SURDOUÉ

de JMB

1ère Partie

1967: 15 ans et 8 mois

Moche! Moche! Moche!
Il se répète cette litanie afin de bien se persuader: je suis moche!
Il ricane, pense
<< - Idiot ce que je fais là! Pourquoi me persuader puisque je le suis déjà, persuadé! Si je ne l'étais pas, persuadé, il me suffit de regarder dans une glace, ce que je fais en ce moment:
- Les cheveux raides, couleur imprécise (ni roux, ni châtain, entre les deux),
- Le visage rond au teint limite livide avec tout plein de tâches de rousseur sur le nez et les joues,
- Les yeux aux sourcils et cils (courts) au coloris identique à celui des cheveux, dotés d'un iris virant au bleu roi,
- Le nez retroussé que je compare à l'extrémité d'un pied de biche,
- Les oreilles qui pourraient servir de paravent parce je les estime trop décollées,
- La bouche …. tiens pas trop mal plutôt bien dessinée, avec des lèvres parfaitement ourlées, d'un joli rouge-rosé selon ma conception des nuances en matière de coloriage.
- Corps 1m76, 70kg,
- Pas un poil sur la poitrine, quelques uns très rares en bas, niveau pubis, qui s'apparentent au reste de mon système pileux sur le plan couleur,
- Petit engin (zizi) aux dimensions que je qualifie de microscopique, surtout quand je vois celui des camarades, à la douche après le sport, bien membrés et velus, eux.
- Muscles néant donc bras et jambes plutôt maigres et je chausse du 40!
- Le pire de tous ces désagréments, ce sont ces saloperies de boutons, acné oblige, dont je n'arrive pas à me défaire malgré les lotions et autres crèmes. >>

Pas drôle tout ça, pour se plaire quand on a 15 ans et 8 mois. Sa mère le trouve mignon. Certes, comparé à il y a deux ans, il s'est bonifié, comme dirait l'autre, avec une dizaine de centimètres de plus en hauteur pour un poids égal.
Donc d'affreux il s'estime passé à moche.
Le premier de sa classe (baccalauréat en fin d'année scolaire)! Cette tare pour les autres élèves ne serait pas trop grave s'il parlait et écrivait comme eux. Nenni! Il essaie systématiquement d'éviter les fautes d'orthographe et regrette de ne pas assez maîtriser la syntaxe, au lieu de s'évertuer à employer un parler argotique de bon aloi au bahut. Le langage à la mode lui est inconnu même si parfois il aime certains mots, certaines expressions. On lui reproche quelques fois de trop étudier. Pas de sa faute si les autres préfèrent les jeux ou parler de leurs conquêtes, sujets qu'ils abordent constamment. En vrai, il n'ose pas se mêler aux camarades de classe. Beaucoup sont plus âgés que lui. Tous sont à l'aise avec eux-mêmes, avec la vie, à ce qu'il semble. Ils râlent souvent, lui rarement. Ils rient souvent, lui peu. Ils passent beaucoup de temps ensemble, jamais avec lui. Tous gentils pour lui puisqu'ils l'ignorent gentiment tout comme il les ignore gentiment.
Un solitaire pas encore dégrossi, déclare son père.
Timide et moche, voilà comment Damien qualifie son propre portrait.
Cela dit, il ne se cogne pas la tête contre les murs pour autant!
Il vit sans aimer ou détester vivre. Il bûche en classe, histoire de passer le temps, de faire plaisir à ses parents. Deux intellos de haute volée ne comprendraient pas d'avoir enfanté un ignare et crétin de surcroit.
Sa mère, psychologue de son métier, fait en sorte de ne pas interférer dans la vie personnelle de son fils, heureuse quand il lui demande de l'écouter raconter ses petits soucis et de lui remonter le moral. Ce qu'elle fait très bien.
Papa, chirurgien de son état, brille par ses absences, trop pris par son boulot. Malgré tout, il consacre au fiston, au moins une fois par mois, une journée entière durant laquelle ils effectuent plein d'activités selon les saisons, le climat et les humeurs. Jamais son père ne déroge à cette règle, quoi qu'il arrive.
Durant les vacances d'été, ils partent tous les trois au hasard, en camping car, sans se fixer réellement un but. L'an passé, pour cause d'incompatibilité professionnelle, Madame était en congé en juillet et Monsieur en août. Résultat, fiston a passé deux mois à "bourlinguer" à travers l'Europe avec l'une puis avec l'autre!
Damien fils unique, surdoué de son état, pense que tout peut se régler si l'on se donne la peine de bien réfléchir, d'analyser logiquement.
Ses parents disent ne pas avoir de temps pour un petit frère ou une petite sœur.
Deux personnes complètent cet entourage: Grand-père du côté maternel, Grand-mère du côté paternel, tous les deux gâteux selon les rares personnes qu'ils fréquentent, adorables selon leur petit-fils qui représente leur spécimen préféré de l'humanité. En fait, ce sont deux charmants vieux (66 et 72 ans!) plein d'entrain, veufs, bougons à souhait, ne supportant rien ni personne, exceptée leur famille. À noël dernier, chez Damien, alors qu'ils trinquaient à la santé du père Noël, Mamie et Papi annonçaient leur décision de vivre sous le même toit. Ils se trouvent bons copains, se supportent allègrement. Depuis, ils sont passés aux actes, chambres séparées, bourse commune! Leur unique héritier vivait, ce jour-là, un des plus beaux moments de sa courte vie!
Pas d'autre famille, ni oncle, ni tante, donc ni cousine, ni cousin. Aucune pièce rapportée, en quelque sorte.

