ne bougea pas. Enfin, le gros poisson se tourna lentement vers lui et s'arrêta de nouveau.
"Tu as senti le goût du sang... viens, mon beau... viens... fais vite..." pensait Vokka toujours immobile, agrippé à la bande de tissus par les pieds et la main gauche. Son diaphragme commençait à pousser, avide d'une impossible respiration. L'équarrisseur se souleva lentement du fond et s'arrêta encore. Il avait l'air de regarder Vokka avec ironie, comme s'il voulait lui dire : eh, tu me prends pour un idiot, je sais bien que tu es vivant... Mais le gros anneau charnu de sa bouche à ventouse tremblait et commençait à palpiter.
Vokka sentait à présent le sang battre à ses tempes. "Par les Puissances Eternelles, si tu ne te dépêches pas il faudra que je sorte. Peut-être qu'il vient de manger, ce foutu poisson !" pensa Vokka, maintenant tendu dans un effort désespéré pour résister encore, la main sanguinolente, et tenant l'épine, toujours immobile et tendue vers le poisson. La ventouse se mit à se distendre et à s'élargir. Vokka sentait le sang battre dans ses yeux qui semblaient prêts à lui sortir des orbites. Il sentait un besoin désespéré d'oxygène, tout son corps voulait se rebeller contre la volonté obstinée qui le contraignait à rester là...
Et enfin le gros poisson bondit vers lui, vers la main tendue et sanguinolente. Vokka était tendu au spasme. Il sentit la molle ventouse glisser sur son poing serré, adhérer à son poignet, alors de toutes ses forces il poussa à fond en tournant le poing et en manœuvrant l'épine pour la planter dans la langue du poisson. Le combat fut bref, furieux, le garçon souffla son air en cherchant à nager vers la surface pendant que le poisson se débattait, blessé à la bouche, et essayant en vain de se libérer.
L'épine de Vokka faisait hameçon, elle empêchait la fuite de la proie qui avait en vain relâché l'horrible ventouse molle. L'équarrisseur tentait de nager vers le fond, mais ses petites nageoires ne pouvaient pas contrer efficacement les puissants coups des jambes et du bras libre de Vokka qui remontait quand même vers l'air libre. Le garçon craignit presque de ne pas y arriver quand son visage fit surface un instant. Une brève mais profonde inspiration et Vokka put poursuivre la lutte. Maintenant le garçon nageait tant bien que mal vers la côte, vers le récif.
Son corps effleurait le corps glissant de sa proie qui luttait désespérément pour sa survie. Après un temps qui lui parut très long, passé à prendre des demi-respirations, à boire la tasse, cracher, tousser, battre des jambes et d'un bras, le bras libre de Vokka frappa contre le rocher. Il baissa les jambes et sentit le rocher solide sous ses pieds. Il s'agrippa, glissa hors de l'eau en traînant le poisson. Après une série de tentatives, glissant, épuisé, il finit enfin à réussir à sortir de l'eau, le gros poisson toujours attaché à son bras droit. A moitié couché il agrippa le rocher plus haut de la main gauche et se hissa, en s'écorchant un flanc mais en tirant peu à peu au sec l'équarrisseur.
Enfin, Vokka était en sécurité. Le poisson glissait encore avec force, la force de l'agonie de son asphixie. Vokka le tira encore plus loin de la rive, puis chercha à ouvrir sa main droite dans la bouche du poisson pour laisser l'épine et la sortir. Il dut réunir toutes ses dernières forces pour y arriver, en fait le poisson avait refermé la ventouse sur son poignet, comme pour empêcher l'air d'entrer... Vokka bloqua de sa main libre et de ses pieds la bouche à sphincter du poisson et tira de toutes ses forces le bras jusqu'à ce que sa main se libère dans un grand "plop". Vokka tomba sur le dos et resta longtemps couché à haleter.
Quand son organisme commença à se calmer, il regarda le poisson secoué par ses derniers sursauts, puis sa main droite : la langue du poisson n'avait réussi qu'un premier lèchement sur le dessus et la peau était rêche, rougie et un peu enflée. Dedans, sur la paume, la blessure qu'il s'était faite saignait encore. Vokka se lécha longuement la main, le dessus et la paume. Puis il regarda encore le poisson. Le soleil haut séchait rapidement la peau du garçon et provoquait de faibles cloques sur celle du poisson moribond.
Il y aurait eu assez de chair pour tout le voyage, si Vokka avait pu la conserver. Il bougea sa main droite douloureuse. Puis il se leva et respira à fond. Il regarda tout autour. Il vit un fourré d'arbustes pas loin. Il chercha une pierre affûtée et en trouva une bonne. Avec une autre, plus grosse et plus dure, il la tailla mieux en se battant contre la douleur qu'à chaque coup sa main blessée lui renvoyait. Puis il alla au fourré où il cassa une longue branche, et avec la pierre il tailla le bout et enleva l'écorce. Puis il retourna au poisson à qui il planta le bâton dans la bouche de toutes ses forces en poussant à fond et en tournant. Après bien des efforts il arriva à le transpercer sur tout son long, de part et part.
Il se mit à donner des coups de la pierre taillée pour entailler la bouche, il voulait récupérer l'épine avec laquelle il travaillerait mieux. Il commençait à sentir la douleur dans tous ses muscles, mais il finit par arriver à entailler le poisson sur assez long pour sortir l'épine plantée dans la langue dure et râpeuse. Tout le corps du garçon était couvert du sang du poisson et d'un liquide huileux sorti de la peau lacérée du poisson équarrisseur.
Alors il couvrit le corps du poisson de poignées d'herbes puis il essaya de se dégourdir les muscles. Il retourna au récif et se remit à l'eau pour récupérer le tissu découpé de son pagne. Il plongea au milieu d'un banc de poissons mais il n'avait plus l'épine avec lui et ils s'enfuirent en un éclair. Il retrouva le tissu, inspira et descendit le dénouer de la grosse pierre, toujours bien posée au fond. L'eau salée lui brûlait la main droite. Il nagea à nouveau jusqu'à la rive, essora le tissu, dénoua les bandes et prit celle de vingt centimètres qu'il avait laissée et se la repassa en pagne de fortune. Il posa de grosses pierres sur les quatre autres bandes et les laissa sécher.
Puis il retourna au poisson. Avec quelques branches il tressa un brancard sommaire, y attacha le poisson, mit d'autres branches au-dessus pour le protéger du soleil, puis pour tenir le tout bien attaché il alla chercher les bandes de tissus et lia ensemble branches et poisson. S'il avait pu faire un feu, il aurait pu en cuire une partie et en fumer une autre pour le faire durer plus longtemps. Mais il n'y avait par ici ni pierre à feu ni bois bon pour un feu. Alors il attacha le bout du brancard à son sac et reprit la route en traînant derrière lui sur le pré herbeux sa grosse proie, pour remonter vers le nord en suivant un moment la côte. Puis il prit à l'est vers Beaucoteau.
