Pédaler plus fort, plus rapidement, mouliner sans arrêter, griller les feux rouges, passer sur le trottoir, éviter l’enfant qui joue, repasser sur la route, tourner devant le camion. Respirer, faire taire la brûlante protesta-tion des muscles, écraser vigoureusement les pédales, ne pas écouter les imprécations de la vieille dame affolée par le bolide. Plus qu’un grand virage !
L’adolescent jeta son vélo contre la rambarde devant l’entrée du dojo municipal. Pourvu qu’il ne soit pas fermé ! Le souffle court, les jambes en coton, le cœur battant, il appuya sur la poignée de la porte de derrière et constata avec joie que le pêne jouait sans peine. Il marcha lentement pour reprendre haleine et pénétra dans le vestiaire des garçons.
Bien que le lieu fût désert il avisa les vêtements encore accrochés à deux patères ainsi que les deux sacs posés sur le sol qu’il reconnut immédiatement. Ils appartenaient à Rémy et Valentin, deux membres du club de judo. Il se rappela qu’à la fin de la séance d’entrainement, le sense i, comme d’habitude leur avait confié le soin de fermer les lieux.
Il s’approcha des douches pour les chambrer mais il s’arrêta net à l’entrée. Des halètements et des râles saccadés résonnaient de manière incongrue dans la moiteur mâle de cet univers de faïence. Son instinct lui com-manda d’être prudent et silencieux. Il passa lentement la tête et ses yeux perçurent un spectacle dont il n’en saisit pas immédiatement le sens.
Rémy et Valentin étaient sous la douche, nus, enlacés, s’embrassant fougueusement, leur sexe dressé, se prodiguant des caresses sensuelles et passionnées.
L’intrus recula complètement abasourdi. « Merde ! Rémy et Valentin sont des pédés » Il se risqua à nouveau à les regarder discrètement. Les deux amants ne l’avaient pas aperçu et continuaient leurs caresses avi-des. Des frissons parcoururent le corps du jeune homme malgré la chaleur des vestiaires. Un trouble inconceva-ble l’assaillit provoquant une impulsion électrique inopportune au niveau de son sexe. Il projeta son esprit sur le tatami d’un jour de compétition pour que le calme revienne et évacuer lentement cette confusion perturbante dans un souffle qu’il espérait silencieux. Sortant de sa stupeur, le jeune judoka agit rapidement. Il se mit à 4 pattes sous le banc de bois en dessous des patères où il s’était changé une demi-heure auparavant et il trouva ce pourquoi il était là : son téléphone portable était tombé de son jean et il ne s’en était aperçu qu’une fois arrivé chez lui.
Toujours à pas de loup, les râles des deux amants couvraient largement les menus bruits qu’il pouvait faire, le voyeur se rendit à nouveau à l’entrée des douches. Par chance, il restait assez de place dans la mémoire de son téléphone pour enregistrer une vidéo assez longue. A couvert, il passa discrètement la tête. Les deux amants étaient passés à des actes plus torrides. Le jeune judoka vidéaste étouffa un haut-le-cœur mais il ne devait pas se laisser distraire, il lui fallait se recentrer sur l’enregistrement du secret qu’il venait de découvrir. Le télé-phone tel un cobra prêt à fondre sur sa proie enregistrait de son regard cyclopéen électronique les ébats sexuels des deux adolescents. L’intrus se concentra pour ne pas en perdre une miette de cette pornographie inattendue et sans doute inconnue de leurs proches. Remplir le cadre, ne pas trop bouger sous peine de rendre la scène illisible, suivre les mouvements des corps et des gestes, capter le maximum de détail avec le zoom, surveiller le temps restant, couper, attendre que les positions changent, ne pas penser, ne pas se laisser envahir par l’excitation ré-flexe qui sourdait.
Après plus d’une demi-heure, le bras engourdi, le téléphone plein, le vidéaste s’éclipsa sur la pointe des pieds alors que les amants semblaient ne pas vouloir en finir.
De retour sur son vélo, l’adolescent était satisfait d’avoir de quoi tenir en laisse Rémy et le plier à sa vo-lonté : il le forcera à quitter Cindy, sa Cindy, celle qu’il aimait secrètement depuis l’enfance et pour qui il crevait de jalousie de la voir sortir avec l’autre.

