Nous sommes le 2 octobre 2011. C'est un dimanche d'automne, il fait déjà si froid. M'en allant à l'épicerie, je me retrouve à attendre la lumière piétonne à l'intersection St-Jean et Honoré Mercier dans cette ville conservatrice qu'est Québec. Une voiture devant moi est immobilisée par le bouchon. En passager, un jeune garçon, me regarde en biais avant de détourner les yeux. Mais aussitôt détourné qu'il revient à la charge, toujours en biais. On ne se regardaient pas directement, mais pourtant, regards perdus, on se savais s'observer. Je sens son sourire subtil, le temps de comprendre la situation, je me précipite derrière la voiture croyant à mon tour de traverser. Je freine rapidement, reculant de quelques pas, mais le contact était rompu. Nous nous savions gay. J'étais probablement l'un des premiers à être « des siens » qu'il rencontrait et lui, il était l'un de ces nombreux jeunes dont on sait l'avenir difficile.

Nous avons beau être en 2011, ce jeune devra sans doute affronter le classique de la jeunesse homosexuelles. Il a sûrement devant lui bien des épreuves et pensera inévitablement, un jour ou l'autre, au suicide. Il va se cacher de tous, se sentira seul et finira sur des sites de rencontres, en quête de gens comme lui, avec qui il pourra parler librement, des gens avec qui il pourra soupirer en respirant. Mais très vite, il sera abordé par des vieux dans la cinquantaine qui ne chercheront que des jeunes de 18 à 25. Manquant d'expérience, il se laissera envoûter, et par des tactiques dignes de Futur Shop et autres (l'équivalent québécois des FAI en France), il finira par acheter un produit qui le dégoûtera, il aura du sex avec un homme de 3 fois son âge, plus vieux que ses propre parents. Seul, arnaqué, se sentant peut-être violé, ses pas se feront lourds, ses jours épuisants et il pleurera sur son oreiller. Sa mère qui conduisait ne sait rien de tout cela, ne sait rien de ce qui l'attend ni de ce qui attend son fils.

Il peut se battre. S'il a grandi sous l'influence de gens qui se battent, qu'il ait appris à se battre, il peut se battre. C'est épuisant, c'est harassant, mais c'est ça la liberté. Il devra alors affronter tout le monde, à commencer par sa famille. J'ai quitté la famille à 18 ans. Une rafale de liberté, mais aussi très vite, des problèmes financiers. On colporte souvent l'idée qu'on peut travailler pour payer ses études, culpabilisant du même coup ceux qui n'y parviennent pas. Mais ceux qui disent cela sont des ignares, des chanceux qui l'ont eu facile et qui ignorent ce que c'est d'être psychologiquement mourant. L'aide du gouvernement étant insuffisante et bureaucratique, la prostitution s'est vite présentée. J'étouffais ma conscience, je m'étranglais, je me tuais, quelques heures ici et là chaque semaine, juste pour pouvoir survivre. À l'école, je regardais mes amis manger, la même nourriture et pourtant, si différent. On feint la joie, on s'invente une vie pour faire croire aux autres qu'on est « normal »... et les jours passent. Après plusieurs années de ce régime, un Dec, un Bac (= licence en France) et enfin... un soir, on rentre avec notre premier emploi, et on se rend alors compte, en quelques secondes, de ce qu'on a enduré durant toutes ces années. J'ai été chanceux, un de ceux qui s'en sortent, j'ai pu me construire un avenir sans m'endetter du sida.

La télé est allumée, on y parle de la contestation de l'augmentation des frais de scolarité.

Quel sera le cas de cet enfant ? Sa famille saura-t-il le protéger ? Se battra-t-il seulement ?