par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Août 1980
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 13
Lidje trouve les Kresthiens

Les gens touchaient Lidje et le submergeaient de questions. Peu après revenait le Servant avec l'Ancien, qui en fait était plus jeune qu'elle, un homme à la peau foncée et aux cheveux noirs et lisses et portant une large tunique entièrement noire.
Dès qu'apparut ce dernier, ils dirent tous en chœur : "Ancien, bénis-nous !"
L'homme leva alors une main avec les doigts pliés dans un étrange geste, traça un grand signe en l'air et tous répétèrent le même signe devant lui, la tête inclinée, y compris Lidje. Mar resta là, immobile, gêné.
L'Ancien regarda en alternance Lidje et Mar puis se tourna vers le premier et demanda : "C'est un frère lointain, ton compagnon ?"
"Oui, c'est un frère à la recherche de la lumière."
Alors l'Ancien demanda à Lidje qui ils étaient et pourquoi ils étaient venus. Puis il dit : "Bien, venez, je vais vous présenter au Défenseur."
Mar s'illumina : "Vous avez donc aussi des Armés, ou quelque chose de similaire ?"
L'Ancien sourit : "Non... le Défenseur de la Foi, le successeur des envoyés du Consacré... Sa seule arme est la Parole de Dieu."
Mar peinait à saisir ces termes étranges et nouveaux pour lui, à ce langage d'images et de symboles.
"Et... puis-je demander à ce Défenseur l'autorisation pour mes hommes et moi de nous arrêter près de vous ?"
"Non, le Défenseur vous examinera puis vous présentera au Père de la Communauté des Saints de Boar... Lui seul peut décider."
"Ce Père est donc votre chef ?"
"Non, notre seul et vrai chef est le Consacré."
"Et où vit le Consacré ?"
L'Ancien le regarda un peu étonné et c'est Lidje qui expliqua à Mar : "Non, le Consacré est le Fils de Dieu et Dieu lui-même, il vit partout et à jamais. Le Père, si je comprends bien leurs termes, est le supérieur de cette église, la plus haute autorité spirituelle ici présente."
L'Ancien confirma. Ils allèrent à un autre ensemble de maisons assez proche. La communauté y était rassemblée en cercle sur la petite place, tous avaient des feuillets en main et chantaient lentement un chœur solennel à trois voix. Parmi eux se trouvait un homme d'âge indéfinissable, imposant comme un champion des Armés, mais une expression sereine et un peu absente au visage. Il portait une tunique noire comme celles déjà vues, mais aux bords magenta. L'Ancien s'arrêta et fit signe aux deux amis d'attendre. Quand le chant cessa, il entra dans le cercle et se mit à genoux devant l'homme.
"Défenseur Albret, pardon d'interrompre la prière du matin..."
"Qu'y a-t-il, mon fils ?"
Pendant qu'ils parlaient tous les deux, Mar observa les gens du cercle regarder vers Lidje et lui avec une tranquille curiosité.
Puis l'Ancien revint : "Venez dans la maison du Défenseur et attendez. Dès la prière finie il viendra parler avec vous. Je rentre à mon assemblée. Que Dieu vous protège, mes frères."
Mar regarda autour d'eux. Ils étaient dans une pièce dépouillée, sévère, avec peu de meubles. Tout un mur était couvert d'étagères pleines de rouleaux, fascicules, tablettes et livres. Sur un autre mur était peinte la silhouette d'un homme jeune avec une tunique blanche souple, un cercle d'or derrière la tête, une longue plume d'oiseau et un feuillet en main et un lion couché à ses pieds, un vrai lion de la planète Terre comme Mar, enfant, en avait vu au zoo de l'Université.
Autour d'une table basse se trouvaient de petits tabourets. Sur la table s'appuyait un de ces symboles appelés croix mais celui-ci représentait aussi un homme à moitié nu... sanguinolant et cloué !
Mar regarda Lidje : "Et ceci, ça représente quoi ?"
"C'est le Consacré."
"Un homme torturé, moribond ? Mais c'est absurde ! Tu ne m'avais pas dit que..."
"Je t'expliquerai, Mar."
"Et lui serait un dieu ? Ton Dieu ? Mais alors, quelle différence y a-t-il avec les rites qu'ils faisaient sur l'îlot ?"
"Beaucoup..."
"N'était-ce pas toi qui me disais que la vie était sacrée et que ton dieu... ce Je-Suis est amour ?"
"Bien sûr."
"Et faire mourir un homme ainsi, le torturer et le tuer de cette façon..."
"Les Puissants de la Terre l'ont tué, mais il a triomphé de la mort, parce que l'Amour triomphe toujours..."
C'est alors qu'arriva le Défenseur. Mar remarqua alors qu'il avait une espèce de petit chapeau en coupole magenta derrière la tête et l'habituel cordon avec la croix sur la poitrine. Dès que le Défenseur entra Lidje s'agenouilla. Mar, hésitant, l'imita. Le Défenseur posa les mains sur la tête de Lidje, puis releva Mar.
"Asseyez-vous, frères. On me dit que tu es Kresthien. Pour pouvoir t'accueillir à la Cêne il est de mon devoir de vérifier que ta foi est droite..."
Lidje acquiesça. Mar écouta avec intérêt l'espèce d'examen qui débuta alors. Le Défenseur posait des questions apparemment simples et banales auxquelles Lidje répondait par de complexes phrases. Mar était perdu mais le Défenseur souriait, satisfait.
A la fin il dit : "Parfait, mon fils, à présent il est bon que tu portes le symbole de notre foi..." et il lui passa au cou un cordon avec la croix.
"Défenseur, je voudrais confesser mes fautes. Depuis des années je n'en ai pas eu la possibilité, isolé que j'étais et n'ayant jamais rencontré aucun ministre du Seigneur."
"Bien sûr, mon fils, quand tu voudras. Mais maintenant allons chez le Père, ton ami doit lui demander l'hospitalité et il n'est pas bien que ses hommes attendent."
Ils ressortirent et traversèrent de nombreux groupes de maisons jusqu'à arriver à un groupe du centre où s'élevait un édifice plus grand avec une tour plus haute que les autres. A côté se trouvait l'habituelle maison avec la porte grande ouverte.
Le Défenseur se montra à la porte et dit : "Bénis-nous, Père !"
De dedans parvint la réponse : "L'Esprit de Dieu te bénisse. Entre !"
Ils entrèrent. Dans une petite pièce semblable à celle où ils avaient été était une femme aux cheveux d'argent qui portait une tunique magenta à bord noir. Elle avait un visage sévère dont irradiait une grande force d'âme. Ils s'agenouillèrent tous et la femme, qui était le Père, traça le grand signe. Elle remarqua que Mar ne le faisait pas, mais ne dit rien. Le Défenseur les présenta.
Le Père regarda les deux nouveaux venus puis demanda à Lidje : "Celui-ci est ton chef ?"
"Oui, Père, mon chef et mon meilleur ami."
"Un frère éloigné ?"
"Oui, Père, mais un vrai frère."
"Ta vie lui est vouée ?"
"Après Je-Suis et ses envoyés, oui, Père."
La réponse parut satisfaire le Père : "Asseyez-vous, mes fils. Quel est ton nom ?"
"Mar... Père."
"Presque comme celui d'un des quatre Inspirés... Et le tien ?"
"Lidje."
"Ah, comme Saint Lidje époux et témoin... Saint Lidje de Shunter..."
"Oui, Père."
"Bien, Mar. Quel est ton rang dans la société dont tu viens ?"
Mar répondit : "Chef... ça peut suffire."
"Que demandes-tu, Chef Mar ?"
"Voilà, vois-tu, Lidje désirait trouver ses coreligionnaires et nous l'avons accompagné et escorté. Nous voudrions rester quelques jours à Vraitemple pour que Lidje puisse régénérer son esprit et nous, nous reposer. Et si possible nous aimerions connaître votre histoire, votre organisation, vos usages... puis retourner à notre ville."
"Notre foi vous intéresse ?" demanda la femme.
"Tout ce que nous ne connaissons pas nous intéresse... Père."
"Si vous venez en paix, soyez les bienvenus. Mais sachez-le, aucune arme ne peut entrer à Vraitemple, ni aucun cœur impur. Vous serez hôtes de nos familles, tant que vous respecterez notre foi et nos usages. Ici tout frère est bienvenu s'il ne manque pas de respect et ne fait pas de scandale. Je sais d'expérience que souvent les étrangers ont des usages que nous ne pouvons pas partager. Aussi je vous demande, du moins tant que vous serez nos hôtes, de vous abstenir de jeux sexuels entre vous et de ne pas en tenter avec les kresthiens, d'éviter les excès de boisson ou de nourriture, les jeux de hasard et de rire de nos rites, de..."
Mar l'interrompit : "Excuse-moi, Père. Assurément aucun de nous ne voudra troubler les membres de cette communauté... mais ne connaissant pas vos usages et vos tabous, nous risquerions de faire quelque chose de... d'inconvenant ou d'offensant, sans le vouloir. Peut-être vaut-il mieux que mes gens utilisent leurs tentes et mangent et dorment à part. Pendant le jour, si vous en avez le temps, nous pourrions nous rencontrer, parler..."
Le Père acquiesça : "Ta prudence t'honore. Mais les nuits sont très froides, ici, et la terre est dure. Si tes hommes ont ta prudence il n'y aura sûrement pas de gros problèmes. Je suis à ta disposition pour répondre en ce que je pourrai à ta curiosité." Le Père se leva : "Va appeler tes hommes et emmène-les ici. Moi je vais appeler les Servants des communautés. Chacun de tes hommes sera l'hôte d'une des communautés."
Mar, Lidje et le Défenseur sortirent et retournèrent vers les volontaires tandis que de la haute tour montait le son vibrant avec un rythme particulier. Quand Mar revint sur la place avec ses hommes, autour du Père étaient rassemblés tous les Défenseurs, les Anciens et les Servants. Le Père parla et demanda que chaque communauté héberge un des étrangers.
Alors Mar demanda la parole : "Avant d'accepter votre généreuse hospitalité, je dois faire deux discours : un à vous les kresthiens, un à mes hommes..."
Ils demanda aux premiers d'être patients pour leurs éventuelles erreurs et aux seconds d'agir avec prudence et respect.
Puis chaque Servant invita un des hommes de Mar et à la fin ne restèrent que Mar et Belm, hôtes du Père. La femme les emmena dans sa petite maison, sur une des petites collines.
"Bien, Chef Mar, je suis à ta disposition."
Mar lui demanda depuis quand existait leur cité et quelle en était l'histoire. Le Père raconta.
