Le farceur et le fantôme de Dominique
vendredi 5 août 2011, 10:25 - Dominique - Lien permanent
Revenu près du lit, le dévorer des yeux : ce corps vrai, dénudé pour lui, qui l’accueille (matelas élastique et chaud) ; la voix bien-aimée chantant derechef dans son ouïe : je jure de te faire pleurer de plaisir, toutes nos nuits ! si tu savais comme je t’ai attendu !
LE FARCEUR ET LE FANTÔME
– On y est, fiston ! il te plaît, notre nouveau nid douillet ? – Oh la vache ! mais, Papa, tu l’as dénichée où, cette baraque ? je parie que tout est pourri, là-dedans : tu t’es fait blouser par l’agence immobilière… qu’il y ait même des fantômes, que ça m’étonnerait pas…
– Tu ne vas pas recommencer ! tu n’en as pas encore assez d’ennuyer tout le monde avec tes blagues débiles, de faire peur aux enfants de nos anciens voisins ? sans parler du bateau que tu as monté à ton bahut, en leur faisant presque croire qu’il était hanté ! tu sais que j’ai dû supplier ton proviseur de ne pas te renvoyer, lui promettant que je veillerais à ce que tu répares (de tes blanches mains) les dégâts que tu as causés, et à ce que tu envoies une lettre d’excuses à tous ceux à qui tu as fichu une trouille bleue ? si tu continues comme ça, ta terminale, c’est à l’internat que tu vas la faire : ça te remettrait (peut-être) un peu de plomb dans la cervelle ! – O. K., Papa : je me tiendrai à carreau ; juré craché…
Sa chambre est plutôt jolie… on peut pas demander des miracles, mais bof ! Papa (s’il ne le met pas trop en rogne) consentira d’y faire quelques petits aménagements… – Maman, Maman ! – Qu’est-ce qui t’arrive, mon lapin ? – Je l’ai vu… et, ce coup-ci, c’est pas du pipeau ! – C’est quoi, ce raffut ? – Papa, viens voir !... il était là ! – Qui ça ? – Le fantôme… ! – C’est comme ça que tu tiens tes promesses ? – Mais, chéri : tu vois que, là, il est vraiment effrayé ! – Grand bien lui fasse ! à force de ressasser toutes ces âneries, ça devait finir par lui arriver : un cauchemar, ou une hallucination ! Retournons nous coucher !
Mais non, merde ! il l’a vu comme il les voit, l’espace d’une minute : mince, châtain clair, yeux gris, nez droit… dix-sept ans, à tout casser, comme lui… et cette bouche… (Tiens donc !) Une minute : il lui a souri, puis paf ! le vide… Irrité, le rigolo fixe longuement le cadre de la fenêtre, lieu de l’apparition : pas d’arbre derrière, nulle ombre mouvante projetée dans la pièce ; rien que la vitre, noire et polie. Ses paupières se ferment malgré elles ; son corps s’engourdit : mais il est éveillé ! Un courant d’air doux le frôle (l’été, il dort presque nu) ; encore un : c’est marrant, on dirait presque un baiser…
Cette fois-ci, il s’est endormi ; mais quelque chose le réveille : une envie de… Impossible, par contre, de lever le petit doigt : tout son corps est à vif comme sous une glu immatérielle… Et, là, plus de doute : il a reconnu la forme de cette bouche, quand elle est venue agacer la sienne ! (Ça fait un bout de temps qu’il s’est aperçu que les mecs l’intéressaient davantage que les nanas ; mais quand même : un fantôme ! c’est un peu fort de café !)
Il guette (en aiguisant tous ses sens) un nouveau passage du spectre aguicheur : on dirait que, plus il lui roule de patins, plus sa consistance augmente ! Dans un suprême effort, il parvient à écarquiller les yeux et à tendre les mains : il a bien failli empoigner quelque chose de souple, qui s’est esquivé avec un bruissement malicieux ; cependant, il ne voit que la nuit…
– Ouvre grand tes oreilles, qui que tu sois : c’est pas réglo d’allumer les gens comme ça, puis de se barrer ! Une cascade de rires aux échos étudiés : et si je ne pouvais pas me montrer ? – Écoute, mon coco : t’as dû tomber, jusque-là, que sur des poules mouillées, que tes effets spéciaux de film d’horreur à trois balles faisaient tourner de l’œil ; mais, avec moi, c’est raté ! et puis, j’ai pas eu la berlue, hier soir, avant que tu joues les invisibles… alors, arrête ton charre !
