Le quatrième livre de Mar Swooney (10) d'Andrej Koymasky
vendredi 17 juillet 2009, 21:21 - Andrej Koymasky - Lien permanent
"Voici l'endroit choisi pour notre combat." "C'est ton privilège." Dit Mar et il remit à Tha la bannière de défi. "Tirons au sort quel défi nous ferons, le tien ou le mien." Ajouta Mar.
par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Août 1980
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 19
Une confrontation fatale
Mar était au Cenco et il se préparait à repartir pour un de ses voyages dans la galaxie. Sur cette zone de Boar, c'était la nuit. C'était exactement à 3.7 du troisième tour du jour 5 du sixième mois de l'an 3485 de Boar. L'information parvint du Temple de Shent des Eléments qui se trouvait entre Maisons-Vieilles et Bonrepaire : un ballon aérostatique chargé d'amphores de poudre explosive allait décoller. Puis les signalements provenant d'autres Temples de Shent des Eléments et de Shent le Redoutable se succédèrent : des dizaines de ballons chargés partaient.
Mar mit en alarme tous les volontaires qu'il arriva à contacter sur la planète : ils devaient tâcher de suivre les déplacements des ballons et en informer le Cenco. Mais c'était la nuit et seule la lune bleue se levait et se couchait après un bref arc, aussi la nuit était-elle noire. Les feux des ballons pourraient aider à les localiser, mais plusieur régions étaient cachées dans un léger brouillard.
De temps en temps arrivait quelque signalement. Une série de signaux avait été improvisée pour les disposer sur une grande carte de Boar à mesure que les nouvelles arriveaient. Mar était tranquille : pour ce qu'il savait des composants de la nouvelle arme, le contenant métallique et la poudre étaient encore séparés, alors le moment ne devait pas encore être trop proche de les utiliser.
A 4.5 commencèrent à arriver des signalements d'autres Temples, cette fois de divers ordres, indiquant l'apparition sur les toits de feux de signalisation. D'autres signes furent mis sur la carte. C'était une vaste opération, elle couvrait une zone de près de six mille kilomètres sur quatre mille, correspondant grosso-modo à l'extension de la présence des hostels. Seul le Cenco était hors de portée, du moins pour le moment.
Mar remarqua que les signaux marquant les Temples ayant allumé des feux étaient près de six fois plus nombreux que les Temples dont étaient partis les ballons et aussi qu'ils étaient assez régulièrement espacés... Mar envoya une communication urgente aux hostels : ils devaient se préparer à faire évacuer tous les hôtes d'un moment à l'autre.
Puis il fit monter sur les trois plateformes gravitationnelles dont il disposait de gros projecteurs laser et les fit prendre leur vol avec ordre de se tenir très haut et prêts à intervenir. Mais si rapides qu'elles soient, il n'y avait que trois plateformes pour une très vaste surface. Elles arriveraient à la position assignée d'ici trois ou quatre heures, pas avant, même à vitesse maximale.
A 5.9 il fut clair que les ballons déchargeaient une partie du matériel transporté puis continuaient vers d'autres Temples. Les armes étaient assemblées sur les toits, mises en caisses et chargées sur les ballons propres au Temple.
A 0.6 du premier tour du jour suivant était signalé le départ du premier ballon armé. Mar ordonna l'évacuation immédiate de tous les hostels : ne devaient rester que deux volontaires dans chaque hostel, prêts à faire sauter le transmen au premier signe d'attaque par voie aérienne. Mais la nouvelle arriva de nombreux hostels que les hôtes refusaient de sortir. Alors Mar commença à envoyer du Cenco vers les hostels autant de volontaires qu'il pouvait, par transmen, pour mettre dehors de force les hôtes récalcitrants.
Mais il donna ordre d'abandonner les hostels au premier signe d'hostilité aérienne : l'ordre tacite était de se mettre à l'abri le plus vite possible. Au premier coup, en effet, les hôtes réluctants se mettraient à l'abri tous seuls.
A 1.4 arriva la première attaque du ciel. L'hostel de la Bonne Etape fut presque complètement détruit. Par chance il n'y eut aucune victime. Puis un déplacement fut signalé vers Vieux-Château et Neufchâteau. On ne savait pas lequel des deux serait attaqué, si pas les deux. Mar donna ordre d'évacuer Neufchâteau et d'avertir les Asano de Vieux-Château du danger qu'ils couraient.
A 3.5 quatorze hostels avaient déjà été bombardés et il y avait au moins cinquante victimes. Les plateformes avaient abattu seize ballons, mais elles ne pouvaient pas les abattre à première vue, elles devaient d'abord s'assurer de l'absence de centres habités en dessous puisque les ballons en chute libre provoquaient à l'impact une énorme explosion.
A 4.3 furent signalés quelques ballons en direction de Centremer. Mar ordonna qu'une des plateformes s'y rende et défende la cité de Centremer et une autre la cité de Vieneuve. A 4.6, à l'aube du six, toutes les attaques avaient cessé et les ballons rentraient au Temple le plus proche. En tout au moins soixante et onze hostels avaient été bombardés, avec des destructions plus ou moins graves et il y avait cent sept victimes, dont quarante trois locaux et soixante quatre volontaires. Ni Vieux-Château ni Neufchateau n'avaient été attaqués. Trente-deux ballons avaient été abattus en explosant au sol, sous l'attaque des plateformes.
Beaucoup de volontaires étaient restés isolés à divers endroits de Boar et ils eurent ordre de rester auprès des hostels touchés, pour faire éventuellement disparaître les traces des transmens et des autres appareils, et ensuite ils devraient demander l'hospitalité aux villes voisines.
Pendant ce temps, une confusion indicible régnait dans les villes réveillées par le fracas des explosions. Les hommes de Mar, avec le soutient de leurs amis des châteaux, expliquèrent que c'était une attaque des Shentistes. Alors se révéla une partie du plan du Grand Luminaire. De nombreux citoyens, dans chaque ville, s'insurgèrent et affirmèrent que c'était les hostels qui avaient provoqué les explosions pour faire fuir les hôtes et ainsi les voler... ces derniers avaient en effet été contraints à fuir en courant, en abandonnant dans les hostels tous leurs biens.
D'ailleurs la "prétention" des volontaires de surveiller les ruines sans laisser approcher personne, semblait confirmer ce bruit. Rien n'y fit que les volontaires, à mesure qu'ils retrouvaient quelque chose ayant appartenu à un hôte, le rapportent en ville pour le rendre à son propriétaire. Ça et là éclatèrent même des bagarres, mais les Armés se hâtèrent de les calmer.
Les plateformes avaient dû rentrer au Cenco à l'aube, en volant le plus haut possible pour ne pas être vues, mais sans risquer de toucher le mur de force qui entourait Boar.
Le six, à 2.3 du second tour, arriva la nouvelle que beaucoup de Temples se préparaient à répéter l'action le soir même après le coucher du soleil. Mar donna ordre aux volontaires infiltrés dans les Temples de saboter l'action dans les imites du possible, mais sans risquer de se faire découvrir. Malheureusement Mar et ses hommes n'avaient rien prévu de tel et n'avaient pas un bon moyen pour protéger les hostels sans se mettre à découvert.
Vokka revint un peu après midi, ayant été averti par le Cenco. Il dit qu'à son avis il fallait immédiatement attaquer les Temples en utilisant les plateformes, détruire les ballons avant qu'ils ne puissent décoller. Mar refusa.
"Si nous ne perdons que les hostels, nous pouvons repartir. Nous mettre à découvert pourrait porter préjudice à toute l'Opération 99. Si Shent croit nous mettre hors de combat, il se trompe lourdement. Cette action coûtera très cher au mythe de Shent. Nos Artistes et volumistes feront grand bruit de l'événement... La nuit dernière nous avons eu beaucoup de morts... Cette nuit il n'y en aura pas."
"Mais pourquoi devons-nous perdre ainsi les hostels ?"
"Et que pourrions-nous faire ? Il n'est venu que cinq murs de force portables de Quaryel, et nous n'avions pas prévu l'attaque d'en haut, alors ils sont pratiquement inutiles. Et puis, avec à peine cinq, nous en sauverions peu."
"Attaquons au moins le Grand Temple..."
"A quoi cela servirait-il, Vokka ? Certainement pas à arrêter les attaques, ils n'ont pas de communicateurs, eux. Et cela nous ferait passer du côté du tort..."
"Mais nous ne pouvons pas rester les bras croisés, papa !"
"Nous ne sommes pas les bras croisés. Nous faisons tout notre possible pour réduire les dommages au minimum."
