Le quatrième livre de Mar Swooney (5) d'Andrej Koymasky
vendredi 12 juin 2009, 21:13 - Andrej Koymasky - Lien permanent
"Voici l'endroit choisi pour notre combat." "C'est ton privilège." Dit Mar et il remit à Tha la bannière de défi. "Tirons au sort quel défi nous ferons, le tien ou le mien." Ajouta Mar.
par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Août 1980
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 9
Vokka surmonte l'épreuve
Au soir le torrent n'était toujours pas en vue. Vokka se rendait compte que Rohde ralentissait sa marche plus qu'il n'avait prévu, mais il ne dit rien. Il savait aussi que quand il serait au torrent, s'il était seul, il aurait pu rejoindre le château en moins de trois jours. Il verrait alors la meilleure chose à faire. C'était le soir du vingt-trois, et il avait donc encore six jours devant lui. Ils continuèrent à marcher tant qu'il faisait jour. Vokka sentait un peu ses épaules. Rohde ne s'était jamais plaint, mais à la façon dont il se laissa tomber par terre dès qu'ils s'arrêtèrent, Vokka comprit qu'il devait avoir beaucoup souffert.
"Comment ça va, Rohde ?"
"Bien..."
"Pourquoi dis-tu bien ? Je ne te demande pas comment tu vas pour être gentil, mais pour le savoir !" répliqua Vokka, brusque.
Le garçon le regarda de bas en haut, un peu surpris : "Je suis mort de fatigue..."
"Et ton pied ?"
"Il me lance... ça fait mal..."
"Autre chose ?"
Rohde sourit timidement : "J'ai faim... et soif."
"Moi aussi. A présent mangeons et buvons... non, mangeons seulement, l'eau n'est plus très propre. Autant l'utiliser à te laver un peu, sinon tes blessures pourraient s'infecter. Etends-toi."
Le garçon se coucha et Vokka utilisa le reste d'eau à lui laver la poitrine et le visage, en tamponnant avec un bout de son pagne.
"Pourquoi fais-tu cette tête ? Je te fais mal ?" demanda Vokka.
"Non, c'est que... je devrais faire mes besoins..." répondit-il hésitant.
"D'accord. Alors écartons-nous un peu et je te tiendrai pendant que tu les fais."
"Mais... je..."
"Quoi, tu as honte devant moi ?"
"Et bien..."
"Ne sois pas stupide. Seul tu risquerais de tomber et de te faire mal, ou de te faire dessus, ou de glisser dedans, non ?"
"Mais pour toi, être à côté de..."
"Ça veut dire que je me boucherai le nez. Debout, allons-y !"
Il l'aida et le raccompagna à l'endroit qu'il avait choisi pour passer la nuit. Il faisait presque noir, maintenant. Ils mangèrent en mastiquant longuement les bouts de poisson.
Rohde lui demanda : "Parle-moi un peu de ta vie..."
"Non."
"Pardon... c'était juste pour parler, pour nous connaître un peu..."
"Je sais, mais je n'ai pas envie de parler de moi. Si tu veux, parle de toi..."
Rohde commença. De temps en temps Vokka posait quelques questions.
Puis le garçon lui demanda : "Tu as quel âge ?"
"J'ai neuf ans, c'est la course des neuf ans !"
"Oui, évidemment... mais même si physiquement tu fais neuf ans, tu as l'air plus grand... on te donnerait douze ans à ta façon de parler et à ton assurance."
Vokka sourit, ravi, de toute façon dans le noir l'autre ne pourrait pas le voir.
"Tu vis au château Sun, c'est cela ?"
"De temps en temps... Mon père y est Armé..."
"Sais-tu que tu es un garçon... mystérieux ?"
"Je ne peux rien y faire. Mais ne parlons pas de moi, t'ai-je dit."
"Alors il vaut peut-être mieux qu'on dorme."
"Bonne idée."
Vokka se coucha aussi. La nuit était sombre, la lune bleue s'était couchée un peu après le soleil. Une humidité chaude montait du sol. Vokka aimait le noir. Les yeux ouverts, il cherchait dans le ciel les étoiles voilées par l'humidité qui montait et il pensait. Il pensait à Boar qu'il sentait sous son corps : chaude, humide, amicale... Une amie difficile, parfois dure, et pourtant une amie. A l'école on leur rappelait souvent qu'un Premier aurait un jour un monde entre ses mains. Vokka n'aimait pas cette image, elle lui évoquait un gamin capricieux avec une balle dans les mains, à tourner encore et encore, à jeter, saisir et faire rebondir pour son propre plaisir.
Non ! Lui ne prendrait jamais Boar entre les mains... Pour lui Boar était plutôt... un ami, justement, avec qui rivaliser, parfois lutter, se confronter.
Il l'avait dit au Maître, un jour et celui-ci lui avait donné raison... trop vite. Clairement il n'avait pas compris ce que Vokka avait voulu dire. Il semblait voué à ce que les autres ne le comprennent pas... à part Mar, Tha et Nilko. Cela peut-il suffire d'être compris, au moins en partie, par seulement trois personnes ? Moins que les doigts d'une main ?
Rohde geignit.
"Tu as mal ?" demanda Vokka à voix basse.
"Non, c'est juste ma cheville qui fait mal... mais ce n'est rien... Tu ne dors pas ?"
"Pas encore. Je pensais..."
"Wylad, laisse-moi ici..."
"Non !"
"Pourquoi ?"
"Comme ça !"
"Mais je ne suis rien pour toi, personne."
"Tu es un boarien."
"Il y en a beaucoup..."
"Oui !"
"Pour un Armé les courses sont très importantes..."
"C'est vrai..."
"Je suis un boulet pour toi..."
"Un peu..."
"Alors laisse-moi ici. Peut-être pourrai-je m'en tirer seul."
"Non. A ce stade tu es lié à moi et moi à toi. Nous ne pouvons plus reculer, aucun des deux."
"Mais si je ne voulais plus bouger ?"
"Je te botterais le cul, puis je resterais ici jusqu'à ce que tu te décides à avancer."
"Tu me botterais le cul ? Le bel ami que voila !" dit Rohde sur le ton de la plaisanterie.
"Je n'ai jamais dit être ton ami." Réplica Vokka, sec.
"Mais... si tu fais cela pour quelqu'un que tu ne considères pas un ami... que serais-tu prêt à faire pour un ami ?" demanda le garçon intrigué.
"Je ne sais pas." Répondit Vokka.
"Wylad ?"
"Dormons maintenant. Nous avons besoin d'être en forme, demain matin."
"D'accord."
Au matin Vokka réveilla Rohde. Ils mangèrent un peu de poisson et des baies. Puis Vokka l'aida à se lever et en le soutenant ils reprirent la marche. Le long du chemin ils ne parlèrent pas, pour économiser leurs forces. Maintenant le terrain était plus plat et les arbres plus rapprochés, mais ils avançaient encore assez bien, même si c'était lentement. Ils s'arrêtèrent pour déjeuner.
"Tu t'en sors, Rohde ?"
"Il le faut bien."
"Ça fait très mal ?"
"Assez."
"Appuie-toi plus sur moi, quand on repart."
"D'accord, merci. Ecoute, Wylad... pourquoi ne veux-tu pas voir un ami en moi ?"
"Parce que ce n'est pas nécessaire... Nous nous sommes rencontrés par hasard... et nous nous quitterons vite... Qu'est-ce qui nous unit ?"