Le chemin devenait irrégulier et il était de plus en plus difficile de traîner le poisson. De plus il entrait dans une zone boisée. Alors Vokka défit le brancard et avec les seules bandes de tissus il souleva le poisson sur son dos, attacha les deux bouts de la branche qu'il y avait enfilé à des bandes qu'il tenait comme des courroies. Le poisson était très lourd mais Vokka continuait à avancer à bonne allure. Sa main droite était enflée et endolorie et de temps en temps Vokka la léchait pour se soulager un peu.
A un moment il se trouva dans une clairière. Au milieu il vit le foyer éteint d'un bivouac. Vokka laissa tomber le poisson et approcha fouiller les cendres dans l'espoir d'y trouver encore une braise, mais les cendres et le charbon de bois étaient froids. Vokka vérifia bien et finit par trouver un bout de bois à moitié brûlé d'une bonne essence. Il creusa avec l'épine un petit trou et une rigole sur un côté du bois, trouva de l'herbe sèche qu'il voulait et en remplit le petit trou et la rigole, construisit un petit arc avec une branche verte et élastique qu'il tendit avec une des bandes coupées dans son pagne, entortillée, à qui il lui fit faire un tour autour de l'épine dont il appuya la partie postérieure dans le petit trou, enfila la pointe sur un morceau de bois tendre et sec et commença à actionner rapidement l'arc d'avant en arrière.
A la deuxième tentative, une légère fumée bleutée s'éleva de l'amadou. Vokka souffla dessus, ajouta de l'herbe sèche, des brindilles sèches, et le feu apparut et se mit à brûler joyeusement sur l'ancien foyer. Il ajouta du bois sec pour l'alimenter, puis il fit avec du bois vert un lit à fumer. Puis il entreprit de couper le poisson en morceaux à l'aide de l'épine, de la pierre taillée, des ongles et des dents, il les posa sur le fumoir. Quand il eut fini il faisait déjà nuit noire, le dix-neuf touchait à sa fin.
Il décida de veiller toute la nuit, pour alimenter le feu, surveiller la cuisson et la fumaison des morceaux de poisson et qu'aucun animal des bois ne vienne les lui voler. Il en mangea un morceau, encore à moitié cru, mais sa faim était telle qu'il l'apprécia, en fait il n'avait pas mangé depuis tôt le matin. Son corps était de nouveau couvert de l'huile du poisson, mais il s'en moquait. Toute la nuit il marcha de long en large pour chercher du bois, alimenter le feu et pousser avec du bois vert les braises sous le fumoir.
A l'aube du vingt, Vokka était épuisé mais le poisson était bien cuit. Il remplit alors son sac de morceaux chacun bien enveloppé dans des feuilles fraîches, et ceux qui restaient il les troua avec l'épine et les enfila sur une branche qu'il s'attacha dans le dos. Il mangea un autre bout de poisson, détacha la première vertèbre du poisson pour la garder en souvenir, et se remit en marche.
Sa main droite, soumise à bien des efforts, était encore enflée et endolorie mais le sang ne coulait plus. Vokka reprit la route entre les arbres en tâchant de garder un rythme soutenu. En fin de matinée du vingt, il arriva à la piste qui relie Port-Salut à Beaucoteau. Un peu plus loin coulait un torrent. Vokka y alla, posa vivres et sandales sur une grosse pierre, garda l'épine, entre les dents, et se plongea dans l'eau fraîche. Il éprouva aussitôt fraîcheur et soulagement, surtout pour sa main enflée. Il se coucha sur une longue pierre sous une petite cascade et se frotta vigoureusement et longuement le corps en utilisant son pagne roulé en boule. Puis il but beaucoup d'eau. La violence de l'eau sur sa peau était comme un massage revigorant.
En finissant de se laver il se dit qu'au retour, il devrait chercher une des tablettes avec le symbole Sun le long du torrent. Il se leva, sortit de l'eau et regarda autour, curieux. En remettant ce qui restait de son pagne, il se demandait où pouvaient être cachées ces tablettes. Elles avaient été cachées par des adultes, alors...
"Les adultes n'ont pas beaucoup d'imagination... Si j'étais un d'eux, où en cacherais-je une ? Ici c'est l'endroit le plus près de la route, donc le moins malcommode... et les grands sont un peu paresseux. Donc il devrait y en avoir au moins une, ici..."
Il retourna à la piste et regarda vers le torrent. A droite il vit un arbre fendu, tordu.
"Trop facile, mais autant aller voir... Non, il n'y en a pas ici."
Un peu après l'arbre tordu, il y avait une pierre entourée de mousse bleu violet. Il l'examina attentivement. La mousse n'était pas abîmée, la pierre était trop grande pour être déplacée et n'avait pas de fissures.
"Papa s'est arrêté ici avec les siens quand il est venu pour le défi et ils se sont lavés ici... alors il devrait vraiment y avoir une tablette."
Il revint sur la route et regarda encore vers le torrent. A gauche il y avait un buisson de plantes assassines presque mûres.
"Oui... elle donne peur d'approcher, mais un expert sait qu'il faut encore deux tours avant que ses fruits soient mûrs... Les enfants sont tannés de conseils pour rester loin des plantes assassines... Mentalité d'adultes... Ici le sol est émoussé... non, c'était un animal. Là, terre déplacée... c'est peut-être un indice... voilà, là près de ce tronc l'herbe est tâchée de terre et celle-là un peu pliée... et là à côté, ces cailloux, ils sont pas venus ici tous seuls..."
Vokka trouva la tablette. Il n'eut pas de sentiment de triomphe : il avait juste accompli une opération logique, banale. Il retourna à la grosse pierre, mit la tablette dans son sac, reprit le poisson et repartit lestement sur le chemin de Beaucoteau. Chemin faisant il mangea un autre morceau de poisson enfilé sur la branche. Il sentait ses jambes douloureuses aux articulations, mais il devait rattraper le temps perdu à pêcher et fumer le poisson.
En fin d'après-midi il vit approcher quelqu'un alors il retourna dans le bois. De temps en temps il regardait vers la route. Quand les hommes furent proches il s'accroupit en silence et les regarda passer. C'était une vingtaine d'Eleveurs chargés de peau et de viande en conserve. Ils étaient accompagnés d'autant de Mercenaires. Quand ils furent passés Vokka retourna sur la route. Vers le soir il aperçut un feu pas loin. Il se pencha et avança prudemment. C'étaient trois de ses compagnons qui mangeaient et bavardaient. Sans être vu il les écouta. Ils se proposaient de passer la nuit près d'ici, en veillant à tour de rôle.