Vokka était nerveux. Mar par contre semblait tranquille : il avait le calme de celui qui sait qu'il fait de son mieux et qui ne désespère pas du futur. Pendant la journée, ils n'eurent que des rapports sur les dommages subis des différents hostels. Les villes voisines des lieux des attaques étaient toutes en émoi, mais les autres ne savaient rien des événements. Les hommes de Mar infiltrés aux châteaux de ces dernières avaient reçu ordre de garder l'œil vers le ciel pour pouvoir témoigner qu'avant chaque attaque un ballon de Shent avait été vu survoler l'endroit. Les Micro-espions encore en place au Grand Temple n'étaient plus relayées puisque l'hostel voisin de Noircratère avait été évacué et que toutes ses installations avaient été renvoyées au Cenco par transmen.
La seule radio des Shentistes, entre le Daïgo et le Grand Temple, gardait le silence.
Mar attendait la tombée de la nuit. Le Cenco et Aiguevive étaient quasi déserts, seul était resté le personnel indispensable, la masse des volontaires était disséminée dans les différents hostels, d'abord pour écarter les clients puis pour garder les ruines. Vokka persistait à insister auprès de Mar pour qu'ils attaquent.
"Non, Vokka. Tu devrais assez bien connaître le jeu de Go pour savoir que souvent se faire manger quelques pierres peut se révéler très utile pour gagner la partie. Nous ne devons pas nous laisser impressionner. Les hostels seront refaits et il n'est pas dit qu'ils arrivent à tous les démolir. Si nos comptes sont justes, il ne reste que quarante trois ballons armés aux Shentistes et nous avons encore cent quatre vingt dix-sept hostels debout."
"Mais nous ne pourrons manœuvrer qu'une seule plateforme, si les deux autres doivent défendre Vieneuve et Centremer. Combien de ballons pourront-ils toucher cette nuit ? Dix ? Et la nuit suivante ? Tu vois, ils risquent de démolir tous les hostels pendant que nous sommes là à regarder. Et puis, acheter près de quatre cents nouveaux transmens coûtera les yeux de la tête... des années de travail..."
"Même s'il nous faut dix autres années pour tout reconstruire, Vokka, il restera encore assez de temps pour mener à bien l'Opération 99. Nous devons travailler sur le long terme et ne pas penser qu'à aujourd'hui. De plus, cette victoire du Grand Luminaire coûtera très cher aux Shentistes, crois-moi, trop cher."
La nuit, la danse létale des ballons aérostatiques recommença. Pendant la journée les volontaires n'étaient arrivés à saboter les ballons que dans cinq Temples et dans l'un d'eux ils avaient été découverts et emprisonnés, bien que trop tard. Les prisonniers dirent qu'ils avaient agit sur ordre du Daïgo.
Cette nuit-là furent détruits cinquante six hostels et il n'y eut que cinq victimes, toutes volontaires. La plateforme abattit quinze ballons dont l'un malheureusement tomba près d'un campement de Marchands, dont nombre furent tués ou blessés dans l'explosion, mais les survivants avaient bien vu que le désastre avait été provoqué par un ballon de Shent.
Dans la nuit du 7 au 8, vingt-trois ballons décollèrent et ils détruisirent trente et un hostels. Aucun mort ni blessé. Neufchâteau aussi fut endommagé, un côté complètement éventré, mais la tour avec le souterrain du transmen resta intacte.
Dans la nuit du 8 au 9 douze ballons décollèrent et détruisirent dix-sept hostels. La plateforme gravitationnelle en détruisit beaucoup et Shent ne disposait plus que de cinq ballons en mesure de voler. Mar donna ordre de ne plus s'occuper que de ces cinq ballons. Mais certains de ceux sabotés réussirent aussi à prendre l'air.
Dans la nuit du 9 au 10 seuls trois ballons décollèrent et tous furent interceptés et détruits. La bataille était finie à présent. Shent avait perdu soixante sept ballons en tout et trois étaient gravement endommagés. Il y avait eu plus de deux cents cinquante hommes morts dans les ballons abattus. Mar avait perdu deux cents trente deux hostels et il n'en restait debout que soixante quatorze. Il y avait eu quatre-vingt onze morts parmi ses hommes et dans les deux cents boariens. Mais Boar était en émoi. Déjà les premiers groupes de volontaires Artistes tournaient de ville en ville et racontaient les terribles massacres ordonnés par le Grand Luminaire. Chez les Marchands aussi le bruit que l'attaque venait de Shent se propageait rapidement.
Mar décida de se rendre à différents endroits pour voir en personne les dégâts subits. Les scènes le frappèrent : des ruines fumantes et poussiéreuses et ses hommes qui fouillaient dans les cendres, l'air déprimés... Et puis des centaines de volontaires qui parfois se retrouvaient à des centaines de kilomètres du plus proche transmen en état de marche. C'est une chose de suivre une bataille assis à une table, devant une carte et avec un communicateur et de la résumer en chiffres... c'en est une autre d'en voir les résultats concrets.
Un de ses hommes vint près de lui : "Quel désastre ! Ils nous ont mis à terre."
"Non, mon garçon. Ils nous ont juste donné une pichenette sur les fesses... Ils ne nous ont presque pas touché, l'Opération 99 est encore debout, solidement sur ses pieds, tant que vous êtes là."
"Vraiment ? Et bien tu as les idées plus claires que nous... mais à voir ça... tant de travail pour rien... Tu sais, j'ai travaillé de mes mains pour construire cet hostel, et maintenant... J'ai envie de pleurer !"
Mar sourit : "Pleure, garçon, si ça te fait te sentir mieux. Mais remonte tes manches et ne faiblis pas."
"Mais au moins, nous leur donnerons une bonne leçon, à ces foutus Shentistes ?"
"Bien sûr, le temps venu... Nous en parlerons le temps venu. Et puis, ils commencent déjà à le payer cher et ce n'est qu'un début. Ils croyaient nous casser les reins, mais ils ne nous ont fait que quelques écorchures, crois-moi. L'important est qu'ils n'ont pas fléchi notre volonté. La mienne ils ne l'ont même pas effleurée. Et la tienne ?"
Le volontaire regarda Mar dans les yeux : "Tant que tu seras sur la brèche, nous y mettrons toute notre volonté !"
"Bien, alors courage, il faut vraiment l'y mettre toute."
Mar passa la journée avec les hommes de cet hostel. Pendant la nuit il se transféra à un autre endroit et parla avec d'autres volontaires, en leur remontant le moral. Avant l'aube il était près des ruines d'un autre hostel, à des kilomètres de là. Il passa toute la journée avec ces hommes.
"Dès que possible viendront les vigilés de Vieneuve pour vous aider à reconstruire. Où est le frère hostelier ?"
"Il est... il est mort pendant l'incursion... quand il a fait sauter le transmen."
"Ah... qui était-ce ?"
"Ogast Weys."
"Ogast ! Il était marié ?"
"Oui..."
"Il avait des enfants ?"
"Pas encore."
"D'accord..."
Mar se tut un moment. "Oui, le rapport ne montre que des chiffres, quatre-vingt onze morts, ça ne veut pas dire grand chose. Mais quand après tu alignes leurs noms... tu en connaissais certains et tu sens un grand vide en toi... des gens qui t'ont suivi, qui ont rejoint ta cause et qui sont mort pour cela..." pensait-il.
"A quoi penses-tu, chef ?" demanda un des volontaires.
Mar répéta ce qu'il avait pensé.
"Non, Mar, il a suivi son rêve à lui, comme nous tous..."
"En es-tu sûr ?"
"Evidemment. Ogast était mon époux."
"Oh... je regrette..."
"Bien sûr. Mais si nous n'arrêtons pas, il n'est pas mort en vain. Il ne dépend que de nous de rendre sa mort utile."
"Oui..."
Mar chercha à se secouer, à réagir. La mort... elle ne lui faisait pas peur, la mort... pas la sienne, du moins. Mais la violence, si. Mourir ? Tôt ou tard ça nous arrive à tous... mais pourquoi de la main d'un autre homme ? Non, il ne pouvait pas accepter cette mort. Même la mort de Nje... ou de Tova, après il avait pu se faire une raison... Mais tués comme ça, par un cruel jeu de pouvoir... Et au fond n'en était-il pas responsable lui aussi, Mar ? Pourquoi n'était-il pas resté à faire le mécanicien spatial ? Mais aussi, en faisant ce qu'il avait fait, combien de morts avait-il évité ? Et alors, pouvait-on en faire un bilan ? L'époux d'Ogast était encore à côté de lui et le regardait avec attention.
"Comment tu t'appelles ?" lui demanda Mar.
"Ryane."
"Ryane... Parfois je pense que je me pose trop de questions auxquelles je ne trouve pas de réponse..."
"Des questions ? Quel genre de questions ?"
"Beaucoup, trop... Je n'arrive pas à comprendre... à comprendre certaines choses. La violence, par exemple, pourquoi existe-t-elle ? Pourquoi l'homme semble-t-il ne pas savoir vivre sans faire violence aux autres hommes ? Regarde là autour... tout ça pour un jeu de pouvoir... voilà... tu vois ? Le Grand Luminaire contre Mar Swooney... Mais ici on ne joue pas que des pierres blanches et des pierres noires, on joue des vies humaines. De quel droit ?"
