Le quatrième livre de Mar Swooney (6) d'Andrej Koymasky
vendredi 19 juin 2009, 21:14 - Andrej Koymasky - Lien permanent
"Voici l'endroit choisi pour notre combat." "C'est ton privilège." Dit Mar et il remit à Tha la bannière de défi. "Tirons au sort quel défi nous ferons, le tien ou le mien." Ajouta Mar.
par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Août 1980
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 11
Deux étranges cités
Le lendemain ils atterrirent à une dizaine de kilomètres d'une curieuse ville à la forme parfaitement circulaire, proche d'un petit cours d'eau. Quand ils l'avaient vue sur les cartes photographiques ils s'étaient demandé ce que pouvait être cette ville à la géométrie si parfaite. De loin, elle rappela un peu à Mar le village des Accueilleurs sur l'île de Ross, sauf qu'elle était beaucoup plus grande. Après les habituels tours de repos, ils cachèrent bien dans les bagages tout ce qui n'avait pas l'air boarien et se mirent en marche vers la cité entrevue de haut. Deux heures plus tard ils étaient en vue du mur d'enceinte. Sur le mur de nombreux Armés les regardaient, préoccupés. Aucune porte d'accès n'était visible de leur côté.
Ils s'arrêtèrent à distance de sécurité et Mar, qui avait caché sous ses habits un bouclier de force éteint, sans rien en main et les bras écartés, avança lentement vers le mur. Les Armés ne le perdaient pas de vue, les armes prêtes.
Enfin, un noble des Armés cria du mur : "Arrête-toi, étranger ! Dis-nous qui vous êtes et ce que vous voulez !"
"Nous sommes des Vigiles de Vieneuve. Nous sommes de passage et allons vers le nord pour une mission de recherche et d'exploration. Nous avons besoin d'eau et de vivres. Nous demandons qu'un groupe des nôtres puisse entrer en ville."
"Pour quoi faire ? Ici nous ne vendons pas de vivres et pour l'eau il y a la rivière."
"Que vendez-vous ici ? Et comment s'appelle la ville ?"
"Elle s'appelle Villeronde et ici on vit de ce qu'on produit. Nous achetons et vendons assez peu et ne traitons qu'avec les Marchands, pas avec des inconnus."
"Mais nous payons bien, autant ou plus que les Marchands. Que risquez-vous à laisser entrer quinze ou vingt d'entre nous, désarmés ? Les autres resteront où ils sont, ou plus loin, si vous voulez."
"Attends là, ne bouge pas. Je vais appeler le Père de la cité. S'il décide de vous faire entrer, nous n'y verrons pas d'inconvénients."
L'attente commença. Peu après apparut au mur un vieil homme qui portait une très légère tunique magenta, les cheveux longs tirés sur la tête dans un chignon qui rappelait celui des Accueilleurs, mais plus bas.
"Etranger, quelle est ta proposition ?"
"Voir vos produits et en acheter, s'ils nous intéressent."
"Mais vous n'êtes pas Marchands..."
"Pas vraiment. Nous sommes des voyageurs... mais d'honnêtes gens."
"Et pourquoi voyagez-vous si nombreux... et armés ?"
"Parce que nous ne connaissons pas ces terres et nous devons être en mesure de nous défendre si nous rencontrons les Pillards ou les Désaxés. N'y en a-t-il pas, par ici ?"
"Bien sûr qu'il y en a. Là où il y a à manger accourent les affamés. Mais quel est votre métier ?"
"Nous sommes des Vigiles de Vieneuve."
"Vigiles ? Vieneuve ? Jamais entendu... ta réponse me laisse sur ma curiosité."
"Nous ne pourrions pas en parler en ville, au lieu de nous égosiller ici en plein air ?"
Le Père parut considérer la question : "Ecoute, étranger, chez nous, quand on ne sait pas comment résoudre un problème, ou faire un choix, on recourt à un petit jeu entre les parties qui proposent les solutions possibles. Faisons cela : je descends à la porte de la ville et je sors, toi tu tournes à gauche et tu vas à la porte. Nous ferons le jeu, toi et moi tout seuls, et selon le résultat on décidera. Ça te va ?"
Mar sourit : "Pourquoi pas. J'aime jouer et tenter ma chance."
"Alors approche, je viens moi aussi. Mais dis à tes hommes de ne pas bouger d'où ils sont."
"D'accord."
Mar repartit vers les siens. Il leur expliqua l'accord et alla à l'endroit indiqué, seul, les anneaux laser et paralysateur aux doigts et le bouclier de force sous les habits.
Il vit la porte, encore fermée, s'arrêta à dix mètres et attendit. Peu après la porte s'ouvrait et le Père de la ville en sortit et avança vers Mar. Sur le mur de nombreux Armés les tenaient à l'œil.
"Boar, la planète de la méfiance." Pensa Mar.
Le Père arriva devant lui : "Je suis Rykel Mewynk, Père de Villeronde, Conseiller à vie, Adepte du Culte, Jugeur de Second Litige, Electeur du Modérateur."
Mar écouta cette litanie de titres puis, très sérieux, se présenta : "Je suis Npoini Merhina Andriane Komas, Sage des Vigiles de Vineuve, Premier Rééducateur, Penseur ambulant, Régisseur à plein temps, Chef de la Fraternité des buveurs de kloskikes, Père de Vokka."
L'autre le regarda avec attention : "Je ne connais pas tes titres, mais tu sembles un personnage important, bien que jeune."
Mar acquiesça : "Je ne connais pas non plus tes titres, mais tu as l'air d'une personne d'influence, comme l'atteste aussi ton port."
"Pour simplifier, tu peux m'appeler Père."
"Et toi tu peux m'appeler Sage."
"Bien, Sage, alors je te propose un jeu de hasard assez simple, celui des tablettes. J'ai pris avec moi deux petites tablettes en bois et un stylet. Chacun de nous marquera d'un simple symbole l'une d'elles puis nous les mettrons dans ce sachet. Comme tu vois, il y a un petit trou. Tu l'agiteras jusqu'à ce qu'une des tablettes en sorte. Si sort d'abord celle avec ton symbole, vous entrerez en ville comme tu le proposes, si par contre sort d'abord celle avec mon symbole, vous vous en irez. Acceptes-tu ?"
"Bien sûr, Père, la méthode me semble simple et raisonnable."
L'homme montra alors les deux tablettes sur la paume de sa main : deux carrés en bois parfaitement identiques. Mar en prit un. Le père prit l'autre et y traça un symbole.
"Laisse-moi voir le symbole que tu as mis, Père, pour que j'évite de faire le même que toi." Dit Mar.
Le Père montra sa tablette : il y avait tracé un cercle parfait. Alors Mar posa sa tablette dans la paume de sa main, prit le stylet en faisant en sorte que l'autre ne puisse pas voir, et il traça un cercle identique. Puis il ferma le poing et enfila la tablette dans le sachet en tissus. Le Père y mit aussi sa tablette. Mar en ferma l'ouverture et commença à agiter avec force le sachet de façon à ce que l'ouverture soit de côté. Il l'agita longtemps avec force jusqu'à ce qu'un des deux carrés vole au loin. Mar laissa tomber le sachet et courut vers l'endroit où était tombée la tablette, entre les herbes et les cailloux. Il commença à fouiller des deux mains, tandis que le Père attendait. Il le trouva, le cacha entre ses doigts en feignant de continuer à chercher.
Puis il se leva : "Excuse-moi, Père, je n'arrive pas à la trouver. Pourrais-tu m'aider ?"
Le Père approcha, se pencha et commença à chercher. Mar pendant ce temps, sans être vu, enfila d'un geste rapide la tablette dans sa ceinture et feignit de chercher encore.
"J'ai secoué le sachet trop fort... je suis impardonnable... on fait quoi maintenant... où peut-elle bien être passé..." grognait Mar.
Peu après le Père se relevait : "Après tout il est inutile de la trouver..."
"Mais si on ne la trouve pas, comment fait-on ?"
Le Père rit : "Pour un Sage tu n'as pas l'esprit si rapide. Il suffit de regarder dans le sachet celui qui reste et nous saurons lequel est sorti le premier !"
Mar perdit son air fâché, feignit de se sentir stupide, s'illumina dans un grand sourire et se frappa une main sur le front : "C'est vrai, je n'y avais pas pensé. Ouf, je n'ai pas causé d'ennuis."
Le Père approcha du sachet, l'ouvrit, y passa la main et en tira la tablette restante. Il y jeta un coup d'œil rapide et dit : "Tu as de la chance, c'est la mienne qui reste, donc la tienne est sortie en premier."
Mar le regarda l'air surpris, tendit la main, vérifia la tablette, puis dit : "D'habitude je n'ai jamais de chance au jeu."
Le Père fit non de la tête : "Personne n'a jamais ni toujours de la chance quand on tire au sort : les probabilités sont égales. Donc nous ferons comme tu as proposé. Quinze d'entre vous, complètement désarmés, pourront entrer en ville et s'y promener. Tous les autres devront rester là où ils sont. Nous vous ferons voir nos produits et si quelque chose vous intéresse, vous pourrez l'acheter."
"Merci, Père, je vais préparer le groupe."
Le Père rentra en ville tandis que Mar retournait vers les siens. Une fois là, il forma un groupe de quinze hommes choisis parmi les étudiants des différentes spécialités enseignées à Aiguevive.
"Ouvrez l'œil, enregistrez tout ce que vous pourrez avec vos bracelets, posez des questions. Si quelque chose vous semble particulièrement intéressant ou beau, achetez-le. Achetez aussi quelques vivres. Tâchez d'apprendre l'histoire et les traditions de la ville et surtout comment on peut en devenir citoyen et y acheter une maison. Si possible, posez aussi des questions sur les Armés et leur château. Bon courage, les garçons."