"Ce chemin qu'on fait ensemble."
"Ça ne suffit pas."
Rohde n'insista pas.
"On repart ?" demanda Vokka.
"Oui."
Ils marchèrent quelques heures. Puis le bruit du torrent commença à se faire entendre.
"Ecoute... de l'eau." Dit Rohde.
"Oui, c'est le torrent qui descend à Port-Salut."
"Nous pourrons boire, nous laver."
"Certainement."
La route se faisait plus difficile. Ça et là commençaient à effleurer rochers et cailloux. Vokka dut ceindre la taille du garçon pour mieux le soutenir. L'effort lui faisait mal au dos, mais il ne se plaignit pas. Puis le terrain se mit à descendre et commença à apparaître la ligne sinueuse de l'eau entre les arbres. Ils en furent vite près et le terrain était de plus en plus glissant. Vokka devait planter les talons avec force pour soutenir son propre poids et celui de l'autre. Enfin ils atteignirent la rive.
"Laisse toi aller tout doucement pour t'asseoir." Dit Vokka en l'aidant, puis il s'accroupit à côté de lui. "Maintenant je vais te débander le pied puis te déshabiller et on ira dans l'eau. Voila... voyons... c'est encore très enflé... Ça fait mal, là ?"
"Un peu."
"Et là ?"
"Aïe ! Oui, plus..."
"Maintenant essaie de le bouger. Si tu peux résister à la douleur... il faut vérifier s'il est cassé ou pas..."
Vokka prit le pied dans une main, délicatement, et se mit à faire jouer l'articulation pendant que l'autre se palpait la cheville. Rohde serra les dents, fronça le front où perlaient des gouttes de sueur et laissa échapper un bref gémissement.
"Non, je ne crois pas. Ce doit être juste une méchante entorse."
Le garçon acquiesça. Alors Vokka se leva et enleva son pagne, puis il aida Rohde à enlever le sien.
"Je vais d'abord entre dans l'eau moi, bien me placer, puis tu t'appuieras sur mes épaules et tu descendras toi aussi... Comme ça... doucement... va doucement... Voilà."
Ils burent, d'abord, puis ils se lavèrent en utilisant les pagnes roulés en boule pour se frotter le corps l'un l'autre.
"Ah, j'avais hâte ! J'aime l'eau, moi."
"Elle est froide..." dit Rohde.
"Oui, et ça fait du bien. Tes blessures te font mal ?"
"Un peu... mais continue."
Ils restèrent un peu dans l'eau, assis de façon à ce que l'eau leur arrive au cou.
"Wylad ?"
"Oui."
"... rien."
"Bien !"
Peu après ils sortirent. Ils essorèrent leurs pagnes trempés avant de les remettre. Vokka le regardait avec insistance et surtout entre les jambes.
"Rohde, tu as déjà fait l'amour, toi ?"
"Oui, deux fois."
"C'est comment ?"
"Agréable..."
"Mais tu étais amoureux ?"
"Non... je ne crois pas..."
"Comment ça, tu ne crois pas ?"
"A l'époque je pensais que oui... mais c'était juste du désir, pas vraiment de l'amour."
"Rien qu'une chose physique, tu veux dire ?"
"Oui, plus ou moins."
"Mais ça t'a plu."
"Oui."
"La première fois, tu avais quel âge ?"
"Seize ans."
"Et l'autre fois ?"
"Un peu avant ma majorité..."
Vokka calcula mentalement que ça correspondait à peu près à quatorze et seize ans standard.
"Comment on fait l'amour ?"
"Et bien, tu te déshabille..."
"Non, pas ça. Pour trouver quelqu'un qui veuille..."
"Tu le lui demande."
"Comme ça ? Et ça suffit ?"
"Bien sur, c'est la façon la plus simple."
"La première fois... tu as..."
"Non, c'était l'autre."
"Et tu as dit oui tout de suite ?"
"Bien sûr, j'y pensais déjà depuis un moment..."
Vokka acquiesça : "Je croyais que c'était plus compliqué..."
"Pourquoi m'as-tu demandé ça ?"
"Parce qu'on ne se connaît pas."
"Ne me dis pas que tu as honte du sexe !"
"Non, c'est que je ne sais pas encore grand chose. Je suis trop petit, pour l'instant."
"Parfois j'oublie que tu n'as que neuf ans..."
"Moi pas."
Rohde sourit. Ils remirent leurs pagnes.
"J'étais sérieux." Dit Vokka, puis il ajouta : "Si tu te sens, allons-y. Il vaut mieux avancer encore un peu, avant la nuit. Je vais d'abord refaire ton bandage."
"Qui t'a appris à faire ça ?"
"Un Armé doit savoir faire ces choses-là. On ne vous l'apprend pas chez les Artisans ?"
"Non, nous avons le curateur."
"A la bataille il n'y a pas de curateurs."
"Tu aimes la bataille ?"
"Non."
"Alors, pourquoi es-tu Armé ?"
"Parce qu'il est nécessaire que quelqu'un le soit pour défendre les villes. Parce que mon père est Armé. On y va ?"
"Allons-y."
Ils repartirent et poursuivirent jusqu'à la nuit, marchand un peu plus haut parce que la berge du torrent était trop inégale.
Ils marchèrent aussi tout le vingt-cinq, surmontant quelques passages difficiles. Ils tombèrent aussi une fois et Rohde insista encore pour que Vokka le laisse et s'en aille. Vokka se fâcha.
"C'est moi qui déciderai quand m'en aller ! Et tu es un menteur de me dire de partir, tu ne le souhaites pas vraiment !"
"Et bien... c'est naturel..."
"Alors arrête de pleurnicher comme un bébé. Même si tu n'es pas Armé, comporte-toi au moins en majeur."
Rohde acquiesça : "Excuse-moi, je ne voulais pas te fâcher... C'est juste que je ne veux pas que par ma faute..."
"Ce serait ma faute. Tu ne m'as pas demandé de t'aider. Je sais ce que je fais et ce que je dois faire."
Les étapes se faisaient plus fréquentes. Ils passèrent la nuit couchés sur la mousse d'un rocher isolé sur lequel Vokka aida Rohde à grimper. "C'est moins humide, ici, on y dormira mieux."
Le vingt-six aussi ils continuèrent, bien qu'avec plus de peine. Ce jour-là ils allèrent se baigner deux fois dans le torrent pour se remettre de leur fatigue. Vokka ne sentait pas tant ses jambes, pourtant courbatues, que son dos et ses épaules. Pour soutenir l'autre il devait en effet marcher tordu et avec les muscles tendus et contractés. Le soir du vingt-six ils s'arrêtèrent un peu plus tôt que d'habitude. Ils arrivaient au bout du poisson, mais ils trouvaient ça et là baies et feuilles et Rohde connaissait aussi quelques racines comestibles, plutôt bonnes. Vokka aurait pu essayer de pêcher dans le torrent, mais il y renonça parce que cela lui ferait perdre trop de temps. L'équarrisseur était encore mangeable, même s'il se faisait sec, moins élastique et plus fibreux que jamais.
Ils s'installèrent pour dormir sur une étendue herbeuse assez loin du torrent pour être sèche.
Avant de s'endormir, Rohde dit : "J'aimerais te connaître mieux..."
"On n'a pas le temps... et ça ne sert à rien."
"Servir... en quel sens ?"
"Dans tous les sens. Toi et moi sommes trop différents."