"Chacun de nous, les volontaires, savait en s'engageant mettre en jeu sa propre vie... Pour un idéal."
"En es-tu sûr ? Chacun de vous a-t-il eu une vraie possibilité de choix ? Au fond vous étiez presque tous présalariés ou aviez des travaux qui ne vous plaisaient pas... Chacun de vous, quelle était vraiment votre possibilité de choix ?"
"Et toi, Swooney ni Mar ?"
"Je crois en avoir eu beaucoup plus que vous."
"Tu crois ? Ou tu te fais des idées ? Es-tu vraiment beaucoup plus libre que nous ?"
"Je pourrais quitter tout ceci n'importe quand et j'aurais mille autres possibilités, plus belles les unes que les autres... mais vous ? Si vous partiez, que vous resterait-il ?"
"Mille autres belles possibilités, peut-être. Certains sont partis, n'ont pas renouvelé leur engagement, ils ont un autre travail à présent... s'ils sont partis c'est qu'ils pensaient pouvoir faire mieux. Et si je reste, si tu restes, c'est parce que nous pensons que c'est le meilleur travail..."
"C'est possible. Mais ton Ogast ? Quel choix lui reste-t-il ?"
"Il a déjà fait son choix. Il aurait aussi pu laisser tomber, ne pas faire sauter le transmen..."
"Il est mort pour exécuter mon ordre..."
"Tu as demandé deux volontaires... il était l'un des deux... il n'a pas eu de chance. Mais il savait bien que ça pouvait arriver... c'est lui qui l'a choisi, pas toi."
"Et l'autre volontaire ?"
"Il est vivant... malheureusement."
Mar le regarda stupéfait : "Malheureusement ? Tu aurais préféré que l'autre meure à la place d'Ogast ?"
"Non, j'aurais préféré qu'ils soient saufs tous les deux... ou qu'ils meurent tous les deux."
"Mais qu'aurais-tu gagné à ce que meure aussi l'autre volontaire ? Je ne comprends pas..."
"J'y aurais beaucoup gagné : nous serions encore ensemble, Ogast et moi..."
"Tu..." Mar le regarda, "Excuse-moi, je n'avais pas compris, excuse-moi... Pendant un instant je t'avais mal jugé... Pardon."
Le volontaire fit non de la tête.
"Tu étais l'autre volontaire, c'est ça ?" demanda alors Mar.
"Oui."
"Comment est-ce arrivé ?"
"Comme ça... nous avions fait sauter le transmen et nous nous éloignions quand le ballon est revenu et a lancé un autre engin... un éclat a touché mon Ogast en pleine poitrine quand il courait vers un abri... il était plus loin que moi... là, devant moi... et il s'est écroulé... lui seul..."
"Tu crois à un dieu ?"
"Oui."
"En quel dieu ?"
"Le grand Ry... je porte son nom dans le mien."
"Et... il y a un futur après la mort, dans ta religion ?"
"Oui."
"Et comment est-ce ?"
"Celui qui meurt s'unit à Ry et le rend plus grand. Quand tout le monde sera mort, Ry sera immense et omnipotent... alors il nous fera renaître, parfaits à jamais..."
"Et nous rejoignons tous Ry ?"
"Tous ceux qui meurent en travaillant à la réalisation de quelque chose de bon."
"Et les autres ?"
"Ils disparaissent dans la mort, parce qu'ils sont inutiles."
"Je comprends."
"Et toi, crois-tu à un dieu ?"
"Je ne sais pas. Parfois je crois que oui, mais je ne sais pas. Je t'ai dit tout à l'heure que je pense trop sans trouver de réponses."
"A te voir de dehors tu sembles un homme aux idées claires... on ne dirait pas que tu as tant de problèmes."
"Déçu ?"
"Non, au contraire... Tu me parais plus vrai, maintenant. Avant tu me semblais trop... trop parfait."
Mar sourit : "Oh non... C'est juste que chacun de nous porte un masque. Le masque de ce qu'il croit être ou qu'il voudrait être... l'homme idéal. Ce doit être que je le porte bien... mais parfois c'est bien de le laisser tomber, au moins un moment."
"Merci."
"De quoi ?"
"De l'avoir laissé tomber devant moi."
"Et pourquoi pas ?"
"Parce que tu es le chef, et moi un volontaire quelconque."
"Ça fait une telle différence ?"
"Peut-être que oui... peut-être que non..."
Mar passa là le reste de la journée. Puis la nuit, avec sa ceinture anti-gravité et les quelques transmens encore en état, il rejoignit Neufchâteau avant l'aube. Il y trouva des hommes des Asano déjà venus aider les Armés Swooney à démolir les parties dangereuses pour commencer au plus tôt la reconstruction. Quand Mar arriva les hommes se réveillaient. Il fut accueilli par de grandes manifestations de joie.
"Le plus gros est encore debout ! Dans trois ou quatre cycle au plus nous aurons tout remis en place !"
"Aucune victime, ici, n'est-ce pas ?" demanda Mar.
"Rien qu'un blessé léger... après l'incursion."
"Où est-il ?"
"Nous l'avons envoyé au Cenco. Tu aurais du l'entendre, comme il protestait !"
Mar fut heureux de sentir le bonheur qui imprégnait l'air. Il se sentit soulagé. Parmi les Asano qui travaillaient avec ses hommes il vit un visage connu. C'était un noble.
"Nous... nous nous connaissons déjà, n'est-ce pas ?"
"Oui... Rappelle-toi, c'est moi qui t'ai suggéré de bien lire les lettres du Fondateur... pour ouvrir la Porte ?"
"C'est toi ! Je t'ai cherché. Tu n'étais pas là, dernièrement."
"Je voyage beaucoup. Pourquoi me cherchais-tu ?"
"Je voulais te demander pourquoi... pourquoi tu m'avais poussé à lire ces lettres ? Pourquoi justement moi ?"
"Je ne me suis pas trompé, à ce que je vois."
"Peut-être pas... mais pourquoi moi ?"
L'autre sourit : "Il y a en toi une force vitale, un élan, un enthousiasme qui m'ont fait penser : voici l'homme !"
"C'était avant... je me calme... l'âge aidant..."
Le noble rit : "Ne dis pas de lieux communs ! Tu ne t'arrêteras jamais, pas de ta propre volonté, au moins. Et il n'est pas facile de trouver celui qui t'arrêterait. C'est ce que j'ai senti, et je me suis dit que je devais faire quelque chose pour y contribuer. Tu vois, parfois même les grands ont besoin d'encouragements..."
"Mais je ne suis pas un grand. A moins que tu ne parles de mon titre, de mon rôle. Je ne suis qu'un rouage du grand engrenage, j'essaie juste de tourner comme il faut, au bon endroit, à la bonne vitesse..."
"C'est pour ça que tu es grand : tu es trois fois juste."
"Pourquoi insistes-tu tant à vouloir me faire croire que je suis un grand ? Après tout ça n'est pas l'important. L'histoire peut parler de moi ou non, quelle importance ? ça change quoi ? Je reste moi... avec mes petitesses et mes qualités. Et puis un Jock Littel, l'explorateur de Primus, est-il vraiment plus grand que son cuisinier de bord ? Ou Matt Yamashi, le physicien de la connexion sérielle, ou que cet Armé là-bas qui creuse avec sa bêche ? Peut-on mesurer la valeur de l'homme, d'un homme, en mètres, en litres ou au nombre de pages écrites sur lui, ou au nombre de références à son nom dans une mémoire électronique ? Non, je ne le crois pas."
"Et pourtant il y a des hommes qui ont laissé dans l'histoire une empeinte plus nette que les autres..."
Mar sourit : "Bien sûr. Quand je marche dans la boue, ma sandale laisse une empreinte bien profonde... tout le monde peut la voir... pourtant s'il n'y avait pas eu au-dessus un pied, une jambe, un genoux et ainsi de suite jusqu'aux cheveux, rien n'aurait été remarqué. Tout le monde peut parler de cette empreinte, mais qui saura dire : c'était un roux, avec le nez comme ci et le nombril comme ça ? Personne. Les grands laissent une empreinte, tout comme une sandale... mais pourquoi la laissent-ils, qu'y a-t-il au-dessus d'eux ? Un peuple entier, fait de tant de gens, peut-être inconnus, mais certainement pas sans valeur. Cela ne m'intéresse pas d'être une sandale, crois-moi !"
L'autre acquiesça : "Tu sais être convainquant... mais alors, si tu n'es pas un grand, si tu n'es pas une sandale... qui es-tu ?"