Frem et Tova voulaient accompagner le groupe et Mar finit par les laisser venir : "Vous êtes en plus des quinze. S'ils vous laissent entrer, d'accord, sinon vous revenez aussitôt ici."
"D'accord, papa, mais tu verras qu'ils nous laisseront entrer." Dit Tova, sûr de lui.
Le groupe partit. Pendant ce temps Mar raconta à Tha et à ceux qui étaient près le stratagème utilisé pour être certain d'avoir l'autorisation. Ils rirent tous.
Tha dit : "Tu es une fripouille, Mar, tu les as trompés..."
"Bah, pour quelque chose d'aussi bête... et puis je n'ai fait de mal à personne, j'ai juste un peu aidé le sort."
"Mais tu t'es moqué du... comment s'appelle-t-il ?"
"J'ai l'enregistrement. Ecoutez..."
Quand ils entendirent l'enregistrement de la voix de Mar, sérieux et solennel, énoncer ce nom fantaisiste et décliner tous ces titres imaginaires, ils éclatèrent tous d'un fou rire et Belm ravi les accompagna en battant des mains, bien qu'il n'ait sûrement pas compris la raison de l'hilarité générale.
Un homme dit : "Je comprends à présent pourquoi tu as dit aux hommes partant en ville de ne jamais dire ton nom ni ton grade !"
"C'est sûr, ils auraient mis au moins trois heures rien que pour apprendre cette litanie !" dit un autre en riant.
Tha secouait la tête, amusé : "Mar, Mar, il faut être sérieux !"
Mar ouvrit grand les yeux et d'un ton humble il déclara : "Mais j'étais on ne peut plus sérieux, en parlant avec lui..."
Tous rirent à nouveau.
Alors qu'ils attendaient le retour des hommes allés à Villeronde, le vent se leva, de plus en plus fort. Aussitôt Mar et Tha mirent les enfants à l'abri pendant que les hommes fermaient les bagages et les accrochaient. Le vent venait du nord-est, il était froid. Les hautes herbes de la plaine se recourbaient et rappelaient une chevelure passée entre les dents d'un peigne.
"Attention, avec un tel vent, s'il continue pendant la nuit, pourrons-nous voler ? Il souffle presque en sens opposé à notre direction..." remarqua Lidje.
"Espérons qu'il tombe avant la nuit... Même rester debout est difficile. Je suis sûr qu'on ne peut pas voler dans ces conditions. Combien de temps avant le crépuscule ? Deux heures ?"
"Je crois que c'est ça."
Ils étaient assis par terre, le sac à côté d'eux, dos au vent. Mar repensait à la tempête en mer, des années avant, quand Njeiry était encore vivant. Il ne pensait plus beaucoup à Njeiry, mais quand ça arrivait il éprouvait une sensation poignante de nostalgie, et aussitôt il se sentait coupable envers Tha. Et pourtant il ne pouvait pas dire avoir aimé Njeiry plus que Tha. Il avait été marié avec Nje cinq ans, maintenant il était avec Tha depuis six ans... Il avait adopté trois enfants avec le premier et trois avec le second... Que ressentirait-il d'ici dix ans ? Ou plus encore ?
Il pensait à cela en tenant Belm dans ses bras. Le petit s'était lové contre lui en passant la tête sous la manteline de Mar qui le protégeait des bras en le tenant serré contre lui.
"Mon père et ma mère ne m'ont jamais tenu ainsi... Qui sait s'ils sont encore vivants ? Comme ils sont loin... Pauvre papa, pauvre maman... Je ne pense pas beaucoup à eux. Qui sait s'ils pensent à moi ? S'ils se sont jamais demandé ce que je faisais ? Il est sûr que quoi qu'ils aient pu imaginer... ils ne se sont certainement pas douté de ceci. Moi aussi j'imagine un avenir pour mes enfants mais après... qu'en sera-t-il ?"
Tha lui dit à l'oreille : "A quoi penses-tu ?" en cherchant à couvrir le hululement du vent.
"Pourquoi ?"
"Tu fais une tête étrange..."
"Comment ça ?"
"Et bien... lointaine... comme il t'arrive parfois."
"J'étais sur Terre."
La Terre, encore aux mains de l'UPO, des sept généraux... La Terre si antique, si lointaine... La Terre, la planète d'origine, la mère de la galaxie, une planète misérable, mesquine, grise... une pauvrette, comme sa mère... Et pourtant elle avait donné la vie à toute la galaxie humaine ! Si une vieille plante donne de bons fruits, fou serait qui l'arrache...
"Comme je peux m'être trompé en jugeant mes parents..." pensa encore Mar.
Le vent continuait avec la même violence. Belm s'endormait. Un peu avant le coucher du soleil, le vent baissa, sans vraiment cesser. Peu après arrivèrent les quinze hommes avec Frem et Tova, presque au pas de course, chargés de paquets. Mar confia Belm à Eduhin.
"Faites tout de suite vos bagages et répartissez les paquets entre les autres. Il nous faut prendre notre vol vers le nord et nous éloigner de la ville tant que le vent est plus calme. Vous nous raconterez après comment ça a été."
Les hommes obéirent aussitôt. Frem et Tova étaient joyeux.
"Si on arrive à voler ce soir, Tova vient avec moi." Dit Mar.
"D'accord papa." Répondirent les jumeaux.
Ils préparèrent leurs affaires et reprirent la route, après avoir installé Belm et Krim sur le dos de Shehud et Eduhin. Frem et Tova marchaient à côté de leurs parents. Les gens de la ville avaient expliqué en quel point il fallait traverser la rivière. Le gué trouvé, ils l'empruntèrent en file indienne, puis reprirent la route vers le nord. Il se faisait tard, le ciel limpide s'obscurcissait et les premières étoiles apparaissaient pour marquer le crépuscule, une après l'autre, tremblantes et brillantes comme jamais. Même maintenant que l'homme connaissait les étoiles de près, il ne cessait de les regarder, nuit après nuit, avec toujours la même admiration. Du moins pour ceux dont le cœur n'était pas occupé par des desseins mesquins. Un homme qui ne sait pas admirer les étoiles est un être limité.
Il faisait nuit à présent, ils étaient assez loin de la ville et il ne servait à rien de continuer. Le vent, bien que n'étant plus violent, restait fort. Lidje fit un essai, se souleva lentement du sol, toujours plus haut, jusqu'à disparaître de la vue de ses amis. Après d'interminables minutes, il redescendit.
"Je crois qu'on peut essayer, il ne doit pas y avoir de risques à notre altitude de vol..."
Mar se fit alors aider à attacher Tova dans son dos, puis il aida Tha avec Frem. Puis, au signal de Lidje, ils prirent lentement leur vol. Peu après tous étaient prêts, en formation, et ils partirent plein nord. Le vent semblait plus fort maintenant, puisqu'il s'ajoutait à leur vitesse, mais ils arrivèrent quand même à avancer. Deux heures plus tard le vent diminuait mais il se mit à pleuvoir. Alors ils descendirent vite, ouvrirent leurs sacs et mirent les tenues imperméables, avec un masque transparent et un couvre sac. Ils passèrent aux enfants de petites tenues faites sur mesure.
Ainsi équipés, il redécollèrent et reprirent leur vol. Pendant qu'il enfilait sa tenue, à terre, Mar avait remarqué l'air déçu de son fils.
"Qu'y a-t-il, Tova ?"
"Je voulais te parler..."
"Et bien, nous parlerons demain..."
"Oui..."
En vol Mar essayait de voir, à travers le masque transparent ruisselant de pluie, les autres qui volaient pour rester en formation. Ils devaient voler plus haut que d'habitude parce que la visibilité était très réduite. Cela rendait aussi nécessaire de réduire leur vitesse de vol. Quand vint le matin, Lidje ne donna pas le signal de la descente. Le vent d'abord et la pluie après avaient ralenti leur vol mais maintenant la pluie les protégeait du risque d'être vus du sol, aussi pouvaient-ils continuer le voyage à la lumière du jour.
Mar commençait à avoir faim. Il sentait son fils bouger dans son dos de temps en temps. La pluie tombait toujours, monotone, toujours pareille, froide. Enfin Lidje donna le signal et ils s'arrêtèrent tous. Ils firent descendre les micro-espions et ils virent que le terrain n'était pas propre à les recevoir, trop marécageux. Ils avancèrent encore un peu puis, à un nouveau signal de Lidje, ils descendirent tous ensembles. Ils se retrouvèrent à un endroit presque identique à celui de leur départ, plat, avec de hautes herbes battues par les rafales de pluie. Il n'y avait pas d'arbres en vue, mais le rideau d'eau ne permettait pas au regard de porter loin.
Frem et Tova se dégourdirent les jambes en courant entre les hommes du groupe. A peine montée la première tente, Mar y entra pour changer les deux petits et leur donner à manger. Lidje avait donné ordre de monter les tentes modulaires attachées toutes ensembles pour former une unique pièce vaste et basse. En se serrant un peu ils pouvaient tous y entrer. Les tentes montées ils y entrèrent un à un pour enlever leur tenue qu'ils laissaient dans les premières tentes, puis glissaient plus à l'intérieur. Les cent soixante tentes formaient une sorte de plafond bas unique, avec un couloir fermé tout autour, d'environ vingt mètres de long sur quatorze, rythmé par des montants en bois et interrompu ça et là pour laisser glisser l'eau.