"Mais alors, à quoi sert que tu m'aides ?"
"Je dois le faire, c'est tout."
"Tu ne veux pas me parler de toi... ne ne veux pas non plus parler de nous... je ne te comprends pas."
"Patience."
"Je t'ennuie avec mes questions ?"
"Non, sinon je te le dirais."
"Je te crois."
"C'est déjà quelque chose."
"Tu as des amis, toi ?"
"Un."
"Ça te suffit ?"
"Oui."
"Il a ton âge ?"
"Non, il a trente-quatre ans standard." Dit Vokka et ils se mordit la langue : sur Boar bien peut connaissaient le calendrier standard universel.
Et de fait Rohde demanda : "Ans standards ? C'est quoi ?"
"Ans et c'est tout. Dormons."
Le vingt-sept ils reprirent la marche le long du torrent qui se faisait moins rapide bien que le courant soit encore fort. La marche était moins difficile mais leur fatigue était grande à tous deux. La main droite de Vokka était presque normale, bien que gardant des traces évidentes de son aventure marine. Elle ne lui faisait plus mal mais Vokka sentait une forte démangeaison, assez gênante, que même l'eau froide du torrent calmait peu.
Le soir il installa Rohde avec plus de soin que d'habitude. Puis, avant qu'il fasse noir, il cueillit une grande quantité de baies, racines, fruits et feuilles comestibles. Rohde l'observa en silence s'affairer autour de lui. Quand le soleil se coucha la lune bleue était déjà haute dans le ciel.
"Rohde ?"
"Oui ?"
"Ecoute-moi bien. Tôt demain je repartirai... seul. Tu ne bougeras pas d'ici. Si je ne me trompe pas, le château est à une journée de marche d'ici, mais je n'en suis pas sûr. A deux nous risquerions de ne pas y arriver avant la fin de la course. Seul, même avec un jour de route de plus, je devrais y arriver, puisque nous sommes le vingt-sept au soir et que j'ai jusqu'au soir du vingt-neuf... Les vivres que je te laisse devraient te suffire pour trois jours. Je te promets de revenir, mais toi, ne bouge absolument pas d'ici. Tu dois me le promettre. Demain matin je t'apporterai aussi de l'eau dans la poche en feuille. Mange et bois peu... Je regrette de te laisser, mais je t'assure que je reviendrai."
"D'accord, je te crois... je ferai comme tu dis."
"Et..."
"Et ?"
"Dors, maintenant."
"Tu voulais dire autre chose..."
"J'ai changé d'idée. Dormons."
Le matin du vingt-huit, il prit de l'eau qu'il lui laissa avec trois des cinq morceaux de poisson restants.
"Bonne chance, Wylad."
"Bonne chance, Rohde."
"Je t'attends..."
"Bien sûr."
Vokka partit rapidement. Il ne suivit pas le torrent mais coupa vers la route, en s'orientant au soleil et en regardant autour avec attention pour trouver des points de repères clairs. Il rejoignit la route vers midi. Au bord de la route il laissa quelques signes pour le retour et regarda encore attentivement l'endroit, en se retournant souvent pour pouvoir le reconnaître quand il reviendrait.
Peu après il traversa le ruisseau qui coupait la route, là où il avait bu à l'aller. Il évalua alors le temps qu'il lui faudrait pour rentrer au château : étant donnée sa fatigue, il devrait pouvoir y arriver au plus tard à midi le vingt-neuf. Marcher sur la route était beaucoup plus facile. Il espérait juste ne pas faire de rencontres qui l'arrêtent ou lui fassent perdre du temps. Inconsciemment il serra son épine dans sa main. Il devait tâcher d'accélérer le pas. Rohde ne devait pas rester seul plus de trois jours.
Jusqu'à l'étape du soir il ne rencontra personne. Marcher sans le poids du garçon malchanceux qui lui avait pesé dessus lui donnait presque une impression de soulagement. Il s'arrêta pour manger puis reprit la route. Pendant que le soleil se couchait, la lune rouge se leva suivie peu après de la jaune, pas loin l'une de l'autre. Leur lumière, bien que ténue, lui permettrait de marcher de nuit aussi. Tant qu'il en avait la force, il devait marcher et avancer rapidement. La nuit était moins sombre que les précédentes et il avançait assez vite. Il pensa à Rohde, lui aussi dormirait mieux.
Quand il se sentit trop fatigué il s'enfonça entre les arbres, chercha un endroit abrité et pas trop inconfortable, changea les feuilles du dernier morceau de poisson, le remit dans son sac avec les bandes de son pagne et s'en servit d'oreiller. Il s'endormit aussitôt.
Au matin il mangea quelques baies et reprit le chemin. Après une petite heure la piste suivait le torrent : maintenant il était sûr d'arriver au château avant midi. Cela lui rendit un peu de force et il pressa le pas. En milieu de matinée, il vit quelqu'un arriver vers lui. Il se cacha entre les buissons à côté de la piste. Peu après passait un groupe d'Artistes. Ils marchaient en riant et en plaisantant, joyeux et bruyants. Vokka crut reconnaître parmi eux Nehve et Ezmy et il éprouva l'envie de les appeler. Mais il n'en était pas du tout sûr et puis il n'avait pas de temps à perdre. Il les laissa passer puis sortit de sa cachette et reprit la route.
Les ombres des arbres, qui s'espaçaient, raccourcissaient rapidement. Enfin, il vit Port-Salut au loin, son château et, plus près, l'hostel. Il se mit à courir. Il atteignit l'hostel en une demi-heure mais ne s'y arrêta pas. La route en descente lui permettait une plus grande vitesse. Son but approchait et déjà il voyait la porte de la ville, ouverte, le mur solide, le vaste pré dégagé autour du mur et les arbres disparaître peu à peu.
Il entendit les cris d'encouragement des Armés qui l'avaient aperçu. Toujours en courant, d'un pas désormais désordonné et irrégulier, il entra en ville. Les gens s'arrêtaient pour le regarder passer, quelqu'un le reconnut et dit son nom aux autres. Vokka transpirait et haletait fort. Il arriva à la place du château, entra en courant, arriva dans la cour intérieure. Les habits laissés par les concurrents étaient encore par terre. De son groupe il en restait encore six : treize compagnons étaient donc déjà rentrés. Il tomba presque dessus. Il se rhabilla rapidement. Pendant ce temps étaient arrivés dans la cour Tha, Nilko, les Etendards, Mar et le Régent Shir.
Rhabillé, Vokka se releva, droit et raide comme une pique : "Moi... Sunney Wykok Thou... je suis... prêt !"
Tha était ému : "Tu as bien suivi toutes les règles de la course ?"
"Oui."
"Tu as pêché un poisson ?"
"Oui, en voici une vertèbre comme preuve." Dit-il en la sortant du sac.
Un des étendards s'exclama : "Un équarrisseur ! Et un gros. Tu es arrivé à en prendre un..."
"Oui."
Tha continua en essayant de garder un ton officiel : "As-tu le bracelet sur toi ?"
"Le voici !" dit Vokka en se l'enlevant du poignet pour le tendre.
"Et la tablette avec le symbole Sun ?"
"Elle est là !" dit-il en la tirant du sac pour la tendre à Tha.
"Le reste des vivres ?"
"Voilà : poisson... baies... fruits... racines... feuilles. C'est tout."
"Tu as suivi la règle de n'accepter d'aide ni d'en donner ?"