Comme précisé, Damien s'occupe utilement afin de passer le temps sans espérer un événement merveilleux pour lui, pensant qu'aucune catastrophe ne lui arrivera pas plus qu'aux siens. Tout va pour le mieux dans le meilleur de son monde d'excellent égoïste.

Maman l'appelle de la cuisine: un coup de main la ravirait. Ce soir, ses grands-parents dînent avec eux. Damien aide pour la mise en place dans la salle à manger, prépare le chariot à apéritifs. Papa arrive à l'heure (miracle!), passe sa main dans les cheveux hirsutes de son gamin et, pour la première fois de sa vie, pose la question qui va tout chambouler:
<< - Alors fiston, toujours pas de petite fiancée? >>

Pourquoi cette interrogation, là, aujourd'hui, sans prévenir? Sur le coup, l'adolescent prend ça comme un reproche. À sa tête, son paternel croit bon de rectifier:
<< - Ne t'inquiète pas, fiston, je te taquinais. >>

Rassuré, Damien rétorque:
<< - Tu sais, Pa', je n'ai pas eu le temps d'y penser: trop de choses à apprendre au lycée. Maman et toi avez trop de travail pour que j'ai une petite sœur ou un petit frère, moi j'ai trop de cours pour avoir une fiancée. >>

En voyant son paternel éclater de rire, suite à cette répartie, il éprouve une grande joie de s'en être si bien sorti.