"Bah... quelqu'un ! Je n'en sais pas plus. Si je savais vraiment qui je suis, je serais un dieu... Qui je suis ? J'essaie d'être un homme, de me regarder dans les yeux des autres sans avoir à avoir honte de moi... j'essaie de faire du mieux que je peux..."
"Et ça te paraît peu ?"
"C'est le minimum indispensable."
"Tu... tu refuses être un héros."
"Un héros ? Moi ? Non, bien sûr que non. Mais que ferait mon Tha, mon époux, d'un héros ? Et mes enfants ? A quoi sert un héros ? A composer de beaux drames pour les Artistes... à faire naître des récits mirobolants, qui s'embellissent au fil du temps, pour amuser les adultes et les enfants..."
"Et pourtant tu as du respect pour le Fondateur..."
"Bien sûr, et j'ai du respect pour Boku, mon dernier petit-fils. J'ai le même respect pour eux deux."
A cet instant arrivèrent Vokka et Tha. Vokka regarda tout autour, perdu.
"Quel désastre !" murmura-t-il.
Mar acquiesça, serein : "Oui... nous avons du pain sur la planche."
"Mais pourquoi et jusqu'à quand devrons-nous construire puis reconstruire ?"
"Aussi longtemps que nous en aurons la force. Toute la vie n'est rien d'autre..."
"Il faut éviter cela, papa... nous devons détruire ceux qui nous font obstacle..."
"Détruire ? Ne vaut-il pas mieux construire quelque chose d'indestructible ? Tu vois, en général si quelqu'un a une idée et son adversaire une autre, en général, je dis, l'un tâche de démolir celle de son adversaire... c'est idiot. Il faut renforcer et affiner sa propre idée, la sécuriser, être le meilleur, et tôt ou tard elle aura raison de celle de l'autre. Vokka, si tu dois faire une course avec un autre... que fais-tu ? Tu t'entraînes à courir plus vite, et il n'est pas certain que tu le battes, ou tu passes tout ton temps et ton énergie à tâcher d'empêcher l'autre de courir ? Si tu t'entraînes, tu essaies de l'améliorer toi-même et tu es un homme. Si par contre tu essaies de bloquer l'autre, tu évites la confrontation et tu n'es qu'un vil lâche. Détruire l'ennemi... non, je n'y crois pas. Il vaut mieux se renforcer soi-même."
"Papa, tu es un idéaliste. Là il s'agit de tuer pour ne pas être tué, tu le sais bien. Ce n'est pas une course, ici, ce n'est pas du sport, c'est une bataille, une guerre... On ne vit pas d'idéal, papa."
"Non ? Alors je n'ai pas vécu jusque là ? Alors je suis mort sans le savoir ! Mais si tu n'as pas d'idéal, mon fils, qu'est-ce que qui guidera tes pas ? La guerre... bien sûr que c'est la guerre... mais ce n'est pas bien. Si on peut éviter d'utiliser les moyens immoraux de l'adversaire, n'est-ce pas mieux ? Si l'on peut éviter les jeux de pouvoir, n'est-ce pas préférable ?"
"Si l'on peut... mais est-ce vraiment possible ?"
"Avant de dire qu'on ne peut pas, ça vaut la peine d'essayer, non ? Et donc, nous de construire, au lieu de démolir l'autre."
"Mais quand l'autre est dangereux, menaçant, puissant... arrogant, tu fais quoi ? Tu restes là à regarder ?"
"Non, j'essaie de contourner le danger, de démonter la menace, d'éviter la puissance... mais j'essaie aussi de ne pas me mettre sur le même plan."
Ils continuèrent à discuter ainsi, en se déplaçant dans la cour du château encombrée de décombres. Ils approchèrent de l'aile détruite par les Shentistes. Des monceaux de pierres écroulées, des structures en bois brisées et fêlées comme des os, surgissaient des parties encore en équilibre précaire. Des murs éventrés, deux appartements ouverts sur le vide, le mobilier visible de la cour accentuaient l'impression de désolation.
Mar s'appuya d'une main au reste d'un mur et il passa l'autre à la taille de Tha. Vokka était devant lui.
"Tu vois, Vokka, nous avons un défaut. Nous croyons que nos idées, nos convictions, sont La Vérité. Alors nous nous affairons à les réaliser vite, vite, toujours plus vite, comme si quelqu'un nous poursuivait. Depuis quand existe l'homme ? Et la civilisation ? Plus de huit mille ans ont passé depuis que l'homme a appris à écrire... que veux-tu que signifient les presque dix ans que j'ai passés sur Boar ? Rien, moins que rien. Et si je dois y passer encore dix, encore vingt ans... ce sera encore peu. La vie est longue, Vokka, elle ne s'arrête pas à aujourd'hui... La vie est..."
Un sinistre craquement l'interrompit. Le mur près de lui trembla, quelqu'un hurla une mise en garde, un nuage de poussière se leva dans un grand fracas. Mar poussa violemment Tha au loin, Vokka s'élança sur le côté, en criant...
Quand la poussière se dissipa, Mar gisait par terre, une grande tâche de sang sur le visage, coulant de ses cheveux. Tha avait les jambes sous un gros bloc de pierres. Vokka se précipita sur son père.
"Papa... papa... comment vas-tu ?"
Mar sourit, leva un bras, porta une main à ses cheveux, l'enleva et la regarda : elle était pleine de sang. Vokka avait pris son buste dans ses bras.
"Ce n'est rien, Vokka, ce n'est rien..." murmura Mar, il mit une main par terre, essaya de se relever et retomba entre les bras de son fils, mort.
Tout le monde se figea dans l'instant, effaré, dans un silence rompu seulement par les gémissements de Tha qui appelait faiblement : "Mar... Mar..."
Puis ils se précipitèrent tous, qui à secourrir Tha, qui vers Mar et Vokka. Le jeune homme se releva lentement, posant avec délicatesse la tête de son père sur une pierre, la poitrine et les bras pleins de sang. Il regarda à l'entour les yeux vides.
"Il est mort !" dit-il à mi-voix "Il est mort... mort, vous comprenez ?" cria-t-il presque : "Ils l'ont tué ! Shent l'a tué !"
Personne ne parla.
Vokka avait le visage livide, tiré, une expression halucinée dans le regard : "C'est fini... tout est fini... pourquoi se battre pour cette planète de criminels ? Pourquoi gâcher ainsi nos vies ? Sois maudit, Boar, sois maudit ! Tu tues ceux qui t'aiment le plus !"
Quelqu'un emmenait Tha qui s'était évanoui au premier cri de Vokka. Les autres regardaient, immobiles.
"Que faites-vous là ? Rentrez au Cenco, rappelez tous les nôtres... Assez avec cela... assez... assez ! Papa est mort, il est mort, il ne nous reste qu'à pleurer, qu'à nous en aller !"
Le noble de Vieux-Château approchait du jeune homme : "Non, Vokka, il y a toi... tu dois poursuivre l'œuvre de ton père... C'est ce que Mar désirait, ce qu'il veut."
"Lui ? Non ! Il est mort ! Il ne désire plus rien... Sa bataille est perdue, finie... Je ne suis pas comme lui, je ne suis pas ce qu'il voulait que je sois... je ne peux pas continuer ce qu'il voulait, je ne suis pas lui, vous comprenez ? Vous tous, qu'êtes-vous sans lui comme guide ? Shent a gagné, à présent. Qu'il juisse de Boar !"
"Tu n'as pas le droit d'arrêter ainsi ce que lui a commencé, Swooney ni Vokka !" insista le noble Asano.
"Le droit ? Arrêter ? Je n'ai pas le droit ? Mais ce n'est pas moi qui ai mis fin à sa vie. Et l'Opération 99 c'était lui... Que puis-je faire de ces ruines ? Ces hommes ont suivi mon père, ces idées... qu'ai-je à voir avec tout ça ?"
"Il t'a élevé pour que tu le remplaces, un jour..."
"Un jour... c'est bien ce qu'il disait... mais d'ici dix, d'ici vingt ans... pas maintenant ! Il n'a pas eu le temps de construire quelque chose d'assez solide... il a été tué trop tôt... il me parlait de la vie quand sa mort est arrivée. La mort a vaincu la vie !"
"Tu es son héritier, tu es celui qui prolonge sa vie, qui doit prendre sa place. Maintenant tu es décomposé... attends avant de prendre une décision."
"Exact, maintenant le chef c'est moi. Décomposé ? Non, je suis calme, tranquille. Mais le poids qui s'abat sur mes épaules est trop grand pour moi. Mon père me disait toujours : sois honnête, ne prétends pas savoir faire ce qui est hors de tes possibilités. Voilà ce qu'il me disait, vous comprenez ? Il n'est pas dans mes possibilités de le remplacer, de prendre SA place. C'est fini. Nous rentrons au Cenco préparer l'abandon de Boar à son destin. Mon destin et celui de Boar n'ont désormais plus rien en commun !"