Leur histoire commençait en l'an 2518 de la planète Terre, aux temps qu'ils appelaient la "Grande Persécution". L'Eglise Kresthienne Unie avait pris position contre la loi dite "de la Procréation Incontrôlée" voulue par les Familles pour peupler les nouvelles planètes colonisées et appuyées par le gouvernement qui en ce temps s'appelait l'ONU. Cette loi favorisait la naissance d'enfants non liés à la formation de familles, procréés sans la sécurité économique et d'éducation d'une procréation responsable. Il y avait des gens qui vivaient en faisant enfant sur enfant qu'ils vendaient, à peine sevrés, aux Familles et aux Entreprises qui les élevaient dans des "écoles" chargées d'en faire des colons à envoyer sur les planètes à mesure qu'on en découvrait. C'était une véritable forme d'esclavage planifié et légal.
L'église en ce temps avait une influence importante sur les gens : on estimait qu'au moins quarante pour cent de la population terrienne était kresthienne pratiquante et qu'au moins soixante dix pour cent se disait kresthien. L'église avait protesté, avait poussé ses fidèles à ne pas adhérer à la campagne et même à s'y opposer par tous les moyens légaux possibles, avant tout en n'engendrant pas trop d'enfants et pas hors mariage et surtout en ne les vendant pas. De plus, les kresthiens s'étaient mis à acheter les enfants et à les adopter, les soustrayant ainsi aux Familles et aux Entreprises.
La réaction fut dure et violente. D'abord les kresthiens qui obéissaient à l'église perdirent leur travail. Les Syndicats eux-mêmes se déclarèrent en partie contre les kresthiens. Mais le mouvement de résistance continua, appuyé en partie aussi par des non croyants. Alors de fausses accusations furent lancées contre la hiérarchie de l'église, il y eut des arrestations et des procès truqués. La bataille fut dure et la situation devint de plus en plus tendue. Quelques kresthiens abjurèrent leur foi, mais entre les fidèles et les non croyants, cinquante pour cent de la population s'opposait encore à cette loi.
En 2597 la situation se précipita : ce fut la première attaque explicite contre l'église kresthienne. Sur la planète Terre, dans la nation dite Eurun, dans l'antique cité de Rom, vivait le chef de l'église, le Pape. Là le Pape, le symbole de l'unité dans la foi, s'était réuni avec presque tous les Pères de l'église pour le Second Concile Œcuménique Gandolfien. Pendant une session du concile tout le complexe des palais où ils se réunissaient explosa : des plus de cinq mille Pères seuls quelques dizaines furent sauvés. Le gouvernement ONU fit une enquête formelle qui n'aboutit à rien...
Les quelques Pères survivants se cachèrent. Ils élirent un nouveau Pape, l'ancien Pape Johan Mark VI étant mort dans ce tragique massacre. Leur première préoccupation fut de visiter toutes les nations de la terre et des planètes, passant les contrôles avec peine, déguisés et voyageant souvent sous de fausses identités, pour consacrer de nouveaux Pères dans les nombreuses églises locales. En 2643 put se réunir un nouveau Concile Œcuménique sur une des planètes colonisées. Ce fut le premier Concile de Nowtek. La bataille contre la loi de la Procréation Incontrôlée mollissait et il fallait la relancer avec force, malgré les seuls vingt-deux pour cent de la population ayant encore le courage de se déclarer kresthiens.
De plus, il y avait une nouvelle loi à combattre, la "Loi de la Procréation Planifiée" selon laquelle le gouvernement de chaque planète avait le droit de faire des interventions d'ingénierie génétique sur les embryons humains pour faire naître des personnes adaptées à des conditions particulières de vie ou de travail. Ce Concile devait être secret mais quelqu'un trahit l'église. Le Concile commençait à peine qu'on apprit qu'un fort contingent de milices privées payées par les Familles se dirigeait vers le lieu de réunion de tous les Pères.
Alors un certain nombre des Pères s'offrit pour permettre au Pape et aux Pères les plus importants de se sauver : sur près de deux mille cinq cents Père réunis là, sept cents cinquante mirent les atours du Pape et des Conseillers de l'Eglise, montèrent dans une nef et s'enfuirent. Pendant ce temps, les autres Pères et le Pape lui-même s'habillaient en profanes et se fondaient dans la population de Nowtek.
Les milices poursuivirent la nef tandis que les autres se mettaient en sécurité. Les miliciens interceptèrent la nef en fuite et la mirent en demeure de s'arrêter. Elle chercha à forcer le blocus. Il tirèrent sur ses propulseurs jusqu'à l'immobiliser. Bien des Pères moururent dans la zone des propulseurs ou par manque d'air, et près de trois cents furent faits prisonniers, maltraités, torturés pour révéler où étaient les autres. Beaucoup moururent sous la torture, mais l'histoire retenait que leur sacrifice permit aux autres de se sauver. Connaissant notre credo et nos principes moraux, les survivants furent soumis aux pratiques les plus humiliantes et dégradantes... ceux qui restaient, soit exactement soixante dix-neuf Pères, furent finalement exilés sur Ross en l'an 2649.
A peine arrivés sur Ross leurs ancêtres commencèrent avec courage une intense œuvre de prosélytisme parmi les exilés. D'autres Pères payèrent leurs prédications de leur vie. Mais ceux qui restèrent et un petit noyau de convertis continuèrent des années durant à parcourir la planète pour prêcher. Selon leurs chroniques il semblait qu'en ce temps l'église de Boar comptait entre mille neuf cents et deux mille âmes. Mais les Shentistes leurs firent obstacle et firent tout pour qu'ils soient chassés des villes.
Ainsi, sur Boar aussi ils furent persécutés, chassés, attaqués, évités, pris en dérisions. En 2691 les kresthiens de Boar se réunirent en caravane pour fonder leur cité, la première Vraitemple. Mais en 2713, la ville fut attaquée et complètement détruite par des Pillards. Les survivants se retirèrent plus dans les terres, dans une région encore inexplorée et fondèrent une nouvelle ville qu'ils appelèrent à nouveau Vraitemple. En 2965 cette seconde ville fut rasée par les Furashin, une secte dérivée d'une ancienne religion de la planète Terre, les Darkwish des Mushillam, féroces adversaires des kresthiens.
Ceux qui arrivèrent à se mettre en sécurité, ayant encore parmi eux quelques Pères, montèrent vers les terres inexplorées du nord, ils marchèrent plus d'un an pour aller le plus loin possible de tout et de tous et fondèrent l'actuelle Vraitemple. Depuis et jusqu'à ce jour, l'église de Boar vécut en paix plus de cinq cents ans, avec juste deux incursions en 3206 et 3421...
Mar demanda au Père s'ils ne s'étaient jamais défendus par les armes...
Le Père sourit : "Notre défense est le Seigneur Dieu, Je-Suis... Malgré tout notre église est encore vivante et en croissance... Tu vois, ton ami Lidje est kresthien, donc le peuple de dieu existe encore dans la galaxie. Et ici aussi sur Boar les croyants chantent les louanges de Je-Suis..."
"Mais cela n'a pas de sens de continuer à fuir et vous cacher. Un bon château d'Armés pourrait vous défendre..."
"En tuant ? Non, mieux vaut la mort de dix d'entre nous que d'un seul ennemi..."
"Mais cela n'a aucun sens !"
"C'est la folie de l'Amour. Je-Suis sait ce qui doit arriver et pourquoi et comment... tout le reste n'est qu'un grain de poussière... Si nous aussi nous étions tués, d'autres surgiraient pour proclamer Son Nom..."
Mar fit non de la tête : "Je ne vous comprends pas. Tous les kresthiens pensent cela et l'ont toujours pensé ?"
"Malheureusement non... l'homme est faible... parfois il se laisse aveugler par le pouvoir. Il oublie que le Fils de Dieu s'est laissé tuer par le pouvoir, bien qu'ayant les moyens de le combattre et l'anéantir... Mais ce que je peux te dire est bien peu. Tiens, lis ces pages, je te donne une copie de la Bonne Nouvelle, notre livre... peut-être pourras-tu comprendre..."
Mar lut ce texte, en discuta avec Tha et Lidje, puis avec le Père.
"C'est très intéressant... mais je n'arrive pas à croire à toutes ces choses... certes ce serait bien que tout le monde soit ainsi, mais ce n'est pas le cas... Si personne n'usait jamais des armes, je détruirais toutes les miennes, mais tant qu'un homme menacera de ses armes un être faible et sans défense, je lèverai les miennes... Un Dieu qui peut tout, pourquoi ne désarme-t-il pas tout le monde ?"
"Parce qu'il violerait alors la liberté fondamentale des hommes et nous serions tous des marionnettes en son pouvoir..." répondit le Père.
Mar s'informa sur l'organisation de la communauté de Vraitemple. Il fut frappé par son système. Chaque groupe élisait son représentant mais l'élection ne devenait effective que quand l'autorité supérieure la nommait, eux disaient la "consacrait". En cas de désaccord ils recouraient à l'autorité encore supérieure. Ce n'est que pour la plus haute charge, celle de Père de Boar et de Pape dans la Galaxie, que la personne était simplement élue à la majorité des deux tiers des électeurs. L'autorité était religieuse et civile à la fois.
Ils pouvaient tous se marier entre eux, sans distinction de caste, de sexe ou autre. Par exemple le Père était marié à un simple Saint. Leurs enfants n'avaient aucun rôle ou honneur particulier. Les enfants du Père et ceux d'un Saint étaient absolument égaux. Les charges étaient à vie mais pas héréditaires, et en cas de renonciation seul le rôle civil cessait, pas le religieux. Ainsi, par exemple, un Défenseur s'était retiré après une grossesse particulièrement difficile.
Chaque nomination, ou consécration, devait advenir avec l'intervention de l'autorité supérieure et de deux autres du même grade. Toute la communauté des kresthiens était subdivisée en plusieurs grades, rôles hiérarchisés. Ils étaient tous appelés Saint. Chaque groupe de Saints élisait un Servant, lequel avec un groupe de pairs élisait un Ancien, lesquels élisaient un Défenseur, les Défenseurs élisaient un Père, les Pères élisaient les Conseillers qui élisaient le Pape, dit aussi le Vicaire. La plus haute autorité sur Boar était le Père qui, puisqu'il était exilé, ne pouvait pas participer à l'élection des Conseillers de l'Eglise.
Le système sembla assez simple à Mar, fonctionnel et efficace et en plus d'enregistrer toutes les explications du Père, il prit aussi des notes. Puis Mar demanda s'il pouvait visiter la grande construction, le Temple, le lieu central du culte. Il y fut admis à un moment où aucun rite n'était célébré. C'était une grande pièce au plan stélaire avec au milieu une table basse et de nombreux longs coussins tout autour. A côté de la table il y avait d'un côté un pupitre avec dessus leur livre sacré et de l'autre une grande croix avec le Consacré représenté grandeur nature, de façon très réaliste. Sous la croix se trouvait un coffre travaillé avec une bougie toujours allumée devant. Ils disaient qu'il contenait le corps de Dieu. Mar trouva cela étrange, et encore plus quand ils lui expliquèrent que c'était une espèce de fougasse et d'une liqueur rouge obtenue de la fermentation d'un fruit.