Impossible de s'endormir lui qui, d'habitude, tombe comme une masse la lumière tout juste éteinte. La demande de papa éveille en lui un questionnement qui ne l'avait jamais effleuré auparavant.
Une fiancée? Pour quoi faire, grand dieu?
Bien sûr, il semblerait plus en phase avec les mœurs du lycée qui veulent que chaque garçon, pas trop dépourvu de charmes, flirte avec une fille relativement mignonne et vice-versa.
Bien sûr, les contacts perpétuels avec une fille l'amèneraient probablement à la fréquenter de manière plus intime et, de là, à connaître certains plaisirs dont tout le monde parle avec sourire narquois aux lèvres ou par sous-entendus plus ou moins lourds, quand ce n'est pas uniquement pour épater la galerie. En un mot comme en cent, une fille pour le déniaiser, lui faire perdre son pucelage (est-ce le mot utilisé pour un garçon?). Seulement il n'éprouve pas le besoin de s'acoquiner intimement avec qui que ce soi.
Il n'est pas si ignorant concernant les joies du sexe. Il profite de mon corps dès qu'il peut s'isoler. Il ne pratique jamais ce genre d'exercices à la maison, par une sorte de respect envers les siens, ou par peur qu'ils ne remarquent certaines traces qui provoqueraient immanquablement d'infinies discussions, tout au moins il le pense.
Ses pulsions charnelles en solitaire, il les assouvit de jour, en dehors du domicile familial. Dans les toilettes du lycée, il se sent plus tranquille pour pratiquer l'acte, les yeux fermés, savourant les délices manuels jusqu'à libération complète.
Pour en revenir à la réflexion de son père, il croit qu'inconsciemment il lui fait comprendre que le temps est venu pour lui de "sauter le pas" comme on dit pudiquement quand il s'agit d'une première relation sexuelle entre un garçon et une fille. Grand-père lui expliqua, voilà bientôt un an, sa première fois à lui. Le jour de ses 15 ans, son père lui donna un billet de banque (il ne sait plus combien) l'emmena avec lui dans une maison close, le laissa seul avec une "dame" chargée de le déflorer. Selon le Papi, tout se déroula le plus parfaitement possible. Peut-être que, les mœurs ayant énormément changées depuis l'adolescence de Papi, son père procédait d'une manière moins directe, plus souple, par allusion.

La prof de maths pérore. En effet, elle ne donne pas un cours, elle récite un cours. De temps à autres, après avoir repris sa respiration, se surélevant sur la pointe des pieds, elle clame un "Vous voyez?", auquel personne ne répond, ce qui lui permet de continuer à déblatérer sa litanie façon monologue rasoir et de reprendre une position plus stable en reposant ses pieds à plat sur le sol. Damien sourit: certainement pas le genre avec qui il vivrait ses premiers émois partagés avec une personne du sexe. Osseuse au point qu'on la surnomme Nonosse. Ces spécificités professorales ne nuisent en rien à la compréhension des cours.
Qui dans les classes de filles, parmi celles que connait Damien de nom, lui conviendrait, dans la mesure où il serait susceptible de convenir à l'élue? Elise? Trop belle, trop de soupirants autour. Bernadette? Trop vieille et elle redouble pour la seconde fois. Nadine? Une bûcheuse comme lui, ils ne feraient que parler boulot. Micheline? Oui, ça pourrait aller. On la dit assez dévergondée, peu chichiteuse quant au physique de ses amants. Certains la gratifient du doux nom de Pupute! Gentillet bien qu'explicite. S'afficher avec elle signifierait que Damien les fréquente, les comme elle. Quoi qu'en y allant discrètement... Justement: en y allant! Il faut y aller, faire le premier pas. Non, trop compliqué entre lycéens. Il décide d'attendre une rencontre fortuite. Maman et papa se sont rencontrés fortuitement. Ils sont heureux donc aucune raison pour que ça change quand il fera la sienne de rencontre fortuite.

La cloche! Damien profite de la récréation pour procéder à quelques manipulations charnelles dans les WC. Penser à quérir une personne du sexe en vue d'un rapprochement corporel l'a quelque peu mis en émoi. Tout en pratiquant comme à l'accoutumée, il ne pense pas du tout à une fille mais à son engin pour qui il commence à avoir une certaine affection malgré son peu de volume. Il lui doit bien ça, ne serait-ce que pour les frissons qu'il lui procure quotidiennement.

Reprise des cours: anglais! La corvée pour Damien. Longtemps il a cherché à comprendre pourquoi il n'arrivait pas à se captiver pour cette langue. Il a enfin trouvé: à cause du prof qu'il supporte depuis la 6ème. Une espèce d'homme déguisé en gentleman-farmer, pantalons de golf, veste très british, nœud Papillon, fine moustache, air pincé avec bouche en cul de poule. Tout de l'anglais factice, de la caricature d'anglais. Sans oublier que sa main droite (il est gaucher) ne quitte jamais sa poche de pantalon et qu'on devine les doigts s'agiter frénétiquement et de manière incessante. Dans le bahut, aucune personne n'a de doute sur l'activité de cette main. Quelques plaisantins s'inquiètent de savoir si la chose ainsi malaxée sans répit ne s'use pas à la longue. Pour en revenir au peu d'attrait de Damien pour la langue anglaise, il se voit contraint d'en référer à maman, qui la parle et l'écrit couramment, afin d'éviter des notes en dessous de la moyenne, ce qui serait un désastre pour lui, le surdoué.

