par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Août 1980
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 17
Vokka découvre le sexe

Vokka n'allait pas souvent chez Mael. Et il lui avait dit de ne pas venir chez lui : s'il ne venait pas, c'était qu'il n'avait pas envie. Mael accepta. Vokka était toujours très gentil et aimable avec Mael et passionné quand ils couchaient ensemble. Hors de sa couchette il la traitait comme tous les autres compagnons : bien, mais sans rien de spécial.
Puis son noyau passa au second tour de garde, au troisième de repos et au premier d'entraînement.
Pendant un entraînement, Elesto parla à Vokka : "Vokka, Mael est folle de toi..."
"Foutaises. Il n'y a pas d'amour entre nous. Ça nous plait d'être ensemble et c'est tout."
"Mais alors, tu es vraiment aveugle, toi !"
"Et toi tu as la langue trop pendue !"
Elesto rit : "Une chose est sûre : il n'est pas facile de tomber amoureux de toi. Tu es toujours si peu engageant, si dur..."
"Tant mieux. Je n'ai pas de temps pour l'amour, pour l'instant."
"Mais pour le sexe, si..."
"Parfois, c'est vrai."
"Et Mael t'attend, à chaque fois..."
"Elle sait que je veux être libre... tant pis pour elle... D'ailleurs, tu sais quoi ? Si tu es libre tu peux venir chez moi au tour de repos."
Elesto le regarda, surpris, puis sourit : "On verra." Répondit-il, l'air sournois, et il s'éloigna.
Mais le jour même Elesto était dans la couchette de Vokka et ils firent l'amour longuement, en s'embrassant, se caressant et se prenant l'un l'autre.
"Ça t'a plu ?" lui demanda l'écuyer, après.
"Oui... tu sais y faire, toi."
"Mieux que Mael ?"
"Cela n'a pas d'importance."
"Alors je peux revenir ?"
"Si tu me trouves ici..."
"Bien sûr. Et si un jour tu n'as pas envie, tu n'as qu'à le dire."
"Evidemment."
Ainsi Vokka se retrouva à mener une relation avec deux partenaires. Ce qui ne le dérangeait en rien. Les deux lui plaisaient : Mael tendre, délicate et docile, Elesto fougueux, plein de vie... si différents... et pourtant si disponibles tous les deux. Mais un jour, Mael lui dit être enceinte. Vokka craignit qu'elle veuille à présent lui mettre le grappin dessus.
"Cela ne veut pas dire que nous devons nous marier !" dit Vokka sèchement.
"Naturellement." Répondit Mael, sereine.
"Si tu veux, je donne quand même mon nom au bébé."
"Comme tu le souhaites, chéri."
"Chéri ? Je t'ai dit qu'il ne devait rien y avoir d'autre que du sexe, entre nous ! Que veut dire ce chéri ?"
"Tu es le père de notre enfant... c'est juste pour ça."
"Bon, évite ça !"
"D'accord, mais n'en fais pas un problème. Tu as déjà pensé à comment l'appeler ?"
"Non... décide toi-même."
"Je... je voudrais l'appeler comme ton père."
"Mar ? C'est bien, je suis d'accord."
"Tu le dis au Chef ?"
"Evidemment."
"Ce soir... tu viens ?"
"Non, j'attends Elesto. J'ai envie de le faire avec lui."
"Comme tu préfères..."
Vokka n'avait pas vraiment envie de coucher avec Elesto, mais il l'avait dit pour bien souligner pour Mael que rien n'avait changé.
Le lendemain Mar annonça à tous que Mael et lui allaient avoir un enfant que lui-même élèverait, à peine il serait sevré.
Quand ils furent seuls, Mael lui demanda : "Cela veut dire que tu me l'enlèves ?"
"Non, bien sûr. Mais il portera mon nom, pas le tien, et nous ne nous marions pas, alors il sera d'abord sous ma responsabilité. Et je n'ai pas la moindre intention de te l'enlever, c'est quand même ton enfant et il aura autant besoin d'une mère que d'un père."
"Tu me le promets ? Même si un jour tu épouses quelqu'un d'autre ?"
"Bien sûr. Je n'ai qu'une parole !"
Mael sourit.
Puis Vokka alla voir Mar : "Papa, d'ici un an tu seras grand-père."
Mar le regarda, surpris : "Tu as conçu un enfant ?"
"Bien sûr."
"Avec qui ?"
"Avec une Armée de mon noyau, Mael Krone."
"Vous pensez vous marier ?"
"Non."
"Pourquoi ?"
"Parce qu'il y a entre nous qu'un rapport physique. Je ne l'intéresse pas comme mari, ni elle pour moi."
"Tu en es sûr ?"
"Bien sûr. La chose est claire depuis la première fois."
"J'aimerais quand même la connaître, cette... Mael Krone."
"Comme tu veux. Tu n'es pas content, papa ?"
"Et toi ?"
"Moi oui. Nous l'appellerons Mar, comme toi."
"Mar... Mar comment ?"
"Mar Swooney, parce que je veux lui donner notre nom."
Mar acquiesça : "Très bien. Il faut vraiment que je parle à Mael... Cet enfant, vous l'avez voulu ou c'est un accident ?"
"Ni l'un ni l'autre. Il est là et c'est tout, et c'est bien comme ça."
"Un enfant non désiré pourrait bien grandir malheureux, Vokka. Nous en avons déjà parlé longuement."
"Mais il n'est pas non désiré. Je ne suis pas du tout mécontent qu'il naisse, au contraire..."
"Tant mieux."
"Mais tu parais inquiet... tu n'as pas l'air content..."
"C'est vrai. J'aurais préféré que mon petit enfant naisse dans une famille. Tu devrais le comprendre, toi plus que tout autre."
"Il aura une famille, papa, il l'aura... le temps venu."
"Et il aura en même temps une mère hors de la famille et un époux de son père à la maison ?"
"Moi aussi j'ai eu Tha, et ça s'est bien passé."
"Bien sûr, mais tes parents biologiques ainsi que ton père Njeiry étaient morts, pas ailleurs."
"Et il n'est pas mieux que mon Mar ait une mère vivante, même ailleurs, plutôt que morte ?"
"Tu serais content si j'avais renvoyé Njeiry puis épousé Tha ?"
"Il n'est pas si rare que ça arrive. Et puis tu aimais Njeiry, moi je n'aime pas Mael."
"Je comprends..." répondit Mar.
Vokka repensa beaucoup à cette discussion avec son père et plus il y pensait, plus il se rapprochait d'Elesto, comme par réaction. Mael ne disait rien.
Mar était très occupé en ces jours : le Grand Luminaire partait pour le Chandre avec un ballon aérostatique. Au Chandre, les chefs des différentes bandes de Pillards se réunissaient. Jusque là huit chefs avaient été signalés, et ils représentaient un total de près de quatre mille pillards, dont au moins deux mille cinq cents à trois mille en mesure de combattre. Mar avait attaché un micro-espion au ballon du Grand Luminaire et il en avait disposé d'autres au Chandre.
Le problème au Chandre était l'absence d'arbres, il n'y avait que de rares tâches d'herbes, et il était très difficile d'y cacher des micro-espions. Mar les avait fait recouvrir en hâte d'une petite couche de craie pour qu'ils ressemblent à des cailloux ou des mottes de terre et il en avait fait atterrir beaucoup au Chandre. Les micro-espions ainsi camouflés transmettaient assez clairement les sons, mais pas les images. Mar en fit aussi voler un en altitude pour surveiller la scène et se rendre compte de si et quand ils pourraient déplacer ceux à terre. Il en avait été placé au sol quatre vingt dix en tout, espacés de leur rayon de sensibilité, soit environ trois cents mètres, pour couvrir une surface grosso modo carrée de presque trois kilomètres de côté, en espérant avoir trouvé le point de rencontre probable... mais tout était confié au hasard.