La pluie battante sur les toiles légères de garon, faisait résonner à l'intérieur un curieux et insistant ronflement. Peu à peu tous étaient rentrés s'y mettre au sec, ils s'étaient assis, accroupis, couchés, serrés les uns contre les autres. Ils se mirent à se passer les plats.
Quand ils furent restaurés, Lidje annonça : "Nous sommes presque à mi-chemin. Nous avons sauté une étape et nous avons une demi-journée d'avance. Aussi je propose que nous nous reposions, en espérant que la pluie cesse pendant ce temps. Mais il est nécessaire que dès maintenant seize d'entre nous remettent leur tenue imperméable et sortent monter la garde. Chaque tour de garde sera d'une heure exactement. Pendant que nous serons ici, ceux qui sont allés en ville feront leur rapport aux autres : restez toujours par groupes de huit, pour tout, chaque groupe doit occuper à peu près la surface de trois tentes. Que ceux qui veulent aller dehors le fassent, pour autant qu'ils ne dérangent pas les tours de garde."
Il donna d'autres ordres et le récit de la visite de Villeronde commença. Puis certains se mirent à dormir tandis que d'autres bavardaient à voix basse. La pluie dura encore toute la journée, jusqu'à moitié de la nuit.
Le lendemain matin le ciel était dégagé et clair et un soleil fort et chaud baignait la plaine. Beaucoup sortirent se dégourdir les jambes et faire des exercices physiques, observer leur lieu d'atterrissage. Dans la direction de leur marche, loin, une ligne de montagnes basses annonçait la fin de cette immense plaine. Ils mangèrent dehors, à l'air frais, à peine poussé par un petit vent plaisant et irrégulier. Lentement les tentes et le sol séchaient. Frem et Tova étaient aussi dehors et se poursuivaient, insouciants.
Mar se souvint que son fils voulait lui parler. Il l'appela : "Tova !"
Le petit courut vers lui : "Oui, papa ?"
"L'autre soir tu voulais me parler. De quoi s'agissait-il ?"
"Pas moi, papa, c'était Frem."
"Non, Frem a volé avec moi la fois d'avant. La dernière fois c'était toi..."
"Non papa, c'était encore Frem, il est venu deux fois avec toi."
Mar sourit en lui mais garda l'air sérieux : "Vous savez bien que je ne veux pas que vous me jouiez des tours !"
"Mais papa, ce n'était pas pour te jouer un tour. Juste Frem m'avait demandé de le laisser venir encore une fois avec toi parce qu'il voulait te parler... On ne voulait pas te mettre en colère..."
"D'accord, pour cette fois ça passe, mais ne le faites plus. Envoie-moi Frem, alors."
Tova courut et envoya son jumeau.
"Alors, Frem, qu'avais-tu de si important à me dire ?"
"Oh, rien, je voulais juste continuer avec ces choses que tu m'avais dites."
"Je crois t'avoir expliqué l'essentiel, Frem. Il y a quelque chose d'autre que tu voulais me demander ?"
"Et bien, j'en ai parlé avec Tova. Quand tu m'expliquais, tout me semblait clair, mais après quand j'ai essayé de le répéter à mon double... ce n'était plus si clair."
Ils parlèrent encore longuement.
"Mais pourquoi on peut pas choisir de quel sexe on veut naître ?"
"Pour la même raison qu'on ne peut pas choisir la couleur de ses yeux ou la forme de son nez."
"Ou de qui on est le fils..." ajouta Frem.
Mar se rappela le raisonnement de Vokka. Il demanda avec un peu d'appréhension: "Tu aurais aimé naître d'autres parents ?"
"Et bien, naître non, sinon je serais quelqu'un d'autre, et pas nous deux, n'est-ce pas ?"
"Si, bien sûr."
"Et puis tu me plais... dommage que nous n'ayons pas connu papa Njeiry..."
"Tu n'aimes pas Tha ?"
"Bien sûr que si que j'aime Tha, même si ce n'est pas lui qui a décidé de nous prendre comme fils. Il n'a rien fait pour nous, lui."
"Il a fait beaucoup, bien au contraire."
"Ah oui ? Et quoi ?"
"Il vous a donné tellement d'amour pour vous faire grandir tout comme si vous étiez nés de lui ou choisis par lui. Ce qui est très important, le sais-tu ?"
"Oui, c'est vrai."
"Vois-tu, Frem, on n'est pas père ou mère pour ce petit quelque chose qu'on a fait pour avoir un enfant, mais surtout pour tout l'amour qu'on lui donne. Cette semence ou cet œuf dont on a parlé, pourrait bien être donné par hasard, distraitement ou par erreur... mais pas l'amour. Et quand un couple adopte un enfant, ce n'est jamais par hasard ou par erreur."
"Oui, je n'y avais pas pensé. Je dois tout de suite aller en parler à Tova..." dit-il, et il s'en alla en courant.
Mar était satisfait.
Lidje l'informa qu'avec le prochain saut ils arriveraient près d'une autre ville, dans une zone montagneuse. Le soir, après le dîner, ils replièrent les tentes, à présent sèches, refirent leurs bagages et repartirent pour un autre saut. Au début de la nuit la lune jaune s'était couchée. Mar avait eu du mal à expliquer à Selte, longtemps avant, pourquoi les trois lunes portaient des noms de couleurs. En effet, si certaines nuits très claires les couleurs étaient assez distinctes, elles étaient d'habitude difficiles à distinguer. Et puis, bien que scientifiquement leurs colorations soient bien expliquées, comment pouvait-on parler à un enfant de composition géologique, d'ionisation, de filtre chromatique, de rayons cosmiques et de vibrations moléculaires ? Mar avait essayé, mais avec un succès très modéré.
Pendant la nuit, ils avaient aperçu au sol plusieurs feux en plein air. Lidje donna le signal d'arrêt et ils envoyèrent quelques micro-espions pour voir de quoi il s'agissait. C'était un camp de Pillards. Au nombre de tentes pyramidales, ils estimèrent que la bande n'était pas des plus grosses, sans doute de deux à trois cents. Il était impossible de deviner d'où ils venaient et où ils allaient. Ils décidèrent de poursuivre leur vol vers leur destination. Une demi-heure plus tard le ciel commençait à pâlir et révélait une grande faille qui cassait la plaine. D'en haut, ils virent que plus au nord, sur un vaste haut plateau, il y avait une suite de lacs de diverses dimensions dont beaucoup terminaient contre la faille pour former de majestueuses cascades qui alimentaient un grand cours d'eau coulant vers le sud-ouest, parallèle à la faille.
La fracture formait une brusque dénivelée d'environ cinquante mètres de haut, fendue de canaux raides et profonds. Dans l'un des canaux les moins raides, parcouru par un torrent impétueux, profondément encastrée dans le roc, se dressait la ville prise comme destination, surgissant en haut d'une longue volée d'escaliers. A vue d'œil la ville devait être faire de cent cinquante à trois cents mètres de large sur près de quatre kilomètres de long. Elle se dressait sur un étroit éperon rocheux limité d'un côté par le torrent et de l'autre par l'ancien cours du fleuve qui devait alors se terminer par une cataracte et qui maintenant portait une piste bien visible d'en haut.
Ils décidèrent d'atterrir sous la faille, près de l'endroit où le torrent se jetait dans le fleuve qui en amont avait déjà recueilli l'eau des différentes cascades. Au sol, grâce à leur long repos forcé de la veille, ils purent se contenter de gardes d'une heure par groupe. Aussi, quand le soleil fut déjà haut mais encore au début de son cours, de bon matin, ils étaient prêts à approcher de cette ville particulière.
Ils virent que pour y accéder il fallait se mettre en file indienne pour monter un étroit escalier taillé dans le roc du vieux cours de la cascade. L'escalier s'élevait en zigzags sur une dizaine de mètres et débouchait dans le cours asséché du fleuve. La piste montait parallèle à la ville qui dominait l'endroit de vingt-cinq mètres, sur la crête de l'éperon rocheux à leur droite. A gauche par contre, le roc remontait sur une quarantaine de mètres jusqu'au plateau des lacs.
L'étroite vallée dans laquelle ils débouchèrent était presque entièrement désolée et le soleil ne l'atteignait pas encore. Ils marchèrent près d'une heure avant de se trouver à la hauteur du mur de la ville, à son extrémité arrière. Là se dressait le château. Du mur de très peu nombreux Armés les regardaient l'air tranquilles : ils se savaient dans une position pratiquement inexpugnable.
Mar fit signe à la colonne de s'arrêter et Lidje demanda en criant : "Ohé, du château ! Quelle ville est-ce là ?"
La réponse arriva du mur : "Portétroite."
"Et de quoi vivent les gens, ici ?"
"De minerais métalliques."
"Et à qui vendez-vous le métal extrait ?"
"A personne. Les pierres sorties appartiennent au Temple de Shent du Feu voisin d'ici. Seuls les Shentistes savent en tirer le métal."
Lidje regarda Mar : "Voici encore une clé du monopole de Shent... Contrôler cette ville et ses mineurs c'est contrôler une bonne part de l'économie de Boar."
"Bien sûr. Cette information peut être importante pour le Cenco. Si nous avions aussi une telle ville... tout serait bien plus simple." Répondit Mar.
Il dit alors à Lidje de former un groupe de quinze hommes pour demander à visiter la ville. Mais l'autorisation leur fut refusée. La ville resta fermée toute la journée.
"Personne n'est sorti travailler, alors l'entrée de la mine doit être dans la ville même."
"Oui, mais comment fait Shent pour prendre le minerais et le porter dans son Temple ?"
"Peut-être... font-ils une expédition de temps en temps... à dos d'hommes, évidemment."
"Regarde sur la carte si tu peux localiser le Temple."