Parmi toutes les religions, celle des kresthiens lui semblait la plus contrastée. Ils croyaient en un dieu unique, parfait, pur esprit, invisible, immatériel... et puis ils disaient qu'un peu de nourriture était vraiment son corps, et pas seulement symboliquement. Ils demandaient aux fidèles de tendre à la perfection, puis les acceptaient même pleins de défauts sans faire un drame pour autant. Ils menaçaient de punitions terribles et pratiquaient largement le pardon... Ils défendaient la vie et exaltaient la mort. Ils soutenaient la sagesse de dieu et affirmaient la folie de l'Amour... Mar était confus.
"De toutes les religions dont j'ai entendu parler à ce jour, celle-ci est assurément la plus complexe, la plus pleine de mystères. Parfois elle semble d'une extrême simplicité, parfois chercher à en suivre toutes les implications me rend fou..." dit Mar à Tha.
Lidje était heureux, il semblait rajeuni. Un seul point le laissait perplexe et il en parla un jour au Père, en présence de Mar.
"Père, une chose m'échappe : pourquoi rester cachés ici ? Une planète entière semble ignorer la Bonne Nouvelle... Si chaque famille de Vraitemple essayait de s'établir dans une ville ou un village différent, tout Boar serait parcourru de la Bonne Nouvelle. Le Consacré lui-même a dit : allez et annoncez à tous la bonne nouvelle..."
Le Père acquiesça : "Oui, certains de nous pensent comme toi. Mais nous ne nous sentons pas encore prêts à affronter le monde. Un jour peut-être... Je-Suis nous le fera comprendre. Le Consacré lui-même, avant de parcourir le monde et de prêcher a passé de nombreuses années dans le silence, et même après avoir commencé à prêcher, parfois il se retirait en prières dans un lieu désert où il fuyait la foule... Et puis il dit à ses hommes : si vous entrez dans une ville où on ne vous écoute pas, enlevez la poussière de vos sandales et allez dans une autre ville..."
Lidje ne parut pas satisfait par cette réponse. Plus tard il confia à Mar : "Ici tout est beau et juste... mais j'ai l'impression d'une communauté refermée sur elle-même, statique... ce qui ne me va pas. D'un côté j'aimerais rester, mais de l'autre je sens que je ne pourrais pas résister longtemps, ici..."
"Si tu souhaites rester, de toute façon, je ne m'y opposerai pas, bien que je regretterais de te perdre."
"Non. J'en ai déjà parlé avec le Père. Elle a beaucoup insisté pour que je reste et elle est restée très perplexe quand j'ai refusé. Non... J'ai demandé qu'ils me donnent leur calendrier des Pesakh, parce que j'espère pouvoir venir les célébrer parfois avec eux, si tu me le permets. Mais à part ça, quoi qu'il m'en coûte, je sens que ma place est à tes côtés... avec Boar..."
Ils restèrent à Vraitemple un mois complet. Certains des hommes de Mar semblaient frappés et intéressés par cette religion et demandèrent quoi faire pour y être acceptés. Il leur fut répondu que la seule façon était de rester à Vraitemple. Mar leur laissa libre choix, mais aucun ne décida de rester, bien que certains à contrecœur.
Ils repartirent le vingt-neuf du huitième mois et arrivèrent au Cenco le vingt et un du mois suivant, après un voyage de retour semblable à celui de l'aller et pendant lequel ils trouvèrent et visitèrent plusieurs autres villes de l'intérieur. Pendant le voyage de retour, plusieurs hommes parlèrent longuement avec Lidje de sa religion et il leur expliquait patiemment en recourant souvent à la copie du livre des Deux Alliances reçu du Père. Mar lui demanda pourquoi, étant le chef de Vraitemple, une femme était appelée Père et non Mère. Lidje expliqua que le terme n'avait pas de connotation sexuelle et qu'il était utilisé dans un sens neutre, justement pour dire que le sexe n'avait aucun rapport et ne changeait rien à l'essence du rôle.
De plus, dans certains antiques langages de la planète Terre, tous les substantifs avaient un genre exprimé par une terminaison ou un article, à la différence des locos.
Ainsi Mar apprit que pour les anciens, selon les peuples, le soleil était masculin et la lune féminin ou inversement, que l'arbre était masculin et la fleur et la feuille féminin, et ainsi de suite. Mar se demanda, amusé, quel sens cela pouvait avoir...
"Notre église a été une des dernières à abolir le sexe des termes et des rôles. L'homme antique était comme ça... même si le résultat était souvent incongru. La main dans certaines langues, était féminin, même si elle appartenait à un corps masculin... Vois-tu ce que c'est absurde ? On ne sait pas, enfin, je ne sais pas, comment ou pourquoi ils en sont arrivés à cette sexualisation de tous les substantifs. Puis progressivement s'est affirmé une langue, le yinglish, et vite après une autre, le Spanglish, où ces distinctions étaient très rares. Notre langue actuelle, les locos, finit par triompher, écrite en locos-phono-grammes dans laquelle ce type de genres est encore plus rare. S'il nous semble naturel qu'un lui et un lui se marient, quels que soient leur sexe à tous deux, dans l'antiquité seul un homme et une femme pouvaient le faire..."
"Vraiment ? Mais c'est absurde et ridicule !"
"C'est ce qui nous semble aujourd'hui... Mais tu vois, les termes de mère et père que nous utilisons encore sont le résidu de cette mentalité antique. En fait, si nous disions aussi par exemple que Vérol, qui est une femme, et le père de Gluyd, qu'est-ce que ça changerait ? Reste le fait que c'est elle qui l'a porté, mais pourquoi faudrait-il le mentionner ?"
"Bah, Vérol est la mère de Gluyd mais pas de Tryon, par exemple..." objecta Mar.
"Oui, mais cela ne change pas le problème. Et d'ailleurs Tryon qui a été adopté l'appelle quand même sa mère. Pense qu'alors on distinguait un enfant masculin d'un féminin, un frère masculin d'un frère féminin, un époux masculin d'un féminin, en utilisant des termes différents..."
"Mais cela ne sert à rien !"
"Je sais, de même qu'il ne sert à rien de dire mère ou père, il suffirait de dire parent... ou Père, tout comme disent les kresthiens. Et pourtant nous le faisons encore. Le seul cas où cela puisse être important de savoir si quelqu'un est homme ou femme est à l'occasion de rapports sexuels, parce que chacun préfère en général un sexe bien déterminé et ne veut pas de rapport avec d'autre sexe que son préféré, à part les bisexuels, bien sûr. Mais au fond, dans ce cas non plus le mot est inutile : le corps le dit clairement... et pourtant nous utilisons encore les deux termes."
Mar acquiesça : "Je n'y avais jamais pensé. Mais dans les Maisons du Plaisir, par exemple, il était plus simple pour un client de dire je veux un entreteneur homme ou femme..."
"Il aurait suffit qu'il dise : de mon sexe ou de l'autre... ou que c'était indifférent... De toute façon, en admettant que les termes d'homme et femme aient un sens ne serait-ce que par les différences biologiques... il n'en est pas de même pour tout le reste."
"Enfin, puisque les termes existent, nous nous en servons."
"Oui, bien sûr, je ne dis pas le contraire. Je voulais juste te faire comprendre ce qu'il en était dans l'antiquité. D'autant plus qu'alors, dans quatre-vingt dix neuf pour cent des peuples, un sexe prévalait sur l'autre et souvent le masculin : l'homme était considéré supérieur, la femme inférieure, et tout le pouvoir était concentré aux mains des hommes..."
"C'est absurde ! Il en était vraiment ainsi ?"
"Oui, il en était ainsi. Et puis un homme à la peau claire était considéré comme supérieur à un à la peau foncée..."
Mar rit : "Mais c'est comme si je disais qu'un brun vaut plus qu'un blond, ou qu'un frisé est mieux qu'un autre aux cheveux raides ! C'est tout simplement stupide !"
"C'est ce qu'il nous semble aujourd'hui. Mais qui sait combien de choses qui nous semblent justes et normales seront un jour jugées absurdes et stupides par nos descendants. Aujourd'hui encore l'homme de la galaxie se considère supérieur, par exemple, au boarien... Comme l'Armé se considère supérieur au Libre... ou le membre d'une Famille à ses ouvriers..."
"Oui, c'est vrai... Cette histoire et cette attitude finiront-elles jamais ?
"Je ne sais pas, mais j'espère que si, comme ont cessé les discriminations basées sur le sexe, l'orientation sexuelle ou la couleur de la peau."
"Espérons que d'autres n'apparaissent pas..."
"Oui !"
Une fois au Cenco, Mar se fit mettre au courant des dernières nouvelles. Il apprit que le Président de la nation Tol des armés l'avait cherché, ainsi que le Technarque et un noble du château Asa.
Le président voulait convoquer une réunion des Régents pour affronter le problème des Pillards. Lesquels en effet semblaient se faire plus audacieux que d'habitude et attaquaient de plus en plus souvent caravanes et petits châteaux de village. Mar proposa de patrouiller les campagnes et les territoires entre les villes pour les dénicher, mais il lui fut objecté que cela supposait d'envoyer trop d'Armés hors des châteaux et d'affaiblir leurs défenses. Alors Mar proposa de payer les Mercenaires pour qu'ils assurent ce rôle de repérage. Les Armés considéraient les Mercenaires presque comme une sous espèce, et l'idée de payer les Mercenaires ne séduisit guère les régents présents, qui d'ailleurs la jugèrent trop onéreuse.
Le problème existait, mais la tradition voulait qu'une décision commune soit validée seulement si elle était prise à l'unanimité, de sorte qu'ils perdirent beaucoup de temps à chercher un accord et discuter sans rien décider. Mar proposa alors aux Régents qui seraient d'accord avec lui de signer un Nouveau Pacte, étendu au problème des Pillards. Sur huit Régents, Mar compris, cinq acceptèrent cette dernière proposition. Mais restait la question du financement de la paie des Marchands. Chaque château en effet devait utiliser une partie du tribut annuel des citoyens aux dépenses de maintien du château et de ses hommes, envoyer une contribution annuelle au Régent, après quoi il ne disposait plus de grand chose.
Mar fit alors remarquer que les châteaux avaient trop de personnel non combattant : chaque Armé disposait en effet d'un écuyer et d'un familier ou d'un servant. Aussi, même en admettant l'utilité des écuyers et en les comptant comme un demi "homme d'arme", chaque château avait au moins la moitié des hommes qui ne combattaient pas, sans compter les enfants et les anciens. Si le château s'organisait différemment... Quatre Régents et le Président lui-même s'insurgèrent : la tradition le voulait et il devait en être ainsi. Un Armé ou un écuyer ne pouvait pas s'abaisser à faire le travail d'un familier et moins encore d'un servant.
Mar déclara que lui ne se serait en rien senti diminué à nettoyer les latrines, ou préparer à manger ou faire la lessive ou autre tâche ménagère... La discussion devint vite houleuse.
Un des Régents, un volontaire de Mar, lui suggéra de ne pas insister : "Tu t'aliennes leur sympathie, là..." lui dit-il.