Finalement la rencontre eut lieu : il y avait maintenant dix neuf chefs, chacun avec deux aides et arriva aussi le ballon avec le Grand Luminaire et une escorte de seulement huit servants, bardés d'armes étranges à l'aspect redoutable. Mar admira le courage du Grand Luminaire : ses forces étaient très inférieures à celles des Pillards présents à la rencontre.
Malheureusement le lieu de la rencontre était sur un côté de la surface couverte de micro-espions et seuls deux d'entre eux captèrent une partie des échanges. Néanmoins Mar réussit à en tirer d'utiles informations sur les dates et les lieux des guet-apens. Puis il sut aussi leur objectif principal : la destruction de Neufchâteau et la capture d'autant de Swooney que possible, mais surtout de Mar. Il était clair qu'ils supposaient que tous étaient à Neufchâteau et qu'ils ignoraient que seul Vokka y vivait et parfois aussi Mar, mais surtout ils étaient loin de soupçonner que le château dispose d'un transmen qui pouvait être utilisé pour une éventuelle fuite.
Mar pensa dans un premier temps laisser le Grand Luminaire dérouler son plan et se contenter de placer de nombreux paralysateurs en défense de Neufchâteau pour prendre tous les Pillards... mais à la réflexion il comprit qu'il éveillerait ainsi de graves soupçons. En outre, Vieneuve n'était pas en mesure d'absorber autant de milliers de Pillards en une seule fois.
Il décida alors de jouer avec les mêmes méthodes que le Grand Luminaire. Il se transféra au Cenco et demanda combien de ses volontaires étaient déjà bien préparés aux rituels Shentistes. Il en trouva dix-neuf prêts et vingt-huit autres assez au courant. Alors il fit faire quinze habits de labass et trente de servants du Grand Temple, des armes et divers bibelots, préparer des messages avec le sceau du Grand Luminaire et raser les volontaires façon labass. Sous les habits il leur fit mettre à tous une ceinture anti-gravité et il leur donna des anneaux laser.
Puis de nuit, aux dates convenues, il les fit transporter près des différents groupes de Pillards qui se mettaient en place. Ainsi furent remis les faux messages qui contenaient l'ordre péremptoire de ne pas attaquer les caravanes de tisseurs puisqu'il y avait eu un changement de programme, mais de se rendre aux différents temples de Shent aux dates prévues pour retirer le "prix promis".
Toutes les bandes, bien que parfois plutôt contrariées, mordirent à l'hameçon. Les Pillards n'avaient pas assez de pratique pour démasquer les faux courriers du Grand Temple et les volontaires de Mar jouèrent bien leur rôle et s'éloignèrent après sans être dérangés.
A la grande surprise des différents Temples, dont beaucoup ignoraient tout du complot du Grand Luminaire, les lots de nouveaux uniformes de Shent arrivèrent. Les Temples refusèrent de les prendre et de les payer : ils ne les avaient pas commandés. De plus, les mois suivants, les bandes de Pillards qui prétendaient être payé causèrent de sérieux ennuis aux Temples. Bien défendus, ils soutinrent sans trop de mal les assauts plus ou moins longs des Pillards furieux. Pendant ce temps, les villes de tisseurs protestaient vigoureusement pour les commandes non payées.
Le Grand Luminaire de Shent était fou de rage. Vis à vis de l'extérieur il feignit de tout ignorer, de tomber des nues, et il refusa catégoriquement tout paiement ou indemnisation. Mais à l'intérieur du Grand Temple la tempête faisait rage : le Grand Luminaire était certain d'avoir été trahi par l'un de ses collaborateurs.
Mar était joyeux comme jamais. Cette dernière partie lui avait remonté le moral. Vokka insista pour qu'il profite de la situation et fasse quelque chose, sinon par les armes, peut-être en continuant avec la ruse. Mais Mar décida qu'il valait mieux attendre le prochain mouvement du Grand Luminaire.
Et il fut enregistré une série de furieux échanges radio entre le Daïgo et le Grand Temple. Le Daïgo aussi avait eu vent des évènements et ils échangèrent de graves accusations. Le Daïgo décida de convoquer le Grand Collège des Recteurs pour tirer au clair la dynamique de cet épisode. Le Grand Luminaire refusa en affirmant que le Fidèle, c'est à dire le Doyen du Daïgo, n'avait pas cette prérogative. Alors le Fidèle annonça l'envoi de ses Vigiles aux différents Temples pour exécuter quand même l'enquête. Le Grand Luminaire le mit au défi de le faire, en l'avertissant qu'il donnerait ordre aux Temples de refuser l'accès aux Vigiles.
Mar suivait avec attention toutes ces discussions par radio. Tout finit en queue de poisson, dans une impasse chargée de tension. Mar comprit néanmoins qu'il aurait la paix un moment.
Entre temps était né Mar II, le fils de Vokka et de Mael. Mar arriva enfin à parler à la jeune femme, avec Tha. Au début leur rencontre fut un peu tendue.
"Il est très mignon, mon premier petit fils... Merci de l'avoir appelé Mar."
Mael acquiesça : "Nous étions d'accord, Vokka et moi."
"Oui. Je pensais que vous vous marieriez..." dit Mar à mi voix.
"Oh non, il ne suffit pas de coucher ensemble et d'avoir un enfant pour décider de se marier."
"Bien sûr, s'il n'y a pas d'amour... de convergence d'intérêts ou de vues... si vous n'êtes pas bien ensemble..." dit Mar en la regardant dans les yeux.
"Non, nous sommes bien ensemble, sinon nous nous serions déjà quittés..."
"Ah... et alors ?"
"Et bien... Vokka veut sa liberté, il dit que pour lui il est trop tôt pour penser à se marier..."
"Mais pas pour faire un enfant, semble-t-il. Vous auriez pu prendre vos précautions, au moins..."
"Il n'a pas voulu. Il disait que si un enfant devait naître ... et bien qu'il naisse."
"C'était son avis. Mais le tien ?"
"Moi aussi j'étais d'accord, et j'ai désiré cet enfant... au moins, si Vokka me quitte, il me restera quelque chose de nous deux, quelque chose que personne ne pourra plus séparer."
"Mais toi... tu voudrais l'épouser ?"
"Il faut être deux à le vouloir."
"Pourquoi acceptes-tu ... subis-tu ses décisions comme ça ?"
"Parce que c'est la seule façon de l'avoir... c'est ça... ou rien."
"Tu l'aimes."
"Il ne veut pas. Il dit que je ne l'intéresse qu'au plan physique. Il ne veut pas de romantisme..."
"Mais tu l'aimes."
"Je ne dois pas, je ne peux pas... je le perdrais..."
Mar fit non de la tête : "Mael, tu ne peux pas continuer comme ça. Vokka t'utilise. C'est injuste..."
"Non, non, ça va. Je ne veux pas le perdre... Je vous en prie, arrêtons de parler de ça."
Tha intervint : "Mael, si tu ne fais rien, tu le perdras quand même, parce que comme ça, il ne t'appartient pas. Tu ne peux pas renoncer à ton bonheur en échange de... de rien. Tu peux lui donner du plaisir, comme ça, c'est vrai, mais tu ne fais ni son bien ni le tien... et encore moins celui du bébé."
"Non, non, c'est bien comme ça."
"Mais si un jour il te disait : maintenant ça suffit, j'en ai marre de toi..."
"Je sais que ce jour viendra. Mais jusqu'à ce jour je continuerai, après... on verra. Mais il a promis qu'il ne m'enlèvera pas l'enfant, et cela me suffit."
Tha et Mar insistèrent, jusqu'à ce que Mael les interrompe, décidée : "Entre Vokka et moi l'accord est clair depuis le début. Je ne peux pas agir autrement maintenant. Si c'est bien pour lui comme ça, il doit en être ainsi, un point c'est tout !"