***
« Putain, je n’ai pas envie d’y aller » pensa Rémy mais il lança pourtant d’une voix joyeuse à Cindy « tu es prête ma chérie ? ». Il avait accepté de se rendre à la soirée d’anniversaire de Ludivine, une des meilleures copines de sa petite amie, malgré un match de foot important qui passait à la télé. Cindy sortit enfin de la salle de bain. Elle était radieuse dans sa robe rouge qui mettait en valeur la rousseur cuivrée de ses cheveux et le gris de ses yeux.
Le cœur de Rémy bondit dans sa poitrine comme à chaque fois qu’il la voyait à nouveau après quelques instants d’absence fussent-ils les plus courts. S’ils n’avaient pas été affreusement en retard, il l’aurait enlacée et lui aurait fait l’amour longuement pour la seconde fois de la journée. Avec Cindy, Rémy se noyait avec délice depuis quatre ans dans une tornade d’amour romantique. Il avait été son premier amant, elle avait été sa première maîtresse. Il appréciait son ouverture d’esprit, sa brillante intelligence qu’il admirait, sa curiosité au service de sa culture étendue, sa personnalité affirmée et pétillante. Ils vivaient ensemble depuis près d’un an dans le minuscu-le studio situé dans les combles de la maison de la mère de Cindy et leur vie commune dans ce nid d’amour était paisible et enchantée.
« Tu es jolie comme un cœur » susurra-t-il à son oreille. Elle lui répondit sur le même ton qu’il était aussi à son avantage et qu’elle appréciait son effort vestimentaire. Rémy s’habillait toujours d’un jean texturé, d’un tee-shirt et d’un pull plus ou moins épais suivant la saison, avec une coiffure toujours approximative où ses mèches brunes frisées, au volume qui préoccupait parfois sa mère, avaient gagné la guerre contre les peignes. Rémy ne prêtait aucunement attention à son apparence mais ce soir, il s’était appliqué pour Ludivine qui avait insisté pour que tout le monde soit « habillé comme un jour de fête ». Le costume acheté pour le mariage de son grand frère il y a quelques mois avait été ressorti de sa retraite de naphtaline. Il sentait très mal à l’aise dans ces vêtements apprêtés et le gel sensé domestiquer ses boucles rebelles lui grattait affreusement le cuir chevelu.
Après un tendre baiser, ils dévalèrent l’escalier pour sortir dans la rue. La moto rouge de Rémy attendait son propriétaire sagement attachée à un lampadaire qui la faisait briller de mille reflets orangés. Cindy l’avait briquée dans l’après-midi, elle avait le droit d’être elle aussi sur 31. Après s’être installés, le jeune homme dé-marra d’un coup de talon le magnifique engin qu’il s’était offert cet été à force d’économies et de petits boulots.
Rémy sentit sa tendre amie contre lui se serrer avec plus de force que nécessaire. Son parfum un peu su-cré qu’il lui avait offert lors de leur anniversaire de rencontre volait autour d’eux. La ville, tout en ombres et en traits vifs à peine estompés par la visière du casque, par la vitesse, était devenue comme liquide. Ils avaient la sensation d’être dans une bulle que rien n’atteignait.
Le trottoir devant la maison de rue des parents de Ludivine était encombré d’engins à deux roues, tous serrés dans un semblant d’enchevêtrement. « J’espère que le cadeau lui plaira » dit Rémy, sautant de la machine qu’il venait de garer. Cindy soupira. «Moi aussi, vu le temps que j’ai passé à le trouver ! J’espère que son nou-veau mec l’appréciera aussi ». « Comment il s’appelle déjà ? » demanda Rémy pendant qu’il fermait le cadenas de la chaîne qui attachait la moto au reste du monde. « Valentin. Tu ne vas pas le taper même si c’est un des mecs de l’autre club de judo de la ville, vos ennemis jurés ! ». Rémy fit une mine de premier communiant prêt à gober Dieu pour la première fois « Je te le promets, que je lui ferai un ude garami qu’après le gâteau d’anniversaire. » Elle lui donna un petit coup de coude dans les côtes, « Je te surveillerai ! ». Ils se tinrent par le bras et Rémy appuya sur la sonnette de la maison de Ludivine. De la musique à un niveau sonore prohibé et des rires filtraient au travers de la porte et les persiennes fermées.
Une fée ouvrit la porte : Ludivine portait une robe tout en voilages transparents de différentes couleurs de rose, des petites étoiles et des cœurs étaient parsemés sur la robe, jusque sur son visage et dans sa coiffure compliquée.

- Toutes mes félicitations pour ce mariage ! déclara Rémy pendant qu’il lui prélevait des cœurs et des étoiles scintillantes en l’embrassant sur les deux joues.
- On dit tous mes vœux de bonheur d’abord ! Toujours aussi con à ce que je vois, comment tu fais pour le supporter ? demanda-t-elle faussement dédaigneuse à son amie.
- Je bois ! répliqua Cindy. D’ailleurs c’est où le bar ?
- Non non d’abord, il faut que je vous présente Valentin.

Ludivine s’effaça pour faire place à un jeune homme de taille au-dessus de la moyenne, solidement bâti, habillé d’un assortiment recherché de vêtements très actuels. Son allure générale, sa silhouette gracile et ses traits fins encore un peu enfantins, avec de lointaines origines asiatiques, lui conféraient une beauté lumineuse et exotique. La poignée de mains était ferme, la voix était douce et grave, le regard de ses yeux noirs légèrement bridés était franc.
Rémy se rappela alors très bien de Valentin, car bien qu’ils n’aient jamais combattu l’un contre l’autre – Rémy, moins grand et moins lourd que lui, n’était pas dans la même catégorie – ils se croisaient dans de nom-breux tournois départementaux. La rivalité qui existait entre les deux clubs l’avait empêché de se lier les uns avec les autres.
Pourtant, il éprouva immédiatement de la sympathie pour le nouveau petit ami de Ludivine ; il aurait au moins le plaisir de parler sport avec lui pendant la soirée. Il jeta un œil à Cindy qui était visiblement sous le charme elle aussi et il lui fallut reconnaître que Valentin était plus beau que lui.