Mar accepta le conseil et le calme revint graduellement dans la réunion. Mais Mar était loin d'être satisfait. Les châteaux devenaient peu à peu des organisations fermées, statiques, incapables d'affronter les problèmes. D'autre part même en affrontant les problèmes ils en résolvaient bien peu. Le grand nombre de Pillards et de Désaxés présents sur Boar venait du système fermé, suspect, autocratique des villes de la planète. Celui qui ne s'adaptait pas à la vie des groupes sociaux de la ville devenait ou un Libre ou un Artiste ou un Pillard ou un Désaxé... ils n'avaient pas d'autre voie... et tous n'avaient pas le courage d'un Libre ou le talent d'un Artiste... Mais ce discours non plus ne trouva pas de grande compréhension.
D'ailleurs même dans les châteaux où Mar avait ses hommes, et même au château Sun, l'idée de réduire le nombre d'écuyers, de familiers et de servant ne serait pas reçue facilement... Mar était certain que la majorité des Armés s'y opposerait... bien que... il pourrait peut-être essayer. S'il avait eu un château à lui, vraiment complètement à lui, comme celui d'Aiguevive...
La réunion s'acheva sur de bien maigres résultats, Mar se rendit avec une petite escorte à Vieux-Château, sous le prétexte de revoir les écrits du Fondateur. A cette époque Vieux-Château hébergeait deux autres hôtes, et entre eux aussi deux Etendards du Fédéral.
Une fois là, Mar essaya de trouver quel était le noble Asa qui l'avait cherché, mais nul ne semblait rien en savoir. Quand il fut reçu par le Châtelier, Mar lui demanda pourquoi les écrits du Fondateur n'étaient pas plus diffusés parmi les Armés pour les faire mieux connaître.
Le Châtelier le regarda longuement, l'air imperturbable, avant de lui répondre : "Ce qui doit être connu... est déjà connu."
Mar était tenté de lui dire qu'il avait aussi lu les textes écrits dans l'antique langue morte, mais comme lui-même ne la connaissait pas et qu'il n'aurait pas pu expliquer comment il avait fait pour les lire, il ne dit rien.
Il insista juste : "Bien des écrits du Fondateur me semblent très importants... et pourtant j'ai découvert que bien peu les connaissent... j'ai fait imprimer par des volumistes Introw certains extraits de ces écrits et nombre de Châteliers et de régents ont parus très intéressés... nous voudrions en connaître plus..."
"Les écrits originaux sont à la disposition de tous..." répliqua avec flegme le Châtelier Asa.
Mar acquiesça : "Mais trop de châteaux semblent de plus en plus se refermer dans leur coquille... tendre à l'individualisme... La Fédération semble avoir de moins en moins de raisons d'exister, elle devient plus superficielle, symbolique, une façade... Tout cela n'est pas vraiment ce que voulait le Fondateur."
"C'est vrai, il en est ainsi, je partage ton analyse... Mais que peut-on y faire ? A l'évidence les temps ne sont pas encore mûrs..."
"Et nous ne pouvons rien faire pour les faire... mûrir ?"
"Toi ? Moi ?"
"Notamment."
"Il n'y a que deux moyens de le faire. L'un est de changer tous les Armés. Es-tu en mesure de le faire, toi ?"
"Non... mais les écrits du Fondateur pourraient y contribuer. Et l'autre façon ?"
"Changer les structures, rendre la Fédération des châteaux plus unie et solidaire, donner plus de poids à la structure, plus de pouvoir au Fédéral, aux Présidents, un peu moins aux Régents et encore moins aux Châteliers... Tu saurais comment faire ?"
"Pas encore, mais nous pourrions y penser."
"Moi, vois-tu, j'ai les mains liées. Je suis en fait plus un symbole vivant qu'autre chose, je n'ai aucun réel pouvoir."
"Mais même un symbole a son poids, placé sur un plateau de la balance..."
"Quand les temps seront mûrs... je sais comment faire valoir mon poids."
"Mais quand seront-ils mûrs, les temps ?" demanda Mar.
"Quand viendra..." répondit l'autre, mais il s'interrompit.
"Qui ?" demanda Mar.
Il aurait voulu dire "l'Elu"... mais il savait que seules en parlaient les pages écrites dans cette étrange langue morte.
"Pourquoi penses-tu qu'il s'agit d'une personne ?" lui demanda le Châtelier en le scrutant du regard.
"Je le sens... et je me demande comment tu pourras reconnaître cette personne quand tu seras face à elle..."
Le Châtelier Asa eut un sourire indéfinissable, comme pour dire : oh, je le reconnaîtrai bien, moi... mais il ne dit rien. Mar se sentait inquiet, agité. A cet instant précis il eut une idée : il devait se rendre sur Kyora, rencontrer le Chef de Famille de la planète, faire des recherches sur le Fondateur, découvrir ce que pouvait être le "Signe"...
De retour au château Sun, il prit congé de Tha et prépara son départ pour Arom, la planète capitale de la Technarchie. Il décida d'ailleurs d'aller voir d'abord le Technarque et de n'aller qu'au retour sur Kyora, à présent appelée Toshi, et enfin sur Niukétol prendre Vokka et Selte et les ramener avec lui sur Boar pour les vacances. Formalhaut, Beltégeuse et Gamma de la Croix, les soleils des trois planètes formaient un triangle presque équilatéral dans la galaxie, mais grâce au transtar il pouvait accomplir ce très long voyage en une poignée de minutes. Le plus long était le temps requis pour s'arrêter sur chaque planète. Une fois sur Arom, il fut reçut presque tout de suite par le Technarque.
"Swooney ni Mar, cette soirée s'écoule."
"Elle s'écoule, Technarque. J'ai su que tu voulais me voir..."
"Oui. Dix ans standard ont passé depuis notre victoire sur l'UPO. Comme tu le sais, deux zones sont encore aux mains des généraux de l'UPO et l'une d'elles contient la planète Terre du système Sol, ta planète d'origine..."
"Oui, je le sais."
"Je crois qu'il serait bien pour la Technarchie d'essayer de conquérir au moins le système Sol, sinon le rayon entier auquel appartient le système."
"Pourquoi ?"
"Pour sa valeur symbolique. La Terre est la planète d'origine de toute la vie humaine à présent disséminée dans la galaxie."
"Je comprends."
"Mais notre victoire a eu comme résultat une espèce de... fléchissement de la volonté des Familles. Vois-tu, mon pouvoir peut s'exercer facilement contre une Famille isolée... mais pas contre toutes. Et je sens qu'il serait inutile de demander aujourd'hui la formation d'une flotte de guerre pour conquérir cette petite planète perdue au bord de la galaxie. Je ne peux pas le demander car un refus explicite minerait mon autorité... et pourtant je sens que si nous ne bougeons pas, ils s'assiéront encore plus sur notre victoire.
"Je ne crains pas d'attaque des forces de l'UPO, parce que nous sommes encore trop forts face à eux. Mais en même temps... Avant, chaque Famille s'est battue pour sa planète, pas vraiment pour la galaxie, et a accepté que ses forces soient coordonnées sous un seul commandement pour être certaine de sauver sa propre planète. Si nous tentions de conquérir la Terre, ce serait la première fois que les Familles s'engageraient pour quelque chose de vraiment commun, qui n'apporte pas un avantage direct aux seules Familles, qui soit de l'intérêt général mais d'aucun en particulier..."
"Pourquoi m'en parles-tu à moi, Technarque. Tu sais que ma puissance est minuscule... Ross est une des planètes les moins armées de la galaxie, les moins peuplées et sans ressources..."
"Oui, mais tu peux faire autre chose, pour moi. Tu peux essayer de convaincre les Familles. Tu es né sur Terre, tous les fondateurs des Familles sont nés sur Terre comme toi, il y a peut-être mille ans ou plus, mais c'est leur patrie commune. Si c'est toi qui le proposes, peut-être y a-t-il une chance de succès... et s'ils refusaient, ils le feraient face à toi et pas à moi..."
Mar réfléchit longuement : "Je ne sais pas, Technarque. L'idée d'une guerre de prestige ne me plait pas spécialement... et puis cette mission m'éloignerait trop longtemps de mes tâches sur Boar et surtout de ma famille..."
"J'ai aussi pensé à cela. Je pourrais permettre à ton époux aussi de te suivre. Vous pourriez alterner des périodes sur les planètes et des périodes sur ton Boar. Je te donnerais une carte de transit par transtar, pour toute ta famille, de validité à durée illimitée. De plus je doublerais ta dotation annuelle en prenant sur ma cassette personnelle la différence, pour que tu ne fasses pas pâle figure en parcourant les planètes et que tu puisses faire plus encore pour ton Boar..."
"Même si j'acceptais, Technarque, combien d'années passeraient avant que j'ai vu tous les Chefs de Famille ? Suppose qu'en moyenne je puisse en voir deux par mois standard... vingt planètes par an est un maximum. Une tâche de quarante ans..."
"Je sais, cela paraît trop long... mais chaque Chef de Famille que tu convaincs pourrait rejoindre ta mission. Un seul Chef de Famille convaincu et enthousiaste qui t'aide et ce seraient vingt ans, à quatre juste dix, à huit il suffirait de cinq ans... et ainsi de suite. Et de toute façon, même si quarante ans passaient, tu serais encore vivant pour en voir le résultat. Quant à moi... je travaille pour la galaxie, pas pour moi-même."
"Mais si j'échouais ?"
"Patience. Mais on ne peut pas ne pas essayer par la seule peur d'échouer."
"Je dois y penser, en parler avec Tha... Mais, puis-je te demander encore une chose : si je refusais, quel serait le prix à payer ?"
Wole fit un demi sourire : "Un ami déçu..."
"Pas un ennemi acharné ?"
"Non... Ce que tu as eu jusqu'à présent ne te sera pas retiré, les promesses faites seront tenues... Mais par la suite, tu ne pourras pas espérer grand chose d'autre d'un ami déçu..."
"Logique et clair... je craignais pire."
"Pourquoi ? Tu devrais me connaître assez, maintenant."
"Non, Wole, je te connais peu... et souvent le pouvoir change les gens."
"Tu me trouves changé ?"
"Oui et non. Pas en pire, de toute façon. Ni en mieux..."
Wole acquiesça : "Je t'étais plus sympathique avant d'être Technarque, n'est-ce pas ?"
"Oui, c'est vrai."
"C'est le destin des puissants de ne pas susciter la sympathie."
"C'est possible. Mais tu ne m'as pas l'air d'avoir besoin de la sympathie des autres."
"A soixante treize ans on apprend à s'en passer."
"C'est possible."
"Quand me donneras-tu ta réponse ?"
"Dans les deux mois."
"Ne peux-tu pas faire plus vite ?"
"Non. Et que sont deux mois si tu es prêt à attendre quarante ans ?"
"Ces deux mois seront bien plus longs que les quarante ans d'après..."