Tha et Mar la quittèrent.
"Mael est amoureuse..."
"Oui, et même trop."
"Je ne peux pas me taire, Tha, Vokka est mon fils, même s'il est adulte maintenant et que c'est un Armé."
"Sois prudent, Mar, tu sais comment est Vokka, je ne voudrais pas que tu obtiennes le résultat contraire..."
Mar acquiesça. Il alla chercher Vokka et le prit à part.
"J'ai vu votre petit... il est vraiment mignon."
"Oui."
"Vokka, il faut que je te parle, sérieusement."
"Si c'est à propos de Mael et moi, ne te fatigues pas."
"Non, Vokka. Tu vas d'abord m'écouter. Après tu feras ce que tu voudras, mais tu dois savoir clairement ce que je pense !" répondit Mar, brusque.
Vokka n'avait pas l'habitude d'un ton si dur de la part de son père, aussi le regarda-t-il, stupéfait, mais sans répondre.
Mar continua : "Je t'ai appris que chacun doit faire ce qui lui semble juste, et jusqu'au bout, coûte que coûte..."
"Justement !" répliqua sèchement Vokka.
"Evidemment. Mais faire ce qu'on croit être juste ne veut pas dire faire tout ce qui nous chante et nous plait, en écrasant l'autre, surtout s'il est plus faible que nous. Il ne peut pas être juste d'utiliser les autres et leurs sentiments à notre profit, notre plaisir. Mael est amoureuse de toi à tel point qu'elle accepte tout de toi, subit tout, quoi que ce soit. A tel point qu'elle ne réagit pas, à tel point qu'elle cache son amour pour toi. Mael souffre à cause de toi ! Ce n'est ni juste ni digne de toi. Tu n'es qu'un égoïste dégoutant en agissant ainsi, Vokka, même si tu es mon fils. Ou tu la quittes, ou tu l'épouses, si tu es vraiment un homme !"
Vokka avait rougi sous les insultes de son père : "Entre Mael et moi les choses sont claires depuis le début..."
"Oui, il est clair que depuis le début tu te sers d'elle pour ton plaisir, ta jouissance, tu la plie à ton égoïsme ! Tu sais ce que tu es, Vokka ? Tu es pire que les clients des Maisons des plaisirs qui utilisaient mon corps quand je ne pouvais pas m'y opposer. Eux au moins ils payaient, ils ne prétendaient pas faire ça à l'œil. Tu me dégoûtes, Vokka ! Voilà ce que j'éprouve pour toi, en ce moment. Je regrette de devoir te le dire, parce que malgré tout je t'aime, mais je ne pouvais pas garder ça pour moi !
Vokka était profondément secoué : "Mais je... je ne peux pas l'épouser... je ne l'aime même pas..."
"Soit ! Mais y a-t-il quelqu'un que tu aimes ? Sais-tu ce que veut dire aimer quelqu'un ?" demanda Mar avec véhémence.
"Toi je t'aime, papa, et Tha, et mes frères et sœurs..."
"Non, Vokka, je ne te crois pas. On ne peut pas aimer en compartiments étanches. Tu crois nous aimer... Mais au fond, si tu es capable d'utiliser Mael ainsi... avec une telle insouciance, je crois que jusque là tu nous as aussi utilisé nous, moi, Tha et tes frères et sœurs... et aussi que tu ne seras jamais capable d'aimer ton fils, Vokka, jamais !"
"Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai !" hurla Vokka, anéanti.
"Prouve-le. Les mots sont inutiles s'ils ne sont pas suivis de faits. Je juge les faits. Tu es très bien, quand tu veux. Mais là, tu te comportes de façon abjecte !"
"Mais Mael est d'accord..."
"Si elle était vraiment d'accord, Vokka, je ne t'aurais rien dit. Deux adultes, égaux, peuvent décider de vivre comme ils pensent le mieux, tant qu'ils ne font pas de mal à d'autres... ou à l'autre. Mais toi et Mael n'êtes pas égaux. Tu as profité et tu profites d'elle... et il n'y a personne de plus vulnérable que celui qui aime vraiment, passionnément. Mael t'aime au point de renoncer à elle-même... elle ne voulait pas que je te parle, l'idée la terrorisait. Elle a essayé de me faire croire qu'elle était d'accord, qu'elle ne t'aimait pas non plus, qu'elle aussi voulait s'amuser... Mais il faut être salement égoïste et sans cœur pour ne pas voir combien elle t'aime. Admettons qu'à ce jour tu n'as pas compris qu'elle t'aime, par légèreté peut-être... mais persister à fermer les yeux relève de la plus abjecte des hypocrisies."
Vokka avait baissé le regard : "Que veux-tu... que veux-tu que je fasse ?"
"Moi ? Rien. Il ne faut pas que tu fasses ce que moi je pense ou je désire. Tu dois faire face au problème en homme... si tu es un homme. Comme tu voudras, mais tu dois prendre une décision qui enlève Mael de la situation où tu l'as mise... si tu es un homme !"
Mar partit, nerveux.
Vokka était terriblement ébranlé. Il chercha Elesto et lui fit part du sermon de son père.
Elesto le regarda : "Et maintenant tu voudrais mon avis ?" demanda-t-il.
"Bien sûr, sinon pourquoi t'en aurais-je parlé ?"
"Toi et moi, indubitablement, notre rapport est entre égaux... mais pour Mael, ton père a raison."
"Ah ! Alors toi aussi je te dégoûte ?"
"Pas vraiment... moi je ne m'intéresse pas à comment tu es, en toi. Moi c'est ton corps qui m'intéresse et ce que tu en fais au lit, comme on a convenu. Mais si je dois te juger comme personne... tu ne me plais pas, Vokka. Enfin non, pas exactement. Comme personne aussi tu me plais plutôt, mais je n'aime pas ta façon d'utiliser Mael, pour reprendre les mots de ton père."
"Tu ne me l'avais jamais dit..."
"Tu ne me l'avais jamais demandé. Et je sais que tu n'aimes pas que les autres te jugent. Mais maintenant, précisément parce que je n'ai pas peur de te perdre, parce que notre rapport est de pur plaisir physique entre égaux, je peux te le dire sans détours."
Vokka se mordillait la lèvre inférieure. "Elesto, veux-tu m'épouser ?"
"Un mariage ouvert... pourquoi pas ? Bien que je n'en voie pas l'utilité. Ce que nous ferons comme époux, nous le faisons déjà. Je n'ai pas besoin que quelqu'un prenne des responsabilités sur moi, sur ma vie... pas plus que je n'ai envie de prendre ce genre de responsabilité."
"Epouse-moi quand même !"
"A une condition : nous épousons tous les deux Mael ou tu coupes toute relation avec elle."
"Pourquoi ?"
"Parce que je veux un rapport clair et honnête."
"Alors d'après toi je ne serais pas honnête ?"
"Je n'ai pas dit ça. Je dis seulement qu'à l'égard de Mael tu n'agis pas honnêtement."
Vokka le regarda droit dans les yeux : "On dirait que Mael est plus importante pour papa et toi que pour moi..."
"C'est ça qui est triste. Nous au moins, nous la considérons comme un être humain, pas comme un jouet à mettre entre ses jambes quand ça nous arrange."
Vokka était de plus en plus troublé, mais il n'arrivait pas à se résoudre à prendre une décision. En dernier recours il alla voir Nilko, son ex attendant avec qui il gardait un lien profond d'amitié et de confiance. A lui aussi il raconta ses discussions avec son père puis avec Elesto. Nilko acquiesçait, attentif, sans perdre un mot.
"Ils ont été durs avec toi, Vokka... t'es-tu demandé pourquoi ?"