– Comme ceci ? flottant, tout à coup, juste au-dessus de lui, dans ses vêtements deuxième moitié du XIXe siècle, avec une collerette autour de son cou délicat ; lui volant encore un baiser avant de s’évaporer, en gloussant, des mains qui veulent de nouveau l’attraper. – Ramène-toi, illico ! fantôme ou pas fantôme, je te jure que tu vas passer à la casserole, et ce sera bien fait pour ta gueule ! dragueur de mes deux !
Cela ne te vaudra rien d’être grossier (dit la voix) ; ni d’aboyer des ordres : si tu as pu me voir, si j’ai pu te toucher, c’est parce que tu m’as appelé… – Qui ça ? moi ? tu débloques ! – Tu vois ? il suffisait de le demander gentiment… Soudain allongé sur lui : ne pesant pas plus qu’un drap, et néanmoins bien présent entre ses bras qui se sont refermés (avant même d’y réfléchir) autour de cette évanescence. – J’ai senti ton désir, et ton besoin de tendresse… alors, me voilà !
Déboussolé, le vivant essaie de crâner : mais, qui t’a dit que ça m’emballait de baiser un esprit ? La main légère de l’autre effleure son point névralgique : c’est ton corps qui me le dit, en ce moment même ! Il pique un soleil dans le noir : tu sais, pour un petit faux-derche de l’époque victorienne, t’as un sacré culot ! par contre, est-ce que tous tes potes machin-chose baragouinent comme toi ? on croirait entendre le Fantôme de Canterville ! quoi, encore ? c’est lassant, à la fin !
Car (une fois de plus) l’autre lui a fui entre les doigts : pas tous, bien entendu (fait l’écho) ; ceux qui aiment les garçons, peut-être ! – Touché ! je vois que t’es tout, sauf idiot… maintenant, arrête tes simagrées, et reviens ! Le même rire (normal, ce coup-ci, chaud et cristallin, juste un peu assourdi) : et, qui t’a dit que cela me plaisait de venir dans tes bras ? – Ça va : j’ai pigé ! cessons ce petit jeu, si tu veux bien, et rapplique : tu peux plus me laisser en rade !
Dix minutes plus tard : ah putain ! tu me rends dingue ! où est-ce que t’as appris à embrasser comme ça ? – Voudrais-tu me faire l’amour ? roucoule le revenant. – Dis donc (de nouveau comme un poivron) ! t’y vas pas par quatre chemins, toi ! et, tu l’as déjà fait avec beaucoup de… je veux dire, depuis que… ? – Depuis que je suis ce que je suis ? non : jamais… et avant non plus, d’ailleurs : je suis mort puceau ! – C’est bien ma veine ! – Toi aussi… – Ai-je dit ça, moi ? – Ce n’est pas la peine ! – Et puis merde ! ça te brancherait, peuh ! qu’on (suis bon pour la camisole de force)… ?
L’autre tout nu contre lui, à l’improviste, le guidant avec une certaine maladresse, qui met de l’eau dans son vin : il lui semble traverser un fluide soyeux, qui le berce longtemps, très longtemps ; puis il croit sombrer, tandis que les soupirs de l’autre caressent sa langue… Mais, à son réveil, il le retrouve collé à lui de tout son long : je voudrais t’aimer, à mon tour… et ce gracieux ruban de chair transparente, aux mains vaporeuses, se glisse entre ses genoux relevés, et cela le fait tressaillir : chut (le rassure l’autre) ! tu as un vrai corps, bien ferme… si beau… je veux te faire pleurer de plaisir, toute la nuit !
Si quelqu’un lui avait dit que (toutes les nuits) un garçon mort depuis belle burne, d’une maladie qu’on aurait pu guérir (et, de ce fait, resté hanter les lieux de son ancienne demeure), viendrait l’embrasser et se laisser embrasser, le caresser et se laisser caresser ; et qu’ils s’aimeraient à mort (façon de parler…) ! – Et ton fantôme, quoi de neuf ? c’est le silence radio ? – Fous-moi la paix, Papa ! tu vas pas me chambrer jusqu’à la fin des temps avec cette histoire !