Vokka sembla hésiter un instant, puis dit à voix haute : "Personne ne m'a aidé à surmonter cette course, et je n'ai aidé personne à la surmonter, selon la volonté du Fondateur."
Alors Tha avança, posa une main sur l'épaule du garçon exténué et prononça la formule rituelle : "Si personne n'a de motif à opposer, moi, Eke Sun, je déclare que Sunney Wyvok a réussi l'épreuve des neuf ans !" Il regarda autour et nul ne dit rien.
Tha répéta : "Personne n'a de motif à opposer ?" Nul ne parla.
"Pour la troisième et dernière fois, personne n'a de motif à opposer ?" Il attendit un instant et dit : "Très bien. Au premier jour du prochain mois tu seras officiellement admis au noviciat des enfants-servants." Puis enfin il abandonna le ton formel, se pencha pour l'embrasser et lui dit : "Maintenant va te laver, te changer et te reposer. Puis tu nous raconteras tout, chéri..."
Vokka, d'un filet de voix, répondit : "Non... où est papa ?"
Mar approchait, souriant et satisfait. Il regarda attentivement son fils : "Qu'est-ce qu'il y a, Vokka ?"
"Je dois... parler à Nilko."
"Il est là... mais que se passe-t-il ? Que t'es-tu fait à la main ?"
"Rien. Je vous raconterai plus tard... Nilko ?"
"Oui, je suis là."
"Aide-moi à monter... il faut que je te parle."
Nilko regarda Mar les yeux interrogatifs, Mar acquiesça : "Viens, Vok, appuie-toi sur moi."
"Non, sois juste près de moi. Je crois pouvoir le faire seul..."
Ils montèrent au château. Dès qu'ils furent seuls, Vokka lui parla de Rohde : "Nous devons aller le chercher tout de suite..."
"Tu es trop fatigué, Vokka."
"Peu importe, je le lui ai promis."
"Mais nous pourrions envoyer..."
"Non, je ne veux pas que ça se sache. Et puis je connais l'endroit et je perdrai moins de temps."
"Il n'y a rien de mal à cacher, là, tu n'as pas violé la règle en l'aidant."
"Je sais, mais je préfère qu'il en soit ainsi."
"Alors il serait bien que tu en parles au moins à Tha et Mar."
"C'est nécessaire ?"
"C'est mieux... et ça simplifiera tout."
"Oui... tu me les appelles ?"
Ils en parlèrent et Vokka insista à vouloir y aller lui aussi et à ne rien faire savoir aux autres. Tha lui fit remarquer que de toute façon cela se saurait : il y avait Ched Thou qui les avait vus et sans doute au moins une partie des Armés embusqués sur le chemin du retour.
Vokka demanda : "Toi, Tha, comme Châtelier, tu ne pourrais pas leur demander de le taire ?"
"Mais pourquoi veux-tu garder ça secret ?"
"Comme ça !"
"Comme ça, ce n'est pas une raison."
"Je ne veux ni louanges ni critiques. Je l'ai fait et c'est tout. Je ne veux pas expliquer pourquoi, raconter..."
Ils discutèrent encore. Puis il fut décidé que pendant que Vokka se lavait et se remettait un peu en état, Nilko irait à l'hostel demander de faire préparer deux hommes avec une marroue simple et deux avec des traîneaux. Vokka irait avec eux chercher Rohde et ils l'emmèneraient à l'hostel où l'on prendrait soin de lui.
CHAPITRE 10
L'exploration vers le nord
Vokka se lava longuement, prit un bon repas, passa un uniforme Sun propre et, avec Nilko, il quitta de nouveau Port-Salut. A leur arrivée à l'hostel tout était déjà prêt. Vokka demanda des habits civils pour Nilko et lui-même. Ils se changèrent et Vokka prit place dans un des traîneaux et le groupe partit à grande allure. Le vingt-neuf au soir ils étaient déjà à la rivière et à la tombée de la nuit ils trouvèrent le signal laissé par Vokka au bord de la route.
"Nous devons laisser les marroues ici. Toi, reste de garde ici. Toi et Nilko, venez avec moi..." dit Vokka en descendant du traîneau.
"Non, passons la nuit ici. Nous irons demain." Objecta Nilko.
"Mais il vaut mieux que..."
Nilko le coupa : "Il n'est plus nécessaire de courir, maintenant. Demain sera le troisième jour et le garçon sera encore tranquille."
Vokka dut céder. Ils portèrent les marroues entre les arbres et les attachèrent, ils ouvrirent les toiles et se couchèrent pour dormir."
"Nilko ?"
"Oui ?"
"Ce Rohde voulait être mon ami..."
"Evidemment."
"Mais nous nous connaissions à peine."
"Il te doit la vie."
"Oh... mais qu'est-ce que ça veut dire ?"
"Si quelqu'un me sauvait la vie, en un sens je lui appartiendrais."
"Et pourquoi ? Comment un homme peut-il appartenir à un autre ?"
"Celui qui te sauve la vie, c'est comme s'il t'en donnait une nouvelle, un peu comme un second père ou mère."
"Moi, le père de Rohde ? C'est ridicule... j'ai neuf ans et il en a le double !"
"Peu importe. Tu es entré dans sa vie, désormais, tu ne peux rien y faire, c'est comme ça et il le sent."
"Mais à quoi ça rime ? D'ici un ou deux jours nous ne nous reverrons plus jamais... comment pourrions-nous être amis ?"
"Si on s'aime bien, on est amis."
"Mais je ne l'aime pas bien, moi."
"Bien aimer ne veut pas dire se donner des baisers, se prendre dans les bras ou faire dieu sait quoi... ça veut dire vouloir le bien d'une personne... et toi pendant des jours tu as souffert et peiné pour son bien..."
"Oh... alors ça que veut dire que je l'aime bien ?"
"Dans un certain sens, oui."
"Même si après je ne m'occuperai plus de lui ?"
"Même. Après tu pourras dire que tu l'as bien aimé."
"Alors nous aurons été amis, Rohde et moi ?"
"Je crois bien que oui."
"Lui aussi, il n'arrêtait pas de me dire de m'en aller, de le laisser pour ne pas rater ma course... alors lui aussi m'aimait bien."
"Exactement."
"Mais je croyais qu'un ami c'était comme toi et moi... toujours ensemble..."
"Et bien, disons qu'il y a plusieurs degrés d'amitié. La nôtre est plus profonde, plus durable, plus forte..."
"Mais quand je te vois je me sens... vraiment bien, heureux... ça c'est de l'amitié. Pour Rohde au contraire..."
"Tu avais hâte de le retrouver, tu es impatient, non ?"
"Oui, mais pour lui, pas pour moi."
"Encore mieux ! L'amitié c'est de penser au bien de l'autre, pas au sien... même si on peut en trouver, c'est naturel."
"Mais alors, ce n'est pas si difficile de bien aimer..."
"Non, ce n'est pas si difficile... si on est capable, au moins un instant, de s'oublier soi-même, son intérêt, son propre plaisir..."
"Nilko ?"
"Oui ?"
"Toi, oui, tu es un maître, un ami... ne m'abandonne jamais..."
"Tant que tu ne m'envoies pas au diable, ou qu'on ne m'interdit pas d'être avec toi, je resterai près de toi."
"Mais après, un jour tu te marieras... pourquoi tu ne t'es pas encore marié ?"