"Papa est un traditionaliste, et Elesto... il n'en a rien à foutre de moi."
"Tu résous le problème avec deux mots... tu ne crois pas que c'est simpliste et superficiel ? C'est vraiment toi, Vokka, qui recours à de tels moyens pour apaiser ta conscience ?"
"Alors, d'après toi, pourquoi m'ont-ils insulté de la sorte ?"
"Tu ne comprends pas ? Mar t'avait-il jamais insulté, avant ?"
"Non, jamais..."
"Qu'est-ce qui a changé, alors ? Tu crois que ton père est soudain devenu fou ?"
"Mais non, quelle idée..."
"Et alors ? Oublie les insultes, c'était juste pour te secouer dans ton inconscience... tâche de penser à ce qu'ils t'ont dit, à leurs motifs... Ils ont tort à ce point ?"
"Mais je ne suis pas amoureux de Mael, l'épouser n'aurait aucun sens."
"Aucun des deux n'a dit qu'il fallait que tu l'épouses et c'est tout. Ils t'ont dit : ou tu l'épouses ou tu la quittes. Cet Elesto m'a l'air d'un garçon très bien... et ton père est un homme exceptionnel, jamais il ne ferait souffrir personne sans raison grave."
"Mais il m'a traité... comme si je n'étais plus son fils."
"D'évidence, il était certain d'avoir de graves motifs pour le faire."
"Mais je ne peux pas épouser Mael !"
"Alors quitte-la."
"Pourquoi ? Je suis bien avec elle."
"La question n'est pas comment tu es, Vokka, mais comment est Mael."
"Mais je ne veux pas la quitter, moi."
"Tu persistes à dire moi, moi, quand la question c'est Mael, je me répète. Réfléchis, Vokka. Tu as toujours été honnête dans tes choix. Sois-le cette fois encore."
"Je ne peux pas me décider comme ça, sur le champ."
"Bien sûr, penses-y. Mais fais attention à ce que tu fais. Tu ne joues pas avec ta seule vie, Vokka, mais avec trois vies. Penses-y et tâche de prendre vite une décision."
Vokka se referma sur lui-même. Pendant plusieurs jours il évita tout le monde, sans cesser d'accomplir son devoir d'Armé. Puis un jour il demanda à Mael de sortir du château avec lui. Mael accepta. Ils marchèrent longtemps, côte à côte, en silence.
Puis Vokka s'arrêta : "Mael... je suis bien avec toi... quand nous partageons ta couchette..."
"Moi aussi, Vokka."
"Oui, mais je ne t'aime pas... je ne sens pour toi ni affection ni désir autre que physique. A part quand nous faisons l'amour, pour moi tu n'es qu'un de mes compagnons de noyau."
"Je le sais."
"Pour toi c'est différent."
"Non, Vokka, non... c'est exactement pareil, c'est la même chose pour moi, exactement."
"Tu mens !"
"Non, je te le jure..."
"Tu mens !"
"Non, Vokka, non..."
"Tu es amoureuse de moi..."
"Non, je te jure que non."
Vokka était tendu : "Alors va faire l'amour avec Elesto !"
"Non !"
"Pourquoi ?"
"Non, non... il ne me plait pas..."
"Alors n'importe quel autre. Il y en a bien un qui te plait, non ?"
Mael ne répondit pas.
"Il doit bien y en avoir au moins un au château, non ?" insista Vokka durement, "Réponds !"
"Non, Vokka... les autres ne m'intéressent pas."
"Pourquoi ?"
"Et bien... tu es là... ça me suffit."
"Tu es amoureuse de moi !"
"Non..."
Vokka la prit par les bras et la secoua : "Dis la vérité, parle, dis la vérité !"
"Non, Vokka, non..."
Vokka la laissa : "J'ai décidé de te quitter. Tu peux dire la vérité, maintenant, cela ne changera plus rien. Je te quitte, quoi qu'il en soit. Je ne veux plus rien savoir de toi."
"Pourquoi, Vokka ? Que t'ai-je fait ?"
"Rien. Tout comme j'ai voulu commencer, à présent je veux arrêter."
"Vokka !"
"Qu'y a-t-il ?"
"Ne me... ne me quitte pas..."
"Pourquoi ?"
"Je..."
Vokka lui leva le menton des dois : "Tu es amoureuse de moi, Mael, n'est-ce pas ?"
Mael acquiesça finalement, en le regardant les yeux écarquillés.
"Mais le marché était clair." Dit Vokka.
"Bien sûr."
"Quand... quand est-ce arrivé ?"
"Depuis toujours, Vokka. Depuis que tu as passé les courses et que tu es devenu un Armé."
"Pourquoi ne me l'as-tu jamais dit ?"
"Si je te l'avais dit... il ne se serait rien passé entre nous... comme ça, au contraire..."
"Mais tout est quand même fini. Tu espérais me lier à toi ?"
"Non... je savais que tôt ou tard cela arriverait..."
"C'est pour ça que tu as voulu que naisse le bébé ?"
"Non ! Je suis une idiote romantique, c'est vrai. Mais je ne suis pas fausse, je ne joue pas de double jeu. Tu n'as pas le droit de m'insulter. J'ai voulu le petit pour moi, pour qu'il me reste quelque chose de toi quand viendrait... ce moment. J'espérais qu'il vienne plus tard, c'est vrai... mais est-ce mal d'espérer que son propre bonheur dure un peu plus ? Dis-moi, est-ce mal ?"
"Bonheur ? Quel bonheur ? Tu es amoureuse de moi et tu sais bien que je ne le suis pas... de quel bonheur parles-tu ?"
"Celui que tu me donnais à chaque fois que tu venais dans ma couchette, prenant ton plaisir de moi, grâce à moi..."
"Et tu t'en contentais ?"
"Pour qui meurt de soif, même une seule goutte d'eau est un nectar."
"Mais tu as souffert à cause de moi."
"Non... et bien... si..."
"Sans jamais rien dire..."
"A quoi aurait-il servi de te le dire, si tu ne t'en apercevais pas tout seul ?"
"Tout doit cesser entre nous, Mael."
"Bien sûr, je comprends. Sois heureux, Vokka."
"Tu me fais enrager, toi !"
"Moi ? Et pourquoi ?"
"Comment peux-tu réagir ainsi ? Comment peux-tu rester si calme ?"
"Que sais-tu de moi ? Et que t'importe ? Laisse-moi en paix, Vokka. Ce que je pouvais te dire, je te l'ai dit. Qu'attends-tu encore ?"
"Je... je... je retourne au château."
"Cette journée s'écoule, Swooney ni Vokka."
Vokka la regarda stupéfait par ce salut formel, d'usage seulement dans la galaxie : "Elle s'écoule ?" demanda-t-il à mi-voix.
"Bien sûr, il faut bien qu'elle s'écoule... au moins pour Mar Swooney II."

CHAPITRE 18
Les incertitudes de Vokka

Vokka refit la paix avec son père, bien que Mar ait espéré une solution différente, et il se maria avec Elesto par un contrat matrimonial ouvert semestriel et ils déménagèrent ensemble dans un noyau de mariés.
A la fin de 3483, an de Boar, l'hostel Beausite de Fainarz hébergeait quelques Artistes. Le centre de communications de l'hostel capta une conversation suspecte. L'enregistrement fut aussitôt envoyé à Mar. C'était une rencontre entre trois artistes, un musicien, un mime et un danseur. Ils parlaient d'un "étrange contrat".
"Je dis que la paie est bonne et qu'on peut accepter."
"Trop bonne. Qu'est-ce qu'il y a là-dessous ?"
"Mais que veux-tu qu'il y ait ?"
"Je ne sais pas... mais tout est si mystérieux... et puis celui qui devrait nous rejoindre... ou mieux, ceux... qui sont-ils ? Pourquoi n'ont-il pas boulu nous dire leurs noms et leur spécialité ?"