Ils vérifièrent la carte de photos satellites reproduites et imprimées par les Introw. Ou le Temple n'était pas près de la ville, ou le détail en avait échappé à cette reproduction. Ils essayèrent alors de demander aux Armés sur le mur où était le Temple de Shent du Feu.
A leur grande surprise ils eurent aussitôt la réponse : "Dans les cinq heures de marche d'ici, sur le plateau, à l'ouest."
"Et s'ils y étaient reliés par un tunnel ? Il se pourrait que la mine ait deux sorties, une en ville et une au Temple..." dit Lidje.
Ils décidèrent alors de monter sur le plateau chercher le Temple des Shentistes métallurgistes. La piste qu'ils suivaient partait plein nord. A l'ouest ils arrivèrent à voir la tour cylindrique du Temple, un peu plus basse que les autres, et dont sortait un panache de fumée rouge en volutes denses mais espacées.
"C'est curieux, aucune route ne semble mener directement de Portétroite au Temple." Remarqua Lidje.
"C'est peut être la confirmation indirecte de ton hypothèse de tout à l'heure sur le lien souterrain... Mais cela signifierait... près de vingt-cinq kilomètres de galerie ! C'est de la folie !"
"Non... va savoir depuis combien de siècle ils existent. Il est possible qu'autrefois ils faisaient le trajet par route avant d'arrêter. Et puis, s'il en est ainsi, c'est plus sûr que par la route."
"Mais vingt-cinq kilomètres de galerie... comment font-ils pour l'air ? Il n'y a pas de pompes, ici sur Boar."
"Il serait intéressant de le découvrir... Nous devrons essayer d'infiltrer quelques volontaires métallurgistes dans ce Temple... Encore un travail pour le Cenco." Conclut Lidje.
Ils reprirent la route jusqu'à midi, puis s'arrêtèrent manger et se reposer. Le Temple n'était toujours pas visible et au loin apparaissaient des reflets brillants trahissant l'approche des premiers lacs. La carte montrait près de trois cents lacs, certains minuscules, d'autres très grands, avec des îles. Sur leur trajet les deux prochaines étapes étaient prévues sur deux de ces îles, apparemment désertes, la première grande, la seconde minuscule. Après s'être reposés, ils reprirent le chemin. Une heure avant le coucher du soleil ils étaient au bord du premier lac.
Frem et Tova tapaient des mains, heureux : "La mer, la mer !"
"Non, c'est un lac..."
"Mais c'est grand comme la mer... quelle est la différence ?"
Tha le leur expliqua et, pour les convaincre, il leur fit boire un peu d'eau. Certains volontaires venant de Niukétol ou de Quaryel voyaient aussi un lac pour la première fois, et n'en connaissaient l'existence qu'en théorie. Sur la rive herbeuse poussaient de dures tiges élastiques surmontées d'une unique feuille ronde. Certaines avaient au centre une fleur à neuf pétales blancs ou vermillon, d'autres une baie ronde pourpre ou jaune. Ils notèrent que les plus basses tiges avaient une fleur blanche et une baie pourpre, et les plus hautes une fleur vermillon et une baie jaune. Certains coupèrent tiges et baies en enregistrant le tout comme ils faisaient pour toute nouveauté découverte pendant l'exploration.
Quand il fit assez noir, après les contrôles habituels, ils refirent un vol jusqu'à la grande île. Pendant la journée, après un bref tour de reconnaissance, ils profitèrent d'une petite baie sablonneuse pour se baigner. La nuit suivante ils firent un autre vol jusqu'à la petite île. Là, ils organisèrent les habituels tours de garde et de repos.
Un des volontaires qui était du second tour comme Mar vint vers lui : "Pardon, Swooney ni Mar..."
"Oui... mais appelle-moi Mar, comme tout le monde..."
"Et bien, je n'y arrive pas... Je suis né sur Joyra et j'arrive tout juste de Niukétol où dès notre enfance on nous habitue à rester à notre place face à la Famille..."
"Comment t'appelles-tu ?"
"Mon nom te dira peut-être bien peu... Je suis Stense Belmen."
"Belmen ? De Joyra ? Ce nom ne m'est pas inconnu... J'ai déjà rencontré un Belmen, avant toi..."
Le jeune homme sourit timidement : "C'est... c'est beau que tu n'aies pas oublié ce nom. Quand tu l'as entendu pour la première fois, j'avais huit ans... Aujourd'hui j'en ai dix-huit... ans standard universels, je veux dire. Sur ma planète j'aurais un peu plus de seize ans et ici, sur Boar, juste vingt. Tu n'étais pas encore Chef de Famille mais un Gouverneur qui n'arrivait pas à se faire recevoir par le Chef de Famille Kétol ni Wole..."
Mar le regarda stupéfait : "Tu... serais-tu par hasard parent..."
"C'était mon père..."
"Ton père qui maintenant est ici, quelque part..."
"Oui."
"Mais... les Kétol ont tenu leur promesse, non ?"
"Oui, bien sûr. Ils nous ont fait venir de Joyra et ils ont donné à mon frère aîné un très bon travail sur Niukétol, il gagne très bien sa vie et il a pu nous maintenir dans l'aisance, ma mère mes frères et moi... Mais je n'ai jamais pensé qu'à mon père ici sur Galère... Je ne savais pas comment faire, mais je voulais le revoir... Quand j'ai su qu'on cherchait des volontaires pour Ross et que j'ai entendu ton nom... Les miens ne voulaient pas, ils disaient qu'un seul de la famille ici c'était assez... Alors à peine majeur j'ai fui de la maison... J'ai dû repasser deux fois les tests d'admission pour être accepté comme volontaire... Mais j'y suis arrivé."
Mar était ébranlé : "Mais Stense, Boar est grande, va savoir où peut être ton père à présent... il sera presque impossible de le retrouver. Quand il y a huit ans il a été envoyé sur Boar, je lui ai dit de se faire connaître de mes hommes à Port-Escale... Mais même s'il y est allé, il n'est pas resté chez mes hommes."
"Je sais qu'il sera presque impossible de le trouver, mais je sens que je dois essayer. Il a sacrifié sa vie pour notre bien... je fais bien moins, pour lui..."
"Même si tu le trouvais, tu sais qu'il ne pourra plus sortir d'ici."
"Je sais bien, mais ce n'est pas pour ça que je suis venu, je veux seulement le revoir."
"Et... pourquoi me racontes-tu tout cela ?" "Et bien... je ne te connaissais pas, avant. Je ne dis pas que je te tenais responsable du sort de mon père, mais presque... Alors, le fait de m'enrôler juste pour pouvoir venir sur Boar et de te jurer une fidélité que je n'éprouvais pas ne me posait aucun problème. Mais maintenant que je te connais... il me semble malhonnête de ne pas te dire le vrai but de mon enrôlement."
Mar acquiesça : "Stense, veux-tu que je te libère de ton serment ?"
"Non, ce n'est pas cela. Plus maintenant. Au contraire, je voulais te dire justement ceci, que si avant j'ai juré juste pour pouvoir venir sur Boar et chercher mon père, à présent... moi aussi je crois à ce serment que j'ai fait. Bien sûr, je continuerai à tenir les yeux bien ouverts, à demander, à chercher, à espérer pouvoir revoir mon père... si cela ne va pas à l'encontre de tes ordres."
"Stense, je ne peux rien te promettre. Mais je ferai donner l'ordre à tous mes hommes sur Boar de chercher ton père, en espérant qu'il n'ait pas changé de nom. Cela n'arrive pas souvent, mais ça peut arriver. Nous chercherons ton père et si nous le trouvons nous vous ferons vous rencontrer. Nous verrons alors ce qu'on peut faire pour lui et pour toi."
Le garçon était ému : "Ecoute, Chef de Famille Swooney ni Mar, tu peux compter sur moi jusqu'au bout, en toutes choses. Je te fais aujourd'hui un nouveau serment, du fond du cœur. Dispose de moi au mieux que tu penses, ma vie t'appartient. Mais... si je mourais avant de le rencontrer et que tu le trouves, dis-lui que je l'ai cherché et que je l'aimais beaucoup !"
Mar le prit dans ses bras, sans rien dire.
CHAPITRE 12
Le culte de l'astronef
Ils exploraient la petite île quand un des hommes de Mar revint en courant vers les tentes en criant et en appelant. Mar, qui dormait dans les bras de Tha, fut réveillé par les cris et bondit dehors, inquiet.
"Venez, venez... L'île n'est pas déserte, elle est utilisée..."
"Il y a des gens ?"
"Non... Venez voir..."
Beaucoup le suivirent, dont Mar. Deux kilomètres plus loin ils étaient sur la cime de la petite montagne qui formait l'îlot. Au sommet se trouvait une clairière entourée d'arbres et, presque au centre, il y avait une grosse souche, creuse.
L'homme désigna la souche : "Là, regardez, on peut entrer dedans et en dessous il y a une grotte. Le soleil éclaire assez, une fois dans le trou. C'est une grotte artificielle, creusée à dessein et dedans il y a... des choses..."
Aussitôt Mar fit s'arrêter les hommes qui s'apprêtaient à entrer : "Non, attendez. Procurons-nous d'abord une lampe et un communicateur... et des enregistreurs. Toi, et vous deux aussi, prenez les ceintures et allez-y, vite."
Les trois hommes décollèrent aussitôt avec les ceintures anti-gravité, mais ils atterrirent aussitôt après en criant : "Sur le lac... des barques, plein de barques... on dirait qu'elles viennent par ici..."
"Des barques ? Où ? Combien ? A quelle distance ?"