CHAPITRE 20
Le conseil de famille
Vokka se blottissaitt contre sa femme pendant qu'elle le caressait tendrement. Il sentait que Mael était perdue dans qui sait quelles pensées. Lui par contre essayait de ne pas penser ; mais c'était si difficile ! Le contact du corps doux et musclé de sa compagne avait le pouvoir de le calmer. Pour lui, l'acte sexuel était le seul moment où il pouvait se laisser aller, parce que que Mael ne profiterait pas de sa vulnérabilité.
Mais cela, Swooney ni Vokka ne l'aurait jamais avoué, pas même à lui-même. Il était entier, lui, et heureux de l'être. Il n'admettait ni la faiblesse ni l'hésitation chez les autres et encore moins pour lui.
Il prenait plaisir à ce moment d'excitation croissante qui précède l'orgasme, à ce moment de sensibilité aiguë qui culmine dans l'orgasme, mais surtout au bien-être, fait de paix et de tendresse, qui survenait après le rapport sexuel. Il savait en jouir car il n'y réfléchissait pas : il l'acceptait et c'est tout. Sans s'en rendre compte, plus il était troublé, plus il recherchait le confort du sexe avec sa compagne, dans la pénombre de leur chambre. Au fond il jouissait de ces moments mais il ne savait pas s'en rejouir. Mael le savait et elle l'acceptait comme ça.
Même maintenant, après la mort de son père et la tension due à la prochaine réunion du Conseil de Famille. Ils avaient tous critiqué sa décision de tout abandonner... Mais pas Mael. Elle s'était tue et l'avait accueilli entre ses bras sans un mot, quand ses yeux avaient exprimé sa demande muette.
Boku, leur fils âgé d'un an, s'agita dans le sommeil.
"Je vais voir ce qu'il a..." murmura Vokka.
"Non, reste ici... il fait juste un rêve."
"Un rêve ?" demanda Vokka et il se tut.
Peu à peu, il glissa insensiblement dans le sommeil. Alors Mael se leva, en faisant attention à ne pas réveiller son mari, alla voir Boku, remit sa couverture au petit Mar, le fils aîné, et revint dormir tranquille à côté de Vokka. Elle recommença à le caresser doucement pendant que la nuit glissait mystérieusement sur le Cenco.
Pendant ce temps le Cenco veillait. La nouvelle de la mort du héros de Quaryel courrait Boar, par les communicateurs secrets, d'hostel en hostel et de centre en centre. Aussitôt des courriers partirent et les différents châteaux contrôlés par les hommes de l'Opération 99 furent avertis. La centrale de communications interstellaires aussi était le siège d'une intense activité. Il fut envoyé des messages au Technarque sur Arom, aux Kétol de Quaryel et à ceux de Niukétol, où il fut aussi envoyé un message aux autres enfants du disparu pour qu'ils viennent au plus tôt rejoindre la Famille. Les réponses se croisèrent vite, et les premières personnes commencèrent à affluer ou se faire annoncer.
Tha aussi veillait, blotti à côté du corps sans vie de son époux. Il le regardait, le caressait des yeux et il savait que c'était pour la dernière fois : une fleur coupée en pleine splendeur... Même maintenant il était beau, son Mar. Une expression sereine sur le visage... on aurait cru qu'il dormait pour se remettre d'une nième fatigue, satisfait de ce qu'il avait fait, plein d'énergie et de détermination pour ce qu'il restait à faire.
Oh, comme il en restait encore à faire: Tha faisait non de la tête, inconsolable : Vokka voulait tout abandonner... cela serait tuer définitivement son père. Comment le convaincre, comment le faire changer d'idée ? Il regarda le visage de Mar, son défunt époux, comme pour en tirer une réponse, une suggestion, une idée... Mais il se sentait la tête vide... il n'arrivait à focaliser sur rien, pas la moindre pensée cohérente, claire et logique.
Il repensait à l'époque où il l'avait connu. Il s'appelait alors Eshly Resmar, et il avait réussi depuis peu les courses qui en avaient fait un Armé. Tha ne soupçonnait pas que sous ce nom se cachait le Chef de Famille Swonney ni Mar, Gouverneur de Ross... Il était tombé amoureux de lui et, petit à petit, il avait conquis son amour. Au début Mar avait été réticent... Puis il lui avait révélé sa vraie identité... Ainsi Tha avait-il épousé le "Chef de Ross"... Mar n'aimait pas être appelé chef, bien qu'il le soit de fait. Chef de Ross mais pas de Boar, qu'il devait conquérir peu à peu... et il était en train de réussir. Il y serait arrivé, si la mort ne l'avait pas arrêté, si son fils ne l'avait pas trahi.
Les heures passaient lentement, mais Tha ne s'en apercevait pas : il se sentait hors du temps. Les souvenirs succédaient aux souvenirs. Combien sa vie avait changé après la rencontre de Mar ! Tha, seul de tous les exilés de Boar, avait eu le privilège de l'accompagner dans la galaxie ! Il ne l'avait pas demandé, et Mar ne l'avait pas demandé, parce que bien qu'étant un puissant il ne voulait pas de privilèges, de traitement de faveur, d'injustice. Mais Vokka l'avait demandé au Technarque et l'avait obtenu...
Vokka qui maintenant voulait tout abandonner ! Comment faire pour le faire changer d'idée ? Vokka avait un caractère difficile : il était presque impossible de le faire revenir sur ses décisions. Le seul qui y arrivait était Mar, son père... et maintenant il était mort. Peut-être que Njeiry aurait pu y arriver, le premier époux de Mar, l'autre père de Vokka... mais lui aussi était mort... Tha se consumait dans ces pensées en veillant le corps de son époux.
La nuit était loin d'être finie quand Selte, avec Frem, Belm, Krim et Tork, les frères de Vokka, arrivèrent à la Garnison par transtar et de là se transférèrent au Cenco. Selte et Frem voulurent parler aussitôt au comandant Dake et au coordinateur général Wutix. Ils furent informés de la façon banale dont leur père était mort et de la très dure réaction qu'avait eu Vokka.
Frem dit : "Malheureusement ce sera lui le Chef de Famille et sa parole sera loi. Nous réunirons le Conseil de Famille au complet et nous tâcherons de le dissuader... même si cela s'annonce une entreprise plutôt difficile, nous le craignons...."
Dake s'insurgea : "Mais il ne peut pas faire tout finir comme ça, ça n'a aucun sens. Il ne peut pas faire échouer des années de travail de notre chef, des années de travail, de peine, de devouement de milliers d'entre nous !"
Selte sourit tristement : "Si il le peut, bien sûr qu'il le peut."
Dake ne se rendit pas : "Mais ce n'est pas juste !"
"Ceci est une autre question. Mais s'il décide de tout arrêter... tu voudrais te rebeller ? Ce serait un grave acte d'insubordination et les conséquences..."
Dake ne parut pas impressionné par les allusions voilées de Selte : "Certes, tant qu'il est mon chef, je ne peux que lui obéir. Mais je donnerai ma démission et certainement avec moi presque tout le personnel militaire et civil que ton père a choisi et formé, qu'il a suivi même au péril de sa vie !"
Selte regarda les autres. Wutix acquiesça en signe d'accord avec la position de Dake.
Frem ajouta : "Nous sommes d'accord, nous restons sur Boar."
Selte acquiesça à son tour : "Bien sûr, je vous comprends. Mais à quoi cela servirait-il ? Vous ne pouvez rien faire contre la volonté du Chef de Famille."
"Nous ne pourrons rien faire en suivant sa volonté. Alors..." objecta Dake.
Frem dit alors : "Si le Conseil de Famille et les trois Protecteurs en particulier, si tout le personnel se déclarait contre Vokka, ne crois-tu pas que le Technarque nous soutiendrait ?"
Selte fit non de la tête : "Peut-être bien. Mais je ne suis pas pour. Si on commence à admettre que le Chef de Famille est suivi seulement quand ça nous arrange, seulement quand il fait ce que nous voulons... notre père le premier serait hostile à ce principe, je pense. De toute façon, Vokka sera le Chef de Famille et nous lui devrons obéissance."
Frem protesta encore : "Mais si tu nous guidais toi, Selte... tu serais suivie et aimée de tous comme l'était papa. Vokka n'attire la sympathie de personne, malheureusement... et tu le sais."
"Cela ne change rien. Il a le don du commandement, moi pas. Et même si je l'avais, je n'aurais pas le droit de l'utiliser au-delà de la Famille, et que sous l'autorité de Vokka."
Dake était rouge : "Mais nous ne pouvons pas renoncer comme ça ! Nous avons tous juré à ton père de lutter de toutes nos forces pour mener de l'avant l'Opération 99."
"Bien sûr, je sais. Mais pas comme ça."