– Cette nuit, tu m’as l’air absent : commencerais-tu déjà à te lasser de moi ? L’autre, bourru, attire sur sa poitrine cette tête en papier de soie : fais pas chier ! si tu veux tout savoir, je l’aurais préféré (et de loin) ! – Qu’est-ce à dire, mon petit cœur ? – Tu sais, aussi bien que moi, que nous vivons dans deux mondes vachement différents… que seul un putain de miracle nous a permis de nous rencontrer ! et si quelque saleté détraquait ce mécanisme ? alors, je te reverrais plus jamais ! Un baiser qui lui insinue : les petits amis vivants s’en vont, eux aussi, un jour ou l’autre…
– Espèce de brouillard vicieux ! – À ta guise : si c’est cela que tu penses de moi, alors je m’en vais ! – Eh ! ho ! je retire ce que j’ai dit, bordel ! t’as aucun sens de l’humour ? – Ne crie pas si fort ! sinon tes parents vont t’entendre ; mes pouvoirs d’endormissement sont limités… – J’ai craint que tu ne fiches le camp pour de bon ! – Je t’avais pourtant dit que les mauvaises pensées me tenaient éloigné : il n’y a que ta douceur qui me fait apparaître, et me donne un corps… – Et t’appelles ça un corps ? – Pourquoi, bien qu’il t’en coûte, es-tu si méchant avec moi ? – Parce que ça peut plus durer : j’aimerais (je sais même plus ce que je raconte) que tu sois comme moi ; au pire, que moi, je devienne comme toi… et tu vas pas chialer, maintenant !
Pour la première fois, son ami lui tourne le dos : alors, il vaut mieux qu’on ne se voie plus… du moins pour un certain temps… et je ne te souhaite pas bonne nuit, car je veillerai qu’il en soit ainsi… – Mais, attends ! tu vas pas tout foutre en l’air, comme ça ! qu’est-ce que tu peux être susceptible ! – Ce n’est pas moi : c’est toi qui ne désires plus me voir… – C’est faux ! écoute : que tu me fasses un peu la gueule, ça se comprend ; mais tu repasses demain, eh ? Les épaules du spectre frissonnent : je ne sais pas si je le pourrai toujours…
– Je croyais que tu m’aimais bien ! – Je t’aime d’amour… hélas ! mais cela ne nous vaudrait rien : brouillés comme nous le sommes, nous ne sentirions plus nos lèvres… – Alors, bon débarras, pauvre tache ! – Au revoir, vilain garçon ! et une dernière chose : à ta place, je n’irais pas à la « discothèque » (comme vous l’appelez) cette semaine… – T’es vraiment incroyable, toi : parce que nous deux, on est en froid, tu voudrais m’empêcher d’aller m’éclater ailleurs ? turlututu ! je t’ai dit que tes attrape-nigauds à la noix, j’en avais rien à foutre ! Disparu ; mais un chuchotement perdure : penses-y quand même, s’il te plaît… je t’en ai déjà beaucoup trop dit…
– Qu’est-ce qu’il a, Docteur ? il est revenu du lycée avec une migraine affreuse ; puis s’est couché avec une grosse fièvre, et maintenant, il délire à propos de ce « fantôme » qu’il a prétendu (vous savez que c’est un marrant…) avoir aperçu le soir où on a emménagé ici… – Auriez-vous remarqué s’il a la nuque raide ? – Oui : même que ça nous a frappés… c’est grave ? – Voyons ça… c’est bien ce que je craignais : ses ongles sont devenus noirs…
– Oh, mon Dieu ! – Ne vous affolez pas, Madame : mais je ne vous cacherai pas que c’est sérieux ; est-il sorti, dernièrement, s’amuser en boîte ? je m’en doutais : un quatrième cas de méningite… robuste comme je le connais, j’ai, pourtant, bon espoir qu’il s’en relève sans séquelles… et puis, je vous mets tout de suite, vous et votre mari, sous cure préventive d’antibiotiques…
Pourquoi me faire ainsi de la peine en refusant de te nourrir, et en recrachant, à chaque fois, les comprimés qu’on te donne, ma jolie tête de mule ? demande son ami d’ombre, surgi à l’improviste derrière son chevet. (Tu peux me parler sans crainte : je les ai tous plongés dans un profond sommeil, l’infirmière près de ton lit comme tes parents à côté…) Ton heure est loin d’être encore venue : il était écrit que tu guérisses… bien que, si tu avais suivi mon conseil… Sache que, pour toi, j’ai enfreint la règle de non-ingérence dans le destin des vivants !