Vokka les contourna sans se faire voir et poursuivit le chemin. Entre chien et loup il mangea un autre morceau de poisson et quelques baies sauvages qu'il savait comestibles. La fatigue commençait à lui peser, mais il continua jusqu'à ce qu'il fasse noir. Alors il chercha un arbre assez grand et haut, il y grimpa avec ses dernières forces, montant le plus haut possible, se mit à califourchon dans la fourche de deux branches, accrocha son sac à une autre branche et s'attacha avec deux bandes de tissus. Peu après il dormait profondément.
CHAPITRE 8
Vokka et ses compagnons
Au matin Vokka fut réveillé par un bruit étrange. Il regarda tout autour, alarmé. Sur une branche à côté de la sienne il vit toute une famille de dandines le regarder, les yeux exorbités. L'odeur du poisson devait les avoir attirés. Vokka fit un geste brusque en criant "Oust !" et les dandines s'enfuirent sur la branche et émirent des couinements stridents entrecoupés de profonds grondements, ils bougeaient vite leurs pattes arrières arquées sur les flancs de la branche, avec cette drôle de démarche ondulante qui leur valait leur nom, et tenaient bien droit en arrière leur courte queue et leurs pattes supérieures bien écartées pour garder l'équilibre.
Vokka rit mais il se tut aussitôt, frappé par un nouveau bruit. Peu après apparut sur la route un courrier Shentiste accompagné par quatre servants armés, tous montés sur des marroues qu'ils poussaient avec vigueur.
"Ils devraient mettre plus d'huile..." pensa Vokka.
Les cinq hommes passèrent vite sans soupçonner qu'ils étaient espionnés d'en haut.
"Où peuvent-ils bien aller et pour quoi faire ?" se demanda Vokka.
Quand les grincements moururent au loin, Vokka se détacha, mangea et redescendit. Sa main n'était plus enflée mais elle était encore rouge violacé et il avait mal quand il la bougeait. Mais dans l'ensemble il se sentait un peu mieux, il était beaucoup moins fatigué, même si avoir dormi là-haut lui laissait l'entrejambe et les hanches un peu endolories. Il s'étira et fit plusieurs flexions, puis repartit rapidement sur la route de Beaucoteau.
C'était déjà le vingt et un. Il devait à tout prix atteindre l'hostel avant le vingt-trois s'il voulait être sûr d'arriver dans le délai fixé. Il marcha toute la matinée et ne dut se cacher que deux fois. Il se reposa un peu et mangea. Il avait un peu soif et il y remédia en partie en suçant des feuilles charnues et acidulées de melbak. Il se remit en route l'après-midi. Sans être vu, il commença d'abord par dépasser un de ses compagnons, puis deux autres qui le virent et l'arrêtèrent.
"Tu as un tas de vivres, Wykok Thou."
"C'est sûr."
"Mais rien à boire..."
"Et vous ?"
"Moi oui, j'ai doublé mon sac avec une feuille de garinon pliée et je l'ai remplie d'eau."
"Bravo !"
"Tu ne te reposes pas un peu avec nous ?"
"Non, je me reposerai quand je serai plus fatigué. Plus tu te reposes plus tu voudrais te reposer."
Vokka s'en alla rapidement. Après environ une heure il s'arrêta à un ruisseau qui traversait la route. Il but longuement, se lava les jambes et les pieds, puis reprit la route, à grands pas. Il vit de loin d'autres gens approcher mais il reconnut vite un groupe de Libres et ne dévia pas. Quand ils se croisèrent, ils se regardèrent sans se parler. Seul un des Libres dit une phrase à laquelle Vokka pensa longuement par la suite : "Continue comme ça, petit, et peut-être comprendras-tu quelque chose."
Le soir, Vokka chercha un bon endroit pour passer la nuit. A présent il était sorti de la forêt et de vastes prairies s'étendaient tout autour. Dans un premier temps il pensa retourner vers la forêt, mais il devait avancer, et pas perdre de temps à faire demi-tour. Il semblait n'y avoir aucun endroit abrité et il ne voulait pas passer la nuit trop à découvert et en vue. Le ciel se faisait de plus en plus sombre et les détails devenaient indistincts. Il se retourna et il lui sembla voir, au loin, l'éclat des toits vitrés de Port-Salut.
"J'en ai fait, du chemin, mais je dois en faire encore. Si j'avance encore, à gauche il devrait y avoir le grand canal dont parlait papa. Mais si je ne l'atteins pas avant la nuit, je risque de ne pas le voir ou de tomber dedans. Cette nuit, plus tard, la lune rouge devrait se lever..."
Il allongea le pas en renonçant pour l'instant à manger. La bruyère se clairsemait et la route n'était plus plate. Sur des kilomètres il ne vit personne. Maintenant la lumière du jour était faible et il désespérait de trouver un quelconque abri et plus encore le canal. Il accéléra encore plus le pas en regardant attentivement tout autour. A un moment il devint presque impossible de continuer plus avant.
Alors il s'arrêta et scruta avec plus d'attention les ténèbres environnantes. Il lui sembla voir quelque chose au loin, à gauche, comme la lueur d'un feu. Alors il avança dans cette direction en abandonnant la piste. Après près d'une demi-heure il se trouva dominant le grand canal. A la lueur du feu il vit qu'il y avait des gens de garde, pas très loin de là où il était.
"Comme ça ils sont trop visibles, ce n'est pas prudent... un groupe de Désaxés les surprendrait facilement, à moins qu'eux-mêmes soient des Désaxés..."
Vokka se jeta à terre et se mit à ramper vers le canal. A un moment des voix étouffées dans le noir le firent s'arrêter. Il regarda vers la lueur ténue du reflet du feu et il vit deux ombres se tenant par la main.
Puis il distingua les mots : "De ce côté... viens..."
"Nous sommes déjà assez loin..."
"Non, il vaut mieux s'éloigner plus."
"Mais je ne vois plus rien."
"Moi je me souviens du coin, sois tranquille."
"Tu t'en souviens ?"
"Oui, quand on a installé le camp, à la lueur du jour, j'ai cherché un bon endroit."
"Tu penses vraiment à tout, toi..."
Les ombres bougeaient avec précautions. Puis le second trébucha, tomba sur le premier et l'entraîna à terre. Vokka ne les voyait plus maintenant, mais il entendit un petit rire étouffé.
La seconde voix chuchota : "Allez, déshabillons-nous ici."
"Nous sommes encore près..."
"Mais non, et puis on les verrait arriver."
"Attends, je veux te déshabiller."
"D'accord."
Vokka se demandait ce que ces deux là faisaient.
"Quel corps ferme tu as... Laisse-toi toucher... Mais tu bandes déjà !" murmura le premier.
"Oui, touche-moi partout... aah... ça me plait. Toi aussi tu bandes..."