***

L’adolescent lança la récupération de la vidéo de son téléphone portable vers l’ordinateur qui trônait sur le petit bureau encombré de sa chambre. Il regarda un peu fébrilement les images qu’il avait volées. Bien que la qualité laissa à désirer, la définition et l’éclairage étaient insuffisants, la caméra bougeait un peu trop, on recon-naissait bien Rémy et Valentin en train de faire l’amour. Les sons rauques et d’halètements soulignaient l’intensité du plaisir échangé.
« Ces cons n’utilisent même pas de préso ! » s’exclama-t-il mentalement. « Il pourrait la contaminer ! »
Le jeune voyeur se roula rapidement un stick, l’alluma et contempla l’image arrêtée sur les corps en-chevêtrés de deux garçons. Il ourdit son plan tranquillement aspirant avec délectation la fumée odorante et eni-vrante. Il voulait d’abord lui faire peur, histoire de s’amuser. Jouer au chat et à la souris était un jeu qui lui plai-sait voire l’excitait. Puis, le maître-chanteur se ferait connaître et menacerait Rémy de tout révéler à Cindy et au reste du monde. Il serait alors obligé de la quitter et l’aiderait pour qu’elle sorte avec lui. Il serait alors l’ami présent qui la consolerait de ses déboires sentimentaux. Un plan simple et efficace, espérait-il.
Il extrait une petite séquence de la vidéo complète afin d’appâter Rémy. L’adolescent manipulait ce genre d’outils avec facilité. Outre ses petits reportages qu’il mettait sur ses blogues et sur Youtube, il avait déjà eu à modifier des vidéos pour exercer quelques autres chantages. Afin de ne pas être tout de suite reconnu, il se créa une adresse électronique pinoku@live.fr, un coté Pinocchio pour le mensonge de Rémy sur son orientation sexuelle, une forme asiatique de ce qu’avait subi Valentin : le pseudo parfait.
Quelques bouffées plus tard, après quelques hésitations, le jeune homme tapa le texte du message :
« Je sais maintenant ce que toi et Valentin vous êtes réellement : des sales pédales menteuses et honteu-ses ! Que vont en penser les copains du lycée, ta famille, les judokas, … Cindy ? Prépare-toi à payer le prix de mon silence. Ce ne serait que justice ! signé Maitre Corbeau»
Il attacha la vidéo. Il rajouta en fond sonore le rire machiavélique et tonitruant de Vincent Price qui re-tentit à la fin de la chanson « Thriller » de Michaël Jackson que son père écoutait souvent dans sa voiture. Il sélectionna toutes les adresses électroniques de Rémy qu’il connaissait et mit en expéditeur celle qu’il venait de créer. Il regretta de ne pas connaître celle de Valentin. La première phase de son plan qu’il voulait diabolique avait commencé. Le stick faisait son effet, il eut un petit rire.
« Mon petit pédé tu vas devoir lâcher en douceur ma Cindy, sinon tout le monde le saura, et elle te quit-tera tout de même ! » pensa-t-il, satisfait. Il appuya sur la touche « entrée » de son clavier pour envoyer le mes-sage délétère.


***

Valentin se jeta tout habillé sur son lit sentant la cigarette froide et l’alcool, fourbu et avec un sentiment profond de solitude. La soirée avait été agitée par des délires alcoolisés et il avait fini par fêter l’anniversaire de Ludivine dans des ébats frénétiques dont l’unique but avait été d’éloigner son désir d’être dans d’autres bras.
Il ne pourrait pas dormir. Le jeune judoka avait fait une rencontre ce soir qui lui laissait un goût de cen-dres, amer et destructeur.
Rémy l’avait charmé par ses yeux marrons intenses, ses mèches rapidement rebelles après quelques ges-ticulations sur la piste de danse improvisée dans le salon des parents de Ludivine, ses lèvres délicatement ourlées et sa bouche toujours habitée d’un rire solaire … Valentin avait passé une grande partie de la soirée avec lui, discutant du judo, leur sport favori, puis de leurs vies, et finalement de tout et de rien. Ils en avaient même oublié la présence de leur petite amie respective. Ludivine était mécontente que nouveau petit ami ne se fût pas plus intéressé à elle et elle les avait enjoints d’aller danser plutôt que de rester à boire entre eux.
Valentin avait été foudroyé par ce jeune judoka. Ce n’était pas la première fois qu’il était amoureux d’un garçon : il gardait bien enfoui ses secrets penchants avec un mélange de dégoût et de peur que son entoura-ge le sache, au point de ne pas laisser s’approcher celui qui avait l’air de vouloir un peu plus que de la camarade-rie. Dans sa famille, les « garçons sensibles » étaient des erreurs de la nature, des pervers pédophiles, à platefor-me-boots et à plumes dans les fesses. Seulement, Rémy venait de faire voler en éclat son armure et Valentin se sentait à la fois nu et désemparé mais aussi réchauffé par l’étincelle qu’il avait lue dans son regard.
Rémy était heureux avec Cindy et la réciproque était vraie. Ludivine en était persuadée, un peu jalouse de leur bonheur qui éclaboussait le béton gris du lycée et des tours d’HLM environnantes. Mais Valentin avait senti avec le jeune homme une connexion, un lien imperceptible qui allait au-delà de la sympathie. Etait-ce une illusion ? Un rêve ? La projection de ses désirs ?
Et lui, Valentin, ou était sa place ? Dans les bras de Ludivine ? Il ne se cachait pas que sortir avec cette fille, très jolie et agréable au demeurant, c’était tenter d’éradiquer son inclinaison honteuse. Rencontrer Rémy lui fit prendre conscience qu’il devrait s’éloigner de la jeune fille, si cela devenait trop sérieux, et que ses élans vers les autres garçons allaient faire leur malheur à tous les deux. Cependant, il se reconnaissait une certaine lâcheté : être au bras d’une fille éloignait les réflexions familiales, embarrassantes et inquisitrices.
Une autre peur le tenaillait. S’il se trompait, s’il se dévoilait sans être certain, Rémy pourrait rejeter voi-re mettre sur la place publique son penchant hors norme et dérangeant. Une certitude toutefois : ce nouvel amour secret et profond le marquerait pour toujours au fer rouge.


