par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Août 1980
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 15
Tova va chez Njeiry

Mar racconta à Tha, Vokka et Selte ce qui était arrivé. Tha était fier et les enfants aussi. Puis vint le temps pour Vokka et Selte de retourner sur Niukétol. Mar les accompagna et continua jusqu'à Arom où il fut aussitôt reçu par le Technarque.
"Cette journée s'écoule, Swooney ni Mar. Tu as donc pris une décision ?"
"Cette journée s'écoule, Technarque. Oui, je me suis décidé, même si je suis loin d'être sûr d'avoir décidé au mieux."
"Et bien ?"
"J'accepte, aux conditions déjà dites."
"J'en suis heureux, je l'espérais. Mais dis-moi, quels sont les doutes qui te retiennent ?"
"Je n'aime pas la guerre, Technarque, et accepter signifie en préparer une."
"Alors, pourquoi as-tu accepté ? Je suis curieux de le savoir."
"Parce que j'espère qu'elle sera la moins cruelle possible."
"Une guerre est toujours cruelle."
"Je sais."
Ils discutèrent les détails des actions de Mar. Puis le Technarque prit les dispositions pour que Tha ait son 4C et la citoyenneté de la galaxie, enfin il remit à Mar la carte de transport illimitée valide pour Mar, toute sa famille et une suite de trente personnes. Puis il fit transférer cent mille crédits sur le 4C de Mar.
"Chaque année standard tu seras crédité de cent mille crédits de mon compte privé, tant que tu vivras et travailleras pour moi. Je ne te demande pas un minimum annuel de Familles contactées, je sais bien que tu feras de ton mieux."
Ainsi Mar, avec sa Famille et sa suite, commença une tournée de planète en planète, en revenant de temps en temps sur Boar. Il y allait dans les trois fois par an dont une coïncidait avec les vacances des Vokka et Selte. Aussi fut-il sur Boar le 3476/04.24 pour la deuxième course de Vokka que le garçon passa sans problèmes et il devint enfant-familier. A cette occasion Frem et Tova aussi passèrent l'épreuve des neuf ans.
Désormais Mar devait laisser les choses sur Boar de plus en plus aux mains de ses hommes. Ses longues absences ne furent pas beaucoup remarquées par l'organisation des Armés puisqu'il faisait toujours en sorte d'être présent aux réunions importantes.
Tha aimait les nombreux voyages hors de Boar. Malgré quelques difficultés initiales, il réussit à s'adapter au style de vie des Familles de la galaxie grâce à l'aide de Mar ainsi qu'à son expérience de ce "petit bout de galaxie" qu'on respirait sur Boar au Cenco. Par ailleurs il savait passionner les membres des Familles en racontant leur vie sur Boar.
L'an 3478 fut dense en évènements.
Sur Boar, les Asano faisaient un travail important en allant de château en château. En tant que descendants du Fontateur, ils étaient accueillis partout avec honneurs et respect et des choses proposées avant avec peu de succès par Mar commençaient déjà à se réaliser à la demande des héritiers du Fondateur, vénéré par tous. Asano Kachi avait aussi été à Primchâteau où il avait eu une longue rencontre-confrontation avec le Fédéral.
Les Asa, à présent Asano, n'avaient dans l'organisation des Armés aucun pouvoir réel, mais en tant que descendants du Fondateur ils avaient une énorme position de prestige et une autorité morale telle que nul n'osait s'opposer à eux. Jusque là ils n'avaient jamais utilisé leur prestige, mais maintenant, pour aider Mar, il s'en servaient pleinement.
Aussi finalement le Fédéral se sentit obligé d'accepter nombre des propositions du Châtelier Asano, dont celle d'instituer un Conseil Supérieur de la Fédération, avec Asano comme chef et Mar et d'autres de ses hommes comme membres permanents. Ce Conseil devait appuyer le Fédéral dans ses décisions, il était à la fois l'organe consultatif pour le gouvernement de la fédération et un organisme judiciaire d'appel aux décisions du Fédéral.
En outre, sur conseil des Asano, le Fédéral chargea Mar de construire un château, sans ville, entre Primchâteau et Vieux-Château, comme siège permanent du Conseil. Mar accepta évidemment et chargea ses hommes d'Aiguevive de le bâtir et d'y installer un transmen en secret, et il l'appela Neufchâteau. Le Fédéral nomma Mar Châtelier de Neufchâteau.
Au château Sun, Mar adopta un des Etendards, un homme à lui, comme héritier et renonça en sa faveur à la charge de Châtelier Sun. Le nouvel Eke Sun fut aussi confirmé Régent Men par les autres Châteliers.
Puis Mar se rendit avec les siens sur la planète Embel, siège de la Famille Manjober. Là, après avoir visité le lieu des cendres de son amie Raspo, il rencontra le Chef de Famille Manjo, son Premier Shert et les frères de Manjo, Pekka et Karch qu'il avait connus quand il n'était que simple mécanicien sur la nef du Rêve d'Eau. Mar se rappela avec eux de la mémorable partie dont était né tout ce qu'il faisait aujourd'hui.
"Sans la vieille Raspo, je serais peut-être encore mécanicien, peut-être de première classe, mais rien qu'un mécanicien spatial..." dit Mar.
Pekka sourit et fit non de la tête : "Je ne crois vraiment pas, Mar. Tu es un volcan et un volcan ne peut pas rester trop longtemps inactif. Ici sur Embel nous avons beaucoup de volcans, peut-être même trop. Nous devrions donner ton nom à l'un d'eux... Toi, Mar, tu aurais quand même fait surface, j'en suis certain. L'épisode avec notre mère t'a sans doute facilité les choses, ou compliqué peut-être, qui sait... Il est sûr qu'alors déjà tu m'avais paru être une personne remarquable, exceptionnelle, et les faits par la suite m'ont pleinement donné raison."
Mar aborda alors le sujet pour lequel il était venu les voir : "Voici la dernière chose dont je m'occupe. Vous penserez peut-être que je suis un nostalgique, un romantique... Mais vous aussi provenez de la planète Terre, même si votre Famille et votre histoire sont bien plus antiques que la mienne."
"Notre Famille est désormais sur Embel, depuis un peu plus de mille ans. Quand nous nous sommes installés ici, Embel était découverte depuis près de cent ans. Notre Famille, sur Terre, était une famille de gros producteurs d'une boisson appelée vin... Presque tout le marché de la planète Terre était entre nos mains. Nous avons acheté Embel et nous nous y sommes installés justement parce que son sol volcanique est idéal pour la culture de la plante dont on tire le vin. Mais la plante terrestre transplantée ici muta... et nous obtînmes ainsi de nouvelles boissons, du win, la plus antique et la plus proche du vin, au magnoberta, notre meilleure liqueur, le nectar de la jeunesse éternelle, et d'autres qualités non moins bonnes ni fameuses. Nous n'avons pas oublié la Terre, et nous aimerions la revoir... Mais organiser sa libération n'est pas chose simple. S'il est vrai qu'elle est pour nous un symbole, elle ne l'est pas moins pour nos ennemis..." dit Manjo.
Karch était attentif : "Pour l'instant, si j'ai bien compris, il ne s'agit pas de déclencher une guerre tout de suite, mais d'une coalition de force, de semer l'idée, de vérifier la volonté des Familles, de les convaincre. Le cas échéant, on verra la meilleure façon de libérer la planète Terre... Pour moi la Terre est presque un mythe. Quand j'étais petit je ne faisais pas la différence entre la terre, celle que nous cultivons aussi sur Embel, et la Terre, la planète d'origine. Je crois que nous voyons tous une équivalence entre les deux concepts. Après tout on ne peut pas aimer sa propre terre sans éprouver aussi quelque chose pour la planète Terre. Si Manjo était d'accord, j'aimerais beaucoup aider Mar à faire la tournée des planètes pour rencontrer les Familles. Lui seul ne peut pas les visiter toutes..."
Mar s'anima : "Bien sûr, j'en serais très heureux, Karch. Si ta Famille voulait te soutenir dans les dépenses et l'organisation, ce serait pour moi un remarquable soutien et un bon pas en avant et je vous en serais fort gré."
Manjo était songeur : "C'est que, vois-tu, je dois penser au bien de Embel et des Manjober. La Terre est un symbole important, j'en conviens, mais pour cela seul... je doute qu'il vaille la peine de faire une guerre pour la libérer. Mais, pour libérer la Terre, il faut défaire l'UPO...et sinon conquérir tout ce qui reste entre ses mains, au moins en libérer un gros morceau et diminuer sa puissance. Ce qu'il reste de l'UPO est encore assez fort et pourrait un jour nous causer des ennuis... D'ailleurs dans ce secteur il y a deux ou trois planètes aux mains de nos concurrents qui, si elles tombaient dans nos mains, pourraient nous renforcer considérablement...
"Je vais donc réunir le Conseil de Famille à qui je donnerai mon avis favorable. Nous avons surtout des nefs de fret, nous avons eu de la chance pendant la première guerre de la technarchie en nous trouvant à la limite de la zone chaude. Nous nous en sommes bien sortis. Cette fois, par contre, on nous demanderait de participer plus activement, puisqu'il ne s'agit pas de défendre notre territoire mais d'en attaquer un autre... Ce qui sera nécessaire nous le ferons, si toute la Famille est solidaire."
Mar remercia. Karch était enthousiaste, autant à l'idée des voyages qu'à celle d'aider Mar à organiser quelque chose de si grand et si important. Après quelques jours le Chef de Famille communiqua le résultat de sa consultation : les Manjober acceptaient et soutiendraient tant Mar que Karch. Alors Mar et Karch se partagèrent à grandes lignes les planètes à visiter et se promirent de rester en étroit contact. Puis Mar et les siens allèrent sur Niukétol récupérer les deux enfants et les ramener sur Boar. Selte devait affronter sa première course au château et elle était très excitée. Neufchâteau n'était pas encore terminé, alors Selte passa encore son épreuve au château Sun.