Vokka comprit alors. Il écouta tout, les mots chuchotés, les soupirs, les gémissements et il comprit, à leur façon de parler, qu'ils étaient tous deux ivres de sexe pur, de sexe et c'est tout. Ils ne se disaient pas de mots tendres comme il croyait que ça arrivait en pareil cas. Il ne voyait rien mais il entendait tout, même les appréciations anatomiques qu'ils se plaisaient à échanger. Vokka commençait à s'ennuyer et il aurait voulu s'en aller mais il craignait que les deux hommes ne le voient ou ne l'entendent.
"Au moins qu'ils fassent vite !" pensa-t-il, embêté.
Les deux autres continuaient à s'adonner à leurs jeux érotiques, ravis l'un de l'autre, louant réciproquement leurs talents sexuels.
"Ouf !" fit Vokka à mi-voix.
Les deux se turent, Vokka se traita mentalement de crétin.
"Tu as entendu ?"
"Non, quoi ?"
"Une espère de... de... de pouffement."
"Oh, allez !"
"Ce serait quelqu'un de la caravane ?"
"Non, il ne serait pas borné à pouffer. Ce n'est rien, va... continuons."
"Non, attends..."
"Mais même si c'était quelqu'un de la caravane, qu'est-ce que tu en as à foutre ? On est majeurs tous les deux, non ?"
"Moi seulement après-demain, tu le sais..."
"Mais allez... Mets-la moi toute dedans..."
Gémissements, bruits étranges et c'était reparti. Vokka n'en pouvait plus. Il commença à ramper lentement en arrière. Il entendit des gémissements plus forts puis le silence et enfin il vit les deux ombres se relever du sol, s'habiller et repartir. Vokka respira plus librement. Lentement il se releva et s'éloigna encore. Il trébucha sur un petit buisson et tomba sur les mains. Il se releva. La lueur du feu n'était plus visible. Il ne savait plus où il était ni où était la route. La lune n'était pas encore levée. Il décida de s'asseoir par terre. Il mangea alors un autre morceau de son poisson et se coucha pour dormir.
Les premières lueurs du jour le réveillèrent. Il s'assit aussitôt et regarda autour. Tout était tranquille. Alors il se leva, attentif. Il vit, non loin, le canal et quatre hommes de garde. L'un des quatre lui cria quelque chose. Vokka chercha la route des yeux et partit en courant. L'homme cria encore quelque chose mais Vokka s'éloignait vite. Il regarda derrière lui mais personne ne le suivait.
Une fois sur la route il continua à marcher vite en mâchonnant un morceau de son habituel poisson. Il avait très soif mais il ne voyait pas d'eau, ni de baies ou de feuilles comestibles. Il continua, rapide, pendant quelques heures. Le soleil, haut à présent, tapait fort sur la peau découverte du garçon et son corps ruisselait de transpiration. Cette vaste plaine n'avait pas un brin d'ombre, aucun abri où s'arrêter. Vokka étalait de temps en temps la transpiration sur son corps poussiéreux, en espérant ainsi protéger sa peau des rayons du soleil. Sa soif empirait.
Puis, enfin, le garçon vit un abri : des colonnes tombées, cassées et de grandes lanternes de pierre renversées : c'était le camp de Disciplinés abandonné. Vokka se glissa sous une lanterne en pierre et y trouva enfin un peu de fraîcheur à l'ombre. Il décida d'en profiter pour se reposer et dormir un peu. Près de la base de certaines colonnes poussaient des arbustes. Il en arracha, fit des trous dans la terre à côté de la lanterne qu'il avait choisi comme abri et les planta pour faire une sorte de haie qui suffirait peut-être à cacher son corps endormi à la vue d'un éventuel visiteur. Puis il se coucha et s'endormit.
Il fut réveillé par des bruits de voix. Il regarda entre les branches qui le cachaient. Une longue caravane de Marchands avançait sur la piste vers Port-Salut. Les Marchands ne présentaient pas un danger pour lui, mais il resta immobile en attendant qu'ils soient passés. Une petite fille qui marchait à côté de la caravane le vit.
En le désignant elle se mit à crier : "Il y a quelqu'un de caché là, il y a quelqu'un de caché là !"
Aussitôt plusieurs défenseurs allèrent vers la lanterne, avec les armes prêtes à frapper. Vokka glissa hors de son abri du côté opposé et se leva, les jambes fléchies, prêt à s'enfuir.
Alors un des défenseurs rit fort : "Mais ce n'est qu'un petit Armé ! Il n'y a pas de danger." Puis il se tourna vers Vokka : "N'aie pas peur, poussin. C'est ta course des neuf ans, c'est ça ?"
Vokka acquiesça en silence.
"Tu viens du château de Port-Salut ?"
"Oui, du château Sun."
"Elle est torride, cette journée. Tu veux un peu d'eau ?"
"Non, on ne peut pas accepter d'aide, ou la course ne vaut plus."
"Mais personne ne te voit, ici... prends, bois."
"Non, moi je me vois !" répondit Vokka sec.
"Mais qu'importe ? Bois..."
"Non."
Le Marchand ouvrit sa gourde et versa quelques gouttes d'eau par terre : "Ne sois pas idiot : un vrai homme sait profiter de l'occasion, la saisir au vol."
"Un vrai homme ne trahit jamais la confiance des autres !" affirma Vokka en regardant avec envie l'eau qui coulait par terre.
"Sur des kilomètres tu ne trouveras pas d'eau."
"Je ferai sans."
Les marchands rirent et reprirent leur place dans la caravane qui continuait à avancer à son pas habituel, lent et calme.
La fillette qui avait vu Vokka demanda à voix haute : "Pourquoi les Armés sont-ils si têtus et si stupides ?"
Quelqu'un répondit : "Parce qu'ils se croient les seuls vrais hommes sur Boar."
Vokka se retourna et reprit le chemin à pas rapides, à contre sens de la caravane, le regard droit devant lui, sans regarder les Marchands qu'il croisait. Midi était passé et il avait à présent le soleil presque dans le dos. Il marchait vite, à un rythme régulier, avec une telle soif qu'il ne sentait même pas l'envie de manger. Il n'avait plus vu aucun de ses compagnons depuis longtemps. Ou ils marchaient à la même allure que lui, ou ils avaient choisi une route plus longue mais moins exposée au soleil.
Alors que sa faiblesse commençait à rendre la poursuite de sa route difficile, il vit au loin une tâche d'arbres solitaires surgissant au milieu de la lande. Il s'arrêta et s'essuya les yeux, rougis par la sueur ; sa main droite commençait à désenfler lentement mais lui faisait encore mal. Il essaya d'évaluer la distance des arbres, regarda le soleil qui commençait à descendre et jugea qu'il devrait y arriver avant le coucher du soleil. Alors il inspira à fond l'air chaud et sec de l'après-midi et il repartit avec un nouvel entrain, en rassemblant toutes ses forces.