***

Rémy lança sa messagerie comme il le faisait chaque soir. Cindy dormait déjà, la télé en sourdine, épui-sée par la soirée passée à réviser pour le premier de la série des bacs blancs qui aurait lieu le lundi suivant. Parmi les blagues, les spams, et les news letter, il repéra le message d’un certain pinoku@live.fr avec le titre « sexe, mensonges et vidéo : je sais qui tu es ! » présent sur presque toutes ses boites électroniques.
Il blêmit en lisant le contenu du texte et manqua de défaillir au visionnage de la vidéo jointe : malgré un certain tangage et une image pixellisée, on le voyait très clairement être sodomisé par Valentin avec intensité. Il ferma précipitamment la fenêtre du lecteur vidéo bien que Cindy ne se soit pas réveillée. Il attendit de recouvrer son sang-froid et que les tremblements qui le parcouraient cessent.
Il tourna son écran pour que sa petite amie ne puisse pas voir ce qui était affiché. Il regarda la vidéo plu-sieurs fois. Il identifia immédiatement que la scène avait été captée au dojo, il y a deux jours. Avaient-il été sur-pris de manière fortuite ou était-ce du à une surveillance car les deux amants s’étaient trahis ? Leurs ébats avaient-ils été captés dans leur totalité ? Que voulait d’eux leur maître-chanteur ? Valentin avait-il reçu lui aussi le message ? D’autres avaient-ils en leur possession cette vidéo ? Etait-elle diffusée sur internet ? Les questions aux réponses inquiétantes assaillaient Rémy. Habitué à regarder des vidéos sur Youtube et DailyMotion le jeune homme piégé sut reconnaître là la signature technique d’un portable ou d’un modeste appareil photo compact.
Le vidéaste était-il le sensei ? Peu probable. S’il les avait vus, il serait venu les séparer comme il l’aurait fait de deux chiens en chaleur et les aurait sortis du Dojo manu militari ; on ne discute pas avec un guerrier cein-ture noire dans plusieurs arts martiaux, ancien champion de France. Un agent d’entretien ? Aucun ne restait aussi tard, ce qui avait permis à Rémy de s’arranger pour régulièrement fermer la porte du Dojo après l’entrainement et ainsi disposer d’un endroit pour faire l’amour avec Valentin. En relisant le texte du message, Rémy humait un relent de vengeance intime qui ne pouvait appartenir qu’au cercle de ses connaissances.
Evidemment le corbeau virtuel avait une fausse identité et cette adresse électronique n’était pas référen-cée par Google, le moteur de recherche bien connu. C’était si facile d’être anonyme sur la Toile ! Les informa-tions techniques sur la vidéo ne lui apprirent rien de plus sur l’appareil utilisé pour l’enregistrement mais peut-être qu’un vrai bidouilleur arriverait à en tirer quelque chose. Rémy regretta de ne pas être dans un épisode d’une série américaine : la spécialiste lui aurait trouvé la marque du téléphone et aurait pointé son possesseur du doigt et du satellite.
Les indices étaient maigres. Rémy réfléchit. Sa relation adultère avec Valentin ne lui était jamais vrai-ment apparue comme dangereuse, protégée par une discrétion et une grande vigilance. Cindy ne lui pardonnerait sans doute pas cette relation « extraconjugale », avec un autre garçon de surcroit. Il serait dévasté si elle le quit-tait. Par contre, ce que les autres en penseraient lui importait peu et sa famille très ouverte ne lui poserait pas de problème. D’après ce que Rémy en savait, ils avaient abordé le sujet plusieurs fois, Valentin serait rejeté de sa famille et de son entourage s’ils connaissaient son penchant.
Il estima que son amant paniquerait devant cette situation où un corbeau tentait de les faire chanter … ou plutôt de LE faire chanter lui seulement, s’il avait correctement analysé le message. Il lui faudrait résoudre ce problème seul, au moins pour l’instant. Il lui importait surtout de préserver de ce chantage ignoble Cindy et Va-lentin.
Trouver ce « Maitre Corbeau » n’allait pas être chose facile. Il écarta d’emblée deux membres du club qui possédaient des portables trop anciens pour enregistrer de la vidéo. Il lui faudrait employer de multiples ruses pour identifier son maitre-chanteur parmi les dix autres suspects. Il commencerait par paraître participer à son jeu le plus longtemps possible, avec la sensation de jongler avec des grenades dégoupillées prêtes à faire éclater plusieurs vies. « Merde ! On aurait pu faire plus attention. J’aurais du fermer la porte de derrière. » se reprocha-t-il. Il secoua la tête. D’un naturel volontaire, il ne fallait pas se laisser distraire par ce qu’il aurait fallu faire mais il devait se concentrer sur les moyens à employer pour les sortir de ce mauvais pas.
Le maitre-chanteur relevait-il la boite aux lettres de l’adresse avec laquelle il s’était adressé ? Il lui parut sensé qu’il en fut ainsi. Il répondit par la simple phrase : « que veux-tu de moi ? » et appuya sur la touche entrée de son clavier, jetant comme une bouteille dans la mer virtuelle le message rempli d’inquiétude.