Dans l'énumération des membres de la famille, un autre personnage joue un rôle important: Angèle la bonne! En réalité, elle a accompagné de longues années, telle une nounou, l'enfant unique, palliant les absences de la parentèle pour causes professionnelles. Femme autodidacte, elle passe ses loisirs en lectures, visites de musées et autres lieux hautement culturels. Elle connaît tout des petits malheurs, des petits bonheurs, de Damien, même de ses élans solitaires dans les cabinets du lycée. Maman la jalouse un peu, voyant qu'il ne lui confie que peu de choses et encore quand ce qu'il considère comme des urgences se produisent en l'absence d'Angèle. Damien se demande comment elle était, jeune fille, Angèle. Certainement le genre à l'attirer. C'est, à n'en pas douter, le type de fille qu'il lui faudrait. Cette déduction établie, il se sent rassuré, estimant avoir accompli le premier pas vers la recherche des plaisirs sexuels partagés avec le sexe opposé puisqu'il vient de déterminer la personnalité de la future élue.

Noël et ses vacances scolaires! Cette année, séjour chez les grands-parents, histoire de fêter leur premier noël sous un toit communautaire, en famille. Les parents reprendront le travail dès le 26 décembre pour revenir le 31 et repartir le 2 janvier, laissant fiston là-bas durant près de trois semaines. Il aime! Papi va y aller de ses histoires, jamais les mêmes, aidé par Mamie qui ira de son grain de sel, comme elle dit. Damien fera sa cure de gâteries en tous genres. Car, avec eux, il est pourri gâté. Il le sait, il aime et en redemande. Cela ne nuit en rien au retour à une vie plus sévère, à la maison, bien que bourrée d'affection à chaque instant.
Il prépare son bagage. Comme toujours, papa s'étonne de ce qu'il n'emporte jamais de jouet quand on va voir Papi. Inutile. Son aïeul et lui effectuent de longues promenades, tout en parlant de choses et d'autres. Papi montre plein de nouveautés que les yeux adolescents sont encore incapables de distinguer ou auxquelles sa cervelle ne s'intéresse pas pour cause d'ignardise (néologisme souvent employé par Mamie pour qualifier un crétin, ou une crétine). Damien est pressé de savoir si Mamie se joindra à eux, durant leurs équipées campagnardes. Il veut le croire, sachant qu'elle garde bon pied, bon œil.
___

Une urgence en salle d'opération retarde le départ.
Ils arrivent juste pour le réveillon de Noël, aux environs de 23h!
Douces retrouvailles, émouvantes, remplies de joies. Plantureux repas, échanges de cadeaux, champagne!
Damien monte se coucher, quelque peu grisé par les divers jus de raisin transformés en vins de marque, sans omettre les bulles d'une certaine Veuve de renommée mondiale, mais également excité par la perspective de grimper, demain dès l'aube, sur sa mobylette toute neuve que viennent de lui apporter ses pères et mères Noël.

25 décembre, 9h!
Après le petit déjeuner, papa propose "d'essayer" la mobylette. Mamie, d'une voix douce, conseille:
<< - Attention, Gérard, il y a du verglas sur la route. N'oubliez pas vos cache-nez.
- Oui maman! >>

Damien sourit: son père redevient le petit garçon à sa maman.