Il marcha avec entêtement, serrant les dents et tâchant d'avaler la salive absente de sa gorge sèche et brûlante. Ses lèvres se gerçaient, sa langue lui semblait aussi épaisse et râpeuse que celle d'un équarrisseur. Il marchait et chaque minute était interminable, pendant d'interminables heures. Le soleil semblait ne jamais descendre, l'air bougeait moins qu'une montagne. Ses pas se suivaient identiques, monotones, automatiques. Il avait l'impression de ne plus bouger les pieds, mais que c'était ses sandales qui, de leur propre volonté, continuaient et faisaient avancer ses pieds, suivre ses jambes et le contraignaient à les accompagner.
C'est alors qu'il pensa aux petits Kétol, ses camarades de classe : "A cette heure ils se seraient arrêtés pour pleurer comme des bébés, ou ils seraient déjà morts..."
Cette pensée lui apporta une nouvelle énergie et un sentiment d'assurance.
"Pour eux le Premier l'est par naissance... Il n'a pas à gagner sa place... Bon, oui, il y a l'école... mais c'est une école qui aide juste à faire marcher le cerveau, pas le corps. Elle nous fait connaître les choses mais ne nous aide pas à les affronter et à les dominer."
Il marchait encore, pas après pas. Les arbres étaient de plus en plus près. Il remarqua que son ombre s'allongeait.
"Mais alors, le temps passe !" pensa-t-il comme émerveillé, avec soulagement.
"Frem et Tova ont de la chance. Quand leur tour viendra ils pourront voyager ensemble, s'aider... parce qu'aider son jumeau c'est s'aider soi-même, ce n'est pas interdit..."
Enfin les arbres furent si proches qu'il en voyait distinctement chaque feuille. Il fit un dernier effort, approcha, toucha le premier tronc, le deuxième, et tomba contre le troisième. Ses jambes refusaient de continuer. La journée du vingt-deux s'achevait. Le ciel rosé resplendissait, glorieux. Un souffle de vent se leva et se mit à agiter les cheveux ébouriffés de Vokka, à jouer sur sa peau brûlée, et lui apporter un filet de soulagement inespéré, puis il retomba. Un oiseau sifflait dans les arbres et gloussait à voix basse.
"S'il y a des arbres et des oiseaux, il doit y avoir de l'eau... Mais où, mais à quelle profondeur... De l'eau... là de trop, ici rien ! Quand je serai Gouverneur de Boar je ferai creuser plein de puits... si je deviens Gouverneur." Se corrigea-t-il.
Il essaya de se relever. Il enleva le sac avec le poisson et il y mit le nez : l'odeur était encore bonne, mais pour l'instant il n'avait pas envie de manger. Il devait d'abord boire, c'était un besoin absolu. Il écarta son pagne pour uriner.
"J'ai besoin d'eau et vois combien j'en répands !" se dit-il avec humour.
Il arrangea son pagne. Puis revint sur son idée et enleva tout. Il se sentit un peu mieux, plus libre. En progressant de manière incertaine, pénible, il avança entre les arbres pour chercher, sinon de l'eau, au moins quelque fruit ou des feuilles aqueuses pour se désaltérer. La sueur et la poussière, en séchant, avaient formé sur lui une croûte qui lui tirait la peau de façon insupportable. Il chercha un peu puis il vit un trou creusé en entonnoir : le fond semblait un peu boueux. Il se laissa glisser dedans. Sa main gauche toucha timidement cette petite surface humide et fraîche. Il y enfonça les doigts et sentit que dessous c'était plus frais, plus humide.
Quelqu'un avant lui avait eu la même idée et avait creusé. Le trou était grand, il devait avoir été fait par plus d'un homme. Avec sa main gauche, couché sur le ventre et la tête en bas, il commença à écarter la boue, à la remonter sur les côtés. Graduellement, elle devenait plus molle, plus fluide. Il creusait. Il essaya aussi avec la droite mais la douleur le fit arrêter et il poursuivit de la seule main gauche. Un peu plus tard il n'arrivait presque plus à enlever la boue tant elle était fluide. Il élargit un peu le trou puis, la main en coupe, il essaya de mettre sur le bord la boue moins fluide. A présent c'était presque de l'eau, mais trop fangeuse pour être buvable. Et pourtant il avait un absolu besoin d'eau.
Il eut alors une idée. Péniblement il revint sur ses pas. Il commençait à faire nuit. Il retrouva le sac plein de poisson et son pagne. Il revint en se traînant jusqu'au trou, il plongea presque dedans, plia le pagne en deux et en plongea un bout dans le liquide fangeux et garda l'autre posée sur son corps. Couché sur le côté, désormais incapable de bouger, il attendit. La nuit tombait vite et l'air se faisait frais. Un nouveau souffle de vent se leva et le caressa doucement.
"Espérons que ça marchera..." pensa-t-il tandis que ses dernières forces l'abandonnaient et qu'il sombrait dans un profond sommeil.
Il se réveilla en pleine nuit, la lune rouge venait de se lever, et il sentit quelque chose d'humide sur son corps. Il tendit la main : c'était son pagne qui avait absorbé l'eau par capillarité, comme il l'espérait. Alors il le tira vers lui, en garda le bout qui avait été dans la boue hors de ses mains, le mit au-dessus de sa tête renversée, bouche grande ouverte, et tordit le reste du linge avec force, surmontant la douleur de sa main droite. Un filet d'eau coula dans sa bouche, puis des gouttes, puis plus rien, pour autant qu'il torde. Il déglutit et en avala un peu de travers, il toussa, pleura, mais il avait bu un peu... juste un peu, mais enfin, il avait bu de l'eau... de l'eau... Il s'abandonna, épuisé et se rendormit.
A son réveil, au matin, une heureuse surprise l'attendait : au fond du trou il y avait deux doigts d'eau claire. Il se pencha en tremblant, approcha le visage qui fut un instant réfléchi par l'eau calme : des traits tirés, fatigués, incrustés de saleté, surtout les sourcils, avec des lèvres gonflées et gercées. Le bout de son nez toucha l'eau, puis ses lèvres tendues, alors il se mit à boire lentement. Dans sa bouche sèche, sur sa langue gonflée, l'eau parut d'abord être du feu liquide. Mais après des vagues de chaud et de froid le parcoururent, des frissons de soulagement. L'eau approchait lentement la gorge, y glissait, une gorgée, une deuxième, puis encore une. Il arrêta, autant par peur de trop boire que par peur d'arriver à la couche boueuse du fond.
Il se glissa en arrière et s'abandonna, une joue sur la terre sèche du trou. Lentement il se tourna et remit sa tête vers le haut. Alors il commença à se sentir mieux. La preuve en fut qu'à nouveau il sentit la faim. Il mangea un bout de poisson qu'il mastiqua bien et longtemps. Il avait de nouveau soif, mais une soif différente, plus douce maintenant. Il se retourna vers le puits. Il n'y avait plus qu'un doigt d'eau. Il arriva à boire encore quelques gorgées.