***

La forêt somnolait dans des lueurs automnales d’un soleil doré, exhortant les ocres, les orangés et le rouge vif des feuilles prêtes à mourir dans un chant du cygne flamboyant. Les oiseaux embellissaient de leurs volutes et leurs trilles cristallins les arbres bientôt dénudés et les buissons où bruissait la vie avant le long som-meil. L’écureuil accumulait des réserves dans son nid, le lapin engraissé agrandissait son terrier pour accueillir sa future progéniture, le sanglier dormait profondément au coté de sa hure, les hardes de biches et de cerfs pais-saient tranquillement.
« hiiiiiyepi ! Le dernier arrivé est une tapette ! ». Une horde de sept adolescents juchés sur des vélos tout-terrain, parcouraient à vive allure le chemin qui menait au sommet d’une colline, écrasant sur leur passage fleurs des bois, insectes et vers imprudents ; leurs cris primaires libérateurs firent fuir les habitants de la forêt dans une débandade épouvantée.
Rémy vit que Cyril, un de ses amis d’enfance, judoka lui aussi avait pris la tête de leur petit groupe et s’aperçut que Valentin était à la traîne, prêt à se faire rattraper, par Kevin, un petit lourdaud et trapu, un camara-de de classe. « Bah alors ?! Tu te magnes un peu, non ?! » lança Rémy. « Je fais ce que je peux, je crois que j’ai crevé » répliqua essoufflé Valentin. « On est bientôt arrivé ! » l’encouragea Rémy.
La cohorte effilochée arriva à la clairière qui offrait un panorama champêtre de la région. Sur la propo-sition de Cyril, les sept copains profitaient d’une belle journée d’été indien pour faire une ballade et passer un après-midi dans la nature. Leurs petites amies, pour ceux qui en avaient, avaient décidé de passer la journée ensemble de leur coté.
Assoiffé par cette chevauchée sauvage, Rémy sortit sa gourde et après avoir avalé un trait de coca la tendit spontanément à Valentin qui l’accepta avec plaisir. Ce dernier avait effectivement crevé. Il lui fallait répa-rer sur place. En un tour de main, la chambre à air fut démontée. Pendant que leurs amis reprenaient leur souffle, Rémy, Valentin et Cyril cherchèrent le trou dans le caoutchouc pour y mettre une rustine. Ils eurent un peu de mal car n’ayant que leur salive pour les y aider, ils durent plusieurs fois faire le tour du boyau en caoutchouc. Au bout d’un dizaine de minutes, les autres commencèrent à s’impatienter. Rémy les rabrouèrent car Valentin ne pouvait plus rouler et il leur fallait attendre la réparation. La fuite fut enfin localisée et colmatée grâce aux rusti-nes qu’un des membres, toujours prévoyant, avait pris la précaution d’emporter. Quelques coups de pompe et la roue de Valentin fut bien vite remontée.
« On va encore loin, maintenant ? » demanda Kevin encore écarlate. « T’inquiète, on va jusqu’au lac ? Ca vous va, les gars ? » Proposa Cyril. « Bon allez, on gicle ! ». Ses 6 compères acquiescèrent : la ballade, pré-texte pour aller boire en douce loin des parents rébarbatifs et des petites amies trop prudentes, commençait à être longue.
Les jeunes gens prirent un autre chemin serpentin menant à une grande plage herbeuse où ils posèrent avec fracas leur vélo contre les arbres avoisinants. Ils enlevèrent leur blouson et autres coupe-vent pour les poser en vrac sur les deux-roues. Pietro, le chéri de ses dames, un tombeur invétéré avec qui Rémy faisait les 400 coups depuis l’école primaire, plongea un sac plastique contenant des bouteilles de bière dans le lac en prenant soin de l’attacher solidement à une branche d’un des saules qui bordaient la rive.
Laurent, un autre camarade de classe de Rémy, sortit de son sac une toile qu’il disposa sur le sol humi-de, une bâche de chantier assez vaste tenir tous ; elle servirait de bar en pleine nature, pour boire, jouer, fumer ou discuter
Les gourdes furent vidées goulument. La bière et le whisky-coca qu’elles contenaient, leur procurèrent rapidement une légère ivresse.
Kevin sortit un ballon pour le donner à Ahmed, un beur aux yeux rieurs, qui venait d’obtenir sa ceinture violette de judo, un haut grade pour son âge. Laurent prit deux sacs et en fit des buts. Les 3 amis commencèrent à échanger des ballons puis Ahmed fit le gardien pendant que Kevin et Laurent luttaient l’un contre l’autre pour marquer des buts. Kevin tenait la dragée haute à son adversaire et faisait preuve d’une souplesse et d’une rapidité peu en rapport avec sa corpulence. Pietro sortit son téléphone portable et prit quelques photos des 3 footballeurs avant de rejoindre Rémy, Valentin et Cyril assis sur la toile.