Les essais s'avèrent concluants si l'on en juge par le long tour qu'effectue le père. Quand il s'arrête devant la maison, il constate, contrit:
<< - Pardon, Damien, il n'y a plus d'essence. Je me suis emballé comme un gamin. Ça m'a rappelé lorsque j'ai eu mon premier vélo. Un acheté d'occasion, évidemment. Mais tu ne peux pas savoir ce que j'étais heureux quand je l'ai étrenné. >>

Le garage du village est ouvert, du moins la pompe à essence, la dernière avant l'entrée de l'autoroute. La mobylette chargée dans la voiture, l'homme et son fils vont prendre du carburant. Arrivés sur place, Damien sort du véhicule, débarque la mobylette. Personne ne vient. Le père klaxonne plusieurs fois. Un jeune homme apparaît, souriant, vif, vêtu d'un costume gris perle réalisé grâce au bodygraphe d'un certain grand magasin de la capitale, chemise blanche col ouvert et non fermée aux poignets des manches. A l'évidence, il assure la permanence tout en participant aux festivités en l'honneur de la nativité.
Il remplit le réservoir de la mobylette. Le père en profite pour faire le plein de sa voiture. Pendant que le pompiste s'exécute, papa se dirige vers le petit magasin afin d'acheter un antivol pour l'engin de fiston. Le pompiste ne cesse de regarder ce dernier, comme s'il le passait au crible. Les joues de l'adolescent rosissent. Il baisse les yeux. L'employé constate:
<< - Timide, hein?
- Un peu.
- Comment tu t'appelles?
- Damien.
- Moi c'est Raoul. T'es du coin?
- Non. Je viens passer les vacances de noël chez mes grands-parents.
- Je me disais aussi que je n'avais jamais un visage aussi sympa. C'est ton père?
- Oui. Je suis chez mon grand-père, vous devez le connaître, c'est Mr…
- Ah oui! On l'a vu deux ou trois fois. Un vieux bonhomme sympa. Sa femme aussi. Et tu fais quoi, dans la vie, Damien?
- Je suis au lycée, je passe le baccalauréat en fin d'année scolaire.
- Si jeune et déjà génie! T'as de la chance. Moi, je travaille depuis deux ans. Mais j'aurais voulu continuer d'étudier. Bon, je te laisse. Le plein est fait. Ton père m'attend à la caisse. Salut Damien! J'espère qu'on se reverra bientôt! >>

De retour à la maison, Damien s'étonne de ne penser qu'au pompiste. Un courtaud, très costaud, une tignasse hirsute comme la sienne mais noire au possible, comme ses cils longs et sourcils élégamment dessinés. Ce qu'il retient de son visage bronzé: son sourire naturel, éclatant, laissant apparaître des dents blanches parfaites. Il a aussi remarqué ses grandes mains, puissantes, fortes. Il soupçonne chez lui une musculature assez impressionnante, de fortes cuisses, un corps velu précisant et accentuant sa jeune virilité. Tout son contraire, en somme.
Retour à la maison, le père en voiture, Damien fier comme Artaban sur sa mobylette.
___

Les parents sont partis, de suite après le déjeuner. Passée une sieste, Papi sort sa vieille DS 21: ils projettent de se rendre chez un nouveau copain de l'ancêtre, un passionné d'archéologie.

Présentations, coupe de champagne pour tout le monde. Madame est un tantinet boulotte, s'agite à tout propos. Monsieur, placide, la regarde avec un sourire complice plein d'indulgence. On prépare le spectacle: diapos sur l'Iraq pays des mille et un vestiges non encore découverts et des mille et une merveilles répandues partout dans le monde, pillées par des occidentaux qui n'avaient aucun droit de propriété. Ça, c'est le Papi qui le dit.
Alors que la lumière émise par le plafonnier s'éteint, quelqu'un s'assied aux côtés de Damien.
Surprise: Raoul l'honore d'un sourire encore plus resplendissant que ce matin. Il murmure, à débit rapide:
<< - J'ai fini ma permanence. J'ai vite rappliqué ici, je savais que ton Grand-père venait. Je me suis douté que tu viendrais avec lui. Ici, c'est chez mes grands-parents à moi. >>

