Dominique

 LE SUSPECT ET LE FLIC




Il était sur le point de rentrer chez lui, lorsque se matérialisa cette hantise de tout commissariat de police : une bavure de première, ce témoin principal d’un casse qu’on avait confondu avec le suspect et coffré avant qu’il n’ait pu s’expliquer ; les copains étaient à cran, et le mec en question, avec ses airs supérieurs… enfin, tout s’est éclairci ; sauf que (une fois de plus) ce sera à bibi de payer l’addition !
Quand on est le plus jeune, préposé à l’accueil, les autres trouvent tout à fait normal de vous jeter, en coup de vent, avant de ressortir faire leur ronde : toi, tu viens de finir ta journée… le professeur a, précisément, besoin qu’on l’emmène jusqu’à son lycée chercher des copies qu’il doit corriger ; il s’y rendait tout juste, quand… il faut calmer le jeu, tu vois le topo… s’il s’avise de nous chercher noise, ça chauffera pour notre matricule à tous, y compris le tien...
Passe encore : c’était sur son chemin (quoique, se coltiner ce zigoto, après huit heures d’un travail chiant…) ; mais le diable l’a poussé à enlever son blouson (avec son arme de service, et son talkie-walkie), pour l’aider à chercher je ne sais plus quoi dans le cagibi de la bibliothèque ; une seconde d’inattention (pour empêcher de s’écrouler une pile de bouquins en porte-à-faux, il a retiré son pied qui faisait butoir), et les voilà tous deux piégés là-dedans, sans aucun moyen de signaler leur présence jusqu’à demain matin !
Sans parler que (en sa qualité de responsable, effectif et par contumace, de toute cette mésaventure) ce sera à lui de tenter de se montrer aimable, pour qu’ils ne se bouffent pas le nez en attendant ! Un soupirail de la taille d’un mouchoir de poche (encore heureux qu’on ait de l’air, qu’est-ce que ça craint le moisi…), et, pour tout siège, une table au milieu (après l’avoir débarrassée). Ainsi donc, il est prof : prof de quoi ? – De latin…
C’était bien ma veine ! surtout servi sur ce ton-là, qui me relègue d’emblée parmi les Aliens (en voilà un mot, justement, d’origine latine, si je ne m’abuse !)… Il doit bisquer à l’idée de s’emmerder pendant des heures en compagnie d’un petit abruti ayant à peu près autant de conversation qu’un bâton de chaise… alors que c’est moi qui ai envie de bâiller (ou plutôt des envies de meurtre) rien qu’à voir sa face de rat constipé qui se prend pour une lumière, juste parce qu’il sait baragouiner par cœur un peu plus de mots finissant en –us que le commun des mortels…
À quoi bon avoir trente piges (trente-deux, à tout casser), et une gueule plus que potable, quand on est déjà le roi des ringards ? Cette nuit va être franchement interminable… Autant lui rabattre un peu le caquet : à la bonne heure ! alors, des histoires, vous devez en connaître des tas… vous voyez ce que je veux dire... ces Romains, paraît-il, c’étaient de sacrés coquins, quand ils s’y mettaient… ça nous fera patienter…
Et il se croit très spirituel, je présume… un morveux de la dernière fournée, ma tête à couper qu’il n’est encore jamais allé sur le terrain ; ça se farcit la paperasse et des corvées de bizut, mais ça roule les mécaniques et se croit plus fort que nous autres pauvres ploucs… alors que, sans son uniforme, il aurait l’air d’une fillette… c’est d’ailleurs le cas, même avec…
– Eh ben ! je m’en rappelle une, qui parle d’un poète devenu le précepteur d’un joli garçon, tout ça dans un but bien précis… Chaque fois qu’il peut s’arranger pour dormir seul avec lui, il fait semblant d’invoquer les dieux (de sorte que l’autre, pas encore assoupi, peut l’entendre), en jurant de lui faire le lendemain un beau cadeau, s’il arrive à ses fins sans le réveiller… La première nuit, c’est des baisers ; la deuxième, des caresses ; et la troisième, c’est la totale… Mais ce garnement (qui, les deux premières fois, a touché la récompense promise pour avoir joué le jeu) se trouve, pour finir, le bec dans l’eau : son séducteur, s’étant engagé à lui donner un bel étalon hors de prix, n’a pu tenir parole qu’en un certain sens… Qu’est-ce qu’il y a ? ce genre d’histoires, ça te rend nerveux ?