Pendant la course, à l'aller, une nuit Selte tomba sur un camp de Désaxés, au bord de la route de Beaucoteau. Elle s'installait dans un arbre pour dormir quand elle remarqua une lueur au loin : c'était un feu de camp. Alors elle redescendit et se glissa entre les buissons et approcha tout doucement. Elle aurait dû les éviter, mais la curiosité était trop forte. Rampant toujours sur l'herbe, elle approcha en vue des Désaxés. Ils étaient une vingtaine, ils mangeaient autour du feu pendant que certains d'eux montaient la garde.
Selte observa bien le bivouac. D'un côté il y avait leurs bagages en tas, et appuyées sur eux, il y avait trois marroues.
"A qui peuvent-ils bien les avoir volées..." se demanda-t-elle.
Au delà des marroues, il y avait un Désaxé de garde. Selte observa bien la scène. Ces marroues l'attiraient... mais comment faire pour éloigner la sentinelle ? Elle pensa à divers trucs, mais les écarta l'un après l'autre. Puis lui vint l'idée. Elle mit dans son sac quelques cailloux et rampa sur un arbre se cacher entre les feuilles. Puis elle évalua bien les distances, prit un caillou et le lança vers le haut de façon à ce qu'il retombe près de la sentinelle. Laquelle regarda à ses pieds puis se tourna vers le feu.
"Foutus ivrognes, quel est l'étron qui me les casse ?" demanda-t-il mi amusé mi furieux.
Une réponse parvint du feu : "Tu veux quoi ! Monte la garde au lieu de penser à ton cul !"
Ils en restèrent là. Alors Selte lança un autre caillou, cette fois vers le feu, et toucha une amphore de liqueur qui fit un bruit sourd.
"Eh, toi, joue pas au con ! Tu boiras aussi, après, fais pas chier ! Là tu risques de casser l'amphore, tête de nœud !" cria l'un de ceux assis à manger.
L'homme de garde ne comprit pas qu'il lui parlait. Il ne bougea pas et ne répondit pas.
Mais le premier insista : "Prends pas l'air de rien, pauvre tâche ! Je te cause, Poshyak !"
Alors la sentinelle se tourna et répondit par une insulte. Et ils en restèrent là. Peu après Selte lança un autre caillou et elle continua ainsi jusqu'à ce que les insultes de part et d'autre se fassent plus enragées et plus lourdes. L'un menaça de casser la gueule de l'autre, la sentinelle approcha du feu, menaçante, un autre tenta de la renvoyer à son poste...
"Retourne monter la garde, connard !"
"Vas-y toi, tête de cul !"
Peu après ils se frappaient comme des sourds. Les autres sentinelles accoururent aussi et ce fut la mêlée. Alors Selte glissa en bas de l'arbre, courut aux marroues, retira à deux marroues les axes et les rivets d'attache, qu'elle mit dans son sac, enfourcha la troisième et s'éloigna à grande allure. La lune, haute dans le ciel, lui permettait de voir la route. Elle était déjà loin quand elle entendit le cri de ses poursuiveurs qui s'étaient finalement aperçus des faits. Mais elle était sur sa marroue et les autres à pieds, aussi put-elle les distancer et s'éloigner rapidement.
Une fois à l'hostel de Beaucoteau, elle se fit échanger la marroue volée contre une plus légère. Le Frère Hostelier lui rappela qu'un enfant en course ne pouvait pas accepter d'aide.
Selte rit : "Mais personne ne m'a aidée ! Cette marroue je l'ai volée."
"Volée ? Toi ? Mais... mais ce n'est pas..."
"Oh, sois tranquille, je l'ai volée aux Désaxés, alors c'est régulier !"
"Ils pourraient t'attendre sur la route du retour..."
"Mais ils ne m'ont pas vue, ils ne savent pas que c'est moi qui l'ai prise. Et je la laisserai au torrent, après elle serait plus une gêne qu'une aide. Et puis, si vous voulez, vous pourrez l'y reprendre."
Selte, arrivée à destination, reprit le chemin du retour. Grâce à la marroue elle avait gagné près de deux jours. Au retour elle arriva à découvrir un des Armés embusqué pour les épier. Elle avait compté là dessus et s'était donc procuré un peu de poudre à teindre les tissus qu'elle avait caché dans son sac. Elle arriva à l'approcher sans qu'il ne la voie, l'Armé buvait de l'eau de son outre. De derrière un buisson, Selte lui jeta la poudre sur son habit puis elle sauta dehors en criant et en le frappant de façon à ce qu'il se verse de l'eau dessus et tout l'uniforme de l'Armé fut tâché.
L'homme lui cria un reproche : "Je pouvais encore réagir et te frapper de mes armes... c'était une plaisanterie idiote !"
"Non, tu étais trop occupé à boire, toi. C'était moi, c'est sûr, qui aurais pu te tuer facilement si j'avais été ton ennemi..." lui cria Selte en courant hors de portée.
L'Armé était gêné.
Selte lui cria encore : "Tu t'en sors bien, mais fais attention, c'était à toi de m'espionner, pas le contraire... Comme ça tu n'aurais jamais passé l'épreuve des quinze ans !" et elle courait en riant.
A son retour au château, tous furent émerveillés de la voir rentrer si tôt. Quand elle raconta son voyage, un des Etendards fit opposition.
"Elle a utilisé une marroue volée aux Désaxés, elle a humilié un Armé... Je demande que l'épreuve soit invalidée !"
Mar ne voulait pas faire peser son autorité et il regarda autour dans l'espoir que quelqu'un prenne la défense de Selte.
La fille baissait la tête, sombre : "Je ne croyais pas faire mal..." murmura-t-elle.
Un autre Etendard fit un pas en avant pour prendre la défense de Selte.
Mais Vokka sauta en l'air et cria : "Si un Armé avalise mes mots, je veux prendre la défense de Sel Thou !"
Selte le regarda les yeux pleins de gratitude. Vokka rencontra son regard avec une expression sévère.
L'Etendard qui s'était avancé sourit : "J'aurais voulu parler moi pour sa défense, mais écoutons ta parole, je l'avalise. Tout ce que dira Vok Ol est comme si je l'avais dit !" dit-il et il s'assit.
Alors Vokka dit : "Les règles des courses sont peu et simples : faire tout le parcours avec ses propres muscles, ne pas se faire aider ni aider un autre en course, rentrer à temps, ne se nourrir que de ce qu'on est capable de trouver. Sel Thou s'est nourrie seule, est arrivée à temps, et même plus tôt que prévu, n'a aidé personne et n'a accepté l'aide de personne, elle a fait tout le parcours avec ses seuls muscles, en effet pour pousser une marroue il faut bien s'en servir, non ? Aucune règle ne dit qu'il ne faut pas utiliser de marroue, tant qu'elle n'a été offerte par personne ni demandée à personne. Sel Thou l'a trouvée et s'en est servi. Ce n'est pas la sienne, c'est vrai. Mais elle n'est à personne, au sens que son légitime propriétaire, si jamais il est encore vivant, ce dont on peut douter, nul ne sait où il est ni qui il est, n'est pas en mesure de réclamer l'usage de sa marroue. Sel Thou, en s'en servant, ne l'a pas endommagée. Elle l'a prise par astuce à l'ennemi, et l'astuce envers l'ennemi est une bonne qualité pour un Armé.
"Quant à son attitude à l'égard de l'Armé, c'est lui la cause des faits. Un Armé ne devrait pas se faire surprendre par un enfant qu'il devait espionner et non l'inverse. Le fait qu'elle ait tâché son habit n'est certes pas courtois, mais cela non plus ne viole aucune des règles fixées à la course des neuf ans, ni des épreuves suivantes. Donc l'opposition est irrecevable et pleinement infondée !"
Vokka avait dit tout cela avec véhémence et sans reprendre son souffle. Le Châtelier demanda alors aux Etendards de se prononcer. Tous, y compris celui qui avait fait opposition, acceptèrent l'avis de Vokka. Selte lui sauta au cou et l'embrassa.
Mais Vokka la prit par l'oreille et la traîna dehors : "Maintenant il faut qu'on parle toi et moi !"
Ils regardaient tous, stupéfaits, mais personne n'intervint : un familier avait le droit de traiter ainsi un enfant...
Quand ils furent seuls, Vokka lui dit : "Tu n'as pas honte, Selte ? Tu as ridiculisé un Armé juste pour t'amuser, ton supérieur, et même pas par amour de la justice ou de la vérité ou de l'ordre ou de que sais-je, mais juste pour rire ! Il ne faut jamais rire des autres ou les ridiculiser. De plus voler, fusse des voleurs, c'est mal ! Ou tu les affrontes à visage découvert, ou tu les évites. Tu ne dois pas t'abaisser à être une vulgaire voleuse !"
"Mais je... mais je, Vokka, je ne l'ai pas fait par méchanceté... je n'y avais pas pensé, c'est tout..."
"Tu crois que c'est une bonne excuse de ne pas penser au pourquoi de tes actions et à leurs conséquences. Si on ne sait pas penser on ne doit pas faire les courses. Maintenant tu mérites une punition pour ce que tu as fait."
"Que veux-tu dire ?"
"D'abord, quand l'Armé reviendra, tu lui présenteras tes excuses et tu le feras devant tous ? Et puis, non, le reste est pour tout de suite !"
Il mit Selte sur ses genoux, enleva une sandale et la fessa.
"Essaie d'être plus attentive à ce que tu fais, Selte."
"Oui... je te le promets."
Vokka remit sa sandale.