"Bah, on s'en fout. Même si ce sont des vauriens... tant qu'ils paient d'avance et qu'ils paient bien."
"Moi je dis qu'il y a quelque chose de malhonnête là-dessous."
"Et quand bien même ? Nous ne sommes pas au courant, alors cela ne nous concerne pas."
Ils continuèrent longtemps à discuter ainsi.
Mar écouta et réécouta toute la conversation plusieurs fois et il se mit bien en tête la physionomie des trois Artistes. Mais rien n'indiquait que cette conversation puisse concerner l'Opération 99 ou lui. L'enregistrement fut quand même envoyé au Cenco pour analyse.
Mar décida de reprendre les voyages dans la galaxie avec Tha et les petits, après que Selte soit revenue sur Boar faire sa troisième course, celle des quinze ans. Selte voulut ne pas retourner sur Niukétol, elle préférait voyager avec ses parents. Mais Tha et Mar lui demandèrent de rester à l'école des Kétol jusqu'à sa majorité pour achever ses études. Selte protesta un peu, mais elle finit par céder. Vokka demanda à rester au château Swooney.
Mar se rendit à Niusa où il rencontra les Roffela. Il n'y obtint qu'un accueil courtois, mais les Roffela ne semblaient pas intéressés au problème de la Terre. Alors Mar et les siens se transférèrent sur la planète Phalvi, où il rencontra le Chef de Famille Korys.
Celui-ci était un vieil homme de cent douze ans standards, extraordinairement lucide et vif. Quand Mar lui exposa le motif de sa visite, le vieux, petit et menu, sembla presque grandir.
"Ah, que voici une belle musique à mes oreilles ! Les Roffela ont dit non ? Evidemment. Leur Famille ne remonte qu'à mille cinq cents ans... La mienne est beaucoup plus ancienne. Il y a deux mille ans que mes aïeux ont perdu leur pouvoir sur Terre. Nul ne les aida, ni les Roffela ni les Nihon, personne. Mon aïeul fut tué par trahison, bien qu'on ait cherché à maquiller ça en mort naturelle. Nous n'avons pas oublié... le trône de notre Famille est encore sur Terre, dans un musée... Je veux le récupérer! Les Nihons prétendent être la plus antique Famille de la galaxie... ce n'est pas vrai, et je le prouverai. Tous mes enfants t'appuieront..."
Mar sourit : "Je te remercie, Phalvi ni Korys... mais ne serait-il pas bon d'écouter d'abord ton conseil de Famille ?"
"Mais non, ils sont tous d'accord, je le sais. Conquerrons la Terre, dussions-nous mourir moi et tous mes enfants... il restera toujours un Phalvi pour réclamer notre petit bout de Terre, avec nôtre très antique trône. C'est un symbole, comme tu dis, rien qu'un symbole. Mais que serait l'homme sans symboles ? Une bête, voici ce qu'il serait. Les mots aussi ne sont que des symboles, mais sans les mots, adieu la communication et sans la communication, adieu la civilisation. Donc sans symboles, pas de civilisation. Et ma Famille remonte aux temps des plus antiques cités de la Terre et elle durera tant qu'il y aura une civilisation."
Mar était presque amusé par l'enthousiasme du vieux Chef de Famille.
Lequel continua : "Regarde-nous, la plus ancienne Famille de la Galaxie avec la plus jeune, les Phalvi avec les Swooney. C'est splendide, un anneau qui se ferme, la vie qui s'écoule... Oh, ça valait la peine de vivre si longtemps pour voir ce jour !"
Mar interrompit cette logorrhée : "Excuse-moi, Korys, mais vous et nous seuls... nous ne suffirons pas à une telle entreprise. Nous devrons convaincre d'autres Familles, nous devons impliquer la Technarchie..."
"Oui, bien sûr, nous les convaincrons, nous les impliquerons... ce n'est pas en vain que je te promets l'aide de tous mes enfants... Eux aussi courront, comme toi, de planète en planète pour cette mission de civilisation, nous gagnerons du temps ainsi, toi seul tu ne pourrais pas tout faire... Si si, mes enfants, tous, se rangeront à tes côtés..."
Mar rencontra les enfants de Korys : ils étaient cinq entre quarante neuf et soixante douze ans standards. Ils étaient tous pleins de vigueur et tous adhérèrent aussitôt au projet. Mar décida alors avec eux des planètes que chacun visiterait. Puis il alla voir le Technarque pour lui faire part des premiers succès.
Vokka, pendant ce temps, travaillait sur Boar, à la place de son père. Vokka était respecté sur la planète, en tant que Premier de Mar et aussi pour son extrême rectitude et cohérence. Mais il n'était pas aimé comme Mar, il ne savait pas susciter chez les hommes l'enthousiasme qui caractérisait les initiatives de son père, à cause de son caractère dur et fermé.
Vokka revoyait tous les derniers enregistrements et rapports en provenance des postes d'écoute et des volontaires infiltrés aux Temples, aux châteaux et dans les villes. Depuis quelques jours il était songeur. Elesto lui demanda ce qui le travaillait.
"Il se prépare un gros truc... je ne sais pas quoi, je ne comprends pas... mais je le sens. Après la blague que papa a fait au Grand Luminaire, ce dernier ne se fie même plus à ses propres hommes et cela se sent, aussi au Grand Temple plus personne ne parle clair... Et pourtant je sais que le Grand Luminaire est loin d'avoir renoncé..."
"Qu'as-tu l'intension de faire ?"
"Moi ? Je ne peux pas faire grand chose. Je dois attendre que mon père revienne. Mais avant son retour sur Boar, j'aimerais avoir plus concret à lui présenter qu'une simple impression... je..."
"Qu'y a-t-il ?" demanda Elesto suite à cette brutale interruption.
Mael passait avec le petit Mar II dans ses bras. Vokka les regardait, le visage sombre.
Elesto vit la direction de son regard : "Tu n'arrives pas à l'oublier, n'est-ce pas ?"
Vokka le regarda avec une expression dure : "Qui ?"
"Mael..."
"Non, je regarde mon fils... Que m'importe Mael ?"
Elesto arqua les sourcils.
Vokka continua : "Et puis, ils sont ensemble, je ne peux pas regarder l'un sans voir l'autre, n'est-ce pas ?"
"Et ça t'ennuie à ce point ?"
"Non, pourquoi ? Mael m'est... indifférente. Elle l'a toujours été."
"Sois honnête, Vokka... au moins avec toi-même."
"Ne dis pas de bêtises."
"Quand Mael s'est blessée, à l'entraînement, tu étais inquiet..."
"Bien sûr, pour Mar... il est encore si petit..."
"C'est ça..."
Vokka n'habitait plus avec le noyau de célibataires où Mael était toujours, et donc leurs rencontres étaient moins fréquentes. Mais Vokka regardait souvent Mael, même quand le petit Mar II n'était pas avec elle.
"Oui, physiquement je me sens encore attiré..." admit Vokka.
"C'est ça, rien que physiquement."
"Bien sûr, rien que physiquement. Elle a un beau corps." Dit Vokka, il se leva et sortit contrarié.
Il parcourut le long couloir jusqu'aux tourelles, descendit et sortit par la porte du château. Il avait besoin d'être un peu seul, pour penser. Il descendit l'escalier et s'éloigna vers une tâche de grands arbustres où il avait l'habitude de se réfugier quand il voulait avoir la paix. Personne ne connaissait sa cachette. Il s'enfonça entre les buissons et se coucha sur l'herbe, les bras sous la tête, à regarder le ciel limpide, à peine tâché ça et là de minuscules nuages soyeux comme des plumes...
Peu après il entendit un petit rire, puis la voix de Mael. Il ne distinguait pas les mots, mais elle semblait s'amuser. Sans savoir pourquoi, il tendit l'oreille, et il capta alors quelques mots...