"Dans cette direction, beaucoup, encore loin."
"Restez au sol, rentrez au camp au pas de course, et avertissez les autres... alerte générale. Moi je monte et je vous rejoins."
Aussitôt tous les hommes repartirent. Mar monta lentement jusqu'à passer à peine la cime des arbres. Dans la direction indiquée, il vit sur l'eau, un peu sous l'horizon, de nombreux traits sombres, parallèles, se dirigeant clairement vers l'île. Il arriva à en compter dans les vingt, mais il pouvait y en avoir plus... les plus éloignés se confondaient entre eux. Ils étaient encore loin et ni leur forme ni leur taille ne permettait d'estimer le nombre d'hommes transportés.
Tout autour, sur l'onde calme du grand lac, on ne voyait aucune autre île et donc il était raisonnable de penser que les barques venaient vraiment sur l'îlot où ils étaient. Mar estima qu'ils pourraient toucher terre en un peu plus d'une heure. Il monta encore un peu, certain qu'il était presque impossible de le voir depuis les barques, et vola vers ses hommes au camp. Lidje avait déjà été informé, il faisait tout ramasser et faire les bagages.
Mar en parla avec lui : "Nous pourrions voler bas au ras de l'eau et nous éloigner par là... mais en plein jour ce pourrait être dangereux." Dit Lidje.
"Oui, c'est à éviter. D'autre part, être trouvés ici peut être gênant : comment expliquer notre arrivée ici... sans bateaux ?"
"En supposant qu'ils nous laissent le temps d'expliquer quelque chose... Il semble bien que cette grotte sous l'énorme souche a un sens quelconque... Qui prendrait la peine de faire un travail de ce genre sur un îlot si loin des rives et de toute terre habitée ?" Ajouta Lidje.
Mar dit : "La clairière est parfaitement circulaire et, à bien y penser, je crois que les arbres autour sont plantés à égale distance... comme plantés à dessein ainsi..."
Lidje réfléchissait : "Alors je crains que ce soit un lieu rituel où notre présence pourrait être une... profanation."
"Rituel ? Comment ça ?"
"Dans un sens religieux, et rien n'est plus dangereux que de profaner un lieu sacré. Bon, je ne dis pas que c'en est un, mais..."
Mar acquiesça : "Que devons-nous faire, alors ?"
"Je ne sais pas."
"Et pourtant, surtout si c'est un endroit rituel... j'aimerais assister au rite, voir de quoi il s'agit..."
Lidje le regarda : "Toujours curieux, Mar, hein ? Mais cette fois-ci la curiosité pourrait bien te coûter cher."
"Et bien, je ne veux pas me jeter dans le danger, mais s'il y avait un moyen... Tout d'abord ce serait bien de mettre un homme en vigie dans un arbre et peut-être même d'envoyer un micro-espion à la rencontre des barques, haut dans le ciel... pour les voir de plus près."
Lidje approuva : "Ça c'est faisable." Et il donna aussitôt les ordres nécessaires.
Puis Mar ajouta : "Et d'autres micro-espions sur l'île."
"Pour quoi faire ?"
"Il doit bien y avoir un sentier entre un point du bord de l'île et cette clairière, celui qu'emprunteront ces gens pour y monter."
"C'est possible."
"S'il y en a un, nous pourrons nous cacher dans les arbres du côté opposé de l'île."
"C'est tout de même un risque... on n'est pas sûr qu'ils ne vont pas s'égayer entre les arbres."
L'homme qui contrôlait le micro-espion envoyé vers les barques appela : "Venez... ils sont très nombreux... regardez l'écran..."
Mar compta vingt-huit bateaux, portant chacun à bord dans les quarante hommes. Le spectacle était impressionnant. C'était des bateaux longs et étroits avec deux rangées de rameurs qui pagayaient en alternance. Le rythme était donné par une espèce de double tambour placé au milieu de chaque bateau. Les bateaux avançaient en parfaite formation triangulaire : l'une ouvrait la route, suivie par deux, puis par trois, et ainsi de suite. Chaque bateau était d'une couleur vive et les personnes à bord portaient des habits variés, de la couleur du bateau. La formation avançait vite et laissait de longs sillages d'écume derrière elle.
"Ils sont plus de mille, tous adultes, robustes... on ne voit pas d'armes mais il n'est pas exclu qu'ils en aient... Que faisons-nous ?" Demanda Lidje.
"Je ne veux pas rater le spectacle..." murmura Mar.
"D'ici au plus une heure ils seront là." Chuchota Tha d'un ton préoccupé.
"S'il pouvait exister dans les innombrables inventions techniques de la galaxie un truc à rendre invisible..." murmura Mar.
Soudain tous parlaient à voix basse, partagés entre la fascination de la procession des bateaux polychromes qui approchaient et l'urgence de faire quelque chose.
"Nous pourrions nous cacher à la cime des arbres : ils sont assez denses..." proposa Lidje.
"Mais si Belm ou Krim se mettait à pleurer ?" dit Tha, inquiet.
"Prenons le risque... nous aurons toujours le temps de nous enfuir en volant... Je crois qu'ils ne s'attendent pas à trouver du monde sur l'île, alors ils ne chercheront pas, ils ne regarderont pas autour et encore moins en haut..." dit Mar toujours absorbé par la scène pittoresque qu'il regardait à l'écran.
"Oui, c'est vrai, nous ne courrerions pas un vrai risque. Mais s'ils nous voyaient voler au loin... soit ils comprendraient qu'il y a des gens de dehors sur Boar soit naîtrait la légende d'un miracle... dans les deux cas la chose pourrait arriver aux oreilles des Shentistes... qui eux ne croient pas aux miracles." Objecta Lidje.
"Si nous partions tout de suite à la verticale, même s'ils nous voient, ils sont encore si loin qu'ils ne pourront pas se penser à des hommes, à des hommes volants, de plus, ils se diront que nous sommes un vol d'oiseaux." Dit Tha.
Mar fit non de la tête : "Et après, nous allons où ? Nous restons suspendus en l'air jusqu'à ce qu'ils partent, peut-être toute la journée en attendant la nuit de pouvoir voler ?"
"Pourquoi pas ? C'est quand même l'endroit le plus sûr. Au pire on peut s'ennuyer à rester immobiles là-haut jusqu'au soir..." insista-t-il.
A contre cœur Mar céda : "Peut-être est-ce la plus sage option... mais laissons ici au moins quelques micro-espions pour enregistrer ce qu'ils vont faire..."
"Oui, ça peut se faire, nous en laisserons quelques-uns en haut des arbres en bordure de la clairière."
Ce qui fut décidé et peu après, tous ensemble, ils prirent leur vol à la verticale et montèrent à distance de sécurité. De leur position les bateaux semblaient de petits traits de quatre centimètres et les hommes à bord n'étaient pas distincts, donc ils ne pouvaient pas non plus les voir. Ils regardèrent la formation approcher de l'île, l'effleurer et en faire un tour complet, puis se séparer en deux files qui l'encerclèrent. Tous les bateaux accostèrent et les hommes en sortirent. Grâce aux micro-espions ils pouvaient voir chaque équipage comme s'ils les observaient de six ou huit mètres de haut.
Chaque équipage portait des habits de différentes couleurs et coupes. Leur cortège était guidé par quelqu'un d'habillé avec plus de faste, peut-être un chef. Puis venait un homme portant un long bâton avec dessus un insigne, puis les quatre porteurs d'une chaise portant un étrange objet, puis deux rangs de six rameurs, les deux batteurs avec leur double tambour, deux autres rangs de sept rameurs, puis deux personnes richement vêtues et une, les yeux bandés, qui portait de somptueux habits et était guidée par un homme la tenant par les épaules.
Tous les équipages, dansant à gestes rythmés et simples, scandés par les deux tambours, avançaient vers la clairière en conservant la formation qu'ils formaient à bord. Mar remarqua que l'objet sur la chaise et le dessin de l'insigne correspondaient. En focalisant plusieurs micro-espions, Mar observa ces objets qui semblaient considérés comme sacrés, ou au moins très importants, et il lâcha une forte exclamation.
A travers le communicateur, Tha demanda : "Qu'y a-t-il, Mar ?"
"Ces... ces choses qu'ils portent en procession... ce sont des imitations simples de pièces d'astronefs... d'antiques modèles, mais il n'y a aucun doute ! Ces cylindres de l'escadre vert orange noir: c'est un ancien réacteur... Et ce tiroir aux vitres colorées dont sortent des bâtons est un panneau de commande... Cette autre plaque avec un miroir et des verres, on dirait un calculateur de bord... et ceci est un gyroscope nucléonique, cela une porte à valves... Regardez, là c'est un vieux scaphandre de réparateur... et là une antenne de communication... Ce sont des faux, rien que des modèles, c'est clair, mais ce sont..."
Lidje demanda : "Tu en es sûr, Mar ?"
"Bien sûr, je suis mécanicien spatial, souviens-t-en. Même si ce sont des modèles de pièces très archaïques... c'est incroyable... Quel sens cela peut-il avoir ? Ces hommes savent-ils ce qu'ils portent ?"
Lidje intervint encore : "Un culte de l'astronef... Bien sûr, c'est possible... le désir de fuir Boar, d'être à nouveau libres..."
"C'est possible. Voilà, ils arrivent à la clairière..."
Les vingt huit formations entraient dans la clairière et chaque chef se retrouva à côté de la grande souche creuse par où ils entrèrent dans les entrailles de la terre tandis que le dernier homme d'équipage se plaçait près d'un des arbres délimitant la clairière. Alors le dernier homme prit l'homme bandé et splendidement vêtu qu'il avait devant lui, le poussa contre le tronc de l'arbre - et Mar remarqua alors qu'il y avait exactement vingt-huit arbres - et il l'attacha serré contre l'arbre.