"Tu es encore mon ami, Vokka ?"
"Bien sûr, sinon je ne t'aurais pas défendue et je ne t'aurais pas grondée."
"Tu n'es pas en colère contre moi ?"
"Si tu fais bien les choses, non. Mais mes frères et sœurs doivent être bien, sinon ils auront affaire à moi, compris ?"
"Oui, Vokka."
Quand Mar vit Vokka il lui demanda ce qui était arrivé.
"Je lui ai expliqué qu'elle avait eu tort."
"Comment ?"
"De façon à ce qu'elle s'en souvienne."
Alors Mar chercha Selte, il la trouva qui se lavait.
"Selte, que t'a fait Vokka ?"
Selte rougit : "Il m'a fessée."
"Il le fait souvent ?"
"Non, c'est la première fois."
"Il t'a fait mal ?"
"Un peu..."
"Tu es en colère contre lui ?"
Selte le regarda, étonnée : "Non... il avait raison !"
Mar sourit : "Bien, tant mieux. Tu sais que Vokka t'aime beaucoup."
"Je sais, sinon tu crois que je le laisserais faire ?" répondit la petite avec un rire goguenard.
"Alors n'en parlons plus." Dit Mar.
"N'en parlons plus... mais avant je dois demander pardon à l'Armé..."
Mar partit satisfait. Il trouva Vokka qui discutait avec Frem et Tova. Les jumeaux lui disaient qu'il devait être moins dur avec Selte. Vokka répliqua sèchement qu'il était aussi responsable de leur éducation et que s'ils s'étaient trompés, il les aurait aussi grondés tous les deux. Mar intervint pour calmer les esprits.
Puis il fit remarquer à Vokka : "Je ne vous ai jamais éduqués avec des coups."
"Non, mais tu es un grand. Entre nous ça marche mieux ainsi."
"Non, Vokka, il faut essayer de convaincre par les mots, pas avec des coups..."
"Mais je l'ai d'abord convaincue avec des mots, papa. Les coups c'était juste pour qu'elle s'en souvienne."
"Mais Selte est petite..."
"Pas trop, vu ce qu'elle a fait."
"Quoi qu'il en soit, je ne trouve pas bon que tu lèves la main sur tes frères et sœurs."
"D'accord, papa, je m'en souviendrai."
Mar croyait que les choses en resteraient là. Mais Vokka alla demander pardon à Selte de l'avoir fessée et alors Selte gronda son père pour avoir grondé Vokka. Mar, en commentant le tout avec Tha, était amusé, mais par dessus tout content.
Ils raccompagnèrent Vokka et Selte sur Niukétol, puis ils continuèrent sur Joyra pour parler au Chef de Famille Pike ni Joyra. Le Chef de Famille avait le même nom que la planète parce qu'il était né le jour de la célébration du millénaire de l'arrivée des Pike sur Joyra.
Les Pike étaient une des Familles qui détenaient le monopole de la fabrication des transtars, et donc une des plus riches de la galaxie et une des plus importantes de la Technarchie. Joyra était une des plus riches planètes de la galaxie ce que montrait bien le fait qu'elle n'ait pas de ville. Chaque maison de la planète était équipée aux frais de la Famille d'un transmen privé, aussi chacun avait-il sa maison où il voulait, loin des autres, isolée dans la verdure.
Il suffisait en effet de prendre le transmen pour "passer chez les voisins" même si c'était aux antipodes. L'énorme quantité d'énergie nécessaire aux innombrables installations était fournie par une nuée de satellites énergétiques gravitant autour de Joyra et qui envoyaient sur la planète, par un rayon directionnel de micro-ondes, l'énergie reçue de la fournaise solaire. Joyra avait en effet un soleil bleu très chaud et seuls les nuages qui saturaient son ciel permettaient la vie à la surface de la planète.
Tha, au début, fut déçu qu'on ne puisse pas voir le soleil depuis la planète, ni les deux lunes, ni les étoiles... Toujours ce halo perlé et rien que lui, éclatant le jour et ténu la nuit, mais jamais de nuit complète sauf à l'occasion des éclipses de soleil appelées sur Joyra "jours éteints". A cause de l'effet de serre, la planète n'avait pas de calottes glacières aux pôles et étaient entièrement recouverte de végétation luxuriante.
Il y avait beaucoup plus de mer que de terres, lesquelles étaient disséminées en îles, petites et grandes, mais n'arrivant jamais à former un vrai continent. La mer aussi pullulait de vie et les loisirs favoris des joyrégniens étaient la nage, la pêche, la navigation, la plongée et tout ce qui était relatif à la mer. Il ne pleuvait jamais sur Joyra, mais un lourd brouillard tombait la nuit qui, au lever du jour, laissait tout couvert d'une abondante rosée.
Pendant que Mar discutait avec les Pike, Tha et les enfants visitaient cet étrange monde. Frem et Tova, qui avaient alors onze ans standards, s'amusaient beaucoup à jouer en mer avec les enfants du Premier des Pike : Péty de treize ans, Rufes de dix et Doné de huit.
Sous le regard attentif du personnel des Pike, de Tha et des hommes de Mar, les cinq garçons s'amusaient à plonger en apnée pour dénicher le fameux lokershut de Joyra : un long et inoffensif serpent marin merveilleusement bariolé. La mer était calme, puisqu'il n'y a pas de vent sur Joyra. L'eau de couleur gris perle, à peine nuancée de vert, était un vrai miroir, cassé seulement par les plongeons répétés des garçons et le roulis du grand et luxueux bateau qui leur servait de base d'appui.
Tova fit surface et attendit les autres : "Eh, les gars, la dessous il y a une grosse boule blanche, ou jaune, je sais pas trop, grande comme ma tête... C'est quoi ?" demanda-t-il.
"Une boule ? Pas la moindre idée... descendons voir !" répondit Rufes.
Ils replongèrent tous.
Peu après réapparut Pety, blanc comme un linge, en hurlant : "Venez, à l'aide... un bashenkor... il y a un bashenkor... là..."
Tha sauta sur ses pieds, alerté par le ton du garçon. Les hommes des Pike plongèrent immédiatement et Tha vit que beaucoup avaient pris des armes. Entre temps sortit Doné, puis un des jumeaux, puis Rufes...
"Où est l'autre jumeau ? Qu'est-il arrivé ?" cria Rufes inquiet.
L'eau était calme.
Frem demanda aux autres : "Tova ? Où est Tova ? Il est resté en bas... Tova..."
Il allait se remettre à l'eau mais Péty l'arrêta : "Il y a les hommes... ils savent quoi faire..."
Frem se débattit de toutes ses forces, en criant le nom de son jumeau, mais Rufes aussi le retenait.
Frem hurlait : "Laissez-moi, c'est mon double, il est en danger... je le sens... laissez-moi..." puis il lança un cri strident et s'évanouit.
Tha se précipita pour le retenir, Doné se couvrit le visage avec ses mains et se mit à pleurer.
Péty regardait l'eau, à nouveau lisse comme un miroir, le visage contracté : "Il n'y a pas de bashenkor ici... il n'y en a pas... il n'y en a jamais eu..." continuait-il à répéter comme s'il voulait s'en convaincre.
Tha leva la tête, tendu : "C'est quoi un bashenkor ? C'est quoi ?"
Belm pleurait, aggripé à Tha. Krim, dans les bras d'Eduhin, regardait horrifié.
Tha répétait avec angoisse : "C'est quoi un bashenkor ? Où est Tova ? Que se passe-t-il ? Parlez... dis quelque chose, Pety !"
Les hommes qui avaient plongé n'apparaissaient toujours pas.
Péty secouait la tête et répétait comme un automate : "Il n'y en a pas ici... il ne peut pas y en avoir ici..."
Puis un homme fit surface, puis un autre, et encore un... L'un traînait un compagnon inanimé, puis un autre sortit avec le petit corps de Tova dans ses bras.
"Il est... il est juste évanoui, hein ?" demanda Tha d'une voix hésitante et cassée.
L'homme fit tristement non de la tête.
Tha tendit les bras et prit Tha, en le regardant attentivement : "Mais il... il n'a rien..."
"Une décharge électrique... la moelle épinière, les nerfs... tout est brûlé..."
"Non !" dit Tha à voix basse, "Comment est-ce possible ? Comment est-ce arrivé ?"
"Le bashenkor... un crustacé... il foudroie... deux des nôtres aussi... un grand malheur..."
Péty continuait à regarder l'eau, des larmes coulaient sur ses joues et il continuait à répéter : "Il ne peut pas y en avoir ici..."
Les hommes emmenèrent les petits et les garçons dans la cellule sous pont et ils y poussèrent aussi Tha qui serrait convulsivement contre sa poitrine le corps sans vie de Tova en continuant à l'appeler doucement.
Puis il dit : "Appelez un curateur... vite..."
"Il n'y a plus rien à faire, malheureusement... tout son système nerveux est foudroyé..."
"Il a... il a souffert ?"
"Non... c'est instantané..."
"Son visage est serein... et Frem, maintenant ? Et Mar ? Oh, que c'est terrible... pourquoi ?"
Il déposa le corps de Tova encore trempé sur une couchette et le regarda, en se mordant les lèvres, les mains serrées l'une contre l'autre dans un geste désespéré.
Puis il se tourna vers le commandant du vaisseau : "Faites donner un calmant aux enfants, à tous... et rentrons au port... Avez-vous contacté le Palais ?"
"Non, pas encore... je le fais tout de suite."
"Non ! C'est moi qui dois le dire à Mar. N'appelez pas. Rentrons et c'est tout, à vitesse normale... comme s'il rien n'était arrivé..."
"Comme tu veux."