Tu devrais plutôt t’en réjouir, gros bêta ! fait le convalescent, s’efforçant de rire : bientôt, j’aurai clamsé ; et (comme ce sera un suicide, en plus d’une mort prématurée) je reviendrai, moi aussi, hanter cette maison… là, nous serons réunis à perpète ! Un souffle d’air glacé fait voleter les rideaux et tinter les verres et autres flacons sur la table de nuit : le garçon grelotte et se blottit malgré lui sous les couvertures.
– Tu n’as pas changé ! encore à agir en écervelé : et en égoïste ! as-tu seulement pensé au chagrin que tu vas causer à ta famille, et à tes amis ? – Mes parents, je leur ai fait que des crasses… et quels amis ? à part toi, j’en ai pas des masses, tu le sais bien ! et puis, c’était quoi, ces conneries de poltergeist tordu ? jusqu’à mes miches qui en font des claquettes !
– Et ce n’est qu’un avant-goût de ce qui t’attend : toi, qui crois tout savoir ! Si tu mets ton plan à exécution, tu deviendras un fantôme de la Colère (tandis que moi, je suis un fantôme de la Nostalgie)… Tu ne parviendras plus jamais à te réchauffer, ni à retrouver la paix ; tu feras du mal (même sans le vouloir) à tous les vivants qui viendraient habiter ces lieux ; et (de surcroît) tu auras fait tout cela pour rien : car c’est alors que tu me perdrais sans remède ! Les différentes races de revenants agissent dans des plans parallèles qui ne se mélangent jamais !
Les yeux du crâneur se voilent, en dépit de ses efforts : alors, c’est cuit ! comment continuer, là ? puisque je peux ni vivre, ni crever… N’en sois pas affligé ! murmure l’autre, planant de conserve et déposant sur ses paupières deux baisers ouatés. Le malade se détourne : t’es barjo ? est-ce que tu m’as déjà vu comme ça, moi ?
Avec un petit rire triste, son ami réapparaît de l’autre côté, cherchant sa bouche boudeuse, mais gourmande : il y aurait bien un moyen (chuchoté à fleur de lèvres) ; mais je ne sais pas si tu es assez fort pour le tenter… Furieux, l’incriminé essaie de mordre cette langue moins solide qu’une lamelle de chewing-gum (mais qui sait le rendre fou) : et puis quoi encore ? au fond, t’es un vrai sadique, comme tous tes semblables… quoique tu caches bien ton jeu ! mais, vas-y ! vends-la-moi, ta salade !
– En te dévoilant ce qui suit, je viole gravement les lois non écrites du Monde des fantômes : pour autant j’espère que ce ne sera pas en vain ! Lorsque deux jumeaux naissent chez les vivants, leurs deux âmes ne sont en vérité que les deux moitiés d’une seule et même âme scindée au moment de leur conception. Si les deux frères meurent l’âme en paix (quelles que soient les circonstances de leur mort), les deux moitiés se réincarneront dans une autre paire de jumeaux ; et cela, même si l’une d’entre elles doit attendre des décennies avant leurs retrouvailles : dans les Limbes, le Temps point ne compte…
Si, par contre (pour une raison ou une autre), l’une devient un fantôme, sa jumelle est contrainte de poursuivre toute seule le cycle des réincarnations : ayant perdu, cependant, sa compagne, elle renaît toujours chétive, comme inachevée, et plus jamais elle ne saura être heureuse…
L’auditeur arrache une bouche excédée à l’ardeur de l’impondérable narrateur : j’y comprends que dalle, à ton charabia ! rien à secouer ! Et l’autre, vibrant à son tour, de s’invisibiliser : petit effronté ! et tu t’étonnes de faire fuir tous ceux qui voudraient t’approcher ! – Tu vas pas encore t’en aller ! je m’excuse, merde ! je t’interromprai plus… SOS vivant en détresse !