Mar quitta le Palais du Technarque et alla prendre le transtar pour se rendre sur Toshi, l'ancienne Kyora. Il pensait. Il pensait à la possibililté d'emmener Tha hors de Boar... toute la famille ensemble, libre... Il n'avait jamais réalisé jusque là combien la condition d'exilé de Tha le faisait se sentir lui-même prisonnier de Boar. Tha aurait son 4C... le premier boarien adulte de l'histoire à devenir un homme libre... c'était exaltant. Mais à quel prix ? Une guerre, encore une guerre. Combien de morts pour qu'un symbole change de mains ? Oui, c'est vrai, cela pourrait servir à rendre la galaxie plus unie, plus confiante, plus... mais n'y avait-il pas d'autre moyen que cette guerre ?
L'esprit d'autonomie des planètes pourrait se révéler un mal, peut-être, un jour... Mais unir la galaxie aux mains du Technarque plus qu'elle ne l'était déjà... et de plus au prix de centaines de milliers, de millions de morts... au prix d'énormes destructions et tragédies...
Mar sentait qu'il aurait peut-être dû refuser sur le champ. Refuser la liberté de Tha pour ne pas payer ce prix. Sa Terre... son Tha... sur les deux plateaux d'une balance... ou peut-être sur le même avec sur l'autre le Technarque et l'unité de la galaxie... Comment pouvait-on comparer des poids et mesures si différents ?
"Pourquoi m'a-t-il chargé d'un si grave problème ?" se demandait Mar.
Il avait pris ce petit livre que depuis longtemps il ne lisait plus, la Bonne Nouvelle des kresthiens. Il avait entendu dire que les anciens ouvraient parfois au hasard le livre sacré pour y chercher l'inspiration. Aussi chercha-t-il le livre qu'il ouvrit au hasard et il pointa une ligne. Il était à l'envers, il retourna le livre et lut.
"Il y a là un garçon qui n'a que cinq pains et deux poissons..." lut-il et il continua quelques lignes.
Mar fit non de la tête : "Je-Suis... si ceci est ta réponse à mes problèmes, je dois dire que tu pourrais être plus clair... Comment interpréter cela dans mon cas ? Veux-tu dire que mes faibles forces seront multipliées par toi ? Mais dans quel but ? Pour nourrir la foule... laquelle, celle de ma planète, la Terre, ou celle de la Technarchie ? Ou celle de Boar ? Et puis, que veux-tu dire d'autre ? Ou n'est-ce qu'une réponse absurde pour me dire que je dois trouver la réponse par moi seul et non ainsi ? Ou simplement n'existes-tu pas... ou ne veux-tu pas que ton livre soit utilisé ainsi..."
Il entra dans la cabine du transtar.
Puis il pensa : "Mais c'est étrange, Je-Suis... J'ai vécu près d'un mois parmi les tiens et je ne t'ai jamais parlé, je ne t'ai jamais cherché... j'ai dit au Père et à Lidje que je ne pouvais pas croire en toi... et maintenant au contraire..."
La lumière du transtar clignota pour lui dire que le transfert était fait, il ouvrit la porte et se trouva sur Toshi.

CHAPITRE 14
La réhabilitation des Asano

Une fois sur Toshi avec sa petite escorte, Mar se fit annoncer au Chef de Famille Nihon ni Terwo. Il fut reçu par le Premier, Nihon ni Yuki. C'était une femme de vingt-sept ans standards, maigre et très grande, les yeux foncés en fente, les cheveux noirs et plats, un visage doux et triste, elle portait une longue tunique noire avec des dessins de fleurs gris foncé à peine visibles, ouverte devant et à pans superposés, à longues manches et avec une belle ceinture de broquard.
"Chef de Famille Swooney ni Mar, bienvenu au Palais Nihon. Mon respectable père est en ce moment sur la planète Pox. Permets-moi de m'en faire le porte-voix, quoi qu'indigne."
Mar, habitué à plus de simplicité, se sentit un peu gêné : "C'est un honneur pour moi de te connaître, Premier des Nihon..."
"Ton compliment est difficile à supporter... Comment pourrai-je jamais te rendre ta gentillesse ?"
Mar ne savait plus quoi dire et il la regarda, hésitant. Puis il prit son courage à deux mains et dit : "Pardon, Premier des Nihon... je ne connais pas votre étiquette et je crains de me comporter de façon inappropriée... je ne veux pas te sembler discourtois, mais... puis-je t'expliquer directement l'objet de ma visite ?"
"Je te comprends pleinement, oui. Expose ton problème dans une tranquille sérénité et si, dans mon insuffisance, je peux t'être utile, ce sera pour moi une vraie joie."
Mar s'agita sur le grand coussin où on l'avait fait s'installer : "Voilà... J'ai appris qu'il y a près de huit siècles un Maître d'armes de ta Famille a été exilé sur la planète Ross sous l'accusation d'avoir violé le fils du Premier de l'époque... Je voudrais savoir qui était ce Maître d'armes, comment il s'appelait, ce qu'il faisait, toutes les informations possibles sur lui ainsi que sur les usages de l'époque..."
Le Premier acquiesça : "Dans mon ignorance, dois-je avouer, je ne connais pas l'épisode auquel tu te réfères. Mais la trace en sera assurément trouvée dans les archives de la Famille, pour satisfaire ton désir de connaître. Je chargerai immédiatement nos archivistes de procéder aux recherches approfondies qu'il faudra. Serait-il possible d'avoir des indices plus précis... Je te demande pardon si je me permets de t'importuner ainsi, mais c'est dans le seul souci de ne pas te faire perdre trop de ton précieux temps."
Mar s'agita encore sur son coussin : "Malheureusement j'ai peu d'indices sur lui, à part qu'il était marié, qu'il connaissait votre antique langue terrestre avec aisance, le nihongo, que son époux aussi la connaissait bien. Je crois qu'il était croyant, parce que ses écrits mentionnent le Bienheureux Bosatzu et le Saint Fils de Dieu."
"Je comprends, il devait donc être kresthien de l'Eglise Universelle Unie. Il y en a encore quelques uns parmi nous..."
"Je ne sais pas à quel âge ni l'année exacte où il fut exilé. Son nom devait être Asa."
"Asa et c'est tout ? C'est curieux, parce que certains de nos noms contiennent le loco Asa. Dans notre ancienne langue cela signifie matin. Nous avons des Champ du Matin, Soleil du Matin, Lumière du matin et d'autres... Bien, si tu n'as pas d'autres indices, nous utiliserons tes précieuses indications et essaierons de te contenter. Mais maintenant, puis-je t'offrir une tasse de Koicha ? Ce serait une joie pour moi d'en préparer en ton honneur."
Mar accepta. Commença alors un étrange cérémonial qui devait être très ancien. Mar remarqua qu'une grande part des ustensiles utilisés, bien que de facture excellente, étaient étrangement similaires au style de Boar : essentiels, simples, presque rustiques et pourtant raffinés, sans doute tous faits à la main, un à un, avec infiniment de soins et d'attentions;
Le premier apporta dans la pièce un braséro, une bouilloire et d'autres ustensiles. Puis, à gestes sobres, hiératiques, antiques et élégants, elle commença la préparation de la boisson. A côté de Mar se tenait un autre hôte, un homme appelé Toshita, invité par le Premier pour mettre Mar à l'aise. Celui-ci en effet, connaissant le rituel, entama avec le Premier un dialogue au profit de Mar. Il s'informa sur les ustensiles, sur la moindre particularité, arrivant ainsi à satisfaire la curiosité de Mar.
Une pâtisserie fut servie, puis le grand bol plein d'une crème verte et fluide, écumante. Au début Mar trouva le goût étrange mais après, peu à peu, le vrai goût se révéla dans sa bouche et il l'apprécia beaucoup. Après, le Premier fit visiter l'antique Palais à Mar. Il était étrangement similaire à Vieux-Château, bien que plus luxueux et majestueux. Ils arrivèrent à une grande salle.
"Ceci est la salle des audiences. Depuis au moins deux mille ans le Chef de Famille utilise ce siège aux voiles blancs, rouges et noirs. Aujourd'hui encore il l'utilise, dans les grandes occasions. Notre Famille a l'honneur d'être la plus antique de l'entière galaxie, en effet, elle régnait déjà sur une petite partie de la planète Terre il y a près de quatre mille deux cents ans. En ce temps le Chef de Famille était considéré comme sacré... certains disent qu'il était pris pour un dieu, mais c'est faux. Néanmoins il est sûr qu'alors, à la mort du Chef de Famille, tous ses collaborateurs étaient tués et ensevelis avec lui. Cet usage a très vite cessé.
"Et quand les armés au service de mes aïeux perdirent les deux dernières grandes guerres terrestres, celles connues des historiens comme Seconde et Troisième Guerres Mondiales, beaucoup se tuèrent pour avoir jeté l'opprobre d'une défaite sur ma famille. Il s'agit en effet des deux seules défaites subies par les Nihon en plus de quatre mille ans d'histoire. La seconde défaite parut fatale... Notre royaume semblait disparu à jamais, absorbé et gouverné par le gouvernement mondial de l'ONU.
"Mais les survivants de ma famille et un groupe de fidèles sont partis avec tous leurs biens sur un astronef, le "Vent des Dieux III" et gagnèrent une des planètes découvertes après la guerre, celle-ci. L'installation sur Kyora, selon son nom d'alors, advint près de trois cents ans de la Terre après la chute du trône. Mes aïeux, pendant toute cette période, ne furent en apparence que de riches industriels, mais ils étaient toujours considérés, par leurs fidèles, pour ce qu'ils étaient et restent, l'unique autorité reconnue, l'Empereur. Aujourd'hui encore les toshistes n'adhèrent à la Technarchie qu'aussi longtemps que ma Famille reste le guide de la planète. Mais ils seraient tous disposés à mourir jusqu'au dernier si quelqu'un cherchait à nous enlever le pouvoir.
"Nihon, le nom de notre Famille, est en réalité l'antique nom de notre pays. Les habitants du pays s'appelaient les nihonjin... aujourd'hui ce sont officiellement des toshistes, les habitants du système stellaire, mais si tu demandais à n'importe lequel d'eux, il te dirait être un nihonjin, c'est à dire un homme des Nihon."
Mar acquiesça : "Je comprends. Ma Famille, comme tu le sais peut-être, n'existe que depuis dix ans, et pourtant mes hommes aussi disent être des hommes de Mar avant d'être rossiens ou boariens, d'après le nom local de la planète."
Le Premier aussi acquiesça : "Si cela se poursuit ainsi avec tes descendants, ta Famille deviendra Grande parmi les Familles... Dix ans ou quatre mille ans ne comptent pas, si l'esprit est le même."
Alors Mar hasarda : "Mais aujourd'hui, le berceau de ta Famille, le Nihon, est aux mains de l'ennemi..."
"Oui. Malheureusement."
"Penses-tu qu'il devra le rester longtemps ? C'est la patrie de toutes les Familles de la Galaxie..."
"Oui... et un jour elle retrouvera la liberté et elle nous reviendra."
"Quand ?"
"Quand..." commença le Premier, mais sans achever.
"Quand les temps seront mûrs ?" demanda alors Mar.