- Alors, Val, tu viens à notre dojo et tu laisses tombes les autres clefs de douze ? demanda Rémy en te-nant d’imiter un célèbre entraineur de nageuses.
- Je vais y réfléchir. Vous n’avez pas l’air sympathique, répondit Valentin, moqueur.
- Ouep, on est des durs, des tatoués, des salopards qui vous mettent profond à chaque fois ! affirma Cy-ril avec beaucoup de mauvaise foi.
- Tu exagères ! Tu oublies un peu vite que tu n’as pas eu ta ceinture verte à cause de ta défaite lors du tournoi pour le passage des grades. C’est eux qui t’ont mis ton kyu dans le cul, contredit Pietro, un peu matois. Cyril le foudroya du regard en remerciement.
Valentin sourit. Changer de club lui permettrait de voir plus souvent Rémy. N’étant pas du même lycée, il ne profitait de sa présence que quelques fois par semaine pendant les moments de rencontre entre Ludivine et Cindy. Cette sortie était la première fois où ils se voyaient sans leurs petites amies et Valentin regrettait intérieu-rement qu’ils ne fussent pas seuls.

- Nos dirigeants sont cools même si le sensei est une peau de vache mais on apprend bien, déclara Cyril, très vendeur.
- Et on a une salle de musculation rien que pour nous, renchérit Rémy.
- Et tu sais, les murs ont été repeints récemment. Ca compte, non ? Les autres font du judo dans une ca-ve. Nous, on peut voir l’extérieur, surtout le groupe des danseuses et les flutistes du conservatoire qui finissent en même temps que nous, continua Pietro, qui en avait connu plus d’une.
- Le paradis quoi ! s’exclama Valentin. Vous payez combien ? demanda-t-il mi-figue mi-raisin.
- De la sueur et des larmes, répondit Cyril le plus sérieusement du monde.
- On n’a rien sans rien ! acquiesça Pietro.
- J’achète alors ! s’exclama Valentin.

Sans trop savoir pourquoi, Rémy en ressentit une grande joie.

« Bon si on s’en roulait un petit ? » proposa Cyril. Il sortit du papier à cigarette, une blague à tabac et un bâton de pâte verte. Dextre et rapide, il fabriqua une cigarette spéciale qu’il alluma. Il en tira deux bouffées puis le joint tourna entre les 4 garçons, chacun tirant deux ou trois bouffées, le rallumant sans cesse. L’air se remplit très rapidement de l’odeur ensorcelante de la substance illicite.

- Bon alors Pietro ? Tu es avec qui ? Marie ou Eva ? lança Rémy
- Quoi ? demanda Pietro, le regard un peu vague
- Putain, il ne se souvient même pas de ses fiancées, s’exclama Cyril.
- Ah ! Marie ou Eva ? Je croyais que tu me demandais si j’étais avec une meuf qui s’appelait Marioue-va, je ne comprenais pas !
- Marioueva, ça n’existe pas ! répliqua Valentin après avoir aspiré une bouffée du cône.
- Pourquoi pas ? Il y a bien une chanson que ma mère adore qui s’appelle Manureva, rétorqua Pietro d’un ton boudeur.
- De quoi ? demanda Cyril
- De quoi quoi ? interrogea Pietro, occupé à rallumer la cigarette arrangée.
- Arrête on dirait un canard. Quoi ! Quoi ! Tiens, tu connais la forme préférée des canards ? Le cube, car c’est plein de coin-coin. De quoi Manu rêva-t-elle ? questionna Cyril, goguenard
- Hein ? Ah … t’es con. Elle rêve de moi sans doute. Elles rêvent toutes de moi, certifia Pietro d’un ton enjôleur.
- Pas ma Cindy, déclara Rémy, péremptoire.
- Elle rêve peut-être de quelqu’un d’autre mais elle ne te le dit pas, supposa Cyril
- Je connais ses rêves. Ce sont les miens aussi, songea Rémy tout haut.
- C’est beau ! ironisa Cyril dans un rire un peu fou. On croirait du « bas de laine ».
- T’es con de lui mettre des idées comme ça. Ils vont bientôt avoir des enfants, un chien, un chat et un pavillon de banlieue et un Kangoo, décréta Pietro.

Valentin se rembrunit à cette annonce qui bien que fantaisiste qui montrait le profond attachement de Rémy pour sa petite amie.