Puis les quatre hommes avec la chaise firent demi-tour et chaque chaise fut déposée devant un homme attaché. Pendant ce temps les vingt-huit insignes furent plantés en terre tout autour de la souche. Les hommes aux tambours, suivis par les hommes richement vêtus, sortirent de la formation. Tous les autres se mirent à danser et bouger en cercles dans la grande clairière pour former d'étranges dessins géométriques.
Soudain Mar, en même temps que d'autres de ses hommes, réalisa que ces dessins formaient de nets locos, bien visibles d'en haut. Il avait raté les premiers, mais ces personnes qui dansaient formaient une écriture mouvante et colorée qui disait :
"... Seigneur du Vent, éveille-toi Seigneur du Feu, éveille-toi Seigneur des Forces, réponds aux fidèles qui t'invoquent, révèle-leur comment unir les instruments des pères et vaincre terre et air et retourner aux astres des ancêtres avec des nefs libératrices."
Puis, après cette longue danse-invocation-écriture, ils se prosternèrent tous et apparurent les locos "astro-nef".
Les vingt-huit dignitaires restés autour de la souche creuse saisirent les enseignes et, un à un, descendirent sous terre. Seuls les tambours restaient debout à scander tous ensemble un rythme solennel. Après un temps qui leur parut interminable, ils ressortirent tous les vingt-huit, sans enseignes, et les tambours cessèrent. Tous se levèrent et, dans le silence général, chaque dignitaire alla devant l'homme portant les mêmes couleurs et lié à un arbre, se prosterna par terre et resta ainsi plusieurs minutes. Puis ils se relevèrent et repartirent vers la rive de l'île, suivis par tous leurs hommes, ils remontèrent sur les bateaux et repartirent, sans ordre spécifique, en ramant à vitesse maximale.
Ne restaient sur l'île que les vingt hommes aux yeux bandés, avec les étranges imitations de pièces de nef devant eux.
Mar appella aussitôt Lidje : "Tu y as compris quelque chose ?"
"Peut-être bien... C'est un sacrifice... aux dieux ou à un dieu, pour qu'il leur dise comment construire une nef pour fuir Boar. Aux récits de leurs ancêtres ils connaissent sans doute l'aspect des differentes pièces, mais sans savoir comment les bâtir ni comment les utiliser ..."
"Alors ils prient les dieux de les aider... Mais ces vingt-huit hommes attachés ?"
"J'ignore si ce sont des victimes sacrificielles ou des prêtres ou les deux à la fois."
"D'après toi, ils sont destinés à mourir ?"
"C'est probable..."
Mar réfléchit : "Restez là, moi je descends, je dois comprendre..."
"D'accord, mais fais attention."
"Ces hommes sont attachés et ont les yeux bandés, les autres s'éloignent... personne ne me verra. Je veux descendre et entrer dans ce trou..."
Mar se rendit à la verticale du centre le l'île et se mit à descendre. A mesure qu'il approchait de la clairière il commençait à distinguer les silhouettes des hommes attachés aux arbres, Mar crut entendre un étrange bruit. Il descendit encore : c'était un chœur de voix, les voix des vingt-huit hommes, qui chantaient une sorte de cantilène-litanie.
"... que notre mortelle essence
Dévoile l'astrale quintescence
Pourquoi la nef reste-t-elle inerte
Sans nous mener à une vie céleste ?
"Dix neuf huit
Sept six cinq quatre trois deux
Un zéro feu !
Oh, oooh
Oh oh oh Oooh !
"Seigneur de la nef astrale
Que notre mort actuelle
Décidée par le peuple loyal
Pour ce moment sacrificiel,
Ouvre notre esprit mortel ..."
Ils continuaient à chanter à l'unisson. Mar crut d'abord à des mots sans signification, tant ils étaient scandés, hachés, diffus, rythmés mais peu à peu il en saisit le sens. Arrivé près de la souche, sur le trou, il se laissa glisser dedans. Il se trouva dans une vaste pièce circulaire. Tout autour se trouvaient des centaines d'enseignes proche chacune d'un squelette habillé comme les hommes dehors... Mar eut un choc : il y avait des centaines et des centaines de squelettes alignés, les plus près aux habits intacts, les plus loin en haillons, et à côté de chacun une enseigne, une forêt d'enseignes qui se perdaient dans le noir, vaguement illuminées par la lumière du soleil qui pénétrait par le trou au dessus de sa tête.
Tant de morts pour demander à des dieux inexistants la libération... et ces vingt-huit-là, là-haut, quoique sachant bien quel serait leur destin, ils priaient et chantaient, tranquilles. Mar se surprit à hurler et soudain, dès que l'écho de son cri sur les murs de la pièce souterraine sortit, la litanie cessa au dehors.
Puis une voix parvint clairement aux oreilles de Mar. "Parle, Seigneur, nous t'écoutons !"
Un chœur de voix se mit à hurler : "Parle, Seigneur... parle... parle... parle..."
Mar sentit un violent tremblement le secouer, il sentit des vagues de chaleur des chevilles à la nuque, puis il hurla encore : "Assez ! Silence !" et tout fut à nouveau silence.
Mar actionna sa ceinture et remonta. Il sortit du trou de la souche, en plein jour. Les vingt-huit hommes attachés étaient tendus, toute ouïe, dans l'attente.
"Ils croient avoir entendu leur dieu." Se dit Mar, effondré.
Puis mille pensées et émotions fondirent sur lui... et une idée absurde naquit, étrange, folle. Il prit son communicateur et le mit en mode "mégaphone".
"Qui êtes-vous, hommes ?" et sa voix éclata dans la clairière.
Une voix, cassée par l'émotion, répondit : "Tes fidèles, Seigneur, les Purs ! Tu t'es donc réveillé ? Tu nous as enfin entendu ?"
"Oui, mais je ne comprends pas votre folie ! Pourquoi invoquez-vous la mort en mon nom ?"
"Seigneur," dit un autre, "nous les vingt-huit Purs attendons année après année d'entendre ta voix, tes instructions, et si tu ne nous parles pas c'est que nous n'en sommes pas encore dignes, alors nous n'avons plus qu'à mourir... Mais aujourd'hui tu nous as parlé... dis-nous comment construire la nef astrale, libère enfin tes fidèles..."
Mar tremblait sous la violence des émotions qui l'assaillaient. Il jouait à être dieu, lui... Et il se prit à prier en lui-même :
"Seigneur, ou Dieu, ou Entité, ou Puissance... quel que soit ton nom, si tu existes, pardonne-moi... je ne veux pas prendre ta place... mais ces... ces morts... je ne peux pas les accepter. S'il est vrai que tu les veux, alors je te renie, o dieu, je ne veux pas de toi. Cela doit cesser, je dois faire en sorte que cela cesse..."
Un des hommes attachés interrompit sa prière silencieuse : "Seigneur... ne nous abandonne pas !"
Mar reprit le communicateur et répondit à voix basse, presque rauque, dans un terrible écho : "Non, je ne vous abandonne pas... bien que vous n'en soyez pas encore dignes."
Un autre demanda, d'un ton hésitant : "Nous diras-tu comment fuir ce monde de peine ?"
"Les temps ne sont pas encore mûrs." Répondit Mar.
"Mais alors, un jour, nous partirons ?" demanda un autre.
Et un autre encore : "Pourquoi ne sont-ils pas encore mûrs ? Et pourtant tu nous parles enfin..."
Mar réfléchit vite. Il lui fallait à tout prix faire cesser ces tueries rituelles... Et il pouvait aussi tirer profit de cette situation.
"Ecoutez, fidèles du Seigneur ! Je ne suis pas votre seigneur mais je vous parle d'autorité. Je sais que ce que vous attendez est proche... Voilà, je vous l'annonce, ce n'est pas par votre mort que vous libèrerez ce monde, mais par votre vie, par vos actions. Vous serez les messagers du nouveau message : quiconque tuera, sous quelque prétexte que ce soit, ne quittera jamais cette planète, car le Seigneur exècre la mort et aime la vie.
"Vous, les vingt-huit Purs, et d'autres après vous, devrez quitter cette île après la cérémonie et devrez parcourir le monde, ville après ville, pour annoncer que quand votre monde sera uni et fort, dans la paix et l'harmonie, viendra un homme qui ouvrira les portes et qui voudra sortir et qui pourra sortir et qui voudra entrer pourra entrer. La galaxie entière verra en vous des frères. Cela adviendra, mais pas avant l'équinoxe de Fleurissant de l'an 3577 de Boar. Alors, si Boar est unie et forte, pacifique et harmonieuse, alors votre prière sera exaucée.
"Ceci les Purs devront tous le dire à toutes les cités, villages et châteaux, dès l'instant où vous quitterez cette île et jusqu'à la fin de leurs jours. Si une ville vous écoute, quand elle aura compris ce message, quittez-la et cherchez-en une autre où annoncer la promesse. Si une ville n'écoute pas le message, restez-y, parlez-y à tous, un à un, jusqu'à trouver qui vous croira."
Mar se tut. Il sentait des sueurs froides.
Un des vingt-huit hommes demanda : "Comment pourrons-nous nous faire croire, demain, par notre peuple ?"
"Je laisserai un signe."
"Et comment pourrons-nous nous faire croire par les autres ?"
"Si vous y croyez, d'autres y croiront."
"Et comment pourra être reconnu l'Homme qui ouvrira la Porte de Boar ?"