Tha resta seul avec Tova un moment. Puis il se leva et alla voir les autres enfants. Ils dormaient tous sur leur couchette, sous l'effet des sédatifs, gardés par les hommes de Mar et des Pike. Seul Péty avait refusé le sédatif. Quand il vit entrer Tha il le regarda épouvanté et angoissé.
La voix cassée le garçon dit : "C'est ma faute... j'aurais dû comprendre tout de suite que c'était un bashenkor... c'est ma faute... c'est ma faute..."
Tha s'assit à côté du garçon et lui mit le bras sur l'épaule : "Non, Péty... c'est la fatalité. Tu ne pouvais pas savoir... Il n'y en a pas ici, d'habitude, n'est-ce pas ?"
"Il n'y en a pas... mais celui-ci y était... c'est de ma faute..."
"Non, Péty, non... c'est une malchance, une horrible malchance... Maintenant fais-toi injecter le sédatif."
"Non... c'est de ma faute... je ne veux pas le sédatif..."
Tha, sans être vu par Péty, fit un signe au curateur. Lequel approcha avec l'injecteur. Péty comprit et essaya de s'échapper mais Tha le tint ferme et peu après lui aussi était couché, endormi sur sa couchette.
"Maintenant, que quelqu'un m'explique mieux..." dit Tha en se levant, tendu et décomposé.
Le curateur et le second acquiescèrent : "Ce coin n'a jamais eu de bashenkor. Depuis des années les Pike y font de l'apnée et y jouent avec les enfants. Il était considéré comme sûr, nous n'y serions jamais venus si nous avions eu le moindre doute..."
"D'accord. Je ne vous tiens pas pour coupables, soyez tranquilles. Combien de temps avant d'accoster ?"
"Une demi-heure, pas plus."
"D'accord... Curateur, donne-moi aussi un calmant, mais une petite dose, je veux que son effet cesse dans une demi-heure."
"C'est impossible, la dose minimale te ferait dormir au moins une heure..."
"Alors rien. Je retourne voir Tova... même s'il n'a plus besoin de personne, désormais."
Comme en transe, il retourna à la cellule où était le petit et se lova à côté de la couchette. Il prit sa main exsangue, la serra entre les siennes, comme s'il voulait la réchauffer, lui rendre la vie, faire quelque chose, et il se mit à pleurer en silence.
Une fois au Palais Pike, Tha fit installer les enfants dans leurs chambres et Tova dans celle qu'il partageait avec Mar. Puis il fit appeler Mar, qui était en réunion avec le Conseil de famille Pike.
Mar sortit de la salle en souriant : "Oh, Tha... ça se passe pas mal du tout, tu sais. Mais... qu'y a-t-il ? Tu vas mal ?"
"Non, Mar, pas moi..."
"Les enfants..."
"Tova..."
"Tova ? Il va mal ? C'est grave ?"
"Non, Mar... Tova est... Tova est allé chez Njeiry."
Mar se figea, écarquilla les yeux, regarda Tha, incrédule, puis baissa la tête et parut se refermer, comme devenir plus petit, se courber sous un poids insoutenable. Tha le prit dans ses bras et le serra contre lui. Les hommes des Pike qui étaient dans l'antichambre sortirent en silence. Pendant ce temps quelqu'un avait vidéophoné la nouvelle dans la salle du Conseil, où tomba un silence mortel. Le Chef de Famille donna ordre que toute activité soit arrêtée au Palais et que personne ne sorte dans les couloirs jusqu'à nouvel ordre. Il pria les membres de sa famille de rester dans la salle et sortit, seul, dans l'antichambre.
Mar entendit la porte s'ouvrir et se refermer. Il se releva lentement, se détacha de Tha et se tourna vers Pike ni Joyra, le visage défait, les yeux éteints.
Joyra approcha en le regardant dans les yeux : "J'ai appris, Mar... c'est terrible !"
Mar acquiesça et se tourna vers Tha et d'une voix angoissée, dans un souffle, il arriva à articuler trois mots : "Où est-il ?"
"Dans notre chambre..."
Mar se tourna vers Joyra : "Excuse-nous..."
"Bien sûr..."
Soutenu par Tha, Mar alla voir son Tova. Une fois dans la chambre, il s'appuya au montant de la porte et regarda le corps de son fils, si petit, si tendre, si beau...
"Il est... il est serein..."
"Oui. Il ne s'est aperçu de rien."
"Tova... mon Tova..."
Mar se redressa, inspira profondément, puis avança lentement vers le grand lit. Il s'agenouilla à côté du corps de son fils, lui caressa le front en remettant en place une mèche encore humide, le regarda longuement, puis lui effleura le visage par un baiser. Il avait presque l'air d'avoir peur de le réveiller...
Puis il se leva : "Et Frem ?" demanda-t-il à Tha.
"Il dort. Je lui ai fait donner un sédatif... et aux autres aussi..."
"Il sait déjà ?"
"Oui... il l'a senti au moment où c'est arrivé... et il s'est évanoui."
"Il faut que nous soyons près de lui. Appelle Eduhin, qu'il pense à tout, lui... et toi, si tu peux... Rentrons sur Boar... tout de suite... tout de suite..."
Mar alla à la porte, en actionna le mécanisme d'ouverture et alla à la chambre des jumeaux. Frem dormait, les traits contractés, et à côté de lui l'autre lit était vide. Mar fit signe à Eduhin de sortir. Il se coucha à côté de Frem, le prit dans ses bras et pleura, en le serrant convulsivement contre lui. Puis il se calma peu à peu. Frem était encore inconscient. Mar se mit à le caresser doucement.
"Comment vas-tu faire, maintenant, mon petit ? O dieu inconnu, dieu, dieu, dieu... mais pourquoi cela devait-il arriver ? Pauvre Frem... Pauvre petit Frem... la moitié de toi est partie... pour toujours... Oh dieu..."
Mar essaya de réfreiner ses larmes. Tova ne s'était aperçu de rien, et il était mort. Frem avait senti la mort, et il était vivant ! Mar secoua la tête, comme s'il voulait rejeter la douleur qui l'opprimait. Il caressait encore Frem, délicatement, comme il avait fait avant avec Tova... c'était le même corps qu'avant il avait vu abandonné dans la mort... pareil, identique... mais dans celui-ci la vie continuait... Pourquoi la mort ne l'avait-elle pas frappé lui, le père, au lieu d'un enfant innocent ? Tha avait dit que Tova était allé chez Njeiry... Mar espérait qu'il avait raison...
"Vous êtes vraiment ensemble, maintenant ? Vous êtes heureux, au moins ? Vous deux, au moins ?"
Frem bougea un peu, gémit calmement, puis, sans ouvrir les yeux, murmura : "Tova... Tova..."
Mar lui caressa le front : "Frem, c'est moi, ton père Mar, je suis là..."
Frem ouvrit les yeux et Mar y vit une profonde angoisse, le désespoir, une protestation muette, une rébellion implacable...
L'enfant répéta : "Tova ?"
"Sois calme, mon amour... ne t'énerves pas... il n'y a plus rien à faire..."
"Où est-il ?"
"Là-bas, avec Tha..."
"Non... il n'est plus... là-bas c'est juste son corps... pas vrai ?"
Mar acquiesça, puis murmura : "Il n'a pas souffert..."
"Lui, non, je sais..." dit l'enfant et ses yeux se remplirent de larmes. "Dans moins d'un an... la seconde course..."
"Il y a le temps, mon amour... n'y pense pas, pour l'instant..."
"Pourquoi ?"
"Ça fait trop mal..."
"Le plus grand mal est déjà arrivé. Je l'ai senti, moi, tu sais, je l'ai senti partir... je sens qu'il n'est plus... il m'a laissé seul..."
"Ce n'est pas lui qui l'a voulu..."
"Bien sûr... nous ne voulions pas nous quitter... Pas nous... mais maintenant nous continuerons..."
Mar fit oui de la tête mais il sentait en lui la douleur de toutes ses certitudes qui se fissuraient.
"Papa ?"
"Oui, mon chéri."
"Nous ne voulons pas voir ce corps, là-bas."
"Comme tu veux, mon amour."
"Emmène-nous loin d'ici."
"Bien sûr..."
"Mais maintenant nous allons dormir, nous sommes fatigués." Dit le petit et il s'endormit sur le champ.
Maintenant son visage était plus serein, seul son front un peu froncé révélait le drame qui anéantissait cet enfant. Mar se leva lentement et appela Eduhin. Ce dernier préparait déjà tout pour le retour sur Boar. Mar fit appeler le Chef de Famille Pike qui accourut aussitôt.
"Pardon, Joyra... je ne peux pas rester ici plus longtemps, maintenant. Nous reviendrons... quand tout cela sera passé."
"Bien sûr, Mar. Je ne sais pas comment te dire..."
"Oui. Les enfants de ton premier vont bien ?"
"Ils dorment encore."
"Bien. Salue-les tous, tu leur présenteras mes excuses... je ne pourrais pas le faire moi..."
"Bien sûr... Juste, je voulais te dire... quel malheur... ce n'était pas prévisible..."
"Je ne sais pas encore comment c'est arrivé..."
"Mes hommes et les tiens étaient présents. Je les ai personnellement interrogés et en ce moment mon Premier poursuit l'interrogatoire... S'il y a des responsables..."
"Fais ce que tu crois bon..."
"Ma Famille fera tout ce qui est... de notre devoir et responsabilité de faire..."
"J'en suis certain, il n'y a pas de problème. Mais maintenant, s'il te plait, je voudrais savoir ce qui est arrivé puis rentrer sur Boar."
"Comme tu veux, Mar."
Eduhin organisa le retour. Mar rentra avec Frem, Tha et les petits et ils allèrent au Cenco. Eduhin emmena le corps de Tova et fit avertir Nilko d'emmener au Cenco Vokka et Selte. Mar voulait que les obsèques aient lieu au Cenco.