"Comment, alors ? En se taisant, en acceptant cette absurde décision ?"
Selte ne répondit pas aussitôt. Plongée dans qui sait quelles pensées, elle avait fermé les yeux. Puis elle les rouvrit et regarda les autres.
"Je ne peux rien faire contre votre décision... je pourrais juste avertir Vokka, mais... mais cela ne résoudrait rien, au contraire. Alors je vous demande d'y penser, d'attendre encore un peu. Vokka changera peut-être sa décision... Je vous prie, si vous me faites confiance, d'attendre la fin des obsèques de notre père."
Nul de répondit : Dake était tendu, le visage sombre, Wutix songeur, Frem maussade.
Enfin, après un long silence, Wutix dit : "Peut-être as-tu raison, Selte. J'attendrai."
Dake acquiesça : "Oui, excuse-moi... j'attendrai moi aussi... et j'essaierai de me calmer et de calmer les esprits."
Frem soupira : "Alors c'est d'accord pour nous aussi."
Selte se leva : "Maintenant je voudrais voir le corps de mon père. Venez, vous aussi." Dit-elle en se tournant vers Frem.
Ils allèrent prendre les autres frères et ils rejoignirent Tha. Personne ne parla, ils se regardaient seulement et ils continuèrent la veillée tous ensembles.
Finalement le soleil se montra de nouveau à l'horizon. Au Cenco, dans les nouveaux locaux souterrains, personne ne s'en aperçut. Mais l'horloge signalait le début du nouveau jour et la vie reprit à plein rythme.
Mael réveilla Vokka : "Tes frères et sœurs sont déjà presque tous dans la chambre de ton père et le veillent..."
Vokka se leva : "Je n'ai pas envie de les voir, pas encore. Je vais au bureau de papa... je ne veux être dérangé sous aucun prétexte. Dis-le à Witux pour qu'il veille à ne laisser entrer personne, sans exception."
Il sortit rapidement de sa chambre et il eut la chance de ne rencontrer personne sur le trajet. Il s'enferma dans le bureau de Mar, qui était le sien maintenant. Formellement il devait encore recevoir du Technarque l'investiture officielle de Chef de Famille, mais c'était la volonté de son père et il en serait ainsi. L'idée ne l'effleura même pas un instant qu'il puisse en être autrement et que le Conseil de Famille demande au Technarque un autre Chef de Famille...
Depuis son enfance il était élevé pour ce rôle, pour cette place. C'était lui le plus apte, il n'en doutait pas. Il n'en éprouvait ni orgueil ni fierté, non... C'était juste comme ça. Aussi inévitable que la naissance ou la mort... Comme la mort.
Il s'assit au bureau, raide, les mâchoires contractées, le regard perdu dans le vide devant lui. Il y avait beaucoup à faire, à organiser... mais avant tout il devait pourvoir aux obsèques de son père. Il n'en avait pas envie... ou plutôt, il ne s'en sentait pas la force. Il aurait pu demander à Witux d'y penser... non, pas un étranger... Tha alors ? Trop bouleversé, et puis il était blessé aux jambes, il avait du mal à bouger. Frem ? Non, il n'allait pas... Selte ! Elle, oui. Voilà, il demanderait à Selte de s'en occuper. Comme ça lui pourrait commencer à organiser l'évacuation de Boar... L'évacuation de Boar pour la laisser à sa destinée. Et après ?
Quel sens aurait l'existence d'une Famille Swooney, après ? Sans une planète à administrer ? Il ne le savait pas. Mais cela ne lui importait pas. Ce qui était décidé était décidé. Il voyagerait, c'est ça. Il travaillerait au service du Technarque pour le projet laissé en cours par son père : la reconquête de la planète Terre encore aux mains de l'ennemi. L'anéantissement de l'ennemi, des dernières poches de résistance de l'UPO. La Technarchie ne pouvait plus tolérer longtemps que des systèmes entiers, bien qu'en minorité, échappent à son autorité.
Il activa le communicateur interne : "Convoquez Selte à mon bureau. Tout de suite." Ordonna-t-il.
La centrale des communications internes vit d'où et de qui venait l'ordre et s'en occupa. C'était désormais Vokka le nouveau chef, pour tous, même s'il n'avait pas encore reçue l'investiture officielle.
Selte arriva au bureau après quelques instants : "Tu m'as fait appeler ?"
"Oui, assieds-toi, ma sœur. Je dois te demander un service, mais avant je voudrais te poser une question. Tu sais déjà ce que j'ai décidé à propos de l'Opération 99 ?"
"Oui, j'ai été informée."
"Toi aussi tu dois être contre moi, j'imagine."
"Non, je n'ai jamais été contre toi, Vokka, tu le sais, et je ne le suis pas non plus maintenant."
Vokka dissimula à peine un geste de surprise : "Tu veux dire que tu ne condamnes pas ma décision ?"
"Bien sûr que non. Tu es le Chef de Famille, maintenant. Aurais-tu jamais songé à désobéir à notre père, de son vivant ?"
"Non, bien sûr !"
"Et alors, pourquoi devrais-je le faire avec toi ?"
"Mais tu dois bien avoir ton opinion sur le sujet, non ?"
"Bien sûr, mais mon opinion n'a ni poids ni valeur."
"A ma place, qu'aurais-tu fait, Selte ?"
"A ta place ? Je ne voudrais pas être à ta place, mon cher frère, je ne voudrais vraiment pas. Je n'aime pas les problèmes, les responsabilités si lourdes et si pressantes. Moi, tu le sais, j'ai toujours tendance à laisser aller les choses à leur gré, où elles vont... Je ne ferais pas un bon chef, moi."
Vokka la dévisagea et ses yeux parurent lancer des flammes : "Tu n'as pas répondu. Je veux que tu parles clair, au moins avec moi. Tu voudrais que l'Opération 99 continue, n'est-ce pas ?"
Selte sourit à peine : "J'aime Boar, je suis et je me sens boarienne. Sur la tombe de ton père, il y a une épitaphe, tu t'en souviens ?"
Vokka resta impassible : "Et alors ?"
"Il y est écrit : Nous appartenons à Boar. Pour moi c'est vrai, parce que je suis une incurable romantique. Mais ça ne signifie rien, tu le sais. Il me serait facile de dire : tout doit continuer comme avant. Je n'ai pas de responsabilités... Aussi ne puis-je pas te répondre. De toute façon ... je veux que tu saches une chose, Vokka : je t'obéirai toujours, tant que je serai une Swooney."
Vokka acquiesça, sérieux : "Merci, Selte. Tu es la première ici à ne pas être contre moi."
"Ce n'est pas qu'ils soient contre toi... Tu dois les comprendre, pour eux c'est difficile de couper net à tout ce qu'ils ont fait jusque là, à leur vie, à leurs programmes et tout rejeter. Ils ne sont pas forts comme toi. Un être humain essaie toujours d'éviter les changements de cap imprévus, c'est naturel. Mais tu m'avais appelée pour me demander de faire quelque chose, non ?"
Vokka acquiesça encore : "Oui, je voudrais que tu organises les obsèques de papa."
"Moi ? D'accord. Comment dois-je faire ?"
"Penses-y. Tu as carte blanche. Je n'ai qu'un souhait, qu'elles soient dignes de lui, de sa vie. Je suis sûr que tu es d'accord. Je... je dois m'occuper d'organiser la démobilisation. Tout doit être fait au mieux, en ordre parfait... il m'y faudra beaucoup travailler. A présent va, nous nous reverrons tous plus tard, avec tous les autres."
Selte sortit du bureau. Elle trouva dans le couloir Tha et Frem qui l'attendaient.
"Alors ? Il n'a pas changé d'idée ?" demanda Frem.
"Non. Mais ne soyez pas pressés, nous trouverons quelque chose. Il me vient une idée... laissez-moi faire."
Frem fit une grimace: "D'après nous la seule issue est de recourir au Technarque et demander qu'il nomme un autre Chef de Famille !"
Tha protesta faiblement : "Non, dis-le lui toi aussi, Selte. Ce n'est pas la bonne façon..."
"Je suis d'accord avec toi, papa, ce n'est pas la façon. Souvenez-vous, Frem, vous m'avez promis d'attendre la fin des obsèques. Et puis, même si on faisait comme vous dites, qui pourrait être le nouveau Chef de Famille ? Vous ?"
Frem rougit : "Non, pas nous, nous ne ferions pas l'affaire. Toi, Selte !"
"J'ai déjà dit non et je n'accepterai jamais. Qui alors ? Belm ? Il n'a que treize ans standards. Krim en a douze, Tork cinq ! Qui d'autre ? Un des protecteurs ? Ou ceux que notre père avait adopté ? Libéré non, c'est un exilé. Nymy ? Tu l'y vois ? Il ne reste plus personne..."
Frem insista : "Pourquoi pas Tha ?"