Alors il se leva, tendit ses muscles, les fléchit, puis remit tant bien que mal son pagne encore humide et fangeux aux deux bouts, il passa à l'épaule son sac avec les vivres et reprit le chemin. La route montait et la lande terminait à mi-coteau où sa monotonie était rompue par quelques rochers et de rares arbres, de plus en plus denses vers le sommet. Derrière cette crête devait se trouver Beaucoteau.
Vokka avait retrouvé une grande partie de son énergie. Le soleil montait dans le ciel. Le garçon abordait la montée avec détermination. Il avait en tête le refrain trisonique d'un air à la mode sur Niukétol, insistant, monotone, toujours le même. Il montait en développant un effort constant. Il avait mal au dos, aux genoux, aux mollets. Les plis de ses orteils étaient irrités par la poussière et la sueur. Musique, pas, souffle lourd et court, pouls dans la main droite, aux tempes... Il s'était trompé en sous-évaluant le problème de l'eau. Au retour il lui faudrait faire plus attention, même si le problème serait moins grave puisque le chemin longerait le torrent sur les deux tiers du parcours. Au pire le problème se poserait le premier jour.
Combien d'autres avaient bien pu arriver à l'hostel avant lui ? En fait l'ordre d'arrivée n'avait pas d'importance. Mais Vokka n'avait dépassé que six de ses compagnons : où étaient les douze autres ? En avait-il dépassé d'autres sans s'en rendre compte ou étaient-ils à l'hostel ou même sur le chemin du retour ? Il avait perdu trop de temps en mer, lui.
Il montait d'un pas décidé et écoutait la musique dans sa tête. Il avait de nouveau un peu soif mais il sentait que cette fois il pouvait résister. Les premiers arbres se dressaient ça et là. La route se faisait un peu plus dure, le soleil était haut et déjà il chauffait sans encore brûler, mais maintenant un petit vent continu le soulageait. Les arbres se rapprochaient, de grosses pierres ça et là et des tâches d'ombres donnaient une autre allure au paysage.
Vokka essaya d'accélérer. Sa main droite n'était pas remise, elle semblait peser le double de la gauche. Il monta encore en tâchant de ne pas penser au but qui approchait. Cette idée en effet, au lieu de lui donner plus de vigueur, lui donnait l'envie de ralentir, de se laisser aller. Quand il arriva sur la crête il était presque midi. De l'autre côté, à environ une heure de marche, un peu plus haut à gauche, se dressait Beaucoteau. Un peu en dessous, à une demi-heure, était l'hostel.
Vokka se redressa et étira les muscles de son dos, il s'arrêta. Il respira à fond, secoua la tête fort, haussa les épaules et repartit, décidé. Il essayait de compter mentalement le passage du temps pour voir s'il s'était trompé dans son estimation des distances : il arriva à la porte de l'hostel après avoir compté six primes exactement, soit une demi-heure et une prime... en supposant qu'il n'ait pas compté trop vite ou trop lentement.
La porte de l'hostel était ouverte. Il entra presque en titubant et reconnut le premier aide au guichet d'accueil. Lui aussi le reconnut.
"Bienvenu, Vokka !"
"Oui... où est le bracelet ?"
"Je te le donnerai après. Entre pour l'instant : tu dois te laver, te reposer, manger et boire..."
"Non, le bracelet..."
"Tu peux faire ce que je t'ai dit, c'est permis, c'est prévu. Tu ne peux pas reprendre la route dans cet état."
"Et combien sont arrivés, jusque là ?"
"Sept, huit avec toi."
"Seulement ?"
"Oui, promis."
"Et combien... combien sont déjà repartis ?"
"Trois. Les autres dorment."
"Alors... d'accord. Où dois-je aller ?"
"Un employé vient tout de suite, il t'aidera."
"D'accord..." murmura Vokka et il se laissa tomber par terre, épuisé.
Peu après arriva l'employé qui trouva le garçon endormi par terre. Il prit son sac, puis le prit délicatement dans ses bras et l'emporta. Vokka se réveilla peu après. Il était couché dans la salle de bain. L'employé lui avait enlevé ruban et sandales et il défaisait son pagne. Vokka le laissa faire. Alors l'homme se mit à lui verser dessus des seaux d'eau chaude et à frotter délicatement sa peau sèche et brûlée. Il broya quelques feuilles dans un mortier en pierre et en tira une pâte fluide qu'il versa dans un seau et mélangea à de l'eau pour en tirer une mousse savonneuse dont il malaxa le garçon de cap en pieds, d'abord les cheveux, puis il frotta bien entre les orteils, puis tous les plis du corps avec détermination et délicatesse. Vokka sentait un agréable fourmillement sur sa peau. Puis l'employé le rinça à grande eau.
"Une bonne chose de faite. Maintenant mets-toi dans le bain chaud et détends-toi, mais ne t'endors pas. De toute façon je reste près de toi."
Vokka jeta un regard fatigué à l'entour. Quatre clients de l'hostel se lavaient hors des vasques et d'autres se reposaient dans les vasques. Vokka entra dans l'eau chaude. Il sentait son corps flotter, se relâcher et se détendre. Un peu plus tard, avec l'aide de l'employé, il sortit et alla dans le bain froid. Son corps se raffermit, trembla, son sang se mit à circuler plus vite et ses dents à claquer. Des bains froids et chauds alternés lui rendirent progressivement un peu de vigueur. Il sortit et l'employé le sécha, mit un onguent sur sa main blessée puis l'accompagna à un cubicule du second étage où Vokka se coucha, en se sentant frais et régénéré, et sombra aussitôt dans le sommeil en murmurant : "Dans une heure tu me rév..."
Quand il fut réveillé il se sentait refait à neuf. Sa main droite était encore un peu enflée, mais elle allait vraiment mieux. Ses cheveux étaient de nouveau soyeux et sa peau douce. A côté de sa couchette il trouva son ruban, ses sandales, le sac avec le poisson, l'arc rudimentaire pour faire du feu et un nouveau pagne. Il prit tout sauf le pagne et sortit. A peine fut-il au jardin qu'un employé le vit.
"Il y avait un pagne neuf à côté de ta couchette." Lui dit-il.
"Non, je veux reprendre le mien."
"Comme tu veux, je vais le chercher. Si tu veux aller manger, pendant ce temps..."
"Non, il faut que je trouve le moyen de transporter de l'eau."
"Je peux te donner une gourde ou une petite outre."
"Non. Il pousse du garinon près d'ici ?"
"Non, mais il y a du garon."
"Ça ira, c'est pareil. Et où ça ?"
"Juste après l'hostel, au sud-ouest."
Vokka sortit l'épine de son sac : "Fais en sorte qu'à mon retour je retrouve mon pagne et les trois morceaux..."