Mais Frem s'y opposa : "Notre corps doit être brûlé au château Sun, où nous avons passé la première course... Puis les cendres doivent reposer près de celles de papa Njeiry, à la Garnison, sous l'arbre de latza. C'est là que nous voulons qu'il soit..."
Mar, au début, n'avait pas pris garde à ce "nous". Mais à présent il était préoccupé : maintenant Frem se sentait aussi Tova... mais il ne voulait pas voir son corps. Il essaya d'expliquer à Frem que parler au pluriel n'avait aucun sens, mais Frem semblait ne même pas entendre ce que Mar lui disait à ce propos. Bizarrement il ne semblait pas s'étonner que tout le monde lui dise tu et pas vous. Mais peu après Vokka se mit à lui dire vous... Mar lui demanda pourquoi.
"Il se sent deux personnes, alors il est plus juste de lui dire vous..;"
"Mais Frem doit accepter la réalité, il ne peut pas se réfugier dans cette fiction..."
"Et qu'en sais-tu, papa, de si la vérité est la sienne ou la nôtre ?"
"Mais ne vois-tu pas qu'il refuse même de voir le corps de Tova... il en parle mais il ne veut pas le voir..."
"Et toi, voudrais-tu voir ton propre corps privé de vie ? Moi pas... Frem sait qu'un de ses deux corps est mort, mais il sait aussi que Tova vit à travers lui... s'il le réfutait, ce serait comme s'il le tuait vraiment, et ils ne le veulent pas."
"Tu as peut-être raison, Vokka, mais je n'arrive pas à lui parler en lui disant vous... pour moi, Tova est mort et c'est tout."
"Mais tu n'es pas Frem, papa."
Mar acquiesça, triste. Pendant les obsèques de Tova, Frem voulut rester au Cenco, jusqu'à ce que les cendres de Tova soient portées sous l'arbre de latza. Mais il voulut être informé de tout. Puis il demanda à son père d'aller vivre à Neufchâteau, qui était maintenant terminé.
"Là-bas tout est neuf, différent. Nous ferons les secondes courses à Neufchâteau."
Peu après Krim aussi se mit à dire vous à Frem.
A Neufchâteau, Mar avait organisé les choses différemment des autres châteaux. Il avait aboli familiers et servants : les enfants devenaient Armés ou écuyers ou ils quittaient le château. D'autre part, chaque famille gardait son nom, en se contentant d'ajouter "du château Swooney".
Peu à peu ils se remirent tous de l'effroyable coup de la mort de Tova. Au second mois de 3479, Vokka rentra à Neufchâteau et affronta la course des quinze ans, qu'il réussit bien. Le même mois, Frem passa la seconde course et voulut qu'il soit écrit que Frem et Tova l'avaient passée. C'était la seule bizarrerie du garçon qui pour le reste était redevenu normal. Mar eut besoin de plus de temps que Frem pour retrouver une certaine sérénité.
Il chercha à se replonger dans ses activités, comme il avait fait à la mort de Njeiry, mais cette fois le soulagement fut moindre. En fin d'année on lui proposa d'accepter la charge de Président de la nation Tol des Armés. Mar refusa : en tant que Conseiller du Fédéral, il ne voulait s'occuper de rien d'autre. Un des ses hommes fut alors élu président. Petit à petit les principales charges de l'organisation des Armés tombaient aux mains des hommes de Mar. Lequel estimait que d'ici quelques années il pourrait tenir toute l'organisation en ses mains. Alors il se ferait élire Fédéral...
L'aide des Asano se révelait précieuse. Mar se remit à voyager sur Boar, il alla à Aiguievive qui croissait et préparait des éléments utiles. Puis il alla à Centremer. Là aussi les Introw avaient ouvert une maison à eux pour les impressions à grand tirage, ne laissant à Villeclose qu'un établissement pour les éditions de luxe dont ils donnèrent à Rel la pleine responsabilité. Rel s'était marié à un des volontaires de Mar, un jeune technicien venant de Niukétol, expert en antiques systèmes d'impression. A Centremer ils imprimaient la compilation des œuvres complètes du Fondateur.
Puis Mar alla à Vieneuve. Là aussi cela se passait bien, avec peu d'incidents et de bons résultats. Libéré et Kolyn avaient adopté un petit orphelin de Désaxés qui s'étaient tués peu après leur capture. Pel et Trinkloh avaient donné vie à un enfant et étaient plus que jamais heureux et impliqués dans leur travail.
Mar, pour autant qu'il voyage et s'occupe de tout, ne retrouvait pas sa sérénité. Tha était près de lui, plein d'affection et d'attention. Finalement, dans l'espoir de secouer un peu Mar, il lui demanda d'adopter encore un enfant. Mar ne voulut d'abord rien savoir, mais il finit par céder. Mar parut se secouer un peu, mais Tha sentait qu'il n'était pas encore redevenu lui-même. Les autres, les étrangers, disaient que Mar se remettait bien, mais Tha savait que c'était faux et il ne savait plus quoi faire pour son époux.
A la fin de 3480, Tha et Mar adoptèrent Tork, un bébé de quelques jours qui avait été abandonné par des Libres. Mar avait maintenant quarante trois ans de Boar.

CHAPITRE 16
Les coups du Grand Luminaire

A l'occasion des festivités pour célébrer l'adoption de Tork, nombre d'Armés vinrent de nombreux châteaux à Neufchâteau. Parmi eux vint un noble du château Geb de Réparelle.
Ce dernier, pendant les cérémonies, approcha de Mar : "Eku Swooney, dès que tu as un instant, il faut que je te parle."
Mar le regarda, un peu surpris : "Oui, d'accord, un moment et je suis à ta disposition."
Plus tard Mar s'en rappela et chercha le noble Geb : c'était le seul à venir de ce château, où Mar n'avait que trois hommes, tous trois Armés. Le noble n'était pas de ses volontaires.
"Pourrions-nous aller à un endroit tranquille ?" demanda le noble.
"Ce que tu as à me dire est donc si confidentiel ?"
"Oui..."
"Je ne te connais pas..."
"Pas plus que je ne te connais, Châtelier, sauf de réputation."
"Ma réputation est donc parvenue si loin ?"
"Tu t'en étonnes ?"
Mar ne répondit pas.
L'autre continua : "Ton nom est sur beaucoup de bouches, et pas toujours évoqué avec affection..."
"Que veux-tu dire ?"
"Un ami à moi... dit qu'il a parlé avec un Shentiste..."
"Et alors ?"
"Au grand Temple on te tient à l'œil..."
"Qui est ce Shentiste ?"
"Je ne sais pas. Je sais juste que lui te connaît et qu'il est un des rares, aux Temples de Shent, à ne pas craindre ton nom. Il a demandé de t'avertir, ne pouvant le faire en personne."
"De m'avertir de quoi ?"
"Le Grand Luminaire... te veux dans ses mains...il est prêt à tout."
"Il y est déjà arrivé une fois, mais il n'y en aura pas de seconde."
"Je n'en serais pas si sûr, à ta place."
"Si le Grand Luminaire a ses moyens pour obtenir ce qu'il veut... je ne suis pas non plus dépourvu de moyens."
"Pardonne-moi, Eku Swooney, mais tu es sur Boar depuis peu... Lui depuis toujours... Tu as fait beaucoup de chemin et tu peux en faire encore beaucoup, mais Shent a bâti quelque chose de redoutable..."
"Shent n'a jamais levé un doigt contre les châteaux."
"Jamais il n'en a eu de raison sérieuse."
"Je dérange donc Shent à ce point ?"
"Je n'en connais pas la raison, je ne suis que le messager, mais tu dois la connaître. De toute façon ma tâche n'était que de te mettre en garde : ce qui est fait."
"En garde contre quoi, concrètement ?"
"Je ne saurais pas te le dire, mais il paraît qu'il est vraiment prêt à tout, le Grand Luminaire. Je n'ai rien d'autre à te dire."
"Pourquoi quelqu'un se préoccupe-t-il de me mettre en garde ? Pourquoi as-tu fait une si longue route ?"
"Ils m'ont juste dit que la Porte, tôt ou tard, doit s'ouvrir et que tu semble la personne qu'il faut pour le faire."
Mar réfléchit. Sans doute n'en apprendrait-il pas plus du noble... bien sûr, quelqu'un avait des soupçons sur ses plans et ses moyens, et soit le craignait comme le parti du Trône, soit le soutenait comme celui de la Porte. Pourtant les communications entre le Daïgo et le Grand Temple, ces derniers temps, parlaient de tout sauf de lui et de ses hommes. Même les allusions aux hostels avaient cessé. Etait-ce le calme qui précède la tempête ? Les diverses conversations épiées dans les hostels n'avaient rien révélé non plus là-dessus. Ses hommes infiltrés dans les Temples n'avaient rien signalé de suspect...
Il avait évoqué une présumée menace de Shent sur les Armés pour obtenir une meilleure cohésion des châteaux... peut-être sans le vouloir avait-il deviné leur dessein... Mais Shent ne se levait pas contre les Armés, mais juste contre lui, Mar, et contre ce qu'il faisait... Mar aurait voulu y voir plus clair, mais comment faire ? Et jusqu'à quel point le Grand Luminaire lancerait-il son offensive ? Et le viserait-elle lui seul ou bien aussi ses hommes et son organisation ?
Si Shent s'attaquait aux hostels, Centremer, Vieneuve... il pourrait bien réussir. Sur Aiguevive et le Cenco, certainement pas, la ville était trop bien défendue. Il pourrait aussi renforcer Vieneuve, mais pour Centremer et les hostels il pouvait faire bien peu, sauf à découvrir ses cartes. Il avait placé de nombreuses bonnes pierres dans son jeu, mais la partie était encore ouverte, elle était même à peine commencée et Mar sentait qu'il n'était pas assuré de la gagner, pas encore, au moins.