Le Premier plissa les yeux et fit un petit sourire : "Oui, c'est cela, exactement."
"Mais n'est-il pas possible de faire quelque chose pour que les temps mûrissent plus vite ?"
"Plus vite ? Non, les saisons doivent suivre leur cours. Nous en sommes au Grand Froid, après vient la saison du Nid, puis celle que nous disons du Soleil Resplendissant... alors les temps seront mûrs."
"Mais pendant ce temps, faut-il rester les bras croisés ?"
"Non, bien sûr. Le cultivateur sage sait anticiper chaque saison pour être prêt quand elle viendra."
"Et que peut-on faire pour se préparer aux saisons à venir ?"
"Effiler la faux... tresser des paniers... nettoyer le grenier... pour utiliser les vieilles images de la planète Terre."
"Oui, mais concrètement ?"
"Le vrai cultivateur n'a pas besoin que quelqu'un le lui rappelle."
Mar comprit qu'il était inutile d'insister.
Après la visite du Palais et des splendides jardins autour, Mar revint aux logements qui lui avaient été affectés avec sa suite. Les jours suivants il y eut des réceptions données en son honneur par le Premier et on leur fit visiter de nombreux lieux intéressants, pleins d'histoire, ainsi que des industries de la planète. Les Nihon se spécialisaient en systèmes de communications et ordinateurs, et Toshi fabriquait tous les 4C de la galaxie. Mar reçut en cadeau un merveilleux système d'enregistrement trois-D qu'il était possible d'activer à distance : c'était un vrai joyau de technologie et de miniaturisation. Il lui fut aussi donné un micro ordinateur à mémoire interchangeable capable des calculs les plus complexes et d'opérations logiques d'extrême complexité, le tout tenant dans le creux de la main.
Après un cycle local, c'est à dire cinq jours, arriva la réponse à sa requête. Ce qu'il avait raconté était bien arrivé : en 2693, calendrier terrestre, le Maître d'arme Asano no Kachi avait été condamné par le tribunal spécial de la Famille Nihon à l'extinction de sa famille. En d'autres termes, autrefois Kachi aurait dû accomplir le suicide rituel. Mais les temps avaient mûri aussi Kachi et son épouse, qui voulut le suivre, furent exilés sur Ross, et leurs fils et parents durent changer de nom, tous leurs biens furent confisqués et les armes de leur famille furent supprimées des annales et du Registre.
Mar discuta longtemps le sens et la portée de ces faits. Enfin il posa aux fonctionnaires la question : "Dans votre tradition, que signifiaient les mots Elu et Signe ?"
Ces derniers ne surent pas répondre mais emmenèrent Mar à un terminal de l'ordinateur central de Toshi pour poser la question.
"Si nous la posons bien, peut-être aurons-nous la réponse..." dirent-ils.
Ils se connectèrent à la mémoire historique, à celle du nihongo, à celle de la période des faits... Une première réponse arriva :
"Signe - ancien nom donné à l'acte par lequel le Chef de Famille fonde ou annule un nom de Famille. Le Signe était une tablette en bois de cyprès rouge dont un côté était peint aux armes de la famille à fonder ou à dissoudre et de l'autre le sceau du Chef de Famille Nihon. Pour la fondation le Signe était remis à la personne digne d'un tel honneur et reconnaissance. Pour la dissolution on en grattait les armes avec le sabre court du suicide."
Alors mar demanda : "Quelles étaient les armes des Asano portées sur le Signe ?"
Un dessin apparut à l'écran : c'était un cercle contenant trois plumes stylisées croisées à soixante degrés, blanches sur leur moitié gauche et noires sur la droite.
Alors Mar demanda encore : "Comment puis-je recevoir ce signe du Chef de Famille ?"
Le Premier était intrigué, bien que ne le montrant pas et restant impassible.
La réponse survint aussitôt : "Seulement si la cause de la dissolution s'avérait injuste, pourrait-il être à nouveau attribué aux éventuels descendants, ou encore réhabiliter sa mémoire ou enfin refonder le nom."
"Comment faire pour réviser le procès ?"
L'ordinateur répondit : "Répéter la question à l'ordinateur des données judiciaires, mémoire données légales, mémoire données procédurales, mémoire des sentences de l'époque, mémoire des exceptions judiciaires, section révisions."
Mar demanda alors à être autorisé à faire cette dernière vérification.
Le Premier y consentit et pendant que les chargés de l'ordinateur se connectaient aux autres mémoires, le Premier demanda à Mar : "Si ma question n'est pas inconvenante, pourquoi un tel intérêt de ta part pour un antique fait historique ?"
"Pour deux raisons. D'abord parce que je crois que l'accusation était fausse. Ensuite parce que j'ai besoin de ce Signe."
Le Premier parut frappé : "S'il s'avère que l'accusation alors formulée contre Asano était fausse, cela signifierait qu'un de nos Chefs de Famille a commis une félonie !"
"Il y a des siècles..."
"Peu importe. Cela créé une lourde chaîne de devoirs et de poids difficiles à briser... Je te demande pardon, Chef de Famille Swooney, mais si dis vrai, tu mets toute la Famille Nihon en grand embarras..."
"S'il est vrai que l'accusation était fausse, elle peut être réparée maintenant."
"Non... Enlève un caillou et tu peux faire s'effondrer toute la construction, dit un de nos vieux proverbes..."
"Mais je... j'ai besoin du Signe... Permets-moi alors d'au moins voir sur un plan purement théorique ce qui serait possible..."
"Oui... mais je te prie de prendre l'engagement solennel de n'entreprendre aucune action légale avant le retour du Chef de Famille... ce serait un fait très grave, pour nous, comprends-le..."
"Bien sûr. Je ferais comme tu demandes." Dit Mar.
L'ordinateur était prêt et Mar posa ses questions. Réviser le procès était facile : les actes étaient tous en mémoire. Mais refaire le procès était impossible : trop de temps avait passé et de toute façon seuls les éventuels descendants pouvaient le demander et sur Toshi il n'y en avait aucun, puisque la famille avait été dissoute. Mar posa alors une autre question : le Chef de Famille pouvait-il, de sa propre initiative, réhabiliter le nom Asano avec ce Signe ? La réponse fut affirmative. Mar demanda alors si le nouveau nom Asano serait considéré être la continuation du précédent.
Ils durent se déconnecter de cette mémoire pour se connecter à celle des rituels, des procédures, des traditions et des nobles patronymes. La réponse fut encore affirmative. Mar demanda alors à l'ordinateur qui était l'Elu. Mais même en explorant de nombreuses mémoires, aucune réponse satisfaisante ne fut fournie par l'ordinateur.
Mar demanda encore deux choses au Premier, désormais circonspecte à son égard : comment demander au Chef de Famille la restauration du nom Asano et comment faire pour apprendre lui-même le nihongo.
Le Premier fit remplir par Mar un fascicule intitulé "Humble Requête" dans un langage rituel archaïque, où Mar expliqua pourquoi il voulait être investi de la possibilité de recevoir le Signe et son intention de ne pas l'utiliser pour lui mais pour les descendants des Asano sur Ross-Boar. Il dit aussi remplir un autre rouleau intitulé : "Supplique au Nom de la Famille Nihon" pour être éventuellement investi du titre provisoire de Messager du Chef de Famille.
Quant au nihongo, le Premier lui dit qu'il lui suffisait de suivre le cours sous hypnose de l'Université de Toshi : en à peine trois cycles il saurait lire, parler et écrire couramment et correctement le nihongo. Mar demanda à commencer aussitôt et le Premier y consentit volontiers. Mar était ému : il réalisait trouver enfin une des clés de Boar... il se préparait à tenir le rôle de l'Elu... quoi que cela puisse vouloir dire.
Il allait terminer la période d'instruction sous hypnose, que Mar passa entièrement dans une espèce de lit entouré d'étranges installations et nourri artificiellement, quand revint le Chef de Famille Nihon. Ce dernier, mis au courant par son Premier, voulut parler aux hommes de la suite de Mar, puis il lut l'Humble Requête et la Supplique.
Quand Mar sortit de l'appareil d'apprentissage hypnotique, il se trouva face à Nihon ni Terwo. Lequel lui parla aussitôt dans l'antique langue, le nihongo et Mar, sans s'en rendre compte, lui répondit dans la même langue. Seul l'air ébahi de ses hommes le lui fit réaliser.
"Votre requête j'ai lue avec attention." Dit le Chef de Famille.
"Un grand trouble je cause, dont l'insupportable poids je vous prie d'accepter." Répondit Mar avec grande désinvolture.
Ils poursuivirent ainsi leur dialogue.
"Pourquoi cette requête me présentez-vous, respectablissime Chef de Famille Swooney ?"
"Le récit assez vous ennuyerait, noblissime seigneur."
"L'entendre me comblerait d'aise."
Mar raconta alors succinctement la situation de Boar et ce qu'il espérait obtenir du château du Fondateur s'il pouvait apporter le Signe à ses descendants. Le Chef de Famille Nihon, pendant tout le récit, hochait la tête.
Enfin, il demanda : "L'incongrue requête qu'est la vôtre, n'aura-t-elle point de conséquences sur Toshi ?"
"Pour près de cent ans assurément non. Après quoi le savoir je ne peux."
"De l'absence de répercussions, ne vous pouvez-vous pas vous porter garant ?"
"Si vous pouviez mieux m'illustrer la portée de vos craintes, je ferais mon possible pour vous affranchir des néfastes conséquences redoutées."
Alors le Chef de Famille expliqua que les Asano, en possession du Signe, auraient pu prétendre retrouver leur antique position au Palais, recouvrer tous leurs biens et obtenir réparation pour ces siècles d'exil, et créant moult problèmes légaux et procéduriers.
Mar demanda : "Si des Asano le lien aux Nihon fut dissous et qu'en lieu et place ils fussent liés aux Swooney, le cas changerait-il ?"
"Certes, mais au moment où ils recevraient le Signe, les Asano auraient loisir de faire un autre choix ..."
"Si à moi vous vous fiez, je ferai mon possible pour que leur choix soit à votre satisfaction."
Le Chef de Famille acquiesça : "Le Conseil de Famille réunirai et au plus tôt une réponse vous donnerai."
Quand ils restèrent seuls, les hommes de Mar se précipitèrent autour de lui : "Que vous êtes-vous dit ?"
Mar leur expliqua la conversation tenue.
"Et tu as tout compris ?"
"Oui... mais ça me vaut une sale migraine et je suis vidé."
Après quelques jours, Mar fut convoqué. La Famille Nihon se fierait à lui s'il s'engageait à affronter au nom de sa Famille les éventuels problèmes qui pourraient survenir par la suite. Mar répondit que, dans la mesure de la possibilité de s'engager pour ses propres descendants, il acceptait. Ainsi obtint-il le titre de Messager du Chef de Famille Nihon et il lui fut remis le Signe, enveloppé dans le rituel linge brodé, blanc, rouge et noir présentant en or les armes des Nihon : une fleur à trente deux pétales.