– Absolument pas (il n’a pas l’air de relever le brusque tutoiement) ! c’est que vous en escamotez la vraie conclusion, quand le garçon rabat les cartes de l’autre, l’obligeant à rejouer les étalons tellement de fois d’affilée en une seule nuit, que c’est votre poète qui doit le menacer de réveiller son père, s’il ne lui fout pas la paix… Qu’est-ce qu’il y a ? ça vous épate qu’un demeuré de flicaillon connaisse Pétrone ? ou bien que, sous vos airs d’enseignant modèle, vous soyez un vicieux consommé ?
Il le voit se lever et marcher droit sur lui avec une lenteur qui a le don inattendu de le figer sur place, puis de le faire reculer malgré lui ; nul moyen de se boucher les oreilles contre cette voix sifflante et dédaigneuse… – Tu comptes tenter quoi, à présent ? puisque je ne vais rien faire que tu ne veuilles pas ? tu n’as plus ton arme, et d’ailleurs tu ne saurais en faire usage contre un type à mains nues… tu es un pandore à principes, pas vrai ? on asticote pas pour autant impunément les honnêtes citoyens, tu sais !
Dans l’espace exigu, l’homme de l’ordre s’est vite retrouvé dos au mur ; le prof vient d’appuyer ses paumes contre le crépi (qui râpe sa peau, mais il n’en a cure), d’un côté et de l’autre de cette tête qu’il domine, se tenant éloigné d’une longueur de bras ; puis ses coudes fléchissent légèrement, et son visage soudain animé se rapproche.
Si t’oses faire ça, je te tue ! halète son prisonnier. – Si j’ose faire quoi ? Il se raidit pour lui crier à la figure : si t’oses me toucher avec ton sale museau, je t’arrache les tripes ! Et le souffle de l’autre, déjà tout près : je n’aurais pas dit ça comme ça, mais c’est une assez bonne description ! Il s’est détourné de lui, à l’improviste, et rassis au bord de la table (d’un geste d’écolier chahuteur), en ricanant : et puis non… je ne te ferai pas ce plaisir…
Lorsqu’il entend ce clic, c’est déjà trop tard pour retirer sa main droite, posée (un peu trop loin du corps) contre le bois : le jeune flic vient de lui passer l’un des anneaux d’une paire de menottes, en refermant, presque simultanément, l’autre autour de son propre poignet gauche, d’une secousse qui marque le point de non-retour. – Moi aussi, Monsieur, je peux vous en raconter une bonne : il était une fois un suspect gaucher qui voulait tant récupérer la clé pour se dépatouiller d’un merdier où il s’était fourré bêtement ; mais cette dernière se trouvait dans la poche arrière gauche du froc de ce keuf… alors, c’est non ? tant pis : j’ai tout le temps, moi !
Il a grimpé sur la table, à côté de l’autre qui recule aussi loin que leurs deux bras reliés le lui permettent. – Tu ne vois pas à quel point tu te rends ridicule, avec tes blagues de potache ? donne-moi cette clé, tout de suite ! c’est dans les partouzes que tu as dû apprendre à manier les menottes avec une telle dextérité : car je parie que tu n’as encore jamais vu de près un vrai affreux !
Il se fend la gueule, l’argousin : c’était bien tenté ! on fait donc dans la psychologie, pas que dans la déclinaison ; seulement, ça prend pas avec moi… on nous apprend aussi des trucs, à l’école de police ! t’arriveras pas à me mettre en rogne, pour que tu puisses demain me dénoncer pour brutalités policières, ou pour que t’essaies de me subtiliser la clé par-derrière, en profitant de ma distraction ! et inutile de tirer sur les bracelets, ça laisse pas si facilement des marques !
Leur dos, à force, raide et douloureux ; la main attachée qui s’engourdit… – Écoute, petit ! tu as pris ta revanche, tu m’as montré que t’en avais, là-dedans ; mais, ça commence à bien faire ! détache-moi, et oublions tout ça, en gens civilisés…
Le jeune homme se remet à rire, mais d’une façon moins naturelle : marrant, le prof ! t’as toujours rien pigé, ou bien tu le fais exprès ? ce que je veux, c’est te l’entendre dire, bien clair et bien fort… – Je ne vois pas du tout de quoi tu parles ! – Ah bon ? pourquoi tu rougis, alors ? – Eh ben si ! c’est vrai ! tu es content, là ? – Mais, est-ce que tu l’as déjà fait ? – Ça ne te regarde pas, petit con ! – Me dis pas que t’as jamais eu le cran de te lancer ! – Une ou deux fois, quand j’étais à la fac, ça fait un sacré bail… et bougeons un peu, veux-tu ? je croyais que la torture était illégale, lors des interrogatoires de police !