"Parce que mon père Tha, comme moi, n'acceptera jamais de prendre la place que notre père Mar destinait à Vokka. Alors vous voyez, Vokka est et doit être le nouveau Chef de Famille. Et maintenant je ne veux plus qu'on revienne sur le sujet. J'ai plutôt besoin de votre aide pour bien organiser les obsèques... et de l'aide de tout le personnel du Cenco. Allons-y."
Selte travailla sans relâche avec l'aide des experts du Cenco sur les usages de Boar et ceux de la galaxie. Cette activité l'aida à adoucir la sourde douleur qui pesait en elle et qu'elle n'avait pas encore eu le moyen d'évacuer.
Le soir Vokka réunit le Conseil de Famille. Pour la première fois ils étaient tous là, y compris Nymy. Aussi la réunion n'eut-elle pas lieu au Cenco mais à la Garnison. Puisque, par ordre du Technarque, nul étranger ne pouvait entrer sur Boar et aucun exilé ne pouvait quitter Ross, la Garnison était le seul endroit répondant au besoin. C'était en effet le seul endroit de Ross ouvert aux hommes de la galaxie, dont Nymy, tout en étant sur la planète, bien que hors de la partie reservée aux exilées, et donc, en forçant un peu le sens du Décret du Technarque, Libéré aussi pouvait y accéder.
Ils étaient dix en tout, les trois enfants mineurs de Mar étant encore exclus, ainsi que les deux petits de Vokka. Quand Vokka entra dans la petite salle, ils étaient tous silencieux. Le Premier s'assit et les regarda tous un a un. Puis il prit la parole.
"Je vous ai convoqués ici pour une formalité à accomplir. En effet, même s'il est établi que mon père m'a nommé son Premier, c'est le Conseil de Famille qui doit transmettre au Technarque la requête de nomination du nouveau Chef de Famille. Or j'ai de sérieux motifs de croire qu'il puisse surgir certaines difficultés. Je sais en effet que presque aucun de vous ne partage ma décision de mettre fin à l'Opération 99. Vous voudriez la poursuivre.
"Aussi ne vous reste-t-il que deux possibilités : m'accepter comme Chef de Famille et suivre mes décisions, ou demander au Technarque de nommer l'un de vous à ma place pour pouvoir ainsi poursuivre l'Opération. Je voudrais que cela soit discuté et qu'on arrive à une décision de façon à ce que je sache comment me comporter. Je n'ai rien d'autre à dire. Vous avez donc la parole."
Personne ne doutait que Vokka affronterait le sujet sans détours ni grand discours, et pourtant le malaise était évident chez tous.
Tha se mit à parler à mi-voix : "Aucun de nous ne te juge, Vokka, nous avons de l'estime pour toi, tu le sais..."
Vokka l'interrompit : "Si tu parles pour toi, je te crois, Tha. Tu as été vraiment un père pour moi après la mort de mon père Njeiry. Mais je voudrais que chacun parle pour lui-même et me réponde clairement." Dit-il en essayant de prendre un ton gentil, mais la dureté transparaissait dans ses mots et son expression.
Il y eut un autre silence gêné. Alors Selte, qui semblait la plus tranquille de tous, se décida à rompre le silence. Elle n'avait pas vraiment préparé un véritable discours et bien qu'elle ait en tête ce qu'elle voulait dire, elle improvisa.
"Ecoute, mon frère et vous tous aussi... et surtout, je vous en prie, ne m'interrompez sous aucun prétexte avant que j'aie fini de dire ce que je ressens et je pense. Voilà, c'est vrai, beaucoup d'entre nous sont troublés. Ils ont des raisons de l'être, deux raisons. La première, c'est clair, est la mort de papa, si inattendue, si... banale. Pour chacun de nous papa était un héros... nous l'aurions plutôt vu mourir de vieillesse, entouré de petits enfants et d'arrière petits enfants, de sa désormais grande et nombreuse famille... Nous aurions voulu le voir vieillir entre nous peu à peu, triomphe après triomphe, dans la réalisation de son splendide projet.
"Il était notre force, notre guide, le catalyseur de ce qu'il y avait de meilleur en nous. Et il nous quitte trop tôt, si soudainnement. Et puis, si au moins il était mort au beau milieu d'une grande bataille, s'il avait eu une mort héroïque, en plein élan de conquête... cela nous aurait poussés à poursuivre dans son élan... pour montrer à tous qu'ils n'avaient pas réussi à l'arrêter ! Mais ainsi... On dirait presque que le destin a voulu se moquer de lui, de notre père, de notre chef... Qui pourrait donc s'étonner de notre trouble ? Papa était... magnifique, c'était notre lumière... et maintenant nous nous retrouvons soudain dans l'obscurité.
"Et, dans cette obscurité, voici la seconde source de trouble : ta décision, Vokka. Oh, c'est facile à comprendre. Nous espérions tous que, la flamme éteinte, il resterait au moins une étincelle pour rallumer le feu. Mais nous ne la voyons pas en Vokka. Alors beaucoup d'entre nous disent : ah, si c'était moi, à sa place... Mais c'est une illusion. Personne ne peut être à la place d'un autre. Oui, certains ici et beaucoup hors de ces murs te critiquent, te jugent et te condamnent, mon frère. Certains, peut-être pas consciemment, te voient toi et ta décision presque comme... comme un traître et une trahison.
"Et bien non ! Je ne suis pas d'accord, ils se trompent gravement. Comment pourrais-tu être un traître, toi qui a été élevé par notre père avec tout le soin et tout l'amour dont il était capable, ce qui n'est pas rien. Pour lui, même Boar venait après toi, Vokka, et nous le savons tous. Son amour pour Boar était grand, c'est vrai, très grand. C'était sa raison d'être. Et pourtant... et pourtant son amour pour toi était plus grand, bien plus grand. Pour toi, nous le savons tous, il aurait été jusqu'à abandonner Boar. Et alors, pouvons-nous, nous, faire moins que notre père ? Pourrions-nous, nous, t'abandonner pour Boar ? Cela n'a pas de sens !
"Lui le premier, Swooney ni Mar, lui le premier ne le voudrait pas. Oh, c'est vrai, il a consacré des années de sa vie à Boar, parce que c'était un idéaliste, parce qu'il était plein d'altruisme, plein d'amour de la justice. Vous rappelez-vous comment il parlait de Boar... comment il s'illuminait et s'enfiévrait, comment il savait enthousiasmer quiconque l'écoutait ? La preuve en est les centaines et centaines de volontaires dispersés sur Boar, à ses ordres. S'il disait : je crois que ce serait bien de faire ceci... tous le faisaient, immédiatement, avec une détermination absolue. Aussi s'il avait dit : maintenant, ça suffit pour Boar... qui aurait donc pu penser à se rebeller ? Bon, c'est vrai... il n'aurait jamais dit ça... Mais si Vokka le dit, celui que papa a choisi pour le remplacer un jour dans son œuvre, n'est-ce pas la même chose ?
"Sur Boar sont ensevelis ceux que papa a aimés... Njeiry... Tova et tant de ses amis et fidèles. Sa vie est sur Boar. Papa sera enseveli sur Boar, parce que c'est sa terre... à moins que Vokka en décide autrement, mais je ne crois pas. Vokka a en effet toujours été un fils respectueux et a toujours aimé son père plus que lui-même... et, je crois pouvoir le dire, il l'a encore plus aimé que nous tous. Je suis certaine qu'il aurait voulu mourir sous ce mur pour sauver papa. Il serait prêt à donner sa vie, maintenant encore, si ça pouvait lui rendre la sienne. Mais la vie, la vie physique, on ne peut pas la rendre. On ne peut que ne pas faire mourir son souvenir. Et cela, j'en suis certaine, Vokka le fera.
"Parfois j'ai désobéi à papa, je n'ai jamais été une fille modèle. Mais Vokka, vous le savez tous très bien, a toujours fait tout ce que papa lui demandait de faire. Parfois ils en discutaient, bien sûr... mais à la fin Vokka obéissait toujours à papa. Et alors ? Si maintenant Vokka décide qu'il est bien de tout laisser, s'il décide maintenant que Boar ne mérite pas les Swooney comme elle n'a pas mérité papa... qui sommes-nous pour dire qu'il a tort ? Si maintenant Vokka trouve juste de démolir tout ce que papa a construit, n'est-il pas le seul d'entre nous qui ait le droit de le faire ? Ce droit ne lui revient ni par titre ni par le sang, mais parce que plus que nous il a su aimer, rester proche et suivre papa !