Puis Mar put enfin quitter Toshi et se rendre sur Niukétol prendre Vokka et Selte. A peine il les vit, Selte sauta au cou de Mar et lui couvrit le visage de baisers. Vokka regardait, sérieux, mais ses yeux riaient. Mar attira Vokka aussi contre lui.
"Comment allez-vous, mes petits ?"
"Très bien, papa... j'ai plein d'amis, tu sais, et puis on fait tant de beaux jeux et tant de belles choses..." répondit Selte et elle continua dans un torrent de paroles.
Quand enfin Mar réussit à reprendre la parole, pendant que Selte lui ébouriffait les cheveux, lui tirait les oreilles et lui chatouillait le nez... Mar arriva à regarder Vokka dans les yeux.
"Et toi, comment vas-tu ?"
"Bien. Nous étudions la fondation des Familles... Quelqu'un devra écrire l'histoire des Swooney..."
Mar sourit : "Il y a le temps, Vokka, il y a le temps. Nous sommes les derniers arrivés, les moins importants. Quelqu'un l'écrira, à l'avenir. Et comment va Selte ?"
"Bien, même si elle est parfois un peu trop vive..."
"Je vois..."
"Mais elle sait aussi être gentille et elle s'en sort bien. Parfois je dois la gronder parce qu'elle ne veut pas faire ses devoirs... elle joue sans arrêt..."
"Pour elle le jeu est comme le travail pour nous, les grands..."
"Nilko aussi dit toujours ça. Mais alors il faut bien jouer, jusqu'au bout, sans changer de jeu continuellement. Sinon, on devient comme le paillon de Boar : en bas, en haut, en bas, en haut à se déplacer ça et là sans jamais s'arrêter assez longtemps sur une chose..."
"Le paillon aussi est beau..." suggéra Mar.
"Oui, oui, il est beau le paillon !" dit Selte joyeuse.
Vokka fit non de la tête : "Si même toi tu lui donnes raison..."
"Non, bien sûr, Vokka, toi aussi tu as un peu raison. Selte doit être plus attentive aux choses, sans doute, mais n'oublie pas qu'elle a à peine la moitié de ton âge."
Selte glissa des bras de son père et le tirant par le bord de sa tunique elle voulut l'emmener voir ses affaires, ses jeux, ses cubes trois-D.
"Ils la couvrent tous de cadeaux, tu vois, papa ? Je lui ai dit qu'il n'est pas nécessaire d'accepter toujours. Celui qui fait un cadeau ne le fait pas juste comme ça, il attend quelque chose en retour... mais Selte ne veut pas le comprendre. Il suffit que quelqu'un lui dise : tu veux ceci ? et elle répond aussitôt oui..."
"Elle te donne beaucoup de soucis, des préoccupations ?" lui demanda Mar.
"Non... non... c'est juste qu'elle doit apprendre."
"Bien sûr, tu as raison. Mais souviens-toi, tu ne peux pas prétendre qu'elle grandisse comme toi. Chacun de nous a son caractère et chacun de nous vaut par ce qu'il est."
Vokka acquiesça avec sérieux.
Mar se rendit au Palais Kétol, saluer le Chef de Famille et prendre des informations sur ses deux enfants.
L'éducateur chef de l'école de Famille lui dit : "Vokka est un garçon exceptionnel. Il a un caractère sérieux, décidé et très appliqué. Il ne créé pas de problèmes sauf par son extrême rigueur logique. C'est un élève difficile mais il donne aussi de grandes satisfactions. Il a un très clair sens des rôles même s'il ne craint pas de dire ce qu'il pense, parfois trop clairement. Ce n'est pas qu'il soit mal élevé, non... juste qu'il est... trop sincère. Il faudrait qu'il apprenne à nuancer ses affirmations. Mais il est discipliné, il sait rester à sa place. Et puis il apprend vite et à fond, il sait écouter et réfléchir, il a un fort esprit critique.
"Selte est très différente. Elle est toujours joyeuse, très curieuse mais peut-être un peu inconstante. Quand elle a compris quelque chose, elle veut aussitôt passer à autre chose. Elle est très sociable et sait s'adapter bien et vite à des situations très diverses. Il est intéressant de voir comme tes deux enfants sont si différents et pourtant si bien ensemble. Il y a une bonne entente entre eux. Et puis je crois qu'il est positif pour ton Premier de ne plus être le seul de la famille Swooney dans notre école."
Ils rentrèrent sur Boar. Au Cenco Vokka voulut aussitôt être mis au courant des dernières nouvelles et il demanda à l'ordinateur central un résumé des dernières informations sur la situation présente de Boar et il approfondit certains points. Selte par contre courut chercher tous ceux qu'elle connaissait pour leur raconter les belles choses qu'elle avait faites sur Niukétol.
De retour au château Sun, Mar s'isola enfin avec Tha. Il lui raconta sa rencontre avec le Technarque et sa proposition. Tha l'écouta avec attention.
"Vois-tu, Tha, je ne sais pas quoi lui répondre. L'affaire est... énorme et complexe. Il y a trop de facteurs en jeu..."
Tha acquiesça : "Si tu ne le faisais pas toi, Mar, le Technarque trouverait certainement quelqu'un d'autre pour le faire."
"Oui, je sais. Mais le problème est de savoir si le faire est juste ou non. Si ça ne l'est pas, je dois refuser."
"Tôt ou tard il y aura quand même une guerre entre la Technarchie et ce qui reste du vieux système."
"Toi, à ma place, que ferais-tu, Tha ?"
"Je suis un Armé, pour moi la guerre n'est pas aussi terrible que pour toi. Si elle doit se faire, qu'elle se fasse avec le moins de pertes possibles pour arriver à la victoire. Si me retirer ne veut pas dire éviter la guerre mais seulement ne pas pouvoir faire peser mon avis quand elle surviendra, n'est-ce pas pire ?"
"Si. Mais cette guerre profitera à qui ? Au peuple ou aux puissants ?"
"Elle servira au vainqueur, Mar, seulement à celui qui la gagnera. De part et d'autre il y a soit des gens désarmés soit des combattants, soit des peuples soit des puissants. Tu as déjà soutenu la Technarchie une fois et à mon avis maintenant tu dois continuer à lui donner ton soutien. Si l'aile d'un de nos châteaux était aux mains des Pillards, il nous faudrait les attaquer et les chasser définitivement du château."
"Mais dans ce cas... qui sont les Pillards, eux ou nous ?"
"Les gentils c'est toujours nous et les méchants les autres, bien sûr. Pour les Pillards les méchants à combattre c'est nous, pour nous c'est eux... Vois-tu Mar, toujours dans l'image du château et des Pillards... même si tu soupçonnais ou savais que le Châtelier n'est pas si bon, cela te suffirait à te déclarer pour les Pillards et contre lui ? Ou à ne rien faire et attendre de voir qui gagne ?"
"Non, bien sûr."
"Tu as des craintes que cette guerre renforce trop le Technarque. N'empêche que l'ennemi est celui qui a maintenant en mains la planète Terre et d'autres. Tu te demandes si déclencher un nouveau massacre est légitime... mais quand tu t'es déclaré pour le parti de la Technocratie, quand tu t'es battu dans la bataille de Quaryel, tu savais qu'il y aurait beaucoup de morts."
"J'ai tâché de réduire leur nombre au minimum, tant chez..."
"Tant chez nous que chez eux. Bien. Fais pareil. Mais si tu restes à regarder tu ne peux ni éviter la guerre ni limiter les dommages."
"Donc je dois accepter... Mais... et notre travail sur Boar ?"
"Il continuera, bien sûr. Tu as des hommes très bons qui mèneront tous tes projets de l'avant et puis tu pourras te dégager assez de temps pour prendre soin de Boar."
Mar restait un peu hésitant. Il se mit alors à raconter à Tha comment il avait obtenu le Signe du Fondateur des Armés.
"Tu vois, Mar, avec la Famille Nihon tu as déjà commencé à faire ce que le Technarque t'avait demandé."
"Oui, ça m'est venu comme ça, spontanément. Mais je n'ai pas eu de réponse... Ou plutôt très vague. Ils ont dit : oui, quand l'heure sera venue..."
"C'est déjà une première réponse."
Mar acquiesça : "A présent, quoi qu'il en soit, nous devons aller à Vieux-Château."
"Ensemble ?"
"Oui, et avec tous nos enfants."
"Non, Mar. Je crois que pour cette fois il vaut mieux que tu y ailles seul. Nous pourrons venir après. Vas-y seul et sans escorte."
"Pourquoi, Tha ?"
"Parce que ce n'est pas le Régent qui y va, ni le Chef de Famille. Ce n'est qu'un Messager. Vas-y vêtu aux couleurs des Nihon et seul. Joue ton rôle de Messager du Chef de Famille Nihon, ne mélange pas les rôles, pour l'instant."
"Mais je suis toujours moi, Mar Swooney."
"Bien sûr. Mais parfois il faut affronter les choses une à une. Quand je dois jouer le rôle du Châtelier, à ce moment je ne suis plus le père de Selte, mais Selte est un des nombreux enfants du château Sun, tu comprends ?"
"Oui. Bien. Alors je vais profiter un peu de Vokka et Selte au début de leurs vacances puis j'irai, seul, comme tu dis."
Ainsi, au début du treizième mois, Mar passa la tunique noire avec le ruban de brocard du style de Toshi et par le service de transmen des hostels il se rendit à l'hostel le plus proche de Vieux-Château. Il fit la fin de la route en marroue, escorté par des hommes de l'hostel. Arrivé au pied de Vieux-Château, il renvoya en arrière tous les autres. La seule défense qu'il avait était le bouclier de force sous ses habits et l'anneau paralysateur.
Une fois sous le mur, il avança. Les Armés Asa lui criaient "halte-là" et lui demandèrent qui il était et ce qu'il voulait. Mar sortit d'une poche le Signe dans son linge aux couleurs de la Famille Nihon et, sans un mot, il le prit à deux mains et le leva haut au-dessus de sa tête.
Il y eut de l'agitation sur le mur. Plusieurs nobles apparurent, puis vinrent les Etendards et enfin Mar reconnut le Châtelier Asa en personne. A cette distance il n'arrivait pas à distinguer les expressions. Bientôt le mur fut plein d'Armés mais aucun d'eux ne pointait les armes sur Mar. Puis s'éleva du château un son lent, métallique, au timbre profond. Mar vit enfin descendre du château un cortège : le Châtelier marchait en tête, suivi par tous les étendards et les nobles.
Le Châtelier arriva devant Mar : il était pâle et tendu. Il demanda en locos : "Qui t'envoie ? Qui es-tu ? Que veux-tu ?"
Mar répondit en nihongo, tenant toujours haut l'enveloppe : "Ces couleurs et ces armes ne reconnais-tu point ?"
Ils se regardèrent tous les uns les autres, émerveillés. Le Châtelier, que Mar savait être le seul avec ses parents, son époux et son Premier à connaître l'antique langue, fut le seul à rester impassible et il répondit, lui aussi en nihongo : "Ma vue a été obscurcie par les siècles d'attente."