Il faudrait anticiper les coups du Grand Luminaire, mais comment ? Mar se sentait fatigué, vidé... Et pourtant il savait ne pas pouvoir se laisser aller, il était encore nécessaire.
Mar parcourait à grand pas le couloir en anneau dont la gauche donnait sur les portes des appartements des noyaux et la droite sur des ouvertures sur le paysage alentour. Le gris de la saison de Léthargie se répercutait sur son humeur. Une fois au fond du couloir, au lieu d'entrer au salon il prit l'escalier, monta au couloir de l'étage supérieur et refit tout le chemin dans l'autre sens. Tout était vide et silencieux, puisque tous étaient au salon et dans la grande cour. Mar pensait monter sur la haute tour du sommet de laquelle on pouvait voir à la fois Primchâteau et Vieux-Château. Mais une fois à la porte de la tour, il entra plutôt dans la galerie supérieure du salon : en dessous se trouvait une foule de gens festifs et joyeux.
Mar eut envie d'avoir Vokka près de lui... non qu'il le préfère aux autres enfants, mais sa sérénité, peut-être excessive à d'autres moments, le réconforterait maintenant. Il savait bien que les autres avaient raison d'être joyeux et de faire la fête, ils fêtaient son dernier fils après tout, le dernier arrivé des Swooney...
Mar repensait au Grand Luminaire. Il n'avait encore réussi à infiltrer aucun homme au Grand Temple, là où justement il aurait le plus besoin d'informations...Si le Grand Luminaire soupçonnait Mar d'être en contact avec dehors, il pourrait même jouer à découvert... Mar imagina un moment aller au Grand Temple et affronter le Grand Luminaire à visage découvert. Se mettre dans les mains de l'ennemi... après tout il avait de bonnes défenses... lui parler clair... Mais qu'en tirerait-il ?
Ou alors encercler avec tous ses hommes le Grand Temple, l'assiéger, dénicher le Grand Luminaire et sonder ainsi ses ressources... Mais on évaluait le nombre de suivants de Shent dans tous les Temples à plus de trente mille... Mar n'avait pas plus de quatre mille volontaires... Même avec les Armés de Neufchâteau et des Asano... La seule chance de succès serait d'utiliser des armes de dehors... Non, la confrontation frontale était la dernière des choses à faire.
Pour chaque Shentiste il y avait trois Armés, mais même s'il contrôlait le système de l'organisation, Mar était encore bien loin de pouvoir compter sur tous les Armés... D'ailleurs il savait bien qu'attendre l'attaque ennemie n'était pas une politique sage ; il fallait la prévenir... oui, la prévenir... et découvrir ses intentions.
Mar fit demi-tour, entra dans son appartement d'où il passa au local secret du transmen par lequel il se transféra au Cenco. Personne ne l'attendait et ils furent surpris de le voir arriver pendant le déroulement des fêtes. Mar demanda à voir les analyses des dernières transmissions entre le Grand Temple et le Daïgo : rien d'intéressant. Alors il se transféra à la Garnison et de la, par transplanète, il alla sur Quaryel. Chanul l'accueillit avec sollicitude et chaleur.
"Mar, quelle bonne surprise ! Tu ne t'es pas annoncé."
"Non, je suis venu comme ça, sur un coup de tête."
"Il y a un problème ?"
Mar lui parla de sa rencontre avec le noble du château Geb : "Ecoute, Chanul, il faut que tu me cherches les micro-espions les plus modernes et perfectionnées. S'il n'y a rien qui aille, fais-en fabriquer de spéciaux, avec un dispositif d'autodestruction tel que si quelqu'un tentait de les manipuler sans en connaître le fonctionnement, ils s'autodétruiraient de dedans, fondraient complètement ou au moins qu'il soit impossible de comprendre comment ils sont fait ni à quoi ils servent.
"Ces dernières années aucun expert en micro espion n'a été exilé sur Ross, alors je ne crois pas que Shent ait des techniciens en mesure de les manipuler. Il m'en faut beaucoup, télécommandés. Je dois arriver à découvrir ce qui se passe au Grand Temple. Par ailleurs j'ai besoin de deux cents boucliers de force cylindriques, ouverts vers le haut. Disons de trois cents mètres de diamètre et autant de haut, réglables..."
"Cela te coûtera une fortune..."
"Demande un devis à Ayenzy... et on verra combien on peut en acheter."
"Il te faut des armes ?"
"Pour l'instant non, après, peut-être. Je rentre à mon château, ils doivent se demander où je suis... Tiens-moi au courant."
"Bien sûr."
Mar rentra. A la Garnison de Ross il s'arrêta sous l'arbre de latza, à côté des cubes des cendres de Njeiry et Tova. Puis il rentra au château par le Cenco.
Tha le cherchait, préoccupé : "Mar, tu as disparu si... ils t'attendent au salon..."
"Oui, je viens. J'ai été sur Quaryel, je te raconterai après..."
La fête finit par se terminer. Mar parla avec Tha du message reçu et de ce qu'il avait en tête de faire.
Tha était perplexe : "Mais si le Grand Luminaire découvre être espionné avec des appareils faits dehors..." objecta-t-il.
"Même si l'un d'entre eux tombait dans ses mains, il ne trouverait qu'un noyau de métal fondu..."
"Oui, mais il comprendrait que c'est un objet de manufacture de dehors."
"Je crois qu'il sait déjà que j'ai des contacts avec dehors."
"Il peut le soupçonner, peut-être même avoir quelques indices... mais jusque là je ne crois pas qu'il en ait la preuve."
"Même s'il l'avait, ça changerait quoi ? Désormais nous approchons de la confrontation directe."
"Mar, tu risques te foutre en l'air tout ce qui a déjà été fait. Imagine si Shent lançait une offensive contre les hostels !"
"Je ne crois pas qu'ils feraient une attaque armée."
"C'est possible, mais il peuvent lancer un boycott. Tu sais que Shent a un grand ascendant sur la population."
"Tha, nous ne pouvons pas rester les bras croisés."
Tha haussa les épaules : "Tu as peut-être raison, mais je ne me sens vraiment pas tranquille."
Dans les mois suivants, Mar réunit tous les responsables et les coordinateurs au Cenco, ils disctutèrent de la situation et décidèrent de mettre en préalarme tous les volontaires sur Boar. Par les volontaires Artistes, ils mirent aussi en préalarme tous les infiltrés aux Temples.
Le quatrième mois de 3481, Selte affronta la seconde course au château Swooney. Le même mois arrivèrent des Temples trois signalements : le Grand Luminaire avait ordonné à tous les Temples de Shent du Feu de cesser la production de monnaie et d'envoyer tout le métal, raffiné et en lingots, par ballons aérostatiques aux Temples de Shent de Redoutable. Le sens était clair : le Grand Luminaire voulait fabriquer des armes métalliques en vue de quelque attaque spectaculaire ...
Le cinquième mois Mar reçut de Quaryel une centaine de micro-espions du modèle demandé. Alors il se transféra à l'hostel des Rochers du Ciel, près de Noircratère, le plus près du Grand Temple, pour diriger personnellement l'opération d'espionnage. Quant aux murs de force portables, leur prix était effectivement trop haut. Ils pourraient en acheter dans les cinq par ans, en dépensant une grande partie de l'argent reçu du Technarque et en faisant très attention à limiter les autres dépenses. Il commanda aussitôt les cinq premiers exemplaires.
A l'hostel il se fit réserver une aile qu'il fit isoler du reste. Puis, de nuit, il envoya les premiers micro-espions pour garder l'œil sur le Grand Temple. Par petits groupes il put en faire entrer beaucoup dans le grand édifice. Au fur et à mesure qu'ils localisaient les endroits clé, ils y faisaient entrer les appareils télécommandés qu'ils faisaient se poser en des endroits où des Shentistes sans soupçons les verraient difficilement. En tout ils en avaient déjà placé vingt-deux et chacun était surveillé par trois personnes qui se relayaient nuit et jour, prêtes à appeler Mar au premier signe de quelque chose d'intéressant. Et bien sûr tout était enregistré et transmis chaque jour au Cenco pour vérification.
Enfin ils captèrent quelque chose d'intéressant. Le micro-espion caché sur le dessus du symbole de Shent dans le bureau du Grand Luminaire transmit une réunion qu'il tenait avec un Doyen.
"Le troisième Temple du Redoutable indique que le lance douilles est presque prêt, bien qu'il reste quelques problèmes de visée et de recul." Dit le Doyen.
"Bien, mais pas de précipitation... rappelons-nous que le mieux serait d'attirer l'étranger dans une embuscade et de l'enlever. Lui entre nos mains nous pourrions démanteler plus facilement son organisation. Vivant, il est bien plus précieux que mort."
"Mais il semble qu'il dispose de moyens extraordinaires... des appareils sophistiqués, qui viennent de dehors..."
"Oui, c'est presque certain. Mais nous sommes déjà arrivés une fois à le prendre. Il ne dispose pas de beaucoup de puissance, sinon il s'en serait déjà servi. Il a ses limites..."
"Ou bien se limite-t-il pour ne pas découvrir trop tôt son jeu ?" demanda le Doyen.
"C'est possible, mais cela reste une limite, fut-elle auto-imposée. Et puis on sait qu'il a beaucoup d'enfants... nous devons nous emparer d'eux en même temps... Maintenant qu'il a bâti son château ce sera plus difficile, mais pas impossible."
"Il faudrait l'attirer hors du château avec ses enfants. Ou bien attendre qu'ils sortent tous à leur initiative. Parfois ils voyagent tous ensemble."