- Je n’aime pas les chats mais un hamster pourquoi pas ? se demanda faussement Rémy. Dis, Cyril tu en es où avec Marine ?
- Je l’ai larguée hier parce que si le ham se terre, le rat se casse, répondit Cyril en tirant sur le bedo après l’avoir une nouvelle fois rallumé.
- Pourquoi ? interrogea Valentin qui voulait participer à la conversation
- Je me faisais chier.
- Au lit aussi ? s’enquit Valentin
- Aussi. J’en avais marre d’entendre ses commentaires sur les articles de « Glam » et « Voilà Paris » concernant les débiles de la télé-réalité et cette bombasse de Paris Hilton.
- Ah bon ? Pour moi c’était un bon coup. Pas de la grosse cochonne vicieuse mais bonne tout de même, intervint Pietro
- Pas avec moi en tous cas. Ce n’est pas grave. A la soirée inter-sport samedi prochain, je vais bien pou-voir m’emballer une handballeuse, répliqua Cyril. Pour détourner l’attention, il demanda : Est-ce que vous con-naissez l'histoire de l'homme aux cinq bites ? Son slip lui va comme en gant !
- Elle est usée jusqu’à la corde celle-là, rouspéta Valentin, on y voit son cul.
- Forcément, puisque c’est son slip, renchérit Rémy.

Valentin sentit la tête lui tourner, il ne fumait pas en général et très rarement des joints. La gaîté de Ré-my le rendait encore plus beau à ses yeux et il avait furieusement envie de l’embrasser là maintenant, faisant fi de tous et de sa peur. Il tenta d’accrocher son regard mais en vain, cherchant à retrouver le lien profond tapi dans l’ombre de son amitié. Tous riaient de plus en plus fort à des plaisanteries de plus en plus douteuses, à des jeux de mot vaseux ou même pour n’importe quoi.
Le bedo consumé, Pietro exhiba deux petites enceintes qu’il connecta à son portable. Les garçons se mi-rent à chanter à tue-tête en parodiant les chansons nasillardes qui s’échappaient des deux petites boites. Cyril filma la scène en vidéo avec son portable. Valentin se risqua à une danse lascive sur un morceau de soul très en vogue sous les quolibets salaces de ses amis. Rémy prit une photo avec son téléphone et se risqua même à un « Tu es bonne ! » ce qui fit rougir Valentin jusqu’aux oreilles.
« Bon les pédés, vous venez jouer au foot avec nous ? » demanda Laurent à la cantonade. Les 4 lycéens se levèrent pesamment. Lentement, ils partirent se dégourdir les jambes et leur esprit embrumé par la drogue inhalée. Deux équipes de trois avec un remplaçant qui changeait d’équipe une fois sur deux furent constituées. Valentin n’était pas très à l’aise car il ne jouait presque jamais au foot. Il fut conspué plusieurs fois.
La partie endiablée et jubilatoire assoiffa les 7 garçons qui sortirent la bière rafraîchie dans les eaux gla-cées du lac. Désaltérés, ils firent un concours de rots remporté brillamment par Kevin. Valentin, peu habitué à tant de trivialité, arriva bon dernier. Rémy le décevait de se prêter à ce genre de jeu. Laurent lui lança « Tu es coincé du cul ?! Ah non ! De la gorge je dirais. ». Les autres soulignèrent la plaisanterie par un rire gras.
Cyril qui s’était aperçu de la gaucherie de Valentin pendant la partie de foot, étant un judoka doublé d’un bon footballeur, prit un malin plaisir à lancer le concours de celui qui ferait le plus de fois rebondir le ballon sur ses genoux. Il n’eut aucun mal à se classer premier ex-æquo avec Kevin. A nouveau, Valentin finit bon der-nier avec 3 rebonds. Il se fit huer. « Ouais c’est normal, ils sont aussi bons en foot qu’en judo, là-bas » déclara Pietro.
« Allez ! Je vous prends un par un au judo, vous allez voir ! » provoqua Valentin, un peu furieux. Cyril se présenta en premier et se retrouva immobilisé par un Valentin vindicatif. Ahmed vengea son copain qui en-voya par-dessus son épaule le mauvais joueur de foot. Bien que la terre meuble ait amorti la chute, Valentin s’en retrouva un peu sonné. « Ouh ! Ouh ! Il est nul ! A la flotte, la fiotte ! A la flotte ! » exhorta Kevin.
Rémy resta interdit tandis que ses amis se jetèrent sur Valentin qui se retrouva rapidement immobilisé. Ils cherchèrent à le déshabiller mais celui-ci ne se laissa pas faire. La honte de s’être fait prendre et la peur de se retrouver dans les eaux glauques et froides du lac décuplait sa rage impuissante.
Rémy trembla et sentit monter en lui un désir impérieux de protection envers Valentin, de le sortir de cette mauvaise posture et de le défendre contre les autres. Il ressentit la vexation et la peur dans l’appel à l’aide muet que son ami lui adressait. Prêt à se battre, il serra les poings, mais la peur de la réaction de ses copains retint ses coups. Il tergiversa le temps pour Valentin de se retrouver nu comme un ver et dangereusement près de l’eau. Oubliant ses appréhensions, Rémy vit rouge et se jeta dans la mêlée pour libérer son ami.
Les adolescents ne comprirent pas tout de suite ce qu’il se passait. Les coups du sauveteur permirent à Valentin de se dégager de l’étreinte des 5 adolescents qui abandonnèrent rapidement leur chahut en injuriant Rémy.
Il n’en avait que faire et aida Valentin à récupérer ses habits éparpillés dans la clairière. Il lui trouva l’air d’un petit animal chétif et désarmé. La gratitude que Rémy lut dans le regard de Valentin le remplit d’un sentiment trouble qui le poussa à prendre son ami, encore nu, dans ses bras pour le consoler. Réalisant l’ambiguïté de la situation, il reprit ses esprits et courut vers Kevin en criant « A ton tour ! Tu vas voir si c’est marrant ! ». Laurent et Ahmed lui barrèrent le passage ce qui fit cesser immédiatement la chasse au Kevin. Cyril lâcha « Tu es vraiment un chieur parfois » en rangeant son téléphone avec lequel il avait photographié la scène.
Valentin se rhabilla pendant que les jeunes gens rassemblèrent leurs affaires dans un grand silence pe-sant. La bataille avait gâché la fête et refroidi leur gaité. Les 5 tortionnaires frustrés en voulurent à Rémy tandis que Valentin se sentit penaud d’être la cause de la dispute. Rémy fut désarçonné par sa propre réaction. D’habitude, il n’était pas le dernier pour chahuter et il avait déjà fini dans le lac ou avait aidé à y précipiter plus d’un. Il capta d’ailleurs le regard perplexe et interrogateur de Pietro et sentit également Kevin les observer à la dérobée. Seulement, il lui avait été intolérable qu’on ait voulu faire du mal à Valentin. Des milliers de justifica-tion auraient pu franchir ses lèvres mais il réalisa que c’était un rideau de fumée pour cacher un attachement plus profond qui lui chavirait le cœur.
Après un rapide salut, cinq garçons partirent chacun de leur coté tandis que Rémy se proposa de rac-compagner Valentin chez lui prétextant que ce dernier n’avait pas de phare à son vélo et que la nuit tomberait rapidement. Kevin eut un petit sourire montrant qu’il n’était pas dupe.