"Et l'obscurité s'étend-elle aussi à ta mémoire ? Les préceptes de ton aïeul auraient-ils sombré dans l'oubli ?"
"Non, mon cœur les abrite toujours."
"Alors, qu'attends-tu ?"
Le Châtelier s'inclina alors profondément, immédiatement imité par toute sa suite.
Mar dit alors : "Moi, le Messager de Nihon, je te dis, homme sans souche : voilà, le Chef de Famille Nihon m'envoie vers toi pour te porter le Signe !"
Le Châtelier se releva, encore plus pâle qu'avant : "Le... le Signe est arrivé ?"
"Oui, je te l'apporte, sous ces couleurs. Ce Signe sera restitué à celui a qui il a été enlevé. Ouvrez les portes afin que je puisse monter au mausolée d'Asano no Kachi, lui remettre le Signe qui un jour lui fut enlevé et lui rendre son nom."
Le Châtelier s'inclina encore profondément puis, repassant au loco, il donna ordre à ses Etendards : "Que le noble Hôte, le précieux Messager, soit escorté avec les plus grands honneurs et respects au mausolée."
Aussitôt Mar fut entouré par les seize Etendards qui se placèrent en escorte d'honneur. Le cortège partit. Mar tenait maintenant dans ses mains l'enveloppe appuyée contre sa poitrine. Ils montèrent la rampe, passèrent les portes et derrière eux affluaient tous les Armés, en silence, tandis que les écuyers refermaient les portes et y restaient en sentinelles.
Une fois Mar arrivé à l'élégante et antique construction, ils en firent glisser les portes de côté de façon à ce que l'avant et les deux côtés du mausolée soient complètement ouverts vers la place enneigée. Mar s'arrêta un instant pour regarder la statue du Fondateur. Puis il approcha de la construction, enleva ses chaussures et monta. Tous les autres restèrent dehors. Une fois devant la statue, Mar baissa les yeux sur la boîte laquée noire des cendres et revit la tablette posée dessus, qu'à présent il lisait sans la moindre difficulté. Elle portait, écrit en nihongo "Le Sans-Nom, dans l'attente."
Alors Mar leva le Signe vers la statue, en enleva le linge aux couleurs des Nihons et proclama : "Asano no Kachi, ton attente est terminée !" Puis il enleva la tablette de l'urne, y déposa le Signe et se tourna vers l'extérieur. Il dit en locos : "Venez honorer votre aïeul, la racine dont vous êtes issus. Déposez les armes, retirez vos chaussures et venez." Puis, en nihongo il dit au Châtelier : "Bientôt toi aussi tu reprendras ton nom. Maintenant lui seul s'en est montré digne. Toi et moi devons parler longuement, après que tu aies honoré ton aïeul."
Le Châtelier entra, s'agenouilla devant l'urne funéraire, effleura des doigts le Signe et se prosterna profondément pendant plusieurs minutes.
Puis il approcha de Mar : "Nous nous connaissons déjà..."
"Oui, tu m'as déjà vu, mais tu ne sais pas qui je suis, tu ne connais pas mon vrai nom."
"Tu... tu es l'Elu, je le sais. Plusieurs fois tu m'as demandé à voir les écrits du Fondateur, d'Asano no Kachi. Mais il y a un rouleau qui n'est pas conservé avec ses écrits, que chaque descendant de Kachi ne confie qu'à son Premier, du jour de sa majorité, en secret. Il est intitulé : Quand l'Elu. Viens... en présence de mon Premier je dois te le remettre. Si tu es en mesure de le lire, je serai certain que c'est toi... et tout ce qui y est écrit sera accompli."
Mar suivit le Châtelier Asa au château du Fondateur. Là, dans la pièce principale, le coussin du Fondateur resté vide, le Châtelier s'assit sur le coussin de droite et son Premier à sa droite. Derrière eux s'assirent leurs époux respectifs. Mar fut prié de s'asseoir devant le coussin vide du Fondateur. Il lui semblait presque sentir la présence du Fondateur parmi eux.
Le Châtelier fit un bref signe et son Premier prit un coffret de bois naturel qui était devant lui, fermé par un ruban blanc, se leva et le déposa avec cérémonial devant Mar.
Celui-ci le souleva en signe d'acceptation, puis le reposa par terre et se pencha pour l'ouvrir. Il contenait un antique rouleau de papier précieux. Dessus était collée la bande avec le titre "Quand l'Elu". Mar en retira le lien violet, le déroula et commença à lire à voix haute, en nihongo.
"Quand l'Elu aura entre ses nobles mains ce rouleau, alors les temps seront mûrs. Alors notre nom pourra être à nouveau sur nos lèvres, alors l'opprobre sera retirée de nos fronts. Lui, l'Elu, me rendra mon nom et un à un à chacun de mes descendants et enfin il te rendra à toi aussi, mon Héritier, ton nom. Lui, l'Elu, sera alors le Seigneur de notre maison, puisque c'est de lui que tout provient. Alors toi, mon héritier, mon descendant, tu lui feras acte d'obédience et de soumission, et après toi tous ceux de mon nom et tout le château. Vous serez tous à son service, comme je fus à celui de mon Seigneur.
"Sa vie sera sacrée pour vous plus que la vôtre, et votre vie lui appartiendra. Ses choix devront être accomplis. Et si un jour cela devait trop peser sur vos cœurs, vous n'aurez d'autre choix que de brûler le Signe, de perdre à jamais mon nom et le vôtre et de vous disperser, ou même d'éteindre vos vies. Jusqu'à ce jour à nul autre vous ne devrez obéissance. Celui qui trahira ma décision n'est pas digne du nom que j'ai porté avec fierté et orgueil.
"Par sa bouche je parlerai, comme tous tes aïeux qui ont gardé à l'esprit et au cœur cette loi, c'est donc à lui que vous devez ce que vous êtes et ce que vous serez. J'ai payé mon antique dette de loyauté jusqu'au bout, même quand je désespérais d'en avoir la force. Vous, mes descendants, n'en faites pas moins.
"Et toi, Elu, qui lis mes mots, sois béni au siècle des siècles. J'ai pensé à toi les dernières années de ma vie dans cet exil, et j'ai béni le jour de ta venue, je vous ai bénis, toi et ton nom, et j'ai béni ta descendance. Sois magnanime avec les enfants de la douleur, sois juste avec les héritiers de l'injustice, sois attentif aux fils de l'abandon. Fais que tout ce qui arrive ne soit pas en vain.
"Moi, le Fondateur des châteaux, le Sans-Nom en attente."
Mar termina la lecture, ému. Il demanda alors un stylet, raya la dernière partie et écrivit à la place : Asano no Kachi. Puis il tendit le rouleau au Châtelier. Lequel lut la correction et la montra à son Premier, puis aux époux, ferma le rouleau et le tendit à Mar. Celui-ci le remit dans le coffret, se leva et le posa sur le coussin vide.
Le Châtelier dit alors : "Nous avons entendu la voix de notre aïeul, pour la dernière fois. Seigneur, dis-nous ton nom afin que nous puissions te déclarer notre obédience."
Mar les regarda : "Si tu me jurais obédience, et avec toi tous tes gens, cela signifierait que rien ne vous lie plus aux Nihon et que plus aucun devoir ni droit, ni prétension ne sera plus possible pour vous envers les Nihon."
"Il en est ainsi, Seigneur."
"Alors attendez."
Mar se leva, enleva les habits de Messager du Chef de Famille Nihon. Il portait en dessous une tunique légère blanc et bleu, aux couleurs des Swooney. Puis il se rassit.
"Mon nom est unique, mais sur la planète je suis connu sous plusieurs noms. Mais vous ne me demandez pas comment j'ai pu vous apporter le Signe de Kyora ?"
"Il ne nous appartient pas de poser des questions à l'Elu."
"Ni quels sont mes plans ?"
"Si tu daignais nous en parler, nous t'écouterions. Sinon, cela serait également bien, Seigneur."
"Vous acceptez les yeux fermés ma volonté, sans même la connaître ?"
"Ta volonté est notre loi. Et si ta loi heurtait nos cœurs, nous pouvons toujours nous y soustraire par le suicide rituel."
Mar frissonna : "Si ma volonté heurtait vos cœurs, promettez-moi de d'abord en discuter avec moi, pour que nous puissions arriver à un accord."
"Nous ferons ainsi, si tu l'ordonnes."
Mar n'était pas du tout satisfait : "Et tes descendants feront de même envers les miens."
"Il en sera ainsi, si tu le demandes."
"Bien. Alors écoutez. Mon nom est Swoney ni Mar, Chef de Famille de Boar. Mais cela doit rester secret. Pour l'instant vous me connaissez comme Eku Men Sunney Wymar et je veux être appelé ainsi. Mais c'est à Swooney ni Mar et à sa Famille que vous ferez acte d'obédience."
Les présents s'inclinèrent : "Il en sera ainsi, Seigneur Swooney. Accepte notre obédience. Le nom Asano te suivra, pour le bien et pour le mal, pour la vie et pour la mort, pour cette génération et pour les futures tant qu'il existera un Swooney et un Asano."
"J'accepte votre obédience et je déclare que dorénavant, votre famille sera appelée des Boar no Asano et que ton nom sera Boar no Asano no Kachi, en souvenir du Fondateur. Vos armes resteront celles du Signe, mais ce qui était blanc deviendra noir et ce qui était noir deviendra blanc, en souvenir que vous n'êtes plus liés aux Nihon et à Kyora."
Ils s'inclinèrent tous les quatre en signe d'acceptation.
"En outre je demande que tous les écrits du Fondateur, à part ceux qui concernent l'Elu, soient rendus publics, imprimés en locos et diffusés."
Les Asano s'inclinèrent encore. Puis Mar leur expliqua qui il était vraiment et quels étaient ses plans, mais en leur intimant le secret.
"Vous devrez collaborer avec moi pour que Boar puisse, dans cent trois ans locaux, refaire partie de la galaxie. Pendant tout ce temps ma Famille et ta Maison devront collaborer pour préparer Boar et l'unifier."
Asano no Kachi sourit : "Ce que tu nous proposes est beau et grand. Le Fondateur n'aurait certainement pas reculé et nous ne le ferons jamais. Tu peux compter sur moi et sur nous, Seigneur."
Mar sourit : "Je vous remercie. Mais mes hommes m'appellent Mar... vous aussi appelez-moi ainsi."
"Certainement, Seigneur Mar."
"Et sans ce Seigneur, je vous en prie. Je n'y suis pas habitué et mes hommes non plus."
"Comme tu commandes, Mar."
Le lendemain, Mar assista à la cérémonie d'attribution du nom et du Signe à toutes les urnes des descendants du Fondateur. Le troisième jour se tint la cérémonie d'affectation du nom à tous les membres du château Asa. Le quatrième jour ils firent tous acte d'obédience à Mar. Puis ils l'escortèrent jusqu'à l'hostel d'où Mar rentra au château Sun.

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