Debout, cela devient grotesque de partir à hue et à dia : insensiblement, ils font demi-tour l’un vers l’autre. C’est vrai que cela rend les questions impertinentes moins aisées à sortir : mais, quand on s’est promis d’aller jusqu’au bout… – Et, dis-moi : lequel des deux tu faisais, quand tu… ? Ce fut à lui de se laisser surprendre par son adversaire, qui l’a coincé d’un bond, en passant son bras gauche autour de lui (bloquant son bras droit), et lui a plongé sa main gauche dans la poche arrière gauche.
Ses doigts se sont prestement refermés sur la clé, mais il ne semble plus pressé d’en finir : eh quoi ? monsieur le détective ! t’as avalé ta langue ? plus de questions à poser au prof ? tu fais moins le fier, là, n’est-ce pas ? et pourtant, tu devrais être satisfait : me voilà contraint d’accepter tes conditions de relaxe, et te prendre dans mes bras, quoique ça me déplaise fort… Son regard, bien sûr, dit le contraire : au point que l’autre se remette à respirer trop vite, en clignant des yeux comme s’il envoyait des SOS.
– Au fait : si on jouait maintenant à l’enquêteur interrogé ? À toi, le petit macho : tu n’as jamais essayé ? avec cette bouche que tu as, tu dois les attirer comme des mouches… sans parler de ces fesses rondes et fermes… non ! tu ne me feras pas peur avec ces yeux de biche effarouchée : si je suis le grand pervers que tu dis, ça devra plutôt m’exciter davantage, n’est-ce pas ? Il s’est servi de la clé sans relâcher son étreinte ; cette manœuvre, au contraire, la resserre encore, l’obligeant à lui glisser entièrement son bras autour de la taille pour atteindre leur poignet respectif de l’autre côté.
Leur bref stage de siamois vient de s’achever : mais l’un garde sa prise, et l’autre ne bronche plus. – Es-tu certain de n’avoir rien à m’avouer ? rappelle-toi : tout faux témoignage pourra être retenu contre toi… L’acculé grommelle : une fois, une seule… je l’ai juste laissé m’embrasser, merde ! Ces mains, trop persuasives : et, c’était bon ? – Je sais pas… je sais plus… – Dis plutôt que tu t’es barré avant qu’il ait vraiment pu… mais, ce coup-ci, tu ne te défileras plus, n’est-ce pas ?
L’enseignant l’a refoulé tout doucement contre la table, le ployant en arrière jusqu’à ce que sa nuque rencontre la surface froide ; puis il s’est allongé contre lui, dressé sur le coude, se penchant sur son visage. Il commence par lui souffler malicieusement sur les lèvres (comme qui voudrait y faire fondre une couche de glace), avant d’y poser les siennes en sorte que leur bout joue, délicatement, le rôle d’un levier : allez, ouvre ! fais pas le gosse, tu sais que t’en meurs d’envie… je te jure que, si ça ne te plaît pas, j’arrête sur-le-champ ! Sa main passe à la racine des cheveux trempés de l’autre, avec une tendresse insoupçonnée : je ne le fais pas pour me ficher de ta gueule (si c’est ce qui te retient encore), ni pour profiter d’une facilité ; j’ai vraiment envie de t’embrasser, toi, tu comprends ?
Quand sa langue force un peu le barrage des dents pour aller chercher celle de l’autre, il le sent se braquer, mais se contente de ralentir, sachant que c’est uniquement résiduel : l’agressé ne souhaite point se dérober, lui répondant presque aussitôt… – Tu embrasses pas mal, pour un flic homophobe… ça t’aura servi, peut-être, d’avoir lu… à propos : comment se fait-il… ? On le bâillonne, sans préavis, avec une morsure ; tandis qu’une main se glisse entre les boutons de sa chemise : tais-toi ! pendant que t’as voulu qu’on y aille… et enlève cette veste, t’as l’air d’un croque-mort, là-dedans !