"Comme tu veux."
Il sortit, trouva le garon, en coupa une petite feuille, en plia un rayon puis un autre et rabattit la poche triangulaire. Il la fixa avec deux petites branches sèches utilisées en épingle, fit deux trous aux coins opposés à l'ouverture et rentra à l'hostel. L'employé lui tendit les morceaux de son pagne, humides.
"Je viens de les laver, au mieux. Je ne pensais pas que..."
"Merci, c'est bien comme ça. Où puis-je trouver un peu d'eau ?"
"Viens."
Il remplit la poche en feuille de près de trois litres d'eau, passa une des bandes de son pagne dans les trous qu'il avait fait et la noua pour en faire une bandoulière.
"Tu peux me la tenir un instant, s'il te plait ?"
Il se libéra les mains et passa son pagne. Il mit dans le sac les deux autres bandes de tissus et l'épine, puis il prit à l'épaule gauche le sac avec le poisson et la tablette et sur la droite la poche d'eau. Il remercia, prit congé et repartit rapidement. Il s'arrêta à la porte où le bracelet lui fut remis.
Vokka demanda : "Combien sont partis ?"
"Avec toi, six."
"Combien sont à l'hostel ?"
"Sans toi, cinq autres."
"Bien, alors j'y vais."
"Bon retour."
"Merci."
Il sortit. C'était la fin de matinée. En chemin, il se mit à mâchonner un morceau de son poisson. Il marchait à bonne allure : A l'hostel il avait vu le parcours sur une carte, comme ses compagnons, et il s'en souvenait par cœur. Il prit la route de Ville-Close puis s'éloigna, décidé, entre les arbres, vers le sud. Il lui faudrait marcher une journée puis il trouverait le torrent. Au début le trajet fut dur, parce qu'il descendait à travers une forêt épaisse et dense. Plus d'une fois il peina à se libérer des branches de kolarb dont les feuilles résineuses collaient à sa peau, il dut contourner des zones rendues impénétrables par des ferliffes, une plante parasite semblable au nyliffe qui créait de denses entrelacs de longues branches flexibles et résistantes entre le sol et les branches des arbres.
Mais la forêt était aussi pleine de baies savoureuses, de fruits et de feuilles comestibles. Vokka tressa les deux bandes du pagne dont il ne se servait pas pour faire un récipient qu'il se mit à remplir des vivres végétales qu'il arrivait à cueillir sans dévier de son chemin ni s'arrêter, mais seulement en ralentissant, tandis qu'il en mangeait une partie. La grande feuille pleine d'eau pesait sur son côté, fraîche et humide.
Le garçon réalisa qu'il arrivait à avancer plus vite : les arbres s'espaçaient et le sous-bois était plus libre. Il fut tenté de descendre à petits sauts, mais cela aurait fait sortir l'eau du conteneur qu'il s'était fait, alors il se résigna à continuer au pas habituel, rapide mais mesuré. Sa main droite était encore un peu enflée, elle avait de petites croûtes sur la grande éraflure de son dos et la blessure de la paume s'était refermée mais avait encore les bords rouges et endoloris.
Quand il lui sembla qu'il pouvait être midi, il s'arrêta, mangeau un morceau de poisson, quelques baies et fruits, et but un peu d'eau rendue un peu acide par la feuille qui la contenait. Maintenant qu'il était en bonne condition physique, en mangeant il s'aperçut que, bien que le équarrisseur n'ait pas mauvais goût, sa chair était fibreuse et élastique. Il avala néanmoins le tout et fit passer le goût avec d'autres baies cueillies. Puis il reprit la marche.
Les feuilles de kolarb qui lui collaient encore aux jambes et aux flancs le gênaient un peu mais il décida qu'il valait mieux attendre d'arriver au torrent pour se laver et les enlever. A présent le terrain était moins raide et de plus en plus dégagé aussi pouvait-il aller plus vite. La chaleur augmentait et les arbres, de plus en plus espacés, le protégeaient moins qu'avant.
Il repensa à son Maître de "mémorisation" et à ses leçons. Il révisa mentalement les mécanismes de systématisation et de codification, les systèmes pour créer les interrelations et les inter-réactions. Ces exercices l'avaient toujours beaucoup amusé. Il arrivait à se rappeler de complètes séquences de chiffres en apparent désordre. On disait que le Maître arrivait à se rappeler de nombres de cinq cents douze chiffres... Vokka arrivait à se rappeler des séquences de trois cents quatre-vingt quatre chiffres et il paraissait que c'était exceptionnel, pour son âge.
"Ce n'est qu'une question d'exercice," pensa Vokka, "comme pour tout le reste." Puis ses pensées changèrent de sujet : "Il faut que je m'entraîne plus à la pêche sous-marine... et apprendre à mieux résister à la soif et à la chaleur... Je dois en parler au Maître de Contrôle Psycho-physique... si jamais il sait comment on fait."
A présent il devait parcourir de vastes espaces ensoleillés. Il s'aspergea un peu d'eau sur la tête et les épaules et il continua.
A un moment il vit sous un arbre isolé une personne assise. Lui-même n'avait pas été vu. Il s'arrêta, observa l'espace qui le séparait de l'étranger et décida d'approcher. En fait il aurait dû l'éviter, mais quelque chose l'attirait, l'intriguait. Il tourna à droite en contournant l'arbre pour se mettre hors de vue. Puis il commença à avancer lentement, circonspect, prêt à se mettre à l'abris si nécessaire... ou même à se battre s'il le fallait. Il essayait de marcher sans faire de bruit et ses yeux passaient rapidement de l'arbre derrière lequel s'appuyait l'inconnu au sol où il posait le pied.
Il était intrigué mais tendu aussi et, à mesure qu'il approchait, il sentait son cœur battre plus fort, tandis qu'il retenait son souffle. Arrivé à deux mètres du tronc il s'arrêta et écouta, tous les sens en alerte. Un gémissement faible, bas, à peine audible arriva jusqu'à lui. Alors, en se déplaçant sur le côté, les yeux fixés sur l'arbre, il le contourna...
C'était un garçon de dix-huit ans, sale, ébouriffé, visiblement blessé, en haillons, assis contre l'arbre, les yeux fermés, les traits tendus, le visage exprimant la souffrance. Apparemment il n'avait ni armes ni bagages. Plusieurs éraflures enflées et sanguinolentes traversaient sa poitrine nue.
Vokka approcha lentement, tendu, les sourcils froncés. Quand il fut à un pas de l'autre, le garçon ouvrit les yeux, le vit et essaya de s'éloigner en lâchant un bref cri angoissé, une expression de peur dans le regard.
Vokka fit d'instinct un bond en arrière et il sentit un peu d'eau sortir de la poche et lui couler sur le côté. Puis il réalisa que l'autre avait peur de lui.
"Eh, n'aie pas peur... je n'ai pas l'intention de te faire du mal."