– Je suis là ; mais je préfère te parler derechef sans que tu me voies ; il ne nous reste plus beaucoup de temps… – Mais, qu’est-ce que tu racontes ? t’as pété un ectoplasme ? – Une telle insouciance… mais il me faut te dire encore ceci : après ma mort, mon frère jumeau a passé sa vie, sous mes yeux, dans la maison qui s’élevait à la place de la tienne ; il a vécu très vieux, mais chagrin : c’est pour lui que je m’y étais attardé ; je n’ai pu me résoudre à l’abandonner, lorsque cette maladie m’a emporté…
– Oh punaise ! pourquoi tu m’en as jamais… ? suis-je bête !… file-moi ta pince, cachottier : même sans te montrer, si c’est ce que tu veux ! Deux bras aériens : tu vois ? c’est pour cela que je t’aime, malgré tout ! mais le temps presse, écoute-moi ! ce fut là l’erreur de ma mort (dirais-tu) ; car ma faiblesse a brisé le lien dont je te parlais tantôt… depuis, il s’est réincarné par trois fois (alors que je demeure enchaîné à cet endroit…) ; toi, nonobstant, tu pourrais m’aider à me racheter ! – C’est quoi, cette embrouille ?
Des caresses incorporelles descendant de ses épaules vers son torse : l’air se dérobe néanmoins à ses propres impatiences. – Sa dernière réincarnation est, justement, sur le point de mourir : et tu pourrais le sauver… car il se trouve plus près de toi que tu ne l’imagines… – Tu parles de qui, là ? – Du petit nouveau : tu sais, celui que tu n’as pas cessé de « mettre en boîte » (comme vous dites), avec ta bande de vauriens, depuis trois mois, t’acharnant sur lui parce que tu n’arrives pas à le « faire craquer » !
– Quoi ? ce minus ? je sais même pas la gueule qu’il a (qu’est-ce que c’est bon… t’arrête pas !)… y’avait pas moyen, sous ces hameçons à poux qui lui servent de tifs (jusqu’au dirlo qui l’a plusieurs fois convoqué : vivement qu’il les coupe ! il s’est tapé je sais plus combien d’heures de colle, et de jours d’exclusion : mais tintin !)… par contre, pour me narguer… – Quand je te disais que tu ignores ce qui se passe sous ton nez : il est amoureux de toi, dès le premier jour (sans doute…) ; et, en ce moment même, à cause de toi, il va mourir !
– Comment ça : à cause de moi ? je lui ai jamais rien fait ! je l’ai juste asticoté, mais sans le toucher d’un poil… ! Sa voix s’éteint en un gémissement prolongé ; car la bouche d’éther achève de lui donner un plaisir encore plus doux et plus poignant que d’habitude : c’est comme ça que tu me feras passer l’arme à gauche, une de ces nuits, petit coquin… – Ce pourrait être notre dernière fois, tels que nous sommes ! – Si t’étais pas un fantôme, je dirais que tu fais de l’humour macabre !
– Trêve de plaisanterie, rien qu’un instant, je t’en conjure ! Ce garçon, l’autre semaine, resté garder seul le vestiaire, pendant votre heure de « gym » (par ma faute, il est voué à tous les certificats d’inaptitude physique, livré aux sarcasmes de petits voyous bien portants, tels que toi et tes complices, qui le traitez de « mauviette » !), s’est approché de ton « blouson » (accroché au portemanteau), a sorti ton écharpe de ta poche et y a plongé son visage, respirant ton odeur… et ce n’était pas la première fois qu’il faisait cela, en cachette, avec un objet t’appartenant… – Tiens ! un fétichiste ! et dire que, quand on se croise, il fait celui qui se soucie de moi comme d’une guigne !
L’esprit courroucé se détache de lui, appliquant une gifle (beaucoup moins suave que le reste) sur chacune de ses joues : tu devrais comprendre qu’il ne ramperait jamais devant toi (qui le méprises), précisément parce qu’il t’aime ! – Mais, qui t’a dit que je le méprisais ? c’est juste que… et quel exorciste t’a piqué ? – Sois tranquille : tu n’en mourras pas (tu vois ? je me mets à t’imiter…) ; et tu ne l’as pas volé ! Ce que tu ne lui pardonnes pas, c’est de ne pas te craindre, de ne pas reconnaître en toi le « caïd » du lycée !
– T’as trouvé ça dans un faire-part ? – Affreux personnage ! et quelle chance pour toi que je doive hâter mon récit : sache que (lorsqu’il a fait cela) tu étais déjà malade (même si tu l’ignorais encore), et qu’il a attrapé tes microbes ; car tu avais recouvert ta bouche et ton nez de ton écharpe, ce matin-là : mais, étant beaucoup moins robuste que toi (et d’autant plus vulnérable par désespoir), il ne passera pas la nuit… – C’est vraiment trop injuste : mais, qu’est-ce que j’y peux, moi, maintenant ? et laisse-moi te voir, fais plus le con !