"Bien sûr, mon amour, tu sais que je t'aime plus que tout autre..."
Vokka plissa le front... avec qui était Mael ? A qui avait-elle laissé le bébé ? Que faisait-elle ici ?"
La voix continuait : "Je te couvrirais de baisers, tu sais ?"
Vokka essaya d'entendre la voix de l'autre pour savoir qui ça pouvait être. Non que cela lui importe, mais il était curieux. Mais il n'entendait pas l'autre... il devait parler très doucement..."
Encore Mael : "Non, sois calme... allez... tu me déshabilles entièrement, comme ça... allez..." et Mael eut un autre petit rire.
"Avec qui est-elle ? Ils s'amusent..." pensait Vokka. "Bon, tant mieux... peut-être a-t-elle trouvé le type qu'il lui faut..."
Silence, puis la voix de Mael, presque dans un murmure, dit : "Ah, je suis si bien avec toi, mon amour ! Tu es si beau, si tendre..." La voix monta un peu, "Non, allez... pas comme ça !"
Vokka n'était pas du genre curieux, pas dans ce sens au moins. Mais cette fois-ci il ne put pas résister. En faisant bien attention de ne pas faire de bruit, il s'assit puis, à quatre pattes, il se glissa entre les arbustes en approchant très lentement.
Mael riait, heureuse : "Tu es terrible, mon amour... tu me déboussoles complètement... tu sais que je ne sais pas te dire non et tu en profites, n'est-ce pas ?"
Vokka hésitait. Il ne voulait pas faire le voyeur, mais il n'arrivait pas à faire demi-tour. Il semblait que Mael s'amusait beaucoup... avec qui ? Il avança encore... et finalement il les vit.
Mael était couchée dans l'herbe, sur le dos et sur elle, agrippé; l'embrassait, lui décoiffait les cheveux et se frottait contre elle... le petit Mar, leur enfant de dix mois.
Vokka retint un rire et partit sans se faire voir. Puis soudain il s'arrêta, figé. Avoir vu que Mael n'était pas avec un autre lui avait donné une sensation de soulagement, de libération... De libération ! Il s'assit dans l'herbe, loudement. Comment était-ce possible ?
"Mael n'est rien pour moi..." continuait-il à se répéter mentalement.
Penser qu'elle était avec un autre, qu'elle était amoureuse d'un autre et qu'ils faisaient l'amour ne l'avait troublé en rien... et pourtant, maintenant qu'il avait découvert que Mael n'était pas avec un autre, il se sentait mieux, soulagé ! Vokka se leva et courut au château. Il entra, monta les escaliers quatre à quatre et courut au noyau de Nilko.
"Nilko est là ? Où est Nilko ?"
Un Ecuyer répondit qu'il était au champ d'entraînement. Vokka fit demi-tour, refit le chemin inverse, sortit du château et tourna à droite en dévalant entre les rochers.
"Mais qu'est-ce qui me prend ? Je m'abêtis ?" se demanda-t-il en s'arrêtant soudain.
Puis il se remit à descendre, plus lentement. Il vit Nilko qui s'entraînait avec les autres. Il l'appela. Nilko fit signe qu'il l'avait entendu, arrêta ses exercices, remit son kilt et sa cuculle et vint vers Vokka.
"Qu'y a-t-il, Vokka ?"
"Il faut que je te parle."
"Bien. Asseyons-nous, j'ai le souffle court..."
Ils s'assirent côte à côte et Vokka gardait le silence.
"Et alors ?"
"Je ne sais pas par où commencer... il règne en moi un grand désordre ..."
"A quel propos ?"
"Je ne me comprends plus... je ne comprends plus rien."
"A quel sujet ?"
"Nilko, me jures-tu de..."
"De..."
"J'ai toujours essayé de voir clair, en moi-même, et j'y suis toujours arrivé... jusque là..."
"Et maintenant par contre ?"
"Ecoute... inutile de faire des discours..." dit-il, et il lui raconta l'épisode encore tout récent. "Tu comprends ? Pourquoi, quand j'ai vu que c'est à mon fils et pas à un amant qu'elle parlait, je me suis senti mieux ? Si vraiment Mael ne m'intéresse en rien, pourquoi ai-je eu une telle réaction ? Et pourtant, quand je me trompais sur le sens de ses phrases, il ne me semblait pas être mal..."
Nilko sourit : "Et alors ?"
"Alors... je ne me comprends plus !"
"Quand tu as compris qu'elle ne faisait pas l'amour, tu t'es senti mieux, soulagé, libéré, me dis-tu... Pourtant il y a des mois que vous n'avez plus de rapports, vous deux, sur ta décision."
"Oui, mais pourquoi ?"
"Au fond de toi tu étais tranquille parce que, en toi, tu savais qu'elle t'attendait... tu savais qu'elle te resterait fidèle..."
"Tu crois ?"
"C'est toi qui le dis, ou presque, pas moi."
"Mais je ne l'aurais jamais... je ne croyais pas..."
"Quoi ?"
"Mais si je l'avais vu avec un autre, je n'en aurais pas été mal."
"Mais en la voyant avec ton fils et pas un amant, tu t'es senti mieux."
"Oui, et c'est cela que je ne comprends pas."
"Vokka ?"
"Oui ?"
"Pourquoi l'amour te fait-il si peur ?"
"A moi ? Mais arrête !"
"Oui, Vokka, depuis ton enfance tu as toujours été comme ça... Tu te souviens du garçon victime des Désaxés que tu as aidé ?"
"Rohde ? Mais quel rapport ?"
"Avec lui aussi, tu ne voulais pas admettre que vous puissiez être amis, qu'en quelque sorte vous vous aimiez bien..."
"Mais je l'ai compris, après, je l'ai reconnu."
"Oui, parce que tu es quelqu'un d'honnête, Vokka."
"Alors tu crois..."
"Oui, je le pense vraiment. Mais c'est à toi d'y croire, pas à moi."
"Nilko, je ne comprends plus rien. Quand j'y réfléchis, je ne suis pas amoureux de Mael. Vraiment, je ne suis pas amoureux."
"Pourquoi ? Que signifie être amoureux ?"
Vokka fit non de la tête : "Je ne sais pas... je crois que c'est... une espèce d'enthouisasme, de... de transport... ne pas savoir être sans l'autre, ne pas pouvoir être loin de l'autre..."
"C'est parfois le cas, mais pas pour tous. Chacun de nous est différent, a son caractère. Il n'y a pas d'archétype de l'amour."
"Mais être amoureux veut dire... veut dire penser toujours à l'autre, veut dire que l'autre est plus important que tout..."
"Tellement important que s'il faisait l'amour avec un autre, on puisse peut-être l'accepter, mais que s'il ne le fait pas on se sent bien mieux, est-ce cela ?"
Vokka acquiesça, songeur. Puis il dit, incertain : "Mais alors... alors je suis amoureux de Mael ?"
"Penses-y, Vokka, penses-y honnêtement. Mais ne cherches pas de preuves renversantes... Peut-être n'auras-tu jamais un amour passionnel, irrésistible, à perdre la tête. Ce n'est pas dans ton caractère. Cherche de petites preuves, de petits indices..."
Vokka acquiesça : "Merci, Nilko, et pardon si je t'ai ennuyé..."
Nilko sourit puis prit l'air sérieux : "Si tu m'avais ennuyé, je te l'aurais dit !" dit-il en imitant le ton de Vokka.
Le jeune homme rit : "Ne te moques pas de moi !"
"Pourquoi pas, Vokka ? Il faut bien qu'au moins une personne puisse le faire, et je sais que je peux, parce que je sais que tu m'aimes bien."
Vokka se rembrunit : "Mon père m'a dit que je ne savais pas aimer..."
