Adolescence

J’avais quinze ou seize ans. Cet été-là, Papa, Maman, petit frère, petite sœur et moi partons tous ensemble en vacances. Nous avons opté pour un Village Vacances dans le Sud-Ouest, près de St-Cyprien.
Quittant notre petite ville à bord du fourgon familial, nous croisons avant la nationale un bâtiment aux volets clos avec une grande porte en fer munie d’un judas et d’une sonnette, surplombée d’une lanterne. Mon père, dépanneur électricien, se fend d’un rire goguenard et pointe le doigt :
- Ça, c’est une boîte de pédés ! J’y ai bossé une fois, c’est soi-disant un sauna, mais les types montent à l’étage pour baiser ! »
Maman, petit frère et petite sœur rient de bon cœur. Le mot « pédé », ça fait toujours rire. Je fais mine de n’avoir pas écouté. Comme j’ai toujours l’air distrait, rêveur, personne n’y prête attention. Silencieux, je savoure pourtant le moment. Merci, Papa, merci. Tu viens de paver le chemin vers mon homosexualité naissante. Grâce à toi, j’irai voir, cette « boîte de pédés », j’y entrerai. Advienne que pourra. Je saurai !

La tramontane souffle à n’en plus finir, la Méditerranée est aussi grise que le ciel et le Village Vacances n’est décidément pas compatible avec mon profil de garçon sensible bourgeonnant ! Papa, Maman, petit frère, petite sœur et moi nous emmerdons depuis une semaine déjà, et le Gentil Animateur « qui en est », c’est sûr, pense Maman, vu sa chorégraphie sur du Mylène Farmer pendant la soirée loterie, a fini de nous amuser/animer depuis longtemps.
Alors, nous partons nous promener loin des hommes (enfin… bref), garons le fourgon dans quelque espace vide, et frayons notre chemin comme une meute parmi la nature luxuriante jusqu’à la mer. Tout le monde suit le canal bordé de fougères et roseaux qui finira bien par se jeter dans la baie, heu, tout le monde ? Je reste bien sûr en retrait, sans doute handicapé par un appareil dentaire, une poussée d’eczéma, ou une graisse de cheveux pubère ? Il vaut mieux que le reste croie ça, car qu’est-ce que je viens de voir ?
Nous sommes entourés de dunes et de buissons, ce n’est pourtant pas le vent qui les meut. D’un talus, une tête dépasse. C’est un monsieur sans âge, dont les lunettes triple foyer masquent le regard à cette distance. Mais j’ai bien reconnu cette expression impassible alors qu’il me fixe, cette attente. D’autres silhouettes, plus ou moins lointaines, se confondent ou pas avec l’horizon, et même plus près, et de plus en plus nombreux les corps, à mesure que le reflux des vagues que nous entendons et allons enfin atteindre, apporte pourtant déjà le crépuscule. La rumeur enfle. Maman a un sourire en coin, Papa l’a parfaitement entendu. Petit frère et petite sœur, malgré leur jeune âge, ont compris aussi. Deux garçons se dévisagent, posés sur leurs cigarettes. Des soupirs s’élèvent. Un vieux me tire la langue. Nous n’aurons même pas eu le temps de voir la mer pour de bon. Il est grand temps de rebrousser chemin, décide Papa.
Sur le retour, ils passent en hordes désarticulées, pressés. Leurs regards s’attardent beaucoup trop sur moi, qui m’attarde beaucoup trop en fermant la marche du groupe. Eux et moi nous sommes déjà reconnus, évidemment. C’est peut-être par crainte de cela, même inconsciente, que Papa et Maman pressent le pas mine de rien. En ricanant tout de même. Le mépris est un bouclier comme un autre, non ? D’ailleurs, plus nous retrouvons le fourgon bienfaiteur dans notre ligne de mire, moins les miens (génétiquement parlant, s’entend ! Pas généreusement…) font de manière. Maman rit franchement, d’un rire aussi gras que mes cheveux et aussi incisif que mes bagues dentaires, clairement lancé, comme un jet d’acné pressé, vers « eux »… Petite sœur, qui veut faire femme déjà, la double de sa voix de crécelle plutôt crétine. Papa profite de l’hystérie sonore pour lâcher un pet bruyant. Ici, lieu du fugitif et du secret, personne n’osera rien dire.
Là où nous avions garé notre véhicule célibataire, se sont multipliés les coches depuis, qui passeront pour la plupart la nuit, c’est sûr. Alors que nous démarrons, comme si nous prenions la fuite (à voir Papa appuyer sur l’accélérateur), un type se gare. Petit frère le hèle :
- Oui oui ! C’est par là ! Y a qu’à suivre !!! »
Tout le monde s’esclaffe. Petit frère, par la vitre baissée, crache à terre, et un nuage de poussière jaunâtre nous emporte.

Bien évidemment, je reste « distrait, rêveur, silencieux. » Je savoure pourtant le moment. Merci Papa ! Merci Maman ! Merci petit frère ! Merci petite sœur ! Grâce à vous, grâce à votre médiocrité, je sais toujours un peu plus qui je suis. Je sais qui je suis !!!! « Famille, je vous aime... » Riez de moi aussi, s’il vous plaît. Ce qui ne tue pas rend plus fort.