"Pour l'instant je n'y pense pas."
"Et quand tu te marieras, tu m'oublieras ?"
"Non. Quand Mar s'est remarié, il t'a oublié ?"
"Oh non, mais c'est différent."
"Pas tant que ça."
"Nilko ?"
"Oui ?"
"Dormons."
"D'accord."
"Nilko ?"
"Oui ?"
"Merci..."
Le matin Vokka guida Nilko et un des hommes de l'hostel à travers les arbres. Quand finalement ils arrivèrent, Vokka courut vers Rohde.
"Nous sommes arrivés, Rohde. Comment vas-tu ?"
Le garçon souriait : "Je suis sale comme une immondice. Je t'attendais..."
"On va te porter au torrent et te laver. Après on t'emportera. Mais avant... j'ai une chose à te dire: j'ai découvert que nous sommes un peu amis, même si nous nous quitterons aujourd'hui."
Rohde lui prit une main : "Merci. Mais je le savais déjà. Et un jour peut-être nous nous reverrons..."
"Mais ne me cherches pas."
"Non ? Pourquoi ?"
"Nos vies sont différentes."
"Mais un jour nos routes se croiseront peut-être encore. Je prie le Grand Plasmateur pour que cela arrive."
"C'est ton dieu ?"
"Oui."
"Moi je n'ai pas de dieu... je crois aux Puissances Eternelles, mais je ne les prie pas, parce que de toutes façons elles ne nous écoutent pas. Je dois faire ma route tout seul... Mais assez, nous ne sommes pas là pour parler..."
Ils le portèrent au torrent, le lavèrent, puis Nilko et l'autre le prirent par les aisselles et le portèrent à bout de bras jusqu'à la route. Ils rejoignirent leur compagnon avec les marroues et installèrent Rohde sur un des deux traîneaux, Vokka monta sur l'autre et ils repartirent. Vers midi, le trente, ils entraient à l'hostel. Ils mangèrent tous ensemble. Rohde fut installé dans un cubicule de seconde classe et Vokka le salua.
Rohde le regarda dans les yeux : "Je voudrais te laisser quelque chose pour te remercier, en souvenir, mais je n'ai vraiment rien. Les Désaxés m'ont dépouillé de tout. Mais si je trouve un travail, je ferai un vase ou une timbale pour toi... et je la laisserai ici à l'hostel. S'il te plait, passe la prendre d'ici un an..."
"Nous verrons. Mais ce n'est pas nécessaire."
"Pour moi, si."
"Bonne chance, Rohde."
"Bonne chance, Wylad... Tu ne veux pas me dire ton vrai nom, avant qu'on se quitte ?"
"Non... Wylad ira bien."
"Comme tu veux."
Ils se quittèrent, Vokka et Nilko se changèrent, remirent l'uniforme Sun et retournèrent au château. Vokka se coucha sur sa couchette et dormit jusqu'au matin suivant, sans se réveiller une seule fois. Sur les dix-neuf concurrents, seuls dix-sept étaient revenus à temps. Pour aucun il n'y eut d'objections.
Le premier du septième mois tout fut préparé pour la cérémonie du passage de tous ceux qui avaient surmonté l'épreuve. Vokka aussi changea le ruban et les sandales rouge-orangé pour les blancs et noirs et changea le Thou final pour l'Av des servants. Il attendit au château que reviennent aussi ceux du deuxième groupe, puis jusqu'au six ceux du troisième groupe. Le quinze du mois se dérouleraient les courses des Armés, mais Vokka devait partir avant. Il passa avec Nilko par Ville-Close pour prendre le livre que Rel lui avait préparé. Puis il rentra au Cenco où il trouva Selte prête à aller à l'école sur Niukétol avec lui.
Selte était excitée. Elle avait quatre ans et quatre mois de Boar, donc quatre ans standard.
"Vokka, on y va avec les fusées?"
"Non, avec le transtar."
"Oh ! Mais alors, on ne verra rien."
"Non."
"Moi je préfèrerais plus mieux les fusées."
"On dit je préférerais les fusées, et c'est tout."
"Oui, oui, je préférerais plus mieux les fusées et c'est tout !" dit Selte.
Vokka rit.
"Mais après, là-haut, on s'amuse bien ?" demanda Selte.
"Bien sûr, on fait plein de jeux, drôles ou un peu moins, mais tous utiles..."
"Les moins drôles, moi j'y joue pas."
"Il faudra jouer à tous, et bien."
"Tu joues bien à tous ?"
"Bien sûr, c'est important."
"Alors je verrai..." répondit Selte joyeuse. Puis elle parut préoccupée : "Mais, là-haut... il y a de l'air ?"
"Bien sûr qu'il y en a !"
"Papa dit que dehors il n'y a pas d'air."
"Entre deux planètes il n'y en a pas et certaines planètes aussi n'en ont pas. Mais Niukétol a du bon air, sois tranquille."
"Ah, alors c'est comme chez nous."
"Oui, plus ou moins."
"Tu joueras avec moi ?"
"Parfois... quand nous ne serons pas à l'école."
"Je veux jouer avec toi."
"Bien."
Ils bavardèrent ainsi en quittant Boar. Vokka éprouvait un sentiment de responsabilité et de protection à l'égard de Selte et avec elle il était doux, patient et même souriant, parfois.
Quatre mois plus tard Tha fut averti qu'il y avait un enfant trouvé, un nouveau-né abandonné par dieu sait qui. Ainsi Tha et Mar adoptèrent un nouveau fils, Krim.
Mar avait reprit ses tournées, après que l'Eku Shir lui ait garanti son appui.
"Je le fais par paresse, tu sais... Je crois que j'aurai moins de problèmes à te suivre qu'à t'affronter..." avait déclaré le Régent avec un clin d'œil de ses yeux perçants.
Mar avait terminé ses tournées en rencontrant à nouveau le Président Chu Tol. Lequel lui avait renouvelé ses déclarations d'appréciation et l'avait assuré qu'il ne s'opposerait pas aux innovations introduites par Mar, mais qu'il laisserait chaque Régent libre d'adopter ou non ses propositions. Mar essaya d'insister, mais le Chu Tol lui déclara explicitement qu'il ne prendrait pas position, désireux qu'il était de ne pas créer de frictions ou de tensions dans sa nation. Alors Mar laissa tomber.
Au quatrième mois de l'année suivante, après que Vokka et Selte soient venus passer les vacances puis repartis sur Niukétol, Mar eut enfin à nouveau un peu de temps pour lui. Alors il se souvint de la promesse faite à Lidje. Il arrangea les choses au château Sun en laissant deux de ses hommes comme Châtelier et Régent par intérim, de façon à pouvoir partir avec Tha et leurs enfants. Ils n'emmenèrent du château que Wynsten, Eduhin et Shehud.
Au Cenco, Lidje avait déjà formé le contingent qui allait les accompagner dans cette exploration. En tout ils étaient deux cents hommes, tous volontaires, bien entraînés et préparés, dont une trentaine déjà experts de Boar. Ils formèrent les habituels groupes de huit. Chaque volontaire était pourvu d'armes de Boar en plus de lasers et paralysateurs, sans oublier la ceinture anti-gravité. Ils avaient aussi quelques boucliers de force portables et trois puissants communicateurs. C'était le plus grand contingent d'exploration jamais formé. Pour l'occasion ils avaient décidé de tous endosser l'uniforme blanc et bleu des Vigiles. Ils décidèrent aussi de ne pas prendre de marroues. Ils devaient s'aventurer dans une zone pour eux encore complètement inexplorée.