"Il était en colère, il voulait juste te secouer, te faire réfléchir. Mais il t'aime et il sait que tu l'aimes, comme je sais moi que tu m'aimes, ainsi que Tha et tes frères et sœurs... Il s'agit juste d'élargir ton horizon, Vokka, et de ne pas avoir peur d'admettre aimer. Et peut-être d'apprendre à le dire. Celui qui aime est plus fort, pas plus faible."
"Papa a dit que nul n'est plus vulnérable que celui qui aime..."
"Et tu ne veux pas être vulnérable. Mais c'est beau d'être sans défense devant qui on aime. Nous ne pouvons pas toujours vivre sur nos gardes, sur la défensive. Mael ne te ferait jamais de mal, tu le sais... elle te l'a montré. Alors, accepter d'être sans défense devant elle n'est pas un vrai risque. Penses-y, Vokka..."
"Oui, bien sûr. Il me faudra peut-être du temps, mais j'arriverai à une conclusion."
Vokka rentra au château : "Mais se peut-il que je doive toujours être le dernier à comprendre mes sentiments ? Avec Rohde aussi c'était pareil... Et Elesto aussi s'en est aperçu avant moi... Mais comment puis-être sûr qu'il en est bien ainsi ?"
Ce jour-là, pendant le tour de repos, il fit l'amour avec Elesto, en espérant arriver à ne pas penser à Mael au moins un moment, mais il n'y arriva pas. Mael était de garde à ce moment. Puis Vokka serait de tour d'entraînement et Mael de repos...
Pendant l'entraînement, Vokka repensa à tout ce qu'il y avait eu entre Mael et lui... aux petites choses, comme lui avait dit Nilko... Quand Mael s'était blessée, il s'était senti mal...
"Sois honnête, Vokka" se dit-il, "Si c'était Jelmen qui s'était fait mal, par exemple, ou même Elesto... tu n'aurais pas été si inquiet... Alors ce n'est pas vrai que Mael n'est pour moi qu'une Armée parmi tant d'autres... ni qu'elle ne m'intéresse qu'en tant que mère de mon enfant... Et chaque fois que Mael te souriait... elle ne t'indifférait en rien, tu en étais heureux, plus que du sourire des autres... Et quand tu penses que dans le petit Mar il y a toi et Mael... c'est une pensée agréable... Que tu peux être bête, Vokka, quel imbécile tu fais..."
Vokka se rhabilla, arrêta l'entraînement et remonta au château. Il allait entrer dans l'appartement du noyau de Mael quand il s'arrêta.
"Mais si c'était elle qui te refusait maintenant ? qui te disait non ? ça te sècherait, Vokka, hein ? Ou ça te déplairait ? Mais tu le lui as bien fait, toi... tu ne peux plus reculer, maintenant... quel homme serais-tu ? Tu veux donner raison à ton père ? Nilko dit qu'il est beau d'être sans défense... et c'est bien comme ça que je me sens maintenant, sans défense... peut-être est-ce la première fois, mais je me sens à égalité avec Mael..."
Il entra, déterminé, mais sans faire de bruit. Il entra dans la chambrée et passa entre les rideaux, en espérant qu'ils soient fermés, que personne ne le voit...
"Et s'ils te voient, tant mieux !" dit-il pour se donner du courage.
Il arriva devant le rideau de la couchette de Mael. Il hésita à nouveau un instant, puis l'ouvrit et entra. Dans la pénombre il vit le corps à moitié nu de Mael. Il lui plaisait, oui. Mais cette fois il n'était pas physiquement excité, comme les autres fois... il la regardait avec des yeux neufs, comme si c'était la première fois. Il se sentait attiré, mais l'attirance était différente.
Mal semblait sereine et tendre, plongée dans le sommeil. Mais il y avait aussi un voile de fatigue, de tristesse, peut-être, sur ses traits et son visage. Ou n'était-ce que son imagination ? Il avança et s'accroupit devant la couchette. Des doigts il effleura le visage de Mael, qui dormait encore. Vokka se pencha et l'embrassa doucement sur les lèvres. Peu après les lèvres de Mael réagirent... et il vit ses yeux s'ouvrir et le regarder. Il s'écarta aussitôt.
"Excuse-moi... je ne voulais pas te réveiller..." murmura Vokka.
Mael se poussa sur la couchette pour lui faire de la place mais Vokka fit non de la tête.
"Je croyais..." murmura Mael.
"Quoi ?"
"Que tu voulais faire l'amour avec moi."
Vokka secoua de nouveau la tête.
"Excuse-moi..." murmura Mael.
"Non, excuse-moi toi... je voulais juste... te demander..."
"Oui ?"
"Si tu es encore..."
"Amoureuse de toi ? Même si je sais que ça te rejettera encore plus loin de moi, Vokka... oui, je suis encore amoureuse de toi."
"Et... tu veux encore de moi dans ta couchette ?"
"Je t'y ai fait une place, non ?"
"Tu veux vraiment de moi ?"
"C'est toi qui me le demandes ?"
"Après ce que je t'ai fait ?"
"Toi ? Non, tu as toujours été clair. C'est ma faute à moi... je n'arrive pas à... à ne pas être amoureuse de toi..."
"Mais maintenant tout est fini, tu le sais ?"
"C'est d'accord."
"Non... je veux dire... tu me voudrais dans ta couchette ?"
"Maintenant ?"
"Non, bientôt... Je dois d'abord régler certaines choses... mais tu voudrais de moi ?"
"Tu n'as qu'à me le dire..."
"Merci."
Il se leva et s'en alla, en silence et vite comme il était entré. Il retourna au champ d'entraînement et chercha Elesto.
"Tu sais garder un secret ?"
"Oui, j'ai la langue bien pendue, mais seulement pour ce que tout le monde sait déjà."
"A la fin de notre contrat, je ne veux pas le renouveler."
"Ah, alors tu t'es décidé."
"Tu avais compris ?"
"Bien sûr... tu le lui as dit ?"
"Pas vraiment... je voulais d'abord t'en parler, par correction."
"Il n'y a pas de problème. Entre nous il n'y a jamais eu qu'un lien physique, c'était pour nous amuser... Et puis il était clair que tu ne m'as épousé que pour t'éloigner de Mael et ne plus y penser."
"C'était si clair ? Moi je viens de le comprendre..."
"Pour moi, oui, et ça m'allait bien. Tu crois que c'est par hasard que j'ai voulu un mariage ouvert et de courte durée... Oh, pas seulement pour toi... mais pour toi aussi."
"Alors... toi aussi, tu m'aimes bien ?"
"Et bien, peut-être, mais plutôt de façon superficielle. Comme un ami, disons. Inutile de te faire pas d'autres problèmes pour ça.
"Non, d'accord."
"Quand le diras-tu à Mael ?"
"Quand je serai de nouveau libre."
"Tu ne feras pas un mariage ouvert et à terme avec elle, je pense."
"Je ne sais pas... je ne crois pas."
"Bien. Mais rappelle-toi que tu ne pourras pas faire avec Mael comme avec moi, ce ne serait pas honnête. Je suis différent, je sais faire la part des choses, me défendre surtout. Toi et moi sommes vraiment égaux, pour cela."
"Maintenant je sens que Mael et moi aussi, sommes égaux... désarmés tous les deux."
"Très bien, alors il y a de l'espoir. Mais tu sais prendre les armes en moins de deux... Pas Mael. Ne l'oublie pas."
"Oui, bien sûr."
Jusqu'à l'échéance de son contrat de mariage avec Elesto, Vokka ne chercha plus Mael, sauf aux occasions où ils étaient avec leur enfant. Puis un jour Elesto et lui repartirent dans un noyau de célibataires : Vokka, à la fin de son tour de garde, proposa à Mael de sortir ensemble. Mael accepta. Vokka l'emmena à son endroit secret, entre les buissons.