"Certes, je comprends votre effroi. Mais laissez-moi vous dire... vous semblez plus attachés à Boar qu'à Swooney ni Mar... Non que je vous condamne. Je comprends aussi votre point de vue : pour vous... Boar et Mar c'est la même chose. Il vous semble qu'abandonner Boar est presque abandonner Swooney ni Mar... Ce que vous ne feriez pas, n'est-ce pas ? Mais Boar a tué notre père ! Notre père qui l'aimait ! C'est vrai que papa ne s'en serait pas étonné, il savait que ça pouvait arriver et il en acceptait le risque avec joie... Mais c'était lui... Il était un homme exceptionnel. Lequel d'entre nous peut prétendre être aussi exceptionnel, fort et généreux qu'il était, lui ? Nous ne sommes que de petits êtres faibles...
"Papa était prêt à mourir pour chacun de nous, et pour Boar aussi, parce qu'au fond Boar était un peu son fils, un petit à élever, à soigner, pour l'amener à la majorité. Mais nous ? Me jetterais-tu la pierre, Vokka, si je ne me sentais pas de mourir pour... disons pour notre frère Tork ? Aucun de nous ne peut condamner un autre, tout simplement parce qu'il n'est pas l'autre. Bon, moi aussi je serais prête à mourir pour Tork, ce n'était qu'un exemple... même il est facile de dire : je suis prête à mourir... tant qu'on n'a pas vraiment la mort en face.
"Voilà, mais je suis plus sûre de Vokka que de moi-même. Il est fort et courageux. Mais on ne peut pas attendre d'un homme qu'il soit fort et courageux dix-huit heures sur dix-huit, treize mois sur treize... Vokka a fait preuve de son courage à plusieurs reprises... Je me souviens de papa quand il me racontait comment Vokka avait passé les épreuves qui l'ont fait Armé... je sais que je ne serai pas aussi brave que lui, aussi je ne peux pas le juger. Vokka a toujours fait ce qu'il croyait juste, pas ce qui lui plaisait ou l'arrangeait, et nous le savons tous très bien.
"Aussi, même si vous croyez que sa décision est injuste, n'oubliez pas qu'elle est pesée, qu'il ne l'a pas prise par faiblesse, par convenance ou pour s'amuser... ce serait une grave erreur de votre part. Ah, vous croyez ne pas pouvoir supporter que l'œuvre de papa soit tuée ainsi, sa plus grande œuvre ? Et bien ajoutez le deuil au deuil et résignez-vous, parce que Vokka est sûr d'avoir pris la bonne décision."
Elle se tut un instant. Vokka la regardait, tendu et sérieux. Les autres semblaient mal à l'aise, confus. Alors Selte reprit la parole.
"L'usage veut que le Conseil de Famille exprime son avis après la fin des obsèques. Jusqu'à ce jour le Premier règne, de toute façon. Aussi je vous invite tous à réfléchir jusqu'à ce jour. Tâchons de ne pas jeter l'opprobre sur le nom que nous portons. Telle est ma proposition. La parole est à vous, maintenant."
Il y eut encore un long silence. Puis, un à un, ils dirent tous qu'ils acceptaient la proposition de Selte.
Vokka parla le dernier : "D'accord, il en sera comme il a été décidé. Pour les obsèques, Selte, le programme est prêt ?"
"Oui, si tu veux le vérifier..."
"Non, ce que tu as décidé est certainement très bien."
"Je préférerais que tu l'approuves après l'avoir lu."
"Non, je t'ai donné carte blanche, mon contrôle n'aurait pas de sens... Surtout que je ne suis pas encore Chef de Famille. S'il n'y a rien d'autre à dire, je crois que nous devrions aller dormir."
"Bien, je vous ferai parvenir demain à tous le calendrier des obsèques, mais elles commencent après-demain, à Neufchâteau..." dit Selte.
"D'accord."
Ils sortirent tous, mais Vokka retint Selte : "Tu as été impitoyable, petite sœur." Lui dit-il à peine ils furent seuls.
"Moi ? Non, je t'ai défendu..."
"Si c'est ta façon de défendre... j'aurais préféré que tu m'attaques. Tu parles bien, Selte, aussi bien que notre père."
"Mais tu as sa détermination et sa force, ce sont là des dons bien plus importants."
"Qu'espères-tu obtenir, avec ton discours ?"
"Rien, sauf la cohésion de la Famille."
"Un jour, papa m'a dit que je ne savais pas aimer... peut-être avait-il raison. C'est là la plus grande différence entre lui et moi. Maintenant, après ce que tu as dit, je ne sais plus quoi décider ni quoi faire..."
"Vokka, tu as toujours été honnête dans tes décisions. Ne reste pas attaché à une idée juste par... cohérence. Penses-y encore, et décide."
"Notre père aurait continué, il aurait voulu que je continue."
"Tu dois faire ce qui te semble juste, pas ce que papa aurait fait. Papa était papa, tu es toi. Je t'aime beaucoup, Vokka, et j'accepterai tes décisions... mais... penses-y encore, tu veux bien ?"
"Je ne sais pas. Tu m'as déboussolé... Avant, j'étais sûr de moi, mais à présent..."
"A te voir on ne dirait pas, mais tu as un self-contrôle proverbial... Laisse-toi aller, Vokka, au moins quand tu es seul..."
Ils se quittèrent et Vokka, pour la deuxième fois en deux jours, courut chercher la paix entre les bras de Mael.
Selte alla finir de mettre au point les cérémonies avec les experts de Boar. Frem la trouva dans les bureaux.
"Selte... nous voudrions te parler."
Selte leva les yeux. Elle n'était pas encore vraiment habituée à la manie de son frère de parler de lui au pluriel. Depuis le mort de son jumeau, Frem s'était mis à parler comme si Tova était encore présent en lui et vivant. Vokka, le dur et rationnel Vokka, était le seul à l'avoir accepté tout de suite... et désormais tous l'acceptaient comme ça.
"Oui ?"
"Pas ici."
Ils s'isolèrent. Frem dit alors : "Nous n'aurions jamais cru que tu te déclarerais ainsi du côte de Vokka. Tu ne voudrais donc pas voir se poursuivre l'œuvre de notre père ?"
"Bien sûr que si, mais je garde espoir. De toute façon en ce moment Vokka a besoin de se sentir soutenu, pas attaqué. L'attaquer ne ferait que le raidir... et lui seul peut être notre Chef de Famille, rappelez-vous en."
"Nous ne te comprenons pas, Selte. Mais nous attendrons la fin des obsèques. Mais saches-le, s'il ne change pas d'idée, nous lui livrerons bataille de toutes nos forces... Et si malgré tout le Technarque le confirme..."
"Ou nous le suivrons ou nous devrons renoncer au nom de Swooney." Coupa net Selte.
"Nous préférerions abandonner le nom de notre père que ce pour quoi il s'est battu."
"Nobles propos, Frem. Mais attendez la fin des obsèques."
Ils se quittèrent. Selte retourna aux bureaux, finir son travail. Elle y trouva Tha.
"Tu ne dors pas, papa ?"
"Si, j'y vais. Je voulais juste te dire que tu as été habile."
"Il semble que seuls toi et Vokka ayez compris ce que je voulais dire..."
"Vokka ? Tu dis qu'il a compris ?"
"Oui, et j'y comptais bien. Il m'a dit que j'ai été cruelle avec lui... c'est peut-être vrai... Nous devons être proches de lui, l'aider. Tu sais, Vokka est fort, dur, entier... c'est pour ça que c'est le plus faible de nous tous. Papa Mar était fort, mais toujours très songeur, il mettait toujours en doute ses propres convictions et ce qui chez un autre aurait été faiblesse, c'était sa force ! Comme nous sommes compliqués, papa !"
"Oui, tu as raison, nous sommes vraiment compliqués. Je voulais juste te dire que je suis d'accord avec toi... gardons espoir. Ton père croyait à un quelque dieu... Si j'y croyais aussi, ce serait bien le moment de prier. Bon, je vais dormir, si j'y arrive... Cette nuit s'écoule, ma petite."
Selte l'embrassa et se remit au travail.
Le programme des obsèques auquel elle travaillait prévoyait trois cérémonies différentes. La première à Neufchâteau, sur le lieu du drame, sur Boar, pour tous les locaux qui avaient connu Mar dans son apparence d'exilé. La deuxième au Cenco, ou plutôt à Aiguevive, la ville de couverture du Cenco, en surface, pour tous les volontaires travaillant sur la planète prison à l'Opération 99. La troisième et dernière à la Garnison, sur l'île de Ross, pour le reste du personnel et pour ceux qui viendraient de la galaxie honorer le Chef de Famille défunt.
Aussi toute la Famille se transféra-t-elle à Neufchâteau. Le château était en cours de réparation, mais il présentait encore d'évidentes traces des dommages subits sous l'attaque de Shent. Toute la journée et pendant plusieurs jours affluèrent des milliers d'exilés de Boar. Surtout des Armés, mais aussi les vigilés de Vieneuve, les marchands Sperkol, des Artistes et des gens de différentes villes de la planète.
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