Son petit ami se ré-matérialise (mieux qu’il ne l’a jamais été), étendu sur lui : de toutes tes oreilles, écoute-moi ! Si, lors de son dernier souffle, j’arrivais à me fondre à celui-ci, le cercle maudit serait rompu : nous redeviendrions une seule et même âme, assez forte pour redonner à son corps épuisé l’envie de vivre ! Mais je ne peux m’évader d’ici tout seul (sinon, je n’aurais pas attendu si longtemps !) ; il me faut l’amour d’un tiers : un amour si profond, que la Mort et les Malédictions reculent devant lui !
– Si j’ai bien pigé, tu me demandes de devenir pour lui ce que j’ai été pour toi ? – Tu as l’esprit vif, mon cœur ; et, de surcroît, tu nous aimerais ainsi tous deux à la fois ! – Mais, ce serait son corps à lui : je sais pas s’il me ferait bander comme… je veux dire… suis largué, là ! – Est-ce si important, pour toi ? – Pas forcément, mais quand même… – Et si je te disais que ce n’était pas tout ? sache qu’il n’aurait nul souvenir de moi, qu’il se croirait inchangé… – Attends ! t’essaies de m’annoncer que (tout bêtement) tu disparaîtrais à jamais ?
Des lèvres (lambeaux de satin) longuement collées à sa bouche : mais non ! n’as-tu donc encore rien compris ? je resterais toujours là pour toi : dans son regard, ses propos, ses nouvelles pensées, même à son insu… et tu devrais faire serment de ne jamais l’en instruire : car il en deviendrait fou, notre âme même s’en égarerait sans recours ! – Pince-moi : c’est un cauchemar ! – Qui n’est que trop vrai, hélas ! et cela me brise le cœur de te l’infliger : mais, si je te faisais tout oublier (toi aussi), notre amour casserait également, et le charme ne pourrait plus opérer !
– Tu demandes trop ! – Rappelle-toi : c’est parce que tu désespérais de me serrer, vivant, dans tes bras, que tu voulais me rejoindre parmi les spectres ! une telle opportunité ne se représentera plus jamais ! et pense que tu me délivrerais aussi… mais décide-toi vite : il est au plus mal ! Le frimeur ne s’y efforce même plus : eh ben oui ! petit saligaud ! je vais le faire, pour toi ; et pour lui, pour qu’il s’en sorte !
Des bras (presque pesant, d’un coup, leur poids de réalité) l’étreignent : alors, fais-moi l’amour, une dernière fois, tout doucement… sois brave… tes lèvres, que j’y cueille l’écho de notre joie… merveilleux ! me voilà libre ! mais promets-moi de n’aller le voir que d’ici sept jours, pas un de moins ! je te remercie pour tout… adieu, mon amour ! à la semaine prochaine… ! – Non ! pas si vite ! je t’ai jamais dit…
– C’est juste une brève remontée de fièvre ; mais ce sera la dernière… il s’en tire à bon compte : un vrai petit malabar, que vous avez là ! – Mais, lui, qui ne pleure plus depuis la maternelle… ! – Ce n’est rien du tout, Madame : croyez-en mes vingt années d’expérience ! retournez vous coucher… vous voyez bien qu’il se calme, déjà ! et (si vous me permettez une suggestion…) quelques travaux ne seraient pas de trop dans la chambre de votre fils : il y a des coulées d’air ; vous avez senti, là ?
– C’est donc toi ! mon petit ne cesse de m’en rebattre les oreilles depuis des mois ! heureuse qu’enfin tu te décides à venir à la maison ! Tu sais, j’ai cru le perdre : il a même cessé de respirer pendant une minute ; puis c’est reparti tout seul, avant qu’ils n’aient eu le temps de l’intuber ! Quant à toi, tu me sembles déjà bien remis, tes couleurs sont revenues : je parie que ça va lui donner du punch, à lui aussi, et l’envie de se rétablir au plus vite… J’ai à faire chez ma voisine, de l’autre côté de la rue : vous pourrez causer à votre aise !