Les indices sur la fantomatique cité de Vraitemple étaient vagues. Il semblait qu'elle se dressait dans une région froide, au nord. Ils avaient identifié sur la carte aérienne quelques centres habités. Le plus proche à presque trois mille kilomètres de Port-Salut. Les autres s'éloignaient vers l'est. Le plus loin était aux antipodes, à près de quatre mille kilomètres du premier et presque sur le même parallèle. Ils prévoyaient en tout de visiter une douzaine de centres habités.
Ils avaient aussi étudié le problème du froid. Lidje avait fait faire des sacs chauds en laine pour dormir, des tentes modulaires imperméables et de grandes tenues en deux versions : en laine et imperméables, le tout rien qu'avec des matériaux disponibles sur Boar. Aussi chaque volontaire devrait-il transporter dans les trente kilos de bagages sur le dos, y compris des vivres de secours.
Pour les déplacements nocturnes avec ceinture anti-gravité ils utiliseraient un rayon directionnel dirigé du Cenco et un minuscule ordinateur localisateur électronique qu'ils allaient emporter. Le contingent d'exploration était prêt et impatient de ce qui allait être la mission d'exploration la plus importante jamais organisée. Il était prévu de réaliser l'exploration en au plus trois mois de Boar, sauf imprévu. Chaque nuit, s'ils volaient assez haut, ils pourraient parcourir deux cents kilomètres, peut-être plus, selon le temps et les conditions climatiques.
Avant leur départ il y eut une fête à Aiguevive. Puis, à la nuit, un à un les groupes de huit hommes partirent en prenant leur vol. Le premier à quitter le sol avec ses bagages sur le dos fut Lidje, suivi par Wynsten, Flotyd et Bolwu avec leurs bagages, et ceux des Swooney. Puis Mar avec un petit sac à dos spécial pour porter Belm de deux ans, Tha avec Krim de quelques mois, Eduhin avec Tova de sept ans et Shehud avec son jumeau, Frem. Ils montèrent à six cents mètres. L'air était frais. Tandis qu'ils s'élevaient dans l'air pur, les trois lunes toutes visibles, comme si elles s'étaient donné rendez-vous pour les fêter, les vingt-cinq autres groupes de huit s'élevèrent au-dessus de la ville, en formation.
Quand ils furent tous montés, Lidje se syntonisa sur le rayon directionnel du Cenco et prit leur route vers le nord. Sous eux le terrain, à la lueur blafarde des trois lunes, courrait vite, à peine distinct. Même si du sol quelqu'un avait vu ces deux cents huit points, haut dans le ciel, il les aurait pris pour un vol d'oiseaux. Ce n'était qu'au moment d'atterrir qu'il leur faudrait explorer le terrain avec leurs micro-espions qui les précéderaient pendant la descente.
Mar entendait la respiration lente et régulière de Belm attaché dans son dos. Non loin il voyait Tha, avec la boule faite par Krim, emmitouflé et attaché dans son dos. Derrière suivaient les deux jumeaux encore éveillés : leurs voix aigües s'appelaient, ils riaient et criaient. Pour eux c'était une nouvelle expérience, enivrante et fantastique.
Mar réfléchissait. De nuit, tout Boar était obscurité, il n'y avait que, ça et là, de petits points lumineux : quelque caravane avait allumé un feu. Mais on n'y voyait pas les grandes tâches de lumière caractéristiques des villes sur nombre des planètes de la galaxie. Quand les astronefs, avant d'atterrir, passaient vite sur la face nocturne d'une planète, passagers et équipage essayaient de nommer les tâches de lumière brillantes sous eux... c'était émouvant.
Ici, l'émotion était différente, mais pas moins intense. Ici régnait une obscurité calme et mystérieuse. Elle évoquait un géant endormi... mais prêt à se réveiller, un jour lointain... et alors les peuples en parleraient, les étoiles le chanteraient, ce réveil prodigieux n'échapperait à personne...
Lui et ses hommes préparaient ce jour... d'ici un peu plus de cent années de Boar... un jour où Mar regrettait de ne pas pouvoir voir ce jour, Lidje lui avait parlé d'un saint de sa religion, le Saint Moshes qui avait guidé son peuple vers la liberté pendant quarante ans et était mort à l'aube du nouveau jour, ne voyant que de loin la terre de la liberté... Mar repensait à ce Moshes à présent... Moshes était l'Elu de Je Suis... Et Je Suis le lui avait dit haut et clair...
Si Je Suis existait vraiment, pourquoi dans le passé était-il courant qu'il parle aux hommes et plus maintenant ? Peut-être s'était-il fatigué des hommes, de leur similarité si ennuyeuse ? Bien sûr, il ne prétendait pas qu'il lui parle à lui-même, Mar... Moshes croyait aveuglément à Je Suis, Mar, par contre, se sentait aveugle et c'est tout... et ne croyait pas, ne savait pas croire. On disait que ce Moshes avait vécu il y a plus de cinq mille ans... Mais s'il parlait vraiment avec dieu, il ne fallait pas s'étonner qu'on parle encore de lui après tant de temps.
Comment pouvait bien être la planète Terre à cette époque ? Sans doute pas très différente de la Boar d'aujourd'hui... du moins sous certains aspects. Un peuple entier qui se déplaçait parce qu'il croyait en son dieu ! Les demi-religions de Boar, comme de la galaxie, pâlissaient devant une telle foi... Mar n'avait jamais eu le temps de s'informer à fond sur la religion de Lidje, mais le peu que son ami lui en avait dit semblait fascinant. Mais suffit-il d'être fasciné pour croire et suivre ? Pour un enfant, peut-être, mais certainement pas pour un adulte.
Et pourtant Lidje, bien que seul parmi des millions de personnes sans foi ou d'autres fois, restait fidèle à Je Suis... Il en était arrivé au point de ne pas se marier parce qu'il ne trouvait personne partageant sa foi... ce que Mar n'arrivait pas à comprendre.
"Prends au moins un concubin." Lui avait suggéré Mar, un jour.
"Ce serait pire !"
"Pourquoi ?"
"Parce que s'unir à quelqu'un, et je parle aussi d'amour physique, est chose sacrée pour les Kresthiens... c'est pourquoi un conjoint Kresthien est nécessaire, parce que le sacré a besoin du sacré pour ne pas devenir profane. Mon dieu est Amour. Et profaner l'Amour, qui est sacré, c'est profaner le nom de Dieu !"
"Mais ton dieu est plein de prétention !"
"Pas plus que toi à l'égard de tes enfants."
"Mais si un de mes enfants a tort, je lui pardonne."
"Bien sûr, Lui aussi. Mais si ton enfant se trompe en sachant qu'il a tort et te dit : tu dis que j'ai tort, mais je m'en fiche, je fais ce que je veux, parce que je ne rends de compte qu'à moi-même ! Tu le lui pardonnerais ?"
"Et bien, ça me rendrait fou et je le gronderais, au minimum."
"Justement. Une erreur involontaire est toujours pardonnée. Une erreur volontaire est pardonnée s'il y a du repentir. Mais ne sont pas pardonnés l'indifférence aux règles et le goût pervers de l'erreur."
"Mais le sexe demande satisfaction..."