Le garçon le regardait toujours les yeux écarquillés, il mit une main à terre et s'efforça de se relever, mais il retomba avec un gémissement. Vokka s'approcha lentement.
"Qui es-tu ? Que t'est-il arrivé ?"
"Tu... tu n'es pas... tu n'es pas un Désa..."
"Moi un Désaxé ? Mais non ! Je suis le fils du Châtelier Sun."
"Toi... le fils... c'est où ?"
"Le château ?"
"Oui..."
"A près de trois jours d'ici."
L'autre parut déçu : "Oh... trop loin."
"Mais il y a Beaucoteau, là-haut, à moins d'un jour de marche."
"Trop... loin..."
"Mais qui es-tu ? Que t'est-il arrivé ?" redemanda Vokka en se penchant sur lui.
"Les Désaxés... je... nous...nous allions... fonder... un village..."
Vokka essaya de comprendre à ce qui restait de son habit qui le garçon était : "Tu es Mécanicien ?"
"Un... Artisan..."
"Où sont les autres ?"
"Morts... ou en fuite... comme moi..."
"Quand est-ce arrivé ?"
"Je ne sais pas... il y a deux jours... ou trois ?"
"Que t'ont-ils fait ?"
"Les enfants des Désaxés... se sont amusé après... après qu'ils m'aient pris... tout..."
"Amusés ?"
"Oui, je m'échappais... et eux... les fouets... les bâtons... ils étaient nombreux... trop..."
"Tu peux te relever ?"
"Non... une cheville... sais pas... elle est cassée... ou foulée... elle ne me soutient plus... j'ai couru... couru... tellement couru..."
Vokka regarda ses pieds : une cheville était gonflée et violacée : "Tu as faim ? Soif ?"
L'autre acquiesça. Vokka lui porta alors aux lèvres la poche de garon et l'aida à boire. Puis il lui offrit un morceau de poisson, quelques baies, un fruit et certaines feuilles. Pendant qu'il secourait le garçon, arriva un compagnon de Vokka.
"Que fais-tu ici, Wyvok Thou ? Qui est celui-là ?"
Vokka le lui expliqua : "Nous ne pouvons pas le laisser ici, nous devons l'aider." Conclut-il.
"Mais si on fait ça, on risque de rater la course..."
"Mais lui, il risque de mourir !" protesta Vokka.
"Et que voudrais-tu faire ?"
"Le ramener à l'hostel, mais tout seul je ne peux pas, il ne peut pas marcher."
"Mais on perdrait trop de temps, on ne peut pas."
Ils discutèrent un peu et Vokka se fachait.
Le garçon Artisan intervint : "Non, laissez-moi ici... peu importe... Tant pis pour moi, désormais tout est fini pour moi..."
"Ne sois pas stupide ! Je ne te laisserai pas ici... C'est juste que si lui ne m'aide pas, seul je n'arriverais pas à te remonter là-haut, c'est trop raide et tu es trop lourd pour moi."
Le compagnon de Vokka répéta : "Je ne peux pas t'aider... je regrette... je dois m'en aller..."
"Va t'en ! Va t'en, je n'ai pas besoin de quelqu'un comme toi !" répondit Vokka, dur.
Son compagnon était parti en courant. Vokka réfléchit. Il tendit un autre morceau de poisson au blessé. Puis il versa les plantes qu'il avait dans son sac, où maintenant il y avait de la place, prit une des bandes de tissus, la mit dans l'eau et commença à laver le visage et la poitrine du garçon.
"Pourquoi restes-tu ici ? Les courses sont importantes, pour les Armés..."
"Oui. Mais si c'était moi qui étais à ta place, j'aurais besoin d'être aidé, si je ne pouvais pas m'en tirer seul. Chacun doit s'en tirer tout seul s'il le peut, mais quand il ne peut plus, il faut qu'il soit aidé. Il le faut !"
"Mais tu perds du temps par ma faute..."
Vokka acquiesça : "Oui, c'est vrai. Mais je l'ai décidé moi, ce n'est pas de ta faute. Tu te sens un peu mieux ?"
"Et bien... un peu, oui."
"Ecoute, je dois terminer à temps la course. C'est très important pour moi..."
"Je sais, je te l'ai dit, laisse-moi ici, va-t'en..."
"Non. Je dois être au château avant le vingt-neuf... seul je pourrais y arriver pour le vingt-sept, avec toi j'arriverai peut-être à arriver le vingt-neuf. Je me moque d'arriver tôt je veux juste arriver. Maintenant je vais te bander les pieds, puis tu t'appuieras sur moi et on essaiera de descendre. J'ai assez de vivres pour deux. Tu te sens de le faire ?"
"Je ne sais pas si j'y arriverai... Tu crois que ça en vaut la peine ?"
"Certainement, sinon je ne te l'aurais pas dit."
"Mais après, une fois là, je ferai quoi ? Avec les miens, on aurait fondé le village... Entrer en ville sans argent ni connaissances... c'est presque impossible, ils ne voudront pas de moi..."
"Je te laisserai à l'hostel de ma ville. Là ils te trouveront un travail, j'en suis sûr. Tu es Artisan... en quoi ?"
"Ma famille travaillait la terre cuite... vases, amphores, timbales... J'étais bon, tu sais... mais qui peut avoir besoin d'un potier ?"
"Quelqu'un pourrait bien en avoir besoin, surtout si tu es un bon potier."
"Comment tu t'appelles ?"
"C'est sans importance..."
"Avant ton ami a dit ton nom, mais je ne l'ai pas compris..."
"Appelle-moi... Wylad."
"Moi je m'appelle Rohde Erkos."
"Bien. A présent tâchons d'arranger cette cheville..."
Vokka monta sur l'arbre, glissa sur une branche et pesa dessus jusqu'à arriver à la casser. Il descendit, coupa la branche pour obtenir trois lattes à la bonne longueur. Il fit mettre Rohde en pagne et coupa son kilt en bandes avec lesquelles il lui banda la cheville. Il posa les trois lattes qu'il fixa avec d'autres bandes autour de la cheville, le plus serré possible, avec l'aide de Rohde lui-même. Puis il prit le garçon par un bras, passa sous son aisselle du côté du pied bandé, et l'aida à se lever.
"Allez, allons-y !" dit-il en le regardant avec un bref sourire d'encouragement.
Rohde acquiesça, sautillant sur son bon pied et ils reprirent lentement le chemin. Vokka pensait à la descente du torrent. Là ce serait sans doute un peu plus difficile... Par chance il avait déjà trouvé la tablette avec le symbole... il verrait sur place comment se débrouiller. Pour l'instant l'important était d'aller de l'avant.
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Commentaires
Vokka ne peut pas laisser un autre dans la détresse je pense que son père sera fier de lui même si il arrive en retard,lui qui se torture de la mort d'un désaxé