Au creux du lit, cette forme indistincte, aux épis noirs en pétard (et les cheveux de l’autre, si clairs, si lisses…). – Suis venu voir comment t’allais… je peux entrer ? L’alité s’est redressé vivement ; tout son être tendu crie : tu parles si tu peux ! je crois rêver ! Mais il n’est pas disposé à se rendre, comme un gogo, au premier semblant d’armistice : on lui en a trop fait baver… – Puisque t’es venu, et que t’as rien trouvé de mieux à fiche ce soir… attrape cette chaise : mes fringues, tu peux les balancer dans un coin…
Bien au contraire (comme qui n’aurait rien entendu), s’approcher et s’asseoir à ses pieds ; n’osant pas lever les yeux, de peur de tomber sur une tronche qui ne lui dirait rien, alors que cette voix… – Comme tu peux le constater, j’ai fait la nique à la Grande Faucheuse (terme que l’autre eût pu employer !)… et je t’ai pas encore dit la meilleure ! toi, qui aimes les bidules surnaturels frapadingues, tu vas te régaler : les toubibs prétendent que, depuis ma « résurrection », mon organisme… même que j’aurai grandi de trois centimètres, comme ça, en une semaine : à mon âge, tu t’imagines ?
Alors (mâchoire serrée) se décider à le regarder : une figure pâle en lame de couteau, pas mal du tout, mais très perso (seul le menton le lui évoque, de loin…) ; ses yeux, par contre, il les a tout de suite reconnus ! (Voire en mieux…) Sans un mot, se laisser aller contre cette poitrine toujours un peu fiévreuse…
Mais, qu’est-ce qui te prend ? c’était donc une de tes saloperies ! se récrie le souffre-douleur, paniqué : ses mains (supposées vouloir écarter l’intrus) ne font que le presser davantage contre lui… Tout ça te suffisait pas ! venir me relancer chez moi, quand je suis encore sur les rotules ! et ta bande d’abrutis, elle doit guetter quelque part le succès de ton nouveau canular du siècle !
– Non ! s’il te plaît, crois-moi : là, tu te goures… (ses lèvres cherchant désespérément la peau, entre les boutons espacés de la veste du pyjama) : je sais que suis pas un gars très fiable… mais, tu vois pas que je t’aime ? Un rire peiné, du fond de la gorge (le sien !) ; et des bras comme soudain coupés : et, à qui veux-tu faire gober ça ?
Relever la tête, lui saisir le visage entre ses mains (comme l’autre l’avait fait avec lui, pour qu’il l’écoute) : la vérité c’est que, tous ces mois où je t’ai mené la vie dure… je voulais pas que tu flaires quelque chose, surtout que tu me battais froid (et, en prononçant ces mots, réaliser que, si surprenant que cela puisse paraître…). L’incrédule résiste encore : si tu sais que je te déteste, qu’est-ce que tu fous ici ? – Mais non ! tu vois bien que, toi aussi… fais plus ta forte tête ! j’ai besoin de toi…
Des yeux grandissants ; puis des lèvres qui ont une forme bien à elles… et pourtant, les reconnaître, à leur tour : jusqu’à ce petit goût d’amandes pralinées (l’une des choses d’ici-bas que je regrette le plus, c’est le nougat… susurre un souvenir dans sa tête) sous la langue, lorsqu’il l’enroule autour de la sienne !
Dix minutes au moins qu’ils se prennent et reprennent la bouche : sans parler, presque sans respirer… Frôler, d’une main timide, la tête dépenaillée du convalescent : zone interdite (fait celui-ci) ! ils ont dû les couper, à cause de la fièvre… et d’autres sont tombés tout seuls, par poignées… – La belle affaire ! ça s’arrangera… mais les laisse plus te manger la poire : me dis pas que c’est de moi que tu te cachais !
Un nouveau baiser lui fermant son clapet ; mais les doigts de l’ami passant, en retour, à la racine de sa tignasse : tiens ! une mèche toute blanche, et une balèze ! toi, qui voulais à tout prix te rendre intéressant… là, ça y est ! – Tais-toi, et serre-moi fort ! si tu savais comme j’aurais envie… !
Des lèvres brûlantes contre son oreille : va tourner la clé dans la serrure ! Et, pour ma mère, t’inquiète ! je lui ai tout avoué, mon faible pour toi, je veux dire… donc, interdiction de me quitter avant demain matin !
Revenu près du lit, le dévorer des yeux : ce corps vrai, dénudé pour lui, qui l’accueille (matelas élastique et chaud) ; la voix bien-aimée chantant derechef dans son ouïe : je jure de te faire pleurer de plaisir, toutes nos nuits ! si tu savais comme je t’ai attendu !
Novembre 2003.
Commentaires
Une histoire originale, à la fois drôle et tendre. Une écriture de classe. Je suis sous le charme. Bravo !