Lidje sourit : "Ce n'est qu'un lieu commun. Toi-même, après ton expérience des Maisons du Plaisir, tu ne voulais plus entendre parler de sexe, jusqu'au jour où t'as trouvé l'amour. C'est justement l'amour qui t'a réconcilié avec ta sexualité, n'est-ce pas ?"
"Et bien... j'étais troublé, je ne pouvais pas..."
"C'est ça, moi je ne peux pas... c'est presque la même chose."
"Tu dis que c'est l'amour qui m'a libéré, et c'est vrai... et tu dis que l'amour est dieu... alors, est-ce ton dieu qui m'a libéré ?"
"Dans un certain sens, oui."
"Mais alors, si ça a marché entre moi et mon époux qui ne croyions pas à Je Suis, ça peut marcher aussi entre toi et un époux qui n'y croirait pas."
"C'est vrai. Mais avant je préfère attendre la possibilité de faire les choses bien... s'il devait en aller autrement lorsque j'aurai fait mon possible, ça marchera toujours."
"Alors pour toi chercher Vraitemple... c'est chercher un époux ?"
Lidje rit : "Non... même si cela n'est pas exclu."
Maintenant Mar regardait Lidje voler devant lui : "Il vole à la recherche de son peuple... des siens... et pourtant on dirait que les siens c'est nous... Il vole à la recherche de son dieu... et pourtant il dit que son dieu est avec lui, partout. Par ailleurs, s'il est vrai que Je Suis est amour, il est vrai que Lidje vit l'amour, le respire et le répand autour de lui. Lui sait vraiment aimer tout le monde. Il est extraordinaire, Lidje. Quand je lui ai demandé de me jurer fidélité, il m'a répondu qu'il jurait de m'obéir même au prix de sa vie, tant que mes ordres ne contrarieraient pas les lois de son dieu... J'avais dit au Technarque quelque chose de similaire, mais dans les limites que je fixais moi. Pour Lidje au contraire, elles sont déjà fixées... Qui peut bien avoir raison ?"
Les heures passaient et, quand l'aube s'annonça, ils s'arrêtèrent. Ils explorèrent un grand secteur sous eux avec les micro-espions et choisirent un coin sans ville ni groupes humains. C'était une vaste vallée sauvage, dépouillée et traversée par un grand fleuve majestueux. Ils descendirent lentement, en observant bien la zone, et ils atterrirent doucement. Ils montèrent aussitôt les tentes modulaires et, par tours préalablement établis, le tiers veilla pour préparer à manger ou monter la garde. Mar et les siens étaient du premier tour de garde. Ils avaient monté deux tentes pour les enfants. A présent les jumeaux aussi dormaient profondément.
Chaque tour veillait trois heures et se reposait six heures. En voyageant ainsi, ils passaient de trois repas quotidiens à deux. Leur diète avait été étudiée par Cenco à base de seule nourriture locale, pour être légère et énergétique, et pour intégrer les vivres à trouver éventuellement là où ils atterrissaient. Déjà certains de son tour s'étaient déshabillés et jetés au fleuve, que ce soit pour se laver ou pour pêcher ou juste pour le plaisir de nager. Lidje était parmi eux. Mar, avec Tha et d'autres, était de garde, d'autres préparaient le repas.
"Tha, voici de belles vacances, dans un certain sens."
"Oui, ce début en a bien l'apparence. Je regrette que Vokka et Selte ne soient pas avec nous, ils s'amuseraient beaucoup."
"Oui... mais ils auront d'autres occasions, tu verras. Tha ?"
"Oui, mon amour ?"
"La vie a beaucoup changé, pour toi ?"
"Comment ça ?"
"Depuis que tu es avec moi."
"Bien sûr, du tout au tout."
"Comment ?"
"En mieux..."
"Oui, mais comment ?"
"Je vis sur... une autre planète. Des choses incoyables... Et puis, il y a toi."
"Moi j'ai peur parfois de ne pas savoir assez penser à toi, à vous."
"Pourquoi ?"
"Je ne sais pas... je suis toujours si... si occupé."
"Tu ne dois pas t'en faire pour ça. Tout va bien comme ça."
"Mais toi... tu es trop patient."
"Mais non. Si tu me laissais trop seul et si tu ne t'occupais pas assez des enfants, tu aurais des comptes à me rendre."
"A toi ? Tu es toujours si calme, si doux..."
"Eh, tu ne m'as pas encore vu en colère."
"Oui... j'aimerais bien te mettre en colère, rien qu'une fois, pour voir comment tu serais..."
"Oh, canaille !"
Ils rirent.
"Tu sais, Mar, si quand j'étais petit quelqu'un m'avait dit que ma vie serait... celle-ci, je lui aurais botté le cul et je l'aurais traité de fou et de menteur."
Mar sourit : "Moi aussi j'ai eu cette sensation. C'est drôle, la vie. Je pensais devenir un brave mécanicien spatial, avoir une petite maison, un holo-viseur... peut-être même un transmen privé : rêves de riche ! Et un jour peut-être devenir chef d'escadre avec quatre ou cinq hommes à mes ordres... avoir un bureau à moi... et maintenant... j'ai une planète entière, tant de maisons, des dizaines de transmens et des centaines d'hommes..."
"Et tu m'as moi, et six enfants."
"Oh ça, un mari j'y rêvais bien, et aussi d'un enfant, peut-être deux... Quand j'étais à la Maison des Plaisirs je craignais de devoir y rester emprisonné toute ma vie... Alors je rêvais de beaucoup moins : un travail de manœuvre, une chambrette, peut-être partagée avec d'autres ouvriers, un peu de vivres gagnées par mes mains et pas par mon sexe... rien que de sortir de là... Tant de rêves, tant de désirs... et puis la vie prend un autre cours..."
"Un beau cours, non ?"
"Bien sûr, je suis un homme heureux, à présent. Même si parfois j'ai un peu peur. Peur d'être un homme trompé par tout cela."
"Aux résultats, on ne dirait pas."
Un peu plus tard, Mar et Tha allèrent se baigner, pendant que les baigneurs allaient manger et d'autres monter la garde. Certains de ceux sortant du fleuve avaient pris des poissons. Tha et Mar se déshabillèrent et plongèrent dans l'eau fraîche et calme. Ils nagèrent longtemps, en plaisantant, ils essayèrent de pêcher : Mar ne prit rien, Tha trois beaux poissons, dont un non comestible qu'il rejeta à l'eau.
Pendant qu'ils jouaient dans l'eau, Tha lui fit des caresses intimes et dit : "Tu sais que dans l'eau tu es encore plus excitant ?"
Mar répondit en riant : "Alors à notre retour au château je ferai mettre une baignoire à la place de notre grand lit."
"Oh non... tu es déjà assez désirable comme ça... Et pour qui me prends-tu, un érotomane ?"
"Oui, mon époux, je dois me garder de toi, sinon je suis perdu... Tu me donnes envie de faire l'amour rien qu'à penser à toi..."
"Mar ! Dévergondé ! Comment peux-tu dire cela ?"
"Eh eh... pour cacher l'érotomane que tu réveilles en moi !"
Tha lui poussa la tête sous l'eau, en riant.
En émergeant, Mar dit : "Il veut me noyer ! Tu veux changer de mari, alors !"
Ils se poursuivirent dans l'eau en jouant comme deux enfants insouciants mais ils se touchaient de façon intime. Puis ils sortirent pour manger. Quand vint leur tour de repos ils se retirèrent dans une tente où enfin ils firent l'amour. Mar prit Tha qui gémissait sous lui, heureux.