Décontenancé, il essaie de se redresser… – Et toi, dans ton accoutrement, tu n’as pas que l’air d’un guignol ! de plus, tu y vas un peu trop vite en besogne : ce n’est pas comme ça que ça marche ! Pourtant, il laisse ces mains impatientes le ramener, et cette voix ironique grincer dans son oreille : assez tourné autour du pot ! et tu m’as pas répondu, tout à l’heure : tu te la joues comment ? (Bon : s’il le prend comme ça, il en a autant à son service !) Et de le renverser, entrelaçant ses jambes aux siennes ; puis se mettant à lui redessiner avec un doigt le contour de la bouche, pour le lui fourrer dedans, presque rudement : et si je te répondais que je voulais toute la panoplie ? tu ne te dégonflerais pas, par hasard, petit frimeur ?
Pas précisément : mais il commence à visualiser, et son regard fuit… Bien sûr, il crâne : à la place de ton poète, je me serais pas plaint qu’on me relance toute la nuit ; c’est le contraire qui m’aurait ennuyé ! En souriant, le prof le lâche et se remet sur son séant : laisse tomber ! tu n’es pas encore prêt ; pas plus que moi, d’ailleurs ; et le sado-maso ne nous réussit pas… Il suffoque un peu dans sa veste ; alors il l’enlève.
L’autre boude à côté de lui : il se trouve, soudain, à lui attirer gentiment la tête dans le creux de son épaule. – Et si l’on reprenait à zéro, et qu’on essaie avant tout de dormir un peu ? Ils se recouchent sur la table : un bouquin relié plein cuir en guise d’oreiller, la veste déployée les recouvrant tous les deux. La nuit avance enfin ; mais trop de raisons pour ne pas pouvoir fermer l’œil…
– Heureusement que ce ne soit pas l’hiver ; même pas tout à fait l’automne : n’empêche que ton blouson nous aurait été bien utile… – Tu veux dire : heureusement qu’on soit pédés, sinon on serait pas là, à se réchauffer l’un l’autre ! – Ne recommence pas ! – Mais, réfléchis donc : si on en restait au flicard et au pion qui se regardent en chiens de faïence… tu vois ? ça te fait marrer… Leurs lèvres se cherchent, cette fois, sans détours ; et leurs doigts apprennent tout seuls le chemin parmi les boutons et les fermetures Éclair : es-tu certain de vouloir sauter le pas, là, tout de suite ? – Et je suis content que ce soit avec toi… ça fait un peu mal (on oublie de mentionner ce détail dans ton histoire), mais t’inquiète : ça s’arrange déjà… t’arrête pas, surtout…
Le jour commence à se glisser jusque dans leur cachot : le plus sage c’est qu’ils se rhabillent, on peut venir les délivrer d’un moment à l’autre. Le prof sourit à son ami, en le regardant par-dessus sa chaussure qu’il est en train de relacer : tu ne m’as toujours pas dit d’où te vient ta passion pour la littérature latine… Le jeune flic se penche sur sa nuque : on se connaît pas encore assez pour se raconter nos vies… moi aussi, je compte te demander plus tard pourquoi tu t’achètes des fringues affreuses qui te vieillissent de dix ans !
Ne lui laissant pas le temps de réagir, il lui souffle dans le creux de l’oreille : mais la plus grande énigme, je crois (qu’on n’arrivera jamais à élucider), reste le nombre de fois qu’on l’a fait cette nuit… pas étonnant, quand on change les rôles si souvent… Quelle frustration, pour un policier, que de s’empêtrer dans les indices… rit l’autre, en rougissant un peu. De nouveau debout près du mur du fond, le jeune homme le regarde en coulisse : tu sais, le garçon de ton histoire, je le comprends tout à fait…
Son amant se lève et se rapproche ; alors, il se retourne, le front collé contre le plâtre glacé, les yeux fermés, se laissant guider par ces murmures brûlants dans son cou : haut les mains ! on procède à la fouille au corps… le suspect trouvé en possession d’un arsenal d’objets dangereux…
Des doigts qui s’insinuent entre ses lèvres, jouent un instant avec sa langue, puis se reportent, humectés, vers celui qui le cherche ; cette avance lente, mais de plus en plus présente, suivie d’une série de petits déhanchements qui le précipitent (d’entrée de jeu) dans un plaisir presque invraisemblable. Sa tête abandonnée sur l’épaule de celui qui prend sa bouche à l’envers : et moi, je ne suis pas ce poète ! notre garde à vue, elle va durer aussi longtemps que tu le voudras… je ne savais pas qu’une nuit était si courte…

Octobre 2003.