"C'est rare, trop rare. Quelque chose m'échappe... Parfois il fait de longs voyages sous bonne escorte, parfois il semble qu'il ne voyage pas ou alors loin des routes... Ou qu'il utilise un étrange moyen de transport que nous ne connaissons pas... Parfois je me demande s'il n'utilise pas de sosies pour être vu en même temps en deux lieux éloignés... mais dans quel but ferait-il cela ? Parfois je me dis qu'il dispose d'un système de transport rapide secret... Mais si c'était le cas, pourquoi ne s'en sert-il pas tout le temps ? Pourquoi fait-il de si longs voyages à pieds ou en marroues ?" demanda le Grand Luminaire plus à lui-même qu'au Doyen.
Mar écouta cet échange plusieurs fois, puis il revint aussitôt à Neufachâteau où il expliqua à Tha le projet du Grand Luminaire d'enlever les enfants : "Tha, les enfants et toi, il faut que vous alliez vivre au Cenco. Vous ne devrez pas mettre le pied sur Boar sous aucun prétexte, sauf à Aiguevive qui est bien protégée."
"Toi aussi tu es en danger, Mar..."
"Oui, mais savoir qu'ils veulent me tendre une embuscade me donne un avantage. Avec les micro-espions j'espère maintenant arriver à découvrir où et quand ils veulent me la tendre et donc les neutraliser..."
Mar retourna à l'hostel des Rochers du Ciel. Après quelques jours ils surprirent un autre bout de conversation intéressant. Cette fois c'était un lecteur et un Shentiste.
"Nos fidèles infiltrés dans les bandes disent qu'on peut essayer."
"Ils viendront ?"
"Si Lui leur donne l'espoir d'un gros gain, ils viendront. Lui sait qu'ils ne comprennent que ce langage."
"Le plan demande une participation massive... Nos fidèles des châteaux, que disent-ils ?"
"La situation est sous contrôle. L'étranger est arrivé à animer les eaux stagnantes et son "Nouveau Pacte", adopté par de plus en plus de châteaux, devient un fleuve."
"Mais ils l'appliquent ?"
"S'il n'y a pas de grandes contre-indications, en ce qui concerne les Pillards, oui."
"Pas contre nous, toutefois."
"Non, pas contre nous."
La conversation continua dans une autre pièce, dépourvue de micro-espion. Certains endroits du Temple, comme les couloirs et certaines pièces, étaient si dépouillés qu'il était impossible d'y cacher un micro-espion. Puis les deux hommes entrèrent dans une autre pièce et leur dialogue fut à nouveau capté. Ils parlaient au Grand Luminaire.
"... est parfaite. Mais il faut faire en sorte qu'il soit impossible de découvrir qu'ils les ont reçues de nous." Dit le Grand Luminaire.
"C'est possible. Certains Doyens peuvent en commander quelques centaines dans les villes voisines de leur Temple et demander qu'ils soient remis au Temple à une date donnée. Puis les Pillards attaqueront la caravane, avec les armes que nous leur donnerons, et ils s'en empareront. Mais ils ne doivent attaquer que les caravanes, pas les villes, et le faire quand elles seront loin des villes... Ainsi les Pillards pourront-ils s'en servir après sans qu'on puisse remonter jusqu'à nous... Et les châteaux les laisseront passer, surtout si nous diffusons habilement dans le coin le bruit qu'il s'agit d'une de nos réunions dans ces lieux, d'un pèlerinage ou de quelque chose de semblable."
Le Grand Luminaire semblait satisfait : "Oui, ça devrait marcher. L'important est de convaincre les chefs de bandes de s'unir et de coordonner leurs actions... Quand crois-tu que nous pourrons les rencontrer ?"
"D'ici deux ou trois mois... Mais il faudra les réunir ailleurs, pas ici..."
"Bien sûr. Au Chandre. Je crois que c'est le meilleur endroit. J'interviendrai en personne... vêtu en lecteur. Bien, poursuis ton travail... pour la gloire de Shent."
Mar se demanda ce que les Shentistes pouvaient commander par centaines d'exemplaires, à faire voler par les Pillards... Pas des armes, ils en produisaient déjà eux-mêmes... ni de l'argent... quelque chose qui permettrait aux Pillards de passer près des châteaux sans trouver d'obstacles... surtout si les châteaux avaient écho d'un grand rassemblement de Shentistes... Mais alors, ils devraient avoir quelque chose qui les ferait passer pour des Shentistes... quoi ? Des habits !
Donc Shent allait commander des tuniques et scapulaires aux différentes villes de Tisseurs... Les pillards devraient les voler et, ainsi déguisés, se réunir... où donc ? Il suffira de savoir où devait se tenir le faux rassemblement de Shentistes... et de surveiller les villes de Tisseurs... Ou surveiller le Chandre... Quel pouvait être l'objectif de l'attaque des Pillards ? Neufchâteau ? Ou même Aiguevive ? Ou peut-être les hostels ? Les hostels et le château Swooney étaient les points les plus faibles...
Pour quelques temps, malgré d'autres dialogues intéressants, il n'y eut plus de nouveaux indices.
Puis vint le jour où Frem réussit la troisième course. Mar, par sécurité, fit surveiller avec soin tout le terrain où devait se passer la course, mais il n'arriva rien. Le mois suivant Vokka quitta définitivement Niukétol pour venir sur Boar faire les courses qui en feraient un Armé. En effet il avait désormais seize ans standards et, à sa majorité sur Niukétol, son 4C lui avait été remis. Sur Boar il avait dix-huit ans, l'âge des courses des Armés. Nilko était certain que Vokka réussirait, puisque le garçon s'était appliqué avec un entrain particulier et qu'il était vraiment aussi bon au chushin qu'aux arts martiaux boariens.
Et de fait il réussit brillamment et termina second. Aussi fut-il admis dans un noyau du château Swooney avec d'autres Armés célibataires. A Neufchâteau les noyaux et les compagnies n'avaient pas de noms mais des numéros, usage introduit par Mar, de sorte que chacun conservait son propre nom. Le troisième noyau de la deuxième compagnie comptait sept Armés dont Vokka et six écuyers, tous célibataires. Vokka fut bien accueilli. Il s'installa dans sa chambre, séparée du reste de la chambrée seulement par deux murs de bois et un rideau qui normalement était enroulé. A droite était Mael Krone, une Armée de vingt-deux ans, et en face Elesto Rendel, un écuyer de vingt-quatre ans. A gauche il y avait une chambre vide.
Vokka installa ses quelques affaires et les livres apportés de Niukétol sur les étagères de la séparation en bois. Elesto nettoyait la chambrée et il le regardait avec curiosité. Mael se déshabillait pour aller se baigner. Vokka regardait attentivement son corps pendant qu'elle partait nue vers le bain commun.
"Pourquoi ne vas-tu pas aussi te baigner, Vokka ? Peut-être qu'avec toi elle..."
Vokka regarda Elesto : "Je ne suis pas en chaleur, aujourd'hui. Vas-y plutôt toi."
"Déjà fait, déjà fait... rien à faire... elle n'a rien voulu savoir avec moi."
"C'est parce que tu t'y prends mal."
"Et bien, je ne dirais pas ça. Rares sont les chambres qui ne m'ont pas hébergé, ici, tant des hommes que des femmes..." dit l'écuyer en riant sans cesser de nettoyer.
Vokka le regarda : il était sûr de lui et bien fait. Vokka n'avait pas eu beaucoup de temps ni grande envie de s'occuper de sexe jusque là. Non qu'il n'éprouve quelque chose, de temps en temps. Mais il ne se laissait pas aller. Sur Niukétol il était passé très près d'une aventure avec une cousine des Kétol, une fille d'à peu près son âge aux seins déjà bien développés et fermes, mais il avait cassé parce qu'elle était trop romantique et trop collante... Pour le moment il ne se sentait pas de se lier à quelqu'un. Il voulait d'abord bien prendre possession de son rôle... Il n'avait pas de temps pour le sexe, l'amour ou la famille. Chaque chose en son temps était un peu sa devise.
Il se remit à installer ses affaires. Puis il alla chez Wynsten, le secrétaire de son père et lui demanda l'autorisation de se servir du transmen pour rejoindre Mar à l'hostel de Noircratère. Il y trouva son père qui réécoutait un enregistrement.
"Salut, papa, du nouveau ?"
"Non... il ne semble pas, la routine... Ils préparent quelque chose de gros, mais sans hâte. Et toi, plutôt ? Tu es bien avec tes nouveaux compagnons de noyau ?"
"Nous nous connaissons à peine, pour l'instant... mais je ne crois pas qu'il y aura de problèmes."
"Vous avez déjà fixé les tours de service ?"
"Nous le ferons ce soir ou demain. Pour l'instant je ne suis pas de service, je suis libre."
"Bien. Tu restes un peu ici avec moi ?"
"Si tu veux..."
"Bien sûr. Je voudrais que tu sois au courant de l'évolution de la situation."
"Au Cenco j'ai écouté tous les enregistrements passés. Pourquoi n'attaquons-nous pas tout de suite le Grand Temple ?"
"Non. Pour le faire efficacement il nous faudrait utiliser ouvertement nos équipements de dehors... ce n'est encore ni opportun ni nécessaire... Mais nous les tenons à l'œil."
"Je crois que c'est une erreur. La même erreur que la Technarchie fait avec l'UPO."
"Ce n'est pas dit. Et puis, la situation est différente."
"Tu crois ?"
"Oui, je risque d'anéantir tout ce que nous avons fait jusque là en attaquant avec des armes de dehors. Nous ne pouvons pas nous présenter simplement aux gens de Boar en disant : je suis votre Chef de Famille... Il faut y arriver progressivement, faire mûrir les choses... et puis nous avons près de onze tours de Boar devant nous, encore presque cent ans d'ici..."