Un "chut" ostentatoire intime l'ordre aux malotrus de se taire.
Des bijoux datant du règne de Hammurabi, au grand escalier d'une Zigourat construite aux environs du 3ème millénaire avant J.C. en passant par la stèle de Narâm-Sin, ils voient défiler des dizaines de magnifiques représentations montrant autant de trésors jadis confectionnés pour un Dieu ou la gloire d'un roi. Damien, pris par le spectacle, oreilles grandes ouvertes aux explications succinctes (manque de temps) de son hôte, enregistre avec un grand intérêt.
Bien que toute son attention soit acquise aux merveilles présentées, cela ne l'empêche nullement de noter quelques contacts, inopinés ou non, provoqués ou non, de la part de son voisin. D'abord il sent un genou venu frotter délicatement sa cuisse, geste qu'il pense involontaire mais qui se répète deux ou trois fois. Comme il ne fait pas mine d'éviter ces contacts, le provocateur recommence, prenant un air innocent. Lorsque Damien le regarde subrepticement, il sourit aux anges, heureux de lui. L'adolescent pense à un jeu engagé par une personne blasée ou non intéressée par ce qui se passe sur l'écran. Un léger frottement le dissuade de cette idée. Il s'agit d'un doigt taquin qui s'en vient remplacer le genou. Il ne réplique toujours pas. Alors, Raoul fait semblant de mieux s'asseoir sur le canapé, en profite pour carrément coller sa cuisse contre la sienne, leurs bras se touchant presque. Damien s'apprête à s'écarter lorsqu'une chaleur inconnue l'envahit, le trouble, l'émeut. Des frissons parcourent son dos. Il tremble sous le coup de cette nouveauté devinant que cette chaleur provient du corps de Raoul. Au lieu de s'éloigner, il appuie sa jambe contre la sienne sans même savoir ce que peut signifier un tel geste. Les yeux de Raoul deviennent presque lumineux, comme son sourire qui marque une victoire. Une impression de gonflement sous sa braguette hypnotise un Damien aux anges. En même temps, il s'affole, tente de voir si personne d'autre n'a surpris leur petit manège, là encore sans savoir pourquoi une telle réaction. Comme s'il devinait ces sentiments, Raoul pose sa main sur le haut de la cuisse, la presse légèrement afin de le rassurer. Dans le même temps, paraît sur l'écran une diapo qui ne correspond nullement au sujet traité. Gêne de notre hôte, rire de son épouse qui croit bon de préciser:
<< - Il s'agit d'amphores attiques, un peu avant 500 av. J.C. sur lesquelles on voit des hommes et des éphèbes. Il s'agit de la Grèce antique, que voulez-vous! Je me demande ce que ça fait là. Probablement une erreur de classement. >>

La séance achevée, les anciens papotent ensemble, laissant Raoul et Damien, se tenir compagnie. Sans hésiter, comme s'ils se connaissaient depuis une éternité, Raoul entraîne le jeune invité dans sa chambre. La porte fermée, il déclare:
<< - C'est mon coin, jamais personne n'y vient. Tu es le premier.
- C'est gentil mais on se connaît à peine.
- Moi j'ai l'impression de t'avoir toujours connu. Tu m'as vachement tapé dans l'œil. Tu as dû t'en apercevoir pendant la séance.
- C'était sur ma cuisse que tu tapais.
- Serais-tu naïf à ce point?
- Pourquoi?
- Non, rien. Attends, je vais te montrer, en plus détaillé, ce que représente la diapo mal classée. >>