"Tu me veux ?" demanda Mael.
"Oui..."
"Ici ? Maintenant ?"
"Oui..."
Mael commença à se déshabiller mais Vokka l'arrêta : "Non, pas comme ça."
Mael le regarda, surprise : "Que veux-tu dire ? Comment, alors ?"
"Mael, veux-tu m'épouser ?"
"Hein ?"
"Oui, m'épouser."
"Toi et moi ?"
"Oui."
"Toi et moi... seuls ?"
"Oui, seuls, si tu le veux."
"Et toi... c'est vraiment ce que tu veux ?"
"Je te l'ai dit."
"Pourquoi ?"
"Comme ça !"
"Mais... tu as envie de moi ?"
"Bien sûr."
"Et... physiquement ?"
"Comme avant."
"Alors..."
"Tu acceptes ?"
"Bien sûr, déshabillons-nous..."
"Non, pas encore."
"Pourquoi ?"
"Je ne sais pas... Je veux d'abord le dire à papa... à tous... et puis toi et moi nous recommencerons de zéro. Sauf que..."
"Sauf que ?"
"Je ne suis pas capable d'aimer comme je le voudrais... il faudra que tu sois patiente avec moi..."
"Mais... mais tu m'aimes ?"
"Oui. Mais je ne sais pas... si je serai capable de te le dire, de te le montrer."
"Je serai patiente, mon chéri..."
Vokka acquiesça. Ils se prirent dans les bras et s'embrassèrent tendrement.
"Mais maintenant, allons-nous en..." dit Vokka peu après.
Vers la fin de l'année Mar revint. Vokka le mit au courant de ce qui s'était passé sur Boar en son absence et surtout de ses soupçons.
"N'exagère pas, Vokka. Nous ne pouvons pas soupçonner que quoi que ce soit de pas très propre ni honnête arrivant sur cette planète soit contre moi ou nous : nous risquerions la paranoïa ! Je n'ai pas l'impression qu'il y ait matière à s'inquiéter. Les Shentistes sont tranquilles, me semble-t-il."
"Trop... et puis il y a cette étrange histoire des Artistes..."
"Bah, rien de concret. Et entre les Pillards et Shent il reste encore beaucoup de défiance et de ressentiment..."
"Pour autant que ça dure."
"Pour l'instant, c'est la cas..." dit Mar.
Ils parlèrent d'autre chose, puis Vokka changea d'expression : "Il y a encore quelque chose, papa..."
"De grave ? A te voir, il semble que oui..."
"Mais ce n'est pas au sujet de Boar."
"Ah non ? Alors ?"
"Je... j'ai décidé de me marier avec Mael."
"Avec Mael ? Et avec Elesto ? Vous voulez faire un mariage mixte ? Ou de groupe ?"
"Non, Elesto et moi sommes séparés, à présent. Et tout va bien."
"Et... Mael ?"
"Elle est d'accord. Mariage monogame, fermé, sans échéance."
"Pourquoi ne vous êtes-vous pas encore mariés ?"
"Je t'attendais..."
"Pourquoi ?"
"Parce que... parce que je ne veux pas que tu penses que je ne suis pas un homme, que je ne sais pas aimer."
"Tu le fais juste pour cela ?"
"Non... Nilko et Elesto m'ont aidés à comprendre... à découvrir que je... peux épouser Mael parce que je l'aime. Mais toi, papa... tu... tu m'aimes bien ?"
Mar sourit et prit son fils dans ses bras : "Je t'ai toujours aimé, sinon je ne t'aurais pas parlé ainsi, cette fois-là. Tu te souviens quand tu as fessé Selte ? C'est un peu la même chose, sauf que tu es trop grand, maintenant, pour te donner une fessée..."
"J'aurais préféré ça..."
"Oui, je m'en doute."
"Mais tu avais raison, papa... c'est ce que je voulais te dire."
"Bien. Je t'aime, Vokka et je suis content de toi... et j'espère aussi avoir vite d'autres petits-enfants."
"Nous essaierons. Tu nous maries toi, papa ?"
"Bien sûr, volontiers. Et ça doit être une belle fête : mon Premier se marie. Maintenant appelons Tha et tes frères et sœurs. C'est à toi de le leur dire, avant de le dire aussi aux autres."
"Bien sûr."
Le premier jour du dernier mois de cette année les noces furent célébrées au château Swooney. Puis ils se transférèrent à Aiguevive pour faire une grande fête où furent invités tous les hommes de Mar sur Boar, tous ceux qui pouvaient quitter leur poste. Pour permettre à tous de s'y relayer, la fête fut répétée trois jours d'affilée. Mael était heureuse, d'un bonheur contenu mais intense. Vokka était sérieux, mais Tha jura l'avoir vu sourire une fois, quand il croyait être seul avec Mael et Mar II.
Puis Mar se plongea pendant quelques mois dans les problèmes de Boar. Il y avait du nouveau : des Temples de Shent le Redoutable arrivait le signalement d'étranges armes métalliques. Les descriptions incomplètes obtenues ne permettaient pas de comprendre de quoi il pouvait s'agir. Vokka suggéra de faire des recherches sur Quaryel sur les armes utilisées dans la galaxie aux siècles précédents. Mar accepta sa proposition mais les descriptions obtenues ne correspondaient pas aux indices fragmentaires reçus des volontaires de Mar infiltrés aux Temples. Il fut alors décidé d'élargir les recherches sur Niukétol et Shunter.
Il y avait aussi du nouveau dans les conversations radio entre le Daïgo et le Grand Temple. Après une période de calme apparent, le Fidèle avait recommencé à hausser le ton et il parlait justement des nouvelles armes. Le Fidèle protestait parce que le Grand Luminaire avait détourné tout le métal destiné à frapper les rondelles qui tenaient lieu de monnaie sur Boar. Le Grand Luminaire répondit simplement qu'il n'était pas tenu de rendre compte au Daïgo de ses actions. Le Daïgo demanda alors la réunion du Conseil Académique. Le Grand Luminaire ne pouvait pas refuser mais il se hâta de faire traîner les choses.
Finalement arriva de Shunter un premier élément de réponse : très probablement ces armes en métal, en forme de lentille, dans les trente centimètres de diamètre et de dix centimètres d'épaisseur au centre, avec un curieux dispositif sensible à la pression au centre, étaient une ancienne arme qui devait être remplie d'une poudre explosive spéciale, après quoi il exploserait violemment à la première pression exercée sur le dispositif. On pouvait les cacher sous la poussière des routes, parce qu'il suffirait du poids d'un pied pour les faire exploser, ou les lancer avec un équipement spécial. Arrivèrent en même temps les formules chimiques des poudres explosives le plus couramment utilisées à l'époque où cet instrument était utilisé en guerre.
Mar demanda alors à ses volontaires infiltrés dans les Temples de Shent des Eléments de vérifier s'il s'y préparait l'une de ces poudres. Au troisième mois de 3485 arriva une réponse affirmative. Des calculs permirent d'évaluer qu'il se préparait plusieurs centaines de ces objets.
"Tu vois, papa, ils préparent une attaque massive... nous devons agir..."
"Oui, mais nous ne savons pas où, ni quand, ni comment."
"Non, attaquons les Temples où ils fabriquent ces armes et les explosifs, écrasons dans l'œuf cette tentative, tant qu'il est encore temps."
"Non, Vokka, non. Nous ne pouvons pas attaquer les Shentistes ainsi, ouvertement. Nous nous en sommes toujours bien sortis jusque là, nous nous en tirerons encore."
Vokka était inquiet et il ne parut se calmer un peu que quand naquit son deuxième fils, Boku.
Vokka était sur Quaryel avec Mael pour enregistrer le nouveau-né, quand la situation commença à se précipiter.

Suite

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