Ils firent le trajet calmement, en silence. Leur attention accaparée par la civilisation qu’ils retrouvaient, fascinés et curieux, en apparence, des autres êtres humains s’agitant sur les trottoirs et dans leurs carrosses de fer, ils franchirent les obstacles routiers avec précaution avec l’inconscient désir de retarder le moment où ils allaient se retrouver face à face pour se séparer.
Rémy, perdu dans ses pensées, revivait l’élan qui l’avait porté pour aller au secours de Valentin et déri-va vers leur rencontre, puis les sentiments forts qui étaient nés au cours du temps passé ensemble malgré la pré-sence de leur petite amie respective. L’intensité de son attachement lui était apparu au grand jour au moment de l’altercation, le remplissant de confusion ; il n’avait jamais imaginé pouvoir ressentir cela pour un garçon. Et Cindy ? Jusqu’où son cœur allait-il le mener ?
Valentin n’osait pas regarder Rémy. Il était simplement heureux de faire ce trajet en vélo avec son ami qu’il aimait. Il goûtait à ce plaisir simple, ce petit moment de complicité intense, loin de leur quotidien. Les sentiments lus en Rémy alors qu’il était nu devant lui suffisaient à son bonheur. Il priait intérieurement pour que leur déambulation ne se termine jamais.
Ils arrivèrent au pied de la maison de Valentin qui actionna à distance la porte électrique du garage. Il descendit en roue libre la petite rampe d’accès et Rémy le suivit avec son vélo à la main. Après avoir allumé la lumière, Valentin accrocha son vélo au mur du garage en prenant soin de ne pas rayer la voiture familiale. Rémy l’attendit sagement détaillant chacun de ses gestes comme si c’était la première fois qu’il les voyait. Leurs yeux se croisèrent enfin.
D’une voix mal assurée, Valentin le remercia pour s’être interposé et craignait que ses amis lui en veuil-lent. Rémy le rassura en déclarant qu’il les avait trouvés idiots et qu’il détestait les bizutages. Il fut soulagé d’apprendre que le transfert de Valentin dans son club n’était pas remis en question.
Leurs yeux aimantés, chacun plongeait dans l’âme de l’autre, bercé par un sentiment de plénitude qui tranchait avec la fin mouvementée de l’après-midi. Ils restèrent pantelants ne se décidant pas à séparer. Rémy s’approcha de Valentin et au lieu de lui serrer la main, il lui fit une bise qui claqua sur chaque joue. Le regard à nouveau rivé, leur corps se frôlèrent timidement et leurs lèvres se scellèrent dans un doux baiser qui fit disparai-tre l’univers tel qu’ils le connaissaient.
Valentin eut la présence d’esprit d’éteindre la lumière du garage et la pénombre vint les protéger. En-hardis, ils s’enlacèrent fougueusement et leurs baisers se firent plus profonds, plus violents, se révélant ainsi l’un à l’autre ainsi qu’à eux-mêmes.

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