Raoul prend un dossier dans un meuble, l'ouvre, le pose sur la table, propose à Damien de s'asseoir sur l'unique chaise, se place derrière lui. Il explique, tout en lui montrant:
<< - Ici, c'est un Karchesion attique qui représente un homme et un éphèbe, tous deux debout. Tu sais ce que c'est, un éphèbe?
- Bien sûr! Un adolescent soumis à un adulte aux fins de formation.
- C'était, en effet un post-adolescent, qui se soumettait à un homme afin que celui-ci le forme militairement et civiquement. Cela durait deux ans, soit entre la 18ème et la 20ème année du jeune. Maintenant, regarde l'homme, une main posée sur l'épaule du garçon, légèrement courbé afin de porter les têtes au même niveau, et son autre main à hauteur du nombril de cet éphèbe. Le jeune a une main qui s'apprête à caresser la joue de l'homme. Tu ne ressens pas la tendresse dégagée par cette représentation? Les deux autres, à côté, sont des amphores attiques. Là, on voit nettement que la formation ne se cantonnait pas exclusivement au militaire et au civique. Elle incluait également l'apprentissage des sens, si l'on veut employer une expression discrète. On remarque clairement les pénis tendus des hommes qui s'apprêtent à initier les éphèbes aux choses de l'amour charnel… >>

Raoul caresse l'épaule de son auditoire, d'un geste machinal. Son haleine frôle le cou de Damien. La chaleur de son corps se communique au sien. Les yeux du garçon fixent les attributs des hommes puis se dirigent vers l'image représentant les couples sur le point de copuler. Il se sait calé, s'agissant de l'histoire, la philo, mais ne se souvient pas que ses professeurs aient été jusqu'à parler de ces fameuses formations dans leurs détails. Les lèvres de Raoul s'approchent de son oreille, presque à la toucher. Ses doigts continuent de malaxer son épaule, tendrement. Sa voix suggère:
<< - J'aimerai tant être avec toi comme ces hommes avec leur éphèbe. Sauf que nous serions simplement deux amis pour la vie.
- Tu as quel âge?
- 17ans ½. Et toi?
- 15 ans et 8 mois, aujourd'hui.
- Tu es né en avril, le 25, en l'an de grâce mil neuf cent cinquante deux! Je ne l'oublierai pas. Tu veux devenir mon ami?
- Je ne sais pas…. Je n'habite pas ici, tu sais… >>

Le cadet tente de résister, non par peur de fauter car il ne pense pas que de telles extrémités soient envisagées, mais par crainte de s'engager dans un processus qu'il ne maîtriserait pas et qui risquerait de l'entraîner hors des limites sécurisées dans lesquelles il vit actuellement. Il ne sait rien des amitiés particulières. Car, il vient de le comprendre, c'est bien ce que lui propose Raoul. Cependant, il se sent mollir. Une envie monumentale de se laisser aller s'empare de lui. À telle enseigne qu'il bascule sa tête en arrière, l'appuie sur le ventre palpitant de Raoul qui prend ce mouvement pour un accord. Un pouce effleure la joue offerte. Doux, tendre, le regard empli d'amour, l'aîné susurre:
<< - Je t'aime depuis que je t'ai aperçu ce matin, sortant de la voiture de ton père. J'ai bousculé l'employé du garage pour aller vous servir. Veux-tu être à moi, Damien, comme je serais à toi? Et peu importe que nous habitions loin l'un de l'autre! Alors, veux-tu de moi? >>

Les derniers mots sont prononcés dans un tremblement de voix. Raoul, toujours derrière Damien, prend son visage entre ses deux mains, caresse ses joues avec ses pouces. Son sourire le transperce. Il le trouve merveilleusement beau. Le bas-ventre du jeune garçon s'émeut, de concert avec ses sentiments. Il cède non sans demander:
<< - C'est comment, deux garçons amis comme toi et moi?
- Ça dépendra de nous. Ce sera comme on le voudra, Damien adoré. >>

Il dépose un léger bécot sur son front. Damien en dépose un sur le dos de la main de Raoul. Une voix les rappelle à l'ordre: Papi attend son Petit-fils.