Quand ils se réveillèrent, il restait quatre heures avant le coucher de soleil. Alors ils chargèrent les bagages et se mirent en marche tous ensemble, en formation. Le déplacement à pieds n'était pas strictement nécessaire, mais permettait de ne pas se ramollir et de rester entraînés. Au soir, ils explorèrent comme d'habitude les alentours avec les micro-espions puis décollèrent pour un second saut. Ils volèrent de nouveau jusqu'à l'aube, en suivant toujours le rayon guide. Lequel était calculé pour ne passer que par trois villes sur le trajet et éviter les zones les plus denses en centres habités. Lidje vérifiait très souvent la route sur la carte et chaque jour, à l'atterrissage ou au décollage, il prenait contact avec le Cenco.
La zone qu'ils étaient en train de survoler devenait plus irrégulière et montagneuse. Ils entrevoyaient défilant majestueux sous eux les contreforts rocheux des montagnes baignées par la lumière des lunes. Cette fois, Mar portait Krim sur le dos : il ne pesait presque rien. Mar aussi, volant avec la ceinture, avait la sensation de ne rien peser. C'était un peu comme quand on est immergé dans de l'eau, mais différent. Il savait bien comment fonctionnait l'anti-gravité, mais il lui semblait néanmoins étrange d'être suspendu là-haut et de sentir l'air lui couler le long du corps et ses cheveux voler derrière lui. S'il entrouvrait les lèvres l'air lui gonflait la bouche... c'était drôle... S'il levait une main, l'air la repoussait en arrière, s'il la mettait à plat, elle planait... Il comprenait l'excitation de Frem et Tova. Pendant ce vol aussi il entendait leurs petites voix excitées crier et il eut un sourire intérieur de satisfaction.
Cette nuit passa aussi et à l'aube ils atterrirent sur un étroit plateau, pas loin de la cime d'une montagne. En atterrissant ils virent quelques animaux fuir vers le bas en sautant dans les rochers, rapides et élégants. Ils se relayèrent pour les habituelles gardes et Mar eut, avec les siens, le second tour. Cette fois-ci les jumeaux étaient réveillés aussi jouèrent-ils longtemps ensemble, un peu parce qu'il était impossible de marcher, faute d'espace. Ils grimpèrent un peu sur les rochers proches, chercher des fleurs et des plantes. Ils trouvèrent une étrange espèce de champignon mou, bleu ciel, avec une grosse et longue tige et une petite tête plate à quatre tâches blanches qui semblaient dessiner un visage. Frem et Tova s'amusaient à reconnaître dans chaque champignon une personne du château et ils riaient, joyeux, en imitant leurs manières et leur façon de parler.
Pendant la troisième nuit, ils survolèrent une ville qu'ils purent à peine distinguer, étendue entre les collines qui remplaçaient les montagnes. A l'aube ils atterrirent non loin d'un bois, aux confins d'une plaine qui s'étendait sans limites vers le nord. Après les habituels tours de repos, ils marchèrent vers les arbres qu'ils avaient vus de haut. Ils y arrivèrent en une petite heure de marche. C'était d'étranges arbres, au tronc blanc en forme de demi fuseau et d'au plus six mètres de haut. Tout autour, de la base à la pointe, une ligne hélicoïdale s'enroulait sur elle-même vers le haut, et il en sortait des branches droites de longueur décroissante qui culminaient en un éventail de feuilles étroites et longues à nervures parallèles. Aucun d'entre eux n'avait jamais rien vu de tel dans les explorations précédentes. Ils les observèrent, intrigués, et ils les enregistrèrent.
Puis Mar actionna un scalpel laser et en coupa un à la base. L'arbre tomba avec fracas et la souche se remplit de lymphe transparente. La coupe nette révélait que le tronc n'était pas plein mais qu'il présentait un trou central dont partait une hélice formée de fibres verticales épaisses d'à peu près deux millimètres et s'enroulant sur elles-mêmes vers l'extérieur en des centaines de tours d'épaisseur homogène pour s'achever sur la ligne, un peu plus épaisse et jaunâtre, dont partaient les branches. C'était comme un grand rouleau. En bas du tronc coupé, Mar essaya de couper une section d'une vingtaine de centimètres puis, aidé par d'autres, il se mit à la dérouler. Sans trop de peine ils obtinrent un long ruban continu, très blanc, solide, de plus de cinquante mètres de long.
Un des hommes qui à Aiguevive se préparait à devenir Maître Constructeur approcha, analysa ce ruban et regarda les autres avec une expression enthousiaste.
"Mais c'est stupéfiant ! Nous pouvons en faire des revêtements, des couvertures, peut-être même des portes coulissantes, soutenues par des cadres... Nous devons à tout prix utiliser cet arbre... cornet. Lidje, tu as les coordonnées exactes de cet endroit ? Le Cenco doit savoir, il doit faire quelque chose... Nous devons étudier cet arbre. Peut-être que dans la ville qui devrait être un peu plus au sud, ils l'utilisent à quelque chose..."
D'autres étudiants constructeurs, charpentiers et bûcherons vinrent examiner l'arbre et enregistrer ses caractéristiques. Puis ils reprirent la marche jusqu'au soir. Ils s'arrêtèrent pour manger dans les hautes herbes de la plaine puis reprirent leur vol.
Cette fois Mar portait Frem sur son dos.
"Papa, pas vrai que c'est bon de voler comme ça ?"
"Si..."
"Dommage que c'est la nuit..."
"C'est vrai. Mais de jour il ferait trop chaud et puis on pourrait être vus d'en bas."
"Pourquoi on doit toujours faire des secrets ?"
"Je te l'ai déjà expliqué, Frem."
"Oui... mais un jour on pourra tout faire sans tricher, hein ?"
"Bien sûr. Mais ce jour-là nous ne le verrons ni moi ni toi. Tes enfants, peut-être..."
"Alors je veux avoir des enfants vite."
Mar rit. Il sentait les bras de son fils passés tendrement autour de son cou et cela lui plaisait.
"Pour faire un enfant il faut être deux..."
"Moi et Tova nous sommes deux !"
"Mais vous êtes des garçons tous les deux et puis vous êtes frères. De toute façon deux hommes ou deux femmes ne peuvent pas faire d'enfants, ils peuvent seulement en adopter."
"Et pour en faire ?"
"Il fait être deux et il faut qu'il y ait un homme et une femme, sinon il ne naît pas d'enfants."
"Alors je dois chercher une femme."
"Tu as le temps... Pour faire un enfant tu dois être plus grand."
"Alors j'en adopte un."
"Pour adopter aussi, il faut être au moins majeur."
"Ouh là, qu'est-ce qu'ils en veulent, des choses ! Et puis, quand je trouve une femme, comment je fais ?"
Mar se trouva bête à expliquer ces choses de nuit, flottant en l'air, son fils attaché sur son dos. Mais un moment en vaut un autre et un lieu en vaut un autre.
"Maintenant je comprends pourquoi nous sommes tous différents des filles !" s'exclama Frem, sérieux. "Mais c'est mieux avec une femme ou avec un homme ?"
"Si tu es amoureux, il n'y a aucune différence, c'est beau que ce soit l'un ou l'autre."
Ils parlèrent encore un peu, puis le garçon posa la tête sur l'épaule de son père et s'endormit.
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