"Cet homme est déjà parmi vous, mais comme vous il mourra avant d'avoir forgé la clé. Mais il confiera la mission à un autre qui forgera la clé et mourra avant de la mettre dans la Porte. Un autre lui succèdera et un autre encore jusqu'à ce que la Porte soit ouverte. Cherchez ces hommes et collaborez avec eux..."
"Mais comment les reconnaîtrons-nous ?"
"Quiconque cherchera à protéger la vie et non la mort, la paix et non la guerre, l'union et non la division, celui-ci pourra être cet homme..."
"Seigneur, nous t'en prions, dis encore quelque chose, donne-nous un signe..."
"Quand l'Homme voudra se faire reconnaître, il se manifestera." Répondit Mar.
Mais un autre Pur dit : "Comment pourrons-nous comprendre que c'est lui et pas un imposteur ? Tu sais que dans notre histoire beaucoup nous ont menti pour leur propre profit !"
Mar réfléchit et dit : "Cet homme fera des choses admirables : il volera en l'air, fera un signe de la main et qui il désignera sera paralysé, il fera un geste de la main et coupera les choses sans les toucher... il saura faire des choses qui semblent des prodiges mais il ne peut les faire que parce que lui seul peut utiliser les moyens des hommes de dehors. Tels seront les signes. Il ne les appellera pas miracles, mais la preuve qu'il peut sortir et entrer même si la Porte est encore fermée et qu'il en tire ces pouvoirs. Ce sera un homme comme vous, mais il aura la clé. Et souvenez-vous : ce que je viens de dire, nul autre ne doit le savoir que les Purs, seuls vous et les Purs qui viendront après vous !"
Après quoi Mar intima le silence et s'éloigna de la clairière et quand il fut sûr de ne plus être entendu par les vingt-huit purs, il appela ses hommes.
Lidje fut le premier à le rejoindre : "Mar... tu es troublé."
"Je n'avais jamais joué à être dieu... c'est... bouleversant...Si vraiment un dieu existe, j'espère qu'il ne m'en voudra pas..."
"Mais tu n'as pas fait le dieu, et tu l'as même clairement dit à ces hommes. Je t'admire pour cela. Mais que comptes-tu faire à présent ?"
"Il faut que vous m'aidiez. Nous devons prendre les vingt-huit enseignes et les planter devant les hommes, prendre les vingt-huit objets avec leurs chaises et les jeter dans le trou... puis le fermer d'une façon ou d'une autre. Puis nous partirons en espérant que demain au retour des autres tout se passera bien."
"D'accord, je donnerai les ordres."
"Mais il ne faut pas vous faire entendre. Nul ne doit parler pendant qu'ils font ce que j'ai dit."
"Evidemment. Mais avant de partir, tu dois encore leur parler."
"Pourquoi ?"
"Après ce que tu leur a dit, il pourrait facilement naître un mouvement, une action de grande ampleur, qui peut sans doute être utile à Boar... Pour autant que ne naisse pas une nouvelle religion, un nouveau culte."
"Ils sont déjà une religion et un culte... c'est leur force."
"Oui, mais il n'est pas bon de tromper l'homme, surtout sur le plan religieux. Tu ne dois pas devenir leur dieu..."
"Non, bien sûr que non."
"Alors il faut que tu fasses quelque chose pour l'éviter."
"Mais je l'ai clairement dit : celui qui viendra sera un homme comme eux..."
"Mais la voix qu'ils ont entendue aujourd'hui... elle, il la diviniseront..."
Mar acquiesça : "Je comprends. Mais que puis-je dire ? Si je les déçois trop je risque de les démoraliser et c'est tout."
"Non, pas si tu trouves les mots qu'il faut."
Mar réfléchit. Pendant ce temps les hommes exécutaient ses ordres. Alors Mar les fit tous remonter et retourna à la clairière.
"Ecoutez ! Avant que je ne parte, j'ai encore une chose importante à vous dire..."
"Parle, Seigneur, parle..." dirent les vingt-huit hommes aux yeux bandés.
"Je ne suis pas un dieu. Mais je cherche le vrai dieu, bien que je ne l'aie pas encore trouvé. Ce que j'ai fait et ce que je ferai, est dû à ce que je viens de dehors et que j'ai des moyens techniques qui vous sont inconnus. Des forces sur Boar veulent m'empêcher d'agir, parce qu'elles voudraient disposer de mes moyens techniques pour dominer Boar à leur avantage. Aussi dois-je vous demander de me jurer que vous ne direz jamais à personne qu'il y a déjà sur Boar des gens qui peuvent entrer et sortir, sinon tout risquerait d'échouer. Avez-vous compris ?"
Après un bref silence gêné, quelqu'un dit : "Oui, je comprends. Et ça me va que tu ne sois pas un dieu, que tu sois juste quelqu'un qui veut nous aider. Mais alors, à ce point, qui me garantit que tu n'es pas un menteur, que tu viens de dehors et que tu peux entrer et sortir pour sauver Boar ?"
Mar réfléchit : "Quelle preuve veux-tu ?"
"Fais-toi voir par nous, fais-nous voir que tu peux voler et nous te croirons... et nous ferons tout ce que tu as dit, nous répandrons la promesse sur tout Boar sans te trahir."
"Je ne veux pas que vous voyez mon visage, car les temps ne sont pas encore mûrs..."
"Cache ton visage, si tu veux, mais donne-nous une preuve."
Alors Mar enleva le sac de ses épaules, en sortit la toile pour dormir puis avec l'anneau laser il y fit des trous bien placés et la mit sur la tête de façon à être complètement couvert, avec juste les trous pour les yeux, la bouche et les mains.
"Voilà, je me suis couvert. Je vais maintenant passer enlever vos bandeaux, mais je vous laisserai attachés aux arbres. Puis je volerai devant vous. Cela vous suffira-t-il comme preuve ?"
"Oui, cela nous suffira..."
"D'accord, vas-y..."
"Fais ce que tu as dit et nous ferons ce que tu nous as demandé..."
Mar les interrompit : "Avant, vous devez me jurer que vous garderez le secret. Avez vous un serment solennel ?"
"Oui," dit l'un d'eux, "celui par lequel chacun de nous, chaque année, accepte de rester dans le Collège des Purs, jusqu'au jour où on nous emmène ici..."
"Quelle en est la formule ?"
"Nous disons : Je jure de donner ma vie pour accomplir la mission que les Pères ont donné à notre peuple."
"Bien. Alors dites : Je jure que je donnerai ma vie pour annoncer la promesse de l'homme qui vient de dehors, et que jamais je ne trahirai son secret !"
Ils répétèrent tous. Alors Mar passa de l'un à l'autre leur enlever le bandeau, mais il les laissa attachés. Ce n'est qu'alors qu'il vit qu'ils étaient tous des garçons de dix-huit ans. Puis il se plaça au centre de la clairière, se souleva de deux mètres au-dessus du sol et laissa tomber à terre tous les bandeaux qu'il tenait encore.
"Croyez-vous à présent ce que je vous ai dit ?"
Il vit les visages ébahis des garçons puis un à un ils répondirent : "Oui. Je ferai tout ce que tu as dit."
Mar les salua : "Maintenant je m'en vais, je vole au loin. Ne me cherchez pas, pour l'instant... respectez l'engagement pris par serment. Et, dorénavant, votre nom ne sera plus les Purs mais les Préparateurs."
Il prit son vol rapidement et disparut de leur vue pour rejoindre ses hommes. Ils avaient aussi rappelé les micro-espions pour pouvoir partir vite, dès le coucher du soleil et s'éloigner de l'île.
Mar se sentait fatigué, la tête comme dans un étau, mais il était satisfait. Quand enfin vint la nuit, il descendirent à une altitude plus confortable et partirent plein nord. Cette nuit-là ils devaient atterrir près d'une autre ville. Pendant le vol ils dépassèrent la région des grands lacs et le sol prenait du relief, se faisait accidenté, et les collines, de plus en plus hautes, s'appuyaient les unes sur les autres; Presque à l'aube ils atterrirent dans une large vallée avec un grand lac sur la rive duquel se dressait la ville où ils allaient. Mar décida de dormir les trois tours pour se remettre de la fatigue et la tension de sa dernière entreprise et Wynsten se proposa pour prendre aussi son tour de garde.
Ce jour-là Lidje alla avec un groupe de volontaires visiter la ville de Valbel, une cité de pêcheurs. Puis ils firent encore deux vols et le douze du septième mois ils arrivèrent à la première ville du nord : c'était un port, une ville mixte de pêcheurs, d'artisans, de navigateurs et d'éleveurs, avec un château à pic sur la mer, qui s'appelait Portblanc. Derrière la ville se dressaient de hautes cimes blanches de neiges éternelles qui se reflétaient sur la mer, expliquant le nom du port.
Ils apprirent le nom de la ville voisine, vers l'intérieur des terres : Neigéternelle. Au-delà de laquelle se dressait la cité de Maisons-Froides. Puis, selon les habitants de Portblanc, il n'y avait plus de villes. Mais la carte en montrait d'autres plus éloignées.
Le treize ils atterrirent à Maisons-Froides. Entre cette ville et la première ville plus à l'est il y avait de grandes étendues de glace et aucune route n'était visible, ce qui pouvait justifier que nul ne sache rien de l'existence des villes trois cent cinquante kilomètres plus à l'est et cinquante plus au nord.
Le quatorze ils atterrissaient près de cette ville, elle se dressait à côté d'un lac gelé et ses habitants étaient pêcheurs et châsseurs de bêtes à fourrure. En fait ce n'était qu'un village d'à peine plus de mille habitants et dépourvu de château. Ils furent accueillis avec une certaine cordialité, à la porte du village défendu par un grand mur construit en blocs de glace. Ils achetèrent des vivres, des peaux et des fourrures et ils se renseignèrent...