"Et tu ne pourrais pas dénoncer la situation aux châteaux, au Fédéral, aux villes ?"
"Et comment ? En leur faisant écouter les enregistrements ? Ils ne savent même pas qu'on peut enregistrer une voix, une scène, à part les derniers exilés... Non, c'est impossible."
Vokka acquiesça, en signe qu'il avait compris plus que pour pour se dire d'accord.
Le garçon s'intégra graduellement dans la vie des Armés. Son noyau avait le troisième tour de garde, celui de nuit, et le deuxième pour les entraînements. Les treize membres du noyau de Vokka étaient de service aux deux petites tours de la porte : quatre pour chaque tour et cinq à la porte elle-même. Avec lui, sur la tour gauche, il y avait aussi Elesto. Pendant les longues heures de la nuit ils discutaient souvent, même si Vokka était celui des quatre qui parlait le moins. Elesto était considéré par tous comme de bonne compagnie, tant pour les gardes qu'à l'entraînement... et pas que pour ça. Vokka découvrit vite qu'Elesto dormait rarement seul. Ce qui l'intriguait était qu'il ne semblait pas avoir de préférence pour un sexe ou un type particulier : il allait avec quiconque l'invitait.
Un soir Vokka dit à Elesto : "Tu es toujours très occupé pendant le tour de repos, n'est-ce pas ?"
"Souvent, très souvent. Toi par contre tu es toujours seul... pourquoi ?"
"Et pourquoi pas ?"
"Et bien... tu ne sais pas ce que tu perds..."
"Oui, je ne le sais pas, alors je n'en fais pas un problème." Répondit Vokka, sérieux.
"Mais quels sont tes goûts et tes préférences ?"
"Que t'importe ?"
"Oh, juste pour savoir à quoi m'en tenir. J'essaierais volontiers avec toi, mais je n'ai pas encore saisi si tu serais partant..."
"Moi-même je ne le sais pas."
"Alors la seule façon de le savoir est d'essayer."
"Avec toi ?"
"Bien sûr."
"Non, je ne suis pas intéressé."
"C'est moi qui ne t'intéresse pas, ou les hommes en général ?"
"Toi peut-être que si, mais je ne suis pas intéressé par le sexe, pour l'instant, ni par l'amour."
"Pour l'amour, il n'y a pas de danger. Pour l'instant je ne suis pas intéressé non plus. Mais pour m'amuser, je ne me défile jamais, moi."
"J'ai vu. Je me demande comment tu fais pour aller avec tous..."
"Pas tous... Je n'intéresse ni Klibes ni Résik. Mael ne m'aime pas... et toi je ne sais pas encore comment tu es..."
"Il en reste encore huit."
"Oui, et ils m'ont plu tous les huit."
"Mais il doit bien y en avoir un que tu préfères !"
"Oui, celle avec qui je suis le mieux est Philbar. Mais les autres aussi sont pas mal du tout. Pourquoi n'essaies-tu pas toi aussi, Vokka ? Plus d'un de nos compagnons partagerait volontiers sa couchette avec toi."
"Pourquoi dis-tu ça ?"
"Il suffit de voir comment ils te regardent..."
"Qui ?"
"Ne me dis pas que tu ne t'en es pas aperçu. Même Jelmen, ici, ne te quitte pas des yeux."
Vokka regarda son compagnon, surpris.
Jelmen acquiesça et bredouilla : "Tu as la langue bien pendue, Elesto. Si je devais faire des avances, je le ferai seule !"
Elesto rit.
"Qui d'autre ?" demanda Vokka en regardant Elesto dans les yeux.
"Oh, Deresh va se baigner chaque fois que tu y vas... Et Mael n'a l'air d'avoir d'yeux que pour toi..."
Vokka était stupéfait, il n'avait rien remarqué : "Tu te fais des idées... Tu es dérangé, Elesto. Tu vois du sexe partout !"
"Oh non, j'en vois là où il y en a. C'est toi qui ne vois pas, qui ne comprends pas. D'ailleurs as-tu jamais vu mes approches ?"
"Les tiennes ? Mais tu te moques de moi ?"
"Mais non ! Comment t'en convaincre ? Ecoute, parlons clair : à la fin de cette garde, personne ne doit venir dans ma chambre. Je t'attends... C'est assez clair, maintenant ?"
Les deux autres riaient, amusés. Vokka se sentit gêné et s'éloigna sans répondre. Il regardait au loin le paysage immobile et endormi sous la lumière des deux lunes, celle de la force et celle de la chance. Sur la tour d'en face il voyait les Armés marcher de long en large derrière les créneaux de protection. L'escalier devant la porte était vide et sur son côté les appuis à marroues, en pierre claire, donnaient à l'ensemble une allure de grand peigne.
Des remparts résonna l'appel de contrôle. A son tour Vokka cria à ses compagnons sur le mur de la porte : "Ohé, contrôle !" Il entendit les cinq voix répondre une à une, puis celles de la tour de droite, puis l'appel s'éloigna le long du périmètre du château. Le ciel de Primevert était limpide et plein d'étoiles. Vokka le regardait, perdu dans ses pensées.
Elesto désirait l'avoir avec lui, dans sa couchette... et pourquoi pas ? Tôt ou tard ça devait arriver... Mais la première fois il voulait que ce soit lui qui prenne l'initiative, pas l'autre... Il aurait pu essayer avec Jelmen ou Mael... pas avec Deresh. Il était trop rude et trop grossier... Et puis c'était le plus âgé de leur noyau... pourquoi donc n'était-il toujours pas marié ? La plupart des Armés se mariaient plutôt jeunes... Même Elesto commençait à être en âge pour... Elesto aurait bien été dans un mariage de groupe... Jelmen était bien faite, robuste... elle ferait une bonne mère... Mael était presque le contraire, menue, délicate. Qui préférerait-il, lui ? Mael, peut-être... Mais il était trop tôt pour y penser.
Vokka ne voulait pas se marier avant vingt-deux ans, voire vingt-quatre. Encore quatre à six ans, donc... Ce qui ne voulait pas dire qu'il ne pouvait rien faire avant... Il y avait même des gens qui voulaient arriver au mariage sans jamais avoir essayé avant... Pour lui ça n'aurait pas été difficile, il n'était pas si facile à exciter : un problème de moins. Vokka était fier de sa capacité d'autocontrôle.
Après le tour de garde, ils rentrèrent à l'appartement de leur noyau de célibataires. Elesto le regardait, un petit sourire provocateur aux lèvres. Vokka en fut importuné. Il alla se baigner et s'aperçut que Deresh le suivait et le regardait vraiment de façon clairement intéressée et il l'évita, un peu fâché. Il retourna dans sa chambrée et s'enferma dans l'espace de sa couchette en se mettant aussitôt à dormir.
Mais maintenant cette pensée s'était insinuée dans son esprit. Et les jours suivants il regarda ses compagnons avec plus d'attention. Mael ne le perdait vraiment jamais de vue, mais pas de façon gênante ou envahissante, au contraire, toujours de façon très discrète. Vokka s'aperçut que Mael lui plaisait... il éprouvait à son égard quelque chose de très proche de l'attraction. A cette époque il était arrivé à décourager Deresh qui à présent ne le suivait plus au bain. Alors ce fut lui, Vokka, qui commença à s'arranger pour arriver au bain quand Mael y était. Plus il la regardait, plus il se sentait entiché, attiré.
Jusqu'au jour où, pendant le tour de repos, Vokka se leva, écarta son rideau et celui de la chambre voisine et dans la pénombre approcha de la couchette de Mael. Il se pencha pour la regarder. Mael dormait enveloppée dans un drap léger et chaud qui soulignait ses belles formes. Vokka se sentit fort attiré, mais il allait s'en aller quand il vit que Mael avait ouvert les yeux et le regardait. Lentement, en silence, Vokka se releva, mais avant qu'il puisse s'éloigner, Mael tendit un bras et lui prit la main, tandis que de l'autre elle se découvrait. Vokka se pencha alors de nouveau, la caressa tout du long de son corps jeune et velouté en s'arrêtant sur les petits seins dressés, puis il s'étendit près d'elle. C'était très plaisant de sentir sa chaleur contre son propre corps.
A présent Vokka était pleinement excité et il ne sut pas résister à l'offre muette de sa compagne. En silence, il l'embrassa sur tout le corps, insistant sur les mamelons turgides, et finalement il la prit. Leur union dura peu, ils étaient tous deux trop excités. Ils arrivèrent au sommet du plaisir, restèrent un moment immobiles, le souffle lourd, encore enlacés. Vokka la caressa encore un peu, puis il fit mine de retourner à sa propre couchette.
Mael le retint : "Tu reviendras ?" demanda-t-elle dans un murmure.
"Peut-être... pour moi c'était la première fois..."
"Pour moi la deuxième..."
"Je n'ai pas été très bon..."
"Moi non plus... mais ça a été beau. Je t'attends de nouveau..."
Vokka se glissa à nouveau dans son espace. Mais il ne dormit pas. Il repensait à ce qui venait d'arriver. Ça lui avait plu, oui... ça avait été tendre, intense... Il reviendrait certainement. Mais avant il devait mettre les choses au clair avec Mael : c'était juste pour s'amuser, sans stupide et inutile romantisme.
Dès qu'ils furent seuls Vokka le lui dit.
Mael ne bougea pas un cil : "Comme tu veux... Il me suffit que tu reviennes..."
"Et sans jalousie absurde, Mael. Nous ne sommes pas mariés et je n'ai pas l'intention de me marier, pas avant longtemps. Sans liens, sans prétentions... c'est d'accord ?"
"D'accord. Vokka, n'aies pas peur."
"Je n'ai pas peur, il n'y a pas de raison."

Suite

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