Dans la voiture, Damien soupire plusieurs fois, ce que son Grand-père relève:
<< - Qu'est-ce qui se passe, fiston?
- Je ne sais pas vraiment, Papi. Ce genre de séance laisse un goût de trop peu. Que des généralités, rien de vraiment suivi.
- Je vois ce que tu veux dire. Les diapos ne remplacent pas le réel.
- C'est vrai. Elles ne font que donner envie. >>

Papi approuve d'un signe de tête. Il n'aime pas parler en conduisant, Damien se tait, trop content de rester silencieux, essayant de démêler son ressenti après l'échange avec Raoul.
___

Le dîner terminé, Damien aide Mamie à la vaisselle tandis que Papi débarrasse la salle à manger puis nettoie. Ces corvées achevées, chacun gagne sa chambre.
Damien éprouve un grand besoin de cogiter dans un coin, sans que rien, ni personne, ne vienne le distraire. Deux questions brûlent ses pensées: Est-ce raisonnable de s'attacher ainsi, sans connaître l'autre, alors que tout, en apparence, les sépare? Quelle sorte d'attachement peut-il exister entre deux hommes hormis l'amitié ou le vice? Il se dit ne pas être encore attaché à Raoul, mais seulement curieux d'aller plus loin avec lui, sans savoir ce que pourrait être ce plus loin. Ce sourire qu'il voit constamment dans sa tête, ces yeux suppliants qui veulent l'aimer, ne cessent de le hanter. Il pense s'élever vers un avant-goût de paradis. Il s'y précipite. Raoul, la première personne à le trouver beau, en dehors de sa famille. Le premier étranger à chambouler sa journée afin de mieux le connaître, bien que ce soit la première fois qu'ils se rencontrent! Le premier, l'unique, à avoir fait un pas vers lui afin de lui demander de l'aimer. Le premier à avoir besoin de son amour!

Damien se relève. Nu devant la glace de l'armoire, il scrute sa personne, révisant à la hausse l'estimation de son sex-appeal.
- Les cheveux raides mais disciplinés, couleur châtain virent au roux selon l'éclairage,
- Le visage rond, au teint un soupçon pâlot, saupoudré de tâches de rousseur sur le nez et les joues,
- Les yeux aux sourcils et cils normaux, plus foncés que les cheveux, dotés d'un iris virant au bleu roi des plus seyants,
- Le nez un peu retroussé donne un air mutin,
- Les oreilles menues semblent un tantinet décollées, mais en laissant pousser les cheveux un peu plus longs cela ne paraîtra plus,
- La bouche bien dessinée, avec des lèvres parfaitement ourlées, d'un joli rouge-rosé,
- Corps 1m76, 68kg sur la balance de la pharmacie, avant-hier,
- Un léger duvet blond sur la poitrine et les joues, une fine toison châtain niveau pubis,
- Sexe aux dimensions normales pour son âge (dixit le docteur du lycée) qu'il qualifie malgré tout de moyen par rapport à celui des camarades, à la douche après le sport, bien membrés et velus, eux, mais beaucoup plus âgés que lui, pour la plupart,
- Muscles en cours de formation donc bras et jambes encore un peu maigres et il chausse toujours du 40!
- Une petite amélioration dans tous ces désagréments: ces saloperies de boutons, acné oblige, commencent à diminuer, grâce aux lotions et autres crèmes.

Le fait d'être désiré, reconnu beau, par quelqu'un d'autre, lui permet de déroger à ses estimations précédentes et de se trouver potable, ce qui représente un énorme progrès dans la quête de sa propre acceptation. Cette perspective l'enchante.
Il lui tarde de retrouver Raoul afin de l'entendre murmurer à son oreille que lui plaît, qu'il plaît. Un Raoul tellement sûr de revoir Damien qu'il n'a pas jugé utile de lui fixer un rendez-vous. Dès demain matin, la mobylette se dirigera vers le garage.
A présent, il convient de se préparer à cette visite. Encore une innovation: Damien s'inquiète de la tenue vestimentaire à porter. Jamais, à ce jour, ces questions ne l'ont effleuré. Le voilà, triturant ses méninges, se demandant ce qui conviendrait ou ce qui plairait à Raoul. Il regrette presque de n'avoir pas emporté sa garde robe au complet!

Douillettement alité sous la couette et l'édredon, nu, Damien cherche toutes les sensations que peut procurer le contact des draps sur sa peau. Une main s'égare qui éblouit ses sens alors que le sourire de Raoul ne quitte pas ses pensées.

Suite