Les habitants assuraient qu'il y avait d'autres villes au sud, mais à l'est rien que de la glace. Deux nuits après, par deux sauts, ils arrivaient à la ville repérée sur la carte. Elle était construite au bord d'un nième glacier. Elle s'appelait Lieu-ultime. C'était une ville de près de quatre mille habitants, avec un petit château. Elle n'avait été fondée que deux cents ans plus tôt. La ville vivait de la cueillette d'herbes, mousses, lichens et produits médicinaux qu'ils vendaient à des Marchands venant du sud. Là ils apprirent que plus à l'est se trouvaient deux autres villes, Librevallée et Mainforte.
Il semblait que Librevallée soit une grande ville, une ville mixte presque complètement autosuffisante, peuplée de gens dont on disait qu'ils n'avaient ni structure ni hiérarchie... un peu comme les Libres. Ses habitants avaient fui d'autres villes au sud et s'étaient réfugiés au nord pour éviter contrôles et contraintes. Puis venait Mainforte, une ville d'éleveurs... puis plus rien.
Le dix-sept ils s'arrêtèrent à Librevallée. Ils demandèrent à pouvoir entrer en ville et on leur dit que tout le monde y était bienvenu, s'ils n'avaient pas d'armes et se montraient capable de survenir seuls à leurs besoins. Après quelques discussions, Lidje décida de continuer. Le dix-huit ils s'arrêtèrent après Mainforte et dormirent sur un glacier. Un petit groupe avait fait demi-tour vers Mainforte pour demander si quelqu'un savait où était une ville appelée Vraitemple, mais personne n'en avait jamais entendu parler.
Le dix-neuf ils dormirent encore sur le glacier. C'était une vaste étendue irrégulière cassée par de profondes crevasses bleutées et de temps en temps parcourue de grincements menaçants. Le jour, sur cette immense étendue, une véritable mer de glace, se réverbérait un soleil incapable d'atténuer le froid mordant du glacier. Désormais, et depuis plusieurs jours, Mar et les autres portaient tous les vêtements qu'ils avaient emportés avec eux. Bien que ce soit la période la plus chaude de l'année, le froid était intense et tous avaient la peau du visage rouge et sèche et parfois gercée, surtout ceux au teint le plus clair.
Le vingt ils atterrirent près d'une autre ville. Mar était stupéfait : la ville était très grande, elle semblait presque être faite de plusieurs villages et elle était complètement dénuée de murs et de château. Elle était bâtie dans une vallée fermée au nord par des glaciers et au sud par de hauts sommets neigeux... isolée du monde.
Lidje dit à Mar : "Je... je crois que nous l'avons trouvée."
"Vraitemple ? Pourquoi ?"
"Je ne sais pas... je le sens."
A l'aube, ils approchèrent de la ville, en marchant en colonne. Ils virent des maisons à moitié cachées sur leur fond dans le sol et se demandèrent si elles avaient été creusées dans les pentes herbeuses ou si de la terre avait été accumulée autour des murs. Seuls les toits émergeant un peu du sol, couverts de petits bouquets de paille sèche et en partie envahis par les herbes et les mousses, rompaient la légère ondulation du paysage doux et irréel. Entre les maisons couraient des ruisseaux vers lesquels s'ouvraient les façades, construites avec de curieuses briques à l'apparence spongieuse, avec portes et fenêtres. Tout paraissait encore endormi.
Chaque groupe de maisons semi-enterrées faisait face à une espèce de petite place traversée par le ruisseau qui se déplaçait ça et là, et une maison de chaque groupe portait une petite tour. A mesure qu'ils approchaient, ils virent d'autres détails.
Soudain Lidje cria : "Là !" et il courut, tomba à genoux et pencha le visage sur l'herbe.
Mar le regarda, surpris, il regarda dans la direction indiquée par Lidje mais ne vit rien de spécial. Mar alla près de Lidje et celui-ci leva la tête vers Mar : il souriait mais ses yeux étaient pleins de larmes.
"Tu pleures, Lidje ?"
"Oui..."
"Pourquoi ?"
"C'est... c'est certain... c'est vraiment la ville des kresthiens !"
"Comment peux-tu en être sûr ? Qu'as-tu vu ?"
"Regarde, sur la porte de chaque maison et là-haut au sommet de la tour, regarde bien, Mar..."
Mar regarda attentivement et remarqua au sommet de la tour deux branches croisées à quatre-vingt dix degrés, une verticale plus longue et une horizontale plus courte, encastrées. Et sur le battant de chaque porte il y avait le même signe, plus petit, une espèce de signe plus avec la branche du bas un peu plus longue.
"Ce signe ?"
"Oui, c'est la croix. La Croix du Fils de Dieu, du Messie, du Consacré, de la Victime Universelle, du Ressuscité... de mon Dieu !"
Mar acquiesça : "Alors nous y sommes..."
"Oui."
"Mais elle est si... sans défense... et ils dorment tous... et nous sommes aux portes..."
"Oui."
"Si nous étions des Pillards nous pourrions tous les tuer..."
"Oui."
"Et... que faisons-nous, maintenant ?"
"Nous attendons... nous attendons qu'ils sortent."
Mar comprit que Lidje était trop ému pour donner des ordres. Alors il fit s'arrêter tous les hommes à une centaine de mètres et donna ordre de dresser les tentes. Lidje, pendant ce temps, avançait lentement vers les maisons.
Mar le rejoignit : "Attends, arrête-toi, ne sois pas imprudent, ce pourrait être un guet-appens..."
"Non, je ne crois pas... non, non, ils sont Krésthiens..."
"Mais... attends..."
"Tu as peur, Mar ?"
"Non... pas vraiment... ce n'est que prudence élémentaire..."
De derrière les maisons parvint un son rythmique, martelant, vibrant. Mar sauta en arrière en tirant Lidje par le bras. Puis de la petite tour la plus proche d'eux ainsi sans doute que des autres tours, répondit un rythme joué sur un bois creux : ton - tan tan - ton - tan tan - ton...
"C'est l'alarme..." dit Mar à voix basse mais pressante, "ils nous ont vus."
"Je ne crois pas... je ne sais pas... attendons..."
"Retournons avec nos hommes, Lidje, ne perds pas la tête..."
A ce moment commencèrent à s'ouvrir les portes et des gens apparurent. Quand ils virent Lidje et Mar, emmitouflés, au bord de la petite place, ils s'arrêtèrent pour les regarder. Mar remarqua qu'ils avaient l'air surpris, et même curieux, mais pas hostiles et qu'ils n'étaient pas armés. Personne ne bougeait. Les portes s'ouvraient et les gens qui les voyaient restaient sur le seuil. Un soleil faible rendait la scène irréelle. Derrière la silhouette des adultes à la porte se penchaient les têtes de jeunes et d'enfants, d'autres adultes, de vieux. Le ton - tan tan continuait. Puis il cessa et le silence rendit tout encore plus irréel. Mar se tourna et vit que ses hommes avaient arrêté de monter les tentes et regardaient eux aussi, immobiles mais tendus et prêts.
La porte de la maison à la tour s'ouvrit et un homme apparut qui s'arrêta pour regarder, comme les autres, puis quelqu'un d'autre apparut à côté et sortit. C'était une femme dans les quarante cinq ou cinquante ans de Boar, pas grande, avec des cheveux roux bouclés, elle portait une large tunique noire à bords blancs, sans ceinture à la taille.
La femme regarda les deux étrangers, puis les hommes plus loin derrière eux, puis approcha d'eux, sérieuse, et d'une voix calme, ni courtoise ni hostile, elle dit : "Dieu vous protège, étrangers. Que voulez-vous ?"
Lidje, la voix cassée d'émotion, demanda : "Votre ville est... Vraitemple ?"
La femme acquiesça : "C'est cela, mon frère. Qui êtes-vous ?"
Lidje avait presque du mal à parler : "Tu... tu es diacre de l'église ?"
"Je ne te comprends pas, mon frère. Je suis le Servant du groupe du bienheureux Korjem de Lyssy, de la congrégation du saint Karol Wetovya, de l'assemblée du saint Marks l'Inspiré, de la communauté du Saint Retour de Boar..."
Lidje tomba à genoux : "Je-Suis soit loué ! Gloire, honneur et bénédiction à Son Saint Nom !"
La femme s'illumina : "Tu... Tu fais donc partie du Saint peuple de Dieu ?"
Lidje confirma : "J'ai été baptisé sur Primus, confirmé dans la foi d'Abrahim, Ishak et Yakob, par la grâce de Je-Suis."
La femme se pencha, le releva et le prit dans ses bras : "Et ce frère aussi, et les autres..." commença-t-elle à demander.
"Non, eux n'ont pas cette chance, mais tous sont de bons frères et m'ont aidé à vous chercher, après si longtemps n'avoir plus eu la grâce de recevoir l'effusion sacrée des dons de Je-Suis..."
Mar écoutait en silence cet étrange jargon.
"Mais ce frère-là, à tes côtés, est-il ton époux ?"
"Non, c'est un grand ami et il est mon chef."
La femme en tunique se tourna en tapant des mains : "Venez, Saints de Dieu, un Saint est venu parmi nous..."
Grands et petits sortirent alors des maisons dans leurs lourds habits bariolés. Mar remarqua qu'ils portaient tous au cou un cordon avec un de ces symboles, une de ces "croix" attachée, blanche pour les enfants, rouge pour les adultes.
Le Servant dit : "Je vais immédiatement appeler l'Ancien pour lui donner la nouvelle."
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